‹ Amphitryon: comédieChapitre 14 sur 29 · SCENE IL · texte numérisé non relu

SCENE IL

ALCMENE, CLEANTHIS, AMPHITRYON, SOSIE.

ALCMENE.

A Lions, pour mon Epous, Cleanthi8,yers les Dieux, Nous acquiter de nos hommages; Et les remercier des succès glorieux, Dont Thebes, par son Bras, goûte les auantages. O Dieux !

Fasse le Ciel, qu* Amphitryon vainqueur, Auec plaisir soit reueu de sa Femme ; Et que ce jour fiiuorable à ma fiame, Vous redonne à mes yeux, auec le mesme cœur : Que i'y retrouue autant d^ardeur, Que vous en raporte mon Ame.

ALCMENE.

Quoy ! de retour si-tost ?

Certes, c'est en ce jour,

Me donner de vo9 feux, vn mauuais témoignage,

Et cfr Qmox si-tost de retour, En ces occasions, n*est guère le langage

D'vn Cœur bien enflâmé d^amour.

Tosois me flater en moy-meme.

Que loin de vous i*aurots trop demeuré.

L'attente d*vn retour ardemment désiré) Donne à tous les instans yne longueur extrême;

Et Tabsence de ce qu'on aime.

Quelque peu qu'elle dure, a toujours trop duré.

ALCMENE.

le ne voy...

Non, Alcméne, à son impatience, On mesure le temps en de pareils états ; Et vous contez Us momens de Tabsence, En Personne qui n*aime pas.

Lors que Ton aime comme il faut^ Le moindre éloignement nous tu6; Et ce dont on chérit la veufi.

Ne reuient iamats assez tost.

De vostre accueil, ie te confesse, Se plaint icy mon amoureuse ardeur,

Et i'attendois de vostre Cœur, D'autres transports de )oye, et de tendresse.

l'ay peine à comprendre surquoy Vous fondez les discours que ie vous entens faire;

Et si vous vo\is plaignez de moy,

le ne sçay pas, de bonne foy,

Ce qu'il faut, pour vous satisfaire.

Hier au soir, ce me semble, à vostre heureux retour On me vit témoigner vne joye assez tendre ;

Et rendre aux soins de vostre amour, Tout ce que de mon Cœur, vous auiez lieu d'attendre,

(Comment ?

ALCMENE.

Ne fis-je pas éclater à vos yeux,

Les soudains mouuemens d'vne entière allégresse^

Et le transport d'vn Cœur peut-il s'expliquer mieux.

Au retour dVn Epous, qu^on.aime auec tendresse?

Que me dites-vous là?

ALCMENE.

Que mesme vostre amour Montra, de mon accueil, vne joye incroyable : Et que m'ayant quittée à la pointe du jour, le ne voy pas qu'à ce soudain retour, Ma surprise soit si coupable.

Est-ce que du retour, que i*ay précipité, Vn Songe, cette nuit, Alcméne, dans vostre Ame,

A préuenu la vérité?

Et que m ayant, peut-estre, en dormant, bien traité, Vostre Cœur se croit, vers ma âame, Assez am|)lement acquité?

ALCÎMENE.

Est-ce quVne vapeur, par sa malignité, Amphitryon, a dans vostre Ame, Du retour d^hyer au soir, brouillé la vérité? Et que du doux accueil duquel ie m'acquitay, Vostre Cœur prétend à ma flame, Rauir toute l'honnesteté i

Cette vapeur, dont vous me régalez.

Est vn peu, ce me semble, étrange*

ALCMENE.

C'est ce qu'on peut donner pour chitnge.

Au Songe dont vous me parlez.

A moins dVn Songe, on ne peut pas, sans doute, Excuser ce qu'icy, vostre bouche me dit.

ALCMENE. \

A moins dVne vapeur, qui vous trouble TEsprit, On ne peut pas sauuer, ce que de vous i'écoute.

Laissons vn peu cette vapeur, Alcméne.

ALCMENE.

Laissons vn peu ce Songe, Amphitryon.

Sur le sujet dont il est question, Il n'est guère de jeu, que trop loin on ne meine.

