SCENE DEUXIÈME Sosie. Le Trompette. Le Guerrier
SOSIE. — C’est toi, le trompette de jour?
LE TROMPETTE. — Si j'ose dire, oui.
Et toi, qui es-tu? Tu ressembles a quelqu'un que je connais,
SOSIE. — Cela m'étonnerait, je suis Sosie. Qu’attends-tu ? Sonne!
LE TROMPETTE. — Que dit-elle, votre proclamation ?
SostE. — Tu vas l’entendre.
LE TROMPETTE. — C’est pour un objet perdu?
SOSIE. — Pour un objet retrouvé.
Sonne, te dis-je !
LE TROMPETTE. — T'u ne penses pas que je vais sonner sans savoir de quoi il s’agit?
SosiE. — Tu n’as pas le choix, tu n’as qu’une note à ta trompette.
LE TROMPETTE. — Je n’ai qu’une note à ma trompette, mais je suis compositeur d’hymnes.
SosiE. — D'’hymnes à une note?
Dépêche-toi. Orion paraît.
LE TROMPETTE. — Orion paraît, mais, si je suis célèbre parmi les trompettes à une note, c’est qu'avant de sonner,
2o AMPHITRYON 38
ma trompette à la bouche, j'imagine d’abord tout un développement musical et silencieux, dont ma note devient la conclusion. Cela lui donne une valeur inattendue.
SosiE. —- HÂte-toi, la ville s'endort,
LE TROMPETTE. — La ville s'endort, mais mes collègues, je te le répète, en enragent de jalousie. On m’a dit qu’aux écoles de trompette ils s’entrainent uniquement désormais à perfectionner la qualité de leur silence. Dis-moi donc de quel objet perdu il s’agit, pour que je compose mon air muet en conséquence.
SOSIE. — Il s’agit de la paix.
LE TROMPETTE. — De quelle paix ?
SOSIE. — De ce qu’on appelle la paix, de l'intervalle entre deux guerres! Tous les soirs Amphitryon ordonne que je lise une proclamation aux Thébains.
C’est un reste des habitudes de campagne.
Il a remplacé l’ordre du jour par l’ordre de nuit. Sur les manières diverses de se
protéger des insectes, des orages, du hoquet. Sur l’urbanisme, sur les dieux.
Toutes sortes de conseils d’urgence.
Ce soir, il leur parle de la paix.
LE TROMPETTE. — Je vois. Quelque chose de pathétique, de sublime?
Ecoute.
SOSIE. — Non, de discret.
Le trompette porte la trompette à sa bouche, bat de la main une mesure légère, et enfin, sonne.
SOSIE. — À mon tour maintenant |!
LE TROMPETTE. — C’est vers les auditeurs qu’on se tourne, quand on lit un discours, non vers l’auteur.
Sosie. — Pas chez les hommes d’Etat.
D'ailleurs là-bas ils dorment tous. Pas une seule lumière. T'a trompette n’a pas porté.
LE TROMPETTE. — S'ils ont entendu mon hymne muet, cela me suffit...
SosiE, déclamant. —O Thébains! Voici
F0 "©" 0 ©0000 ééggégg QG T
la seule proclamation que vous puissiez entendre dans vos lits, et sans qu'il soit besoin de vous tirer du sommeil! Mon maître, le général Amphitryon, veut vous parler de la paix... Quoi de plus beau que la paix ? Quoi de plus beau qu’un général qui vous parle de la paix ? Quoi de plus beau qu’un général qui vous parle de la paix des armes dans la paix de la nuit?
LE TROMPETTE. — Qu'un général ?
SosIE. — T'ais-toi.
Le TROMPETTE. — Deux généraux.
Dans le dos même de Sosie, gravissant degré par degré l'escalier qui mène à la terrasse, surgit et grandit un guerrier géant, en armes.
