XVII I
ASCHESCIIING' A BAHMAN^
Il est vrai, Bahman, que les hommes s'abusent avec une facilité singulière sur le droit, par ignorance, par légèreté , par l'espèce de fascination qu'exerce sur eux Thabitude d'un certain ordre apparent. Ce qu'ils ont vu toujours leur semble une conséquence des lois de la nature même. Ils l'acceptent au moins comme une nécessité , et il faut beaucoup de temps pour que le juste, obscurci par les faits qui en usurpent la place dans l'organisation de la société, se présente à leur esprit assez clairement pour éveiller en eux le simple désir de sa réalisation ; et que de temps encore avant
' Qui donne la science et la lumière, ' Génie de la bonté du cœur.
que ce désir devienne une volonté effective et inébranlable! Mais, le préjugé vaincu, alors même commence une nouvelle lutte. L'intérêt résiste à son tour. Les classes privilégiées combattent obstinément pour se maintenir en possession des avantages que leur assure le régime ancien, et les prétextes ne leur manquent pas. Car le droit, chez chaque peuple, ayant été défini ce gui est^ attaquer ce qui est, c'est attaquer le droit, c'est renverser cet ordre apparent dont j'ai parlé d'abord , sans que, dans la première confusion des idées et des choses, on sache nettement ce qu'on y substituera. Les uns, renfermés inflexiblement dans le principe absolu, et en ce sens irréalisable sur la terre où tout est relatif, rêvent l'impossible ; les autres se divisent sur la mesure des modifications nécessaires pour le rendre praticable, et tous sur les moyens d'opérer la transformation, quelle qu'elle soit.
De là des'*hésitations, des conflits, des difficultés de mille sortes, des tentatives partielles mal combinées et mal conduites, qui, échouant plus ou moins, troublent les convictions, suscitent le doute, fatiguent de la guerre originairement entreprise avec enthousiasme. On se retire, on s'isole, on sépare sa cause de la cause commune; le
calcul succède à la foi , et l'égoïsme au dévouement.
D'ailleurs, en toute révolution, il se produit une race perverse, qui, se parant d'un faux zèle, la suit, à distance toutefois, sans se commettre, et, après le combat , quand le peuple se repose, s'empare de sa victoire, en dénature les conséquences, ramenant, sous d'autres formes, avec hypocrisie d'abord, puis avec audace, les abus qu'il avoit cru détruire, les outrant même, parce que ces fils de la corruption, engeance bâtarde des derniers Darvands, n'aspiroient, dans leur feinte colère contre l'injustice, qu'à la déplacer à leur profit, qu'ils ne haïssoient pas la tyrannie , mais envioient le tyran.
Cependant, malgré les obstacles qui retardent le progrès, il ne laisse pas de s'accomplir irrésistiblement , aussi bien dans l'ordre pratique, que dans l'ordre des idées. Si , portée en avant par chaque révolution qu'a préparée le mouvement général des choses, la société ensuite i^etourne en arrière. Jamais elle ne rétrograde jusqu'au point d'où eiîe étoit partie. Une certaine notion plus exacte du juste, un certain sentiment plus parfait du droit, restent ineffaçables au fond de la con^ science et de la raison publique, et toujours le
peuple conserve une portion de la liberté qu'il avoit conquise, et s'en sert pour reconquérir celle dont les traîtres l'ont dépouillé. C'est une affaire de temps, et le temps qui se calcule en des limites si resserrées pour les individus et pour les nations mêmes, n'est rien pour l'humanité qui grandit et ne vieillit point. Compare son état présent à son état originaire, et vois l'espace qu'elle a parcouru. Sous un ciel pur, ou sous des nuées sombres, à travers les plaines verdoyantes ou les marais fétides, elle marche d'un pas continu, quoique inégal, vers le terme divin qui lattire.
La science , qui maintenant se développe en dehors du dogme, contribuera plus tard au développement du dogme même. Car la Création , mieux connue dans ses lois immédiates, oblige à remonter aux lois supérieures d'où déi'ivent celles-ci, et, de cause en cause, conduisant à la Cause première, aide à concevoir ce qu'elle renferme d'essentiel dans son unité. Quoique plusieurs aient pu quelquefois se persuader , la connoissance de l'infini et celle du fini, qui n'a sans lui aucune raison d'être, sont inséparablement liées pour les créatures.
La science, en outre, accroît incessamment la puissance d(? l'homme, lui soumet h nature,
domptée par les forces de la rialiire même. Que si, oubliant ses vraies destinées, il s'absorbe en elle, domine par ses convoitises, qui le poussent à produire toujours plus pour jouir toujours plus, cela même est, quant au résultat matériel, distinct du vice moral, une des conditions du progrès futur.
Tout progrès, en effet, se résout dans l'extension de la liberté, car le progrès ne peut être conçu que comme un développement plus libre ou plus complet des puissances propres des êtres. Or, dans l'ordre social , nulle liberté sans propriété : elle seule affranchit pleinement l'homme de toute dépendance. Pour que les hommes, relevés de l'esclavage légal, mais asservis par leur position précaire à d'autres hommes, prennent possession de la liberté à laquelle ils ont un droit imprescriptible, il faut donc qu'ils acquièrent une propriété réelle, et conséquemment que la masse des richesses produites, équitablement répartie, suffise à l'affranchissement général. Aucune société n'en est là encore, et aucune société n'y arriveroit jamais, si le mépris , commandé d'ailleurs en une certaine mesure, des biens matériels, détournant les nations des travaux relatifs à l'existence terrestre, les jetoitdans les voies d'un spiritualisme exclusif, qui, par la direction toute mystique im-
primée aux pensées, aux désirs, aux sentiments, à l'activité commune et individuelle , détacheroit trop de la vie présente, rendue stérile dès lors à l'égard d'une des fins principales de l'humanité.
L'ardeur de produire qui t'effraie , bien que viciée dans son principe, et détestable dans ses conséquences actuelles de corruption profonde, de dur égoïsme, d'odieuse tyrannie, aura donc cependant pour effet de réaliser une des conditions de la liberté future, lorsque, ranimés par la foi au dogme, ancien et nouveau tout ensemble, qui se forme en secret, les peuples maintenant semblables à ces malheureux ensevelis dans les entrailles du sol qu'ils fouillent péniblement à la sueur de leur front, revoyant enfin la lumière, procéderont au juste partage de la richesse accumulée.
Ainsi, concourant à leur insu aux bienfaisants desseins d'Ormuzd, la cupidité même et toutes les viles passions dont le spectacle attriste tés regards, préparent au genre humain un âge plus heureux. Sans que pour cela les méchants soient justifiés en aucune manière, leur action, impuissante°contre les lois qui régissent l'univers, trompe toujours les calculs et l'espoir des Darvands. Le mal ne sort jamais indéfiniment du mal, et, sous la main du Pouvoir suprême, il sert finalement au triomphe
du bien. Lorsque les vapeurs des lieux bas s'épaississent entre la terre et Tastre qui la vivifie , la jeune plante croît dans Tombre, et y nourrit de sa sève qu'épuiseroit une chaleur trop vive et un développement trop hâtif, le frêle germe des fruits qui mûriront un jour au soleil.
SREOSCHOCRi A ZARETCir.
Remarques-tu, Zareteh , Tinquiétude universelle qui a saisi les hommes, Tagitation fébrile qui leur ôte le sommeil , les sauts et soubresauts de leur pensée souffrante, les convulsives angoisses de leur désirs sans but, les frémissements, les palpitations de leur chair et de leur âme? Voilà où j'ai su les amener, individus et peuples. Pour eux nul repos : le travail après le travail , la fatigue après la fatigue, un stérile mouvement qui renaît éternellement de soi-même.
Combien parmi nous se vantent, qui n'ont rien, certes, de comparable à présenter au chef des Dews! J'aime à croire qu'en son cœur il apprécie mon œuvre, et j'aimerois aussi qu'elle obtînt ton approbation ; elle me flatteroit, je le confesse.
^ Qui ôte le repos.
" Qui gâte le bien.
2ARETCH' A SREOSCHOa*,
Tu as, en effet, quelque raison de t'applaudîr, d'être satisfait de toi. J'en conviens, le monde paroîtpeu à Taise, et les hommes dorment mnl aujourd'hui. J'avouerois même, pour te complaire, qu'ils ne dorment pas du tout, si ce qu'ils font et disent et pensent ne ressembloit tant à des rêves, et aux rêves les plus creux, les plus fous, que j'hésite à me prononcer sur ce point délicat.
Veux-tu, Sreoschock, que je m'explique franchement? Je ne doute point de tes succès, et encore moins de ton zèle ; mais je n'ai pas une haute idée de ton patient. Je croîs voir sous ta main une grenouille écorchée. Tu la galvanises, elle remue les pattes. Quoi de plus simple? Cependant l'expérience est drôle, et puisqu'elle t'amuse, je t'engage à la continuer.
» Qui gâte le biea.
• Qui Ôte le reposa
MEDÎOSCHEM» A MITHRA\
Je plains, Mithra, en ce moment surtout, ceux de nos frères à qui le soin des hommes a été confié. Leur lutte contre les Darvands, pleine de vicissitudes, ne leur laisse aucun repos : et que de désordres leur vigilance, si active cependant, ne sauroit prévenir ! Quel regret douloureux de voir jsi souvent leur travail sans fruit et leur amour Stérile!
Notre tâche à nous , chargés par Ormuzd de maintenir dans le monde inférieur Tompire des lois saintes en vertu desquelles tout subsiste, est bien moins rude , ou plutôt elle n'a rien que de
' Qui donne la verdure. ' Qui rend la terre fertile.
doux ; car les êtres sur qui nous veillons se prêtent sans effort, par l'impulsion de leur nature même, a ce que Tordre exige d'eux. Nous n'avons à combattre que la seule action des Darvands, toujours vaincus quand la créature dont ils conjurent la perte ne se fait pas elle-même leur complice.
Que Khiveh' répande sur les campagnes sa malfaisante haleine, qu'il y flétrisse la vie et y glace le mouvement, bientôt tout renaît, reverdit, palpite ; bientôt sont effacées les traces livides du passage de l'immonde Daroudj.
Unis par nos fonctions, Goscheroun% Eïathrem', Tachter*, Mediozerem * et moi, le temps pour nous s'écoule dans un enchantement continuel.
Loin des lieux où fermentent et bouillonnent les passions humaines, rarement l'aspect du mal vient troubler la joie pure dont nous pénètre incessamment le spectacle de la Création. Que la Nature est belle, ô Mithra ! que ses secrètes puissances sont fécondes, et ses industries merveilleuses, et ses harmonies ravissantes ! On croit la
> Qui attaque les plantes et les troupeaux.
• Qui a soin des troupeaux.
» Qui fait croître les fruits et les jeunes awiniau/ ' Qui veille h. la pluie et k l'entretien des <leurs.
* Qui donne le lait.
connoître, on croit avoir descendu dans ses profoiidenrs, et c'est à peine si, après de longs âges, on en a seulement effleuré la surface. L'intarissable vie qui s'épanche de son sein, revêt des formes dont la variété exprime au dehors les pensées d'Ormuzd, inépuisable comme elles. Incarné ainsi dans son œuvre, nous y contemplons les richesses cachées de son être infini , qu'il manifeste dans l'espace et le temps aux regards de ses créatures par un développement éternel. Chaque nature vivante, chaque brin d'herbe, chaque gouttelette liquide, chaque atome gazeux, le révèle partiellement ; chaque couleur est un reflet de sa splendeur interne, chaque son un écho de sa voix.
Lorsqu'au milieu des mondes qui parcourent, voyageurs célestes, les plaines sans bornes de l'immensité, la terre nous apparut pour la première fois, ce n'étoit qu'une légère vapeur où se jouoit une lumière diffuse. Peu à peu nous la vîmes, tendant vers un centre commun, se condenser; un travail mystérieux s'opéra dans les entrailles du globe naissant; il se recouvrit d'une enveloppe solide, que baignoient et pressoiont les ondes mobiles d'une vaste atmosphère. Des plantes de toute forme et de toute grandeur brodèrent de leurs fils déliés et de leurs hautes tiges ce premier vête-
ment. Puis, dans les eaux, les prairies, les bois, pullulèrent les êtres animés, selon leurs espèces innombrables, de l'imperceptible infusoire aux reptiles gigantesques.
Et le temps couloit, et les générations de ces êtres végétants, respirants, entassoient leurs débris en couches épaisses, mêlées aux successives formations qu'une force intérieure ajoutoit h i'ccorce terrestre primitive. De prodigieux mouvements en changeoient périodiquement la face. Les mers émues dans leurs abymes, envahissant les continents, leur lit desséché exposoit aux yeux des continents nouveaux , du sein desquels montoient, comme soulevées par une main puissante, des chaînes de montagnes qui se croisoient et s'entrelaçoient en mille directions diverses. Et l'atmosphère aussi, associée à ce travail universel, se modifioit dans ses éléments, et la vie se transformoit ainsi que le bourgeon se transforme en fleur , et des organismes plus complexes , des êtres plus parfaits venoient, aux rayons de l'astre enflammé qui dissipe les ombres et tire de leur engourdissement les germes assoupis , s'épanouir a l'existence.
Qui pourroit raconter dans ses détails cette magnifique évolution , en rappeler toutes les phases.
liées Tune à l'autre par d'insensibles nuances, comme Taube et le crépuscule lient le jour à la nuit? Incapable de comprendre, enivré d'amour et d'admiration, l'esprit se perd dans une muette extase.
Sur les pentes des monts, au fond des vallées, le long des fleuves rapides , près des rivages de l'Océan qui brise contre de noirs rochers, ou glisse sur la plage, partout des bruits vagues, mystérieux, des voix pleines d'émotion, retentissement intime des êtres, des formes tour à tour frappantes de majesté et séduisantes de grâce, des teintes où se fondent et les plus vives et les plus douces couleurs, des contrastes, des mélanges indéfinissables de lumière et d'ombie, des souffles odorants, des effluves aériens, saisissent les sens et ravissent l'âme et la pénètrent, comme une vivante exhalaison de la source infinie où chaque créature désaltère, avec une volupté sainte, la soif du bien que celui qui est le Bien même , le Bien substantiel, illimité, a mise en elle.
Des solitudes glacées qu'illumine de ses lueurs changeantes un soleil fantastique , aux régions préférées d'Atar*, une infinie diversité de scènes,
' Oui entretient le feu.
d'aspects harmonieusement unis, offre à Tœil fasciné des merveilles sans cesse renaissantes. Ici lé calme et le silence , nul mouvement , le sommeil profond de la Nature enveloppé de son manteau de neige: là des flots d'une lumière ardente, des nuées fécondes, des forêts, des savanes verdissant tes, d où s'élève, comme un hymne perpétuel, le murmure confus de myriades et de myriades d'ê»très , une poussière dont chaque grain s'anime, une vie qui déborde de toutes parts.
Et ce monde si splendide, cette nature si riche et si variée , varie encore suivant les phases de l'astre qui tantôt l'inonde de ses clartés, tantôt en se retirant la couvre d'un voile opaque, dont la vierge des nuits, dans sa course rêveuse, soulève mollement les bords. A mesure que se succèdent Havan,Rapitan, Odiren,Oschen*, des perspectives diverses se déploient, elle s'étendent ou se rétrécissent, les objets se transforment et créent pour l'œil, pour l'ouïe, pour tous les sens comme pour la pensée, de nouvelles harmonies et des jouissances nouvelles.
Ainsi se passent, ô Mithra, en des joies ravis-
' Génies qui président au lever du soleil, k l'heure du midi, au coucher du soleil, a l'heure de minuit; c'est-à-dire qui veillent sur les choses d« l'a terre pendant ces différentes parties du jour.
