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Amschaspands et Darvands

Du sein de la lumière, il proféra son commandement : Qu'on accomplisse le Honover ^ !

Ahrîman ' dit : Non !

D'Ormuzd et d'Ahriman naquirent des génies bons et mauvais, auxquels sont attribuées diverses fonctions dans Funivers, soit pour y maintenir Tordre, soit pour le troubler, pour y répandre le bien , ou y propager le mal , selon la nature de l'Être de qui ils tirent leur origine.

D'Ormuzd émanent les Amschaspands * et les

' Le roi très savant, en zond ahwô-mazdaù. ^ L'adoration , la prière.

* Le méchant intelligent, en zend alniro-maimju^. Les inunortels saints, du zcnd amriia çpenta.

Izeds * : d'Ahriman , les Dews , Darvands ou Daroudjs \

Perpétuellement en guerre , ces génies se disputent l'empire de la Création. Mais, après un combat dont la durée aura son terme , les génies mauvais et le Principe même du mal, Ahriman, le chef de ceux qui n ont point de chef ^ vaincus enfin, reconnoîtront la puissance supérieure du Principe du bien, et cesseront de lutter contre elle.

Les génies du bien , comme ceux du mal , correspondent entre eux de tous les points de Tunivers , par des moyens dont nous ne pouvons nous faire aucune idée , et , à certaines époques , Ormuzd et Ahriman chargent des envoyés, choisis parmi les plus élevés des Amschaspands et des Darvands, de parcourir les mondes, afin d'être par eux plus exactement instruits de ce qui s'y passe , et de la manière dont les ministres subalternes préposés à chacun de ces mondes, s'ac-

' Dignes de sacrifice, du zend yazata. ' Littéralement tueurs.

quittent de leurs fonctions et exécutent les ordres qu'ils ont reçus.

Si les relations de ces envoyés et les mutuelles communications des génies dispersés dans la Création nous étoient connues , et que nous les pussions comprendre, notre science égaleroit la leur, et l'univers ne contiendroit rien d'obscur ni de secret pour nous. Mais notre nature ne le permet pas ; nous ne saurions pénétrer dans une sphère si fort au-dessus de la nôtre.

Cependant, si nous ne pouvons, foibles humains, relégués en un point imperceptible de l'espace, monter jusqu'à eux, ils peuvent eux descendre jusqu'à nous, et c'est ce qu'ils font quelquefois, par des motifs que nous ignorons, car nos ténèbres sont grandes.

Un dernier descendant de Zerdhust , vénérable débris de l'antique magisme , vivoit encore naguère en Orient , au fond des montagnes de la Bactriane. Le vieillard étoit révéré comme un être supérieur au reste des mortels, car on savoit que

les génies le visitoieiit et se plaisoient à lui révéler des choses mystérieuses pour tout autre. En mourant, il laissa des feuilles éparses, écrites dans la langue sacrée, la vieille langue des mages. Elles furent recueillies religieusement; il s'en trouva beaucoup où Ton ne put découvrir un sens dont on fût assuré : symboles impénétrables à notre débile intelligence.

Quelques-unes parurent être comme une parole intime transmise par des moyens qui n'ont point de nom dans notre langage de la terre, des sortes d'entretiens d'un monde à l'autre entre des génies de divers ordres.

Plusieurs de ces feuilles, traduites d'abord du zend en un idiome oriental moderne, l'ont ensuite été dans le nôtre. Ce sont elles que nous publions.

ET DARVANDS.

BAHMAN' A SCHAHRIVER\

Qu'elle est grande , ô Schahriver , la puissance d'Ormiizd, et que ses œuvres sont magnifiques! Lorsqu'au sein de son repos, épris d'amour pour ce qui n'étoit pas encore , il se résolut à produire , à émettre au dehors, dans l'espace et le temps, ce qu'avant tous les temps il avoit conçu en luimême ; lorsque nous vîmes , nous ses premiernés, la Création s'épancher de sa main comme une

Génie de la bonté du cœur.

Roi équitable.

avalanche de mondes , quel soudain transport dans les cieux , et puis quel silence ! Les chants du Honover expirèrent sur nos lèvres, et chacun de nous ne trouva en soi qu'une muette adoration.

Maintenant qu'envoyé par le Roi suprême, chargé de ses ordres révérés, j'ai, voyageant de sphère en sphère , contemplé de plus près cet univers que sa force soutient et dilate , que sa sagesse ordonne , qu'il anime de sa vie , que te dirai-je ? Les paroles manquent, et la pensée même s'abyme dans ces merveilles.

Saint immortel, représente-toi des astres innombrables , colorés de toutes les nuances dont l'œil peut être ravi , les reflétant sur des globes opaques illuminés de leurs rayons, fécondés de leur chaleur , et peuplés d'êtres d'une variété inépuisable. Attirés l'un vers l'autre par un amour mystérieux, ces vastes corps, suspendus dans l'éther limpide , y décrivent leurs orbites immuablement tracées, et tous ensemble , d'un mouvement sans fin , aspirant au Principe d'où ils sortirent à l'aurore du temps , remontent vers lui par une spirale éternelle.

Quoique , pour accomplir ma mission, j'aie dû m'arrétei en plusieurs de ces mondes , je ne t'entretiendrai que d'un seul , de celui qu'il m'est or-

donné d'observer particulièrement. Ce n'est guère qu'un point, même dans le système imperceptible auquel il appartient. Ses habitants l'appellent la terre , et se donnent à eux-mêmes le nom d'hommes. Tout récents dans la Création, ils sont à peine d'hier. Leur essence immortelle, passagèrement unie à un corps pesant et grossier dont elle se délivre après une certaine période, porte l'empreinte d'Ormuzd, en est l'image, image obscurcie par les ombres que projette sur elle la matière ténébreuse. De là des contrastes singuliers, des contradictions si profondes, qu'elles excitent à la fois les sentiments les plus opposés, justifient tout le bien comme tout le mal qu'on peut dire de cette race étrange. Étonnée d'elle-même , effrayée de ce mélange de tous les contraires , elle en cherche la raison avec anxiété, et souvent elle croit la trouver dans les plus sombres opinions et les rêves les plus fantastiques.

Il y a dans ces êtres indéfinissables quelque chose de l'Ized, et quelque chose aussi du Darvand. Le bien et le mal semblent les attirer à peu près également. On diroit qu'ils ont , au fond de leur cœur, dressé deux autels ennemis, l'un à Ormuzd, l'autre à Ahriman. Ceui-ci cependant n'exerce sur eux qu'un pouvoir étranger, un pou-

voir d'obsession, contre lequel, alors même que la volonté fléchit, la conscience proteste. Leur âme a des ailes qui naturellement les élèvent vers Ormuzd.

Des désordres qui régnent parmi eux, une grande part vient de l'ignorance. Ils aimeroient Tordre s'ils le connoissoient. Quand le crime fermente et bouillonne en eux , c'est presque toujours au sein des ténèbres qu'y répandent les Daroudjs.

Ceci est remarquable encore : réunis il valent mieux qu'isolés. Non seulement ils ne veulent pas se montrer les uns aux autres par ce qu'ils ont de mauvais , mais le rapprochement réveille , excite ce que leur nature contient de généreux et de bon. Les plus foibles alors sont capables de tout ce qu'il y a de grand.

Quelques-uns cependant mettent un orgueil stupide à étaler sans voiles les turpitudes de leur pensée et les plaies de leur âme. Mais cet excès d'abrutissement est rare , et , loin d'être contagieux, peut-être a-t-il, par le dégoût inexprimable qu'il inspire , de salutaires effets.

Les êtres inférieurs, réduits au pur instinct, atteignent tous, en vertu d'un développement que règlent des lois nécessitantes , les mêmes limites de perfection, et ne les dépassent jamais. Sur

toute la surface de la terre , a toutes les époques , chaque individu représente également Tespèce invariable. Qui voit l'un d'eux les a tous vus ; qui vit l'espèce à son origine, la vit telle qu'elle est aujourd'hui, telle qu'elle sera toujours. L'homme, au contraire , offre dans les races diverses et les diverses contrées, au même point du temps , des différences tellement profondes, qu'on hésite à reconnoître en des êtres si dissemblables une commune nature, les membres d'une même famille. Il touche , d'un côté , à l'animal , de l'autre , à l'Amschaspand.

Des différences non moins prononcées marquent les phases de son évolution , à partir du moment où, réalisé au dehors d'Ormuzd, animé de son souffle , il apparut dans la Création. Sans s'arrêter jamais, plein d'une ardeur qui ne s'épuise que pour renaître , il a parcouru tous les degrés d'un progrès immense , marchant de conquête en conquête vers un terme inconnu de lui , auquel son essence le force d'aspirer éternellement.

Et c'est pourquoi, malgré les écarts oii l'entraînent les Darvands et sa propre foiblesse , malgré la fatale dépression d'une foule d'individus égarés par l'erreur, dépravés, pervertis par les passions mauvaises , la race entière poursuit sur

Tocéan des âges sa course triomphale , et , se dégageant toujours plus des liens de la nécessité , domptant la Nature etl'asservissant à sa puissance croissante, accomplit ses hautes destinées.

Bien souvent, à l'aspect des maux qui affligent ces êtres confiés à sa garde, ces êtres a la fois si infirmes et si grands; à l'aspect surtout de leurs vices , de leur abaissement volontaire , Sapandomad ' gémit et sent l'espérance près de s'éteindre en elle. Mais , se rappelant le passé , comparant ce qu'ils furent et ce qu'ils sont , ses craintes se calment ; elle élève avec une foi sainte ses purs regards vers le Roi suprême , et embrasse d'un amour de mère les enfants qu'il lui a donnés.

' Le génie de la terre. Sapandomad , en zend , signifie Sainte soumise.

DAHMAN' A ARDIBEHESCUT

Tu veux coniioître, ô pur Esprit, l'état de la race humaine à cette époque où finit une période de son développement et s'en ouvre une autre. J'obéirai , selon mon pouvoir, à tes ordres qui sont ceux d'Ormuzd.

Si on regarde cet état isolément en soi , tant de désordres, tant de misères viennent d'abord vous frapper , qu'on ne sauroit se défendre d'une tristesse immense et d'une immense pitié. Si l'on considère de quel point cette créature si imparfaite encore est partie, on s'étonne des pas qu'elle a

' Qui bénit le peuple.

* Pureté excellente.

faits dans les voies qui conduisent à la vivante Lumière d'où émane éternellement le bien.

Protégée par les saints Izeds contre les noirs enfants d'Ahriman, elle a monté , monté constamment, quoique retardée dans ses progrès par les impurs génies sans cesse occupés à la détourner de sa fin, à la pousser vers Tabyme où règne, au ■sein des ténèbres, celui qui dit : Non.

Ils abusent de son ignorance qu'ils cherchent à perpétuer, ils fouillent en elle pour y découvrir les penchants qu'elle doit vaincre et les exciter , corrompant sa raison par d'insidieux sophismes , dépravant ses instincts , lui montrant sa loi dans la loi des brutes , la sagesse dans le doute et la négation , un préjugé dans le devoir, une folie dans le dévouement, et la félicité suprême dans le suprême égoïsme.

A ces suggestions infernales les enfants d'Ormuzd opposent sans doute des inspirations toutes contraires , mais qui n'en détruisent pas entièrement l'impression. Tu vois quels effets doivent produire des actions si diverses exercées sur un être libre , mais foible , que se disputent d'autres êtres plus puissants. L'influence des Darvands apparoît surtout dans le détail , et celle des Izeds dans l'ensemble. Regardez les individus, à part

des exceptions , vous croiriez à une ruine complette ; regardez l'espèce, vous diriez que, encore quelques élans , et elle atteindra les régions célestes qu'illumine la splendeur d'Ormuzd.

Chaque phase de son progrès est caractérisée par une vue des choses, une conception, un dogme, qui, après avoir insensiblement germé dans les esprits , devient tout ensemble et le modèle idéal que les peuples s'efforcent de réaliser , et le principe générateur de leurs actes considérés selon leur tendance générale. Ce dogme épuisé dans ses conséquences, il s'en produit un autre qui n'en est que l'extension , le développement , et par lequel, de la même manière, s'accomplit un nouveau progrès. Telle est la loi dès l'origine établie par Ormuzd , et qui , modifiée suivant la diversité des natures dans les différents ordres d'êtres , s'étend à toute la Création , dont elle règle le mouvement ; loi dérivée de son essence , éternelle , nécessaire , rhythme divin de l'harmonie universelle.

Lorsqu'une ère finit et qu'une autre commence , il y a un temps où l'ancienne croyance étant presque éteinte , et celle qui doit In remplacer, qu'elle portoit en elle-même, n'ayant point achevé de se former, le vieil ordre se disloque ,

les liens se relâchent et se brisent, Tunité se dissout, les fonctions troublées cessent de concourir au même but; maintenant une torpeur profonde, puis des secousses convulsives, puis une nouvelle torpeur ; de tous côtés , des symptômes de mort , parce que le passé meurt en effet, que l'avenir n'est pas né encore , et que le travail de vie , caché sous le voile qui le dérobe à l'œil des créatures , s'opère invisiblement.

A ces époques de rénovation , le monde social ressemble à une mer qui a perdu son équilibre , qui tantôt submerge ses rivages, tantôt se retire au loin , laissant à découvert de vastes plages stériles et désertes.

Telle est , sur toute la terre , l'état présent du genre humain. Pas une religion qui ne chancelle, pas un empire qui ne croule. Ébranlées , ruinées , les institutions des âges précédents n'offrent plus nulle part aux nations une demeure qu'elles puissent habiter ; et si quelques-unes , s'imaginant bâtir pour l'éternité , se sont fait à la hâte de frêles abris pour s'y reposer de leurs fatigues, il leur faut sans cesse étayer , relever ces cabanes misérables que le moindre ruisseau renverse et qu'emporte le premier orage.

