LE MÊME AU MÊME
Tu sais maintenant , très-cher collègue et honorable ami, ce que c'est que le représentatif, curieuse invention de ces bons humains, si soigneux de nos menus plaisirs, et d'un esprit si amusant , si riche en productions originales , inattendues , surtout lorsque chacun y met du sien , lorsqu'ils se cotisent. Je t'en ai donné des exemples faits pour te plaire, je crois, et nous ne sommes pas au bout. Ces cervelles-là sont inépuisables.
Dans leurs idées d'organisation , ils distinguent trois choses , régner , gouverner , administrer : et encore en cela n'est-il nullement question de la loi , qui se fabrique à part , à l'aide du mécanisme dont je t'ai décrit les principaux ressorts.
Régner, Akouman, quelle sublime fonction, suivant la théorie du moins, la pensée profonde des puissantes têtes , qui , par des efforts inouïs de méditation , en conçurent un jour la vraie grandeur, de laquelle personne oncques auparavant ne s'étoit douté. Régner, je ne saurois peindre l'admiration que m'inspire cette découverte incomparable , ce dernier terme , ce suprême triomphe du génie inventif; régner , c'est renoncer constitutionnellement à l'exercice de toutes les facultés humaines, à parler, agir de soi-même; c'est se faire brute , statue , s'asseoir, une couronne sur le chef, en un large fauteuil, sous un baldaquin, y demeurer immobile , la bouche close et les yeux fermés , et , au mutisme près , te représenter pleinement, illustre Roi des inutiles et des inutilités. Voilà, j'espère, une idée nouvelle; et qu'ensuite on vienne nier le progrès !
Pendant que sa très-haute et très-auguste Majesté sacro-sainte règne si brillamment , d'autres gouvernent. Et quest-ce, dis-tu, que gouverner? Esprit lourd, tu ne le comprends pas? Tu ne comprends pas que , lorsqu'on a l'heur de tenir sous sa main, sous ses pieds, quelques millions de pauvres hères que cette position un peu gênée fatigue , irrite habituellement , il faut des soins pour
les y maintenir , qu'il faut de l'ordre enfin , partant de la surveillance , une action continuelle , forte, habile, et des escourgées, des escourgées surtout. L'escourgée, h vrai dire, est le fonds, la substance du gouvernement. Je ne saurois t'en donner de définition plus complète et plus nette.
Gouverner , au reste, ce seroit peu , maigre satisfaction de vanifo , viande creuse , n'étoicnt les solides avantages que la sagesse des gouvernants et lacoaipiaisance exempbui'e des gouvernés y ont joints de tout temps. On leur a dit avec onction : Troupeau chéri, vous le savez, rien pour rien, c'est Fusage, la règle. Des escourgées , cela coûte. Qui les payera? Vous, sans doute, qui en profitez; c'est la justice même. Nul emploi , d'ailleurs , remarquez ceci, nul placement aussi productif de ce que notre sincère affection vous engage instamment à épargner sur vos folles dépenses , le manger , le boire , le vêtement , le logis , si stupidement jugés nécessaires, avant que l'expérience vous eût, grâce à nous, appris combien on peut retrancher de ce luxe funeste à la santé du peuple, qui doit vivre de régime pour se bien porter. Lisez l'histoire , étudiez avec un cœur droit et un esprit simple , la science économique , prêtez l'oreille aux éloquentes oraisons de nos professeurs, et
VOUS arriverez à cette conclusion digne d'être gravée en lettres d'or sur les murs , sur les portes de tous les marchés de comestibles : Jamais, en aucun pays, à aucune époque, de peuple sain, alerte, fort, vertueux surtout, vertueux, qui n'eût pris l'heureuse habitude de rester sur son appétit.
A cette allocution persuasive et tendre, point de réplique. On paye donc, et grandement. C'est bien le moins, en effet, pour gents équitables, que d'acquitter les frais de leur bonheur. Nous voici , Akouman , à l'administration.
Oh ! que j'aime le mot et la chose ! Le mot veut dire servir. Mais servir qui ? Soi , bien entendu , et ceux qui , servant de la même manière , forment un corps dans lequel tous les membres, unis par un intérêt commun , se soutiennent , se défendent l'un l'autre contre les attaques du dehors , et, sauf les rivalités que suscite entre eux l'intérêt propre de chacun , se prêtent mutuellement aide et assistance. Telle est la chose ; exacte image de ce qui se passe parmi nous.
A partir donc d'un centre , qui est celui du pouvoir, encore comme parmi nous, l'animal vorace étend ses mille filets , de plus en plus déliés, dans les entrailles du peuple. Ils aspirent jusqu'à
siccité les sucs qu'y élabore le travail de la vie , en gardent ce qu'ils peuvent, et envoient le reste au centre affamé : toujours comme parmi nous.
Les relations de l'administrateur avec l'administré , s'expriment en un mot , un seul : Payez. Qui sait bien ce mot-là , qui le place le plus à propos, le prononce avec le plus de grâce, avec cet accent qui touche , persuade , auquel on ne résiste point, celui-là est le modèle de l'administrateur, comme le mot en soi , dans sa brièveté compacte et substantielle, est le parfait résumé, le commencement, le milieu, la fin, l'alpha et l'oméga de la science administrative. Ah! le puissant mot, le mot sublime ! ïarik ' affecte de s'en dire le père , alléguant ses rapports intimes avec la mère , le lien étroit qui les unit. Mais qui de nous, au même titre , ne réclameroit pas aussi justement la paternité?
D'ailleurs, il s'en faut qu'il suffise de brailler à tue-tête : Payez, payez. Payer n'est pas le fruit délectable qui tenta , suivant ce qu'on assure , cette race-ci a son origine , ou elle a bien changé de goût depuis. Afin donc d'aider à nature , l'art a dû s'en mêler. En général quand les hommes
Esprit d'avarice el de cupiJ.ité.
travaillent, ils aiment que ce soit pour eux. C'est leur marotte. Ils prétendent que le but du travail de chacun et de tous , est de subvenir aux besoins de tous et de chacun ; que même , le besoin satisfait , ce ne seroit pas un mal énorme qu'il y eût, en outre , quelque peu d'aisance. Fausse doctrine, erreur , hérésie , aux yeux de la gent qui administre. Travailler pour soi , vous n'y pensez pas; quel égoïsme abominable! Nation , ma mie , filez , filez, filez pour nous ; ainsi vous serez grande, heureuse, prospère. Et cette pauvre bonne femme de nation file, en effet, file, file, jusqu'à s'user les doigts , et veille , et jeûne, patiente et dolente, Akouman , à en pouffer de rire.
Cependant, comme je lé disois, pour l'amener la , un certain art, une certaine adresse a été nécessaire. La force n'y auroit pas suffi. Car enfin la force , qui la possède? la nation même, le peuple , la masse. A moins donc qu'elle ne concourût à maintenir elle-même ce sublime mode d'administration , rien de posible.
