‹ Amschaspands et DarvandsChapitre 4 sur 4 · LE MÊME AU MÊME · texte numérisé non relu

LE MÊME AU MÊME

Les mêmes causes , ô puissant Génie , qui ont fîivorisé le développement de la science et lui ont créé une place si haute dans la société présente , ont amené la décadence des arts de la pensée et de l'Art en général. Car TArt vit de Fesprit ; le matérialisme est sa mort. Otez les croyances , la religion, le sentiment moral, tout ce qui, en lutte avec les sens , les appétits , les convoitises, s'élève au-dessus de Têtre corporel, que resle-t-il de l'homme , qu'une sorte de cadavre? Le Yrai, le Bien, le Beau, essentiellement unis , identiques en soi, ne sont que trois aspects d'une même chose.

Lorsqu'en des temps déjà reculés , la foi s'affoi-

blit chez les nations qui avoient devancé les autres dans les voies du progrès social, les arts de la plastique et du dessin hésitèrent d'abord, puis s'altérèrent visiblement, puis se corrompirent au point de n'être plus qu'une espèce de moquerie de l'Art même. El nul effort n'a pu les relever, parce que rien ne sauroit suppléer ce je ne sais quoi d'intime et de profond, qui, dans les sociétés croyantes, est le principe générateur des œuvres grandes et durables. L'inspiration réelle s'éteignit, on tomba dans l'imitation soit de l'art antique qui ne correspondoit à aucune idée, aucune foi existante, soit d'une nature triviale, en ce sens du moins que, matérialisée et, pour ainsi dire, toute terrestre, nulle part n'y rayonnoit le beau infini, suprême, essentiel, ni la vie supérieure de l'âme.

Les peuples s'expriment dans leurs monuments. Or, les seuls qui soient aujourd'hui en harmonie avec leur fin, qui aient un caractère reconnoissable et vrai sont les monuments de l'industrie, dont le but est l'utile ; et même on peut remarquer qu'à cette époque où domine le culte de la matière, dès que Futile, prenant un caractère abstrait, se résume dans son type général, son signe universel, l'argent ouïe crédit, le monument

so

qui le symbolise revêt la forme d*im temple, mais d'un temple mort, pom^ parler ainsi; masse vide et muette, sanctuaire déserté, où se réfugient les brutes immondes, quand le Dieu qui Thabitoit est parti. Les temples, au contraire, qu'une insouciante génération élève maintenant pour y accomplir les rites sacrés des anciens jours, se sont empreints d'un caractère profane, quelquefois même sensuel, par un contraste où se manifeste l'immense révolution qui s'est opérée dani» les idées et dans les mœurs. La sculpture, la peinture, la musique, n'ont pas davantage échappé aux conséquences de cette révolution qui détruit tout, pour que tout renaisse sous de nouvelles conditions de vie. Impuissantes à reproduire l'élément spirituev de l'humanité, le sentiment pieux, la pensée religieuse, leur vol s'est abaissé, comme au temps de la migration, celui des oiseaux las de leur voyage à travers les hautes régions de l'air. Lorsqu'elles ne croupissent pas dans une sorte de torpeur, de nullité profonde, ou elles flattent les penchants d'un siècle qui ne connoît d'autre réalité que le corps, qui demande au corps les seuls biens auxquels il aspire et croie, ou elles expriment exclusivement les vagues et bizarres fantaisies de l'artiste.

Les lettres ont subi le même destin. Sous la double influence du matérialisme des doctrines et de l'affoiblissement du principe moral, non seulement oublié passagèrement, comme dans l'effervescence d'une jeunesse ardente, mais dogmatiquement nié, on les voit, privées de la sève divine, se dessécher au souffle aride qui a glacé les âmes. Ainsi que la science et avec elle, descendu au sein de la nature, mais de la nature séparée de la puissance intelligente qui la remplit de soi, si d'abord l'Art y a puisé des inspirations glandes encore, dernier souffle de l'Esprit invisible épandu en elle, bientôt, uniquement frappé de la forme extérieure et morte, il s'est persuadé qu'elle étoit tout, et son travail n'a été désormais qu'une sorte de brutale imitation du travail sourd des aveugles énergies qui président à la formation et à la décomposition des corps. Le type immatériel, l'idéal exemplaire, terme éternel des aspirations de la pensée et de l'amour, s'est voilé. Plus fie poésie dès lors, et comme elle est l'homme même en. ce qui l'élève au-dessus de la création inférieure, et qu'il ne sauroit sans souffrir altérer, mutiler son être, il cherche avec inquiétude ce qu'il sent lui manquer, mais il le cherche toujours plus bas, se dépravant ainsi par cette

recherche même, jusqu'à perdre entièrement Tinstinct natif du Beau. Après l'avoir placé dans la forme pure, vide de l'esprit qui l'animoit, étonne de n'avoir qu'un rebutant simulacre, pareil an masque pris sur le cadavre, on la tourmente, on en détruit les proportions et l'harmonie, on la soumet à tous les caprices d'un goût arbitraire et maladif, et par l'étrange, on arrive au laid, devenu sinon l'élément unique, du moins un but légitime de l'art, et enfin l'objet d'une espèce de culte.

D'une autre part, l'absence du sentiment moral tarit la source des nobles, des hautes inspirations, pétrifie le cœur, en flétrit les fleurs délicates, et tue la passion même. Car la passion vit de combats, elle n'est que la lutte perpétuelle entre la conscience et les désirs qu'elle commande de réprimer, entre le devoir et la convoitise. Les mêmes causes donc qui ont poussé l'art à la reproduction du laid, le poussent à la reproduction du vice. Le vice, en effet, et le laid se correspondent, s'appellent l'un l'autre par une affinité semblable à celle qui unit le Bien et le Beau. Enivré des vapeurs qu'exhale le cloaque de la corruption publique et privée, on en remue les immondices, on s'y plonge avec une sauvage volupté. A cette

nouvelle poésie, il faut une langue nouvelle ; elle coule peu, on la trouve toute faite dans les repaires du crime, dans les antres infects de la prostitution. Alors, des enfantements monstrueux, des choses sans nom, et un tressaillement, un transport fiévreux de joie enthousiaste, d'applaudissement presque universel. La société s'est reconnue dans cette image.

Nul spectacle plus triste et plus effrayant que cette dégradation de la pensée, cette complaisance dans le mal abject, ce goût de la fange, qu'on observe chez les peuples qu'a envahis le matérialisme. Au sein de leurs richesses, à travers le fastueux linceul jeté sur ce corps en dissolution, on voit déjà les vers qui le rongent.

Les mœurs générales influent d'une autre manière encore sur les lettres ainsi abaissées, souillées. Elles deviennent un trafic, et le plus vil de tous. Les chants du poète, les leçons du drame, les enseignements de la religion, de la philosophie, de l'histoire, tout cela, marchandise qu'on fabrique selon les besoins de la consommation et le goût mobile des consommateurs. Un seul but, l'argent. La vanité même, si avide de cette creuse pâture qu'on nomme gloire, s'éteint dans la cupidité, dans ses âpres désirs qui dominent tous les

autres : et Targent, d'ailleurs, n'est il pas la mesure delà gloire même? Tant vaut l'œuvre, tant vaut l'auteur, au prix courant de la place. Oa commerce en gros, en détail. Pour multiplier le gain, le riche fabricant achète les produits du fabricant moins accrédité, de l'ouvrier obscur et pauvre que la faim lui livre, et les revend sous sa marque, avec bénéfice, au public trompé, et bien digne de l'être. L'avarice infâme exploite à la fois la misère et l'imbécillité.

Le croirois-tu, saint Amschaspand? Croirois-tu qu'au-dessous de ces honteuses dégradations, il en est une plus honteuse, plus profonde encore? De vénales consciences font métier de servir, pour un salaire réglé, tous les pouvoirs à mesure qu'ils passent, leurs vues, leurs systèmes si opposés, si contradictoires qu'il puissent être, leurs affections, leurs haines, leurs passions de toutes sortes, leurs actes les plus odieux, leurs manœuvres les plus immorales, leurs plus criminelles trahisons. Le vrai, le bien, le juste, qu'est-ce que cela? Ce que le maître qui paye, veut que ce soit, son caprice du moment, son intérêt variable. On lui prostitue la parole ; on ment pour un peu d'or à sa propre pensée, à ses sentiments, à ses convictions; on profane sans remords, en soi première-

ment, devant tous ensuite, ce qu'il y a de plus saint sur la terre et dans lescieux mêmes, le verbe divin.

Que prévoir de Tavenir qui germe au fond de cette boue? Que peut-il être? Se relève-t-on de si bas? Est-il pour les peuples que dévore une pareille corruption, quelque espoir de vie, une guérison possible? J'hésite à répondre.

ASCHESCHING * A DAHiMAN 2.

Le mal est grand, Dahman ; il n'est pas sans remède. Quand la vie se retire, ce n'est que pour un temps ; elle revient comme le flot sur la grève asséchée, car la source n'en tarit jamais.

Tu verras 'croître encore le désordre qui t'alarme. Toute chose a un cycle qu'elle doit parcourir, une durée nécessaire mesurée par l'énergie de sa cause. Cette cause épuisée , une autre à son tour agit en sens contraire, et le progrès s'accomplit en vertu de cette loi de balancement alternatif et d'oscillation éternelle.

Rien ne commence que parce que tout finit,

* Qui donne la science et la lumière.

2 Qui béuit le peuple.

rien ne naît que parce que tout meurt. La condition, pour rhumanité, d'un nouvel état plus parfait, est la destruction préalable de l'état précédent et de ce qui le constituoit. Les générations qui assistent à cette destruction féconde, n'apercevant d'abord que la destruction même, se troublent, s'attristent, et sentant le vide se faire autour d'elles, désespèrent de l'avenir. L'avenir est là cependant, il est là tout près, mais invisible, mais caché sous le voile impénétrable qui recouvre, à son origine, le sacré mystère de la vie. Encore quelques instants, et le tombeau engloutit sa proie, et dans les ruines du vieux corps dissous, éclôt le germe dont le développement marque une des phases de la transformation ascendante , de l'évolution sans terme assignable du genre humain.

ZARETCH ' A TARMAD

Je sais que tu te plains, ïarmad, de la décadence de Torgueil % si étranger au:x hommes d'aujourd'hui, qui n'en sont pourtant pas plus humbles. On pourroit dire en leur faveur que, s ils manquent d'une certaine hauteur de caractère, d'une certaine fierté qui a sa racine dans l'estime de soi, c'est qu'ils se connoissent, chose toujours louable, et se rendent justice, phénomène rare, et partant curieux pour le moins. D'ailleurs, tu l'as remarqué toi-même, la vanité chez eux s'est accrue à proportion que l'orgueil baissoit et le bon sens aussi. Or, bien que l'orgueil ait son mé-

^ Qui gâtô 1« bien.

* Esprit d'orgueil.

' Tarmad à Savel,XIII.

rite, la vanité, je fen demande pardon, me plaît davantage; elle est plus gaie, plus drôle , et pour moi, vois-tu, le rire par-dessus tout.

ïu ne ris guères toi ; j'en suis fâché, cela te désennuieroit. Et que veux-tu donc faire de cette bouffonne espèce, à moins que d'en rire, et à quoi est-elle bonne qu'à cela? Allons, relâche un peu les muscles de ta face, déride ton front sévère , détends tes lèvres contractées , point de fausse honte; une fois en ta vie amuse-toi, et des tiens encore, double et triple plaisir.

Je dis des tiens, et ne t'en choque pas. On a des enfants de plus d'une sorte, et, légitime ou non, cette pauvre vanité dont tu rougis n'en est pas moins ta fille, et ses enfants a elle, par conséquent, te touchent d'assez près. Grand-papa, embrasse tes petits-fds. Parmi eux, il en est de bien divertissants, foi de Dew.