Partout règne aujourd'hui un sentiment si vif

(le l'instabilité des choses, qu'il ôte toute force réelle aux pouvoirs qui voudroient, pour leur intérêt propre , maintenir l'espèce d'ordre existant. D'ailleurs cet ordre usé, simulacre vide, n'a plus de racine ni dans la raison , ni dans la conscience: il ne représente plus le droit comme les esprits le conçoivent, il en est, au contraire, la flagrante violation. Or, l'idée de durée étant inséparable de l'idée de droit ou de ce qui doit être , de l'idée d'un tout ordonné selon les lois essentielles des êtres , là où les hommes ne voient qu'un arrangement factice opposé de tout point à ces lois , ils voient aussi les signes certains d'une destruction prochaine.

L'affoiblissement du devoir , suite inévitable de l'affoiblissement de la foi , contribue encore à augmenter le sentiment devenu général de l'instabilité des choses. Car c'est le devoir qui unit ; sans le devoir , chacun est seul ; nul appui dès lors pour aucun , et pour tous la conscience d'une incurable débilité, d'une désolante impuissance d'être.

Toutefois , dans la confusion même et le désordre actuel , on découvre le germe d'une croyance future qui reconstituera le monde , ainsi que la tendance à une grande unité au sein de laquelle

se coordonneront les fractions maintenant si nombreuses du genre humain divisé en soi. Les anciennes religions et les civilisations nées d'elles, achèvent rapidement de se dissoudre en ce qu'elles avoient de passager. Par là s'abaissent les barrières fatales qui séparoient les peuples, et le mouvement de ces mêmes peuples, rapprochés de plus en plus par la croissante facilité des communications, par le commerce, parla guerre même, opère peu à peu leur mélange et prépare leur fusion dans un avenir encore éloigné, sans doute, mais cependant chaque jour moins obscur.

Ainsi s'accomplissent les desseins d'Ormuzd. En dehors du temps qui coule à] ses pieds, il voit ce qui sera dans ce qui est , il voit les effets successifs dans leur cause permanente, les phénomènes mobiles dans leur principe éternellement immuable et inaltérable, la Création finie dans son Archétype infini, son modèle idéal , son exemplaire parfait qui réside en lui et qui est luimême.

SEROSCH' A AMERDAD'.

Glorieux et puissant ministre d'Ormuzd, vous dispensez la vie à ses créatures , et aux plus élevées une vie qui n*a de bornes que celles du temps même, qui se prolonge, comme lui, sans fin dans les profondeurs de la durée éternelle, et, en se prolongeant, s'agrandit, se dilate, se rapproche toujours plus de la vie même d'Ormuzd.

Ne sembleroit-il pas que les êtres auxquels il a fait de si hautes destinées devroient, pénétrés d'amour, l'en bénir sans cesse, sans cesse tendre vers lui , aspirer à lui , d'un désir perpétuel , d'un désir insatiable?

Qui, au matin, donne dans le ciel le signal de la prière. Qui donne l'immortalité.

Il en est de tels; mais combien cFaiitrcs, se* duits par les Dews , s'enfoncent, au contraire, avec une sorte de fureur aveugle, dans les voies du monde inférieur, oubliant ce qu'ils sont, ce qu'ils doivent être selon les vues de la Sagesse suprême, enviant la brute et s' efforçant de descendre jusqu'à elle !

J'épanche devant vous ma tristesse, ô saint Amschaspand , je verse en votre sein la douleur qui oppresse le mien , je cherche près de vous l'espérance qui, quelquefois, m'abandonne presque.

Comprenez ce qui se passe en moi , lorsqu'aux premières lueurs qui blanchissent TOrient , appelant les hommes à renouer le lien qui les rattache au Créateur , je leur donne le signal sacré de la prière , et qu'ils restent muets î Figurez-vous ce que j'éprouve à Taspect de ces âmes dégradées, éteintes, qui ne palpitent plus, qui ne respirent plus, de ces âmes cadavres!

Est-ce donc qu'Ahriman triompheroit? Est-ce que sa race maudite auroit vaincu les enfants d'Ormuzd? Est-ce que la terre déchue passeroit sous l'empire des génies du mal?

AMERDAD' A SEROSCH\

Esprit fidèle , pourquoi te troubles-tu? Adore le Maître souverain , le Monarque tout-puissant , et laisse là toute vaine crainte. Ne sais-tu pas que rhomme, trop foible pour soutenir un vol continu, avance comme le passereau qui s'abaisse et se relève alteinativement?

Ses déviations, quelquefois moins réelles qu'apparentes, sont encore un progrès, ou une condition du progrès. Le vis-tu jamais s'arrêter , rétrograder jamais? Il ne voyage point dans la plaine. Devant lui est un mont qu'il lui est commandé de gravir, et après celui-ci un autre plus

' Qui donne l'immortalité.

* Qui, au matin, donne dans le ciel le signal de la prière.

élevé , et ainsi toujours. Parvenu au sommet , i faut qu'il descende pour remonter ensuite, il faut qu'il traverse une vallée profonde , où le sol , recouvert du gravier que charrient les eaux , produit à peine ici et là quelques pâles arbustes et des plantes stériles.

Maintenant les hommes sont dans cette vallée , cherchant avec inquiétude le sentier par lequel ils en sortiront. Comment , au matin, entendroient-ils ta voix, lorsque pour eux il n'y a point de matin, lorsque leur jour , indécis et terne , n'est qu'un crépuscule nébuleux , une phase moins obscure de la nuit?

Attends qu'ils se soient élevés sur la pente d'où l'aurore leur apparoîtra, et, ranimés par les premiers feux de l'astre où brille la lumière d'Ormuzd, la prière s'exhalera de leur cœur, pure, suave , comme le parfum du lis , lorsqu'effîeuré par les brises du printemps . il ouvre son calice virginal.

DAHMAN' A ASCHESOHING'.

Auguste Ized, permets que j'appelle tes regards sur le peuple qui m'est confié, et dont l'état m'alarme. Je ne sais ce qui se passe en lui, mais on le voit partout, dégoûté de ce qui fut, se dépouiller de ses croyances comme les arbres se dépouillent de leurs feuilles en automne, briser les antiques lois et les institutions antiques , rompre avec le passé, sans avoir un point ferme, un seul, oii rattacher l'avenir. Vaisseau délabré sous un ciel sans astres, il flotte au hasard au sein du présent, ballotté par les vagues, oubliant d'où il vient , ignorant où il va, jouet fatal des vents qui le poussent et de sa propre instabilité.

Qui bénit le peuple.

* Qui donne la science et la lumière.

Divisé en agrégations trop souvent ennemies, moins encore à cause de Topposition des intérêtb que de la différence des principes qui présidoient à la vie de chacune d'elles, le genre humain offroit tout ensemble un système variable d'antagonismes ardents et profonds, et une grande unité fondée sur des instincts, des sentiments communs et sur une foi commune, qui, sans détruire les dissidences particulières, les dominoit d'une hauteur immense : pyramide immobile, autour de laquelle des tribus diverses venoient planter leurs tentes errantes.

• Aujourd'hui tout semble également ébranlé , et la foi commune qui unissoit les hommes , et les principes qui les divisoient.

De là deux effets inverses : les répulsions morales que créoit entre les peuples une hostilité permanente ne subsistant plus, les hommes de toute race se rapprochent et tendent à se rapprocher toujours davantage, mais en vertu d'une cause en quelque manière négative : non parce que leurs croyances sont les mêmes , mais parce qu'ils n'ont plus de croyances. Et comme cet affoiblisscment des croyances s'est étendu jusqu'à la foi commune, le lien réel qui les unissoit dans une sphère supérieure s'est presque brisé , la so-

ciété générale se dissout au sein du rapprochement même qui s'opère entre eux, et la paix, chose étrange, les sépare plus que la guerre ne les séparoit.

Car, privés de toute doctrine, indifférents à toute doctrine , doutant du droit, doutant du devoir, ou plutôt se riant de Tun et de Tautre, ils ne se recherchent qu'en vue d'eux-mêmes, de leurs intérêts respectifs, pour assouvir individuellement leurs insatiables convoitises, chacun s'enfermant dans son égoïsme et, sans souci d'autrui, se concevant comme son unique fin.

L'influence des Izeds et quelque chose aussi d'impérissable dans la nature humaine, atténuent, il est vrai, ce mal d'autant plus effrayant qu'il ôte à ceux qui en sont atteints jusqu'au désir de la guérison. Ils s'y complaisent, ils en sont fiers, ils y trouvent une pâture pour leur orgueil stupide.

L'animal a des lois qui le concentrent en luimême ; il en a d'autres relatives au tout, et il obéit à celles-ci non moins fidèlement qu'aux premières, soumis qu'il est à une nécessité qui se confond avec le principe même de l'ordre, avec la puissance souveraine conservatrice des êtres.

En s'assimilant à la brute, les hommes ont ro jeté celles de ses lois qui, la liant à l'ensembJu

de l'univers , la maintiennent dans Toidre^ Ils se sont fait une législation qui les place en dehors de la Création, au-dessous de tout ce que la pensée peut concevoir comme existant : car Texistence implique des relations de mutuelle dépendance, des échanges réciproques où Ton donne pour recevoir, où on reçoit pour donner-, elle implique l'amour dont le sacrifice est l'expression.

Et après s'être ainsi mis en lutte avec la vie même, ils s'efforcent de créer une vérité qui justifie leur monstrueuse révolte , labourant le vide avec un travail aussi insensé qu'opiniâtre , creusant les ténèbres, les creusant encore, jusqu'à ce que leur intelligence épuisée s'abyme enfin sous ses propres ruines.

Toi qu'Ormuzd a chargé de répandre la science et la lumière, dissipe les ombres où ils sont plongés, éclaire devant eux les voies où ils doivent marcher, ramène-les vers le terme loin duquel ils s'égarent. Lorsque je les vois, pleins d'une confiance imbécile et d'une joie semblable à celle de l'aliéné, descendre le sentier qui conduit à la mort, je tressaille involontairement, ma foi chancelle, et je ressens au dedans de moi je ne sais quelle tristesse d'une amertume inexprimable.

ÂSCHESCHING* A DAHMAN^

Ta douleur, ô Dahman, est juste et sainte, maïs rien ne doit ébranler ta foi. Au fond du mal même qui t'effraie, germe un bien plus grand. Ne voit-on pas, quand l'hiver approche, les feuilles tomber, la sève s'arrêter dans ses canaux inertes , la vie s'éteindre en apparence? Mais ranimée bientôt par le souffle de Mithra % elle déborde de toutes parts ; les arbres dépouillés se parent d'une verdure nouvelle, et, sous leur feuillage odorant, préparent un riche banquet où viendront se rassasier, de toute famille et de toute tribu , des convives innombrables.

' Qui donne la science et la lumière,

* Qui bénit le peuple.

* Qui raid la terre fertile.

Les vérités dont Thomme est capable, toujours incomplettes et mêlées d'eri'eurs, ont deux ordres de conséquences correspondantes à ces deux éléments de ses conceptions imparfaites. Selon la mesure où il le possède, le vrai le développe dans le bien, et ce bien progressif, altéré par le faux qui se développe également , de plus rencontre tôt ou tard sa limite fixée par le degré de puissance de son principe générateur. Il faut alors qu'un autre principe, une autre vérité, contenue dans la première, en sorte et devienne à son tour la cause active d'un progrès nouveau: comme, après la saison froide et ténébreuse, le soleil monte toujours davantage au-dessus de l'horizon, mais avec des alternatives régulières de jour et de nuit.

Maintenant c'est la nuit , mais la lumière se fera, et déjà elle commence à poindre, elle s'épand au milieu de« ombres moins noires, comme les vagues lueurs de l'aube. Une foi, destinée à unir les peuples actuellement privés de liens , se forme peu à peu dans les profondeurs mystérieuses de l'humanité, ainsi que l'enfant dans le sein de sa mère.

Ne t'alarme donc point, ô Dahman. Tout s'accomplit suivant les volontés d'Ormuzd , par un

mouvement semblable à celui de Tocéan qui s'avance et se retire et s'avance encore , couvrant chaque fois ses grèves à une plus grande hauteur.

SAPANDOMAD' A EIATHREM*.

Pur et fidèle Ized, la terre par tes soins produit en abondance tout ce qui est nécessaire à Thomme ; et cependant une nombreuse partie de la famille bumaine languit et gémit dans les angoisses d'un dénûment tel, qu'en cette région de l'univers la plus élevée des créatures en paroît aussi la plus misérable. Je ne saurois t'expliquer ce que j'éprouve à l'aspect des souffrances dont mes regards sont sans cesse frappés; et ce qui m'émeut, ô Eïathrem, le plus douloureusement, c'est qu'à côté de la multitude exténuée d'un labeur stérile pour elle, défaillante de besoin , d'autres , en possession de tous les biens

' Sainte soumise. Génie de la terre.

* Qui fait croître les fruits et les Jeunes auimâux.

qui lui sont déniés , regorgent, dans leur oisive mollesse, de jouissances qui fatiguent le désir même.

Je n'ai point pénétré dans les secrets d'Ormuzd, j'adore ses décrets souverains : mais comment n'être pas étonné d'un pareil contraste? Gomment comprendre que des frères voient d'un cœur sec et d'un œil tranquille , tant de maux entassés sur leurs frères , que rien ne se remue dans leurs entrailles, qu'à défaut de l'amour, l'équité, la justice, la crainte même des suites inévitables d'un désordre si extrême , ne les ramène pas à des sentiments meilleurs , ne trouble pas leur calme et dure indifférence?

Il y a là un mystère terrible où ma pensée se perd : le vertige me saisit quand je regarde au fond de cet abyme.