Admire comme nos fidèles en sont venus à leurs fins. Il est clair que le soin des affaires communes doit être confié à quelques-uns, délégués par la société , responsables envers elle ; note ces deux point-ci : là gisoit la diffiulté. Des délégués respon-
sables de fait (car de droit encore passe) , ce seroit le renversement du système administratif, selon lequel , en vertu d'une règle capitale et fondamentale, les administrateurs demandent bien, mais ne répondent jamais. Il faut de la dignité. Responsables ! i\ donc.
L'indispensable nécessité d'agents, de fonctionnaires consacrés au service public , ne pouvoit être niée. Aussi a-t-elle été admise universellement. Cette base posée, et posée sans contestation, il s'agissoit d'éliminer les deux conditions vraiment révoltantes que je t'ai fait remarquer. Pour cela, l'on a établi , que le peuple , évidemment dépourvu de lumières et du bon sens le plus simple, hors d'état de discerner ce qui lui est bon ou mauvais, de comprendre le bonheur, de goûter la joie rationnelle de payer , ou même , pour tout prévoir , disposé, en ceitaines circonstances, à payer trop, sous ce rapport véritable enfant, seroit tenu pour mineur , resteroit éternellement mineur ; heureux pupille d'un sage tuteur , d'une paternelle administration qui se délègue elle-même , répond à ellemême de ses faits et gestes ; de sorte que le principe , difficile à combattre en soi , de délégation et de responsabilité , dégagé désormais de ses conséquences fâcheuses , subsistât sans inconvénient.
Les principes veulent être ménagés. Respect aux principes.
ette solide doctrine, cette relation de tuîeur à mineur, qui concilie les intérêts qu'on auroit crus les plus opposés, a enlevé les suffrages unanimes. Elle est devenue la pierre angulaire de l'édifice administratif, le texte que brodent de leurs raisonnements les publicistes de toutes les écoles, le sujet des hymnes que les amis, les défenseurs du peuple ne se lassent point de chanter avec une chaleur , un enthousiasme , une énergie, qui me feroit trembler pour leur poitrine , si je n'avois cent raisons et cent autres encore , de la supposer plus robuste que leur cerveau.
En résultat , tout le monde est content , ou doit l'êlre , ce qui revient au même. La nation mineure en est, il est vrai , pour son argent et sa liberté ; mais aussi elle ne se mêle de rien ; on lui épargne mille soucis, mille inquiétudes, mille tracas. Si elle travaille le jour , la nuit , sans repos , sans relâche , le fruit de son travail au moins ne se perd pas , elle sait où il va : douce consolation, jouissance inexprimable! Je pleure de tendresse d'y penser seulement. Étends, Akouman , étends tes mains sur le pupille et sur le tuteur. J'implore pour eux ta bénédiction.
BAHMAN 1 A SCHAIIRIVER \
Dans le désordre actuel , qu'attendre , Schahrivcr, des Pouvoirs établis? Que sont-ils partout, que peuvent-ils être que l'expression de Tégoïsme universel, comme les maximes de leur politique en sont la théorie, je dirois presque la législation ? Le droit dont le temps a développé peu à peu la notion dans la conscience des peuples , ne ressemble en rien au droit qui les régit de fait. Au dedans, tout est combiné pour les maintenir sous mie domination oppressive de plusieurs manières; parce qu'elle les dépouille de la dignité d'homme, inséparablement liée à la liberté et à l'exercice de
* Qui bénit le peuple.
r Roi équitable.
la liberté; parce qu'elle fait d'eux tout à la fois et un fonds qu'on exploite , et l'instrument de cette exploitation. Au dehors, quand leurs vrais intérêts, en harmonie avec le devoir, devroient étabhr entre eux des relations fraternelles, des rapports bienveillants , et par cela même utiles à ous, on les constitue dans un état d'isolement et de rivalité, de réciproque défiance, d'antagonisme envieux et haineux. Aux pures et douces lois de la famille , sous lesquelles les hommes étoient destinés a vivre, on a substitué une organisation de conquête. Nés égaux , ils ont introduit parmi eux une inégalité impie ; nés libres, ils se sont forgé des fers. En vain la nature gémit et s'indigne, en vain des maux qui naissent perpétuellement l'un de l'autre avertissent les nations de leur égarement, en vain les Amschaspands s'efforcent de les ramener dans les voies d'Ormuzd; au lieu de frères disposés à se venir mutuellement en aide, à se tendre avec amour une main secourable, on ne voit, sur la terre profanée, que des troupeaux d'esclaves chassés au travail par des maîtres armés de fouets.
Ce vice hideux des sociétés, ayant pour cause les passions humaines contenues foiblement par les croyances rnorales énervées, est le même,
quelle que soit la forme des gouvernements. Le» artifices au moyen desquels on a cherché à latténuer en certains lieux ont, au contraire, aggravé le mal; car on a uniquement multiplié les dominateurs et diminué, en la partageant, leur responsabilité personnelle. Des cupidités plus nombreuses ont du être satisfaites, et chacune, moins en regard, a pu, avec moins de pudeur et de danger, accorder aux autres davantage, et exiger plus pour elle-même. Entre le pouvoir d'un seul et le pouvoir de tous, il n'existe en réalité que Ses milieux trompeurs et des déceptions lamentables. On peut aller peut-être par degrés de l'un à l'autre, mais la route est dure, périlleuse, et, en se prolongeant, les stations seroient mortelles.
Ces gouvernements équivoques, où jamais les principes solennellement posés ne produisent aucune de leurs conséquences, engagent forcément dans un système de mensonge et d'hypocrisie. Cela se voit en tout, et spécialement dans la distribution de la justice, ou de ce qu'avec une ironie amère on appelle de ce nom.
D'abord, inaccessible au pauvre, à cause de l'énormité des frais, il n'a rien, quelle qu'elle soit, à attendre d'elle. Je me trompe; en certains cas, elle vient elle-même à lui, fatale, inexorable. Que,
par exemple, il laisse en mourant un chétif pécule, quelques meubles, une couchette, à ses enfants, elle arrive aussitôt , et procède, procède, jusqu'à ce qu'il ne reste h ceux-ci que la poussière de leur grenier , d'où le propriétaire les chasse le lendemain.
Elle l'atteint encore en d'autres circonstances. L'âge l'a-t-il rendu invalide , les infirmités qu'amène la misère le forcent-elles de recourir , dans le plus extrême dénuement, à la charité publique, alors voici ce qui se passe. On l'arrête , on le traduit devant un tribunal. Je fus un jour témoin d'une scène de cette espèce : jamais elle ne s'effacera de mon souvenir. Je vois encore le malheureux qui étoit là sur la sellette, couvert de haillons, exténué de souffrance. Le juge le fait lever. « Vous êtes, dît-il, inculpé de n'avoir ni domicile, « ni moyens d'existence. Un mois de prison. » Je sortis en me voilant la face.