«antes, les jours qu*Ormuzd nous a départis sur cette terre, où sa puissance et sa bonté se révèlent êi merveilleusement, et qui n'est qu'un atome dans son œuvre. Qu'il soit béni de ses créatures! Que les plus abaissées le chantent dans leur langue ! Que celles qu'il a douées plus abondamment fassent monter vers lui leurs louanges reconnois- »antes! Que de leur âme palpitante d'amour s'exhale sans fin le céleste^ le pur Honover l
iSTOUlAD' A EGHETESCH*.
Il m'est revenu que les Izeds s^applaudissoient insolemment de l'ordre qui, disent-ils, règne dans le monde inférieur soustrait par eux à notre action; qu'ils triomphoient avec orgueil de cetle victoire telle quelle remportée sur les fils d'Âhriman. Qu'y a-t-il en cela de vrai?
Vois-tu, Eghetesch, je me défie de plusieurs des nôtres, et je m'en défierois bien davantage, si leur nature, qu'après tout ils ne peuvent changer, ne me rassuroit. Ils veulent le mal, ils l'aiment, mais ils n'en ont pas assez le zèle. Il y en a de légers comme Zaretch, qui rient de tout, se moquent de tout, et d'indolents, comme Akouman, enseveli dans son inertie, n'en sortant que pour étaler sa vaste insuffisance'^, commencer et ne finir jamais,
' Qui ne pens« que le mal.
' Qéoie de IftxîQjrti^tjfi^ dxi g^e^B,'
se jouer avec le rien et se trémousser dans le vide. Pourtant, ce sont là des chefs. Le conçoit-on ? Il y a des moments où je soupçonnerois, je crois, Ahriman lui-même.
Te le confesserai-je aussi? Quand je regarde la foule des Dews, j'éprouve un sentiment dont j'ai peine à me rendre compte , quelque chose qui me chagrine et qui m'humilie; caj? enfin ils sont de notre race ; entre eux et nous, il n'existe guère que des différences de degré. Or, plus je les observe, plus y me semble qu'hébétés par leur fidélité même aux inspirations de celui dont ils émanent comme nous, ils n'ont qu'une sorte de vie sourde et qui va sans cesse s'abaissant. Plongés dans la sensation, ils s'y endorment, s'y figent : leur intelligence affoiblie a je ne sais quoi d'épais, d'obscur, d'obtus ; et plus ils descendent, plus, satisfaits d'eux-mêmes, ils s'admirent avec une plénitude de confiance imbécile, qui amuseroit prodigieusement si, par un retour de la pensée, on ne songeoit aux conséquences, si l'on ne se demandoit à quel point ce suprême ridicule, cette dégradation réelle, inaperçue de ceux qu'elle atteint , peut tenir à l'essence de leur être, à l'essence même du mal ; et ceci nous touche d'assez près pour mériter qu'on y réfléchisse. Qu'en di|:ytn?
EGHETESCH^ A ASTOUIAD \
A quoi bon, Astouïad, s'inquiéter des vaines questions qui tracassent ton esprit? Où mènentelles ? Et que gagneras-tu a tant subtiliser ? Nous sommes ce que nous sommes, voilà tout ce que je sais, et peu m'importe le reste. Chaque ordre d'êtres a sa nature ; la nôtre me plaît telle qu'elle est. Penser un peu plus, le bel avantage ! Près de la pensée, n'y a-t-il pas le souci? Jouir, jouir, c'est ce qu'il me faut, c'est ma science, ma sagesse, je n'en connois pas d'autre, et celle-ci me suffit amplement. Or, on ne jouit que de ce qu'on sent. Vive
Génie de la corruption du cœur.
Qui ne pense que le mal.
donc la sensation l Elle abêtit, eh bien, la bête qui jouit et s'en tient là vaut mieux que TAmschaspand tout enflé d'une morgue pédante, qui se creuse la cervelle sur le pourquoi et sur le comment, et je la préfère quant à moi.
Pour ce qui est du monde inférieur, du monde au-dessous de l'homme, il se peut que les Izeds aient quelque lieu de n'être pas mécontents. Nous n'y avons que peu de prise, il échappe à notre influence directe. Les êtres qu'il renferme, sans liberté, sans initiative, y sont comme rivés à leurs lois, entraînés par elles invinciblement dans la voie qu'elles leur tracent, et ces lois puissantes résistent à notre action avec la force de la nécessité même. Tenter et tromper ce sont nos moyens ; ils nous manquent ici. Accuse donc les choses, et non les Darvands, qui ne sauroient, quoi qu'ils fassent, en changer l'essence.
Tout ce qui nous est possible, c'est de détourner ces lois inflexibles à des fins conformes à nos vues, d'en (Corrompre les effets, de transporter le mal dans le bien même, et Ihomme, notre vraie conquête, nous sert pour cela merveilleusement. Usant contre Ormuzd des dons mêmes d'Ormuzd, s'il ne peut troubler l'ordre général et l'harmonie de la uature, il y introduit, grâce à nous, des dis-
sonances notables; des choses bonnes en soi, il fait des instruments de ses volontés mauvaises , il les associe au désordre de ses instincts et de ses penchants pervertis.
Sous ce rapport, la terre en ce moment atteste notre pouvoir comme notre zèle, et si tu la voyois d'aussi près que je la vois, je ne doute pas que tes défiances ne fussent au moins très atténuées, que tu ne ressentisses un peu de cette âpre volupté qu'éprouve chacun de nous lorsqu'il est frappé d'une odeur de mort.
Ce n'est pas que je me soucie outre mesure de ceux qu'actuellement je justifie. Je n'aime que moi seul, tu le sais, et si, parmi les autres, il en est à qui je ne saurois refuser une certaine estime, le reste me paroît une assez piètre espèce, pauvres hères tout bouffis d'une brutale et sotte vanité. Je ne les défends donc que sur un point : imbéciles, soit; niais, ridicules, empâtés de bêtise, noyés dans l'ineptie et s'y gonflant d'un stupide contentement d'eux-mêmes, tant que tu voudras; mais traîtres, non.
Moins courts d'esprit , nous aurions plus de peine à les diriger, à les gouverner, et tels qu'ils sont, ils nous servent grandement. Je t'ai déjà dit *
' Egliotesct k Astouïad: X.
quel étoit Tétat présent de la race humaine, et comment, grâce à moi surtout, nous étions parvenus à l'attirer dans la sphère qui nous appartient. Tu ne pourrois contempler sans joie les progrès rapides de la dissolution dans ce vaste corps, où rien maintenant ne concourant à une fin commune, où tous les liens étant rompus, chaque molécule, pour ainsi dire, s'isole et veut vivre uniquement de sa vie propre, absorbant celle des autres, pour se dilater toujours plus. Famille, patrie, humanité, vieux mots qui ont perdu leur prestige et leur sens. À la place des croyances sur lesquelles reposoit toute société réelle entre ces créatures confiées k nos rivaux , j'ai écrit en leur cœur mon dogme suprême : chacun chez soi, chacun pour soi. N'est-ce rien que cela? Gomme le soleil que voilent les nuages, Ormuzd a disparu dans notre ombre. Les hommes aujourd'hui creusent le sol, descendent dans ses entrailles pour y chercher leur Dieu. Ils adorent la matière sous la forme qui pour eux représente toutes les autres. Que leur faut-il? De l'or. Et puis encore? De l'or, et toujours et toujours de l'or. Enviée jusqu'à la fureur, sa possession suscite parmi eux des haines dignes de nous, allume des guerres atroces. Nulle autre pensée, nul autre désir. Honneur, gloire, con-
science, qu est-ce que cela ? combien cela vaut-il? combien cela se paye-t-il?
Il y avoit autrefois des centres appelés nations, où se fondoient les unités partielles; il n'en reste pins que l'apparence, le trompeur simulacre. Les lois, les mœurs , les langues, les traditions, les religions, ont cessé de lier les hommes aux hommes. Nous y avons substitué le trafic : et que fait au trafic tout ce qui jadis constituoit une nation? qu'at-il besoin de ce vain attirail dont les peuples s'affubloient si risiblement? Il a besoin de sécurité, d'où qu'elle lui vienne, d'acheter, de vendre, de grossir ses gains, n'importe à l'aide de qui, ou aux dépens de qui. Voilà sa vraie nationalité : et ce principe , Astouïad , ce principe qui fait de 1 intérêt la seule règle, le seul devoir, qui renverse de fond en comble les maximes des Izeds, vient d'être par mes soins proclamé solennellement.
Que des débris de ces maximes subsistent encore ici et là, je ne le nie pas; mais confinés dans les recoins de quelques têtes opiniâtres, ce ne sont plus elles qui gouvernent le monde. Nous n'y avons pas seulement répandu les nôtres, nous leur avons créé de puissants soutiens, nous avons organisé le mal.
Livrées à elles-mômes, les masses» cédant à une espèce d'instinct natif, retomfceroîent comme na* lurellement dans Tordre que nos efforts ont pour but de troubler , de détruire s'il se peut. C'est pourquoi, mettant à profit l'habitude qu'elles ont de se ranger sous des chefs, qui disposent d'elles selon leurs vues, leurs passions , leurs caprices, qui les rendent, chose curieuse, les instruments et les garants de leur propre servitude, nous nous sommes emparés de ces chefs, ce qui nous donnoit tout le reste. Le pouvoir quelle qu'en soit la forme, qu'il réside en un ou plusieurs, nous appartient aujourd'hui partout; et vraiment je ne vois guère ce que nous pourrions souhaiter de plus.
Ici , une classe dominatrice pousse la nation qu'elle opprime au pillage du globe, étend sur les contrées où elle promène son insatiable cupidité, l'esclavage, la ruine, et mieux que cela, une corruption que je me suis plu à cultiver, communiquant par le contact à tous ceux qu'elle approche, l'incurable ulcère qui la ronge; et, pendant qu'elle consume en un luxe effréné le fruit de ses déprédations, elle pousse du pied la multitude dans une sorte de cloaque, où au lieu du pain qui lui est refusé en échange d'ua labeur toujours plus
écrasant, elle a pour se repaître le bruit des joies fiévreuses de ses maîtres et la fumée de leurs festins.
Là, une apparition gigantesque couvre de son ombre triste et noire des régions silencieuses comme un immense tombeau. Chéri de Savel * et d'Aschmogh % cet être sans nom, de qui les Izeds détournent leurs regards avec horreur, broie sous son pied sanglant des millions de créatures humaines soigneusement abruties, pour que la pensée de relever la tête ne leur vienne même j)as. Un jour, et jamais ce jour ne sortira de ma mémoire, je l'ai vu dévorer un peuple tout vivant.
Ailleurs, Tarik% Boschasp^ et moi, nous avons établi au-dessus d'une société soumise autrefois plus qu'aucune autre a l'influence de nos ennemis, comme un vaste réservoir de corruption et de mensonge. Coulant de là, par une multitude de canaux souterrains, toutes les basses convoitises, telles qu'une sève vénéneuse, ont peu à peu vicié, pourri cette nation presque entière. Amenée par la ruse et la fourberie où nous la voulions conduire,
< Génie de la violence.
• Celui dont la gloire est la cruauté»
* Esprit d'avarice.
♦ Esprit de mensonge.
indifférente à tout ce qui faisoit jadis sa vie , au droit, au devoir, à l'honneur, aux intérêts de l'humanité et aux siens mêmes en tant que nation, déchue volontairement de son antique grandeur, plongée dans la matière, s'y agitant d'un mouvement aveugle sous l'exclusive inspiration de l'égoïsme dont je suis le père, et dont j'ai su, à force d'astuce, constituer la puissance, tu ne pourrois la contempler sans y reconnoître comme une glorieuse empreinte de ton propre génie et du mien, c'est tout dire.
Sur le reste de la terre, la même action, plus ou moins intense, produit de semblables effets, et tu verrois partout dans l'oubli et le mépris universel des lois d'Ormuzd, dans le relâchement complet de tous les ressorts moraux, dans l'isolement des individus et la guerre sourde qui les divise, les symptômes certains d'une irrémédiable dissolution, une sorte de fermentation, de liquéfaction cadavéreuse.
Que tes défiances se calment donc : quelle que soit la sottise, assez apparente, d'un grand nombre des nôtres, leurs ridicules incomparables, leurs gaucheries et leurs inepties, les choses ici vont bien, j'y veille.
BAHMAN' A SCHAHRIVER^
Envoyé, Schahriver, en ce monde des hommes, pour en examiner l'état, je cherche h voir les choses telles qu'elles sont, sans me préoccuper des jugements divers qu'en portent quelquefois les Izeds eux-mêmes, car, dans la Création, tout a plusieurs faces, rien n'est absolu.
Par un effet trop naturel de la foiblesse humaine, les mœurs générales, peu variables au fond, offrent constamment un mélange de vices et de vertus, de bien et de mal, a peu près le même chez tous les peuples, à toutes les époques, les désordres grossiers de la barbarie compensant, à tout pren-
Génie de la bonté du cœur.
Roi équitable.
die, ceux qu'enfante une civilisation plus avancée et plus raffinée.
Je ne veux pas dire qu'en certains temps, lorsqu'une nation approche de sa fin, elle ne descende au-dessous d'elle-même et ne présente un aspect plus sombre, des signes manifestes de la maladie qui la tue. C'est ce qu'on remarque dans ces grandes crises où, les religions ayant parcouru le cycle de leur durée, la société, flottante au hasard, manque passagèrement de base et de principe régulateur. Hors de là, si le niveau des mœurs publiques s'élève à raison du progrès continu de l'intelligence, qu'accompagne celui du sentiment moral, la proportion entre le mal et le bien change fort peu dans les masses. La loi devient de plus en plus parfaite, mais les violations de la loi reconnue ne sont pas moins nombreuses.
Ce n est donc point dans ce genre de désordres inhérents à l'infirmité de la nature humaine, qu'il faut, en observant les sociétés, chercher les symptômes de leur décadence. Mais il est d'autres désordres plus significatifs et aussi plus profonds, bien que d'abord ils ne frappent pas comme une transgression directe de la loi. Tout ce qui relâche les liens delà famille, en affoiblit l'esprit, en altère la constitution, a surtout ce caractère. Je ne parle
pas des théories effrontément brutales, qu'engendrent, dans l'absence de tout principe religieux admis, le délire et la corruption d'une pensée sans règle; ni même, quelle qu'en soit la source, des vices de la législation, contre lesquels quelquefois les mœurs protestent et luttent avec une constance qui honore les peuples. Le divorce exista légalement plusieurs siècles à Rome, avant qu'on y eût vu des exemples de divorce.
L'union naturelle qui forme le mariage se fonde sur des convenances fondées elles-mêmes sur des lois de différents ordres, physiques, morales, auxquelles on ne peut le soustraire sans qu'il ne do vienne, par cela même, quelque chose d'égalemeia funeste et monstrueux.
Or, aujourd'hui, chez certaines nations que consume la fièvre des jouissances, le mariage n'est plus qu'un calcul, un moyen prompt de s'enrichir, une affaire; on s'achète, on se vend; le penchant, 1 affection, l'amour pur et saint, le rapport des âmes, étrangers aux motifs qui déterminent le choix, n'entrent pour rien dans cet engagement auguste et mystérieux, transformé en un marché infâme.
Qu'un homme décrépit d'âge, usé de débauche, dépourvu de tout ce qui attire, je ne dis pas la Icii-
dresse, mais le respect, l'estime même, possède une grande fortune, acquise bien ou mal, n'importe, il n'aura pas besoin de solliciter un père, une mère avide, pour consommer une sacrilège profanation; de jeunes fdles ornées de tous les charmes et de toutes les grâces, dans la fraîcheur de Tadolescence, dans la plénitude de la vie, se disputeront le cadavre. L'une d'elles, à force de ruses et de faussetés, s'en empare enfin, et, quelle que soit la dérision des serments prononcés tout haut, l'on s'en va se promettre tacitement à l'autel, d'un côté, de lâches complaisances, ou une jalouse et dure tyrannie, et de Tautre, l'adultère.