Des enfants d'un même père , les uns ne sauroient être nés pour une vie de misère et de travail sans fruit, les autres pour user d'eux comme on use de la brute , et avec moins de ménagements, moins de pitié encore. Est-ce qu'ils n'ont pas été allaités par les mêmes mamelles; Est-ce qu'ils ne sont pas tous libres au même titre? Est-ce qu'il n'a pas été dit au fort d'aider le foible , de le soutenir , de le prendre dans ses brat'

quand ses genoux fléchissent? Est-ce que la faim dans la servitude a dû être la destinée des trois quarts de la race humaine ?

Eïathrem, je prévois d'effrayantes catastrophes. Puissent les Izeds les détourner par leurs inspirations salutaires et la sainte efficace du Honover * î

Lorsque partout dans la nature resplendit un ordre merveilleux , pourquoi Fhomme seul romptil la divine harmonie des choses? Pourquoi se fait-il , en violant ses lois , l'ennemi de lui-même , l'allié des Darvands qui le poussent à sa ruine?

Mais tous ne les violent pas , mais beaucoup ne les violent que par ignorance, mais il est encore des âmes pures et des consciences droites, mais si des pleurs coulent, il se trouve aussi des cœurs pour les recueillir et des mains pour les essuyer. Cette foible créature encore au berceau peut-elle donc être maintenant ce qu'elle doit devenir un jour?

Quand je l'enveloppai de ses premiers langes , quand je reçus son premier sourire et que , sur mon sein maternel , Dahman la bénit , je sentis en moi un grand amour et une grande espérance : rien jamais ne les éteindra*

' La prière.

BAHMAN A RHORDA

J'ai parcouru la terre , j'ai conversé avec les izeds préposés à la direction du monde des corps et de ses secrètes puissances , et j'ai reconnu que, quelque obstacles que cherchent à leur opposer les Darvands , ils ont su , remplissant leurs sacrées fonctions avec un zèle infatigable, maintenir l'harmonie de tant d'éléments divers , et les ordonner suivant les lois qui les unissent entre eux dans l'éternelle pensée d'Ormuzd.

Que la nature est belle , ô Khordad , et qu'elle déploie de magnificence, quand ton souffle la pénétrant, tout s'anime en elle, et les savanes

' Génie de la bonté du cœur.

» Qui produit tout.

et les forêts, ot les fleuves et les mers profondes !

Source de la vie , elle s'épanche de toi et coule à torrents dans Tunivers, bondissant de monde en monde , comme en été les eaux des montagnes sur les crêtes des rochers.

Il n'est point de molécule, d'imperceptible gouttelette où elle n'engendre à l'existence des êtres aussi nombreux que les globes semés dans l'immense éther; et chacun de ces êtres reflette au sein du temps un rayon de la Beauté suprême qui resplendit au-dessus de tous les temps.

Ils s'enchaînent l'un à l'autre depuis l'atome inanimé jusqu'à la forme la plus parfaite qu'ait encore produite un développement qui ne s'arrête jamais , et , dans cette sphère indéfinie , chacun d'eux conservant son inaltérable essence, se renouvelle soi-même par un mouvement ininterrompu , dont chaque pulsation , une en soi , quelle que soit l'apparente opposition des phénomènes, s'appelle la vie et s'appelle la mort.

Mais de ces êtres , sur le globe où me retient ma mission présente , l'homme a dû surtout atti rer mes regards. Seul doué d'intelligence, s'il obéit à ses destins liés à ceux de l'univers , si , dans l'évolution générale des choses , il accomplit, selon des lois qui atteignent certainement leur fin, sa

propre évolution, il en modifie Taction perpétuelle, il la contrarie même par sa volonté libre : d'où la lutte entre le bien et le mal , qui révèle en lui des contrastes si étranges , qui le montre à la fois sous tant d'aspects divers , si riche de clartés et si ténébreux , si infirme et si grand.

Divisés en groupes qu'ils appellent tribus, nations, peuples , séparés d'origine , de religion , de langues, de mœurs , de lois , les hommes, au lieu de se rappi'ocher pour concourir ensemble au même but, vivent partout en des rapports hostiles , et le même antagonisme , à différents degrés et sous différentes formes , préside aussi à leurs relations dans chaque société particulière. Cependant , au sein même de cette guerre intestine , on discerne aisément une commune tendance et comme l'annonce lointaine d'une harmonieuse unité future, que prépare insensiblement un principe supérieur.

Le progrès général apparoit clairement depuis les premiers âges jusqu'à celui-ci. Il ne s'opère point en vertu d'une même cause immédiate agissant toujours, mais d'une suite de causes liées l'une à l'autre , dérivées l'une de l'autre ; de sorte que, continue comme celle de la Nature , l'évolution de l'Humanité offre , comme elle aussi , des

phases successives , des époques que caractérisent de nouvelles manifestations de l'énergie plastique, qui , par un développement éternel , tire de ce qui est tout ce qui doit être.

A chacune de ces grandes époques, le centre de Faction d'où émane le progrès se déplace ; il passe d'un peuple chez un autre peuple , de sorte que tous semblent destinés à marcher tour à tour à la tête du genre humain, à le guider dans son long voyage vers le terme où il tend , comme , en leurs migrations, les oiseaux de passage se succèdent à la tête de la colonne , dont la pointe aiguë ouvre à la troupe qui suit une route plus aisée à travers les airs.

Née en Orient , la civilisation s'étendit peu à peu vers les régions occidentales, en Egypte, en Grèce , en Italie , pour user des noms que les hommes leur donnent. Se développant toujours, elle prit en ces contrées des formes diverses, qui , successivement modifiées, ont comme disparu dans la trame dont chacune , en son temps , fut un élément nécessaire.

Après des siècles de travail , il vint un moment où le principe générateur du progrès étant épuisé, le monde social sembla près de sa fin. Alors apparut un principe nouveau, jusque-là renfermé , ca-

ché en celui qui Favoit précédé , et dont il n'étoit que Texpansion. Dans une partie de F Asie, dans l'Europe presque entière, la société se transforma sous son influence salutaire. L'esprit humain s'élevant à la source éternelle de l'Être , dans la sphère des idées et des essences immatérielles , se détacha de la Nature , réagit contre elle , aspirant à s'en affranchir complettement. Il acquit dans cette lutte des forces extraordinaires , et surtout une notion plus parfaite , un sentiment plus vif du devoir et du droit, qui ont leur racine dans les lois absolues des êtres.

Par sa pensée, par ses désirs, par tout ce qu'il y a d'élevé en elle, cette créature sublime ne tendoit pas seulement à s'unir de plus en plus au Créateur, elle tendoit à se perdre, à s'absorber en lui, à sortir delà Création. Elle y fut ramenée par la puissance indéfectible de la Nature, qui, des hautes régions où elle planoit comme l'aigle audessus des nues, la rappelant à soi, la força d'entrer en une autre voie de développement, du développement, nécessaire aussi, qui s'opère au sein du fini, relève immédiatement de ses lois propres. A la contemplation des pures idées, des formes logiques et de leurs rapports abstraits, succéda l'observation du monde physique et de

ses phénomènes. On rassembla de toutes parts , avec mie ardeur fiévreuse, les matériaux de la science des réalités contingentes, et bientôt, oubliant tout le reste, oubliant, dans le dédale des causes dérivées , la Cause première , on voulut se passer d'elle, et Ton tomba dans un abyme de doute et de ténèbres. Les faits, désormais sans origine saisissable par l'esprit, n'aboutirent plus qu'à je ne sais quelle nécessité indéfinissable, éternellement aveugle , éternellement esclave d'elle-même. La vie spirituelle et morale s'affoiblit. On se plongea dans la matière, dans un vide sombre où l'âme privée d'air descendoit , descendoit toujours, agitant vainement ses grandes ailes. Chacun s'isolant d'autrui, se repliant en soi, n'aimant que soi, tous les liens sociaux se rompirent, et l'égoïsme régna seul sur les ruines du devoir et du droit. Comme elle avoit tendu à s'absorber en Dieu, l'humanité lendit à s'absorber dans la Nature, et ce mouvement subsiste encore ; mais elle commence à s'en effrayer, elle y résiste , elle cherche un point ferme oii se prendre pour arrêter sa chute; ses yeux se relèvent, un instinct puissant la presse de remonter. Elle aspire de rechef au Principe de qui elle émane, en qui est sa raison et la raison de l'univers ; elle

sent qu'une conception moins incomplette unira ce qu'elle avoit séparé , la Cause absolue et 1 es effets relatifs , qu'elle doit les embrasser dans une vaste synthèse, qui, comprenant les lois de tous les ordres, les ramènera toutes, sans les confondre, à l'unité. Elle découvre, à travers les premières lueurs du jour qui se fait, un avenir, il est vrai, obscur encore, mais plein d'espérances magnifiques.

Que les fils d'Ormuzd se réjouissent! qu'ils entonnent à ses pieds l'immortel Honover ! Ahriman sera vaincu, je le vois déjà fuyant dans la nuit avec ses ministres.

ZARETCH' A AIvOUMAN'.

Quoique tout ne soit pas ici comme nous le voudrions, il me semble, Akouman, que le chef des Dews n'a pas trop lieu de se plaindre. Les Daroudjs ont bravement combattu ces pauvres Izeds d'un sérieux si burlesque, et ces fiers Amschaspands qui affectent de nous dédaigner du haut de leur majesté solennellement idiote. Je n'ai pu encore, à la vérité, rien examiner en détail, mais l'ensemble des choses offre un aspect de confusion et de désordre profond qui m'a plu tout d'abord.

Figure toi que d'un bout à l'autre de ce glo-^

'Qui gâte le bien. Rival d'Amerdad.

' Celui qui est tout inutililé. Rival de Baliman.

bule où s'agite et pullule , et pleure , et rit , et s'admire gravement dans ses folies les plus bouffonnes, cette ridicule espèce qu'ils appellent l'homme, on ne trouveroit pas un coin où l'œil ne soit réjoui par le spectacle (J'une décomposition universelle, de ruines accomplies et de ruines menaçantes. Aussi faut-il entendre les soupirs et les gémissements, et les sanglots de Sapandomad. La pauvrette ! J'aurois, je crois, essayé de la consoler, mais je riois trop. Pourquoi aussi étoit-elle si drôle?

Des religions sur lesquelles reposoit , chez les différents peuples , la société humaine , pas une aujourd'hui ne tient debout. Nous y avions bien mis la main , mais nos ennemis encore plus. Le fonds venoit d'eux après tout, et quoique modifié par nous, un peu plus, un peu moins, selon les temps, les circonstances ; quoique nous y eussions joint des accessoires assez notables, il en sortoit toujours un certain ordre désolant, un lien mutuel dérivé de l'amour, ce quelque chose enfin d'anti» pathique à notre nature, qu'ils nomment devoir.

Maintenant il ne reste guère de ces religions que des formes vides, de vains mots qu'on répète par habitude , du bout des lèvres, sans y attacher de sens , ou en y attachant un sens dont on su

raille. Cette sotte race humaine a pourtant, grâce à nous, de bons côtés. Sur deux autels, formés des débris de tous les autres, elle adore aujourd'hui deux seules divinités, l'Indifférence et la Moquerie.

Quoi donc, dis-tu, est-ce que, sur toute la terre, les hommes n'ont plus de croyances?

Au contraire, Akouman, jamais ils n'en eurent tant; chacun a la sienne, chacun croit en soi et ne croit que soi. Oh! les plaisants symboles que parfois cela fait! Tu en jugeras, je t'en donnerai quelque jour des échantillons.

Les religions croulant , tout croule avec elles. Les idées se détachent de leur tige séchée , et le vent les emporte au hasard; partout changent les notions du droit; les lois se culbutent sur les lois, les peuples sur les peuples; c'est un pêlemêle général.

L'Occident se rue sur l'Orient affoibli depuis des siècles; on diroit qu'il va l'absorber, le transformer en soi, mais on se trompe. Son action ne descend pas dans les profondeurs où s'organise Tavenir , elle s'exerce tout entière à la superficie. L'Orient n'a plus de feuillage, plus de tronc même, plus de végétation apparente; mais il a toujours dans les entrailles du sol, de fortes et

vivantes racines. Ce sont les racines, au contraire, de l'Occident, qui sont pourries. Rien n'y est établi, on n'y veut rien de ce que Ton a, et l'on n'a rien de ce qu'on voudroit. Aucun pouvoir qui ne branle , roi aujourd'hui , vagabond demain , et quelquefois pis. Quatre planches sur une fosse, voilà le trône. Mettez donc le pied dessus. Il ne manque pas de gents néanmoins prêts à s'y risquer; mais aussi, quand les planches craquent, et elles craquent partout, quelles comiques grimaces!

Guerre continuelle , guerre implacable entre les gouvernants et les gouvernés, et entre ceux-ci guerre encore. Toutefois ils se disent frères , c'est reçu; mais la fraternité n'a pas dégénéré , je t'en réponds , de ce qu'elle fut à l'origine selon leurs histoires.

Il faudroit que tu visses combien, dans ces contrées bruyantes, chez ces vaines nations grotesquement bouffies , tout est creux en dessous. Elles se rengorgent , et soufflent , et gloussent , et font la roue, épanouies d'une béate admiration à la vue d'elles-mêmes, de ce qu'elles s'imaginent être, de ce queTarmad*, en gogiienardant , leur a persuadé qu'elles .sont,

' Esprit d'orgueil,

Elles se vantent avec le sérieux le plus réjouissant de leurs lumières , et tout chez elles est nié , ou au moins mis en doute ; autant de têtes, autant d'opinions vacillantes et fluantes , coulant sur Tesprit sans y pénétrer, sans même y laisser de traces. Elles sont fîères de ce qu'elles nomment leur civilisation , et tout se détraque dans leurs lois, leurs institutions, leurs vieilles mœurs, et chaque jour amène quelque ébranlement, quelque secousse nouvelle , et sur le sol où elles se trémoussent , on ne sauroit faire un pas sans heurter quelque ruine, et pour l'honneur et le bonheur commun , elles s'épuisent à creuser philantrhopiquement des cachots et à inaugurer des bourreaux : c'est leur titre le plus clair à la supériorité qu'elles affectent. Elles parlent gravement de leur liberté en se traînant sous les chaînes rivées par le plus rusé, ou le plus fort à leurs pieds, à leurs mains, à leur cou pelé; de leurs richesses ^ et la moitié de ceux dont elles se composent meurt de froid et de faim dans le ruisseau des rues , lorsque l'autre moitié veut bien, chose rare, leur permettre d'aspirer à la dernière heure un peu d'air et quelques rayons de soleil.