Je te présente d'abord les Révélateurs. Avancez, jeunes gens. Est-ce que ton cœur ne se remue pas à la vue de cette tendre progéniture , de ces physionomies innocentes où la simplicité s'allie, avec tant de grâce , à l'imperturbable et superbe confiance qui vient de toi? Ah! Tarmad, Tarmad, ne répudie pas ta gloire. Souviens-toi donc que le monde, dans les âges passés, compte à peine quel-

ques rares fondateurs de religions , et qu*en voilà dans ta famille, grouillant tous ensemble, des douzaines, des centaines, je défie presque de les compter.

C'est un peu ce qui leur nuit. Quel que soit, en fait de religion, l'agrément de la variété et la commodité du choix, les hommes ne laissent pas de s'étonner de cette profusion de dogmes et de cultes, de cette longue procession où chacun, sa bannière en main, appelle à soi les peuples ébahis de ce luxe de symboles.

Jusqu'ici, disent les uns, vous vous êtes figuré, ans votre naïveté par trop grande, avoir un Dieu, et vous n'aviez qu'une moitié de Dieu, pauvres sots, un Dieu mâle. En voici un complet, un Dieu mâle et femelle. Si vous n'êtes pas contents, trouvez mieux.

Eh ! ce n'est pas difficile, répondent d'autres aussitôt. Belle invention , vraiment , que votre Dieu bi-sexuel, bizarre hermaphrodite, avec lequel vous avez cru fort ridiculement faire votre cour aux dames. Hommes, défiez- vous de ces flatteurs de l'amour-propre féminin. D'ailleurs, mâle ou femelle, ou femelle et mâle à la fois, que vous importe ce Dieu si différent de vous, si loin de vous? Vous n'en demeurerez pas moins une très-

piètre créature. Ainsi nul profit. Non, chers amis» ce n'est pas cela. La vérité découverte enfin, découverte par nous, c'est que vous-mêmes vous êtes Dieu, et qu'il n'y a point d'autre Dieu que vous, si ce n'est aussi tout le reste.

Ici, Tarmad, je dois t'avouer que tes plaintes, ta colère, ont bien quelque fondement. Car , au lieu de l'accueil qu'eût rencontré chez des gens qui auroient un peu le sentiment d'eux-mêmes, cette splendide révélation , elle a provoqué un éclat de fou rire.

A quoi cela tient-il donc? me demandois-je. Il est pourtant agréable d'être Dieu. Cette insouciance et ce mépris m'étoient un problème incompréhensible, et j'y revois inutilement, lorsque le hasard me fournit la solution dont je désespérois.

Ce n'étoient pas, Tarmad, les difficultés de la théorie qui les arrêtoient, mais ils croyoient l'expérience faite, et faite sans succès, comme je le vis en ouvrant un de leurs vieux bouquins. J'y lus, en effet, cette épitaphe :

Cy-gist Jean de Lagiiy, qui s'en fit trop accroire 5 11 pensoit être dieu, et mourut de la foire.

Conviens que ce n'est pas encourageant. Avec

une ombre de réflexion, ils^e seroîent aperçus cependant que le sort pitoyable de Jean de Lagny ne faisoit rien, absolument rien à l'affaire. La révélation même les en avertissoit, car elle ne nie, en aucune façon, ni la mort, ni le genre de mort de Jean de Lagny; mais , dans une sorte de billet de faire part adressé aux intelligences d'élite, elle leur annonce qu'il est né de nouveau, qu'il revit, et mourra, et revivra encore, éternellement bercé ainsi de la vie au trépas, du trépas à la vie, par un mouvement d'escarpolette, le plus doux, le plus divin qui se puisse imaginer.

S'il en est pour qui tout est Dieu et Dieu est tout, il y en a pour qui, par compensation, il n'est rien ; et des uns aux autres, la distance est moins grande qu'elle ne le paroit d'abord. 11 s'agit entre eux uniquement de savoir si c'est Dieu qui est l'Univers, ou bien l'Univers qui est Dieu. Le genre ^ humain hésite, mais on espère qu'il se décidera. Je le souhaite vivement et pour Dieu, et pour l'Univers. L'incertitude doit leur être pénible.

Eu fait de révélations, voilà, Tarmad, ce que je connois de mieux jusqu'ici. Le reste, pur fretin, têtards avortés, qui, sans miracle, n'arriveront jamais à l'âge de grenouille. Je ne blâme pourtant pas les révélateurs, au contraire. Les forces leur

ont manqué, non le zèle, et tous me sont chefs, car tous, avec un concert admirable, tendent, plus ou moins directement, à délivrer les hommes et les femmes aussi, des durs liens que leur ont imposés les Izeds, sous le nom de morale et de devoirs. Plus de devoirs, glorieux Dew , plus de morale, ou une morale nouvelle, des devoirs nouveaux, faciles, doux même, heureusement choisis pour mettre à Taise les penchants , si contrariés par nos rivaux, de cette bonne mère nature. La chair a eu beaucoup à souffrir autrefois : au tour maintenant de l'esprit. On proclame avec pompe la déchéance de celui-ci , justement châtié de sa domination arrogante; la réhabilitation de celle-là, dépouillée par mille artifices de ses droits, de son rang, et dont, après soixante siècles au moins de servitude inique, on a enfin retrouvé les titres, je n'ose dire où.

Deux choses gênoient prodigieusement la liberté du sexe le plus foible, le mariage, la famille, vieilleries indignes d'un âge éclairé, inventions folles, absurdes, qui rabaissoient l'humanité, l'obligeoient de rougir devant les animaux plus sages. On ne leur a pas laissé, tu le penses bien, un avantage si honteux pour l'homme. Venez, femelles, venez, petits : trop longtemps opprimés

par régoïsme individuel insidieusement caché sous les noms d'époux et de père, vous n'aurez désormais de père, d'époux, que tout le monde, que le genre humain solidaire; aucuns droits que les siens, aucuns devoirs qu'envers lui. Ravissante unité, sublime pêle-mêle! Rien de propre à chacun; personnes et biens, tout se fondra dans une indivisible communauté , au sein de laquelle si vous ne jouissez pas d'une félicité égale au moins à celle de la brute, vous ne pourrez, pour le coup, vous en prendre qu'à vous-mêmes.

Bien, dis-tu; mais les hommes sont routiniers, têtus, rétifs. Emmaillottés dans leurs idées, dans leurs coutumes héréditaires, voudront-ils, c'est ma crainte, de cette félicité-là? Ils tiennent terriblement à la propriété, à la paternité, au mariage et à la famille.

Je n'en disconviens pas, l'habitude est puissante. Cependant les révélateurs, fondés sur leur propre expérience, se flattent de les déniaiser. Le cas d'ailleurs a été prévu. Si le préjugé l'emportoit, s'ils s'aheurtoient à refuser des bienfaits d'une importance si capitale et si généreusement offerts, on useroit d'une tendre et salutaire contrainte; on conduiroitlesscrupuleux,les incertains, les opiniâtres, au pied d'un haut et beau gibet hu-

nianitaire,et là, ïarmad, avco eet ac€ent qu inspire l'amour cosmopolite, la sainte ardeur de la charité universelle envers le prochain , on leur diroit fraternellement et pathétiquement : Soyez heureux, ou soyez pendus.

Maintenant, rassemble ces dogmes, ces préceptes, ces symboles, et sache que le tout ensemble, y compris le gibet, est ce qu'on nomme TIdéal ! Oh ! que j'aime l'Idéal! vive h jamais, vive l'Idéal! A genoux. Peuples, devant l'Idéal !

Quelques-uns, gents pratiques, positifs, propo-sent, afin de ne pas croupir éternellement dans la théorie, de bâtir, sous leur direction, aux frais des fidèles ou de TÊtat, si on le préfère» ils ne tiennent pas à ces minuties, des cités dont le modèle, ancien quant au fond, rappelle, trait pour , trait, cette illustre abbaye, sur la porte de laquelle le grand législateur avoit écrit sa règle entière, aussi brève que profonde t Fais ce que voudras.

D'autres, spécialement touchés des obstacles qu'opposent des lois surannées à la libre expansion de certains penchants, bien naturels pourtant, le vol, par exemple, le meurtre, et se sentant appelés à les affranchir de cette entrave, ont créé la doctrine accommodante et compatissante des impulsions irrésistibles. Malheureusement la foule a ré-

sisté h cette impulsion-là, soumise encore à celle ^énéralemeni connue sous la vulgaire dénomination, le trivial sobriquet de conscience. C'est triste, en vérité.

Pour moi, je me console par tout ce qu'a de gai le spectacle, inimaginable à qui ne l'a vu, de ces multitudes de révélateurs et de révélations plus grotesques l'une que l'autre; laissant aux graves Darvands le soin d'apprécier ce mouvement remarquable de l'esprit humain, pour parler l'argot de cette race-ci. Ils y verront peut-être une annonce de l'ère oii, selon des prophéties auxquelles ils aiment à croire, notre religion a nous se substituera à l'odieuse religion d'Ormuzd. Je ne leur conseillerois cependant pas de se livrer trop hâtivement à des espérances qui, bien que justifiables à beaucoup d'égards, pourroient avoir un côté trompeur. Qu'ils se souviennent de Jean de Lagny.

LH

SAPANDOMAD' A ARDIBEHESCHT '

Je VOUS ai plusieurs fois, saint Amschaspand, confié mes douleurs; souffrez que je vous confie également ce qui me console.

Dans les jugements qu'on porte de l'homme, presque jamais on ne tient compte des différences profondes qu'offre sa nature complexe, et qui le séparent, quoique toujours un, en deux êtres semblables et divers. Soit qu'on l'accuse ou qu'on lé justifie, soil qu'on l'abaisse ou qu'on le relève, on néglige, on oublie, constamment presque, l'un dé ces deux êtres, la femme.

Cependant elle mérite une attention particu-

' Sainte soumise, génie de la terre.

' Pureté excellente.

lière, lorsqu'étudiant Thumainté on essaye d'en découvrir les lois, d'en apprécier Tétat, d*en comprendre les destins, sur lesquels elle exerce une influence plus grande de beaucoup que n'affecte de le penser l'aveugle orgueil de Thomme, Fier du partage qu'Ormuzd lui a fait, la force du corps, celle de la pensée, la puissance du génie, de la raison, et l'ascendant qu'elle donne, il se croit supérieur à sa compagne, parce qu'il est autre, parce qu'aux qualités qui sont les siennes est attachée la domination, apparente du moins. Je dis apparente, car, en réalité, il obéit plus qu'il ne commande. L'insinuation, la douceur, la grâce, l'attrait de la beauté, le charme de la foiblesse même, triomphent le plus souvent de ce superbe dominateur. La femme règne de fait, et en cédant elle gouverne encore.

Que seroit sans elle la vie humaine? Une lutte désespérée, un sanglant combat de l'homme contre la nature et de l'homme contre l'homme. Elle lui verse un philtre qui endort ses maux, elle amollit sa dureté farouche, modère ses rudes passions, calme ses colères, lui fait du travail et de la souffrance môme, par sa tendresse compatissante, son dévouement inépuisable, par la continuelle effusion d'un amour qui renaît de lui-même et ne

tarit jamais, comme une sorle de joie ineffable.

Jeune fille naïve et pure, quoi de plus ravissant que la femme? Mère entourée de ses enfants, quoi de plus auguste, de plus saint?

Il y a dans son cœur des délicatesses si exquises , et tout ensemble si spontanées , qu'elle les ignore elle-même. La source en est voilée, mystérieuse. Elles s'exhalent d'elle comme le parfum de la fleur pudique que ses suaves effluves décèlent vaguement et que l'œil ne voit pas.

Point de mal qu'elle ne sache guérir, soulager du moins, au fond duquel elle ne parvienne à déposer une espérance. Quand la tempête amoncelé les nuages, et les chasse, et les mêle, et les déchire en vastes lambeaux, quelquefois un rayon de soleil, traversant ce chaos, rassérène le ciel sombre. La femme est ce rayon consolateur et doux, quand la tempête aussi agite l'homme et le tourmente.