ALCMENE.

Sans doute; et pour marque certaine, le commence à sentir vn peu d'émotion.

Est-ce donc que par là, vous voulez essayer, A reparer l'accueil dont ie vous ay fait plainte ?

ALCMENE.

Est-ce donc que par cette feinte, Vqus desirez vous égayer?

Ah! de grâce, cessons, Alcméne, ie vous prie; Et parlons sérieusement.

ALCMENE.

Amphitryon, c*est trop pousser l'amusement; Finissons cette raillerie.

Quoy ! vous osez me soutenir en face, Que plutost qu'à cette heure, on m'ait icy pu voir?

ALCMENE.

Quoy ! vous voulez nier auec audace.

Que dés hyer, en ces Lieux, vous vinstes sur le soir?

Moy, ie vins hyer? -

ALCMENE.

Sans doute. Et dés deuant l'Aurore, Vous vous en estes retourné.

Ciell vn pareil débat s'est-îl pu voir encore? Et qui, de tout cecy, ne seroit étonné?

SpSIE.

Elle a besoin de six grains d*EIébore, Monsieur, son Esprit est tourné.

Alcméne, au nom de tous les Dieux, Ce discours a d'étranges suites, Reprenez vos sens vn peu mieux; Et pensez à ce que vous dites.

ALCMENE

l'y pense meurement aussy, Et tous ceux du Logis ont veu vostre arriuée. l'ignore quel motif vous fait agir ainsy :

Mais si la chose auoit besoin d'estre prouuée ; S'il estoit vray qu'on pût ne s'en souvenir pas; De qui puis-je tenir, que de vous, la nouvelle

Du dernier de tous vos Combats?

Et les cinq Diamans que portoit Ptéreias,

Qu'a fiait, dans la Nuit éternelle,

Tomber l'effort de vostre Bras i En pourroit-on vouloir vn plus seur témoignage ?

Quoy! ie vous ay déjà donné Le Nœud de Diamans que i'eus pour mon partage. Et que ie vous ay destiné ?

ALCMENE.

Assurément. II n'est pas difficile De vous en bien conuaincre.

Et comment?

ALCMENE.

Le voicy.

Sosie?

SOSIE

Elle se moque, et ie le tiens icy; Monsieur, la feinte est inutile.

Le Cachet est entier.

ALCMENE.

Est-ce vne Vision ?

Tenez. Trouuerez-vous cette preuue assex forte?

Ah Ciel! ajuste Ciel!

ALCMENE.

Allez, Amphitryon, Vous vous moquez, d^en vser de la sorte; Et vous en déuriez auoir confusion. *

Romps viste ce Cachet.

Ayant ouuert SOSIE.

le Coffret, Ma foy, la place est Tuide.

Il faut que par Magie on ait sçeu le tirer :

Ou bien que de luy-mesme, il soit venu sans guide, Vers celle qu'il a sçeu qu*on en vouloit parer.

O Dieux, dont le pouuoir sur les choses préside. Quelle est cette auanture ! et qu^en puis-je augurer^ Dont mon amour ne sMntimide !

SOSIE

Si sa bouche dit vray, nous auons mesme sort ; Et de mesme que moy, Monsieur, vous estes double.

Tay-toy.

ALCMENE.

Surquoy vous étonner si fort^ Et d^où peut naistre ce grand trouble I

O Ciel ! quel étrange embarras!

le voy des incidens qui passent la Nature; Et mon honneur redoute vne auanture, Que mon Esprit ne comprend pas.

ALCMENE.

Songez-vouSy en tenant cette preuue sensible^ A me nier encore vostre retour pressé.

Non ; mais à ce retour, daignez, s'il est possible, Me conter ce qui s'est passé.

ALCMENE.

Puis que vous demandez vn récit de la chose, Vous voulez dire donc que ce n'estoit pas vous.

Pardon nez-moy; maisî'ay certaine cause, Qui me fait demander ce récit entre nous.

ALCMENE Les soucis împortans, qui vous peuuent saisir. Vous ont-ils.fait si viste en perdre la mémoire ?

