Amputations dans la contiguité des membres
Lorsque la loi de 1855 eut débarrassé renseignement supérieur de toutes ses entraves et lui eut rendu une entière liberté , quelques médecins se réunirent et formèrent en dehors de l’Université de Liège une institution libre et gratuite qui fut bientôt fréquentée par tous les jeunes gens
se destinant à l’étude des sciences médicales. Plusieurs cours furent ouverts et régulièrement suivis.
A défaut d’expérience , le zèle et le désir cl’ètre utile pouvaient mériter quelque bienveillance de la part des élèves et faire espérer d’être écouté avec indulgence. Cédant aux instances de quelques amis , je crus pouvoir les suivre dans une carrière qu’ils venaient d’ouvrir si généreusement , et je commençai un cours de médecine opératoire pratique et d’anatomie chirurgicale.
Les élèves exécutant déjà avec adresse les diverses opérations chirurgicales, faisaient difficilement les amputations dans la contiguïté des membres.
Les rapports et les directions des surfaces articulaires étaient les points d’anatomie les plus obscurs et qui laissaient dans leur esprit le plus d'incertitude ; ces connaissances incomplètes étaient la seule cause de l’hésitation et de la crainte que l’on remarquait lorsqu’ils devaient opérer; car, en médecine opératoire, l’habileté, la promptitude sont le résultat de connaissances anatomiques très précises.
Les ouvrages que nous possédons sur la matière traitent de l’anatomie topographique ; on tire des déductions opératoires des rapports des régions ; mais l’anatomie chirurgicale des articulations, étudiée isolément pour en faire
îles applications pratiques, a été quelque peu négligée; les travaux de Lisfranc, sur lamputation partielle du pied et la désarticulation scapulo-liumérale , et la brochure de Troccon sur l’articulation carpo-métacarpienne, en attirant 1 attention des chirurgiens , avaient rendu saillants ces angles de l’édifice anatomique; mais quelques parties ayant été laissées dans l’ombre, quelques détails n’étant pas assez travaillés, tous les éléments de cette construction n’ayant pas été soumis à la meme investigation , il en est résulté du vague dans les formes, et de l'incertitude clans les formules qui devaient les déterminer.
Cet état d’hésitation devait jeter le doute dans l’esprit des élèves et devenir la cause de travaux pénibles pour ceux que domine l’impérieux besoin des principes rigoureux ou de cruels mécomptes pour ceux qui ne peuvent se soumettre à une continuelle étude du cadavre.
Je crus pouvoir rendre ces démonstrations plus claires en plaçant sous leurs yeux des dessins représentant les articulations privées des tissus qui les entourent et les protègent ; ces parties isolées laissaient de plus profonds souvenirs dans leur esprit, et cette étude devenait plus facile par l’image qui avait plus fortement frappé leur mémoire.
Ce sont ces dessins que je publie aujourd’hui.
J’ai décrit 1 anatomie opératoire plutôt que l’opération elle-même; cette anatomie ne vit que par l’exactilude des
rapports. Pour être certain de la précision des directions articulaires, j’ai lithographié les planches en sacrifiant l’effet du dessin à la vérité anatomique.
Les dessins sont indispensables pour faire comprendre les temps d’une opération, ce On a beau décrire avec clarté , « avec précision, un objet quelconque et surtout un acte « compliqué de chirurgie, la compréhension en est toujours « plus ou moins difficile : et à moins qu’on ait une grande « habitude du cas en question , on ne peut guère le retenir cc en sa mémoire avec ses règles et ses détails qui n’ont été « tracés que par écrit, au lieu que si on voit la peinture *( exacte et invariable , on en est aussitôt frappé , et il ne <c faut qurun coup d’œil pour s’en souvenir et pour agir cc ensuite avec hardiesse et assurance h »
C’est donc aux élèves encore étrangers aux opérations et commençant leur carrière chirurgicale que je destine ce travail. C’est pourquoi j’ai présenté sommairement l’historique des opérations, et rappelant seulement les époques où elles ont subi quelques importantes modifications.
Chaque tableau opératoire est accompagné de quelques indications pour achever le pansement que réclame la plaie.
Je désire répondre au reproche qui peut m’ètre adressé par les partisans de l’école chirurgicale de Montpellier, aux
1 Pelleta n et Percy. Rapport du mémoire de Maingault ?
AVANT-PROPOS. i i
préceptes de laquelle j’ai toujours été soumis. Elève de la doctrine de la réunion immédiate, je remploie exclusivement, et je la conseille dans mes cours. Comme j’ai été assez heureux pour montrer des faits pratiques consolidant les théories , je crois avoir produit quelque bien , ici surtout où les principes de l’école de la Charité de Paris étaient prêchés avec éloquence par un homme d’une puissante organisation, qui fut notre premier maître, et dont le souvenir nous est resté bien cher. En effet, ceux qui ont suivi la clinique du professeur Ànsiaux savent que la réunion immédiate y était frappée d’anathème , et que tous les moignons étaient bourrés avec des boulettes de charpie.
Et cependant , après avoir pratiqué les désarticulations , je conseille de réunir immédiatement, en faisant placer une mèche dans le fond de la plaie. Ces deux manières d’agir
différentes paraissent se contredire 5 je m’explique :
Lorsqu’on a pratiqué une amputation dans la contiguité , le sommet du cône est formé par un cartilage fort épais , et enduit d’un liquide huileux, formé par la membrane synoviale. Ce liquide empêche le contact immédiat du lambeau, et la lymphe rosée sécrétée pendant les premières heures qui suivent l’opération , ne peut s’attacher au cartilage en se concrétant.