La loi aussi est loin d'être égale pour celui qui, ne possédant rien , vit uniquement de son travail, et pour celui qui, mieux partagé, achète ce travail au prix qu il lui plaît, et s'en fait un instrument de gain. Elle semble n'avoir eu en vue que les intérêts de ce dernier, conséquence naturelle, au reste, de l'institution politique fondée tout en-
lière sur le privilège ; et Tesprit de la loi passant dans Tapplicalion de la loi , la justice , sous ce rapport, n'est que l'appui légalement prêté à la cupidité du riche. La différence des classes en apporte une non moins marquée dans tout [ce qui tient à la répression des délits ; et cette inégalité funeste au sentiment moral, qui altère si profondément la conscience des peuples en les habituant à juger les actes non en soi, mais d'après les positions sociales, ou même d'après les seules différences de fortune, est universelle dans le monde.
En plusieurs contrées, c'est bien pis encore, sitôt qu'il s'agit du pouvoir et des choses du gouvernement. La loi même n'est plus qu'un vain texte, une lettre captieuse qu'on interprète arbitrairement, qu'on ploie en tous sens, qu'on torture, dont on fait ce qu'on veut, selon les besoins delà tyrannie. Manque-t-on même de prétextes, on en crée. On suppose , et puis l'on affirme ces suppositions dénuées de preuves et trop souvent de vérité. Que la sentence, inique au fond, soit régulière dans sa forme, cela suffit. La passion politique, ou celle de s'élever siège à côté du juge. Il prononce un arrêt dicté, rendu ailleurs et rendu d'avance. Dans le sanctuaire des lois, on voit, au
lieu de la justice calme , pesant avec scrupule la défense et Taccusation, on voit, dis-je, la colère qui frappe, ou la' haine qui se venge.
Que seroit-ce si je parlois des mystères de Tenquete, des pièges infâmes tendus aux prévenus, des honteuses séductions, des violences de toute sorte mises en œuvre pour extorquer d'eux d'exécrables délations, des peines atroces provisoirement infligées à l'innocence même ensuite reconnue? L'influence des Darvands ne se montre nulle part sous un jour plus sinistre , car l'antre ténébreux où s'ourdissent leurs trames a de souterraines issues qui aboutissent ici.
Que la société doive être défendue contre tous les genres d'agression, que le devoir des hommes chargés de veiller à la sûreté de ses membres , au maintien de l'ordre public, soit de rechercher et de punir ceux qui le troublent, nul assurément ne le conteste. Mais l'accomplissement de cette haute et tutélaire fonction implique une rigide impartialité , une appréciation scrupuleuse des actes et des preuves des actes, la crainte de l'erreur, d'une de ces erreurs malheureusemeut peu rares dans les fastes judiciaires, et dont les suites sont quelquefois si fatalement irréparables. Audessus, par un effort continuel de vertu, au-dessus
des foiblesses de rhumaiiité, et toujours en défiance de soi, de son jugement, de ses entraînements, de ses involontaires préventions, le magistrat vraiment digne de ce nom élève en sa conscience un tribunal où , s'il accuse , il défend aussi, et avec plus de joie; il doute lorsqu'il faut douter, et dans le doute présume l'innocence. Quand, au lieu de cela, il se fait de l'accusation , par amour-propre ou par intérêt , une affaire personnelle, établit entre lui et le prévenu un duel inégal , se passionne , s'attache uniquement à faire ressortir ce qui charge l'accusé , cherchant en dehors même de la cause, dans ses opinions, ses pensées connues ou supposées , tout ce qu'il croit propre à l'environner de préjugés défavorables , à exciter une secrète colère, une redoutable antipathie eu ceux qui , tout à l'heure , prononceront sur son sort; quand, pour lui , une condamnation s'appelle un succès , et que le nombre des succès est le premier titre à l'avancement : alors qu'on ne parle plus de justice , c'est trop de dérision.
Ainsi la corruption de la loi et des ministres de la loi est , presque en tous lieux , aujourd'hui un des signes le plus manifeste et le plus effrayant de la décadence générale. Un peuple résiste à ce qui n'attaque que son existence matérielle , et ,
dans une certaine mesure , au vice même de ses institutions , aux folies , aux crimes passagers de son gouvernement; il ne résiste pointa ce qui tue la justice. II se relève de ses revers , il ne se relève point de la maladie qui altère , dans son action publique, le principe moral; car cette maladie est tout ensemble et Teffet et la cause d'une décomposition universelle des mœurs , du lien secret qui unit les hommes et constitue Tordre, c'est-à-dire la vie.
Avec quelle douleur je mets sous tes yeux, ô Roi d'équité , cette peinture tristement fidèle d'une société sur son déclin, de nations déchues, qui, sous des pouvoii'S en lutte contre nous , livrés aux Darvands , semblent avoir perdu le sentiment d'elles-mêmes , de nations engagées , sans retour peutêtre dans les voies où ont passé tous les peuples qui ne sont plus. Mais , si les peuples meurent, le genre humain subsiste : de leurs cendres naissent des peuples nouveaux, pleins d'une sève puissante, comme , après l'hiver, on voit croître , sur les débris des plantes desséchées, une fraîche moisson de plantes nouvelles.
KAFIZ 1 A NESORCfl \
Nés ensemble , Nesorch , et toujours rapprochés par nos goûls, nos instincts , nous vivons à part, loin de la foule bruyante, et, entre nous, assez chétive , assez pauvre des Darvands. Il y a dans le mal des profondeurs que nous seuls connoissons. Les autres, je dis les plus élevés, que font-ils? Par des moyens divers plus ou moins ingénieux , plus ou moins puissants, ils attaquent la vie. La détruire est leur but ; pour eux, rien au-delà. ïoi , tu souilles la mort même.
Je te prépare les voies , je glisse , je rampe , laissant derrière moi une trace que tu suis à la lueur
* Esprit de la pourritUFC.
2 Qui souille les morts.
phosphorique , h l'odeur de cadavre , qui marquent dans la nuit mon passage silencieux.
J'ai sillonné en tous sens la terre. Qu'offre t-elle maintenant qui ne soit ou pourri , ou près de se pourrir? Qu'y reste-t-il de sain? Où n'ai-je pas versé mes poisons ? Qui n'a senti mon attouchement , respiré mon haleine? Vois les hommes] et leurs sociétés. Religions, lois, mœurs, raison, conscience , tout se décompose à la fois, et les corps même sans sève, affoiblis, dégradés, ressemblent chaque jour en plus grand nombre à des larves échappées de la tombe.
Le monde, Nesorch, le monde entier n'est plus qu'un froid sépulcre qu'habitent des peuples morts. Étends-toi dessus, fais-en ta couche, pénètre-les des moites vapeurs qui s'exhalent de toi. Échauffe de tes ardeurs ces cendres fétides, serre en tes bras ces squelettes hideux, flétris-les, souilleles de tes lascives caresses, et qu'à la vue de sa créature fiancée au Roi des vers, Ormuzd tressaille d'horreur et de dégoût.
EfATHREM i A MEDIOZEREM «.