Peut-estre ; mais enfin vous me ferez plaisir De m'en dire toute l'Histoire.

L'Histoire n'est pas longue. A vous ie m'auançay, Pleine dWne aimable surprise :

Tendrement ie vous embrassay; Et témoignay ma joye, à plus d*vne reprise.

AMPHITRYON en soy^mesme.

Ah ! d'vn si doux accueil ie me serois passé.

ALCMENE.

Vous me fistes d*abord ce Présent d'importance. Que du Butin conquis vous m'auiez destiné.

Vostre Cœur, avec véhémence, M'étala de ses feux toute la violence, Et les soins importuns qui l'auoient enchaisné ; L'aise de me reuoir; les tourmens de l'absence; Tout le soucy, que son impatience, Pour le retour, s'estoit donné.

Et iamais rostre amour, en pareille occurence. Ne me parut si tendre, et si passionné.

AMPHITRYON en soy-mesme.

Peut-on plus vivement se voir assassiné?

ALCMENE.

Tous ces transports, toute cette tendresse.

Comme vous croyez bien, ne me déplaisoient pas :

Et s'il faut que ie le confesse, Mon Cœur, Amphitryon, y trouuoit mille appas.

En suite, s'il vous plaist.

ALCMENE.

Nous nous entrecoupâmes De mille Questions, qui pouuoient nous toucher. On seruit. Teste à teste, ensemble nous soupâmes ; Et le Soupe ûny, nous nous fûmes coucher.

Ensemble ?

ALCMENE.

Assurément. Quelle est cette demande ?

Ah ! c^est icy le coup le plus cruel de tous ! Et dont à s'assurer, trembloit mon feu jalous.

ALCMENE.

D'où vous vient, à ce mot, vne rougeur si grande? Ay-je fait quelque mal, de coucher avec vous?

Non, ce n'estoit pas moy, pour ma douleur sensible. Et qui dit qu'hyer icy mes pas se sont portez, Dit, de toutes les faussetez, La fausseté la plus horrible.

ALCMENE.

Perfide 1

ALCMENE.

Ah ! quel emportement !

Non, non, plus de douceur, et plus de déférence. Ce reuers vient à bout de toute ma constance, Et mon Cœur ne respire, en ce fatal moment, Et que fureur, et que vangeance.

ALCMENE.

De qui donc vous vanger? et quel manque de foy, Vous fait icy me traiter de coupable?

le ne sçay pas : mais ce n'estoit pas moy ; Et c'est vn desespoir, qui de tout rend capable.

ALCMENE.

Allez, indigne Epous, le fait parle de soy ; Et l'imposture est effroyable.

C'est trop me pousser là-dessus; Et d'infidélité, me voir trop condamnée.

Si vous cherchez, dans ces transports confus, Vn prétexte à briser les nœuds d'vn Hymenée,

Qui me tient à vous enchaisnée ; .

Tous ces détours sont superflus :

Et me voilà déterminée, A souffrir qu'en ce jour, nos liens soient rompus.

Après rindigne affront que l'on me fait connoistre, Cest bien à quoy, sans doute, il faut vous préparer. C'est le moinsqu^ondoit voir; et leschoses,peut-estrey

Pourront n'en pas là demeurer.

Le des-honneur est seur ; mon malheur m'est visible. Et mon amour en vain voudroit me l'obscurcir. Mais le détail encor ne m'en est pas sensible ; Et mon juste courrous prétend s'en éclaircir. Vostre Frère, déjà, peut hautement répondre, Que jusqu*à ce matin, ie ne l'ay point quitté. le m'en vais le chercher, afin de vous confondre. Sur ce retour, qui m'est faussement imputé.

Après nous percerons jusqu'au fond d'vn mystère

lusques à présent inoûy ; Et dans les mouuemens d'vne juste colère.

Malheur à qui m'aura trahy.

Monsieur...

Ne m'accompagne pas; Et demeure icy, pour m'attendre.

CLEANTHIS.

Faut-il >...

ALCMENE.

Je ne puis rien entendre :

Laisse-moy seule, et ne suy point mes pas»

îSif^

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