Tu comprends ce que peuvent être, avec de pareilles mœurs, les relations intimes, la concorde, la confiance mutuelle, l'autorité du père et la révérence des enfants. Là même oii des unions plus conformes au lien du mariage et à ses saintes lois ont éloigné de leurs yeux ces indignes scandales, ils ne supportent qu'avec regret le poids de la plus douce, de la plus légère dépendance. Le toit qui abrita leurs premières années leur est comme une sorte de prison. Chacun d'eux, impatient de toute gêne, des simples déférences commandées par la bienséance et par l'opinion , s'en affranchit dès qu'il le peut, cherchant au dehors une vie plus li-
bre. La famille se dissout. Séparés de demeure, d'intérêts, conservant à peine, pour unique lien, le souvenir toujours plus indifférent d'une commune origine, ses membres dispersés deviennent étrangers l'un à l'autre; et la tige, nue maintenant, d'oii ils se détachèrent, blanchie par l'hiver, battue de ses froides brises, se dessèche tristement dans la solitude.
Toutes les fois qu'après un âge de splendeur et de force, la loi fatale du temps marque le terme d'une société, ce fait se reproduit, quel que soit d'ailleurs le principe de civilisation qui ait présidé à sa naissance et à son développement. Quand la famille se décompose, le mal est à la racine, et la mort menaçante. Un autre signe se joint à celui-là, le mépris de la vieillesse. Il y a dans la vieillesse une grandeur morale, que ne sauroit reconnoître ni sentir un peuple matérialiste. Des organes délabrés, il n'y voit, n'y peut voir que cela. Autrefois elle représentoit la sagesse, l'expérience, les vertus transmises et fidèlement gardées, le devoir accompli; autrefois elle étoit un véritabre sacerdoce. Objet sacré de l'affection des siens et du respect de tous, le vieillard recueilloit, près de la tombe, le fruit d'une vie dont il n'eut jamais à rougir. Il s'honoroit de ses cheveux blancs, se paroit de ses
rides : les traces des ans étoîent comme les insignes de sa dignité. On se pressoit autom^ de lui, on se taisoit pour entendre les paroles qui sortoient de sa bouche, pour écouter cette voix solennelle du passé. Mais qu'importe le passé et ses enseignements à ceux qui, ne croyant qu'à eux-mêmes et y renfermant tout, n'ont de souci que du présent et des jouissances qu'il donne? Un vieillard pour eux, qu'est-ce? Une ruine dont l'aspect importune; •quelque chose qui déjà appartient à la fosse, qui attriste, dégoûte et qu'on fuit. Le vieillard, à son tour, pour ressaisir ce qui lui échappe, ce qui seul, à ses yeux aussi, avoit un prix réel, essaye de dompter k temps même, prolonge dans la caducité les prétentions de la jeunesse, en affecte les dehors, se dégradant par le ridicule au-dessous même du mépris dont l'inexorable stupidité de la foule enveloppe tout ce qui n'est pas du pur domaine des sens.
Ce genre de désordres, qui renverse les premières lois de la nature humaine, antérieures à toute forme particulière de société, attaque directement les conditions de l'existence même : car l'homme ne subsiste que par la famille et dans l'état de famille. A moins donc qu'elle ne renaisse, qu'elle ne se reconstitue sur ses bases éternelles, nulle espé-
rance pour les nations que précipite au sein du chaos un effrayant esprit de vertige î il ne leur reste qu*à mourir.
ZARETCH ' A AROUMAN \
Je t'ai dit, Akouman, que, dans sa rare imaginative, l'espèce humaine avoit récemment inventé un système de gouvernement des plus curieux et fort en vogue, car elle aime le nouveau.
Lasse du pouvoir d'un seul, du pouvoir de plusieurs et du pouvoir de tous, de tous, moins le vrai peuple pourtant, prolétaires, serfs, esclaves, il arriva qu'un jour elle se trouva frappée d'une illumination soudaine.
Chacun de ces pouvoirs, pensoit-eJle, est mauvais en soi, cela est clair, une longue expérience ne me l'a que trop appris. Mais que faire? Quel re-
Qui gâte le bien.
Qui est tout inutilité.
mède? Comment sortir de là? Car encoi^ faut-il bien mi pouvoir, quel qu'il soit. Ah! que je suis bête! Mettons-les tous ensemble, ce sera pour le coup un pouvoir parfait, il n'y manquera rien, les vices disparoîtront corrigés Tun par l'autre, il ne restera que les avantages. C'est cela, c'est cela. Et qu'il m'ait fallu tant de siècles pour m'en aviser! Ah! que j'étois bête!
Toute heureuse d'avoir eu, quoique un peu tard, une fois de resï)rit, la voilà donc à l'œuvre. Elle arrange de son mieux sa trinité de pouvoirs. Elle manipule, elle amalgame en un tout magnifique, royauté, aristocratie, démocratie, investies chacune d'un droit pareil et d'une puissance indépendante. Cela ftiit, elle leur dit : Vous m'êtes toutes trois également chères, toutes trois vous aurez votre volonté également, complettement souveraine, c'est-à-dire que chacune pourra tout ce qu'elle voudra, c'est-à-dire, pour me faire mieux entendre encore, ne pourra rien, absolument rien, à moins toutefois que, par hasard, les deux autres ne veuillent aussi ce qu'elle veut. De la sorte , vous serez trois et ne serez qu'un ; c'est la trinité, c'est le mystère.
Tout acte de gouvernement exigeant ainsi le concours de ces trois pouvoirs, il reste à deviner
comment de Tantagonisme des positions, des prétentions et des intérêts, naîtra Tunité de volonté. Les habiles disent : On transigera. Fort bien; chacun se relâchera, cédera quelque chose, afin d'obtenir quelque chose : d'où ce résultat, que, par transaction , la loi qui devoit être la volonté de tous, ne sera la volonté de personne. Aurois-tu jamais rien imaginé de mieux?
Je parlois tout à Theure de Tantagonisme des intérêts, qui pousse chaque pouvoir en des directions opposées. Distinguons cependant.
Tu n'as point oublié qu'au-dessous des trois pouvoirs et de ce qu'ils représentent, il existe une nombreuse multitude à laquelle on a réservé pour sa part le droit d'obéir, le droit de payer, le droit de travailler et de suer, et de peiner, au profit des classes gouvernantes.
Toutes les fois donc qu'il s'agira de grossir ce profit, de préserver de toute atteinte une organisation si utile, de perpétuer un si bel ordre, il régnera entre les pouvoirs le plus touchant accord, et les trois volontés n'en feront réellement qu'une. Mais, sitôt qu'on en vient au partage, adieu cet accord, adieu l'harmonie de la machine ; ces ressorts si doux, si onctueux, commencent à crier. Ah !
quelle musique! et que ne l'as-tu, Akouman, entendue comme moi !
Jaloux l'un de l'autre, tendant à s'absorber l'un l'autre, continuellement en guerre soit ouverte, soit latente, le plus fort enfin dévore les plus foibles, manière foute simple et toute naturelle de mettre un terme aux défiances respectives et aux mutuelles inimitiés. Les peuples alors sont avertis que cette révolution nécessaire et sainte s'est faite uniquement pour leur bien, sans aucun autre but, aucune autre intention, pour les sauver, pauvres petits, de l'oppression que les vaincus faisoient déloyalement et méchamment peser sur eux. Il est bien juste qu'un service aussi éminent soit reconnu, et on les aide, par de bonnes lois, bien méditées, bien libellées, bien appuyées par la persuasive intervention de la gent qui juge , emprisonne, et de la gent qui tue, à le reconnoître généreusement. Vive la liberté!
Un autre moyen, plus sûr peut-être, parce qu'il n'ébranle rien violemment et laisse subsister l'apparence des institutions établies, est la corruption. Un pouvoir en achète deux autres, et, de ses concurrents qu'ils étoient, en fait ses instruments, d'autant plus précieux qu'ils le déchargent, pour un temps du moins, de la responsabilité de ses ac-
tes. Mais il faut pour cela qu'il ait dans ses mains radministration des affaires et le maniement des deniers publics. N'est donc pas corrupteur qui veut. Pour corrompu , c'est autre chose ; le bon vouloir suffit, et il manque rarement. C'est une justice à rendre aux représentants comme aux représentés, et si tu doutes de mon témoignage, interroge Eghetesch *, il n'est pas suspect,
A travers l'épaisse couche des agents du pouvoir et des privilégiés politiques, la corruption s'infiltre dans la nation entière; elle boit le mal, comme en été la terre boit la pluie. La richesse est le but exclusif où Ton tend, et pour y arriver, nul moyen qui ne soit bon. Ils la poursuivent dans toutes les voies avec un désir forcené. Mais, pour notre plus grand amusement, nous avons arrangé les choses de manière que, pour récompense d'un zèle si actif, si intelligent, d'une passion si noble, ils recueillent tous la servitude, et le plus grand nombre la misère, une misère telle souvent que le monde n'en vit jamais qu'on y puisse comparer.
Finalement , quant aux trois pouvoirs qui le constituent, disent-ils, leur gouvernement n'est
' Génie de la corruption du cœur.
qu'une pure fiction, un sot mensonge, une plus dure tyraiîTiie voilée par des mots, un expédient fiscal, une machine à pressurer le peuple qu'on dépouille d'une main, qu'on empoisonne de l'autre, et qui se laisse faire avec une docilité, une mansuétude bien digne assurément de cette race imbécile.
Je ne sache, Akouman, aucune invention que je fusse plus disposé à envier, que celle de ce système devant lequel les nations maintenant se prosternent à deux genoux, les mains jointes, avec une dévote admiration. J'y trouve tout ce qui peut me plaire ; il satisfait en moi et le penchant que nous tenons tous de notre nature commune^ et mon humeur particulière. Quoi de mieux?
Qu'on me donne un peuple neuf, plein de vie, de sève, et, en moins d'un siècle de bonne et active pratique de ce gouvernement pondéré, comme ils le nomment si plaisamment, je me charge d'en faire un peuple pourri. Mais la bêtise, mais la sottise, mais l'ineffable extravagance de cette absurdité colossale, est ce qui me charme par-dessus tout.
J'ai déjà touché ce point, revenons-y encore, car le sujet est inépuisable.
Çà, braves gens, parlez, expliquez-vous. J'aime
à vous entendre, cela m'amuse toujours. Vous vous êtes ennuyés, et je le conçois sans peine, de vos vieilles formes de société. Votre cervelle s'est mise en travail pour en chercher quelque autre : voyons, qu'avez-vous imaginé?
— Oh! pour cela, la plus ingénieuse, la plus fine , la plus subtile chose du monde. Nous n'y mettons point de vanité, il convient d'être modeste, mais vous serez surpris. Individu ou corps, il n'y avoit autrefois, en définitive, qu'une volonté, une seule, qui commandât et fit la loi. De là le mal. Une seule volonté ! nous l'avons divisée en trois, afin que chacun en eût sa part. N'est-ce pas la une idée? N'en est-ce pas là une?
— Une idée, vraiment, comme on n'enaguères.
— Quand nous disions que vous seriez surpris !
— Pas tant, pas tant, rien ne me surprend de vous. Mais continuons. Qui se ressemble, s'assemble; en supposant donc que la société se groupe tout entière autour de trois centres, chacun de ces centres aura un tiers de volonté?
— Un tiers, ni plus ni moins. Autrement que deviendroit l'égalité? On retomberait dans l'une des vieilles formes.
— Et ces trois tiers de volonté constitueront trois pouvoirs distincts?
— Justement, vous y êtes.
— J'aime cette manière de vouloir à trois , elle est nouvelle, elle est singulière. Mais, bonnes gens, dites-moi, qu'en résultera-t-il?
— L'équilibre entre les trois pouvoirs; Téquilibre, remarquez bien, l'équilibre.
— Vous tenez donc beaucoup à l'équilibre?
— Si nous y tenons !
— L'équilibre est sans doute quelque chose de superbe; mais...
— Ah î léquilibre î
— Rien de si beau, je l'avoue, de si désirable, de si admirable ; cependant.. ,
— L'équilibre !
II est vrai, cela dit tout. L'équilibre ! gardez-le, mes amis, si vous pouvez, ce sera sagement fait. Toutefois vos trois pouvoirs si bien équilibrés, que feront-ils? L'équilibre, si je ne me trompe, c'est le repos. L'action commence à l'instant même où l'équilibre cesse, à cet instant seul. Votre gouvernement ne gouvernera donc qu'en violant, par cela même, sa loi fondamentale, en se détruisant lui-même en tant que conforme au droit. Vivant, ne lui demandez rien, n'en attendez rien ; il faut, pour agir, que d'abord il meure, pour fonctionner, qu'il se détraque. Cela ne laisse pas de me peiner
un peu; mais, comme vous l'observez si profondément, l'équilibre !
Encore une question. Pour caractériser votre gouvernement, le distinguer des autres, vous l'appelez représentatif. Qui représente-til? et de qui émane-t-il?
— Ce qu'il représente? Eh mais, l'universalité de la nation. D'où il émane? Du peuple, en qui réside la souveraineté inamissible , imprescriptible.
— J'en suis vraiment fort aise. Ainsi les trois pouvoirs émanent du peuple, et ils le représentent. Ainsi tout le peuple concourt au choix de ses représentants.
— Non pas, non pas. Comme vous y allez! Tout le peuple choisir ses représentants ! nous n'avons garde. Il est souverain; quant à cela, c'est vrai; mais nous lui épargnons la fatigue d'user de sa souveraineté. Entre nous; d'ailleurs, s€s lumières sont si courtes! Nous reconnaissons hautement son droit ; on ne dira pas que nous le contestions ; il est écrit en tête de nos chartes. Pour ce qui est de l'exercice de ce droit fondamental, inaliénable, nous le restreignons à certaines classes plus éclairées, et qui le prouvent, car, pour en faire partie, il faut prouver arithmétiquement sa supério-
rite intellectuelle et morale aussi, évalaoe en francs et centimes, système décimal, et duement attestée par le percepteur des contributions.
— Mesure prudente et que je loue fort. De sorte donc que le peuple, source de tous les pouvoirs, n*a aucune action dans rétablissement ni sur la direction de ces pouvoirs qui émanent de lui, qui n'ont d'autorité que celle qu'ils tiennent de lui; de sorte qu'il possède la souveraineté que d'autres exercent sans son aveu, en vertu de leur volonté propre, quelle que puisse être la sienne; de sorte qu'il est tout, en ce sens qu'il n'est rien.
— Ce que c'est que de saisir les choses ! D'autres s'y seroient embrouillés; nous nous y embrouillons parfois nous-mêmes, quoique très en règle avec le fisc, quoique très officiellement enregistrés, par noms et surnoms, sur le tableau des hommes d'esprit.
— Et à bon droit, braves gens, je vous le jure. Sincèrement, Akouman, n'es-tu pas ravi de cette
incomparable espèce?
DAUMAN' A AMERDÂD^
CVst, Amerdad, un étrange spectacle et profondément triste, que celui des vieilles civilisations s'écroulant toutes ensemble. Plusieurs fois le passé offrit Texemple de catastrophes semblables, mais parlielles, mais restreintes à une portion du genre humain. Une religion mouroit, et avec elle le système social qu'elle avoit engendré, dont elle étoit le principe de vie, l'àme pour ainsi dire. En dehors de cette sphère, à la vérité toujours plus large à mesure que l'humanité avançoit dans ses voies, rien ne cliangeoit. Les sociétés soumises à des lois
' Qui bénit ^e peuple.
* Qui iioiiuerimmorlalité.
différentes, demeuroient étrangères à la révolution qui détruisoit, à côté d'elles, un ordre usé, et recouvroit de ses débris le germe d*un ordre plus parfait, comme le soc, en ouvrant et déchirant la terre, recouvre le grain qui donnera en son temps la moisson nouvelle.