Que tout est pur, fécond, brillant de jeunesse et de beauté sur cette terre flottante comme une fleur céleste dans le fluide éthéré ! Ne te sens-tu pas, Mediozerem, enivré d'un saint ravissement, lorsqu'au lever de l'aurore, l'humide vêtement de la Nature , pénétré des feux que nourrit Atar \ exhale au loin des nuages de vapeurs parfumées? Les plantes réveillées prennent une teinte plus verte, les oiseaux au fond des bosquets, les insectes sous l'herbe, l'infinie variété des êtres qui peuplent les bois, les prés, les bruyères, les sables mêmes et les arides rochers, chantent, murmurent, bourdonnent, élèvent tous ensemble leurs mille voix pour saluer l'astre qui va paroître et bénir celui qui l'a fait. Partout le mouvement, l'al-
^ Qui fait croître les fruits et les jeunes animaux.
* Oui donne le lait.
* Qui entretient k f«u.
légresse, rindicibîc bien d'être, une vie qui se transforme et ne tarit jamais, semblable au souffle qui s'affoiblit et se ranime alternativement, à la mélodie qui renaît plus douce, plus éclatante du silence même.
Les ministres d'Ahriman , dans leur langue fausse et menteuse comme eux, ont un mot vide de sens, la mort. Les formes changent, l'enveloppe de l'être commence et finit, l'être reste. Ils croient le saisir, s'emparer de lui, et ils n'ont en leurs mains que sa dépouille inerte, qu'obéissant h leur insu aux ordres sacrés d'Ormuzd, ils décomposent pour la préparer à des usages nouveaux. Ainsi l'hiver, avec ses froidures et ses pluies dissolvantes, prépare les productions du printemps qui suivra.
Ils exercent, il est vrai, un autre genre de puissance sur l'homme; ils parviennent, en le trompant, à le rendre complice de leurs desseins et de sa propre ruine : mais cette ruine, toujours incomplette, le suprême Monarque a voulu que tôt ou tard il la réparât. Éclairé de sa lumière, échauffé de son amour, il remonte, il sort de ce tombeau où, dans leur faim immonde, le cherchent vainement les impurs Daroudjs.
MEDÎOZEREM * A EIATHREM ^
Combien ta voix m'est douce , ô mon frère ! elle me console et me calme, elle est pour moi ce que sont pour Thomme , après les fatigues d'une journée brûlante , les brises fraîches du soir murmurant dans les jeunes rameaux. 11 me semble que tes paroles me font mieux sentir encore la sagesse merveilleuse du Maître que nous servons, la ravissante bonté du Père, qui, du fond de son repos éternel, épand son amour et ses bienfaits sur ses créatures innombrables. Je ne comprends ni le mal effectif, ni l'idée môme du mal, et je plains les Darvands dont la vie se consume en d'insensés efforts pour saisir ce fanlome obscur , informe,
^ Qui donne le lait.
2 Qui fait croître les fruits et les jeunes animaux.
donner un corps à cette ombre vide. Le temps viendra où, las de leur stérile labeur, guéris par la souffrance qu'ils s'imposent eux-mêmes , leurs yeux s'ouvriront, leur tête superbe se courbera; oîi, précédés de leur chef, atteint par la lumière qu'il fuit , investi de sa splendeur au fond de ses abymes ténébreux, ils se prosterneront repentants, purifiés, devant celui que leur révolte outrage, et dont la pitié les attend.
Lorsqu'à genoux près de la Mère universelle des êtres, je presse avec un pieux respect ses chastes mamelles, pour en faire couler le lait qui nourrit ses enfants de tout ordre, de toute tribu, alors, songeant aux pauvres égarés, que dévore dans le désert qu'ils se sont fait une soif ardente, j'appelle de mes désirs le jour heureux et saint oii eux aussi se désaltéreront à la source vive; où, cessant d'en troubler les eaux, ils nous aideront à les distribuer à la multitude qui aspire à s'en abreuver ; où eux et nous, et tout ce qui pense, et tout ce qui aime, et tout ce qui sent, ne formerons qu'une famille, du sein de laquelle montera vers le Roi tout-puissant, le Créateur des mondes , une immortelle prière et une adoration sans un.
MITHRA 1 A KHORDAD 2.
L'astre qui anime de ses feux cette région de Tunivers commence, Khordad, à délaisser, dans son mouvement oblique, les lieux où je suis maintenant. La terre s'attriste, sa parure se fane, l'herbe jaunit, les feuilles rougeâtres se détachent de leur tige, emportées par le moindre souffle , les nuages rampent sur le sol , ou voguent pesamment dans un ciel gris et terne. Soit que nous dépendions, nous aussi, de l'aspect des choses extérieures, soit toute autre cause, j'éprouve comme une sorte d'abattement, et de sombres pensées m'oppressent.
^ Qui rend la terre fertile.
2 Qui produit tout.
A quoi , pur Amschaspand, aboutit notre sollicitude? qu'en revient-il à Thomme, qui devroit surtout en recueillir le fruit, qui en est l'objet principal, suivant les saintes prescriptions d'Ormuzd? Je me le demande, et ne sais que répondre.
S'il est sur ce globe des contrées que les lois de la nature, dans la période actuelle, condamnent h la stérilité, solitudes brûlantes ou glacées dont les échos ne répètent d'autres voix que celles des tempêtes; en vertu des mêmes lois, partout ailleurs, sur les coteaux, dans les vallées, les forêts les plaines, surabondent les êtres vivants, les productions de toute sorte, et le travail encore les multiplie indéfiniment. Néanmoins l'homme, partout aussi, ne pourvoit qu'avec peine à ses premiers besoins, manque bien souvent du nécessaire, souffre de la faim, en meurt quelquefois, à côté du splendide banquet que nos soins lui préparent. Comment ne pas s'étonner? comment, à la vue d'un mal si étrange, ne pas gémir profondément?
Quelque inexplicable qu'il puisse paroître, il a sa raison cependant. Est-ce nous qu'il en faut accuser? Après un sérieux examen en présence de celui à l'œil duquel rien ne se dérobe, j'oserai répondre , uou; mais l'homme lui-même trompé
par les Darvniids, égaré, aveuglé par ses passions.
Ce sont elles qui toujours, depuis qu'il existe des peuples, ont présidé à leur organisation. Ennemis les uns des autres , chacun d'eux , en outre , n'offre intérieurement, dans sa constitution, qu'un système d'égoïsme et d'antagonisme, qui soumet à un petit nombre de privilégiés la multitude opprimée par la force. De justice , pas même l'ombre, et d'humanité encore moins.
La classe supérieure , investie de l'autorité publique , en use pour tourner à son profit le travail de la classe dépendante. Propriétaire du sol , elle veut qu'il produise uniquement pour elle : d'où un notable affoiblissement de la production même. Qui cultive pour un autre cultive mal , cultive le moins possible, parce que ses sueurs seront stériles pour lui. De là vient que finalement la culture à toujours péri sous le régime de servitude. Il crée des déserts , où le vent roule pêle-mêle la poussière du maître et celle de l'esclave.