Si la surface articulaire, privée de cette humeur synoviale , a permis les adhérences du lambeau , on ne tarde pas
avoir s’organiser un travail d’élimination 5 le cartilage abandonne l’os qui le portait , et libre dans la plaie , il se crée un passage à travers les tissus , et vient bientôt fournir les preuves de sa présence , par les ravages qu’il a occasionnés dans la plaie.
Une tumeur molle et fluctuante se forme sur le lambeau ; souvent on doit l’ouvrir pour évacuer le pus , et faire sortir les débris du cartilage qui a occasionné de si grands désordres.
J’ai pensé qu’il était possible d’obtenir tous les avantages de la méthode adhésive et de ne pas compromettre le succès de l’opération.
Je ferai observer que les chirurgiens se sont peu expliqués sur cette question des désarticulations. Ainsi Maunoir, de Genève , dans son mémoire sur les amputations , ne dit rien de la méthode adhésive appliquée aux désarticulations. Il a seulement écrit à la fin de son travail : « J’ai amputé , il y a peu de temps , le poignet à la femme ((Renaud; la réunion a été faite par première intention. » Il ne donne aucun détail sur la marche de la cicatrisation. Cette observation 11e peut donc être citée ni pour ni contre la réunion.
Sanson *, observateur impartial, a consacré quelques
î Thèse du concours , 1854.
lignes seulement au pansement des désarticulations sans émettre d’opinion en faveur de l’une ou de l’autre méthode : « Nous avons aussi peu de choses à dire des désarticulacc tions , sinon que toutes choses égales ; d’ailleurs , elles ce réussissent mieux que les amputations dans la confite nuitée quelque soit le mode de pansement adopté. »
M. Roux a écrit, en 1814, un Mémoire en faveur de la doctrine adhésive ; il ne s’est occupé dans ce travail que des amputations dans la continuité. Je n’ose invoquer l’opinion de ce professeur depuis que je l’ai vu , pendant mon séjour dans les hôpitaux de Paris en 1855, 1854 et 1855, tamponner et bourrer avec des boulettes de charpie les plaies résultant d’extirpations de tumeurs, de cancers aux mamelles, etc.
Celui qui a acquis le plus d’adeptes à la doctrine de la réunion, celui qui, par ses longs et consciencieux travaux, a ramené les plus incrédules , Serre , de Montpellier, n’a pas donné, dans son beau livre sur la réunion, une grande place à la description du pansement après les désarticulations ; il rapporte une observation de désarticulation du fémur qui guérit très heureusement : le malade fut opéré le 21 juin 1824. Le 18 juillet, le moignon était totalement cicatrisé , à l’exception d’un seul point répondant au sommet du lambeau.
Le 20 août un corps blanc sc présenta à V endroit qui
ri était pas encore fermé ; on reconnut une portion du fibrocart ilage. etc. *.
Voilà certes un beau succès, mais on peut citer bien des revers.
C’est donc après avoir lu et médité les observations des maîtres de cette école , c’est après avoir expérimenté sur les animaux vivants , c’est après avoir appliqué cette méthode à l’homme lui-mème , que j’ai cru pouvoir conseiller aux élèves de tenter, dans tous les cas , la réunion immédiate, de toujours maintenir les lambeaux par de nombreux points de suture, mais après les désarticulations (cas exceptionnels). Après avoir réuni immédiatement les deux tiers du lambeau, on doit laisser, dans le fond de la plaie , une mèche qui facilitera la sortie du cartilage.
Depuis longtemps je suis les conseils de May or pour la déligation ; les avantages que les opérés en ont retiré me font un devoir d’engager les élèves à proscrire les bandes roulées. Ceux qui ont vu les malheureux soutenir leur moignon pour arrêter ce tremblement convulsif déterminé par le pansement, toujours si long quand il faut rouler et maintenir avec des épingles une grande bande, comprendront la nécessité d’abandonner ces bandes, pour les remplacer par le mouchoir triangulaire qui permet d’examiner
1 Réunion immédiate , p. 456,
une plaie et d’achever son pansement sans déranger le membre, et par conséquent sans occasionner de grandes dou-
leurs à l’opéré. Il est vrai que l’appareil est moins brillant, que son application paraît très facile aux assistants; mais est-ce la vanité du chirurgien qu’il faut chercher à satisfaire? Le succès sera toujours assez beau, s’il parvient à sauver quelques douleurs au patient!
Là devait se terminer cette tâche; mais comme je n’ai pas oublié que c’est pour les élèves seulement que je bavais entreprise , j’ai pensé qu’il était indispensable de crayonner l’esquisse fidèle des moyens hémostatiques les plus favorables. Je donne la préférence à la torsion des artères, parce que des expériences concluantes , faites par un grand nombre de chirurgiens , et celles qui me sont personnelles , ont formé ma conviction , bien que cette méthode ait été attaquée avec partialité par quelques hommes qui ne l’avaient pas expérimentée. Comme je n’ai rien avancé avant d’avoir consulté le cadavre , ceux qui ont l’habitude de X anatomie opératoire y et qui savent combien les rapports, en apparence futiles , peuvent devenir nécessaires , comprendront les soins que j’ai mis à la description des régions, et excuseront , je l’espère , quelques longueurs en voyant le but que je me suis proposé.
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