Une native commisération, une sympathie irrésistible l'attire vers ce qui souffre. Toutes les misères inséparables de la condition humaine, ou qu'engendrent les vices de la société, semblent avoir été commises à ses soins. Elle est vraiment la providence de l'infirme, du pauvre, de l'innombrable tribu des abandonnés. Suivez-la dans Tobs-

cur réduit où s'abrite l'indigent, près de la couche du malade, du grabat sur lequel gémit le vieillard resté seul après de longues années de labeur; rien ne l'éloigné, rien ne la rebute. Plus forte alors que l'homme, cette frêle créature, élevée par l'amour au-dessus des sens, repliée dans son âme, ne vit plus que là. Elle remplit une mission céleste , elle apporte avec soi quelque chose de Dieu, des secours pour tous les besoins, des baumes pour toutes les plaies, des paroles qui enchantent toutes les douleurs.

Et je n'ai rappelé encore que ses moindres bienfaits. Plus sûr que le raisonnement, un infaillible instinct, la préserve des erreurs fatales auxquelles l'homme se laisse entraîner par l'orgueil de l'esprit et de la science. Tandis que, sondant tantes les voies, sa curiosité insatiable l'emporte, àtravers je ne sais quel crépuscule trompeur, en des régions peuplées de fantômes ; tandis que sa vaine et débile raison ébranle aveuglément les bases de l'ordre et de rintelligence même ; la femme, éclairée d'une lumière et plus intime et plus im?médiate, les défend contre lui , conserve dans l'humanité les croyances par lesquelles elle subsiste, les vérités nécessaires , les grar^des lois de la vie intellectuelle et morale. Elle en est, au mi-

lieitcte la confusion des idées et des révolutions des systèmes, la gavdieniie pieuse et incorruptible. Souvent l'homme, à cause de cela même, TaC' Guse de foiblesse^ de préjugé^ de superstition; et il ne sait pas qu'au fond l'objet de sa superstition, c'est Dieu caché sous les symboles qui le révèlent obscurément, que son préjugé c'est le vrai immuable embrassé par le cœur, que sa foiblesse c'est la force innée, la puissance souveraine de la nature même. Plus j'y réfléchis, plus je demeure, immortel Amschaspand, convaincue que les vérités, les lois dont je parlois tout à l'heure, non-seulement perdroient leur autorité sur la terre, mais qu'altérée par mille conceptions fausses, la notion même s'en éteindroit , si doublement mère , la femme, dès le berceau n'initioit Tenfant à ces sacrés mystères, si elle ne déposoit en lui l'impérissable germe de la foi qui te sau^vera, ne le nourrissoit de ce lait divin.

Contemplez sur ses genoux cette naissante petite créature, balbutiant, lesmainsjointes, dans la candide pureté de son âme, sa première prière, s'éveillent par l'amour à la vie qui se dilate sans fin en cehji qui est la vie même ; est-il un spectacle plus touchant, plus doux?

Que les hommes enivrés des dons qu'Ormuzd

leur a départis, s'élèvent tant qu'ils voudront dans l'opinion qu'ils ont d'eux-mêmes, toujours serat-il que les semences primordiales du Vrai et du Bien, les sentiments profonds qui décident de l'existence entière , il les doivent à la femme, que c'est elle qui les fait ce qu'ils sont. Oh ! si elle connoissoit l'importance suprême, la grandeur merveilleuse, j'ai presque dit redoutable, de ses fonctions, elle n'envieroit pas, certes, les avantages, quels qu'ils soient, réservés à l'homme.

Et je me réjouis d'avoir à lui rendre cette justice; quoi qu'on ait fait pour la détourner de sa fin véritable , pour l'égarer hors de la règle par l'appât d'une fausse liberté, d'une indépendance qui ne seroit que le plus dur, le plus dégradant esclavage , ells a repoussé avec dégoût les suggestions des tentateurs. Vainement ont-ils essayé de la séduire par la vanité, par l'entraînement des sens, par le funeste attrait de toutes les joies mauvaises , elle a senti que, sous le nom menteur d'affranchissement , c'étoit la servitude qu'on lui proposoît et la flétrissure, l'abandon volontaire de tout ce qui, dans ce monde, lui crée une place si haute et un pouvoir si grand. Elle a voulu rester ce qu'Ormuzd l'a faite, ce que l'humanité a de plus ravissant et de plus saint, la vierge, l'épouse, la mère.

Et parce qu'elle a su résister aux conseils corrupteurs , se préserver des honteuses souillures que s'efforçoient de lui imprimer des mains sacrilèges, ses destinées seront belles dans l'avenir qui s'approche. En inspirant de bonne heure à l'enfant les religieux sentiments qui doivent animer Thomme, Tesprit de sacrifice, de dévouement, d'amour, le courage contre soi , le mépris des choses matérielles, du corps et de ses convoitises, en le préparant aux devoirs qu'il aura bientôt à remplir, c'est elle qui enfantera cet avenir que pressent un instinct mystérieux ; il sera, lui aussi, le fruit de ses entrailles-

un

BÀHMAN' A SCHAHRÏVER^

Quelque soin, Sehahriver, que nous apportions à l'étude de l'homme, nous ne pouvons, après tout, l'observer qu'à notre point de vue, et notre mission seroit dès lors imparfaitement remplie , si l'homme lui-même ne nous aidoit, en quelque sorte, à rendre compte de lui. Pour achever de le connoître , il faut savoir comment il juge son propre état, les sociétés dont il est membre, le monde où il vit ; il faut Fentendre révéler ce qui se passe en son âme, ce qu'elle renferme de plus secret, ses douleurs, ses joies, ses espérances, ses craintes ; il faut enfin saisir sa pensée, ses sentiments

' Génie de la bonté du cœur.

* Roi équitable.

intimes , dans sa parole même et dans laccent de sa parole. Je n'ai pas d'autre objet, en mettant sous tes yeux ces feuilles recueillies au hasard un jour qu'errant, rêveur et triste, au milieu d'une vaste cité, je les vis emportées par le vent à travers les barreaux d'un étroit soupirail, percé dans les murs d'une prison silencieuse et sombre.

Va, et dis leur ce que tes yeux ont \ti.

Ils ne m'écouteront pas. Seigneur.

Qu'importe qu'ils t'écoutcnt? Les bons t'écoutel'ont, et ta parole, empreinte in visiblement dans les autres, leur appai'oîtra toute vivante quand le feu de ma colère les pénétrera.

Seigneur, vous le savez, je suis vieux et je n'ai plus de voix. Laissez votre serviteur reposer un peu avant qu'il s'en aille. Encore quelques instants, et il ne sera plus.

Et c'est pour cela qu'il n'en faut pas perdre;

c'est parce que le jour baisse qu'il faut se hâter. Ne cherche point le repos où il n'est pas : le repos viendra en son temps. Souviens-toi de ceux qui, en se couchant dans la tombe, ont mis leur épée sous leur tête : Tépée, c'est le chevet des forts.

J'irai, Seigneur, où vous voudrez que j'aille; ce que vous ordonnerez, je l'accomplirai; je combattrai pour votre justice tant qu'un souffle me restera.

Va donc, et ne crains rien. Je serai près de toi dans ma force; je mettrai sur tes lèvres ce que tu devras annoncer.

La terre est i^cou verte d'une vapeur de crimes : j'enverrai la tempête pour la balayer.

Les hommes d'iniquité se réjouissent dans leurs œuvres; ils croient leur puissance affermie à jamais. J'ai commandé à un petit ver d'en piquer la racine : demain l'arbre sera séché jusqu'au sommet.

Mon jour approche, il est là tout près.

Parle aux tyrans; verse mes menaces dans leur oreille; attache à leur âme la froide peur; qu'elle soit leur premier supplice.

Ils se sont dit que je n'étois pas : ils apprendront si je suis!

Parle aux oppresseurs ; enveloppe-les des plaintes, des gémissements, des cris de leurs victimes; qu'ils les entendent dans leur sommeil, et les entendent encore dans leur veille; qu'ils les voient errer autour d'eux comme de pâles fantômes, comme des ombres livides; que partout les suive Teffrayante vision; que ni le jour ni la nuit elle ne s'éloigne d'eux; qu'à l'heure du crépuscule, lorsqu'ils s'en vont à leurs fêtes impies, ils sentent sur leur chair l'atlouchement de ces spectres, et qu'elle frissonne d'horreur.

Parle aux opprimés; dis-leur que mon œil est ouvert sur eux, que la voix de leurs souffrances a monté jusqu'à moi, que je la changerai en voix d'allégresse.

Dis-leur que, livrés aux hommes méchants, aux hommes d'égoïsme et de haine, ils triompheront d'eux par la justice et par l'amour.

S'il se pouvoit que le mal détruisit l'univers, il renaîtroit d'une seule larme du juste.

Parle à tous ceux qui pleurent, à tous aeux qui

désirent selon le bien, qui, dans leurs prières, m'adressent ce vœu pur : Que votre règne arrive!

Il arrivera , je l'ai promis, je Tai juré par moimême.

Fils de l'avenir, cueillez des palmes, préparez des cantiques pour célébrer sa venue. Déjà les petits enfants sourient dans leur berceau, car ils l'ont aperçu dans leurs songes prophétiques.

Et Satan, au sein des ténèbres, tressaille d'une muette terreur; à l'Orient mystérieux, là d'où s'épanche la vie, il a découvert un signe menaçant, quelque chose de splendide et deformidable, comme l'ombre de ma main.

Le soleil s'étoit levé brillant; sa lumière ruisseloit sur les pentes des monts, perçoit les ombres noires des forêts, scintilloit, réfléchie par l'humide poussière qui recouvroit les fils légers, le réseau impalpable et mobile étendu sur les prés, les champs; de fraîches odeurs, comme l'haleine des

génies de la terre, embaumoient Tair calme; des voix mystérieuses, épandues au loin, murmiiroient des sons inconnus que Toreilie saisissoit à peine, dernier écho des songes de la nuit.

Vous êtes grand, Seigneur, dans vos œuvres !

Et je vis sortir de chaumières dispersées çà et là sur les coteaux, dans les vallons, des hommes âgés et d'autres plus jeunes, pâles, amaigris, courbés sous des instruments de labourage. Ils marchoient lentement, comme s'ils eussent traîné je ne sais quel poids interne. Quelquefois s'arrêtant, leur regard contemploit toutes ces divines magnificences.

Et ils étoient tristes.

Gonflés d'une sève féconde, les arbres leur disoient ; Voyez ces fleurs, bientôt elles se changeront en fruits qui mûriront pour vous.

Et ils étoient tristes.

La vigne disoit : J'élabore en secret dans mes rameaux un suc fortifiant qui vous ranimera, qui réchauffera vos membres glacés , quand l'hiver sera venu.

Et ils étoient tvistes.

Les prairies disoient : Nous avons préparé un banquet pour vos brebis, vos taureaux, vos génisses; amenez-les, ils vous rendront, en cent manières diverses, ce que nous leur aurons donné.

Et ils étoient tristes.

Et les guérets aussi disoient : Vos greniers sontils prêts? Le jour, la nuit, nous travaillons pour les remplir. N'ayez aucun souci ni pour vous, ni pour vos femmes et vos petits enfants. Dieu nous a chargés de pourvoir abondamment à leurs besoins.

Et ils étoient tristes.

La Nature entière leur crioîf :

Je suis votre mère; venez, venez tous vous abreuver à ma mamelle intarissable.

Et ils étoient tristes, et leur poitrine s'élevoit et s*abaissoit, et de grosses larmes tomboient de leurs yeux.

Que veut dire cela, Seigneur? et qu'y a t-îl donc au fond du cœur de Thomme ?