Non seulement la culture décline , quant à ses résultats utiles à tous , par l'attribution exclusive du sol à quelques-uns, mais une partie de ce même sol , trop peu productive pour admettre un partage quelconque de la production , reste entièrement inculte. Le possesseur qui ne peut ni ne veut
y appliquer son propre travail , n'en tire rien , ou presque rien , et il empêche un autre d'en tirer ce qui suffiroit à le faire vivre. Il anéantit une portion du patrimoine commun.
Ce n'est pas tout. La portion cultivée , ne l'étant qu'au moyen du partage des fruits, partage que représente un salaire , le possesseur , pour grossir sa part, tend constamment à diminuer le salaire, et à augmenter la valeur équivalente des fruits , dont l'échange nécessaire ramène en ses mains le salaire payé ; et cela dans une proportion d'autant plus forte, que le salaire est moindre, et le prix vénal des fruits plus élevé : de sorte que le dernier terme de cette progression croissante d'un côté, décroissante de l'autre, seroit un travail purement gratuit , et conséquemment la mort du travailleur, qui qc subsiste que par son travail. Il est , en effet , des contrées où l'on a presque atteint ce terme, oii la famine est permanente, où l'homme , sur une terre riche , végète dans un tel dénuement, dans une telle impuissance de satisfaire aux plus absolues nécessités, qu'on ne sait à quoi comparer une créature si misérable. Et cependant ces contrées regorgent des biens qu'Ormuzd prodigue à tous les êtres , et ces biens sont dûs au labeur de ces hommes si déshérités, et ils
vont nus comme les bêtes des champs, et, plus malheureux qu'elles , ils périssent de faim au milieu de Tabondance qu'ont créée leurs bras. Je vois cela , Khordad, je le vois depuis des siècles, et je ne saurois le comprendre encore. C'est pour moi un vertige , un rêve.
Partout le même désordre à différents degrés et sous des formes diverses . Ici ce sont des disettes factices , organisées avec une atroce industrie par des spéculateurs infâmes, qui poussent froidement dans la tombe des milliers de victimes sacrifiées à leur avarice exécrable. Ailleurs, c'est la classe gouvernante qui , vendant au peuple sa subsistance , et voulant la lui vendre au plus haut prix, interdit, quelle que soit sa détresse, l'entrée des productions étrangères qui la soulageroient , le parque dans la famine , et l'y clôt avec des os de morts.
J'entends dire quelquefois que la population , mal répartie, s'accumule en trop grande quantité sur certains points du globe. Il n'est, je crois, aucuns de ces points où les hommes , si nombreux qu'ils soient , ne pussent aisément vivre et prospérer même, si rien n'entravoit leurs relations au dehors, si les défiances des dominateurs et leurs passions avides, en brisant les rapports qui
doiv ent unir les nations entre elles , ne violoient sans cesse et comme à plaisir les bienfaisantes lois de la nature.
Cependant il est vrai qu'on remédieroit à beaucoup de maux , en appelant une partie de ces populations compactes sur des territoires inoccupés qu'elles fertiliseroient , augmentant par cela même le bien être général. Plus de la moitié de la terre manque encore d'habitants, et cette moitié est, dans son ensemble, celle qui offre le plus de ressources à l'homme , où son travail seroit le plus fécond. Mais les mêmes causes qui troublent chez chaque peuple l'action des lois conservatrices de l'humanité , agissent également de peuple à peuple , et , dans cette sphère plus étendue , ne produisent pas des effets moins funestes. Animés , à l'égard l'un de l'autre, d'une jalousie stupide, ils semblent ne songer qu'à se nuire mutuellement, qu'à se fermer les voies par où chacun d'eux pourroit , en améliorant sa propre condition, améliorer aussi celle de tous; car tous sont solidaires, car, en vertu de son essence, le bien rayonne comme la lumière , se répand comme les eaux qui coulent d un lieu élevé. Qu'il se forme quelque part, sur une côte déserte, près d'un fleuve solitaire, un pacifique établissement, qu'une nation
y transporte le frôle germe d'un peuple futur, iuissilôt les autres prennent l'alarme. Tourmentées d'une odieuse envie, elles n'ont plus qu'une pensée, ruiner, détruire, par la violence ou par l'artifice, cet établissement qui les choque , y susciter des obstacles sans nombre , heureuses , à leur gré, si elles réussissent, sans profit pour elles, à priver autrui des avantages que lui promettoit son iiioffensive industrie , à empêcher cette légitime et pieuse conquête sur la nature brute.
Et les hommes se plaignent! et remontant jusqu'à Ormuzd même , ils blasphèment sa bonté , sa sagesse, ils lui demandent compte de leurs souffrances, des maux sous le faix desquels ils se traînent avec tant de douleur ! Qu'ils descendent plutôt en eux-mêmes, ils y trouveront la cause véritable , l'unique cause des calamités dont le cortège lugubre les accompagne du berceau à la tombe ; et peut-être que cette vue de leur misère interne , des plaies secrètes de leur âme , leur inspirera du moins le désir salutaire d'une guérison qui sera prochaine , dès qu'ils l'auront fermement voulue.
ASTOUIAD 1 A EGHETESCH *.
Toi et moi, Eghetesch, nous nous partageons l'homme à peu près tout entier. Tu t'empares de son cœur pour le corrompre, Téloigner du bien, et moi de son esprit pour l'obscurcir , le détourner du vrai ; et , sans qu'aucun de nous en ait eu le dessein , nous nous aidons beaucoup dans notre tâche respective. La pensée et le désir se cherchent l'un l'autre natuj'ellement, et finissent toujours par se rencontrer.
En général , je me propose deux choses ; affoiblir la croyance et la fausser.
* Qui ne pense que le mal.
^ Génie de la corruption du cœur.
On ne contestera pas mes succès sur le premier point. Quand le doute fut-il plus profond et plus universel? On n'adhère pas même à ce qui force la conviction. On dit, cela me paroît ainsi, mais ne me trompé-je point? Qui le sait? La raison, en défiance d'elle-même, tient constamment ouvert quelque secret passage par où la foi s'enfuit.
Ce triomphe me flatte certainement. Affoiblir la croyance, c'est quelque chose, et l'on s'en aperçoit ici ; mais la fausser, c'est encore mieux. Aussi m'y suis-je appliqué d'une façon toute particulière, et je n'y ai pas perdu ma peine. Il est vrai que cette bonne race humaine offre à cet égard de singulières facilités. II n'est point de bêtise, de so'ttise, d'énormité si monstrueuse, dont ces têtes-là ne semblent être comme le domicile naturel. Je pourrois t'en donner d innombrables exemples. Prenons-en, au hasard, un seulement.
Tu sais comment nous sommes parvenus, chacun agissant de son côté, selon ses vues propres, son caractère, à brouiller, bouleverser, détraquer tellement ce pauvre monde, qu'à la gloire immortelle de notre génie, nous en avons fait une espèce d'enfer pour ses habitants.