Toutefois , entre les convulsions qui les saisissent quand la souffrance dépasse certaines bornes,

OU les efforts qu'elles tentent pour améliorer leur misérable condition, quand, par miracle, une lueur de bon sens illumine leur épaisse cervelle, c'est plaisir de voir comme elles acceptent tout , se soumettent à tout, pourvu que tout se fasse aujourd'hui comme hier, que le bâton se lève et retombe selon la même cadence, meurtrisse le corps aux mêmes endroits et dans la même mesure. Cette régularité les charme , les ravit , ils la nomment loi. On les bâte, on les bride , c'est la loi; on les déchire à coups dé lanière, c'est la loi : seulement qu'on ne change ni le fouet ni le licou, c'est ceci qui vraiment seroit intolérable. Et toujours leur licou est le plus beau licou , leur fouet le plus beau fouet : quel autre peuple en a de semblables?

Les choses vont de la sorte tant qu'elles peu vent aller, et très-commodément pour ceux qui réussissent à se jucher sur le dos de ces placides bêtes aux larges flancs , aux membres robustes , qu'on appelle nations. Ceux-là sont le gouvernement. Chaque bête a le sien , et telle est la puis^ sance incroyable de l'habitude , que l'idée de s'en passer , de se conduire elle-même , ne lui vient même pas ; il faut à toute force un cornac à cet éléphant.

Quant aux cornacs, ils ont soin presque tous de s'attribuer une origine à part , le plus souvent mystérieuse , mystique. Cela leur sert beaucoup , et nous les y aidons , car ils sont pour nous d'excellents instruments. L'espèce , d'ailleurs , en est variable; elle renferme plusieurs types originairement divers, qui, quels qu'ils fussent d'abord, dégénèrent bien vite , malgré les croisements. Le premier de chaque souche est d'ordinaire rusé et violent : sans cela , comment passeroit-il l'anneau dans les narines du buffle! Ceux qui suivent, trouvant l'opération faite et le buffle dompté, s'ensevelissent dans un repos stupide, dans les jouissances, dans la mollesse, et ne tardent guère à s'abâtardir. Tu ne saurois, Akouman , te faire une idée de cette collection d'imbéciles, parsemée de natures farouches , de cette corbeille de fruits avortés ou pourris , qu'on présente aux peuples comme l'image d'Ormuzd , de sa perfection , de sa beauté, de sa bonté suprême , pour parler leur langage. C'est à en pâmer de rire. Ne fut-ce que pour admirer une fois , une seule fois , cet incomparable idiotisme , cela vaudroit le voyage que je fais.

ïu peux bien croire que nos Darvands n'ont pas négligé celte race supérieure, supérieure

vraiment puisqu'elle est à cheval sur lautre. Ils lui ont persuadé, sans trop de frais d'éloquence, qu'elle n'étoit pas soumise aux mêmes lois que la race chevauchée , ni liée par les mêmes devoirs ; que la loi, au contraire, c'étoit elle-même, elle seule qui la faisoit en vertu de son droit primitif, absolu ; qu'elle n'en avoit dès-lors aucune autre que sa volonté , son caprice et son intérêt. Grâce à cette claire et solide maxime , il y a eu deux lois , deux morales , la morale et la loi d'en haut , la morale et la loi d'en bas, celles-ci émanées d'Ormuzd, celles-là d'Abri man : et ces dernières on les a nommées la raison d'État, la raison politique; bien beau mot , Akouman , et qui produit ici un étonnant effet. Avec ce magique mot , tout se transforme ; le mensonge, la fraude, le pillage, le meurtre, devenus licites et même honorables, forment une sorte de guirlande dont les grands se couronnent , et qui semble superbe aux petits. Ni des uns ni des autres , pas un ne s'avise de trouver étrange cette contradiction : les deux lois et les deux morales reposent dans leur conscience quiètement côte à côte , comme deux sœurs dans le même berceau. N'est-ce pas une chose à voir? Qu'en dis-tu , Akouman ?

Toutefois, des deux sœurs, l'une préférée, au

moins secrètement, mieux soignée, mieux nourrie, grandit aussi plus vite, et notre affaire est d'arriver à ce qu'un beau jour elle étrangle l'autre. [I y aura bien à cela quelque difficulté , car les Izeds veillent sur leur fîile , comme nous sur la nôtre. On ne doit cependant désespérer de rien. Habilement conduits et tentés , on peut , leur bêtise aidant, tout se promettre de ces gens-ci. Oh! la précieuse race !

EGHETESCIP A ASTOUIAD

Fils d'Aliriman, nous ne saurions aimer. Chacun de nous vit en soi, cherche en soi Tunique béatitude digne d'un être ennemi de toute dépendance, qui, trop sage pour s'épandre au dehors, pour se donner bêtement comme une source dont la terre altérée boit les eaux, se concentre en luirnême, reçoit, attire, absorbe, sans jamais rien rendre, volontairement du moins, et jouit au dedans de soi d'une félicité d'autant plus pleine» plus inaltérable, qu'elle est plus solitaire. On ne craint point les tempêtes dans le vide.

' Génie de la corruption du cœur.

* Qui ne pense que le mal.

Je n'aime, Astouïad, ni toi, ni nul autre; je ne veux dissiper, au profit de qui que ce soit, aucune portion de cet amour dont je m'enveloppe avec une volupté que Tennui seul trouble quelquefois, souvent même, pour être vrai: et c'est, vois-tu, que, quoi qu'on fasse, on ne s'aime jamais assez puissamment, assez exclusivement; on est tenté de sortir de soi, leurré par le désir de quelque chose qu'on ne possède pas, d'une vaine ombre qu'on envie et qui fuit toujours. Il faut de rudes efforts pour être heureux à notre manière.

Je ne te dis rien que tu ne saches, que tu ne saches mieux que personne, ô toi qui ne penses que le mal. Si je te parlois d'affection, tu rirois de la niaiserie ou du mensonge. Je ne t'aime point, non, certes, mais j'ai su t'apprécier. Il y a des degrés parmi nous, des rangs que le mérite détermine , et le tien est sans doute un des plus élevés. J'ai besoin de quelqu'un dont l'intelligence, supérieure à celle du vulgaire des Dcws, ait avec la mienne une certaine harmonie. Yoilà pourquoi je t'adresse quelques-unes des observations que j'ai faites dans ce monde où me retiennent des ordres qui me pèsent par cela même que ce sont des ordres. Qui me comprendroit comme toi?

Quelles que soient les diversités qu'on re-

marque entre les peuples , elles n'affectent guère que le dehors, et l'homme au fond est le même partout. Je n'entends pas qu'il ne se produise en lui des changements parfois considérables, mais ils s'accomplissent dans une nature qui ne change point; ils dépendent uniquement du plus ou du moins d'influence que nous et les Izeds exerçons sur lui à un moment donné ; celle qui prévaut, et jamais aucune ne prévaut complettement, caractérise son état actuel. Il ne faut donc pas juger de lui par les exagérations imbéciles de ceux qui le représentent ou tout à fait livré à nous , ou appartenant sans réserve à nos ennemis. Eux et nous, selon les alternatives du perpétuel combat dont sa possession est le but, nous avons sur lui un pouvoir ou plus grand ou plus foible. Maintenant la balance, grâces à d'heureuses combinaisons, à une action hardie et savamment conçue, penche de notre côté.

Ce qu'il importoit surtout d'attaquer, c'étoîent les bases de sa vie morale, ce qui le relie au système d'Ormuzd , à l'ordre général établi par lui dans son œuvre. Pour cela d'abord nous avons jeté le trouble dans ses pensées, mêlé le vrai et le faux de manière que, celui-ci mis en relief et enveloppant Fautre, cet être débile et vain, après quel-

ques efforts impuissants pour les séparer, se crût obligé ou de les admettre tous deux, ou de les rejeter tous deux ; de sorte que, tenté tout ensemble et par sa raison et par son orgueil, il fût amené à faire le vide dans sa tête et dans sa conscience. Ce moyen nous a réussi ; il n'a pas voulu être un sot , et pour n'être pas un sot , il s'est mis à ne rien croire , la dernière des sottises et la plus profonde.

Isolé par le doute, concentré en soij il a dès lors tendu à tout ordonner par rapport à soi. Les liens sociaux ont été rompus, il n'en est resté que l'apparence, le nom, car nous ne tenions pas à l'ôter; loin de là , le contraste des mots et des choses est amusant au plus haut point. Pour en bien jouir, il faut entendre les pompeuses billevesées que leur souffle Boschasp * et qu'ils répètent gravement : devoir , justice , honneur , humanité , fraternité , que sais-je enfin? risibles amphigouris par lesquels ils tâchent d'éblouir, d'abuser les autres et de s'abuser eux-mêmes. C'est à présent la part des Izeds ; qu'ils la gardent , nous ne leur disputerons pas des sons.

J'ai observé que celte race des hommes, légère

^ Esprit de mensonge.

et bavarde, aime les grands mots. Ils en font comme une sorte de voile qu'ils étendent audessus de leurs sottises, de leurs vices , de leurs turpitudes, de leurs crimes; et, sous cet abri, il n'est rien qu'ils n'osent , qu'ils ne se permettent avec une facilité si naïve , un goût si vrai , si pur du bien conçu à notre manière, que pour les égaler à nous, il ne leur manque guère que de mieux savoir ce qu'ils font, de le contempler d'un regard plus ferme, de lever un front plus hardi : car se cacher, et si gauchement encore, c'est avouer un reste de honte , c'est une lâcheté , et une lâcheté bête.

Toutefois, je n'approuve pas qu'on les tracasse trop sur ce point, qu'on les pousse brutalement a une perfection que n'admet pas leur nature peutêtre : on pourroit les faire reculer, et c'est l'effet que produisent, avec leur zèle impétueux et sot, quelques Darvands écervelés , qui , non contents des actes , veulent encore des paroles, une ouverte profession de notre dogme. Ces âpres exigences gâtent tout, compromettent tout. Quand les hommes ont livré leur âme, leur demander encore leur langue , cela les choque. Ils veulent demeurer maîtres de celle-ci, mdtres, selon le caprice qui les guide , ou le calcul qui les détermine , d'agir

d'une façon et de dire d'une autre. Ils trouvent à cela un certain plaisir que je ne blâme point , tout au contraire ; c'est une semence à cultiver ; autrement , détachée de notre couronne , l'hypocrisie y laisseroit un vide impossible à remplir. D'ailleurs c'est par elle qu'on arrive le plus aisément à ses fins chez cette bizarre espèce humaine, où chacun dupe les autres et se dupe soi-même par des mots.

Je lui en laisse donc tant qu'elle veut, des mots ; je m'en tiens aux choses , je ne m'applique qu'à elles. Pourquoi pour si peu effaroucher ces oiseaux niais? Je leur dis, moi, arrangez vos phrases, criez-les bien haut , remplissez-en toutes les oreilles , puisque ce bruit leur plaît. Montez aux clochers, carillonnez -y vos maximes et vos sentences et vos apophthegmes , assourdissez-en la multitude ravie et béante. Rien de beau , mes amis, comme cette morale en l'air, que promènent les vents et qui va se perdre dans les nuages- Voilà ce que je leur dis : et en effet, Astouïad , je ne vois pas ce que nous gagnerions à leur refuser cette satisfaction innocente, et à nous priver, nous, du spectacle si divertissant de cet ineffable ridicule.

Car, tandis qu'ils exercent sérieusement leur

cervelle à ce jeu bouffon , qu'ils s'y complaisent, qu'ils s'y admirent, s'empêtrant toutefois à chaque pas dans les ignorances et les inepties qui obstruent les détours obscurs de leur piètre intelligence, nous nous emparons facilement des ressorts principaux de leur volonté , et ils nous les abandonnent sans peine, en règle comme ils croient l'être, par de vaines paroles, avec les Izeds.

Sous cette voûte de mots sonore et creuse, je travaille à l'aise. Je m'étends sur leur cœur , je pénètre au dedans, j'y dépose les germes de tout ce qu'Ahriman a mis en moi, je les couve, les échauffe : et quelle joie de les voir prospérer, grandir ! quelle volupté de corrompre , ainsi que parlent nos rivaux, l'œuvre d'Ormuzd, sous l'œil des Amschaspands mêmes!

Chaque Dew y concourt selon sa nature , son génie, ses aptitudes. Je dois surtout rendre justice à Savel *, Eschem % Khrou ', Aschmogh*, Auder% Tarik^ Ils ont contribué puissamment à accroître notre empire dans cette région de l'uni-

1 Esprit de violence.

* Esprit de colère.

' Esprit de dureté.

* Celui dont la gloire est la cruauté.

* Esprit d'impureté.

* I&\}vïl d'avarice.

vers , et tous les jours ils Vy affermissent , ils y exercent une domination plus étendue et moins disputée.

Cependant, qu'eussent-ils fait sans moi? A quoi tous leurs efforts auroient-ils abouti ? Le saventils? S'en doutent-ils seulement? J'ai préparé le sol où ils ont semé et où ils récoltent. Ils me doivent leurs succès. Car je suis le père de l'égoïsme; l'être en qui je m'établis, retiré en soi, ne communique avec les autres qu'en vue de lui-même uniquement, comme le poulpe qui étend, pour saisir sa proie , ses bras armés de suçoirs , et dont les embrassements dévorent.