Aujourd'hui le même phénomène se manifeste simultanément sur la surface entière du globe. Les peuples épuisés, haletants, ne sentent plus en eux le souffle interne qui les animoit. Ils ne croient plus aux dogmes dont se nourrissoit leur intelligence, à la règle traditionnelle de leurs pensées et de leurs actes. Séparés ainsi de leurs ancêtres, les hommes ne le sont pas moins de leurs fils, à qui, dans leur effrayante indigence, ils n'auront rien à léguer, rien de ce qui unit ce qui est à ce qui fut et ce qui sera, aucunes croyances, aucunes lois certaines, aucun héritage moral.
Dès lors, au milieu des ruines que chaque jour entasse, chacun renfermé dans Texistence que borne la durée du corps, y rapporte tout, se prend à la matière, s'y cramponne, sans autre but de son activité que Taccroissement des jouissances sensuelles ou le développement de la richesse, n'aspirant qu'à sa possession, et ne connaissant pas d'autre bien*
Tournant de ce côté tous ses désirs, toutes ses recherches, toutes ses forces, l'homme agrandit incessamment la puissance qu'il exerce sur le monde inférieur. Il contraint la nature d'obéir à ses volontés, il modifie toujours davantage les conditions du temps et de l'espace, et en abrégeant indéfiniment les distances par la vitesse, tend à se rendre présent à la fois presque en tous lieux : travail sans repos, que lui impose une convoitise jamais satisfaite, qui l'emporte, aveugle et pantelant, dans un cercle fatal, comme la poussière roulée par un tourbillon.
Il subit donc ainsi la peine de son volontaire abaissement moral. Sa cupidité lui est un rude maître; elle le condamne à des fotigues, à des douleurs inénarrables dont le terme fuit sans cesse; destructrice du droit, destructrice du devoir, elle change en esclavage et en tyrannie les relations de dévouement, d'amour mutuel, qui devroient, au sein de la famille universelle, unir les frères aux frères; elle précipite les peuples sur les peuples; elle livre le monde à la ruse qui trompe et à la violence qui dévaste.
Reconnoît-on là les pensées d'Ormuzd, ses desseins , la conduite de sa Providence sur l'œuvre qu'il n'a créée que pour qu'elle fût, au dehors de
lui> une image, une ombre de son être, l'expression de ses lois internes, un reflet du Vrai et du Bien qui sont en lui, et qui sont lui-même?
S'il m'est permis de chercher à comprendre, autant que le peut un être fini, ses saints décrets, je vois d'abord l'éternelle Justice faisant sortir du mal le châtiment du mal, et les coupables euxmêmes, ardents exécuteurs de la sentence prononcée contre eux, obéissant à l'arrêt suprême en croyant n'obéir qu'à la passion qui les enivre, s'en^ foncer dans le supplice à mesure qu'ils s'enfoncent dans le crime : car la souffrance, déjà si profonde, va croissant de jour en jour avec le désordre.
Mais le désordre même, inévitable conséquence de la nature de l'homme à la fois libre et foible, servira d'une certaine manière au progrès futur ^(^ l'humanité, auquel il se lie dans les divines prévisions d'Ormuzd.
Pour que le genre humain devienne ce qu'il doit être, pour qu'il se constitue dans l'unité vers laquelle il tend, il fallait avant tout qu'en ce qu'ils ont d'inconciliable et de contradictoire , les systèmes religieux qui le divisent s'éteignissent, et qu'ils s'éteignissent tous ensemble, afin que, tous ensemble aussi, les peuples se trouvassent prépa-
rés à recevoir une doctrine commune. II falloit en même temps, pour que cette doctrine pût être acceptée de tous, qu'elle correspondît au génie particulier de chacun, qu'en un mot elle fût le produit dé la pensée universelle : d'où la nécessité rigoureuse d'une période intermédiaire entre le passé et l'avenir religieux, le passé et l'avenir social des peuples.
Privés de leurs anciennes croyances d'où dérivoient leurs institutions, ils se détachent dès lors forcément de tout ce qui constituoit leur vie précédente; et comme rien encore ne remplace ces institutions, ces croyances, qui unissoient les uns aux autres les membres de ces vastes corps, ils ne sont et ne peuvent être désormais qu'un informe assemblage d'individus sans aucun lien.
De là l'égoïsme général et cette fureur de jouir qui saisit nécessairement l'homme, lorsque, cessant d'être soulevé au-dessus de la boue de la terre par la foi qui lui montre ailleurs le terme de ses destinées, il y retombe de tout son poids, et perd, avec le sentiment de son origine et de sa fin, celui de ses devoirs ou de ses lois véritables. Alors il se fait en lui comme un mélange extraordinaire de ce que sa nature a de plus grand et de ce qu'elle a de plus infirme. Par un opiniâtre labeur, il a élargi
le cercle de son expérience, il a successivement acquis une connoissance plus étendue des phénomènes et de leurs lois immédiates, il a développé sa puissance en développant la science, et cette puissance il ne remploie qu'à ruiner ce qui partout subsiste encore de Tordre antique, a fournir une pâture plus abondante à ses grossiers désirs, à multiplier la richesse, que chacun ensuite, individuellement, s'efforce d'attirer à soi, d'accumuler à son profit, dussent tous les autres expirer près de lui dans les angoisses de la pauvreté et dans les tortures de la faim.
C'est là, certes, un état étrangement désordonné, une hideuse dépravation de l'homme descendu audessous de sa nature, qui fait de lui un être social. Cependant portons nos regards au-delà du présent, pénétrons dans les siècles où de nouvelles générations auront succédé à cette génération malade; peut-être y découvrirons-nous la raison cachée, la raison divine des désordres que nous déplorons; peut-être reconnoîtrons-nous qu'au sein même du mal qu'on ne peut nier, repose, inerte encore, une semence de bien merveilleusement féconde.
Frappé comme moi, comme tous les Izeds, de ce mal lamentable, Bahman a reçu de celui qui donne la science et la lumière des enseignements
qui Font rassuré*. Il conçoit à cette heure comment, de l'insatiable cupidité, de Tardeur de produire et de jouir, qui plonge actuellement dans la servitude et dans la misère une si nombreuse portion de la famille humaine, naîtra le moyen même par lequel un jour s'accomplira son affranchissement; il conçoit comment le prodigieux travail, l'activité pénale qui tend par toutes les voies à la création de la richesse, a pour but final et providentiel la formation du trésor commun, qui servira plus tard à payer le rachat du pauvre et la rançon de l'esclave.
En considérant les mêmes faits sous un autre aspect, la nature subjuguée, les obstacles qu'elle opposoit aux communications des peuples, disparoissant partout devant le progrès de la science; ces mêmes peuples qu'agitent, il est vrai, des passions avides, effrénées, en contact maintenant sur tous les points du globe, se croisant, se mêlant par les voyages, le commerce, la guerre, travaillant de concert, souvent à leur insu et comme poussés par une inspiration divine, à démolir les derniers restes du passé, ce qui les séparoit irrévocablemeiit, se modifiant l'un l'autre dans leurs croyan-
' A5chesching a Bahiuan ; XVIil.
ces, leurs idées, leurs lois, leurs habitudes, leurs mœurs, leurs langues; reffusion de la pensée presque aussi rapide que celle de la lumière, par Timprimerie et par la vapeur, plus rapide même bientôt, grâce à un mobile dont la vitesse inouïe n'a aucuns rapports appréciables avec les fractions déterminées du temps : qui, sous le voile passager de destructions inévitables, ne verroit dans ce mouvement universel et mystérieux une condition du renouvellement auquel aspire l'humanité, une évidente préparation de la grande unité future?
Comment se formeroit-elle , si les principes de division , qu engendre la diversité des systèmes religieux, d'où naît celle des systèmes sociaux, n'étoient pas d'abord abolis, abolis indirectement, par une sorte d'action négative, qui , n'attaquant en aucune manière l'intime liberté de la conscience, ne provoque point non plus 1 indomptable résistance que toujours elle oppose au prosélytisme dogmatique et intolérant?
Comment cette abolition nécessaire s'opéreroitelle sans une réciproque pénétration des peuples , forcés ainsi à des comparaisons qui atténuent leurs préjugés, redressent kurs erreurs, et à des échanges de tous ordres?
Commuent les peuples se toucheroient-ils d'un
bout de la terre à l'autre , si la science n'avoit renversé les barrières, longtemps insurmontables , que la nature élevoit entre eux? si, sous ce rapport et tant d'autres , leur état étoit celui des nations même les plus avancées, il y a peu de siècles encore?
Comment se cbercheroient-ils à de si énormes distances , comment s'exposeroient-ils aux dangers, aux fatigues de ces immenses pérégrinations, comment vaincroient-ils l'inertie qui les fixe sur le sol natal, sans un puissant motif, une impulsion irrésistible?
Et cette impulsion, que peut-elle être?
Le zèle des croyances? nouvelle cause de séparation, d'inimitiés farouches, de haines immortelles. Ce zèle, d'ailleurs, n'existe plus, et s'il existoit , loin d'amener la fusion qu'opérera seule une foi commune, il perpétueroit l'antagonisme des anciennes religions, radicalement incompatibles avec toute espèce d'unité , et qui ne meurent que parce qu'aucune d'elles ne sauroit satisfaire les besoins de la société et la raison humaine, à l'époque présente.
Il ne reste donc que l'intérêt, la passion du gain, qui puisse aujourd'hui rapprocher les peuples , établir entre eux des relations actives et sorte-
nues; et soit pacifiques, soit hostiles, ces relations ont toutes pour effet, non certes de les unir par un lien véritable , mais , au contraire , de consommer la dissolution des liens existants, des opinions, des coutumes , des maximes transmises , des antiques formes du gouvernement. Ce que la conquête épargne, le doute le mine insensiblement : ce que le doute laisseroit debout, la conquête le renverse.
Ainsi l'abjecte cupidité, si funeste dans ses conséquences immédiates, celte aveugle et brutale domination des sens , ce règne de la matière substitué au règne de Tesprit, cet ébranlement simultané de toutes les bases de Tordre réel, cette extinction presque absolue de tous les sentiments , de tous les instincts élevés de l'homme , tout ce qui semble présager une ruine irréparable , dirigé à une fm directement contraire par l'influence des lois universelles de la Création , concourra providentiellement à la régénération sociale, à la formation de l'unité dans laquelle , selon les desseins d'Ormuzd, le genre humain doit progressivement se constituer.
Ce n'est pas que toutes les nations soient, pro chainement du moins, appelées à ne faire qu'une seule nation , que toutes les fractions de la famille
humaine, soumises à des institutions pareilles de tout point , doivent s'organiser sous un même pouvoir. Le tem|:s où sera possible une si complèto union, se dérobe aux regards dans un obscur lointain. Mais les nations diverses , liées par des croyances uniformes quant au fond , d'accord sur le droit, sur le devoir, ayant dès lors le même principe de civilisation, au lieu de se repousser , devenues vraiment sœurs, marcheront de concert vers un but commun, le but étemel assigné divinemenl à l'homme, comme à tous les êtres.
Plus donc on embrasse dans son ensemble ce que les phases de la durée manifestent successivement, plus on admire la suprême Sagesse , qui , ne pouvant prévenir les désordres inhéren's à l'état d'une créature imparfaite et libre sans détruire sa liberté même , sait faire du mal inévitable un élément du bien. Ainsi , dans certaines plantes, la sève vénéneuse , peu à peu transformée par une vertu secrète, devient l'aliment qui nourrit.
TARIR' A IJOSCHASP^
Je me suis souvent dit, Boschasp, que tu devois, à cette époque glorieuse pour les Darvaiids , être content de toi et de ceux que tu te plais à guider dans les voies obliques où tout est illusion , et la lumière et les ténèbres, où se croisent, en mille sens divers , au sein des ombres , des rayons fantastiques, semblables aux lueurs errantes qui s'échappent des marais, ou glissent sur les cimetières. Tu as merveilleusement travaillé la parole humaine. Elle est , grâces à toi , devenue le reflet rrompeur de la pensée , sa fausse image , le louche symbole de ce qui n'est pas. C'est un beau succès.
Esprit d'avarice.
Esprit de mensonge.
IGO
Opposé h notre iialure , le vrai nous blesse , nous voudrions le délruire; mais comment? Ne le pouvant , ni toi ni nul autre , tu as , par un trait de génie , imaginé mieux , tu en as fait le jouet de cette idiote créature, que chacun de nous, suivant son caprice , façonne si grotesquement. Je me figure l'étonnement, la stupeur comique des Izeds à Faspect , flatteur pour leurs soins, de celte brillante progéniture d'Ormuzd , ainsi parée de nos dons; je ris de leur dépit, de leurs larmoyantes cantilènes , de leur confusion , de leur embarras , au milieu de ce complet sens-dessus-dessous. Reines du monde, les chimères volages étalent aux yeux éblouis leurs robes chatoyantes. Hommes et choses, rien qui soit ce qu'il paroît être. La langue farde et déguise , elle détourne de ce qu'elle feint de montrer. Ce qu'on voit , ce n'est pas la réalité , mais son masque. Qu'est-ce aujourd'hui que les religions? Mensonge. Qu'est-que la justice, les lois, la politique? Mensonge. Tous mentent, prêtres, rois , grands, petits. Je les trouve même prodigues en ce genre; ils pourroient atteindre leurs fins à moins de frais. Le luxe me choque toujours.
Pendant que tu t'acquittois si heureusement de les fonctions, tu penses bien que, de mon côté, je
n'ai pas négligé les miennes. II sied mal de se louer; cependant je puis, je crois, m'applaudir aussi de mon œuvre. J'avoîs observé que la loi d'Ormuzd tendoit principalement à deux choses : a élever l'homme au-dessus des sens, à le détacher delà matière , pour le transporter en je ne sais quelles régions où resplendit, loin de nous, ce que les Amschaspands , dans leur langage enflé et guindé, appellent le Vrai , le Bien , le Beau : h l'unir étroitement à ses semblables , par une constante disposition à s'oublier soi-même, à subordonner ses. intérêts propres à l'intérêt de tous , à vivre enfin d'abnégation, de dévouement, de sacrifice.
Sur cela, qu'ai-je fait? Je me suis insinué dans les cœurs, y jetant d'abord le doute. Qu'est-ce, disois-je, que ce Vrai, ce Bien, ce Beau, invisible, impalpable, que l'on vous vante artificieusement? Où le chercher? où le trouver? On vous leurre avec de grands mots, on vous parle d'esprit: aucun de vous sait-il ce que c'est? Pure bêtise, piège tendu à votre innocence. Demandez plutôt aux savants: ils s'y connoissent ceux-là. Or, après avoir pénétré, sondé, fureté partout et en euxmêmes, ils ont doctement prononcé cette sentence
souveraine: Sur notre honneur et notre cons-
cience, non, il n'y a point d'esprit. Désabusezvous donc des sottes rêveries dont on vous berce. Le corps, le corps, on n'est sûr que de lui.
Là-dessus, oreilles de se dresser, bouches de s'ouvrir et de s'écrier sur tous les tons et dans tous les modes : Le corps ! le corps ! Vraiment, ils nous la donnoient belle, les rusés, avec leur esprit. Nous croirions à l'esprit, nous y croirions, nous ! A d'autres, à d'autres !
Ce point gagné, Boschasp, le reste est venu de soi-même. Pensées, affections, désirs, tout désormais se rapportant au corps, ayant le corps pour terme, les instincts infinis qu'Ormuzd, je ne sais ni pourquoi ni comment, a mis dans cette bizarre créature, se mêlant, se confondant avec ses convoitises, elle s'est persuadé satisfaire ceux-là en assouvissant celles-ci. Il faut la voir se ruer sur ce que les sens appètent, se plonger au sein de la matière , la saisir , la serrer dans ses frénétiques étreintes, et, après des travaux, des fatigues, des souffrances inouïes, reconnoître qu'elle n'a embrassé qu'une ombre, se sentir aussi pauvre, aussi vide qu'auparavant, et, toujours dupe des mêmes illusions, se condamner, de rechef aux mêmes souffrances, aux mêmes fatigues, àux.mêmes travaux, qui ne sauroient produire que le même
fruit. Est-ce la , pour les enfants d'Ahriman, un triomp' ;e? Et à qui est-il dû principalement, si ce n'est à moi?