Us sont tristes, parce que les fruits ne mûriront

point* pour eux ; parce que le suc de la vigne ne les réchauffera point en hiver; parce qu'ils n'auront de part ni à la toison de leurs brebis, ni au lait de leurs génisses, ni à la chair de leurs taureaux ; parce que d'autres moissonneront les guérets où ils ont semé avec sueur et fatigue ; que déjà ils entendent leurs petits enfants tout en pleurs dire: J'ai faim, et voient le cœur de celles qui leur donnèrent la vie se briser ; parce qu'une race violente, sans amour, sans pitié, s'est placée entre eux et la commune Mère, et qu'elle ne souffre point que leurs lèvres s'approchent de sa mamelle intarissable.

Et votre justice, Seigneur !

Elle aura son jour, n'en doute point; et ce sera un jour saint dans le Ciel, et le jour d'une grande joie sur la terre.

Mon Dieu, ayez pitié du pauvre prolétaire! Quand jo naqu's, moii père n'étoit plus. IL

jour, le spectre décharné qu'on appelle misère entra dans sa demeure : il lutta contre lui corps à corps, il lutta longtemps, mais enfin ses forces s'épuisèrent. Alors descendit l'Ange qui délivre , et, se penchant sur §on chevet : Tu as, dit-il, accompli ta rude tâche en ce monde; maintenant passe à une meilleure vie.

Ma mère l'ensevelit de ses mains, puis elle resta seule. Seule, non; le spectre étoit toujours là.

Son terme venu, elle m'enfanta avec de grandes douleurs en pleurant. Elle pleuroit, ma mère, car elle manquoit de langes pour envelopper son premier-né.

Après, elle pleura bien plus encore, voyant que son lait tarissoit faute de nourriture, et que la chaleur de son seîn et sa foible haleine ne réchauffoient qu'à demi les pâles membres de l'enfant.

A force d'amour, en me donnant de sa vie, elle conserva la mienne. Travaillant le jour, la nuit, sans feu l'hiver, et l'été sous la tuile brûlante, son souci, durant ces longues heyres, étoit de me

préserver de tout ce qu'elle souffroit pour moi, et sa joie de me sourire.

Cependant je croîssois. Elle redoubla d'efforts pour qu'un peu d'instruction m'aplanît les sen^ tiers où j'aurois à marcher plus tard. Oh ! comme son cœur battoit, lorsqu'après l'école, elle voyoit l'enfant revenir content et gai, comme on l'est à cet âge, vêtu de sa petite blouse serrée d'une ceinture de cuir, un berret sur sa blonde chevelure, son carton suspendu à l'épaule par un bout de filet!

Puis vint le temps de l'apprentissage. Je me réjouissoisdans la pensée que bientôt je rendrois à celle de qui j'avois tout reçu, quelque chose de ce que sa tendresse inépuisable m'avoit donné. Je me voyois, dans mes rêves, lui apportant le fruit de mon premier travail, et lui disant : Mère, à moi le labeur maintenant, et à vous le repos.

Hélas! elle avoit épuisé en peu d'années sa vio entière. Celui qui, du ciel, s'étoit fait le soutien, le consolateur de la pauvre veuve, la rappeloit à lui. Son déclin fut rapide. Elle s'éteignit enfin dans mes bras. Près de passer, ses lèvres muettes me sourioient encore, et son regard mourant me bénit une dernière fois.

Lorsqu'on la descendit dans la fosse, et que la lerre en tombant rendit un son toujours, toujours plus sourd, mon Dieu, mon Dieu, vous seul savez ce qui se passa en moi.

Désormais seul en ce monde, j'y étois comme n'y étant pas, me nourrissant de mes souvenirs, de vagues rêveries et d'espérances tristes.

Un jour une lueur plus douce m'apparut au milieu de ces ombres. Sur ma route solitaire, la Providence guida une jeune fille orpheline comme moi. La rosée du printemps est moins pure que n'étoit son cœur. Apiès un premier regard, nos yeux se baissèrent, et notre silence seul parla. Nos âmes se penchant Tune vers l'autre s'unirent en ce moment pour jamais.

Non, le Ciel, dans ses plus saintes joies, n'a rien au-dessus des heures ravissantes qui s'écouloient dans nos entretiens. Je lui disois : Nul ne s'intéresse ni à toi, ni à moi; le monde est pour nous un désert. Pauvre petite tourterelle des bois, j'irai chercher ta nourriture, et te bâtirai un nid où lu reposeras à l'abri du froid et de l'orage.

Elle répondoit : Et moi, occupée d'autres soins pendant ton absence, je te délasserai, au retour,

de tes fatigues par mes caresses : mais, ô mon bienaimé, reviens vite !

Je me consumois dans mes désirs ; elle, plus sage, réprimoit mon ardeur, disant : Il faut songer à ceux qui viendront; faisons-nous d'abord quelque épargne.

Le terme de cette longue attente approchoit, lorsque voilà le travail qui manque. On retranche sur le salaire, on retranche encore : prends cela, ou meurs de faim.

Nous n'avons que nos bras, mais nos bras sont h nous ! Ainsi répondent les prolétaires. Ils se concertent pour vivre : on les jette en prison.

Justice des hommes, comme tu trembleras dans ta peur, quand se lèvera la justice de Dieu!

Le reste est un rêve funèbre.

Après des semaines de secret, je la revis deux fois, trois peut-être, à travers les grilles du cachot. La dernière fois ses yeux creusés brilloient d'un feu étrange, ses genoux fléchissoient, elle se soutenoit à peine.

Puis, je ne la revis plus.

0 ma mère ! 0 ma bien-aîmée ! Est-ce vous que j'aperçois là-haut dans cette lumière? Qui m'appelle? Est-ce vous? Ne me quittez pas, oh! ne me quittez pas ! Je sens mes liens qui se brisent : un moment, un moment encore, et nous serons réunis.

Mon Dieu, ayez pitié du pauvre prolétaire !

Dans une salle vaste et sombre, autour d'une table recouverte d'un tapis vert parsemé de taches noires, des hommes étoient assis à quelque distance d'un autre qui paroissoit être leur chef.

Ses joues d'un jaune terreux reflétoient une lumière livide, qui rendoit plus sinistre encore l'oblique regard de ses yeux fauves. Son front pelé fuyoit en arrière : on eut dit une tête de vautour.

Et le Vautour disoit : Comment ferons-nous? Il n'est pas aisé de les atteindre, car il n'y a rien au fond ; mais ils inquiètent nos maîtres, et nos

maîtres nous ont dit : Que faut-il de plus ? Le reste vous regarde.

Un des autres répondit : N'est-ce que cela? Eb bien , nous mentirons.

J'y pensois, dit le Vautour. Et puis j'ai mon coq d'Inde , qui glousse et se courrouce si pathé tiquement.

Cependant, si Ton ne nous croit pas? La foi en nous est bien usée, et ce qu'ils appellent conscience se roidit davantage de jour en jour contre notre parole.

Que trois seulement nous croient , dit le premier, et cela suffira.

Oui , reprit le Vautour , mais voudront-ils croire ? Avant d'aller plus loin , il faut s'en assurer. Faisons-les venir.

Ils vinrent bientôt. Celui qui marchoit devant étoit comme masqué , et lorsqu'il parloit, sa voix sans accent, sans inflexions, ressembloit au son clair et mort d'un intrument de métal.

Le Vautour leur dit ; Ceci est de confiance. Chacun de vous sait ce qu'il désire , et vous savez ce que je peux. Croirez-vous ?

Nous croirons tout , dit la voix de mêlai , et, de plus, impartialement , je ferai croire douze autres.

Bien ! dit le Vautour. Point de rouge au front , mais plus bas : comptez-y.

C^étoit un soir d'automne : une tiède brise venoit du couchant, souffle léger des mers endormies. Le soleil flottoit à Thorizon dans un océan de vapeurs diaphanes. Des nuages d'un bleu sombre, fleurs aériennes, étaloient sur leurs bords des corolles de mille formes , teintes de couleurs sans nombre dont les nuances mélangées se perdoient dans un fluide d'or. Le goëland effleuroit de son aile les flots calmes , et , sur la grève , l'hirondelle marine poussoit son cri plaintif, seul bruit qu'on entendît avec celui de la vague expirante au pied des rochers. Au-dessus la masse noire de la prison projettoit au loin son ombre gigantesque.

Et peu à peu l'air devenoit comme une eau qui

se trouble , et le crépuscule étendoit son voile toujours plus obscur sur le faîte du mont.

Une voix sortoit des entrailles de Tonde et s'élevoit vague, immense, semblable aux soupirs de TEsprit de Tabyme ; et des hauteurs du roc solitaire, une autre voix se mêlant à cette voix, s'en alloit à travers la nuit mourir sur la plage déserte.

Et celle-ci disoit :

Ils ont enchaîné le corps, mais Tâme se rit d'eux, elle est libre !

Parce que je t'aimois , ô ma patrie , parce que je te voulois grande , heureuse , ceux qui te trahissent m'ont jeté dans ce cachot.

Ils on enchaîné le corps, mais l'âme se rit d'eux , elle est libre !

Elle est libre et se rit d'eux , vils esclaves de leur bassesse même, serfs infâmes de la peur, h jamais ensevelis dans leur lâcheté et murés dans leurs crimes.

Ce qu'ils ont là en leur puissance, qu'est-ce? Rien. Aujourd'hui un peu de chair , demain une poignée de cendres.

Leurs verroux arrêtent-ils ma pensée , mon

amour? M'empêchent-ils d'être au milieu de vous, frères? et votre vie n'est-ce pas ma vie?

Quand vous souffrez, je souffre avec vous; quand vous luttez, je lutte avec vous : il y a comme un souffle invisible qui passe de vous en moi , de moi en vous. Qu'ils le saisissent s'ils peuvent!

Ils ont enchaîné le corps, mais l'âme se rit d'eux , elle est libre !

La voix se tut quelques instants , ensuite elle reprit :

Comme au dehors tout se tait , tout repose ! Au milieu de ce silence, quelque chose en passant effleure l'ouïe attentive : est-ce un son , ou le rêve d'un son ?

Tandis que la terre, les eaux et les airs assoupis se peuplent de songes , que la vie se ranime au sein du sommeil ^ dans ses mois embrassements , mes souvenirs à moi se réveillent et m'emportent dans les temps qui furent et ne seront plus jamais.

Que le soleil étoit beau et la nature riante !

Qu'elle étoit vive et douce, et pure la joie de Tenfant assis près de la haie d'églantiers et d'épine odorante , prêtant Toreille au vague murmure des feuilles agitéies, des jeunes rameaux qui plient et se relèvent, ou s'égarant dans le taillis épais, déchiré par les ronces , ou poursuivant, la main à demi avancée, tremblant et respirant h peine, rinsecte au long corsage, aux ailes transparentes, sur les joncs des bords de letang !

Nul regret dans le passé , nul souci dans Taveiiir : de limpides horizons semés parfois de légers nuages, que bientôt chassoient des brises parfumées.

Te souvient-il, ma sœur, de nos courses du matin sur l'herbe baignée de rosée, de nos jeux dans les bois , et des nids auxquels , presque en larmes , tu me défendois de toucher , à cause de la pauvre mère?

Et les jours et les ans couloient , et retirée en elle-même, émue de tristesses et de joies inconnues , l'âme étendoit ses ailes mystérieuses ^r une vie nouvelle près d'éclore.

Et après les rêves enchantés, les ardeurs, les tendresses , les enivrements du jeune âge , vinrent

les sévères devoirs de Thomme , le grand, le saint combat où tomber c*est vaincre , où mom*ir c'est revivre.

Et ils sont tombés; et ils ont vaincu ceux que je vis frappés de la balle , ou percés à terre par répée du lâche.

