SCENE PREMIÈRE
Soste. Le Trompette. Ecclissé. Puis Les.
anseuses.
LE TROMPETTE. — Ïl s’agit de quoi ce soir, dans ta proclamation ?
SOSIE. — Des femmes.
LE TROMPETTE. — Bravo ! Du danger des femmes ?
SosiE. — De l’état naturel de fidélité où sont les épouses en temps de guerre... Par extraordinaire, la proclamation risque cette fois d’être vraie, notre guerre n’a duré qu’un Jour.
LE TROMPETTE. — Lis-la vite.
(11 sonne).
SosiE. — O Thébains, la guerre, entre tant d’avantages.…
ECCLISSÉ. — Silence.
SosiEe. — Comment, silence ? Mais la guerre est finie, Ecclissé. Tu as deux vainqueurs devant toi. Nous précédons l’armée d’un quart d’heure.
Eccuissé. — Silence, te dis-je, écoute!
SOsiE. — Ecouter ton silence, c’est neuf.
Ecczissé. — Ce n’est pas moi qui parle, aujourd’hui, c’est le ciel. Une voix céleste annonce aux Thébains les exploits d’un héros inconnu.
SOSIE. — Inconnu ? Du petit Hercule, tu veux dire ? Du fils qu’Alcmène doit avoir cette nuit de Jupiter ?
ECCLISSÉ. — Tu sais cela !
AMPHITRYON 38 r6s
SOSIE. — Comme toute l’armée, demande au trompette.
Le TROMPETTE. — Et je vous prie de croire que tous se réjouissent. Soldats et Officiers ne peuvent attribuer qu’à cet heureux événement notre victoire rapide. Pas un tué, Madame, et les chevaux eux-mêmes n’ont été blessés qu’à la jambe gauche. Seul Amphitryon ne savait rien encore, mais, grâce à ces voix célestes, il doit être maintenant averti.
ECCLiIssé. — Amphitryon a pu entendre les voix, de la plaine !
LE TROMPETTE. — On n’en perd pas un mot. La foule est massée au pied du Palais et nous avons écouté avec elle. C’est assez impressionnant. Il vient d’y avoir surtout un petit combat entre votre futur jeune maître et un monstre à tête de taureau qui nous a tenus pantelants. Hercule s’en est
tiré, mais de justesse. Attention, voici la suite |
LA voix CÉLESTE. — O Thébains, le minotaure à peine tué, un dragon s’installe aux portes de votre ville, un dragon à trente têtes qui se nourrissent de chair humaine, de votre chair, à part une seule tête herbivore,
LA FOULE. — Oh! Oh! Oh!
La voix. — Mais Hercule, le fils qu’Alcmène concevra cette nuit de Jupiter, d’un arc à trente cordes, perce les trente têtes.
LA FOULE. — Eh! Eh! Eh!
LE TROMPETTE. — Je me demande pourquoi il a tué la tête herbivore.
SOSIE. — Regarde Alcmène à son balcon. Elle n’en perd pas un mot.
Comme Jupiter est habile! Il sait combien notre Reine désire d’enfants, il lui dépeint Hercule, pour qu’elle se prenne à l’aimer et se laisse convaincre,
ECCLISSÉ. —- Pauvre maîtresse !
Elle en est oppressée. C’est autour d’elle qu’elle sent ce fils gigantesque.
C’est lui qui la contient comme un enfant !
LE TROMPETTE. — À la place de Jupiter, je ferais parler Hercule luimême. L’émoi d’Alcmène en serait accru.
SosiE. — Tais-toi ! La voix parle !
LA voix CÉLESTE. — De mon père Jupiter, j'aurai le ventre poli, le poil frisé.
LA FOULE. — Oh! Oh! Oh!
Ecczissé. — Les Dieux ont eu votre idée, trompette.
Le TROMPETTE. — Oui, un peu moins rapidement.
La voix. — De ma mère Alcmène, le tendre et loyal regard.
ECCLISSÉ. — Ta mère est là, petit
Hercule, la vois-tu ?
oo
La voix. — Je la vois, je l’admire.
LA FOULE. — Ah! Ah! Ah!
SosiE. — Qu’a donc ta maîtresse à
fermer si brusquement sa fenêtre ?