Il ne m'a pas suffi, j'ai voulu encore, attaquant le devoir dans sa source, le dévouement mutuel, la loi qui ordonne de s'oublier soi-même pour autrui, ruiner par sa base la société à laquelle président les Izeds , et tout ensemble créer pour la niaise espèce qu'ils protègent un supplice nouveau, et un supplice ridicule.
Pour cela, j'ai joint à la passion effrénée d'acquérir, la crainte, qu'elle implique d'ailleurs, de voir diminuer la possession acquise ; j'ai concentré dans cette possession nue, aride, c/.érile, tous les désirs, toutes les convoitises, de manière que le possesseur, renonçant à en jouir pour les conserver, se privant de tout pour l'accroître, se constituât lui-même, au milieu de ses richesses, dans un état de misère telle qu'on n'en pût imaginer de plus profonde.
Il est vrai qu'en cela les nôtres quelquefois contrarient mon action, en bornent les effets. Je ne m'en plains pas, ils ont leurs motifs, des motifs respectables. Le mal a plus d'une forme, et chacune doit être reproduite. Mais si, de ce côté, je n'obtiens qu'un succès imrtie], si beaucoup prodi-
giieiit, au gré de leurs rêves et de leurs espérances creuses, ce que plusieurs entassent si follement, j'éteins également en chacun d'eux la pitié secourable, la sympathie, l'amour fraternel. Je les endurcis au spectacle des souffrances humaines ; je fais plus, je leur inspire la pensée héroïque de spéculer sur ces souffrances mêmes. Regarde-les, Boschasp, tu liras sur leur front : Ennemis ! Pas un qui n'envie la part des autres dans les biens destinés à tous, pas un qui ne voulût l'attirer, l'absorber, se la rendre exclusivement propre, pas un qui, plein de soi, ne compte pour rien tout le reste.
Ce sont là, ce me semble , des résultats assez positifs. Amener l'homme à descendre volontairement des hautes régions où le fîxoit sa nature, dans les abymes du monde inférieur, pour y chercher, avec une ardeur aveugle, ce qui n'y est pas ; à se torturer lui-même, à combattre opiniâtrement le principe de sa vie , en rompant les liens nécessaires qui l'unissoient à ses semblables, en faisant le vide autour de lui : qui pourroit , parmi les Darvands, s'enorgueillir d'une plus belle victoire?
Fort bien, dira-t-on peut-être, mais le vaincu n'est qu'un sot. — Oh! pour cela, j'en conviens.
BAHMAN* A ASCHESCHING».
Immortel Saint, toi qui contemples perpétuellement le vrai dans son principe vivant, infini, éternel, quelle pitié tu ressentirois, si, abaissant tes regards sur ce point de l'univers , tu voyois avec combien de peine Têtre à qui Ormuzd Ta donné pour demeure , s'élève vers la source indéfectible de la lumière, par quelles voies laborieuses, par quelles phases obscures il doit passer pour y parvenir.
Tourmenté du besoin de connoître , l'homme, des l'origine, pénétrant au delà des simples phé-
' Génie de la bonté du cœur,
' Qui donne la science et la lumière.
nomènes, s'est efforcé de comprendre, de remonter des effets aux causes, et de cause en cause, h la Cause première, de concevoir les lois générales du monde et ses propres lois. C'étoit une conséquence nécessaire de sa liberté, car comment pourroit-il obéir librement à des lois inconnues de lui? Et d'ailleurs, naissant perfectible, puisqu'il naît intelligent, il falloit que continuellement il avançât dans la connoissance, indispensable moyen du progrès, et le progrès même dans celle de ses branches à laquelle se rattachent toutes les autres.
Instituteurs des peuples dont ils résumoient la vie intellectuelle et morale, de puissants génies fondèrent, à mesure que se développoit l'humanité, des systèmes sociaux, à la formation desquels concoururent deux éléments inséparables à ces premières époques , la religion et la science. En effet, tout alors émanoit du sanctuaire et y revêtoit une forme sacrée. La terre, jeune encore, tressailloitau contact du souffle divin. Les hommes, plongés dans la nature, y sentoient partout l'action immédiate de l'énergie créatrice, l'esprit insaisissable qui, sous leur enveloppe corporelle, anime les êtres et féconde la matière inerte.
Toutefois ces lumières primitives étoient mêlées de grandes ténèbres, d'où sortirent de grands éga-
rements. Ils amenèrent peu à peu h mort des sociétés dans lesquelles ils se produisirent. Le dogme perdit son autorité, on cessa d'y croire. Aux religions du passé succédèrent d'autres religions moins imparfaites, plus en harmonie avec le développement, qui ne s'arrête jamais, de Tintelligence et de la science; et ces religions diverses , unes par leur racine, quelque opposition qui les séparât, marquoient seulement, dans le cours des âges, les différents degrés de ce développement même.
Toutes n'ont point eu la même durée , parce qu'à raison de causes très-complexes, le progrès ne s'accomplit point en tous lieux uniformément. Aujourd'hui, sous ce rapport, le genre humain se groupe autour de quatre centres principaux. Quatre systèmes religieux avoient enfanté autant de civilisations à beaucoup d'égards dissemblables. Chacune d'elles a eu sa période plus ou moins longue de force et de gloire. Maintenant toutes déclinent, toutes penchent à la fois vers une ruine prochaine, et déjà, pour plusieurs, presque consommée: spectacle plein de graves instructions et qui tient les Ize;'s eux-mêmes, en quelque sorte suspendus enire l'espérance et la crainte.
A l'extiémilé de l'aiicien continent, un vaste
16B empire, pétrifié depuis des siècles, sans vie interne , enveloppé de ses antiques institutions comme d'un linceul, pareil à la cendre qui stimule Thomme au fond des tombeaux, n'attend pour disparoître que la main qui touchera cette poussière.
Une autre race, dont le berceau se dérobe à l'œil dans la nuit des temps, race inventive et contemplative, douée du double génie de la pensée et de la poésie, du sentiment de la nature et d'une aspiration véhémente à l'invisible unité qu'elle manifeste en la voilant, après une suite de travaux immenses, après avoir, avec une vigueur de conception incomparable, créé un ensemble gigantesque de doctrines qui étonnent l'esprit par leur hardiesse, éblouissent l'imagination par les formes splendides qu'elles revêtent, fondé sur ces doctrines, la législation la plus étendue dan? ses prévoyances, l'organisation la plus compacte qui ait existé jamais; cette race extraordinaire, opiniâtre et douce, attachée jusqu'au fanatisme à ses dogmes, ses coutumes, ses institutions, a perdu le sens des uns, et sous la domination étrangère qui la modifie graduellement, voit chaque jour les autres s'évanouir comme un rêve.
Ce vaste système rçligieux et social étoit encore
dans toute sa force, lorsqu'il eut à lutter contre une opposition violente, née en partie du vague Bentiment de l'égalité et de la liberté humaine. La nouvelle doctrine fut vaincue au-dedans de la société dont elle renversoit les fondements, mais elle se propagea au-dehors, sans néanmoins opère r nulle part de révolution politique. Avec une morale généralement pure, éliminant dès l'origine toute réalité concevable , elle se perdoit , pour parler ainsi, dans le mysticisme du néant. Les peuples la tournèrent à l'idolâtrie de l'homme. Ni de l'un, ni de l'autre il ne put sortir de véritable civilisation. Quand le souffle de l'avenir passera sur l'Orient, il l'emportera comme une nuée légère.
A une époque peu reculée , le glaive avoit propagé dans le monde une religioil abstraite et sensuelle, ennemie de tout ce qui altère la notion radicale de l'Être infini rigoureusement un, et, en même temps , stérile pour la raison qu'elle fixe sur l'idée simple de cette unité absolue de laquelle on ne peut rien déduire, détruisant ainsi toute liaison entre la Cause première et ses effets , entre l'univers et son Auteur , par conséquent toute science , tout progrès.
Ce système incomplet , et néanmoins supérieur
aux croyances grossières auxquelles chez plusieurs peuples il se substitua, aboutit forcément à un fatalisme incompatible avec l'exercice persévérant de l'activité humaine. Aussi , l'enthousiasme éteint et avec lui l'esprit de conquête , ces nations si ardentes s'assoupirent dans un mol repos, le cimeterre échappa de leurs mains, et désormais , du sein de leur ignorance superbe et de leurs voluptés paresseuses, elles purent contempler la décadence , maintenant parvenue à son dernier terme, de la puissance devant laquelle le tiers du globe avoit tremblé. La foi, chez elles, presque partout, n'est plus qu'une habitude indolente de l'esprit. De toutes parts envahies par des idées et par des mœurs qu'elles repoussoient, elles se dissolvent visiblement. Bientôt elles n'offriront que des débris inertes, matériaux préparés pour la construction de la grande société future.
L'Occident a vécu, s'est développé sous l'influence d'une religion antérieure à celle que je viens de peindre , et qui la surpasse de beaucoup par la profondeur de son dogme et la perfection , la fécondité de son principe moral et des préceptes qui en découlent. L'iiumaiiité lui doit les plus précieux de ses progrès. C'est elle qui , la prenant avec amour dans ses bras de mère , l'a
portée sur le seuil de l'avenir magnifique où germent pour elle, dans les ombres divines qui recouvrent la pensée d'Ormuzd, des biens et des gloires inconnues.
Toutefois cette religion , si au-dessus des autres, est usée elle aussi dans sa forme présente. Rien de ce que produit le temps n'échappe aux conditions du temps. La vérité nouvelle , plutôt pressentie qu'aperçue clairement , se cache d'abord sous d'obscurs symboles , et toujours en naissant elle est enveloppée , comme l'enfant de ses langes, de quelques erreurs du passé. Après une période de croyance naïve , on commence à les discerner, principalement par leurs conséquences. La foi se détache d'elles, mais lentement, mais difficilement , car elles se sont intimement unies à la vérité même dans l'ensemble systématique de la doctrine reçue , elles ne forment avec elle qu'un seul tout en apparence indivisible ; et , de plus , cette doctrine, incarnée dans une institution extéiieure, est devenue la base de la société, qu'on ébranle dès-lors en 1 ébranlant. Que si encore on joint li cela la résistance des intérêts liés à cette institution affermie par les siècles, on concevra combien la transformation , certaine pourtant , doit être longue.
En des temps éloignés déjà, de vastes scissions s'opérèrent dans ce grand corps, et la dernière, qui provoqua des luttes acharnées, sanglantes, eut surtout ceci de remarquable , que le principe soutenu par les dissidents contenoit implicitement la négation de la doctrine même qu'ils prétendoient seulement réformer. Il donnoit pour fondement à la foi divine , absolue , infinie , la raison humaine essentiellement finie et faillible dès-lors : contradiction immense qui devoit enfanter une incrédulité profonde , ou un fanatisme insensé. 11 engendra effectivement tout d'abord l'un et l'autre. Le doute se propagea jusque dans le sein même de l'institution mutilée par les novateurs, et en mina sourdement la base. A ceux qui l'attaquoient elle avoit opposé la violence, la persécution, la terreur des supplices : étrange moyen , certes , pour ramener à soi les convictions qui Tabandonnoient. Plus tard, avertie par l'expérience, elle comprit qu'il falloit s'adresser à l'esprit pour convaincre l'esprit. Elle essaya donc de se prouver. Mais c'étoit là s'abdiquer ellemême , c'étoit soumettre son autorité , à l'autorité de la raison, descendre des hauteurs d'où elle dictoit ses lois aux hommes prosternés et muets, renoncer au droit de commandemenl et
reeonnoitre un juge. Elle venoit de décider contre elle-même la vraie , l'unique question ; le reste n'étoit qu'une affaire de temps.
Elle alloit^ en effet, s'affoiblissant toujours, perdant toujours quelque chose de son ascendant et de cette confiance en soi qui est la première force. Elle cesse alors de combattre par le raisonnement. Lasse des imprudentes dicussions où la victoire pour elle n'eût encore été qu'une défaite , asservie par les puissances mêmes autrefois abaissées devant elle , ne rencontrant presque de toute part que l'indifférence avec une sorte de pitié méprisante , sans action réelle sur les peuples que l'habitude retient encore extérieurement sous son pouvoir dépouillé de tout prestige, elle se tait , elle ne défend plus que sa vie matérielle. Le sacerdoce déchu devient pour ses chefs un moyen d'ambition terrestre, pour les autres un métier. Étrangère au mouvement des choses, au monde qui cherche à naître , celle qui jadis guidoit le genre humain , ne le suit pas même dans les voies où le pousse une main toute-puissante. Assise sur les ruines du passé, elle ramasse autour d'elle les reliques telles quelles de son ancienne grandeur , les débris de sa richesse , suaire splendide où il semble qu'aux approches du mo-
ment suprême, sa seule pensée , son seul désir soit d'être ensevelie.
Ainsi, partout des semences de mort, partout des funérailles. Mais ce qui meurt, ce n'est pas l'homme à peine à l'entrée de sa carrière ; ce n'est pas la religion, lille immortelle d Ormuzd, mais, en chaque lieu, sa forme passagère, ce qu'avoit amené le temps, ce qu'il emporte. Pour elle , comme pour le genre humain , il n'y a point de sépulcre.
ASCHESCHING ' A BAHMAN
Demeure, Bahman, ferme dans ta foi en Ta venir de l'humanité. Elle ne finit point, elle renaît. Sa défaillance n'est qu'apparente. Elle ressemble à ces fleurs qui replient leurs corolles pour accomplir dans l'ombre l'acte mystérieux qui renouvelle la vie.
Lorsqu'Ahriman croit avoir vaincu, c'est alors que les Amschaspands au pied du trône d'Ormuzd, abreuvés de sa lumière , célèbrent dans leurs chants, répétés de monde en monde, le triomphe de rËtre trois fois saint.
> Qui donne la science et la lumière.
* Génie de la bonté du cœur.
SAPANDOMAD . A ARDIBEHESCHT «.
Je sais , ô pur Esprit, combien en ce moment les Izeds déplorent l'affoiblissement de la foi sur la terre. Attirés par une sorte d'instinct divin autour de quelques sanctuaires révérés, les hommes, pressés du besoin de croire, y recevoient jadis avec simplicité les enseignements qui les unissoient dans la communion d'une même doctrine et d'une même loi. Cette loi cependant, et cette doctrine, diverses selon les lieux, ne formoient dans le genre humain que des unités partielles, lesquelles, loin de tendre Tune vers l'autre pour se fondre en une seule, se repoussoient
' Sainte soumise, génie de la terre, * Pureté excellente.
mutuellement et constituoient les peuples en un état de réciproque opposition, de permanente hostilité et de haine irréconciliable. Ce fut toujours, saint Amschaspand, l'une de mes douleurs les pins vives.
En ces premiers temps, si la raison aspiroit à connoître, si quelque chose déjà l'attiroit dans les routes étroites de la science, l'âme jeune encore eherchoit surtout la croyance qui ouvre devant elle des horizons sans bornes , la joie enivrante de flotter et nager dans le vague mystère de l'infini . Plus tard , il fallut davantage à l'homme ; sa curiosité s'éveilla , il voulut savoir, il voulut comprendre. Sa main hardie souleva le voile des antiques sanctuaires, et la foi s'évanouit. A la place du Dieu, il avoit trouvé les ténèbres et le vide.
Non pas que toute vérité fût absente do ces primitives religions ; mais, en chacune d'elles, le vrai immuable, universel, étoit mêlé d'erreurs nées de l'ignorance , des vues incomplettes de Tesprit , des passions, de la superstition. C'est là ce que, dans leur cours, les âges ont entraîné, rien autre chose.