Et ils sont tombés et ils ont vaincu ceux encore qui, en murmurant d'une voix éteinte le nom de la patrie , expirèrent , après de longues tortures ,

sur la paille des cachots.

Troupe glorieuse des forts , vous êtes là près de moi, et vous me dites : Entends-tu, frère, les vieux martyrs qui d'en haut nous appellent? Couronnés de splendeur , ils s'en vont , messagers divins , de sphère en sphère , chantant le cantique de l'avenir.

Une vertu émane d'eux, pénètre au cœur du peuple , et ses battements deviennent plus pressés, et la terre et les cieux tressaillent , et les mondes palpitants au sein de l'immensité, se disent l'un a l'autre : Une grande justice va se faire ; avez-vous senti passer le souffle de Dieu ?

La voix se tut de nouveau , comme perdue dans

le vague de l'espace. Puis tout à coup, vibrant avec force:

Ils ont enchaîné le corps, mais Tâme se rit d'eux, elle est libre I

Seigneur, vos décrets sont impénétrables. Qui a descendu dans les profondeurs de votre justice et dans les abymes de votre science ?

Votre sagesse a des secrets cachés au fond de réternelle lumière qui vous illumine intérieurement, et les plus élevées de vos créatures ressemblent au petit oiseau qui voltige sur les bords de rOcéan immense.

Toutefois, Seigneur , dans votre bonté , dans votre condescendance de père , permettez que votre serviteur vous supplie de dissiper un doute qui l'obsède, et d'apaiser le trouble de sou cœur.

Après des jours sombres et de violents orages, la terre reverdissoît, les arbres se couvroient de fleurs, Tospérance germoit dans îous les sillons. On n'entendoit que des voix qui disoiciit: Vous

qui souffrez, essuyez vos pleurs, la source en va tarir enfin. Ne sommes-nous pas frères? Nul, au temps de la moisson, ne s'en ira le soir les mains vides et Fâme triste.

La patrie grande et forte relèvera sa tête humiliée; la loi régnera souverainement dans sa majesté inviolable, et la liberté fleurira sur les derniers débris d'institutions iniques.

Seigneur, n'est-ce pas là ce qu'on disoît ?

Mais vous aviez d'autres desseins.

Seigneur , voilà ce qui me trouble et ce qui

trouble aussi beaucoup d'autres. Les peuples se regardent avec étonnemeiit , et ils se demandent où donc est votre justice, où votre providence?

Ou'ils se demandent plutôt s'ils étoient prêts, si le monde étoit prêt pour le bien qu'ils appellent et que je leur réserve.

Qu'est-ce que le droit? Le savent-ils? Saventils ce qu'est le devoir? En ont-ils en eux ia racine? Ils veulent la liberté , et ne savent pas que la liberté c'est l'oubli de soi, le dévouement mutuel, que la liberté c'est l'amour? Non, il leur falloit encore cette épreuve.

Fils du temps, tout te paroît long : va, et redis aux peuples ce que tu viens d'entendre.

VTI

Quelques rayons de soleil , glissant à travers les vases de fleurs posés en dehors de l'étroite fenêtre, pénétroient dans la petite mansarde, et, reflétés par le papier d'une teinte jaune qui recouvroit les nmrs, veloutoient d'un rouge d'or les objets noyés dans une moelleuse lumière.

Une jeune fille, simple en ses vêtements, parée de ses seuls cheveux ondoyants comme les plantes suspendues aux parois des rochers, qui se sou-» lèvent et retombent au souffle de la brise, suivoit avec l'aiguille les contours d'un dessin tracé sur une toile légère. Son visage étoit pâle, il y avoit, non de la tristesse, mais une sorte de rêverie mélancolique et vague dans ses yeux que voiloient de longs cils noirs, et sur son front d'une pureté céleste.

Quelquefois elle ccssoit un moment son travail, sa tête virginale se relcvoît comme un lys sur sa tige flexible, et ses regards, étrangers aux choses du dehors, se replioicnt en elîe-mênic et contem-

ploient là tout un monde visible à elle seule. Égarés au loin sur des perspectives indéfinissables, ils s'alloient perdre en des horizons perdus eux-mêmes dans l'indécise lueur de l'espace sans bornes. Une nature dont la nôtre n'est que l'ombre étaloit et ses riches couleurs et ses formes ravissantes, et de son sein fécond s'exhaloit, pure, suave , une haleine de vie qu'aspiroit avec volupté l'innombrable multitude des êtres.

Et l'air, animé par la voix de ces êtres, palpitoit : des mers , des lacs , des fleuves , des savanes , des rochers , des bois , sortoient toutes ensemble les mille et mille voix dont se formoifc cette voix universelle, et s'unissant et se pénétrant leur divine harmonie , propagée en tous sens dans les pleines éthérées, y dérouloit ses ondes immenses.

Et retirée en elle-même plus avant encore , la jeune fille entendoit au-dedans de son âme , dans ses secrètes profondeurs, des sons mystérieux et des paroles qui ne sont point de la langue des hommes. Alors , tout le reste se voiloit; sa pensée saisissoit ce qui n'a point de forme apparente , son amour embrassoit une beauté invisible près de laquelle toutes les autres s'effacent, et mouroit et

renaissoit par lin flux et reflux du i*eu qui cousume la vie et qui la renouvelle, qui est la vie même dans son impérissable essence.

Et le temps s'évanouissoit avec les réalités fugitives dont il mesure la rapide durée , et plongée en celui de qui tout soi t , vers qui tout revient , l'âme s'abréuvoit de lui dans le calme enivrant d'une ineffable extase.

VJTl

Un jour Salan rassembla les siens et leur dit: Nous avons beau tenter les hommes de mille manières , les pousser sur la pente où l'on descend SI vite , notre œuvre avance peu ; ce que nous gagnons d'un côté, nous le perdons de l'autre. D'où vient cela ?

Chacune des puissances infernales , se vantant elle-même, accusoit les autres, de sorte que, la colère et la haine s'allumant , on n'entendit bientôt plus que des sons discordants, des cris aigus , le sifflement d'haleines embrasées , mêlé d'accents de fureur , de menaces et de blasphèmes. Un combat horrible alloit s'engager dans les gouffres té-

nébretix , lorsque le Roi des légions tombées se dressant t^ut à coup , sa voix formidable et lugu^ bre gronda comme un tonnerre souterrain.

Sikîice \ dit-elle , et le silence se fit.

Ce que vous ne savez pas , répondit Satan , je le sais, moi. Nos efforts ont été en partie stériles, parce que, mal concertés, ils ont manqué d'ensemble. Chacun de vous , selon ses caprices , a semé ici et là, au hasard, sans calcul et sans prévoyance , et c'est pourquoi , au temps de la moisson , H0US avons eu des épis et point de gerbes.

S'il continuoit d'en être ainsi , autant vaudroit céder l'empire. Croyez-vous que Satan s'y résolve? ?foii, éternellement non !

Je veux bâtir la cité du mal , j'en veux jeter les fondements sur cette terre que me dispute une Puissance rivale.

Pour cek, sans doute, il faut de l'audace; mais il faut aussi de la prudence. Ne précipitons rien. Établissons d'abord un centre d'où rayonne notre action , d'où elle s'étende de proche en proche et s'insinue , par mille voies diverses , jusqu'aux ex-

trémités de ce grand corps qu'ils apellent société. Soufflons dans ses entrailles le feu qui nous pénètre , et qu'il les dévore sourdement.

Des acclamations forcenées accueillirent ces paroles de Satan.

Et la terre prise d'un soudain frisson tressaillit; et le soleil se voiloit , et l'air s'obscurcissoit ; des cimetières s'élevoient pesamment des vapeurs livides , grises et rousses , et Ton entendoit dans le lointain comme des glas funèbres.

Et dans le lieu le plus bas d'une vaste cité, dans une sorte de cloaque d'où s'exhaloit une odeur d'immondices, je vis une multitude que je ne saurois nommer. Ces figures horribles avoient les traits de l'homme , mais n'en avoient pas l'expression. Leurs fronts déprimés, leurs joues terreuses, quelquefois striées de rouge ou semées de plaques violettes, portoient l'empreinte hideuse du crime lâche et du vice brutal. On lisoit dans leurs yeux ardents ou vitrés , dans leurs obliques regards , tous les instincts de la bête de proie, la méchanceté basse, Fastnce, la ruse, quelque chose du serpent, et quelque chose aussi de la hyène.

-^ Il V en avoit de toutes les sortes et de toutes les

apparences, dej)uis le mendiant couvert de haillons , jusqu'à celui qui étale snr des habits splendides les signes prostitués d'une gloire menteuse et d'un honneur infâme.

D'un siège élevé, l'un d'eux, environné de chefs subalternes endurcis aux fatigues de l'enfer, dictoit h la foule ses ordres. Il la divisa en deux bandes. L'une devoit se montrer au grand jour, l'autre se glisser invisible dans les lieux publics et jusque dans le secret, partout sacré, du foyer domestique; et il leur fut commandé d'agir de concert, de se soutenir et de s'aider mutuellement.

Je ne sais quoi de repoussant comme le sourire du mal plissoit les lèvres de celui qu'enlouroient silencieuses toutes ces larves humaines.

A celles destinées à se cacher dans l'ombre , il dit : rrvovvJ^ouôSa . jo^P/c*. i^c^^"'^-

Voici quels seron! vos dieux : le mensonge, le parjure, l'hypocrisie , la corruption. Vous répandrez partout les soupçons, la défiance. Quelquefois aussi vous endormirez, pour la mieux conduire à vos fins , la simplicité crédule. Vous tromperez et vous trahirez. Vous fouillerez les cœurs | our y dé-

couvrir les germes de vice qu'ils peuvent receler, et, au prix convenu, vous fournirez à chacun sa pâture. Procédez avec art, attirez, engagez, voilant les conséquences, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus de retour. Et les besoins aussi, les besoins extrêmes, vous seront un puis ant moyeu. Vous direz à la faim : Vends-moi celui-ci, celui-là, et, si elle hérite, vous montrerez au père la fosse béante qui attend sa femme, ses enfants, et vous ferez retentir leurs cris d'angoisse à son oreille. Vous tendrez vos pièges sous les pas de l'homme candide, vous lui suggérerez des choses auxquelles il ne songeoit en aucune façon , vous le pousserez en des voies périlleuses, et si vous échouez, comprenez bien ceci, vous créerez ce qui n'est pas. Allez. Et il leur jeta des pièces d'or, sur lesquelles ils se ruèrent avidement.

Aux autres il dit : Y

0> OAx^V-*^

Vos dieux, à vous, seront la violence et la menace. Vous menacerez le foible, le pauvre, vous le désolerez de vos persécutions , vous lui ôterez le morceau de pain qu'il a trempé de ses sueurs, s'il ne se prête aveuglément à tout ce que vous voudrez de lui.

Qu'on obéisse avec la muette docilité de la bét« de somme. Qu'on pense comme nous, ou qu'on ne pense point, ou qu'on porte la peine d'une pensée rebelle.

Je vous ai choisis pour une œuvre conforme à votre nature. Vous aurez vos fêtes, où il y aura des pleurs, des blessures, du sang, du sang qui coulera sans danger pour vous , sans qu'on vous résiste, car .c'est là notre courage à nous.

Cela dit, tous se dispersèrent, et la grande cite fut comme un arbre au pied duquel on a versé un liquide poison qu'il absorbe par ses racines, et qui, montant avec la sève, flétrit ses fleurs, ses fruits, ses feuilles, et gangrène ses branches desséchées.