Les Izeds ont beau s'ingénier, Mithra et les siens
redoubler d'efforts, exciterdeleur mieux les énergies fécondes de la terre , multiplier ses productions, cela ne les mène pas loin. La misère, une misère hideuse, dévore la multitude, et nous avons la satisfaction de la voir partout nue, haletante, pantelante, marchant vers la tombe à travers les angoisses de la faim, et les maladies et les désespoirs qu'elle engendre.
Or, il faut entendre ce qu'à mon gré, suivant le caprice, Fhumeur qui me domine, je leur fais dire là-dessus. Il y en a qui assurent que le mal vient d'un premier homme, qui vivoit quelques milliers d'années en ça, et que c'est pour avoir mangé mal à propos, qu'ensuite les autres ont dû ne pas manger du tout ; juste punition de la gourmandise de leur père. Cette solution a plu longtemps, à cause de sa netteté et de son évidence; mais les Izeds me l'ont gâtée en y joignant des préceptes de leur façon.
D'autres, élevant leur voix en chœur, ont chanté la terre, le travail, le crédit, l'industrie, le comcerce. Mortels, réjouissez-vous, quittez vos vêtements de deuil, couronnez-vous de fleurs, votre sort va changer, plus de pauvres désormais, la loi de la richesse est enfin trouvée. Oh! qu'ils étoient beaux ces chants, Eghetesch ! C'est dom-
mage qu'ils soient venus expirer dans un hôpital.
Un hôpital! Vraiment, je m'égare; ce seroit un luxe des plus dangereux. Dans le chef-lieu de la doctrine, contrée de mon choix, de ma dilection, tendre patrie du produit net, point d'hôpitaux. Arrive-t-il qu'un homme dont la bourse n'est pas moins vide que l'estomac, ait Finsolente prétention de manger, on le met en cage ; il y tourne comme un écureuil. Nulle recelte plus sûre pour guérir les appétits inopportuns.
Plusieurs pourtant n'y voient qu'un simple palliatif, une mesure partielle, inefficace, à moins qu'on ne la généralise. Sur quoi, creusant jusqu'au fond des choses, il ont fait ce raisonnement superbe. Les hommes souffrent. Pourquoi? Parce que les uns possèdent trop , et les autres trop peu. Quel remède à cela? Évidemment que personne ne possède. Alors les différences se fondront et disparoîtront dans une parfaite égalité. Plus de querelles, plus de disputes. Comment voulez-vous qu'on se dispute rien? Dans cette absence absolue de toute propriété personnelle et individuelle, l'État sera la. cage, et pas un de ses membres qui ne soit encagé, hors les chefs de l'État, sous la suprême direction desquels tous les autres tourne-
ront : ce qui formera, sans aucun doute, un spectacle si consolant, si ravissant, que l'univers eu pleurera de joie et d'admiration. L'antiquité avoit pressenti cette solution philosophique du problème social. Par malheur, sa cage, à elle aussi, étoit trop étroite.
Tu penseras peut-être qu'après cela , il ne reste rien à imaginer. Oh! tu connois peu mes disciples ; ils ne sont pas gens à s'arrêter en si beau chemin. Ces idées, d'ailleurs si dignes d'eux , ne l'étoient pas assez de moi. J'ai voulu les conduire au delà, leur inculquer une doctrine plus ferme encore et plus substantielle. Écoute bien.
Deux classes d'hommes : ceux qui jouissent, ceux qui souffrent; en d'autres termes, des riches et des pauvres.
D'où vient cela? Pourquoi des pauvres? Parce que la quantité des richesses existantes ne permet pas que tous soient riches, et que, réparties plus également, s'il y avoit pour les pauvres moins de détresse, il y auroit pour les riches moins de surabondance , moins de caprices satisfaits, ce qui seroit manifestement une calamité effroyable, une iniquité révoltante. La pauvreté, au fond, résulte d'un excès de population. Dans son imprévoyance et son outrecuidance , le pauvre ose prétendre k
être époux et père ; il ose se créer une famille, malgré la raison qui lui commande impérieusement de s'abstenir. De là un accroissement désordonné de l'espèce, une violation des lois naturelles. Or, violer les lois naturelles, c'est proprement ce qu'on nomme crime. Donc le pauvre est coupable de naître , coupable de vivre , coupable surtout de transmettre sa misérable vie. Conséquemment, venir à son secours, ce seroit encourager, récompenser le crime. Gardez-vous-en pardessus tout, vous qui avez à cœur les intérêts de l'humanité, l'ordre, la justice, la vertu. Étouffez en vous-même la sympathie funeste , la vicieuse commisération qui vous porteroit à vous rendre complice d'un délit que vous devez détester et punir. Soyez sans pitié pour le père , la mère et les enfants assez pervers, assez impies pour réclamer ce qu'ils appellent insolemment le droit de vivre.
Ce langage t'étonne, Eghetesch; tu hésites à le croire possible. Eh bien, tu vas l'entendre de la bouche même des coryphées de l'école à laquelle j'attache ma gloire la plus brillante et la plus solide.
€ Reconnoître aux pauvres un droit à l'aumône, « c'est les autoriser à exiger l'aumône par force;
a c'est anéantir le droit de propriété ' . »
c( L'homme qui s'est marié sans avoir l'espé- « rance de nourrir sa famille, doit être laissé à « lui-même; son action est immorale, la misère en « est la peine naturelle et juste. Livrons donc cet a homme coupable à la peine prononcée par la « naturel »
Il suit de là qu'à l'origine, lorsqu'Ormuzd dit aux premiers humains : « Croissez et multipliez, » il leur donna de tous les conseils le plus sot et le plus pernicieux ; que la sagesse doit tendre à dépeupler la terre; que, parmi les puissances bienfaisantes, aucune n'a droit à un plus haut rang que la guerre, la famine, la peste, si bêtement décriées; et qu'il avoit grandement raison le ministre sublime qui, méditant sur les moyens d'assurer le bonheur de l'empire commis à ses soins, formoit le vœu touchant que ses plus belles provinces pussent s'enfoncer dans le sein des mers , et y séjourner vingt-quatre heures seulement.
Les chefs des sociétés n'ont pas tous, il est vrai, la même force d'esprit et encore moins la même franchise. Cependant ce seroit être ingrat
1 Duchâtel.
2 Mallhus,
que de ne pas reconnoître dans Tensemble de leurs actes, dans le système qui en est la règle, une influence heureuse, une application plus ou moins large et plus ou moins directe des principes que j'ai su opposer à Todieuse doctrine des Izeds. Ils disent aux hommes: Obéissez aux devoirs, à la loi qui commande de se dévouer» de se sacrifier aux autres. Je leur dis, moi : Billevesées que tout cela, maximes de dupes. Moquez-vous du devoir, chacun pour soi, n'hésitez jamais, individus ou peuples, à sacrifier les autres à vous.