Car on ne doit pas se persuader qu'aujourd'hui les hommes, malgré l'apathique incrédulité dans laquelle ils semblent être ensevelis pour la plu-
part, aient détruit en eux-mêmes la notion du Principe éternel de qui tout sort, vers qui tout revient, le sentiment d un ordre indépendant des phénomènes, au-dessus, sans nulle, comparaison, de ce que les sens perçoivent et convoitent. Le doute, si général, si étendu qu'il soit, n'atteint pas le fond de la vérité, impérissable dans la conscience humaine , mais la conception imparfaite ou fausse qu'on s'en étoit formée. Il en résulte néanmoins une sorte d'engourdissement de la croyance entière, une stupeur maladive de l'esprit, et un réel désordre que je n'essaierai point de cacher. Dans sa détermination pratique, comme dans sa sanction, la règle morale est liée a la conception de la loi et des fondements de la loi, conception qui se résout dans celle du souverain Être. Cette base donc venant à manquer , ce qui reposoit sur elle a dû s'écrouler. La société n'a plus offert qu'un triste amas de décombres où chacun, isolé des autres, cherche à se faire vn gîte pour la nuit.
Voyant ce mal, plusieurs accusent les hommes et s'irritent contre eux. Ne seroit-il pas plus juste de les plaindre? Falloit-il qu'ils restassent sous l'empire des anciennes erreurs? Et l'eussent-ils voulu, le pouvoient-ils? Pouvoient-ils refuser la
lumière épandue d'en haut, arrêter dans sa course l'astre radieux qui éclaire les intelligences? Quand fuyoient les ombres du passé, quand le vieux monde s'évanouissoit , pouvoient-ils soudain en créer un nouveau, reconstruire l'édifice ébranlé des croyances, se faire un symbole que tous adoptassent, régénérer en un moment l'humanité entière, l'unir dans une foi commune et la constituer sous une commune législation?
Ne pensez pas, ô saint Amschaspand, qu'en parlant ainsi je me laisse abuser par une tendresse aveugle. Non, je suis loin de justifier, d'excuser en tout cette pauvre créature si frêle. Elle subit la condition de sa nature infirme, mais qui de jour en jour le sera moins. Pourquoi n'inspireroit-elle dans sa misère présente qu'un froid mépris, ou une sèche colère? Le vide lamentable où elle est plongée, croit-on qu'elle ne le sente pas? Croit-on qu'elle n'aspire pas à être délivrée de cette souffrance? Que d'angoisses en elle! Que d'inquiètes recherches du Vrai, du Bien dont elle est privée! Quelle amère tristesse au fond de l'apparent oubli de ses lois véritables! Quel deuil dans le secret de l'âme!
D'ailleurs, on confond beaucoup trop l'état général de la société avec celui des individus. La
société se dissout, faute d'une foi commune, d*unê doctrine positive universellement acceptée. Mais, dans ce vaste naufrage des croyances et des cultes, tout cependant n'a point péri. En attendant qu'il se reconstitue une religion publique, chacun, moins un petit nombre qu'on ne sait comment nommer, recueillant sur la plage quelques sacrés débris, en a élevé solitairement un autel au Dieu inconnu.
Non, tout pieux sentiment n'est pas éteint, toute prière n'est pas muette, non, la plante céleste n'a pas cessé de croître au fond des cœurs et d'y fleurir, et d'y exhaler le divin parfum, qui, montant de sphère en sphère, se répand dans la Création et s'y mêle au souffle d'Ormuzd,
ESCHE3P A RHROU*.
Daroudj sans zèle , n'es-tu point honteux de ta lâche inaction? Que fais-tu? Rien. J'attendois mieux de toi. Crois-tu donc qu'il soit temps de te reposer? T'en crois-tu déjà le droit ? Crois-tu avoir rempli ta tâche? Le crois-tu ? Réponds , tête alourdie, brute fainéante, réponds, réponds. Tu diras encore que je m'emporte. Non ^ je suis de sangfroid , et je parle avec calme.
Tiin'avois pas mal commencé. Dans la politique, dans les lois, dans l'administration, dans tout ce qui ressort du pouvoir public, on sent ton influence, on reconnoît tes inspirations. Là, point d'amour,
' Esprit de colère.
' Espiit de dureté.
point de pitié, point de ces niaises fadeurs qui plaisent tant aux Izeds, quelque chose de glacé comme ton haleine , de dur comme ton cœur.
J'avoue aussi qu'en certaines classes , parmi les chercheurs d'or, les hommes-chiffres, chez la gent que dévore la passion d'acquérir , de posséder et d'accumuler , tu as assez généralement étouffé ce qu'ils appellent , dans ce sot monde , les sentiments humains. Tu vois que je suis juste. Mais lorsqu'après cela tu t'arrêtes , lorsqu'au lieu de redoubler d'efforts pour achever ton œuvre, tu laisses le champ libre à nos rivaux , ne te flatte pas qu'Eschem tolère ton apathie , ne compte pas sur sa connivence.
Sais-tu ce qui se passe sur la terre ? Tandis que, satisfait des quelques succès dont je conviens, tu dors bestialement, il se développe au sein du peuple un esprit alarmant pour nous. Sa misère est profonde , ses souffrances vont croissant ; il existe des contrées entières où il pourroit envier les plus vils animaux. Jusque-là c'est bien. Mais voici ce qui t'accuse. Ce peuple que chacun de nous a, pour sa part , contribué à faire ce qu'il est , ce peuple que ses maîtres dociles à tes leçons , regardent d'un œil sec, exploitent, écrasent sans mi sériccrde , au lieu de s'endurcir à leur exemple,
s'est ému de commisération. Quelque affoiblie qu'elle soit d'ailleurs, l'odieuse loi d'Ormuzd , qui ordonne aux frères de s'aimer , de se dévouer les uns aux autres, a en lui de vivantes racines. Il y croît, il y obéit par un inepte instinct. Le pauvre, secourable au pauvre , partage avec lui son asyle , son chétif morceau de pain, se dépouille, je l'ai vu, pour le vêtir, le soigne dans ses maux, le veille la nuit après le travail du jour, le soutient, le console , charme , enchante ses douleurs à force d'y compatir, et quand l'heure du départ est venue, lui adoucit le dernier passage. Comment à ce spectacle ne rougis-tu pas de ta négligence ou de ton impuissance , ne te sens- tu pas plein de colère comme moi?
Et ce n'est pas tout , j'aperçois encore dans les aUies certaines dispositions , vagues si l'on veut, mais réelles pourtant , qui , bien qu'actuellement stériles, m'inquiètent pour l'avenir. On se préoccupe du juste, on cherche à résoudre en ce sens les problèmes sociaux habilement embrouillés par nous. Même en refusant aux masses l'exercice de leurs droits, on reconnoit ces droits; même en les foulant , les pressurant , en aggravant le poids sous, lequel elles succombent déjà , on se dit que cet état ne sauroit durer', on pense aux moyens
d'en sortir, on rêve un autre ordre , on le prépare de loin. Malédiction sur cette race changeante et ses contradictions , sa légèreté , son inconstance , ses entraînements mobiles, ses retours imprévus! Ah ! qu'Ahriman ne me la livre-t-il, à moi, à moi seul !
J'observe un autre symptôme tristement significatif. Les pouvoirs , les gouvernements nous sont partout assez fidèles. Il nous servent de leur mieux, je l'avoue sincèrement. Mais , à mesure que les peuples, prévenus contre eux , en défiance d'eux , échappent à leur action , et c'est le fait presque universel, ils tendent à se rapprocher, à s'unir; leurs vieilles haines s'éteignent , leurs préjugés s'effacent ; une mutuelle sympathie les attire les uns vers les autres ; il commencent à comprendre qu'en dehors même de cette sympathie , l'intérêt devroit encore établir entre eux des relations fraternelles, qu'ils, souffrent tous de ce qui les divise. Il y a là , pour des temps plus ou moins prochains , toute une révolution funeste.
Ces Izeds dont vous riez , Devers imbéciles , dont vous croyez avoir assuré la défaite , opèrent en dessous , agissent en silenrce , et sont peut-être à la veille de vaincre. Je les épie , rien en eux ne trahit l'abattement ni la crainte; au contraire^
ils portent sur le front une confiance insolente. T'étonneras-tu maintenant que je m'indigne, que je m'irrite de ton insouciance et de celle des autres Darvands, que j'aie des paroles vives ? Va, je me reproche plutôt ma patience. Oh ! si je ne me contenois !
KHROU' A ESCHEM \
Que m'importent tes cris , tes injures , tes fureurs ? ïu voudrois diriger les autres , leur com • mander en maître, et tu ne l'es pas de toi-même. Farouche et foible , te voilà bien. Tout te blesse et tout te fait peur; tu n'aperçois partout que des symptômes sinistres. Pauvre esprit ! fais comme moi , ne t'émeus de rien , tu en vaudras mieux , si jamais tu vaux quelque chose.
ï'imagines-tu que ce que tu vois , je ne le voie pas aussi? Seulement j'en juge avec sang froid , et je sais deux choses que tu ignores , ce semble.
Pour remporter une victoire telle que tu la
^ Esprit de dureté.
' Esprit de colère.
rêves , complette , absolue , il fandroit que toute résistance fût détruite ou que nos ennemis cessas sent d'exister. Or c'est là ce qui ne peut être , ce qui ne sera jamais. Nous pouvons les combattre ^ nous ne saurions les anéantir: ils ont leur racine immortelle en celui qui est l'Être même. Prendsen ton parti comme j'en ai pris le mien.
Comprends encore que le mal, qui est notre nature , notre essence , sépare , isole et finalement se résout dans le pur égoïsme ; chacun de nous est lui-même son Dieu , et , pour ma part, je n'en connois point d'autre. Notre action , quelle qu'elle soit, n'est donc que le culte que nous nous rendons. De là les bornes de notre action même : elle ne sort pas de la sphère dont nous sommes respectivement le centre. Ces sphères indépendantes se repoussent d'ailleurs , loin lie s'attirer. Ce qui plaît à l'un, souvent déplaît à l'autre. Nous n'avons ni le même caractère, ni les mêmes goûts, ni les mêmes penchants : point de concert possible dès lors, de concert durable et conséquemmeiit fondé sur la préférence accordée à quelqu'un ou à quelque chose qui ne seroit pas exclusivement nous.
Nous avons un but , le même pour tous , qui est de nous satisfaire individuellement, d'assouvir
chacun nos convoitises particulières; mais, quoi que Ton puisse dire, de cause commune, nous n'en avons point. C'est pourquoi rien de plus absurde que ces supplications pathétiques adressées à notre zèle, comme tu l'appelles fort spirituellement.
J'ai le zèle de moi-même, le zèle de ce qui me touche , et nul Dew n'en a d'autre , sache-le bien. Aucun de nous n'agit qu'en vue de soi , en vue de son intérêt tel qu'il le sent et tel qu'il le juge. Son propre contentement , voilà sa règle unique et son unique mobile. Demander de lui qu'il se tracasse , se fatigue pour une autre fin , ridicule , folie.
— Mais il en résulte que le mal , dans l'ensemble de la Création , n'est pas tout ce qu'abstraitement Ton conçoit qu'il pourroit être, qu'il se détruit, se limite lui-même.
— C'est vrai. Tu t'en fâches, parce que ta nature est de te fâcher, de te tourmenter de tout, et ta joie de tourmenter les autres. Quant à moi, je me ris de ta colère : elle se brisera toujours contre mon flegme. Tu ne feras pas de' moi , sois-en certain, un zélé à ta façon. La belle perspective, en vérité , de travailler sans repos , sans relâche , pour un vain honneur , une gloire vaine , qui est h
tous , qui n'est à personne ; de ne jamais respirer, de ne jouir jamais. Tu nous traites d'imbéciles, il faudroit que nous le fussions terriblement pour t'écouter. Que les choses laissent beaucoup à désirer, cela peut-être , et je l'avouerai si Ton veut; mais telles qu'elles sont, je m'en arrange, et ne suis pas surtout assez sot pour entreprendre de les changer à mes dépens. Rugis, tempête , tant qu'il te plaira , voilà mon dernier mot.
AKOUMAN ' A ZARETCH \
On dit que je fais peu de chose : pure envie ; je trouve, moi , que je fais beaucoup. Le rien est mon domaine. Vois jusqu'où j'ai , sans bruit , sans fastueux efforts , réussi à l'étendre. Qu'est-ce que ce monde où chacun de nous exerce ce qu'il a de puissance, qu'un amas d'iuulilités? Quoi de plus futile, de plus vain, que les pensées, les désirs, les craintes, les passions, les actions des hommes? Je suis le vrai roi de la terre. Ses habitans la labourent pour moi ; ils y répandent, avec une naïve et confiante simplesse, la semence vide que je leur prodigue. Aussi , que d'illusions brillantes et cha ■
* Qui est to'Jt inutilité.
» Qui gâte le bien.
toyantes lorsque tout fleurit au printemps , et , à l'automne , quelle moisson de chimères !
Toi, Zaretch, et les autres Darvands, vous vous appliquez à corrompre, h ruiner les œuvres d'Ormuzd. C'est, je l'avoue, une louable tâche et méritoire, quel que soit le succès. Moi, je m'y prends tout autrement. Ce qu'Ormuzd a fait, je le laisse pour ce qu'il est; mais, comme lui, je crée, et, enveloppant sa création de la mienne, je la voile, la dérobe au regard : elle disparoît sous mes prestiges
Oh! qu'il est beau, mon univers, et que je m'y complais! Pour le former, que me faut-il? Des types, des exemplaires? nullement. Les nuages légers, les mobiles vapeurs, les feux follets, les lueurs incertaines, les creuses apparences, les sons vagues, de tout cela je façonne de capricieux fantômes, que j'anime de mon souffle non moins capricieux. Quelle joie de contempler, du sein d'un demi-sommeil, ces fantastiques apparitions menant leurs danses bizarres, et courant, et glissant, et se croisant dans les ombres phosphorescentes ! Est-il un plaisir égal à celui-là?
Parcours le globe entier, examine les peuples, les sociétés diverses, partout tu reconnoîtras mes traces, partout tu seras frappé de ce que j'accom-
plis en me jouant. Comme les épis ondoient dans la plaine au gré des brises volages, ainsi , selon mes fantaisies, ondoient les opinions, les idées, les croyances, tout ce qui remue Thumaine espèce, et la séduit, et la passionne.
Considère les religions, les institutions, les lois, je ne dis pas que tout y soit de moi : non , il y a Ih un certain fonds qui nous résiste invinciblement : mais que de choses n'y ai-je point mêlées ! Et c'est à celles-ci que les hommes tiennent le plus, s'attachent le plus obstinément; c'est d'elles qu'ils font la règle la plus ordinaire de leurs actes. Jamais ils n'hésiteront entre une vérité immuable, éternelle, et une épaisse sottise, une superstition idiote. Celu nous suffit bien.
Je fais scintiller, miroiter sous leurs yeux la surface des choses, afin d'éloigner d'eux la pensée de pénétrer au dedans. A travers le prisme que je leur offre , ils ne voient de l'Océan que l'écume qui blanchit le sommet de la vague.
Qui sait comme moi les passionner pour des formes trompeuses, des songes, les leurrer, les piper avec des mots sonores , d'éblouissantes images, de flottants simulacres qu'ils prennent pour la réalité, qu'ils poursuivent haletants, oublieux de tout le reste? Pendant que les Izeds
leur montrant la vie sous un aspect sérieux, rappellent sans cesse à ces pauvres hères , qui en bâillent d'ennui, leurs graves fonctions, leurs devoirs rigides, je les distrais, je les amuse et m'amuse moi-même h les voir s'échauffer sur des sornettes, ou courir à perte d'haleine après des farfadets.