Et il me sembloit que j'étois livré à un rêve horrible, quand tout à coup un bruit confus me tira de ma stupeur. C'étoient des voix de colère mêlées de craquements, comme de membres brisés, des plaintes déchirantes et des lires sauvages, et je vis une foule déjeunes gents, d'enfants, meurtris, ensanglantés, qu'on prcssoit et qu'on entassoit dans le cloaque d'où les bandes enivrées de l'esprit de Satan étoient sorties, et les portes bardées de fer s'ouvrirent et elles se refermèrent, et il se flt un affreux silence. .ofc«- tîn-a/wa-rvo-r^^^^;

Et je fus transporté dans une salle obscure. Je reconnus celui qui commandoit en ce lieu; il n'étoit pas seul : près de lui s'empressoient et se serroient des spectres noirs avec lesquels il se concertoit à voix basse.

Et après un peu de temps, les spectres noirs se retirèrent. Je voulus les suivre, mais ils disparurent dans des passages sombres et tortueux, oùTair corrompu m'étouffoiî.

Comme je méditois ces choses en moi-même, affaissé de tristesse et transi d'effroi, voilà que cette môme foule que j'avois vu traîner dans le cloaque reparoîtà mes yeux, toujours investie des mêmes larves hideuses. Elles la poussoient, par une entrée étioite et basse, dans une sorte d'antre où j'aperçus des visages sinistres tels qu'on en voit sur Téchafaud autour du patient, et j'entendis des sons aigus et rauques , et des moqueries féroces , et d'exécrables imprécations, et je me sentis plongé dans une vapeur épaisse et d'uiic odeur fade semblable à celle qui s'exhale des tombes, et j'élois près de défaillir. ' ^

Et ceux qu'on avoit jetés là pâlissaient d'heure en heure, et s'affoiblissoient et se courboient.

L'air refusoit d'entrer dans leur poitrine haletante, et leurs os se choquoient comme des os de squelette, et l'on voyoit le matin, sans cortège, sans prières, emporter en silence quelque cercueil furlif.

Et de mon âme, remplie d'une indicible angoisse, ce cri s'échappa :

Seigneur, Satan auroit-il vaincu?

Et une voix me dit : Regarde !

Et je levai les yeux, et je vis dans la lumière divine les martyrs qui sourioient.

C'étoit le jour Saint-Sylvestre, le jour qui clôt cette série presque sans mélange de vaines pensées, d'espérances trompeuses, de soucis et de douleurs, qu'on appelle l'année.

Mon âme prise de tristesse cherchoit Dieu, pour se reposer en lui quelques instants et y puiser, avec un peu de calme, les forces nécessaires au travail de la vie.

Une église étoit là , j'y entrai; et, comme je me recueillois en moi-même, tout à coup des paroles interrompues, brisées, frappèrent mon oreille. La voix qui jetoit cette espèce de cri ne sortoit pas de la poitrine, ellerésonnoit entre les os du crâne, sèche et perçante, semblable au cri aigu d'un verrou qu'on pousse, ou de clefs qui se choquent dans la main d'un geôîier.

Et mes regards se portant du côté d'où venoit la voix, j'aperçus un homme âgé, maigre, de petite taille, dont les cheveux plats retomboient h la hauteur de ses lèvres y>incées et minces, le long de ses joues creuses , et les yeux , recouverts de je ne sais quoi de transparent, scinlilloient comme ceux de rOnce.

Près de lui, à droite, étoit un esprit de lumière, à gauche une affreuse lémure.

L'esprit de lumière disoit : Soude tes reins , compte, si tu peux, les iniquités amassées au fond de ta conscience, tant d'infâmes abus de ton pouvoir, d'innocents sacrifiés aux passions de ceux qui distribuent les faveurs , les richesses. Qu'as-tu fait de la loi? Qu'a été pour toi la justice? Un calcul d'intérêt, rien de plus. Tu as trafiqué des souf-

fiances et des pleurs, et de la vie du foible; pour monter, tu as mis le pied sur son cadavre.

As-tu cru celer tes prévarications à celui qui voit tout ? Quand tu mentois solennellement , crois-tu que Dieu ne l'entendît pas? Crois tu que son œil ne perçât pas le voile de ton hypocrisie détestable? Insensé! Le dernier de ses ministres te suivroit à l'odeur de crime qui s'exhale de toi, et tu as cru te cacher de lui dan s la fange de ton âme !

La colère approche, hi voilà tout près ; jette entre elle et loi un repentir, s'il t'en reste.

Et le prévaricateur se tordoit dans sa secrète angoisse; il cherchoit en lui-même le repentir, et ne trouvoit que le remords, et à côté du remords, la peur.

La lémure , à son tour, murmuroit : Laisse dire ce rêveur qiii ne comprend rien à la raison d'État. Quel pouvoir subsisteroit avec ces scrupules? Il est bon que quelques-uns meurent pour le salut de tous, et la grande morale tue la petite.

N'est-il pas écrit dans ton Livre : Obéissez aux puissances établies? Qui résiste aux puissances

établies, qui les inquiète, est donc coupable. Tu les puuis de cela, le reste est de pure forme.

Est-ce que les autres ne fout pas comme toi? Veux-tu qu'ils te dépassent? Veut-tu qu'ils te ravissent la récompense du zèle?

Tu as servi, sers mieux encore; il est trop tard pour reculer. Perdras-tu donc tes complaisances, tes veilles soucieuses, tes nuits troublées par cette voix interne qu'on n'étouffe jamais? Reuoncerastu au fruit convoité à l'instant où tu vas l'atteindre?

La lémure, se penchant à l'oreille de l'homme maigre et sec, ajouta quelques mots plus secrets que je ne pus saisir. L'homme maigre et sec sembloit les recueillir avec une avidité convulsive. Je ne sais alors ce qui se passa en lui ; mais je vis le front de l'ange de lumière s'obscurcir , ses yeux se détourner; une tristesse pleine d'horreur se peignit sur sa face, et, comme il s'élevoit dans les airs, cette parole résonna sous les voûtes sombres :

Maudit pour rétcrnité!

Il avoit allumé près du talus, au coin du bois, un feu de bruyères, et assis sur la mousse, le pauvre enfant, il réchauffoit ses mains à la flamme pétillante.

La fumée, jaunie par de fauves rayons qui glissoient entre les nuages, montoit dans Tair pesant. Il la regardoit onduler comme un serpent qui gonfle et déroule ses anneaux, puis s'épandre en nappes brunes, puis s'évanouir dtms l'épaisse atmosphère.

Plus de chants dans le buisson, plus d'insectes ailés étincelants d'or, d'émeraude, d'azur, promenant de fleur en fleur leurs amours aériens : partout le silence, un morne repos, partout une teinte uniforme et triste.

Les longues herbes flétries blanchissoient penchées sur leur tige : on eût dit le linceul de la Nature ensevelie.

Quelquefois un petit souffle, naissant et mou-

rant presque an même moment, roiiloit sur la terre les feuilles sèches. Immobile et pensif, il prêtoit l'oreille à cette voix de l'hiver. Recueillie dans son âme, elle s'y perdoit comme seperderil le soir les soupirs de la solitude au fond des forêts.

Quelquefois aussi, bien haut dans les airs, une nuée d'oiseaux d'un autre climat passoit au-dessus de sa tête, poussant des cris semblables aux aboiements d'une meute. Son œil les suivoit à travers l'espace, et, dans ses vagues rêveries, il se sentoit entraîné comme eux en des régions lointaines, mystérieuses, par un secret instinct et une force inconnue.

Enfant , déjà tu aspires au terme : prends patience. Dieu t'y conduira.

C'étoitau milieu de la nuit, d'une nuit sombre, pleine d'horreur, et je ne dormois pas, et je ne veillois pas non plus; mon âme erroit en des ré-

gions que je ne saurois dépeindre, obscures, froides, tristes, où passoient et repassoient non des êtres j mais des fantômes d'êtres.

Soudain il me sembla qu'un souffle m'emportoit sur des pentes escarpées, entre des roches nues, semées çà et là comme les ruines d'un monde écroulé; et l'air devenoit moins épais, et je ne sais quelle pâle lueur éclairoit au-dessous une plaine couverte d'une grande multitude.

Elle alloit et venoit, agitée d'un mouvement confus, pareille à une mer dont les flots, que poussent et repoussent des vents opposés, se croisent en tous sens, et se brisant sur le rivage, y laissent une longue bande d'écume sale.

Et celui dont le souffle m'avoit porté là me dit :

Ainsi deviennent les peuples en qui la vie d'en haut s'est éteinte, où chacun, courbé vers la terre, n'aspire qu'à ce qu'elle peut donner, n'a de règle que ses convoitises, de but que soi.

Vois cette poussière d'hommes : ce fut autrefois une nation. Qu'en reste-t-il?

Plus de lien, plus de croyances, plus de commune pensée, plus d'amour 5 tout est mort en elle,

excepté les appétits de la bête; elle a tout perdu, jusqu'à riiîstinct de ses destinées.

Cherche en elle quelque trace du sentiment d'elle-même, de dignité, d'honneur, d'élan généreux, de ce qui fait qu'on meurt pour mériter de vivre; frappe sur sa poitrine, elle sonne creux.

Je l'ai livrée pour son châtiment au génie même de la bassesse, à la plus abjecte tyrannie qui ait jamais étouffé dans sa fange un peuple qui n'en est plus un.

II y avoit dans la voix moins encore de reproche, que de douleur et de tristesse amère.

Après un court silence : Qu'y a-til là, dit-elle, qui soit de l'homme? Regarde : cela se meut; mais les brutes aussi se meuvent, et les vers se meuvent.

Peuple naguère si grand, que tous les autres contemploient marchant sur les hauteurs, et, cou-

ronné de himièie, leur oiivranl la route de l'avenir, qu'es-tu devenu? Qu'as-tu fait de mes dons?

Ma main t'avoitbéni, j'avois verso en toi une vertu puissante, je t'avois choisi pour accomplir mon œuvre.

Et maintenant!

Mais tu n'es pas descendu de toi-même; on t'a lié pendant ton sommeil, puis on t'a roulé sur la pente.

Sans défiance et sans prévoyance, (u as bu à la coupe envenimée qu'on te présentoit : c'est pour quoi tu revivras.

Qui jamais prévalut contre moi?

J'ai déposé au fond du mal même le germe impérissable de biens qui se développent en leur temps, comme sur le lit dos mers j'ai semé une moisson invisible de plantes, qui peu à peu montent du fond de Tabyme et s'épanouissent à sa surface.

L'automne n'a point de plus belles journées.

La mev sciiitilloit au soleil-, chaque goutte d'eau reflétoit, comme une pointe de diamant, une lumière blanche et pure, que l'œil supportoità peine. Du village déserté, hommes, femmes, enfanls, arrivoient en foule sur les dunes, où, mêlé au thym, l'œillet sauvage, aux fleurs violettes, exhaloit son parfum de girofle.

Munis de paniers, de légers filets, de pelles et de longs bâtons armés d'un crochet de fer, ils attencloient que la marée laissât à découvert la vaste grève et ses rochers, pour recueillir le riche butin préparé par la Providence, le lançon argenté qui glisse dans le sable humide, les crabes voraces, et les homards aux larges pinces , et la crevette , et la moule nacrée, et les coquillages de toute sorte.

Vers le soir, à l'heure où le flux accourt comme un fleuve gonflé par les pluies, la troupe joyeuse regagnoit le village. Mais tous n'y revinrent pas.

Plongée dans les ^songes de son cœur, une jeune fille s'étoit oubliée sur un rocher lointain. Lorsqu'elle sortit de sa rêverie, le flot déjà serroit le rocher de ses nœuds mobiles, et montoit, et montoit toujours. Personne sur la grève, point de secours possible.

Que se passa-t-il alors dans l'âme de la vierge? Nui ne le sait, c'est resté un secret entre elle et Dieu.

Le lendemain on retrouva son corps. Elle avoit noué aux algues pendantes ses longs cheveux noirs, sans doute pour n'être pas emportée par la houle, pour reposer dans la terre bénite près des siens.

Une croix de bois marque dans le cimetière le lieu où elle dort. Souvent l'une de celles qui furent ses compagnes, agenouillée sur le gazon, prie pour elle, et, le cœur ému de souvenirs tristes, s'en va, le front baissé, en essuyant ses pleurs.