Celui qui vit ainsi séparé , ne songeant qu'à soi, n'aimant que soi, tombe forcément sous l'empire du corps , par lequel seul il subsiste individuellement. Il se matérialise, les sens dominent en lui , et il arrive Tune de ces deux choses ; ou il s'abêtit complettement, satisfait des jouissances de la brute solitaire, ou, s'il n a pu descendre aussi bas , étouffer son âme sous ses propres ruines , si de vogues désirs le tourmentent encore , se méprenant sur leur nature , les confondant avec les appétits sensuels, rien ne l'arrête pour les assouvir; et c'est alors que dans la fièvre d'une soif qu'augmente a chaque moment tout ce qu'il fait

pour l'apaiser, il boit à longs traits les conseils des Darvands , et , poussé par une sorte de frénétique aliénation, respire avidement leur haleine de feu.

DAHMAN' A SCHAHRIVER*.

Roi d'équité , il se passe ici des choses extraordinaires. L'esprit qui dispense d'en haut la science et la lumière , a daigné rassurer mes craintes ', et cependant je ne saurois entièrement surmonter la tristesse que m'inspire le spectacle que j'ai sous les yeux. Je ressens à la vue des hommes ce que ceux-ci éprouveroient , si Ha van* et Atar ^ oubliant leurs fonctions , la nature tomboit peu à peu dans les ténèbres et l'engourdissement.

Quelque grande vérité , quelque dogme fécond cherche à naître ; les peuples en ont le pressenti-

* Qui bénit le peuple.

' Roi équitable.

■ Aschesching h Dahman ; VI.

* Qui préside au lever du soleil.

* Qui eûtrclieat le feu.

>7 ment, ils Tentrevoient vaguement au fond de Tavenir obscur ; et en même temps , il semble qu'au lieu de se porter avec amour vers le bien futur dont le germe mystérieux se gonfle chaque jour d'une sève plus abondante, au lieu d'échauffer de leur haleine la plante céleste afin d'en hâter l'épanouissement, ils soient partout livrés à l'esprit de destruction , purs instruments de ruine , manœuvres de la mort, occupés sans relâche à creuser la fosse où doit s'engloutir tout ce qui est.

Quelques races dispersées sur le continent le plus nouveau et dans les îles du grand Océan périssent au contact de races plus fortes. Le souffle de celles-ci les tue. Filles des bois et des eaux, elles auront disparu sans laisser plus de traces que les brises qui passent sur les savanes , et que les flots poussés par une force invisible entre les bancs de corail.

En dehors du mouvement progressif de l'humanité , l'Afrique allaite sous ses palmiers des tribus d'enfants , qui, toujours au même âge, n'ont guère de l'homme que ses instincts, ses primitives aspirations, ses passions natives, à peine initiés à l'intelligence , plongés dans la nature , au sein de laquelle ils se jouent avec insouciance comme en un berceau éternel.

Quatre civilisations diverses , liées à autant de systèmes religieux, se partagent le reste de la terre ; et toutes elles déclinent, s'affaissent,. chancellent, toutes elles penchent sur l'abyme, comme des rocs dont la mer a sapé les fondements. Des extrémités de l'Asie aux derniers confins de l'Occident, la société se dissout. Les peuples ont perdu leurs croyances : elles ressemblent partout à une lampe presque éteinte , qui à peine jette encore de loin en loin quelques pâles lueurs. Les lois jadis les plus révérées ne sont aujourd'hui pour lés esprits qui précèdent les autres , que des dogmes incomplets, et pour les masses qu'une lettre morte. Plus de règle dès lors , plus de devoirs unanimement reconnus , plus de ressort ni de lien moral , plus de vie interne. Aucune foi ne remplaçant chez ces peuples moribonds l'antique foi éteinte , ils languissent tristement dans un stupide abandon d'eux-mêmes, où s'agitent dans de creuses ombres sans but positif, sans efficaces pensées d'avenir, impuissants désormais à s'expliquer leur existence , à la rattacher au plan divin par une conception , quelle qu'elle soit , de l'univers et de son Auteur.

Ils ont néanmoins, à quelque degré, le sentiment de leur misère : mais ne sachant par quelle

voie ils en sortiront , à quel flambeau se rallumera leur intelligence défaillante , ils cherchent l'oubli de leurs maux , un apaisement trompeur de besoins d'un autre ordre , dans la matière aveugle , dans les jouissances qu'elle peut fournir , tournant tous leurs efforts à l'accroissement des seuls biens presque qui, à leurs yeux, aient un prix réel, les biens en rapport avec les sens, que représente généralement ce qu'ils appellent richesse. Mais , à la différence des biens de l'âme qui se communiquent sans se diviser , et dont la possession peut ainsi s'étendre simultanément à tous, les biens du corps 5 les biens matériels , ne sauroient être possédés à la fois par plusieurs. Ce qu'a l'un, il ne l'a qu'à la condition nécessaire que les au^ très en soient privés : de sorte que la recherche de cette espèce de biens établit entre les hommes qu'animent les mêmes désirs , un atagonisme permanant , une guerre sourde , qui , née de l'égoïsme, le développe à son tour, et mine la société jusqu'en sa base la plus profonde.

Et comme, à quelque point que l'homme ait corrompu sa nature, il lui est impossible de se soustraire entièrement à ses lois , que toujours il conserve une invincible aspiration à l'infini qui est son vrai terme; incapable de repos dans au-

cune possession actuelle, il faut qu'il l'agrandisse et l'agrandisse encore, tourmenté sans relâche d'une convoitise qu'irrite tout ce qu'il fait pour l'assouvir. Il dévoreroit le monde , s'il en avoit le pouvoir, et se trouveroit après aussi vide qu'auparavant.

Tel est , 6 Schahriver , à peu d'exceptions près , l'état présent des hommes sur la surface entière de ce goble que disputent les Daroudjs aux enfants d'Ormuzd. Pas un temple qui ne soit déserté , pas une institution du passé qui ne croule. Là où les gouvernements, attaqués eux-mêmes de toutes parts, dépouillés de leur prestige, réduits pour seul principe de conservation à la force pure , les soutiennent encore, uniquement à cause de l'utilité qu'ils en tirent , leur ruine n'en est pas moins accomplie dans l'esprit des peuples : vains simulacres de ce qui n'est plus , elles restent debout comme ces vieux tombeaux qui rappellent aux générations vivantes un autre âge.

Nulle part on ne découvre l'action d'une énergie organisatrice. Isolé en soi, sans souci d'autrui , chacun travaille exclusivement à dilater le cercle dont il s'est fait le centre , aussi étranger à la justice qui maintient les droits, qu'à l'amQur désintéressé qui les subordonne au devoir. Tom-

ei

bées ainsi des hautes régions que féconde le souffle divin , n'ayant d'autre horizon que celui du monde matériel , y renfermant et leur pensée , et leurs désirs et leurs espérances , ces créatures en qui sommeillent les puissances par lesquelles elles se rapprochent de nous , ne s'entendent , ne s'unissent que pour une seule fin , l'extension de leurs conquêtes sur la Nature , de jour en jour plus dominée, plus asservie. De là une activité prodigieuse et un progrès immense de ce qu'ils nomment industrie. Leur orgueil abruti se nourrit de ce progrès, au-dessus duquel, penchés vers la terre , ils n'en comprennent point d'autre. Mais lorsqu'ils ont tiré des corps ce qu'y cherchent leurs insatiables convoitises , la guerre entre eux recommence sur le partage de ce qu'a produit un labeur obstiné. Au foible, ce labeur qui croît sans cesse avec la cupidité jamais satisfaite; au fort, le fruit de ce même labeur , de plus en plus stérile pour ceux qui en portent le poids. Je ne saurois te peindre , ô saint Amschaspand , l'étonnément douloureux , l'amère tristesse qu'inspire ce contraste. Ici toutes les jouissances que peut rêver le caprice , tous les raffinements de la mollesse , toutes les splendeurs d'un luxe effréné : là un dénûmeut absolu , les dernières angoisses du

besoin , la faim , la soif, la nudité , la privation de ce que l'animal, alors que tout lui manque pour vivre , trouve encore à son heure suprême , un gîte sous le ciel pour y reposer libre , un refuge pour y mourir.

L'égoïsme qui sépare les individus dans chaque société et les arme les uns contre les autres , étendant ses effets aux sociétés elles-mêmes , les établit en des relations plus hostiles durant la paix même , plus funestes , à la longue , qu'une guerre ouverte et franche sous Tempire du vrai droit et du devoir reconnu. Cela se voit surtout chez les nations industrielles et commerçantes oîj domine plus qu'ailleurs le principe de l'utile , devenu la seule règle , la seule loi. Il existe aujourd'hui un peuple , pour le malheur des autres , tellement absorbé dans le trafic , à tel point tourmenté de la fièvre du gain , qu'il rêve , dans son délire , l'envahissement du globe entier , trop étroit encore pour ses convoitises. La violence , la fraude , la perfidie, la trahison, l'impudence et l'hypocrisie, tout lui est bon, pourvu qu'il parvienne à ses fins. La justice , l'équité , l'humanité , ou il s'en rit insolemment , ou il en tire avec astuce des prétextes d'oppression et de spoliation. Rien , sur la terre dévastée par lui , n'échappe à sa rapacité. De tous

les lieux qu'éclaire le soleil , ses vaisseaux lui apportent des dépouilles tachées de sang , il entasse dans son antre les richesses du monde ; et cependant jamais nulle part l'indigence ne fut si extrême, jamais elle n'apparut sous des formes si hideuses , jamais l'âme ne fut contristée par des souffrances aussi profondes , par un assemblage aussi effrayant de toutes les misères , de toutes les douleurs de l'âme et du corps.

Ainsi l'excessif amour , la recherche exclusive des biens matériels , caractère de l'époque présente, premièrement, multiplie le travail pour multiplier les productions , crée par là même un esclavage plus dur que l'esclavage ancien qu'adoucissoit l'intérêt même, un esclavage abrutissant qui fait de l'homme une pure machine et une machine sans prix à force d'être commune ; et , secondement, enfante avec une monstrueuse inégalité , l'indifférence barbare, l'envie, la haine, la cruauté froide, la corruption de la richesse et celle de la pauvreté , tous les désordres , tous les maux qu'Ahriman et les siens s'efforcent de répandre dans la Création.

De quelque côté donc que Ton regarde la race humaine , de sinistres symptômes annoncent un vice interne qui altère en elle les sources de la

vie. Elle ressemble à ces corps en décomposition, où chaque molécule détachée des autres n'a plus avec elle aucun lien , inerte amas de poussière que disperse le vent. Auroit-elle accompli sa destinée terrestre? Seroit-elle arrivée au terme fatal que rencontrent enfm tous les êtres? ou n'est-ce qu'un état passager , une crise pénible, mais salutaire, une phase de son évolution?

SCHAHRIVER ' A DAHMAN \

Ministre du souverain Maître, de l'éternel Principe du bien, comment peux- tu craindre que le mal triomphe au sein de son œuvre? Ne désespère jamais des hommes , toi qu'Ormuzd a chargé de les bénir. La pensée d'Âhriman passe sur la Création comme une ombre fugitive , comme un nuage qu'emporte la tempête.

La vie circule dans le corps immense dont chaque être est un élément , par des pulsations successives , par un mouvement rhythmé , condition de l'harmonie des choses. Tout, dans l'univers, est alternatif: après le jour, la nuit, après les douces

' Roi d'équité.

' Qui bénit le peupk.

saisons et les brises fécondes , Thiver stérile qui change en suaire le riche vêtement de la nature , et , de sa froide haleine , tue ce qu'avoit animé le printemps.

Un germe tombe sur la terre ; il se développe et croît , et produit ses fleurs et ses fruits , après quoi la plante épuisée se dessèche et meurt. Ce germe, c'est une portion de la vérité infinie , qu'Ormuzd dépose dans Fesprit de l'homme ; cette plante est ce qu'il nomme religion : mais la mort n'en est qu'apparente , elle renaît toujours , se transformant chaque fois selon les besoins de l'humanité dont elle suit le progrès et dont elle caractérise l'état.

Combien de civilisations différentes n'as-tu pas déjà vu périr? Qu'en est-il advenu? Le genre humain a-t-il cessé de vivre? Non, après une époque de langueur maladive, de vertige et d'assoupissement, revenu à lui-même, plein de vigueur et de sève, il est, poursuivant sa route éternelle, entré dans les voies d'une civilisation plus parfaite. Ces révolutions périodiques, assujetties à des lois identiques au fond avec les lois universelles du monde, offrent , en particulier , ceci de remarquable, que, s'accomplissant dans une sphère toujours plus étendue , elles ont une relation visible à l'unité

vers laquelle tout tend, h laquelle tout aspire.

Elles suscitent crabord de vives alarmes et une tristesse profonde, parce que, de toutes parts, elles présentent des innages de mort. Lorsqu'une ère, fille de celles qui Font précédée, naît, chose étrange! les hommes prennent le deuil et croient assister à des funérailles.

C'est qu'en effet ce qui naît , on ne le voit pas encore, et qu'on voit ce qui s'en va, ce qui s'évanouit pour jamais.

D'ailleurs, un système social vieilli, usé, qui ne satisfait plus aux conditions delà vie des peuples , ne disparoît point par cela seul : l'habitude le soutient, le préjugé le défend; beaucoup d'intérêts s'y rattachent , beaucoup de gens dès lors veulent à tout prix le conserver. Il n'est donc point renversé sans lutte , sans une lutte ardente , acharnée, d'où sortent de nombreux désordres et des souffrances nombreuses. Pendant le combat, la pensée des masses, tournée tout entière à la destruction , les rend impuissantes à reconstruire. Tel est partout leur état actuel, et cette période de destruction sera d'autant plus longue, que rien presque, de ce que le passé avoit édifié , ne doit rester debout. Mais aussi sur ces ruines auxquelles tous les peuples auront mis la main , s'élèvera

une demeure plus vaste, plus magnifique, à laquelle chacun d'eux apportera sa pierre, et que tous, unis par une même foi, habiteront un jour en commun.