Cet enseignement prospère. Des gouvernants, qui Tout tout d'abord admirablement compris et goûté, il descend jusqu'aux gouvernés, et chaque jour se propage. Que le progrès continue, et, dans l'objet privilégié de leur zèle solennel , les Amschaspands contempleront la plus risible des créatures et la plus misérable. Au fait, Eghetesch, que manquc-t-il pour que déjà les choses en soient la ?
ZARETCII 1 A AKOUMAN 2.
Je veux aujourd'hui te parler, Akouman, d'une espèce de gents très-répandue ici, et qui me plaît fort. Il en existe plusieurs variétés, mais qui se classent toutes sous le nom commun de philanthropes. Les philanthropes pullulent ; on ne rencontre que cela. Plus le monde, soustrait à Taclion du feu céleste qui émane d'Ormuzd, se refroidit, plus ils se multiplient. Ils ressemblent à cesaquatiques animaux qui éclosentpar myriades sous les glaces du pôle.
Tu sais que nous avons assez notablement mo-
* Qui gâte le bien.
. 2 Qui est tout inutilité.
difîé de fait le programme des Izeds, lem^s petits arrangements de famille, et que les choses, en ce monde, ne vont pas toujours précisément comme ils s'en flattoient. On pourroit, sans^trop de peine, imaginer une vie et plus gaie et plus douce que celle de leurs pupilles. Ils leur prêchent pathétiquement des vertus à n'en pas finir; nous leur avons, nous, ménagé du moins l'occasion habituelle d'en pratiquer héroïquement une , celle qu'ils nomment patience.
A la vérité, cette vCrtu-là est un peu fatigante ; on s'en lasse à la longue. C'est pourquoi les Izeds eux-mêmes ont jugé prudent d'aviser à la rendre moins nécessaire, afin que les hommes, enclins à en user fort sobrement, n'en perdissent pas tout h fait le goût. De là l'invention de la charité. La charité est un aide-patience, et l'on ne sauroit nier que si nos ennemis parvenoient à établir son règne sur la terre, elle n'en changeât compîeltementlaface; car, au fond, la souffrance de tous n'a guère d'autre cause que l'égoïsme de chacun. Les hommes le sentent d'instinct, le comprennent même, en de certaines limites, tant cela crève les yeux: d'où vient que difficilement sont-ils conduits à rejeter en théorie les préceptes malencontreux de cette charité dangereuse.
Notre intérêt nous commandoit donc de ne pas choquer trop directement, à l'exemple de quelques maniaques, leurs idées à cet égard, de biaiser, de ruser, de produire notre doctrine sous des dehors qui ne blessassent pas les foibles, d'éviter de la montrer nue, d'affubler l'égoïsme d'un costume décent.
C'étoit, Akouman, une tâche qui me convenoit. J'y trouvois profit et divertissement, l'avancement de nos affaires, des déboires pour ces pauvres Izeds stupéfaits de leur œuvre transformée par moi, et, dans leurs protégés, comme une exhibition nouvelle et solennelle des rares qualités qui nous rendent si précieuse cette ridicule espèce.
Le caractère de la charité est de partir de l'individu, à qui elle crée d'abord des devoirs immédiats envers ce qui le touche de plus près, devoirs dont le cercle, s'élargissant selon la mesure de la puissance, finit par embrasser le genre humain dans sa vaste enceinte.
Pour atteindre mon but, il m'a suffi de renverser l'ordi^e de cette progression. La philanthropie donc, au lieu de remonter par les individus au genre humain, descend du genre humain aux individus. Or, tu comprends que la route est Ion-
gue pour arriver jusqu'à ceux-ci, et que, durant le trajet, le devoir ne gène pas extrêmement. Car, entends-le bien, que doit-on à Tindividu, comme individu? Rien, puisqu'il n'a de droits que ceux de l'humanité entière ; moins que rien, puisqu'il l'instant où il réclame quoi que ce soit en son propre nom, il se pose en face d'elle, hors d'elle, et par conséquent hors du droit ; il intervertit l'ordre, il en viole la loi, et par là même devient punissable. Donc nuls devoirs directs envers l'individu, nulle obligation de lui prêter aide et secours ; au contraire.
Le genre humain est un, et la philanthropie est une comme lui. C'est là mon principe le plus général, principe fécond et si conciliant, qu'il met d'accord ce qui semble, au premier aspect, contradictoirement opposé , l'égoïsme et le dévouement, la conscience qui vient des Izeds, la passion qui vient de nous. On se doit aux autres, dit la conscience. Sans doute, sans doute, répond le principe ; on se doit à tous, à l'humanité dans laquelle tous sont solidaires. On se doit à soi-même avant tout et par-dessus tout , reprend la passion égoïste. — Comment donc, mais très- certainement. Faire son bien, c'est faire pour sa part le bien de l'humanité , le bien de tous ; c'est se dé-
vouer à autrui de la manière la plus efficace, à cause de la solidarité.
Puis, dût-on quelque chose immédiatement à l'individu , ce qui peut se soutenir aussi , quoique beaucoup moins philosophiquement, il faudroit, pour n'être pas induit à violer le devoir par une fausse apparence du devoir même, examiner deux choses, la réalité du besoin et son étendue. Si le besoin n'est pas réel, donner, ce n'est pas accomplir un devoir, c'est se rendre complice d'un vol. N'y est-on pas trompé tous les jours? Mais le besoin fût-il certain, peut-être y en a-t-ildeplus grands. En ce cas, il est clair que ceux-ci doivent être soulagés de préférence. Attendez donc, ne vous hâtez pas , réprimez l'aveugle entraînement d'une compassion irrationnelle , endurcissez- vous par philanthropie.
Tu peux, sur ces indications, te faire une idée des différentes voies que j'ouvre à leur conscience pour voyager à l'aise en ce monde. Infatués qu'ils sont, par nature et par habitude, des préceptes de cette charité que leur prêchent les Izeds , je les débarrasse de ce qu'elle a d'incommode, la pratique, et cela sans heurter violemment la loi, ce qui les effrayeroit, mais en en perfectionnant, au contraire, à ma façon, la théorie: de sorte que,
leur raison et leur passion également satisfaites, ils me donnent et nous donnent à tous un spectacle auquel Ahriman souriroit avec complaisance, l'extrême corruption dans l'extrême imbécillité, et par-dessug, et pour récompense, une misère incurable, un ver qui s'attache à la racine même de leur vie et la ronge sourdement.
