‹ amphitryon 38Chapitre 18 sur 42 · SCÈNE TROISIÈME · texte numérisé non relu

SCÈNE TROISIÈME

Jupiter. Mercure.

MERCURE. — Que se passe-t-il, Jupiter? Je m'attendais à vous voir sortir de cette chambre dans votre gloire, comme des autres chambres, et c’est Alcmène qui s’évade, vous sermonnant, et nullement troublée ?

JUPITER. — On ne saurait prétendre qu’elle le soit.

MERCURE. — Que veut dire ce pli vertical entre vos yeux? C’est un stigmate de tonnerre ? C’est l’annonce d’une

menace que vous nourrissez contre l’humanité ?

Juprrer. —- Ce pli? C’est une ride

MERCURE. — Jupiter ne peut avoir de rides ; celle-là vous reste du corps d’Amphitryon.

JUPITER. — Non, non, cette ride m’appartient et je sais maintenant d’où les hommes les tirent, ces rides qui nous intriguaient tous, de l’innocence et du plaisir.

MERCURE. — Mais vous semblez las, Jupiter, vous êtes voûté.

Jupiter. — Cela est lourd à porter, une ride!

MERCURE. — Eprouveriez-vous enfin

ce célèbre délabrement que donne aux hommes l’amour ?

JUPITER. — Je crois que j’éprouve l'amour.

MERCURE. — Vous êtes connu pour

l’éprouver souvent!

JuPITER. — Pour la première fois, j'ai tenu dans mes bras une créature humaine sans la voir, et d’ailleurs sans l'entendre... Aussi, je l’ai comprise.

MERCURE. —- Que pensiez-vous ?

JUPITER. — Que j'étais Amphitryon.

C’est Alcmène qui avait remporté sur moi la victoire. Du coucher au réveil, je n’ai pu être avec elle un autre que son mari. Tout à l’heure, j’ai eu l’occasion de lui expliquer la création. Je n'ai trouvé qu’un langage de pédagogue, alors que devant toi tout mon langage divin afflue. Veux-tu que je te l’explique, tiens, la création?

MERCURE. — Que vous la refassiez, à la rigueur, j'accepte. Mais je n'irai que jusque-là.

Jupiter. — Mercute, l'humanité n’est pas ce que pensent les dieux! Nous croyons que les hommes sont une dérision de notre nature. Le spectacle de leur orgueil est si réjouissant, que nous

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leur avons fait croire qu’un conflit sévit entre les dieux et eux-mêmes.

Nous avons pris une énorme peine à leur imposer l’usage du feu, pour qu'ils croient nous l'avoir volé; à dessiner sur leur ingrate matière cérébrale des volutes compliquées pour qu'ils inventent le tissage, la roue dentée, l’huile d'olive, et s’imaginent avoir conquis sur nous ces otages. Or, ce conflit existe, et J'en suis aujourd’hui la victime.

MERCURE. -— Vous vous exagérez le pouvoir d’Alcmène.

JuPiTER. — Je n’exagère pas. Alcmène, la tendre Alcmène, possède une nature plus irréductible à nos lois que le roc.

C’est elle le vrai Prométhée.

Mercure. — Elle manque simplement d'imagination. C’est l’imagination qui illumine pour notre jeu le cerveau des hommes,

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JupiTER. — Alcmènc n’illumine pas.

Elle n’est sensible ni à l’éclat, ni à l’apparence. Elle n’a pas d'imagination, et peut-être pas beaucoup plus d’intelligence. Mais il y a justement en elle quelque chose d’inattaquable et de borné qui doit être l'infini humain. Sa vie est un prisme où le patrimoine commun aux dieux et aux hommes, courage, amour, passion, se mue en qualités proprement humaines, constance, douceur, dévouement, sur lesquelles meurt notre pouvoir. Elle est la seule femme que je supporterais habillée, voilée ; dont l'absence égale exactement la présence ; dont les occupations me paraissent aussi attirantes que les plaisirs.

Déjeuner en face d’elle, je parle même du petit déjeuner, lui tendre le sel, le miel, les épices, dont son sang et sa chaleur s’alimentent, heurter sa main!

fût-ce de sa cuiller ou de son assiette, voilà à quoi je pense maintenant! Je l'aime, en un mot, et je peux bien te

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le dire, Mercure, son fils sera mon fils préféré.

MERCURE. — C’est ce que l’univers sait déjà.

JUPITER. — L'univers! Je pense que

personne ne sait rien encore de cette aventure ?

MERCURE. — Tout ce qui dans ce monde est doté d’oreilles sait que Jupiter honore aujourd’hui de sa visite Alcmëne. Tout ce qui possède une langue s’occupe à ie répéter. J’ai tout annoncé au lever du soleil.

JUPITER. —--Tl'u m'as trahi! Pauvre Aicmène! ” MERCURE. —- J'ai agi comme pour vos

autres maîtresses, et ce serait le premier de vos amours qui resterait un secret.

Vous n’avez pas le droit de dissimuier aucune de vos générosités amoureuses.

JUPITER. — Qu'’as-tu annoncé? Que j'avais pris hier soir la forme d’Am-

phitryon?

PS

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MERCURE, — Certes non. Cette ruse peu divine pourrait être mal interprétée. Comme votre désir de passer une seconde nuit dans les bras d’Alcmène éclatait à travers toutes les murailles, j'ai annoncé qu’elle recevrait ce soir la visite de Jupiter.

Jupner. — Et à qui l’as-tu annoncé?

MERCURE. -- Aux airs, d’abord, aux eaux, comme je le dois. Ecoutez : les ondes sèches ou humides ne parlent que de cela dans eur langage.

JUPITER. — C’est tout ?

MERCURE. — Et à une vieille femme qui passait au pied du palais.

JUPITER. — La concierge sourde?

Nous sommes perdus!

MERCURE. — Pourquoi ces mots humains, Jupiter ? Vous parlez comme un amant. Alcmène a-t-elle exigé le silence jusqu’à la minute où vous la raviriez à cette terre?

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