Leur déchéance présente, leur abaissement moral, l'aliénation momentanée qui égare leurs désirs, au-dessous des vrais biens, en des régions obscures que les sens peuplent de vains fantômes , l'égoïsme qu'exaltent ces désirs maladifs , la division, l'antagonisme, la guerre perpétuelle qu'il enfante, tout cela ensemble a deux effets : de hâter la renaissance en hâtant la dissolution qui la doit précéder; de préparer, dans ses conditions matérielles, l'union future des hommes et leur affranchissement, liés l'un et l'autre à l'accroissement de leur puissance sur la nature brute , et au développement de la richesse dont cette puissance est un des moyens. Les relations fondées sur l'utilité réciproque , se multiplient entre les peuples par de plus faciles et plus promptes communications; et si la dureté, la cupidité opposent un obstacle maintenant invincible à une équitable répartition de la richesse produite , ce désordre n'aura qu'un temps; la justice, aujourd'hui véritable moquerie , mot vide de sens , réveillera de son lourd sommeil la conscience éclairée d'une

lumière que l'on voit déjà poindre. Chacun alors recevra sa part du patrimoine commun, et Textension de la propriété, qui finalement se résout dans Textension de la liberté, augmentant le bien-être général , restreindra la nécessité du travail corporel, au profit du travail plus élevé de l'intelligence ou de la vie de l'esprit.

Par cela même que les systèmes religieux d'où dérivèrent jadis autant de civilisations diverses, meurent à la fois , que ces civilisations se pénètrent et se dissolvent mutuellement , semblables à des fleuves qui , mêlant leurs ondes , se gonflent , débordent et dévastent au loin et recouvrent de gravier les contrées qu'ils fertilisoient , quand chacun d'eux suivoit le cours que lui traçoit sa propre pente, par cela même il se formera une doctrine plus complette , plus en harmonie avec les progrès de la raison , le développement de la science ; et conséquemment une société moins imparfaite. De ce mélange des antiques croyances, ou plutôt de leurs éléments combinés, modifiés l'un par l'autre , il naîtra une pensée nouvelle , mie conception , un dogme , destiné à devenir la base d'une civilisation commune à toutes les fractions de la race humaine que divisent des religions inconcilijtbles ; et du dogme , fortement embrassé

par la foi, sortira le devoir, Tamour qui unit, comme du sein des eaux monte le lotus sacré , dont le calice parfume les tièdes brises.

Laisse donc aux foiblc s créatures qui s'agitent et se perdent dans ime gouttelette du temps , pour eux une mer immense, la défiance et le doute de l'avenir. Ce globe où t'arrêtent les ordres d'Ormuzd, ne s'est-il pas plusieurs fois déjà transformé sous tes yeux? Ne l'as-tu pas vu, tressaillant sous la main créatrice, croître en beauté par de successives catastrophes? N'as-tu pas vu la vie se retirer des formes primordiales, et reparoître ensuite plus élevée, pius puissante? Fouille par la pensée dans les enirailles de ce monde, matrice à la fois et tombeau des êtres , tu y trouveras couchés i'un sur l'autre, les squelettes de plusieurs créations. Lorsque s'accomplissoient ces grandes révolutions, qui n'auroit cru à une ruine totale, au retour du chaos primitif? Ainsi se sont éteintes les sociétés humaines, à mesure que leur principe de durée s'épuisoit; et, dans la mort de chacune d'elles , les hommes éperdus voyoient la mort de l'humanité même. Vain effroi! Laissant derrière eVid, au fond de la vallée, sa dépouille vieillie, bieritôt elle apparoissoit , brillante de jeunesse, sur les hauteurs , au milieu d'une limpide lumière.

TARMAD ' A SAVEL \

Je vais , Savel , te dire des choses qu'il me coûte de t'avouer et de m'avouer à moi-même. Il le faut pourtant, puisque chacun de nous doit, pour le succès de l'œuvre commune , s'entendre avec les autres, concerter avec eux son action.

Partout aujourd'hui les Darvands ont sur les Amschaspands , un avantage marqué. De jour en jour leur puissance croît , leurs conquêtes s'élargissent. Que reste-t-il dans l'homme que nous ayons encore à disputer sérieusement aux Izeds? Je parle moins ici des individus que des peuples. Nous avons étendu nos ténèbres entre eux et la lu-

Esprit d'orgueil.

Esprit de violence.

mière d'Ormiizd. Ils y marchent pêle-mêle , troupeau imbécile, sans savoir où ils vont, sans se le demander même , descendant toutes les pentes , et comme attirés vers les lieux bas , où , dans la lourde ivresse que produisent les vapeurs stagnantes , ils perdent leurs derniers souvenirs des régions qu'éclaire Fastre aux rayons duquel nous les vîmes autrefois éclore.

Autant que tout autre j'ai contribué , certes , à cette victoire des fils d'Ahriman. Ce que leur a valu mon concours , aucun d'eux ne l'ignore , je pense. D'où vient donc qu'ayant si longtemps exercé sur les hommes une influence que je puis à bon droit nommer principale , ils s'y dérobent maintenant qu'elle devroit, ce semble, être plus affermie , plus étendue que jamais? Car je ne saurois me le dissimuler, mon pouvoir décline. Que cette race , privée de ce qui la soulevoit au-dessus du monde inférieur et la rapprochoit de nos rivaux , s'enfonce dans la matière , s'y complaise; que , dans sa soif et dans sa foim , elle s'attache avidement à la mamelle qui nourrit la brute; qu'ainsi dominée par les sens, tu la pousses sans peine à toutes les violences; qu'Auder' l'enivre de son souffle impur,

' Esprit d'impureté.

que Tai'ik * aussi la leurant des plus sottes illusions, désole ses convoitises par l'excès même de sa convoitise , je le conçois. Mais qu'y a-t-il là qui ait pu diminuer ma puissance pour elle? Cependant je la vois journellement décroître. Plus de cette haute et pleine, et fière estime de soi , de cet orgueil intraitable, qui, passant de moi dans les hommes, les préparoit à tout ce que veulent d'eux les Darvands , en les concentrant en eux-mêmes , en les fixant dans un état de secrète rébellion contre Ormuzd et ses lois*

Les moins dégénérés croupissent dans une vanité ridicule et plate, esclaves d'un regard, d'un sourire , d'un mot , des jugements de la foule inepte, d'un vain bruit qui naît et meurt au même instant. Chacun d'eux, fastueusement enveloppé de ses haillons, s'en va, l'oreille béante, quêtant une louange moqueuse dont se repaît son amourpropre hébété. Pour avoir une idée de l'idiotisme humain, il faut les contempler dans leur béatitude sur l'escabeau boiteux, trône brillant de leur gloire, au pied duquel ils se figurent qu'affluent les hommages et l'admiration de l'univers.

Encore ceux-ci ont-ils conservé quelque chose

' Esprit d'avarice.

qui se rattache de loin à mes inspirations. Cette sotte vanité, si méconnoissable qu'en puisse être Torigine, eut l'orgueil pour père, elle est l'orgueil même en démence sénile. Mais le reste , mais la multitude de tout rang, de toute condition, je souffre de le dire , m'échappe entièrement, non par rieii de ce qui élève en une sphère au-dessus de la nôtre les créatures d'Ormuzd , mais à force d'abjection. Pour ces êtres tombés dans le servage des îsens, plus de pensée, que la pensée de l'or; de désir, que le désir de l'or; l'or est leur but, leur vie, leur Dieu. A genoux devant quiconque leur en montre une parcelle, il n'est point de lâcheté qui leur coûte, de dédain, de mépris qu'ils n'acceptent pour l'obtenir, race abâtardie , flatteuse, rampante, façonnée à la honte, à l'humiliation, sortie de l'égoût et y rentrant comme par un instinct naturel.

Les exemples qui la poussent sur cette pente, partent souvent du sommet même de la société. Un jour, en parcourant la terre , j'orrivai près des lieux où naquit le genre humain, chez un peuple qui jadis remplissoit l'Orient de sa splendeur. Ce n'étoit, parmi les Darvands, qu'une voix sur le chef de ce peuple : tous l'exaltoient, relevant à l'envi ce qu'il tenoit de chacun d'eux; car tous,

à les entendre, avoient concouru, avec un rare concert et un succès plus rare, à faire de lui un modèle achevé. Je voulus voir et juger moi-même. On ne mavoit point menti; l'œuvre étoit digne des ouvriers. Je me reposois dans cette vue quand quelque chose d'étrange se souleva tout à coup en moi. Le mal est notre essence, et le mal étoit là rayonnant de toute part : eh bien î te le dirai-je, je me sentis pris d'un profond dégoût, non pas à cause du crime , il me plaisoit , mais de la bassesse.

Ce n'est pas seulement sur les hommes considérés individuellement, que s'est affoiblie mon influence, mais sur les nations mêmes. Elles aussi, complettement absorbées dans leurs convoitises, n'aspirant qu'à les satisfaire, indifférentes à tout le reste, se plient et se replient dans la boue, pour peu qu'elles y rêvent quelque gain, supputent froidement les bénéfices qu'elles retireront de la honte, se courbent sous l'insulte, boivent l'ignominie, en épuisent la coupe, si elles croient entrevoir quelques pièces d'or au fond.

Plusieurs fois j'ai, Savel, essayé de les réveiller, et j'ai rougi de mon impuissance. Elles en sont à peu près réduites au pur instinct de Fanimal. Ma voix ne remue rien en elles : ou elles ne

Técoutent point, ou elles rient sans comprendre, du rire de l'idiot. Prenez-y garde, il se pourroit qu'en pesant sur Thomnie de tout le poids de la matière, nous le fissions descendre si bas que ce ne fût plus l'homme, que nous l'eussions détruit au lieu de l'asservir. Il faut qu'il subsiste et nous obéisse. Que nous importe la brute? C'est l'être intelligent que nous disputons aux Izeds. Ne le dénaturons point, ce seroit ensevelir notre victoire dans notre victoire même.

ZARETCH ' A AROUMAN \

Je voudroîs, Akouman, l'expliquer ce que c'est en ce monde-ci qu'un gouvernement. Tu me comprendras mieux qu'un autre, car, à voir cette étrange machine, on seroit souvent tenté de la croire de ton invention. C'est, selon moi, ce qui frappe d'abord; non que, dépourvus de toute espèce d'effets,^ les gouvernements soient , en ce sens, inutiles et stériles, mais parce que, plus vains encore, ils ont presque en tout des effets opposés aux fins pour lesquelles on affecte de les dire établis. Peut-être, à ton tour, me feras- tu honneur de cette piquante contradiction. Eh bien,

Qui gâte le bien.

Qui est tout inutilité.

non, vraiment. Les hommes valent mieux qu'on ne pense : en cette occasion, du moins, il a suffi de les laisser agir. Je n'ai trouvé, quel que fût mon zèle, rien à réformer dans leur œuvre; nos rivaux diroient à galer. Les pédants ! Au reste, j'aime autant ce dernier mot.

Par elle-même, et* nos soins aidant, la race humaine n'a pas un penchant trop marqué à se contenir strictement dans les sévères prescriptions d'Ormuzd. La règle la gêne, et la gêne la pousse à tout instant hors de la règle. Les gouvernements donc, institués pour porter secours à celle-ci, conservent l'ordre dont bientôt sans eux disparoîtroient jusqu'aux dernières traces, assurent le règne de la justice , le maintien des droits, l'observation des devoirs; au moins c'est ce que disent les gouvernants, et le plus curieux est qu'à force de le dire, ils ont réussi à le persuader aux gouvernés.

Remarque bien que l'unique but des gouvernements, leur unique raison, suivant cette superbe théorie, est de restreindre la libre action de l'homme ou le pouvoir dont son égoïsme le porte sans cesse à abuser, et qu'un gouvernement n'est qu'un pouvoir plus grand accordé, de droit et de fait, à certains hommes, d'ailleurs semblables en tout aux

autres. Ah! vous n'êtes pas plus sages que cela; dix fuis le jour, il vous arrive de vouloir désordomiément et de pouvoir ce que vous voulez; soyez en repos, nous y remédierons; nous vous mettrons sous la discipline de gens qui, voulant pour eux-mêmes ce que chacun de vous veut pour soi, pourront tout ce qu'ils voudront sans contrôle et sans résistance. On vous gouvernera, canaille, on vous gouvernera.

Sur ce, ils ont imaginé, presque dès l'origine, trois principales sortes de gouvernements, qui, plus tard, combinés ensemble, en ont produit un quatrième, le plus drôle de tous.

Souviens-toi qu'il s'agit de maintenir la justice ou d'empêcher la violation du droit, je parle leur langage. Ils y réfléchissoient profondément à leur manière en s'embrouillant de plus en plus, quand l'un d'eux leur dit : « Yous n'êtes que des niais. « Commençons par poser un principe, un prin- « cipe divin. Je suis le plus fort, et la preuve en « est qu'il n'est pas un de vous à qui je ne puisse « tordre le cou, pour peu que la fantaisie m'en « prenne. Ou je n'y entends rien, ou c'est là une « supériorité qu'il seroit pour le moins très ridi- « cule de contester. Reconnoissez-la, consacrez-la « par un assentiment dont je me passerois, après

« tout, fort bien; convenez entre vous et avec « moi, que la justice, le droit, ce sera ma volona: té, mon caprice, et haro sur quiconque refuse- « ra d'obéir. Alors plus de violation possible du « droit et de la justice ; car enfin ou je me trompe « beaucoup , ou je voudrai toujours ce que je vou- « drai. »

Là-dessus ébahissement d'admiration, et tous d'applaudir, honteux de n'avoir pas aperçu tout d'abord une vérité si claire. Voilà donc le problème résolu.