Couper la parole à une voix céleste, elle exagère ! D'ailleurs, Ecclissé, que signifie cette figure d’enterrement ? Et pourquoi le Palais prend-il cet air maussade, alors que toutes les tentures de fête devraient déjà flotter au vent ?
Le bruit court pourtant à l’armée que ta maîtresse a fait venir Léda pour lui demander les derniers conseils et qu’elles ont passé la journée à jouer ét'AtriTenciétalt TAUX
ECCLISSÉ. — C'était vrai. Mais elle est partie depuis une heure à peine. C’est aussitôt après son départ que les voix ont annoncé la visite de Jupiter pour le coucher du soleil.
SOSIE. — Les prêtres ont confirmé la nouvelle ?
ECCLISSÉ. — Ils sortent d’ici.
mms
SOSIE. — Alors, Alcmène se prépare ?
ECCLISSÉ. — Je ne sais.
LE TROMPETTE. — Madame, des rumeurs assez fâcheuses circulent dans Thèbes sur votre maîtresse et sur vous. On dit que par enfantillage ou par coquetterie, Alcmène affecte de ne pas apprécier la faveur de Jupiter, et qu’elle ne songe à rien moins qu’à empêcher le libérateur de venir au monde.
SosiE. — Oui, et que tu l’aides dans cet infanticide.
EccLissé. — Comment peut-on
ainsi m'accuser |! Avec quelle impatience je l’attends, moi, cet enfant !
songe que c’est avec moi qu'il commencerait ces luttes qui sauveront la terre. C’est moi pendant dix ans qui jouerai pour lui l’hydre, le minotaure | quels cris peuvent bien pousser ces bêtes, pour que je l’y habitue |
170 AM-RIEDIERMIONNE
SosiE. — Calme-toi. Parle nous d’Alcmène. Il n’est vraiment pas décent pour ‘ihèbes d'offrir aux Dieux une maîtresse morose et rechignante.
Est-il vrai qu’elle cherche un moyen de détourner Jupiter de son projet ?
ECCLISSÉ. — J’en ai peur.
Sosie. — Elle ne réfléchit pas que si elle le trouve, c'est Thèbes perdue, la peste et la révolte dans nos murs, Amphitryon lapidé par la foule; les femmes fidèles sont toutes les mêmes, elles ne pensent qu’à leur fidélité et jamais à leurs maris.
LE TROMPETTE. — Rassurez-vous, Sosie, le moyen elle ne le trouvera pas, Jupiter ne se laissera pas détourner de son projet, car le propre de la divinité, c'est l’entêtement. Si l’homme savait pousser l’obstination à son point extrême, lui aussi serait déjà dieu. Voyez les savants, et les secrets divins qu'ils arrachent de l'air ou du métal, sim-
EEE
plement parce qu’ils se butent. Jupiter est buté. Il aura le secret d’Alcmène. D'ailleurs tout est prêt pour sa venue. Elle est fixée comme une éciipse. Tous les petits Thébains se brûlent les doigts à noircir des éclats de verre pour suivre sans ophtalmie
le bolide du dieu.
SOSIE. — Âs-tu prévenu les musiciens, les cuisiniers ?
ECCLISSÉ. — J'ai préparé du Samos et des gâteaux.
SOSIE. — Comme les nourrices ont
le sens de l’adultère et pas celui du mariage! Tu n’as pas l’air de te douter qu’il s’agit, non pas d’un rendez-vous clandestin, mais de noces, de vraies noces ! Et l'assemblée, la foule, où est-elle ? Jupiter exige une foule autour de chacun de ses actes amoureux.
Qui comptes-tu convoquer à cette heure tardive ?
ECCLISSÉ. — J'allais justement à la
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ville rassembler tous les pauvres, les malades, les infirmes, les disgraciés de la nature. Ma maîtresse veut qu’ils se massent sur le passage de Jupiter, pour l’attendrir et le toucher.
LE TROMPETTE. — Rassembler pour fêter Jupiter les bossus et les boiteux | Lui montrer en un mot les imperfectons du monde qu’il ignore, mais ce serait l’exaspérer ! Vous ne le ferez
ECCLISSÉ. — J'y suis bien obligée !
Ma maîtresse l’ordonne.