SosiE. — Dormez, Thebains! Il est bon de dormir sur une patrie que n’éventrent point les tranchées de la guerre, sur des lois qui ne sont pas menacées, au milieu d'oiseaux, de chiens,
de chats, de rats qui ne connaissent pas le goût de la chair humaine. Il est bon de porter son visage national, non pas comme un masque à effrayer ceux qui n’ont pas le même teint et le même poil, mais comme l’ovale le mieux fait pour exposer le rire et le sourire. Il est bon, au lieu de reprendre l’échelle des assauts, de monter vers le sommeil par l’escabeau des déjeuners, des dîners, des soupers, de pouvoir entretenir en soi sans scrupule la tendre guerre civile des ressentiments, des affections, des rêves! Dormez | Quelle plus belle panoplie que vos corps sans armes et tout nus, étendus sur le dos, bras écartés, chargés uniquement de leur nombril... Jamais nuit n’a été plus claire, plus parfumée, plus sûre. Dormez.
LE TROMPETTE. — Dormons.
Le guerrier gravit les derniers degrés et se rapproche.
Sosir, tirant un rouleau et lisant. —
RE
24 AIM PIHURTERMONRE
Entre l’Ilissus et son affluent, nous avons fait un prisonnier, un chevreuil venu de Thrace. Entre le mont Olympe et le Taygète, par une opération habile, nous avons fait sortir des sillons un beau gazon, qui deviendra le blé, et lancé sur les seringas deux vagues entières d’abeilles. Sur les bords de la mer Egée, la vue des flots et des étoiles n’oppresse plus le cœur, et dans l’Archipel, nous avons capté mille signaux de temples à astres, d'arbres à maisons, d’animaux à hommes, que nos sages vont s'occuper des siècles à déchiffrer. Des siècles de paix nous menacent! Maudite soit la guerre!
Le guerrier est derrière Sosie.
LE GUERRIER. — Tu dis ?
SOSIE. — Je dis ce que j'ai à dire :
Maudite soit la guerre!
LE GUERRIER. — ‘T'u sais à qui tu le dis ?
SOSIE, — Non
LE GUERRIER. — À un guerrier!
SOSIE. — Il y a différentes sortes de guerre | LE GUERRIER. — Pas de guerriers.
Où est ton maître ?
SOSIE. — Dans cette chambre, la seule éclairée.
LE GUERRIER. — Le brave général!
Il étudie ses plans de bataille ?
SOSIE. — Sans aucun doute. Il les lisse, 1l les caresse.
LE GUERRIER. — Quel grand stratège… SosiE. — Il les étend près de lui, à eux colle sa bouche.
LE GUERRIER. — C’est la nouvelle théorie. Porte-lui ce message à l’instant ! Qu'il s’habille! Qu'il se hâte! Ses armes sont en état?
SosiE. — Un peu rouillées, accrochées du moins à des clous neufs.
LE GUERRIER. — Qu’as-tu à hésiter?
SosiEe. — Ne peux-tu attendre demain? Jusqu'à ses chevaux se sont couchés, ce soir. Ils se sont étendus sur le flanc, comme des humains, si grande est la paix. Les chiens de garde ronflent au fond de la niche, sur laquelle perche ur hibou.
LE GUERRIER. — Les animaux ont tort de se confier à la paix humaine!
SosiE. — Ecoute! De la campagne, de la mer résonne partout ce murmure que les vieillards appellent l’écho de la paix.
LE GUERRIER. — C’est dans ces moments-là qu’éclate la guerre!
SOSIE. — La guerre!
LE GUERRIER. — Les Athéniens ont rassemblé leurs troupes et passé la frontière.
SOSIE. — Tu mens, ce sont nos alliés!
LE GUERRIER. — Si tu veux. Nos alliés, donc, nous envahissent, Ils prennent
EEE | AMPHITRYON 38 27
des otages. Ils les supplicient. Réveille Amphitryon |
SOSIE. — Si j'avais à ne le réveiller que du sommeil et non du bonheur!
Ce n’est vraiment pas de chance : le jour de la proclamation sur la paix!
LE GUERRIER. — Personne ne l’a entendue. Va, et toi demeure. Sonne ta trompette.
Soste sort.
LE TROMPETTE. — Il s’agit de quoi?
Le Guerrier. — De la guerre!
LE TROMPETTE. — Je vois. Quelque chose de pathétique, de sublime ?
Le Guerrier. — Non, de jeune.
Le trompette sonne. Le guerrier est penché sur la balustrade et crie.
LE GUERRIER. — Réveillez-vous Thébains! Voici la seule proclamation que vous ne puissiez entendre endormis!
Que tous ceux dont les corps sont forts
a SE