Il ne rétoit cependant pas de manière à satisfaire tout le monde longtemps. L'ordre régnoit, mais on s'en lassa. Quelques-uns se dirent : « Mais si nous faisions à notre tour la justice et le d droit? C'est une si bonne chose, et si commode, « et si agréable, et si profitable ! Que nous man- « que-t-il pour cela? N'avons-nous pas aussi notre « volonté ? C'est presque tout, et ce sera tout « quand nous aurons encore la force. » Ils s'entendirent, se concertèrent ; la force alors fut de leur côté, et avec elle la justice, le droit.

Ce moment vit naître le gouvernement de plusieurs, seconde solution du problème. Innombrables furent les formes de ce gouvernement. Il me convenoit à moi pour le moins autant que

l'autre, car c'étoit le même fonds avec plus de mouvement, d'activité dans les passions, de roideur, de dureté, d'envie, de colère, de haines, de querelles, de noises, et partant de culbutes. Eghetescîî* seulement regretîoit un peu, me disoit-il, la tranquille corruption du régime antérieur. Il trouvoit qu'elle menoit sans bruit à une dissolution plus sûre et plus profonde.

Quoi qu'il en soit, l'exemple donné, chacun voulut le suivre, chacun voulut faire pour sa part la justice, le droit, et après de longs et violents combats, un grand nombre y parvinrent : d'oii les gouvernements populaires , troisième solution. Ceux-ci , Akouman , offrent généralement une instabilité qui te plairoit. C'est plaisir de voir la justice, le droit, changer d'un jour à l'autre, et quelquefois du matin au soir, avec les mobiles majorités, ou selon les intérêts qui prévalent momentanément; et même diversité, selon celle des pays, quelle que soit d'ailleurs la forme du gouvernement. Justice ici, injustice là ; justice aujourd'hui, injustice demain. Leur droit est une roue qui tourne sans cesse : figure-toi combien ces pauvres îzeds assis dessus doivent être étourdis quelque-

fois.

Génie de la corruption du cœur.

Pour moi, ma jouissance toujours nouvelle, mon ravissement est de contempler Fineffable bêtise de cette race d'innocents qui, au milieu de ces variations sans fin , sans nombre, ne laisse pas de croire la société régie au fond par je ne sais quel principe effectif du juste, dont le caractère, s'il existoit, seroit d'être immuable, indépendant des lieux et des temps. Enfin , n'importe comme , ils y croient : et bien en prend k ceux qui gouvernent; cette croyance, qui dépasse en absurdité les plus absurdes , fait leur seule vraie sécurité. Car, là même où sont établies des institutions populaires, elles ne le sont certes pas , à beaucoup près , au profit de tous. En dehors des possesseurs de l'autorité publique, il reste toujours une masse énorme de simples gouvernés , qui , sous le nom d'esclaves, de serfs , de prolétaires, de plébeyens, de vilains, sont comme le troupeau de la classe gouvernante , sa propriété , sa matière exploitable et rudement exploitée, je t'en réponds.

Si donc cette masse venoit à comprendre que la justice dont on la leure, n'est qu'un son, un mot, et que ce mot signifie la force ; possédant constamment la plus grande force , elle auroit bientôt mis sa propre justice à la place de celle qui l'écrase de son poids. Ceci deviendroit pour nous assez em-

barrassant ; car si tous substituoient leur commun intérêt à l'intérêt des dominateurs , aux intérêts individuels, isolés ou coalisés, cet intérêt commun, qui exclut l'ëgoïsme, détruisant l'inégalité, détruiroit également l'iniquité, la tyrannie des uns, l'oppression des autres, et ressembleroit extrêmement au juste dans le sens où l'entendent nos rivaux. Heureusement nous n'en sommes pas là, et il faudra bien du temps encore , avant que nos idiots s'en avisent. Alors nous aviserons nousmêmes.

En général, ici les choses durent parce qu'elles ont duré. Avoir été est une raison d'être , et la meilleure : aucune ne prévaut contre celle-là. L'accoutumance est tout , du moins hors des époques de crise. De père en fds, ils se transmettent les mêmes usages, les mêmes idées , faisant, pensant ce qu'on pensoit et ce qu'on faisoit avant eux; même régime du corps et de l'esprit, si esprit y a. Le droit pour eux , c'est ce qui fut, aussi haut que remonte leur mémoire.

Approche, vilain, et réponds -moi: Ton père n'appartenoit-il pas au mien? — Oui, Monseigneur, — Ne lui devoit-il pas son temps, ses bras, son travail , sa vie? — Oui , Monseigneur. — Si tel eût été son plaisir , n'auroit-il pas pu le faire pendre?

— Oui, Monseigneur, à telles enseignes qu'il a été réellement pendu. — Pendu? — ^Oui, Monseigneur, et pour un lièvre. Le lièvre broutoit ses choux, il le tua , car le pauvre homme n'avoit autre chose pour se nourrir et nourrir sa femme et ses cinq enfants. — Je ne te demande pas ces détails, vilain; mais je suis charmé d'apprendre que ton père a été pendu, et pendu par l'ordre du mien. Le fait prouve le droit. Donc , vilain , en vertu du droit héréditaire , droit sacré et trois fois sacré, tu m'appartiens , tu me dois ton temps , tes bras, ton travail , ta vie , et je puis te faire pendre quand il me plaira. — Oui, Monseigneur.

Voilà toute leur histoire.

Il me resteroit à te parler de cette récente combinaison qu'ils ont imaginée des trois vieilles sortes de gouvernement , laquelle surpasse en bouffonnerie, tout ce qui jamais, en aucun temps, passa par ces têtes bouffonnes. Un peu de patience , cela viendra. En attendant , immortel patron des faiseurs de lois, de codes et de chartes constitutionnelles , repose-toi , Akouman , dans ta sublime inutihté.

SAPANDOMAD' A ARDIBEHESCHT '

Pur Amschaspand , écoutez ma voix; souffrez que j'ouvre devant vous mon cœur plein de secrètes alarmes, qu'a Tabri de votre paix inaltérable et sainte , ma timide foi se ranime et mon espérance afftiissée se relève.

Déjà , depuis quelques heures , Odiren ^ veilloit à la place de ses frères. Fatiguée de la joie sauvage et des rires moqueurs des Darvands, j'avois gagné , pensive et triste, à travers le vaste silence de forêts vierges encore , les bords de l'immense océan. Là, sur un rocher, au pied duquel, avec

' Sainte soumise. Génie de la terre.

' Pureté excellente.

' Qui préside au coucher du soleil , ou a la nature après le coucher du soleil.

un murmure foible, onduloient les flots assoupis, je contemplois la mer profonde, que, dans le calme de la nuit, Tastre aux douteuses clartés blanchissoit de sa molle lumière. Puis, mes regards se perdoient dans retendue sans bornes, où se déploient, de sphère en sphère, les merveilles innombrables de la puissance d'Ormuzd.

Mon amour Tadoroit dans une pieuse extase , quand tout à coup des sons lamentables, des accents désolés , suspendant ma prière , me firent tressaillir involontairement. 11 y avoit une douleur inénarrable dans la voix qui poussoit ces gémissements funèbres. D'où venoit-elle? Je ne le savois. Les échos célestes se renvoyoient , comme en pleurant, ces plaintes lugubres. Palpitante de frayeur et d'anxiété, je respirois à peine ; un poids mystérieux m'oppressoit. Mon oreille enfin saisit cette parole : Il n'est plus ! Il n'est plus !

Alors je compris qu'un monde venoit de mourir, et que l'esprit de ce monde remplissoit 1 espace de son deuil.

Dois-je aussi voir un jour la mort de celui qu'à sa naissance Ormuzd commit à mes soins? Le plus parfait des êtres qu'il renferme , l'homme, à qui j'ai souri dans son berceau avec une tendresse de inère, seroit-il destiné à disparoître de la Création?

J'entends les Darvands , pleins de la joie du mal , se vanter de Tempire qu'ils ont acqp's sur lui , et les Izeds eux-mêmes déplorer Ta^- dgle entraînement qui le précipite en des voies funestes, Tégarement et l'engourdissement de son intelligence obscurcie, ses misères morales. Les esprits de lumière et les esprits de ténèbres semblent également découvrir à l'horizon des présages sinistres. Tous prévoient , tous annoncent un vaste écroulement , d'immenses ruines. La société humaine , minée par le doute et la corruption , leur paroît approcher de sa fin. Les uns le craignent, du moins, et les autres l'espèrent. Pur Amschaspand, peins-toi mon angoisse!

Le dirai-je cependant? quelque chose en moi repousse cette pensée fatale. Non , l'être en qui reluit l'image de la suprême Essence, n'est point condamné. Que l'Humanité soit atteinte d'un mal dont les graves symptômes se manifestent de toute part, qu'elle aille s'enfonçant de plus en plus dans la nuit des sens , dans le sombre abyme de la matière , que l'égoïsme soit devenu sa loi , la force et l'intérêt ses dieux, je ne le sauroisnier, du moins en ce qui touche les gouvernements et les classes qui, de près ou de loin, participent au pouvoir. Là, généralemeut, nulles croyances, nul souvenir du

devoir , nul amour , nul instinct même des choses élevées, nul autre but qu'un but personnel, sans souci du vrai et du bien, nul désir qui ne soit renfermé dans l'existence présente et n'ait le corps pour terme. Que de larmes n'ai-je point versées sur cette dégradation !

Mais si tel est l'état d'une portion trop nombreuse de la famille humaine, de cette portion surtout dont l'exemple est le plus contagieux; si cet exemple a propagé le désordre et la corruption parmi ceux même qui n'en recueillent d'autre fruit qu'une pesante oppression et des souffrances chaque jour renaissantes : toutefois , malgré Taffoiblissement déplorable de la foi , le peuple conserve encore , dans ses chaînes et sous ses haillons, le sacré dépôt des lois immuables et des sentiments inspirés par Ormuzd à ses créatures , afin de les unir entre elles, et toutes ensemble à lui. Si l'absence d'un dogme accepté laisse dans l'esprit du peuple un vide que l'avenir, j'en ai la confiance , un avenir prochain comblera, du moins la justice et la charité vivent encore au fond de sa conscience. Je voudrois que tu visses cette multitude, étrangère sur le sol qu'elle arrose de ses sueurs , déshéritée , mulctée , ployant sous le faix , du labeur que lui imposent, à leur profit, les

classes puissantes , nue, sans asile, sans pain souvent; on s'étonne qu'elle subsiste , on se demande comment ces infortunés peuvent soutenir leur vie misérable. C'est là , saint Amschaspand, ce qui te pénétreroit d'une émotion profonde. Ils vivent par leur mutuel et naïf dévouement , par le secours qu'ils se prêtent les uns aux autres dans leur détresse ; ils vivent parce qu'ils s'aiment et partagent en frères.

Que plusieurs , déclinant sur les traces de leurs maîtres , étouffent en leur cœur la pitié , n'aient de règle que leurs penchants et leurs intérêts égoïstes : qu'est-ce que ces tristes exceptions, au milieu de la masse animée de sentiments d'un tout autre ordre? Ce qui manque à celle-ci , une doctrine arrêtée qui tranquillise l'intelligence et ajoute la force d'une foi précise et nette , h la force propre de l'amour , elle en sent le besoin , elle l'appelle de ses vœux , elle aspire avec une vive ardeur à ce divin complément de sa vie.

Pourquoi donc , en accusant l'homme , oubliet-on le fonds même de l'humanité , qui se résume dans le peuple? Que de secrets tré^^ors de commisération , de tendresse généreuse , de bonté qui s'ignore elle-même , découvriroit en lui le regard qui les y chercheroit ! On remarque les vices , on

ne voit point les vertus. Ne faut-il pas pourtant tout voir , tout apprécier? Rien ne se perd en présence de la suprême Justice. Un simple mouvement vers le bien, si foible, si fugitif qu'il soit, a son poids dans la balance d'Ormuzd.

Quels sont ses décrets souverains sur les enfants qu'il m'a donnés? Que dois-je attendre? Qui l'emportera des saints Izeds, ou des noirs Darvands? Que produira le travail interne qui agite et tourmente aujourd'hui les hommes de toute race et de tout pays? Le genre humain est-il destiné à mourir , ou à renaître? Que cache l'avenir mystérieux sous le voile que le temps lèvera? Est-ce un berceau? Est-ce un cercueil?

ARDIBEHESCHT' A SAPANDOJVIAD "

Qui connoît, ma sœur, les pensées d'Ormuzd, les secrets de sa sagesse ? Il conduit toutes choses à leur fin par des voies que nous ignorons. Dirigées invisiblement vers le terme qu'elles doivent atteindre , ses créatures ressemblent à ces troupes innombrables d'habitants des mers, qui, des muettes profondeurs où ils viennent d'éclore, s'en vont chaque printemps, avec un sûr instinct, aborder aux mêmes plages, sans être arrêtés par les écueils ni détournés par les tempêtes,

Ne sondons point l'impénétrable. Adorons et

croyons, prosternés devant le trône de celui qui

* Pureté excellente.

* Sainte soumise. Génie de la terre.

sait tout et fait tout, et dont la bonté n'a point de bornes.

Éternellement la vie germe dans son amour , et quand la Justice, gardienne sévère de l'ordre universel, envoie la mort, l'Amour qui embrasse tout , s'élève au-dessus de tout, la féconde, et fait d'elle encore l'élément d'une vie plus parfaite.