Je les entoure des jeux folâtres, je leur verse en riant un breuvage qui les assoupit, je détends les ressorts de leur âme, j^égare leur raison ébahie d'elle-même au sein de l'inanité. Oh ! les eu rieuses promenades! Quelles merveilles s'y présentent de toutes parts à eux I Tu te pâmerois, Zaretch, au récit de ces découvertes. Leurs livres du reste en sont pleins, on n'y trouve guères que cela.
Ainsi le monde relève de moi : hommes et choses, tout m'y est soumis, tout vient se ranger sous ma main caressante, tout obéit à l'esprit du vide, au père du rien. Qui d'entre vous pourroit se vanter d'une puissance égale à la mienne? Qu'est-ce que vous faites, près de ce que je défais ? Plus j'y pense, plus je me crois, moi l'inutilité même, et à cause de cela, le plus utile de tous les Darvands.
DAHMAN' A SCHAHRIVER *.
Lorsqu'on étudie, Schahriver, Tétat actuel de la société, rattention se porte d'abord sur une particularité remarquable, je veux parler des contradictions qui partout se révèlent dans les sentiments et les opinions des peuples. Les idées générales, comme aussi Tintinct spontané de la vie, les éloignent du passé et de ses institutions décrépites. Sans appui désormais dans la foi des masses et dans les mœurs publiques, il existe chez toutes les nations une tendance visible à y substituer une organisation nouvelle fondée sur une nouvelle
Qui bénit le peuple.
Roi équitable.
conception du droit. Le pouvoir, suivant la notion que maintenant on s'en forme, n'est plus personnel , il n'émane plus immédiatement d'Ormuzd , n'est plus dès-lors inamissible. Simple fonction révocable, sans quoi il seroit inhérent à celui qui l'exerce, au-dessus de tout contrôle, de toute règle extérieurement obligatoire, la communauté le délègue, toujours maîtresse de le rappeler à soi, quand sa sûreté l'exige, ou qu'elle le juge de son intérêt. Même opposition aux catégories de race et de naissance, aux classes soit mobiles, soit héréditaires , investies de privilèges incompatibles avec l'égalité originelle des hommes, au front desquels le Créateur a imprimé le sceau d'une commune nature, et qu'il a unis par les liens d'une fraternité qui se confond pour eux avec le sentiment même de justice.
Telles sont les maximes établies, on peut le dire, universellement; car ceux mêmes qui en repoussent les conséquences dans la pratiqjLie,n'oseroient directement les contester en soi; elles les dominent , quoi qu'ils en aient, elles s'imposent victorieusement à leur raison subjuguée par la raison de tous.
On s'imagineroit qu'elles devroient conduire à des gouvernements qui en fussent à peu près au
moins l'expression. Rien de semblable pourtant. En beaucîonp de lieux , malgré le changement opéré dans les idées, les anciens pouvoirs régnent encore avec le droit ancien auquel les peuples ont cessé de croire; d'où, sans qu'ils paroissent ])rosque s'en étonner, une contradiction absolue entre l'état politique et l'état intellectuel et moral. Combien de temps une pareille contradiction pont- elle durer? Problème formidable, dont la solution inquiète vaguement les esprits même les plus légers. Tous ont le sentiment de l'instabilité des choses présentes, l'obscure , mais certaine prévision d'un ordre futur qui en différera profondément. De là gêne, malaise, défiance générale, application quasi exclusive des pouvoirs à se conserver, ligue entre eux pour y parvenir, en arrêtant tout mou^ vement quelconque, toute exertion des forces internes qui manifestent la vie , qui sont la vie même; administration soupçonneuse, aggravation de despotisme, la colère de la peur, la petitesse dans l'arbitraire , nulle réelle direction de la société flottante au hasard, aucun but qui lui soit montré; partout le provisoire, partout l'ignorance et l'insouciance systématique du lendemain. Gouverner aujourd'hui, c'est calculer, en se levant le matin, ce qu'il faudra d'intrigues, et de violences,
et de ruses, et de fourberies, et de crimes souvent, pour atteindre le soir.
Après des secousses dont le contre-coup s'est fait sentir au loin, tout ce que les siècles avoient consacré n'étant plus, en certaines contrées, qu'un 0 grande ruine, on a entrepris d'y réaliser le droit nouveau, de l'introduire dans la constitution do l'État ; et, comme il arrive constamment lorsque les passions fermentent et que les têtes s'exaltent, on a procédé à cette œuvre aussi difficile qu'elle le sembloit peu, d'abord avec une sorte de frénésie sauvage, ensuite avec une hésitation si timide, sidérante, qu'elle a dû réveiller bîs espérances des hommes du passé, encourager les intérêts et les ambitions rétrogrades , jeter le trouble dans les âmes et remettre en question ce que la victoire du peuple paroissoit avoir décidé irrévocablement. La bonne foi aveugle et peureuse , et la perfidie hypocrite se sont entendues pour fonder un système bâtard , résultat monstrueux de l'apparente fusion de principes qui s'excluent mutuellement; déposant ainsi dans la loi constitutive elle-même le germe d'une guerre permanente et d'une dissolution inévitable.
Ce que je remarque en cela principalement, c'est rincohérence et l'inconséquence, l'ascen-
danl de Thabitude, l'espèce d'attraction que les mœurs, les idées d'autrefois exercent encore sur les esprits, dont la foiblesse me surprend toiijou^. On veut la liberté, et on ne croit jamais avoir rendu le pouvoir assez fort contre elle ; on veut l'égalité, et l'on se fatigue à créer des classes, des privilèges politiques et autres , qui la détruisent radicalement; on veut maintenir le dogme de la souveraineté populaire, la seule que conçoive la raison et qu'aujourd'hui la conscience admette, et cette souveraineté, on la nie de fait par des institutions qui la violent. On veut théoriquement que la nation se gouverne elle-même, et, dans la pratique, on la dépouille de toute participation effective au gouveniement. L'opinion réprouve tout pouvoir qui ne puiseroit pas soji droit, ses conditions, sa forme, dans la volonté nationale, et l'usage de cette volonté, on l'abdique indéOniment sur les points les plus essentiels. On aspire à la paix, à la sécurité, à un ordre durable, et l'on met en présence , dans les lois mêmes, deux droits opposés, deux principes et deux intérêts , chacun desquels ne peut subsister qu'en étouffant l'autre, préparant ainsi, après des luttes qui déchirent l'État et l'épuisent, une infailjbie révolution, dont la menace incessante est pour
tous un continuel sujet d'alarmes. Est-ce assez de contradictions?
Il est, je l'avoue, tel Heu où, à force de folie, elles déconcertent la pitié même. Impatiente d'un pouvoir qui n'émane pas d'elle, qui gêne son action , qui tend de plus en plus à l'annuler, à l'absorber complettement dans la sienne, la nation le renverse, au nom de son imprescriptible droit. Que pensez- vous qu'ensuite elle fasse? Sans doute elle va, organisant ce droit, prévenir le retour de l'oppression contre laquelle elle a si péremptoirement protesté, le retour d'un conflit qui , quel qu'en soit le résultat , amène toujours des maux incalculables? Nullement. Au pouvoir jugé, condamné, elle substitue un pouvoir semblable. Elle relève le lendemain ce qu'elle avoit abattu la veille. Seroit-ce qu'elle reconnoîtroit %k s'être trompée, qu'elle regretteroit sa propre victoire? Eh! non, car la même guerre recommence aussitôt. Elle se termine comme la première , et le triomphe n'aboutit encore qu'à replacer les choses exactement en même état, qu'à commettre l'avenir aux chances d'une même lutte , qu'à créer, par je ne sais quel entraînement fatal, la terrible nécessité d'une nouvelle catastrophe.
Est-ce là, Roi d'équité, le fruit des prières que
perpétuellement j'adresse à Ormuzd pour les peuples qu'il m'a confiés? Peut-être faut-il qu'ils passent à travers ces ténèbres pour trouver la lumière ; peut-être les obstacles qu'oppose le passé à l'enfantement de la société future ne peuvent-ils être usés, détruits que peu à peu, à mesure que se réalisent invisiblement les conditions encore imparfaites de cette société même; peut-être un mouvement plus rapide briseroit-il le lien secret qui, dans la vie des êtres, doit toujours unir ce qui fut à ce qui sera. Je l'ignore, mais j'ai foi en la Sagesse suprême, et j'adore en silence le suprême Amour.
SCHAHRIVER' A DAHMAN
La source des contradiclions que lu remarques dans la société, est moins encore, Dahman, la foiblesse de Fesprit, que la corruption de Tâme.
Quand une créature, égarée de sa voie, a perdu le sens du devoir, ou la volonté ferme de s'y ployer, quoi qu'il lui en coûte, quand elle ne connoît plus d'autre règle que l'intérêt, elle se trompe dans tous ses calculs, parce qu'elle n'y tient compte que de soi, et que du présent qui la fascine. L'avenir lui paroît trop éloigné; il est d'ailleurs trop incertain, pour avoir une grande influence sur ses déterminations pratiques ; et comme
' Roi équitable.
* Qui bénit le peuple.
chacun , à Texemple d'autrui , se regarde soimême uniquement, chacun, réduit à ses seules forces, se trouve impuissant à réaliser ses désirs égoïstes. Alors , d'instinct , on se coalise , on s'arme, on forme des camps, pour conquérir les avantages que nul n'obtiendroit individuellement, pour les conserver ensuite à tout prix ; et l'inconséquence quit'étonne, quoiqu'une aveugle déraison y ait quelque part sans doute, a certainement pour cause principale l'affeiblissement du principe moral , ou comme je le disois tout à l'heure , le calcul personnel substitué au devoir qui commande Toubli de soi. On brise un pouvoir arbitraire, oppressif, on abolit les classes destructives de Tégalité, les privilèges iniques, on fait enfin une révolution, lorsque la masse souffrante puise dans sa souffrance même l'énergie nécessaire pour accomplir cette révolution qu'a provoquée le sentiment du juste. Le lendemain on se retrouve avec ses passions, ses cupidités insatiables, et, pour les satisfaire, on travaille à reconstruire ce qu'on a renversé, car c'est encore j car c'est toujours l'intérêt seul qui guide. Or qu'est-ce que des classes, sinon des groupes d'intérêts exclusifs dont la loi, injustement partiale, assure la prédominance? Et qu'est-ce qu'un pouvoir indépendant de la corn-
munauté , irrévocable, illimité dès lors, unique juge de son droit et de l'étendue de son droit; qu'est-ce qu'un pareil pouvoir, que la garantie de ces intérêts et de ces privilèges naturellement liés aux siens, le centre nécessaire de la coalition impie de quelques-uns contre tous? Malgré le progrès de la raison publique, malgré les lumières générales, une société, en proie à ce funeste esprit d'égoïsme , parcourt donc fatalement un cercle toujours le même de désordres et de m..ux. Sa maladie ne réside pas dans l'intelligence, mais dans la conscience, bien que, peu à peu, de celle-ci elle s'étende à celle-là.
Quelque triste que soit , sous ce rapport , l'état actuel de l'humanité, ne t'alarme point cependant , il aura son terme. Le désordre s'use de soimême , et du nul , tôt ou tard , sort le remède du mal. Observe que jamais il ne profite qu'au très- {ictit nombre : c'est pourquoi , hostile à tout le reste, dès qu'on l'atfcique, il est vaincu, et les méchants mêmes , divisés entre eux , aident à cette victoire.
Rien chez les êtres que leur nature appelle à se transformer ne ressemble davantage à une annonce de mort, que ces perturbations profondes qu'à certaines époques de leur développement,
éprouvent en eux les fonctions vitales , et pourtant ce n*est que Teffort de la vie même pour s'épanouir, pour se dilater dans une sphère plus large.
Rappelle-toi aussi le passé si instructif du genre humain , et ses lassitudes, et ses défaillances, et puis tout à coup l'élan merveilleux qui le relève et le porte en avant à des distances immensurahles. On n'attendoit pour lui qu'une tombe, et c'est un monde nouveau dont il prend possession.
Fils d'Ormuzd, que pourrions-nous craindre? La crainte à peine est excusable dans l'homme qui sait si peu et qui dure si peu. Encore , à chaque instant , est-il averti qu'une Bonté toute-puissante veille sur lui comme sur l'univers, et son histoire est pleine de ces coups imprévus qui déconcertent soudainement les complots ourdis avec les plus habiles artifices, consternent les espérances du crime , et lui montrent au-dessus des ténèbres où il essayoit de se cacher , un œil ouvert sur lui et une main vengeresse.
Pour comprendre , autant que le peut un esprit fini , la pensée d'Ormuzd , son action dans son œuvre et les voies de sa Providence , il faut, Dahman, s'abstraire du temps qui répand sur nos conceptions ses ombres décevantes, qui change
pour nous Taspect des choses , en dérobe à nos yeux le lion essentiel, les intimes relations, en séparant dans la durée ce qui au fond est inséparable , ce que voit Ormuzd, ce qu'il accomplit dai;s un présent indivisible. De notre mode d'existence successive et bornée, naissent des foules d'illusions qui égarent notre jugement et troubleioient notre foi , si incessamment nous n'avions soin de la renouveler à la source même de toute vie et de toute lumière.
ZARETCH ' A AROUMAN «.
Le monde formé par toi , ce monde , Akouman , que tu me dépeins avec tant de complaisance ' léger, brillant, éblouissant, flottant avec grâce au sein du vide et y reflétant ses mille couleurs changeantes , m'avoit séduit , je Favoue. J'ai voulu le voir de près , il a fui devant mon souffle , et j'ai reconnu que ton univers n'etoit, finalement, qu'une bulle de savon. Mais quelle bulle ! Avec ton esprit et ton caractère , je ne m'étonne pas que tu en sois ravi.
Pour moi , doué par malheur d'une moins vive imagination , grossièrement positif et d'un naturel
' Qui gâte le bien.
' Qui est tout inutilité.
' Akouman à Zarelch, XXXIII.
fort épais , je laisse la poésie aux esprits sublimes, aux génies qui créent , qui ne sauroient se passer à moins , et me contente , pauvret, de la prose de la Création, très-suffisamment gaie et divertissante , à mon avis.
Je ne sais si tu retrouverois , au milieu de tes songes , quelque souvenir des observations que je fai communiquées au sujet des hommes et de leurs gouvernements. Après tout , il n'importe guères. Leurs innombrables extravagances ne sont pas tellement liées , qu'elles perdent beaucoup de leur prix, quand on considère chacune d'elles à part.
Dernièrement nous convînmes, plusieurs des nôtres et moi , de nous en donner le spectacle solennel. Il faut que tu saches d'abord , que chez les peuples qui se gouvernent eux-mêmes, comme on le leur dit avec un sérieux qui les charme , la portion du pouvoir que leur alloue le système établi , se partage entre deux corps, à la composition de l'un desquels ils n'ont, bien entendu , rien à voir, et presque rien à celle de l'autre ; ce qui les charme encore et moi aussi , attendu l'admirable accord qui en résulte entre le droit et le fait , le principe et ses conséquences. J'aime la logique par-dessus tout.
Ces deux corps donc , assemblés à certaines époques , procèdent selon des formes réglées , à Fexercice de leurs hautes fonctions. C'est le mot consacré. Il me semble heureux et singulièrement propre : ii'ont-ils pas haute police, hautes œuvres? Mais revenons.
Si chaque individu de cette espèce est si drôle , dîmes-nous, que doit-ce être de ceux qu'on a choisis, triés, et lorsqu'ils sont, déplus, échauffés par l'émulation? D'ailleurs , tout en se promettant une récréation honnête et particulièrement digne de ma gravité , chacun de nous , fier de ses œuvres, étoit bien aise de jouir un peu de l'envie secrète de ses bons , de ses chers amis , et de se parer devant eux modestement de ses succès.
