‹ amphitryon 38Chapitre 29 sur 42 · SCÈNE SEPTIÈME Alcmène. Amphitryon · texte numérisé non relu

SCÈNE SEPTIÈME Alcmène. Amphitryon

Voix d’esclave. — Et vos chevaux, seigneur, que dois-je en faire? Ils sont épuisés. |

AMPHITRYON. — Je me moque de mes chevaux. Je repars à l'instant.

ALCMÈNE. — Il se moque de ses

chevaux, ce n’est pas Amphitryon.

Amplhitryon s'avance vers elle.

AMPHITRYON. — C’est moi!

ALCMÈNE. — Et non un autre, je le vois.

AMPHITRYON. — Tu ne m’em-

brasses pas, chérie ?

ALCMÈNE. — Un moment, si tu veux. Il fait si clair ici. Tout à l’heure, dans cette chambre.

AMPHITRYON. — Tout de suite! La pensée seule de cette minute m'a lancé vers toi comme une flèche.

ALCMÈNE. — Et fait escalader les rochers, et franchir les rivieres, et enjamber le ciel! Non, non, viens plutôt vers le soleil, que je te regarde!

Tu n'as pas peur de montrer ton visage à ta femme? Tu sais qu’elle en connaît les moindres beautés, les moindres taches.

AMPHITRYON. — Le voici, chérie, et bien imité.

ALCMÈNE. — Bien imité, en effet, Une femme habituelle s’y tromperait.

Tout y est. Ces deux rides tristes qui servent au sourire, cet évidement comique qui sert aux larmes, et pour marquer l’âge, ce piétinement, là, au coin des tempes, de je ne sais quel oiseau, de l'aigle de Jupiter sans doute ?

AMPHITRYON. — D'une oie, chérie, c'est ma patte d’oie. Tu l’embrasses, d’habitude.

ALCMÈNE. — Tout cela est bien mon mari! Il y manque pourtant l’égratignure qu'il se fit hier. Curieux mari, qui revient de la guerre avec une estañlade en moins.

AMPHITRYON. — L'air est souverain pour les blessures.

ALCMÈNE. — L'air des combats, cela est bien connu ! Voyons les yeux. Eh !

Eh! cher Amphitryon, tu avais au départ deux grands yeux gais et francs. D'où te vient cette gravité dans l’œil

droit, d’où te vient dans l’œil gauche ce rayon hypocrite ?

AMPHITRYON. — Il ne faut pas se regarder trop en face, entre époux, si l’on veut s’éviter des découvertes...

Viens...

ALCMÈNE. — Un instant. Il flotte des nuages, en ce regard, que je n’avais jamais aperçus... Je ne sais ce que tu as, ce soir, mon ami, mais à te voir, jéprouve un vertige, Je sens m'envahir une espèce de science du passé, de prescience de l’avenir… Je devine les mondes lointains, les sciences cachées

AMPHITRYON. — Toujours avant lamour, chérie. Moi aussi. Cela passera.

ALCMÈNE. — À quoi pense ce large front, plus large que nature?

AMPHITRYON. — À la belle Alc-

mène, toujours égale à soi.

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ALCMÈNE. — À quoi pense ce visage, qui grossit sous mes yeux ?

AMPHITRYON. — À baiser tes lèvres.

ALCMÈNE. — Pourquoi mes lèvres ?

Jamais tu ne me parlais autrefois de mes lèvres ?

AMPHITRYON. — À mordre ta nuque.

ALCMÈNE. — ‘Tu deviens fou? Jamais tu n’avais eu l’audace jusqu'ici d’appeler par leur nom un seul de mes traits!

AMPHITRYON. — Je me le suis reproché cette nuit, et je vais te les nommer tous. J'ai eu soudain cette idée, faisant l’appel de mon armée, et toutes devront aujourd’hui répondre à mon dénombrement, paupières, gorge, et nuque, et dents. Tes lèvres!

ALCMÈNE. — Voici toujours ma main.