SOSIE. — Elle a tort. Et le trompette a raison.
Le TROMPETTE. — C’est un sacrilège que de prouver à notre créateur qu’il a raté le monde. Les amabilités qu'il a pour lui viennent de ce qu’il le croit parfait. S’il nous voit bancal et manchot, s’il apprend que nous sonffrons de ja jaunisse et de la gravelle,
il sera furieux contre nous. D'autant
plus qu’il prétend nous avoir créés à son image : on déteste les mauvais miroirs.
ECCLISSÉ. — Lui-même, par la voix céleste, a réclamé les infortunés parmi les Thébains.
LE TROMPETTE. — Il les aura. J’ai entendu la voix et me suis chargé tout à l’heure de ce soin. Il est seulement nécessaire que ces infortunés lui inspirent une haute idée de l’infortune humaine. N’ayez pas d’inquiétude, Sosie, tout sera prêt. J'ai justement amené toute une troupe spéciale de paralytiques.
EccLissé. — Des paralytiques n’ont pu monter jusqu’au Palais !
LE TROMPETTE. — Elles sont parfaitement montées, et vous aliez Îles voir. Entrez, mes petites, entrez ! Venez montrer vos pauvres membres au maître des Dieux.
{entrent les jeunes danseuses).
EccLissé. — Mais ce sont les danseuses !
LE TROMPETTE. — Elles sont les
paralytiques. Du moins elles seront présentées comme telles à Jupiter.
Elles représentent le point le plus bas demtceMquilrECroit el IMpOtEncELes hommes. Et j'ai là aussi, derrière les bosquets, une douzaine de chanteuses, qui clameront les cantiques pour faire les muettes. Avec un supplément de quelques géants comme nains, nous aurons un public d’infortunés tel que Jupiter ne rougira pas d’avoir créé le monde et comblera le moindre désir de ta maîtresse et des T'hébains. Par où vient-il ?
ECCLISSÉ, — Dos au soleil, ont dit les prêtres. Il y aura aujourd’hui au couchant deux épaisseurs de feu.
LE TROMPETTE. — Il faut qu’il voit cn plein éclat le visige des boulan-
gères. Vous les mettrez là. Elles feront les lépreuses.
UNE DANSEUSE. — Mais nous, monsieur le philosophe, qu’avons-nous à faire ?
SOSIE. — À danser. Vous ne savez rien faire d’autre, j'espère ?
LA DANSEUSE. — Quelle danse ? La symbolique avec les décollés majeurs ?
SOSIE. — Pas de zèle. N'oubliez pas que pour Jupiter vous êtes des boiteuses.
UNE DANSEUSE. — Ah! C'est pour Jupiter. Alors nous avons le pas de la truite avec saccades qui imitent la foudre, cela le flattera.
LE TROMPETTE — Ne vous faites pas d'illusions. Les Dieux voient les danseuses d’en haut, et non pas en bas, cela suffit à expliquer pourquoi ils sont moins sensibles à la danse que
les hommes. Jupiter préfère les baigneuses.
UNE DANSEUSE. — Nous avons justement la danse dite des vagues, sur le plan supinal, avec le surpassé des cuisses.
LE TROMPETTE. — Dis-moi, Sosie, quel est ce guerrier qui grimpe la colline ? n'est-ce pas Amphitryon ?
Eccuissé. — En effet c’est Amphitryon. Ciel, je tremble !
SOSIE. — Et moi je n’en suis point fâché. C’est un homme de jugement et de piété. Il aidera à décider sa femme.
UNE DANSEUSE. — Comme il court !
LE TROMPETTE. — Je comprends sa hâte. Beaucoup de maris tiennent à épuiser leurs femmes pour qu’elle ne soit dans les bras du dieu qu’un corps sans âme... Allez mes filles. Nous vous suivons pour préparer la musique. Enfin, grâce à nous deux, la cérémonie
om, AONTEMELE ARIVIOEN 2 8 177
sera digne de l'hôte. Nous sommes arrivés Juste à temps. Toi, Sosie, ta proclamation.
(il sonne).
SOSIE. — O Thébains, la guerre, entre tant d’avantages, recouvre le corps de la femme d’une cuirasse d’acier et sans jointure où ni le désir ni la main ne se peuvent glisser...