Le mal qui se multiplie rapidement sur la terre , effraye les Amschaspands, ils en redoutent les suites, ils prévoient de grandes destructions. Se trompent-ils? Non , certes. Comment le mal, qui n'est que l'ame du vide , la négation de l'être réel, n'auroit-il pas dans l'homme son naturel effet? Mais le mal jamais n'est absolu ; fini par son essence, il se limite lui-même. Ses triomphes ne sont qu'apparents : il recouvre le bien, comme la glace sous laquelle le fleuve continue de couler. Ainsi, quel que soit l'abaissement, la dégradation de l'homme , votre regard maternel discerne en lui , comme en un sanctuaire inaccessible aux fils d'Ahriman , les sacrés symboles de sa céleste origine, les semences de bien, qui, n'en doutez pas , croîtront un jour et fructifieront.

ïl descend, il est vrai; mais savez-vous s'il existe d'autre route pour arriver au but qui lui est assigné? Maintenant il se traîne sur un sol fan-

geux : bientôt il remontera la pente , et , purifie dans une eau limpide , il s'avancera sur l'herbe en jfîeurs vers le sommet du mont.

Rien ne périt, tout se transforme. Vous me demandez, ô Sapandomad, ce que l'avenir cache sous son voile, si c'est un berceau, ou un cercueil? Fille d'Ormuzd, ignorez-vous donc que le cercueil et le berceau ne sont qu'une même ciiose? Les langes du nouveau-né enveloppent la mort future ; le suaire du trépassé enferme dans ses plis la vie renaissante.

Le pouvoir des Daroudjs n'est pas ce qu'ils le croient être. Lorsqu'ils renversent et brisent les sociétés humaines , lorsqu'ils y versent leur venin pour en hâter la dissolution , ils concourent encore aux desseins de la Puissance même qu'ils combattent. Ce qu'ils détruisent, ce n'est pas le bien, mais la sèche écorce du bien, qui opposoit à son expansion un obstacle invincible. Pour que la plante divine refleurisse , il faut qu'auparavant ce qu'a usé le travail interne se décompose.

Considérez, ô Sapandomad, et les vieilles opinions des hommes , inconciliables entre elles , et le droit sous lequel ils ont jusqu'ici vécu. Ces opinions, est-ce donc le vrai? Ce droit, est-ce donc le juste? Et pourtant c'est là tout ce qu'ils appel-

lent l'ordre social. Que cet informe édifice croule , y a-t-il lieu de s'en alarmer?

Craindrail-on que ces ruines n'entraînassent celle des principes salutaires qui ne laissent pas de subsister au milieu des désordres nés des fausses croyances et des institutions vicieuses? Illusion. Qu'ils soient obscurcis momentanément, cela peut, cela doit être, h cause du lien factice qui les unissoit h Terreur destinée à disparoître tôt ou tard. Mais, vous l'avez remarqué vous-même, inaltérables au fond de la conscience du peuple , ils s'y conservent immuablement. Quand tout le reste passe , ils demeurent ; ils sont comme l'or qu'on retrouve , séparé de ce qui le souilloit, sur le lit du torrent qui emporte l'impur limon.

Quand donc , attentifs au cours des choses , les Izeds annoncent d'inévitables catastrophes, de grandes et prochaines révolutions, ils annoncent par cela même un renouvellement certain, une magnifique évolution dePHumanité en travail pour produire au dehors le fruit qui a germé dans ses entrailles fécondes. Si elle n'enfante point sans douleur , c'est que rien ne se fait sans effort; c'est qu'enfermé dans le corps qui se dissout , l'esprit qui aspire à le quitter , à prendre possession de celui qui bientôt va naître , souffre à la fois et de

son état présent et de son état futur , de son dégoût de ce qui est et de son désir de ce qui sera , car le désir même esi une souffrance, et l'espérance aussi , tant qu'elle n'a pas atteint son terme. Plaignez, Sapandomad, les générations sans patrie que des souffles opposés poussent et repoussent dans le vide , entre le monde du passé et le monde de Tavenir. Elles ressemblent à la poussière roulée par Yato'. Mais, nuage ténébreux, ou trombe qui dévaste, cette poussière retombe sur le sol, où, pénétrée des feux du ciel, humectée de ses pluies, elle se couvre de verdure.

Esprit de l'ouragan.

xvn

BAHMAN' ASCHESCHING '.

En observant les peuples divers, j'ai vu, Âschesching , que les hommes ont partout une certaine notion instinctivo du juste, qui les guideroit assez sûrement , si, d'une part , elle n'éloit faussée par les institutions arbitraires et factices sous lesquelles ils vivent, et, d'une autre part, obscurcie par leurs efforts pour établir entre elle et ces institutions un accord impossible. De là, d'innombrables théories du droit, lesquelles varient d'une époque à l'autre, d'une nation à l'autre, suivant la différence des religions , des lois , des coutumes, des gouvernements. Il arrive même,

' Génie de la bonté du cœur.

» Qui donne la science et k lumiôrc.

qu'entre les mains de ceux à qui la garde en est confiée , le dogme religieux , quelquefois opposé , du moins par sa tendance , au principe politique, se ploie , se tord, se modifie dans ses conséquences , pour s'harmoniser avec lui. Cela est visible chez plusieurs peuples, particulièrement chez les plus avancés, où la pratique contraste davantage avec la doctrine. Ainsi que la Création entière, l'homme gravite naturellement vers l'unité : la contradiction le désole ; ne peut-il ramener les actes à la règle, il s'efforce d'assouplir celle-ci pour la modeler sur les actes.

Il n'est point de législation qui n'implique un principe de justice distributive, le même partout, comme il n'est point de pouvoir qui n'en maintienne l'application dans une limite que détermine l'intérêt propre des gouvernants. Ils sont justes jusqu'au point où ils n'ont nul motif personnel de ne pas l'être, jamais au-delà; et même ils en ont fait leur principale maxime d'État.

Mais, si quelques traces de justice réelle subsistent dans les lois secondaires, sans quoi la race humaine ne vivroit pas un jour, l'organisation de la société même relève d'un principe tout différent, d'un principe non-seulement étranger au juste, mais destructif du juste, et ce principe en

tous lieux constitue le droit social , qui n'est que le droit de la force. Aussi tout pouvoir qui la perd, qui perd soit la force matérielle, soit la force d'opinion , tombe-t-il à l'instant ; et pendant sa durée, il n'est jamais, quelle qu'en soit la forme, que l'égoïste domination de quelques-uns sur tous. On commande pour soi, exclusivement à son profit, et l'obéissance qu'assure la contrainte , se résout dans l'inéluctable fatalité de la servitude. Car quelle plus profonde servitude que de dépendre en toutes choses, physiquement, moralement, d'un petit nombre de privilégiés dont la seule volonté fait la loi, et à l'égard desquels tous les autres ne sont en réalité que de purs instruments passifs , ce qu'est l'animal domestique dont le maître dispose comme il lui plaît , qui travaille pour lui selon la mesure qu'il fixe , et , dans le produit de son travail , n'a de part que celle qu'il lui fait? Est-ce donc là l'homme? Est-ce lace qu'Ormuzd, en le créant , voulut qu'il fût?

Il est vrai que , dans le cours des âges , il s'est opéré une réaction de plus en plus active , de plus en plus heureuse , contre cette énorme iniquité, que peu à peu les masses asservies ont, par leurs efforts continus , allégé le poids de Toppression. Cependant le fonds en est resté le même,

et c'est encore du droit de la force qu'émauent chez les nations les plus vantées pour leurs lumières , et les législations et les constitutions. A une époque récente il se fit chez Tune d'elles une sublime tentative d'affranchissement universel , à laquelle toutes les autres, réveillées de leur sommeil , essayèrent de prendre part. On crut un moment que la liberté alloit sortir, immortelle désormais , des ruines de toutes les tyrannies, de l'égalité proclamée avec un enthousiasme impossible à décrire. Cela dura quelques années, les plus grandes de l'histoire. Puis ce mouvement s'affaissa. On resta» dans le passé , gardant à peine quelques-uns des fruits de ce labeur gigantesque, et encore les voit-on chaque jour tomber et pourrir sur le sol.

Que les individus, les classes dépossédées de leur pouvoir impie, des avantages qu'elles en retiroient, se soient concertées, aient tout fiiit pour réparer leurs pertes , pour ressaisir leur domination et la raffermir sur ses bases ébranlées, ce n'est , certes , pas là ce qui m'étonne. Mais l'indifférence, l'abattement des peuples, leur soudain assoupissement , leur lâche inaction après tant de victoires , comment l'expliquer ?

Comment expliquer la décadence de l'opinion

elle-même? Chose étrange! Tandis que les hommes du passé , unis à ceux qui ont recueilli la succession immense encore des abus du passé, s'entendent pour perpétuer ces abus à leur bénéfice , pour imprimer à la société un mouvement rétrogade, d autres hommes, divisés d'ailleurs sur presque tous les points , affectent de se déclarer les défenseurs, les continuateurs de l'œuvre commencée par leurs pères. Chacun d'eux se présente avec ses idées, ses vues, son système, et il n'est pas un de ces systèmes , qui , partant du principe théorique de la liberté , ne conclue de fait au despotisme. Plusieurs même, sous ce rapport, dépassent spéculativement ce que le monde vit jamais de plus excessif, de plus monstrueux. Afin d'établir l'unité, nécessaire en effet, et qui naît de la subordination du droit au devoir, du droit égal en tous , puisqu'il dérive de la nature commune à tous, ils ont imaginé je ne sais quel droit social supérieur et dominateur, lequel n'étant qu'une abstraction tant qu'il ne se réalise pas dans un être effectif vivant , devient dès lors le droit du plus fort , le droit de celui qui gouverne , qui représente la société à quelque titre que ce soit : ce qui justifie radicalement toutes les tyrannies passées, présentes, futures, et n'est autre

chose qu'identifier la tyrannie même avec le droit absolu.

Ces questions de droit social , obscurément posées , résolues moins par de sévères déductions logiques, que par des assertions hardies, n'ont, dans la pensée de ceux qui s'en occupent , de valeur que celle qui s'attache à la détermination du moyen par lequel ils pourroient, en des circonstances données, tenter l'application de leurs doctrines économiques et philosophiques. Y prévoyant une vive résistance, et ne sachant de quelle autre manière la surmonter que par la force, ils font de la force même le droit.

D'ailleurs, en l'absence d'un dogme admis, les esprits n'ayant plus aucune route tracée dans les régions intellectuelles, sont descendus dans le monde des corps. Ne regardant, ne comprenant que le côté matériel des choses, le pouvoir séparé de sa règle n'a plus dès lors été pour eux que Ja puissance de contraindre , comme le problème de l'homme , de ses destinées et de ses lois , n'est que le problème du bien-être physique , tout le reste, et la morale même , étant non pas une fin à rechercher pour elle-même, mais tout au plus une condition qu'implique secondairement la réalisation de ce bien-être, unique but réel de la vie. Eu-

core parlé-je de ceux qui portent dans les conséquences de leurs principes , une certaine réserve timide ; car pour beaucoup d'autres, la loi morale n'est pas un moyen , mais un obstacle , et le premier de tous.

Il résulte de là qu'en ce moment la société se réduit, dans l'ordre de la pensée, à la science de la nature et de ses phénomènes , véritable religion de cette époque matérialiste; et dans l'ordre des faits dépendants de l'activité pratique, à l'industrie : je comprends sous ce mot tous les genres de travaux qui concourent à la production de la richesse.

La science qui n'eut jamais de lien direct avec le dogme dont l'autorité s'éteint , et qui ne dérive d'aucun autre dogme préalablement défini, s'est développée dans sa propre sphère , isolée de celle des causes nécessaires et primordiales : de sorte que, par ses progrès mêmes, qui honorent le génie humain, en même temps qu'ils flattent l'orgueil dangereux de l'esprit, elle a contribué à le détourner des sources éternelles du Vrai et du Bien , à le concentrer dans la connoissance et l'amour exclusif des choses contingentes, n'attribuant de réalité qu'à ce qui se voit, se palpe, se mesure, se pèse.

L'homme ainsi absorbé dans le monde matériel, a dû y appliquer son activité tout entière. Il lui a demandé la satisfaction de ses désirs sans cesse croissants, parce qu'ils ont, quoi qu'il fasse pour en fausser la direction , l'infini pour terme ; et par cet aveugle égarement il s'est condamné à un labeur tel, que les Darvands, dans leur haine, n'auroient pu lui en imposer de plus effrayant.

Produire pour jouir, voilà aujourd'hui la seule pensée des peuples. Il leur faut des richesses, et toujours, toujours plus : hors de là, rien ne leur est rien. Honneur, gloire, civilisation, vains mots dont se masque la cupidité, l'insatiable ardeur d'acquérir. Mais tous voulant ce qui ne sauroit être à la fois à tous, leurs relations forcément hostiles, n'ont d'autre but que de se dépouiller mutuellement, d'attirer à soi , de s'approprier le fruit du travail des foibles par la violence , des puissants par la ruse. Et comme, au sein de chaque peuple, les mêmes passions amènent les mêmes effets, il s'ensuit qu'à l'égard des individus et des nations, semblables sous ce rapport, la production s'accumulant de plus en plus dans les mêmes mains, l'excès du dénûment contraste partout avec l'excès de l'opulence. - Les Izeds s'affligent et s'alarment d'un désordre

si profond, les Daroudjs en triomphent. Aucun signe de changement prochain. De quelque côté que se porte le regard, l'horizon est noir. Comment les hommes sortiront-ils de ces ténèbres où ils se complaisent? Saint Amschaspand, aie pitié d'eux. Que ton cœur s^émeuve au spectacle de tant de misères. Répands sur cette pauvre créature plongée dans la nuit, ta pure lumière. Sauve-la d'elle-même et de ses ennemis, qui sont les nôtres, qui haïssent en elle, tristes enfants de celui qui dit NoHj l'œuvre d'Ormuzd et son image.

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