AMPHITRYON. — Qu’as-tu? Je t'ai

piquée? C'était désagréable ?

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ALCMÈNE. — Où as-tu couché cette nuit ?

AMPHITRYON. — Dans des ronces,

pour oreiller un fagot de sarments qu’au réveil j'ai flambé!... Il faut que je reparte dans l'heure, chérie, car nous livrerons la bataille dès ce matin... Viens! Que fais-tu ?

ALCMÈNE. — J'ai bien le droit de caresser tes cheveux. Jamais ils n’ont été aussi brillants, aussi secs!

AMPHITRYON. — Le vent sans doute!

ALCMÈNE. — Ton esclave le vent.

Et quel crâne tu as soudain! Jamais, je ne l’avais vu aussi considérable ?

AMPHITRYON. — L'intelligence, Alc- MECS ALCMÈNE. — Ta fille l'intelligence.

AMPHITRYON. — Et cela ce sont mes sourcils, si tu tiens à le savoir, et cela mon occiput, et cela ma veine

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jugulaire.... Chère Alcmène, pourquoi frémis-tu ainsi en me touchant?

Tu sembles une fiancée et non une femme. Qui t’a donné vis-à-vis de ton époux cette retenue toute neuve ?

Voilà qu’à moi aussi tu deviens une inconnue. Et tout ce que je vais découvrir aujourd’hui sera nouveau pour moi.

ALCMÈNE. — J'en ai la certitude...

AMPHITRYON. — Ne souhaites-tu pas un cadeau, n’as-tu pas un vœu à faire ?

ALCMÈNE. — Je voudrais, avant de pénétrer dans cette chambre, que tu effleures de tes lèvres mes cheveux.

AMPHITRYON, la prenant dans ses bras et l’embrassant dans le cou. — Voilà!

ALCMÈNE. — Que fais-tu ? Enmbrasse-moi de loin, sur les cheveux, te dis-je.

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AMPHITRYON. l’embrassant sur la joue. — Voilà!

ALCMÈNE. — Tu manques de parole, suis-je chauve pour toi?

AMPHITRYON, l’embrassant sur les

lèvres. — Voilà. Et maintenant je t’emporte...

ALCMÈNE, — Une minute! Re-

joins-moi, dans une minute! Dès que je t’appelle, mon amant!

£lle entre dans la chambre. Amphitryon reste seul.

AMPHITRYON. — Quelle épouse charmante! Comme la vie est douce qui s’écoule ainsi sans jalousie et sans risque, et doux ce bonheur bourgeois que n’efleure ni l'intrigue, ni la concupiscence. Que je regagne le palais à l’aurore ou au crépuscule, je n’y découvre que ce que j'y cache et je n’y surprends que le calme. Je peux venir, Alcmène?..... Elle ne répond pas:

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je la connais, c’est qu’elle est prête...

Quelle delicatesse, c’est par son silence qu’elle me fait signe, et quel silence! Comme il résonne! Comme elle m'appelle! Oui, oui, me voici, chérie

Quand il est entré dans la chambre, Alcmène revient à la dérobée, le suit d’un sourire, écarte les tentures, revient au milieu de la scène.

ALCMÈNE. — Et voilà, le tour est joué! Il est entre ses bras. Qu'on ne me parle plus de la méchanceté du monde. Un simple jeu de pctite fille la rend anodine. Qu’on ne me parle plus de la fatalité, elle n'existe que par la veulerie des êtres. Ruses des hommes, désirs des dieux, ne tiennent pas contre la volonté et l’amour d’une femme fidèle... N'est-ce pas ton avis, echo, toi qui m'as toujours donné les meilleurs conseils? Qu’ai-je à redouter des dieux et des hommes, moi

qui suis loyale et sûre, rien, n’est-ce pas, rien, tien?

L’'Ecxo. — Tout! Toutf ALCMÈNE. — Tu dis?

L’Ecxo. — Rien! Rienl

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