Il faisoit une chaleur pesante. Un homme aperçut, aubas d'un coteau, une vigne chargée de grappes, et cet homme avoit soif,, et le désir lui vint de se désaltérer avec le fruit de la vigne. Of^'f

Mais entre elle et lui s'étendoit un marais fan-

geux qu'il falloit traverser pour atteindre le coteau, et il ne pouvoit s'y résoudre.

Cependant la soif le pressant, il se dit : Peutêtre que le marais n'est pas profond : qui empêche que je n'essaye, comme tant d'autres? Je ne salirai que ma chaussure, et le mal, après tout, ne sera pas grand.

Là-dessus, il entre dans le marais, son pied enfonce dans la bourbe infecte, bientôt il en a jusqu'au genou.

Il s'arrête, il hésite, il se demande s'il ne seroit pas mieux de retourner en arrière. Mais la vigne et ses grappes sont là devant lui, et il sent sa soif qui augmente.

Puisque j'ai tant fait, pourquoi, dit-il, reviendrois-je sur mes pas? Pourquoi perdrois-je ma peine? Un peu plus de fange, ou un peu moins, cela ne vaut guères désormais que j'y regarde. J'en serai quitte, d'ailleurs, pour me laver au premier ruisseau.

Cette pensée le décide ; il avance, il avance encore, enfonçant toujours plus dans la boue; il en a jusqu'à la poitrine, puis jusqu'au col, puis jus-

qu'aux lèvi'os ; elle passe enfin par-dessus la tête. Étouffant et pantelant, un dernier effort le soulève et le porte au pied du coteau.

Tout couvert d'une vase noire qui découle de ses membres, il cueille le fruit tant convoité, il s'en gorge. Après quoi, mal à l'aise, honteux de lui-même, il se dépouille de ses vêtements, et cherche de tous côtés une eau limpide pour s'y nettoyer. Mais il a beau faire, l'odeur reste; la vapeur du marais a pénétré sa chair et ses os , elie s'en exhale incessamment et forme autour de lui une atmosphère fétide. S'approche-t-il, on s'éloigne Les honnues le fuient. Il s'est fait reptile, qu'il aille vivre parmi les reptiles.

Mon père, le travail est rude aujourd'hui; le hoyau rebondit sur la terre desséchée ; le soleil darde des rayons de feu; soulevée par le vent du midi, la [îoussière tourbillonne dans la plaine.

Mon fils, celui qui envoie les souffles brûlants,

envoie aussi les nuées humides. A chaque jour sa peine et son espérance, et après le travail, le repos.

Mon père, voyez ces pauvres plantes, comme elles languissent, comme leurs feuilles jaunies s'abaissent le long de la tige affaissée sur ellemême.

Elles se relèveront, mon fils; pas un brin d'herbe n'est oublié; il y a toujours pour lui dans les trésors célestes des pluies fécondes et de fraîches rosées.

Mon père, les oiseaux se taisent dans le feuillage; la caille, immobile au creux du sillon, ne rappelle môme plus sa compagne; la génisse cherche Tombre, et le taureau, les jambes repliées sous son corps pesant, le col tendu, dilate ses larges naseaux pour aspirer l'air qui lui manque.

Dieu, mon fils, rendra aux oiseaux leur voix, aux taureaux et aux génisses leurs forces épuisées par cette chaleur ardente. Déjà glisse sur les mers la brise qui les ranimera.

Mon père, asseyons-nous sur la fougère au bord do l'étang, près de ce vieux chêne dont les bran-

ches pendantes effleurent doucement la surface des eaux. Comme elles sont calmes et transparentes! Comme les poissons s'y jouent gaiement! Les uns poursuivent leur pâture ailée, pauvres moucherons qui viennent d'éelore ; les autres , levant la tête, semblent, de leur bouche entr'ouverle, donner à Tair un mol baiser.

Mon fils, celui qui a tout fait, a répandu partout ses dons inépuisables, et la vie, et la joie de la vie. Le mal n'est qu'apparent, le côté obscur de l'amour, une face du bien, son ombre.

Cependant, mon père, vous souffrez. Que de labeur, que de fatigue, afin de pourvoir h nos besoins ! N'êtes-vous pas pauvre? Ma mère n'est-elle pas pauvre? Ce sont vos sueurs qui m'ont nourri; et fûtes- vous un seul jour assuré du lendemain?

Qu'importe le lendemain, mon fils ? Demain est à Dieu ; confions-nous en lui. Qui se lève le matin ne sait pas s'il atteindra le soir. Pourquoi donc se troubler, s'inquiéter d'un temps qui ne viendra point peut-être? Nous passons ici-bas comme l'hirondelle, cherchant chaque jour la vie de chaque jour, et comme elle» quand l'hiver approche, une

force mystérieuse nous attire en de plus doux climats.

Qu'est-ce que ceci, mon père? On diroit un mort serré dans son linceul, ou un enfant enveloppé de ses langes ?

Mon fils, c'étoit un ver rampant, ce sera bientôt mie fleur vivante, une forme aérienne, qui, diaprée des plus vives couleurs, montera vers les cieux. ^'^' /î<= «^/'^ "^ ^ ^ \:i?t.^'r^^^-iA- ^j: ' ^^^hc ., ■ ^

Oh ! qui me rendra ma vallée natale et mes rochers, et les grands pins semés sur leurs pentes , et les prés verdoyants où, dans une eau limpide cachée sous l'herbe en fleurs, mes pieds se mouilloient à la fonte des neiges !

Eutre la terre et moi, pauvre enfant de la montagne, ils ont mis une épaisse nunaille et des barreaux de fer.

Quand je parus devant eux, ils me diront : De quoivis-lu?

De mon travail , mais tous à présent le refusent, et je n ai plus qu'à mourir de faim.

Tu meurs de faim ! Délit. Et ta demeure? As-tu une demeure ?

Toutes les portes m'étant fermées faute d'argent, le soir venu je cherche un abri là où me conduit la Providence.

Tu n'as point de demeure ! Délit. La loi est expresse, la prison.

Imposteurs , qui vous dites les disciples du Fils de l'homme, de celui qui, traversant ce monde, pauvre et abandonné , n'y eut pas une pierre pour l'eposer sa tête , voyez au-dessus de vous son image s'animer , sa bouche s'ouvrir , avec une sainte colère , pour vous maudire et maudire vos lois.

Est-ce que l'air et le soleil ne sont pas à tous ? Est-ce que Dieu a bâti des geôles pour aucunes de ses créatures?

Pâtres de mon pays , réjouissez- vous dans vos humbles cabanes. L'indigence là n'est [)as un crime, et le passant y trouve toujours un peu do lait et de pain noir pour apaiser sa faim, et des feuilles sèches pour reposer dessus.

Qu'ils s*éconloient henreux au milieu de vous , mes frères , les jours de ma jeunesse ! Comme mes pensers flottoient mollement dans le vague de l'âme assoupie, îorsqu'assis sur la pelouse, au pied d'une roche vêtue de mousse verte , j'asjûrois l'odeur enivrante de nos plantes parfumées, et prêtois l'oreille au doux chant de la grive , au bruit du torrent qui rouloit et se brisoit sur les cailloux au fond du ravin !

Comme ces souvenirs se pressent en moi î Je vois les nuages légers fuir sur les flancs des monts, se plier et replier en milles formes bizarres , puis monter vers leur crête et l'entourer d'un noir diadème.

Qu'est-ce là-haut que ce point perceptible à peine? C'est l'aigle qui déploie dans l'immensité son vol puissant et calme. Il est libre lui !

Et le chamois aussi est libre sur ses rocs solitaires, et l'ours est libre dans sa caverne, et l'oiseau dans les bois, et l'insecte dans l'herbe.

Oh! que ne suis-je l'insecte dans l'herbe, l'oiseau dans les bois , l'ours dans sa caverne , le chamois sur ses rocs solitaires!

Pas une seule créature qui n'aille et vienne

eoriime il lui plaît, et ne respire sous le ciel un air (jne nui ne lui mesure.

Il n'en est pas ainsi du pauvre , le pauvre est proscrit, il est le paria de la Création.

Qui me Teût dit, ô mon Dieu , que je pleurerois d'être homme !

Au fond d'une petite anse, sous une falaise creusée à sa base par les flots , entre des rochers où pendoient de longues algues d'un vert glauque , deux hommes, l'un jeune, l'autre âgé , mais robuste encore , appuyés contre une barque de pêcheur, attendoient la marée qui montoit lentement, à peine effleurée par une brise mourante. Se gonflant près du bord , la lame glissoit mollement sur le sable, avec un murmure foible et doux.

Quelque temps après, on voyoit la barque s'éloigner du rivage et s'avancer vers la haute mer , la proue relevée , laissant derrière elle un ruban d'écume blanche.

Le vieillai'd, pîès du gouvernail, regardoit les voiles qui tantôt s'enfloient, tantôt s'affaissoient , comme des ailes fatiguées. Son regard alors sembloit chercher un signe à l'horizon et dansles nuées stagnantes. Puis , retombant dans ses pensées , on lisoit sur son front bruni toute une vie de labeur et de combat soutenu sans fléchir jamais.

Le reflux creusoit dans la mer calme des vallons où se jouoit la pétrelle, gracieusement balancée sur les ondes luisantes et plombées. Du haut des airs la mauve s'y plongeoit comme une flèche , et sur la pointe noire d'un rocher , le lourd cormoran reposoit immobile.

Le moindre accident , un léger soufle , un jet de lumière, varioit l'aspect de ces scènes changeantes. Le jeune homme , replié en soi , les voyoit comme on voit en songe. Son âme ondoyoit et flottoit au bruit du sillage, semblable au son monotone et foible dont la nourrice endort l'enfant.

Soudain , sortimt de sa rêverie, ses yeux s'animent , l'air retentit de sa voix sonore :

Au laboureur les champs , au chasseur les bois , au pécheur la mer et ses flots, et ses récifs et ses orages !

Le eiol au dessus de sa tête, Tabyme sous ses pieds, il est Hbrc, il n'a de maître que soi.

Comme elle obéit à sa main , comme elle s'élance sur les plaines mobiles, la frêle barque qu'animent les souffles de Tair !

Il lutte contre les vagues et les soumet, il lutte contre les vents et les dompte. Qui est fort, qui est grand comme lui?

Où sont les bornes de ses domaines? Quelqu'un les tronva-t-il jamais ? Partout où s'épanche l'Océan, Dieu lui a dit ; Va, ceci est à toi.

Ses filets recueillent au fond des eaux une moisson vivante. Il a des troupeaux innombrables qui s'engraissent pour lui dans les pâturages que recouvrent les mers.

Des fleurs violettes, bleues, jaunes, pourprées, éclosent en leur sein, et, pour charmer ses regards, les nuages leur offrent de vastes plages, de beaux lacs azurés, de larges fleuves , et des montagnes, et des vallées, et des villes fantastiques, tantôt plongées dans l'ombre, tantôt illuminées de toutes les splendeurs du couchant.

Oh ! qu'elle m'est douce la vie du pêcheur ! Que

ses rudes combats et ses mâles joies me plaisent !

Cependant, ma mère, quand la nuit le grain tout à coup ébranle notre cabane, de quelles transes votre cœur est saisi ! Comme vous vous relevez toute tremblante pour invoquer la Vierge divine qui protège les pauvres matelots 1

A genoux devant son image, vos pleurs coulent pour votre fils poussé par le tourbillon dans les ténèbres , vers les écueils où Ton entend les plaintes des trépassés mêlées à la voix de la tempête.