A tout seigneur, tout honneur. Nos premiers hommages furent pour l'assemblée quireprésenîe plus spécialement la sagesse, l'expérience, les lumières , les vertus de la société dont elle est ur.e vivante image. Vivante, eh î c'est là le point. Figure-toi, Akouman, tous les genres de décrépitudes , physiques, morales, mentales, un amas de corps usés, délabrés, moins que les âmes pourtant , de têtes sans regard et sans voix , et sur tont cela une couche cotonneuse d'apathique somnolence, les plis et replis des langes du sépulcre
enveloppant ces bambins de la mort. Nous les regardions et nous nous regardions avec quelque chose comme entre le rire qui nous gagnoit et le dégoût qui nous suffoquoit.
Doucement, messieurs, doucement, dit Eghetesch ', d'un air où se peignoit la satisfaction : cadavres à la bonne heure, mais cadavres respectables. Il y a ici mieux que vous ne pensez : lisez les épitaphes, je veux dire, épelez les noms.
En effet, Akouman, quels nomsl Autant, ou à peu près , d'inscriptions à notre gloire. Chacun s'empara joyeusement du sien. Il y en a voit qu'on se disputoit. Celui du chef et quelques autres faillirent amener une vraie bataille , que Boschasp ' prévint à force d'adresse et d'insinuation ; on convint que ceux-là appartiendroient également h tous. Par un retour sur nous-mêmes que tu comprendras, nous étions ravis. Ces augustes impotences, ces momies souveraines se transformèrent soudain à nos yeux. Émanation de la nôtre, leur gloire les transfiguroit. Il y eut, je te le jure, un moment de prestige, à la vue, pour parler comme toi, de cette ondoyante moisson de consciences
1 Génie de la corruption du cœur.
2 Esprit de mensonge.
toujours prêtes à se courber sous tous les vents, à murmurer pour tous les pouvoirs, quels qu'ils fussent, d'où qu'ils vinssent , les mêmes hymnes endormants, les mêmes adorations, au prix des mêmes faveurs. Quant à moi,j'étois hors de moi. Mais tout prestige dure peu. Nous retombâmes dans le cimetière, et l'odeur nous chassa.
Désasphyxiés par le trajet, qui riant, qui grommelant, qui bâillant et qui éternuant, nous arrivâmes dans l'autre assemblée. Nous jugeâmes tout d'abord qu'elle méritoit son nom, inverse de celui de la première, quoique, à l'âge près, on eût dit deux sœurs. C'étoit plaisir de contempler ces faces où chacun de nous discernoit son empreinte ; et néanmoins, dans cette variété, apparoissoit clairement une expression commune qu'on sent et qu'on ne définit pas, un air de famille, comme ils disent ici. Je reconnoîtrois entre dix mille une de ces faces-là .
La foule étoit bruyante, elle grondoit, mugissoit, hurloit, trépignoit, piétinoit, et, ce qui me surprit, le plus grand nombre n'avoit ni férouër *, ni rien qui y ressemblât ; il ne leur manqiioit que cela. J'en compris d'autant mieux, au reste, pourquoi tant de cris inarticulés.
* L'esprit, l'âme individuelle.
Attentifs à cet étrange spectacle, et déjà émus d'une joie vague que chacun recueilloit et savoul'oit en soi, il y eut parmi nous quelques instants de silence. Astouïad Je rompit le premier.
Par Ahriman, dit-il, à tout prendre, je suis satisfait de ces gents-ci. Le prétexte qui les réunit, emprunté aux idées ridicules des Izeds, est fort niais, à la vérité; je ne sais quel juste, quel bien dont Ormuzd a fait la loi de ses créatures. Mais il eomptoit sans nous, et ses Amschaspands aussi. Ils ont vu rabaisser leurs prétentions et leur arrogance. Il nous falloit notre part, et nous l'avons eue. A eux les mots, à nous les choses. De tous ceux que voilà, combien en est-il qui se soucient de leurs sornettes?
Oh! pour cela, j'y ai mis bon ordre, dit Eghetesch, et sans trop de peine, je leur dois cet aveu. J'appréhendois d'abord quelque difficulté. Il y a de bizarres esprits que le préjugé offusque, qui ne goûtent pas la doctrine, la nôtre s'entend, à qui elle répugne; elle leur semble louche et quelque peu bourbeuse. Ceux-ci n'ont pas de pareils scrupules. Soit nature, soit accoutumance, voulez-vous qu'ils boivent, troublez l'eau.
1 Celui qui ne pense que le mal.
On ne va, au reste, ni loin ni vite avec l'esprit seul. J'ai une voie plus courte et plus sûre. C'est au cœur que je m'adresse, et c'est lui toujours qui me répond le premier. Que de précieuses semences, que de trésors cachés sous les grossières écorces des plus hébétés même de ceuxqui bourdonnent dans les flancs de cette assourdissante cohue! Savez vous comment je les ai faits ce qu'ils sont? Les prenant à part, m'insinuant en eux, j'étudiois leurs penchants, leurs passions, toutes fort plates d'ailleurs, leurs secrètes convoitises, et les flattois, les caressois, ayant soin de piquer, en même temps, leur idiot amour-propre. Point de duperie, disoisje. Lorsque chacun, sous le nom de bien public, cherche son propre bien, uniquement occupé de ce qui le touche, serois-tu donc assez sot pour penser à autre chose qu'à toi? Que t'importe le reste? Le reste est le creux aliment des niais. Fais tes affaires, il n'y a de sage que cela. Ils m'ont cru, ils font leurs affaires; c'est pourquoi les nôtres vont comme vous voyez.
Tarik*, Savel% Boschasp", d'autres encore, en grand nombre, réclamèrent à leur tour la part qui
^ Esprit d'avarice et de cupidité.
2 Esprit de violence.
3 Esprit de mensonger
leur reveiioit dans le résultat du travail commun. On s'échauffoit là-dessus^ les propos devenoient aigres, on parloil tous ensemble, cela tournoi t à une vraie séance du sénat que nous avions sous les yeux.
En ce moment, une sonnette s'agite, le silence s'établit dans l'assemblée; chacun , sur son banc, compose de son mieux sa contenance législative. Ce calme subit suspendit la querelle qui venoit de s'élever parmi nous.
Quelques Izeds, honteux et piteux, sembloient veiller sur le petit troupeau des récalcitrants échappés, je ne sais comme, à notre action. Leur présence, au surplus, ils le sentoient eux-mêmes, n'obscurcissoitpas notre triomphe, elle l'ornoit.
Des curieux remplissoient les galeries autour de l'enceinte. L'envie me prit d'entendre ce qui s'y disoit. Je m'approchai d'un groupe. Un homme, fort peu enthousiaste de nos disciples, à ce que je vis bientôt, les nommoit successivement à ses voisins, les dépeignant à mesure.
Si quelque chose, disoit-il, prouve à quel point l'esprit de parti peut en imposer quelque temps au public, et peut-être s'abuser lui-même, c'est assurément l'espèce de lustre dont il étoit parvenu à entourer ce pédaaat rogue, ce cuistre hargneux,
gonflé de suffisance et de venin. Une affectation de profondeur, des banalités, quand ce n'est pis, exprimées dans un langage sec, sans couleur et sans vie, dans un style incorrect, pesant, quelques pensées communes, à l'usage de ceux qui n'en ont pas du tout, c'étoient là ses titres. Ils ont suffi pour lui ouvrir, grâce au besoin que l'on avoit de médiocrités complaisantes, l'entrée des grandes affaires et des plus hauts emplois. Qu'y a-t-il montré? Une roideur vaniteuse avec la souplesse du courtisan le plus délié, une incomparable lâcheté contre les forts, une cruauté froide, implacable, atroce contre les foibles, une vide faconde, une impuissance absolue comme homme d'Etat, un mélange inouï jusqu'alors d'insolence et de bassesse. Il faut, pour s'en faire une idée, avoir entendu sa parole magistrale et dogmatiquement creuse; il faut avoir vu cette tête en arrière, cette pose effrontée , ces yeux tachés de bile, ce geste pointu, dardé en avant comme la vipère darde sa langue. Cet homme voulut toujours deux choses, et ne voulut que cela : le pouvoir et ce qui suit le pouvoir. Pour le saisir et pour le garder, point de masque qu'il n'ait pris. Il a soutenu toutes les doctrines, flatté toutes les passions, systématisé tous les crimes politiques, s'aidant également
de la brutalité haineuse et de la servilité , de la violence et de la couardise, tantôt se bouffissant et se dressant comme un Satan burlesque , tantôt s'aplatissant sous la main de ceux qui récompensent, et rampant à leurs pieds, et les baisant , et les léchant, et se léchant encore les lèvres après.
Bon, dis-je, en voilà au moins un que je reconnois. L'éloge est juste, presque complet, et il n'est pas fade.
S'adressant à celui qui venoit de parler, un des auditeurs lui désigna une petite figure remuante et glapissante. Oh! que c'est drôle! s'écrioit-il. — Vraiment, je le crois bien, mais n'approchez pas trop, les singes mordent. Ce n'est pas que celui-ci soit de sa nature, ou par calcul, par système, fort méchant. Ce seroit être quelque chose, et cela engage toujours. II n'a ni rancune, ni pitié, m amour, ni haine : singe d'État , singe à portefeuille , et pour le portefeuille n'hésitant jamais à livrer l'État. Aucun autre ne gambade , ne grimace comme lui; il a des tours sans nombre. Aussi comme on l'admire ! comme ils sont contents, hors d'eux-mêmes, sitôt qu'il paroît, les Ratons de ce Bertrand, celui-là surtout , de ce côté, à gauche, si bien fourré, si bien léché, si grave, si profond,
si plein de rien, je veux dire de lui-même. Pour Bertrand, il rit, il se moque, il promet des marrons. Promettre est ce qui lui coûte le moins. Le cynisme en lui n'étonne point, tant il lui est naturel. C'est sa puissance et son orgueil, et sa séduction, et sa grâce. En dehors de tout ce qui a un nom dans le bien comme dans le mal, il se dérobe à rindignation et au mépris même, il passe pardessous. Sentiments, opinions, maximes, principes, vrai, faux, juste, injuste, autant de jouets pour lui* Et la patrie, et son honneur, et ses libertés, et sa gloire, qu'est-ce à ses yeux? Un objet de trafic, quelque chose qui se vend. Quoi encore? Un appât pour Raton. Oh! Raton ne s'expose pas à se brûler pour rien la patte. ^~ Et Bertrand, à quoi tient-il donc? — A quoi il tient? vous le demandez? Bertrand tient aux marrons.
Au reste, c'est le goût général ici.
C'est le goût de cette vieille larve à la physionomie dure et fausse, dont Tarik * et Aschm.ogh '^ ont à l'envi sillonné le front blême, qui s'en va traînant son sabre ébréché, couvert de la boue de tous les ruisseaux. Prenez, s'il le faut, prenez sa vie, mais ne touchez pas à ses marrons.
1 Esprit d'avarice.
' Celui doHt la gloire est la cruauté.
C'est le goût de cette brute à la crinière rousse , bateleur grotesque, bourreau sans pitié , à qui l'on dit, tue et qui tue, effroi des vieillards, des enfants , des femmes , égorgeur , accoucheur , tout ce qu'on veut pour des marrons.
C'est le goût de ce bourgeois de cour, humoriste , acariâtre , aux yeux duquel l'ordre , l'équilibre social et moral dépend de deux poids, un texte et un écu, qui ferre ses souliers et qui feroit mieux de ferrer sa conscience , homme de belles paroles et de laides actions , qui tonne contre les animaux de proie , et puis les caresse , et leur donne la pâtée de sa main lourde et sale.
C'est le goût de ce dévot à la philosophie d'amalgame qui permet d'admettre tout et de nier tout , d'être tout ce qui plaît, de tout excuser, de tout justifier , et après une longue kyrielle de sublimes arguments, de conclure pour les marrons : le goût de ce Judas à la mine épaisse et sensuelle , aux yeux louches, fougueux autrefois en un sens , fougueux aujourd'hui en sens contraire , ennemi implacable de ceux à qui lavoient lié ses serments, tourmenté de leur aspect comme d'un remords, les poussant au fond des cachots, quand il n'a pu obtenir leur tête; le tout pour des marrons.
C'est le goût (le ce nigaud, si content de soi, aux traits épanouis, à la frisure pyramidale, qui écrit , parle , ou se tait , sans que les plus subtils y aperçoivent de différence; le goût de cet enfdeur de mots , de ce faiseur de phrases où l'on cherche un sens, de ce rhéteur aux reins flexibles, qui a sali de ses baisers les pantoufles de tous les pouvoirs ; le goût de cette masse bestiale , qui souffle et qui sue là-bas sur ce banc. Brutalement enseveli dans la matière, nul ne ment avec plus d'audace, n'est atroce avec plus de sang-froid. Des prisons politiques , par lui transformées en salles de torture , s'élèvent des cris , des plaintes déchirantes qui viennent expirer dans cette enceinte sans écho pour toute voix osant parler au nom de lajjustice et de l'humanité. Écrivain , philanthrope à la manière de ce temps, il refuse au pauvre le droit de vivre. Le droit de vivre est le droit exclusif de ceux qui possèdent; il s'étend jusqu'où s'étend ia propriété, pas au-delà. Qui s'étonnera que celui-ci aime les marrons, qu'il veuille des marrons?
C'est le goût c'est le goût de tout le monde ,
je n'en fînirois pas, et voilà la séance qui s'ouvre.
Elle s'ouvroit , en effet. Nous vîmes passer , l'un après l'autre, nombre d'acteurs sur les trétaux.
La pièce , fort ennuyeuse , ne fut pas nfîoins ennuyeusement jouée. Ce n'est pas le côté brillant de nos élèves. Quelle langue! quelles tournures! quels gestes ! Celui-ci ânonnoit sa leçon mal apprise; celui-là psalmodioit emphatiquement les élucubrations de sa confuse cervelle ; un autre empâtoit dans une bouillie épaisse d'incompararables pauvretés , ou , à grand renfort de poumons, boursouffloit des phrases vides. Il y en avoit de colères , qui , de leurs sons aigus, vous perçoient le tympan , de langoureux qui vous endormoient, de gais , de fins , qui se fatiguoient à aiguiser gauchement d'innocentes épigrammes, d'autres enfin de qui la voix pareille à des glas , sembloit tinter les funérailles du bon sens qui, à chaque mot, expiroit, hélas! dans leurs périodes lugubres.
Heureusement le fonds , tu m'entends bien , le vrai fonds, consoloit de la forme. Pas un de ces gens-là presque, dont la pensée ne fût uniquement fixée sur lui-même. On ne pouvoit s'y tromper. S'agissoit-il de quelque question d'intérêt général , nul n'écoutoit , on causoit , on rioit , on quolibetoit, et le hasard décidoit du vote, ordinairement à notre entière et pleine satisfaction. Le pouvoir, au contraire, étoit-il en jeu, le pou-
voîr arbitre des faveurs , quel soudain réveil ! quelle active attention ! quelles passions ardentes! quels frémissements et quels hurlements ! Oh ! oui, ceci consoloit beaucoup.
Puis , vois-tu , tous mentoient, cela efface bien des taches. Aucune parole qui signifiât ce qu'elle paroissoit exprimer; toujours un sens caché, et cependant deviné de tous, un langage convenu pour le dehors , et parfaitement compris au dedans; chacun marchant de biais, avec un regard oblique , se dirigeant ici en apparence , et arrivant là ; un merveilleux enchevêtrement de voies tortueuses et d'obscurs passages , où les plus robustes consciences, entraînées parla foule, entroient fraîches et gaillardes, et d'oii elles sortoient , tu peux m'en croire , pour le moins très essoufflées.
Sans empiéter sur ton domaine , j'étendrois facilement ce récit incomplet. Mais c'en est assez pour une fois. Si je voulois tout dire, je deviendrois prolixe, assommant, et l'on me prendroit pour un de ceux dont je viens d'esquisser la silhouette.