Voici ce que j'ai dit, moi le Seigneur Dieu:

Malheur aux nations qui m'oublient, aux peuples qui rompent avec moi î

Parce que tu m'as banni de tes pensées et rejeté de ton cœur, que tu n'as voulu d'autre maître que toi-même ;

Parce que tu t'es enveloppé dans ton orgueil

comme un roi de théâtre dans son manteau de pourpre;

Parce que tu as choisi les sens pour tes conseils, que tu as dit aux convoitises: Soyez ma loi ; et à la matière : Sois mon bien ;

Parce que tu as renoncé à tout ce qui te faisoit grand ;

J'ai versé sur toi des ténèbres froides, pleines de vains fantônics ; je t'ai envoyé l'esprit de vertige, et l'esprit de mensonge, et l'esprit de peur.

Je t'ai ôté l'intelligence et jusqu'au désir de la liberté.

Du cloaque oii croupissent et fermentent les balayuresde tes cités, les consciences corrompues, les âmes pourries, j'ai fait monter ce qu'il y a de plus vil , de plus abject , de plus immonde pour dominer sur toi.

Je t'ai abaissé au-dessous de ce que jamais on vit de plus bas. Je t'ai courbé sous le fouet et le bâton ; je t'ai rendu enviable le sort même de la bête de somme, qu'on n'enferme point en des cachots, qu'on ménage, parce qu'elle a un prix.

Je t'ai jeté comme un jouet aux autres peuples,

je t'ai livré a leur insulte et h leur risée. En passant, ils te regardent avec dédain gisant à ierre, et te poussent du pied. Réponds-moi, est-ce assez d'opprobre ?

Une fièvre ardente dévore tes entrailles, et, pour trouver la source où s'apaisera ta soif, tu t'en vas sous le soleil, pauvre insensé, fouillant et creusant le sable brûlant.

La faim dévore tes fils et tes filles; on les a vues, pour vivre, ramasser dans la boue le pain de la prostitution.

Est-il une misère qui ne soit tienne? une douleur qui ne pèse sur ton corps, sur ton âme? une honte que Ton t'ait épargnée?

Mon joug t'importunoit, tu l'as secoué, tu m'as renié pour père: te voilà tel que tu l'as voulu, sans autre règle que tes appétits, sans autre lumière que leurs ténèbres, sans autre foîce que celle de tes muscles et de tes os.

Tu t'es fait brute , on te traite comme la brute. Ceux qui ont dit: Faisons de lui notre proie, enfoncent dans ta chair leurs ongles aigus. Crie à tes prophètes; qu'ils te sauvent, s'ils peuvent,

Comprendras-tu enfin que la vie vient de moi, qu'elle est le souffle môme de ma bouche?

Ouvre les yeux, suscite en ton cœur une sincère repentance, et j'étendrai ma main, la main qui t'a frappé, et elle te relèvera, et tes oppresseurs à leur tour sentiront le poids de ma justice, et tu seras encore le peuple de mon choix, le peuple que tous les autres, dans l'attente de l'avenir mystérieux, regarderont avec espérance.

A l'heure où l'Orient commence à se voiler, oii tous les bruits s'éteignent, il suivoit lentement, le long des bleds jaunissants déjà , le senlier solitaire.

L'abeille avoit regagné sa ruche, l'oiseau son gîte nocturne; les feuilles immobiles dormoient sur leur tige, un silence triste et doux enveloppoit la terre assoupie.

Une seule voix, la voix lointaine de la cloche du hameau, onduloit dans l'air calme.

Elle disoit : Souvenez-vous des morts.

Et, comme fasciné par ses rêves, il lui semblolt que la voix des morts, foible et vague, se mêloit à cette voix aérienne.

Revenez-vous visiter les lieux où s'accomplit votre rapide voyage, y chercher les souvenirs de douleurs et de joies qui ont passé si vite?

Comme la fumée qui sort de nos toits de chaume et se dissipe soudain, ainsi vous vous êtes évanouis.

Vos tombes verdissent là-bas sous le vieux if du cimetière. Quand les souffles humides du couchant murmurent entre les hautes herbes, on diroit des esprits qui gémissent. Époux de la mort, est-ce vous qui tressaillez sur votre couche mystique?

Maintenant vous êtes en paix, plus de soucis, plus de larmes : maintenant luisent pour vous des astres plus beaux, un soleil plus radieux inonde de ses splendeurs des campagnes , des mers éthérées et des horizons infinis.

Oh ! parlez-moi des mystères de ce monde que mes désirs pressentent, au sein duquel mon âme,

fatiguée des ombres de la terre , jispire à se plonger. Parlez-moi de celui qui l'a fait et le remplit de lui-même, et seul peut remplir le vide immense qu'il a creusé en moi.

Frères , après une attente consolée par la foi , votre heure est venue, La mienne aussi viendra , et d'autres, à leur tour, la journée de labeur finie, regagnant leur pauvre cabane , prêteront l'oreille à la voix qui dit : Souvenez-vous des morts.

ASTOUIAD 1 A EÔHETESCII 2.

Notre vie est rude , Eghetesch ; elle a cependant * aussi ses joies que nous seuls concevons, les joies du mal, fiévreuses, brûlantes, qui se projettent dans la nuit de notre être comme le reflet d'un incendie.

J'ai soigneusement examiné ce monde qu'Âhriman , alarmé par les vanteries de nos rivaux , a voulu que j'observasse de près. Il peut, certes, se tranquilliser. Si Ormuzd et les siens doivent vaincre, ce ne sera pas du moins ici, ou les choses changeront bien. Tout , dans l'universel sens-dessus-dessous , y branle , y craque. Rien de risible comme cette sotte machine quelesizeds, rendus de fatigue , travaillent vainement a rapetasser. Je laisse pour ce qu'elle est la nature physique ; assez peu nous importe celle-là. Ce qui nous intéresse,

* Qui ne pense que le mal,

* Géaie de la corruption du oœar.

c'est la nature intelligente, c'est l'homme, cette œuvre de prédilection de la Puissance ennemie que notre destinée est de combattre sans relâche- Elle a fait de lui , dit-on, un être raisonnable, et je défie de rassembler en un même sujet plus d'ignorances et d'extravagances , de bêtise innée et de sottise acquise ; un être libre , et , dans tous les ordres, nul esclavage aussi profond» nulle servitude aussi honteuse, aussi dégradante que la sienne ; un être moral , et il ramasse , et il entasse incessamment au fond de son bouge, turpitudes , vices, crimes, tout ce qu'abhorrent les Izeds , et s'étend avec volupté sur cette litière de son goût, de son choix, et ne dort bien que là , non moins étranger que nous aux devoirs fondés sur le stupide amour d'autrui , le dévouement , le sacrifice. Relégué en soi , n'aimant que soi , s'adorant lui-même dans ses convoitises, notre loi est sa loi, notre religion sa religion, nous avons le même Dieu et le même culte.

A force de brouiller ses idées, naturellement peu nettes, nous l'avons amené h douter de toutes choses, et douter de tout c'est nier tout. Le scepticisme a beau agiter ses flasques ailes dans le vide pour se soutenir au-dessus de la négation, il faut qu'il y tombe. La foi est éteinte sur la terre. Les

vieux dogmes, qu'aucun autre n'a remplacés, se décomposent au fond de la raison humaine, comme des cadavres dans les tombeaux.

Je me souviens d'avoir vu jadis cette créature burlesque à l'état qu'elle appelle sauvage. Les Amschaspands un peu confus disoient : Elle en sortira. Elle commence , à la vérité, assez pauvrement j mais le progrès est dans sa nature. Laissez agir le temps, la brute d'aujourd'hui, graduellement transformée, deviendra semblable aux Izeds.

S'ils se reconnoissent dans leur portrait, je les en félicite.

Ce n'est pas que le progrès ne se soit accompli. L'homme s'est, en effet, déniaisé, civilisé, pour parler comme lui. Quittant sa vie première, il a fondé des sociétés, institué des lois, et nous ne saurions, certes, nous en plaindre. Car ces lois, la plupart du moins, ce sont les Dews qui les ont dictées, et ces sociétés c'est la nôtre qui leur a servi de modèle. La brute s'est faite Darvand au lieu d'Ized , et , à cela près , les Âmschaspands prévoyoient juste. Qu'ils prévoient jusqu'au bout et prophétisent aussi savamment !

J y compte bien , au reste, et que le progrès continuera. L'humanité , comme ils le disent dans leur jargon si drôle, est en marche et ne s'arrêtera

pas. Partout elle obéit à nos inspirations , partout, sur la route qu'elle parcourt, elle marque ses stations par des ruines, partout prévaut notre pouvoir, partout le mal se développe en des proportions colossales , grandit comme Tombre d'Ahriman lorsqu'il se dresse entre Ormuzd et son œuvre. Une secrète force de destruction mine en tous lieux les bases de ce qui est. Rien n'y échappe, rien n'y résiste. Les peuples, se sentant défaillir, s'attristent, s'inquiètent. Du sein de leur corruption s'élève comme une vapeur empoisonnée qui les suffoque. Ils entendent dans les airs des voix sinistres, des bruits lugubres et menaçants. Au fond de l'avenir tintent des ^las funèbres. Quelque chose se prépare qu'ils ignorent et qui les trouble, et qui les jette en d'immenses angoisses. Aliénés par la pQur, ils s'agitent d'un mouvement aveugle. Leurs regards cherchent h l'horizon un signe rassurant, et l'horizon en deuil ne leur montre qu'une bande noire qui s'épaissit de moment en moment, et la terre prend l'aspect d'une fosse. 0 triomphe! 0 joie! Bientôt la race humaine viendra s'y engloutir; elle se refermera sur elle , et Ahriman la scellera de son sceau, et le silence de la mort proclamera notre victoire finale.

SCHAIIRIVER ' A BAHMAN '.

Au-dessus des nuages qui recouvrent passagèrement la terre, que le ciel est beau, Bahman , dans sa sereine splendeur! Quand les vents, tout à l'heure, auront déchiré ce voile, quand apparoîtra de nouveau Tastre radieux d'où la lumière épanche jusqu'au fond de l'espace illimité ses vastes ondes, d'où la vie déborde par torrents , comme tout se ranimera soudain , comme les germes endormis s'éveilleront! Quel travail merveilleux! quel développement inépuisable ! quelle infinie variété de formes ! quelle richesse de couleurs ! quelle abondance de suaves effluves!

' Roi équitable.

' Génie de la bonté du cœur.

Les grandes et magnifiques destinées réservées aux hommes maintenant délaissés en apparence, en apparence livrés aux Daroudjs, ne sont séparées d'eux que par un voile moins épais que le plus léger nuage. Les esprits du mal croient cet être qu'ils oppriment à jamais enseveli dans leurs ténèbres, dépouillé à jamais des dons qu'en le créant lui prodigua la Puissance suprême et la suprême Bonté. Ils ne savent pas que leur action, liée aux desseins d'Ormuzd, et dirigée encore par lui, ne détruit en réalité que les obstacles au bien qui doit naître, que les parties usées des organes de la vie.

Les religions du passé meurent, mais la religion de l'avenir germe dans leurs ruines, et n'attend pour éclore qu'un rayon d'en haut.

Le lien moral se relâche, se brise: mais, au sein même du désordre momentané et de l'égoïsme général, il s'en forme un plus profond, plus fort.

Les vieilles sociétés périssent, mais les éléments de la société future s'élaborent et s'attirent en secret par une divine affinité.

C'est le corps partout qui s'en va , l'esprit reste avec sa vertu éternellement inaltérable et ses énergies immortelles.

Ce que les Darvands, abusés par leurs affreux désirs , prennent pour une fosse, est le berceau d'un monde.

Qu importe le temps? Qu'importe le labeur, la fatigue, la peine? Qu'importent les souffrances , pourvu qu'elles soient fécondes?

Elles le seront. Je vois, je vois déjà, les générations présentes à l'immuable pensée d'Ormuzd en cueillir le fruit, et, pleines d'une joie sainte, célébrer dans leurs hymnes la défaite d'Ahriman et le triomphe du Bien.

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