Tu comprends, au surplus, qu'il existe des philanthropes de diverses sortes. La philanthropie n'est pas seulement une doctrine, ce seroit peu, elle est encore une profession, et l'une des meilleures. Il y a des philanthropes qui, embrassant l'universalité des maux, proposent de les sou* mettre à un traitement général et sûr dont ils ont le secret. Qu'on en essaye, cela coûtera si peul Ils ne veulent rien, ne demandent rien pour eux. On les remboursera de leurs frais, comme il est trop juste, voilà tout. D'autres se consacrent à la guérison d'un mal particulier. La concurrence leur nuit, et c'est vraiment dommage. Qui fait du pain avec de la paille, qui du bouillon aves des os. Et quel bouillon! quel pain! Prenez garde seulement qu'on en abuse. Ce n'est plus la faim qui est à craindre, ce sont les indigestions. Chacun, au reste, fait le plus de bruit qu'il peut. Prenez ma drogue, achetez ma drogue. Il la don-
neroit bien, mais on en feroît moins de cas, elle se répandroit moins. Il la vend donc, par tendresse pour rhumanité.
Celui-ci, philanthrope actif, se dévoue de sa personne. C'est sa pensée de tous les moments. Point de repos, point de sommeil, qu'il n'ait réussi à sacrifier à ses semblables son temps, sa peine ; rien à quoi son zèle ne se résigne pour cela, nul emploi qu'il n'accepte avec un héroïque oubli de soi, qu'il ne sollicite même, quoique très-largement rétribué. Ceux-là , non moins zélés , s'efforcent , dans leur ardeur de concourir au bien , d'attirer du côté de leur petit commerce la philanthropie administrative , de s'associer par des fournitures à ses touchantes libéralités , sauf à s'entendre sur les conditions. D'autres, frappés de la nécessité de secours permanents à une misère permanente, remuent ciel et terre, pressent l'État, le public, le public éclairé, le public qui souscrit, de fonder des établissements, dont ils consentent généreusement à prendre la direction, afin d'en assurer le succès.
Il y en a qui, touchés des angoisses delà multitude à jeun, organisent des repas de bienfaisance. Le pauvre, à la vérité, n'y assiste pas, mais on ©ange pour lui, c'est déjà beaucoup, et on lui
promet les reliefs. D'autres convoquent les hommes et les femmes sensibles qui ont le goût sérieux du bal, masqué ou non, et les invitent pathétiquement à danser pour les affamés. Les violons payes, et le luminaire, et les rafraîchissements, si la caisse n'est pas vide, heureux le pauvre ! ce qui reste lui est dévolu ; et si, par hasard, les frais dépassent la recette , jamais on ne lui demande le surplus.
Mais les plus curieux, sont les philanthropes dont la vaste sollicitude embrasse à la fois ce qu'ils appellent , dans leur jargon , les plaies morales et les plaies physiques de l'humanité. De l'un et de l'autre genre il n'en manque pas, certes; nous y avons pourvu : et quand je pèse à notre poids le remède et la maladie, je m'incline devant les médecins. Non, jamais tu n'imaginas rien de si drôle. Choisissons pour exemple ceux qui prennent spécialement les détenus sous leur affectueuse protection. Émus de pitié à l'aspect du sort que la justice, j'aime ce sobriquet, fait aux malheureux qu'elle séquestre en si grand nombre de la société, ils se livrent à de longues études, méditent, observent, voyagent, et, de retour chez eux, ayant tout vu, tout examiné, près d'un bon feu, dans un bon fauteuil, après avoir dîné, et bien diné, écrivent
des livres superbes, où, déplorant les funestes douceurs de la prison, ils demandent, au nom de l'intérêt des prisonniers mêmes, par amour pour eux, qu'on leur retranche ceci, cela, proposant, afin de couper court h ces condescendances inhumaines, de jeter tout vivants au fond d'une tombe muette leurs clients bien-aimés, et de les soumettre à un traitement qui conduit, par d'affreuses tortures, à la phlhisie, à l'hébétement, à la folie, et au suicide.
Ces idées-là et celles qui y ressemblent, font surtout un honneur infini aux inventeurs, et il est rare qu'elles ne leur valent pas, avec l'admiration des hommes positifs, un crédit éminent et une place élevée dans les conseils des peuples.
Je t'ai vu craindre la charité, pour nous en effet très gênante. J'espère, Âkouman, que la philanthropie te rassure.
SAPANDOMAD * A SCIIAIIRIVER 2.
J'aime, ô saint Amschaspand, à vous entretenir (le ce monde que j'ai vu naître, que je vois se développer suivant des lois aussi simples que fécondes; j'aime à épancher mon cœur dans le vôtre, à chercher un appui dans votre bonté et des lumières dans votre sagesse , car ma tâche est grande et quelquefois pénible.
Une antique fable, pleine de mystère, selon le génie des premiers temps, représente un héros enfant, un demi-Dieu, saisissant de ses mains puissantes un serpent gigantesque qui s'est glissé dans son berceau, et se dégageant de ses nœuds, et
1 Sainte soumise. Génie de la terre.
3 Roi d'équité.
domptant le reptile énorme qui se plie et replie en vain , et préludant par cette victoire à toutes ses autres victoires. C'est l'image de la lutte primitive de rhomme contre la Nature. Lui aussi a dompté le serpent, rompu les anneaux dont il l'enlaçoit, triomphé de ses forces brutes. Et non-seulement il s'est affranchi de la domination de la Nature, mais il Ta soumise à la sienne, il lui a commandé en maître : Tintelligence libre a vaincu la fatalité aveugle.
Par ses dons spontanés, par ce qu'elle accorde h la culture, la terre subviendroit avec profusion aux besoins de ses habitants , s'ils n'apportoient euxmêmes d'innombrables obstacles aux desseins bienfaisants d'Ormuzd. Au lieu de s'unir pour atteindre un but d'utilité commune, ils s'isolent, ou forment des camps ennemis ; au lieu de s'aider en frères, trop souvent ils ne songent qu'à se dépouiller mutuellement. Chacun se fait centre et veut que tout aboutisse à ce centre, y afflue, s'y absorbe. Nulle sympathie, nulle équité même, je gémis de le dire; mais un dur égoïsme, une sèche indifférence pour les maux d'autrui, volontairement prolongés, accrus, pour peu qu'on en tire, ou qu'on en espère quelque avantage personnel. De la le désolant contraste d'une misère et d'une opulence également
extrêmes, et la corruption qu'elles enfantent toutes deux.
Que Ton s'indigne de ce désordre, la conscience même en fait un devoir. Qui ne hait pas le mal, n'aimera jamais le bien. Il doit être combattu sans relâche. Mais le mal, dans sa cause première, c'est l'amour exclusif de soi, comme le bien, c'est la charité, l'amour pur, immense, qui embrasse, dans sa sphère infinie, la créature et le Créateur. Aucun moyen donc de guérir les plaies de l'humanité, si d'abord on ne ranime cet amour saint au fond des cœurs. Qu'il les réchauffe, qu'il les dilate, et bientôt le monde sera renouvelé.
Je ne veux point accuser les hommes. Si l'on pénétroit au-dedans de ceux dont les actes sont le moins justifiables, presque toujours on y trouveroit plus d'aveugle entraînement, d'ignorance, de foiblesse, que de réelle perversité. Les Darvands les poussent sur une pente où il est difficile que les plus fermes se retiennent. Ils enflamment leurs passions, égarent, abusent leur raison éblouie par de fausses lueurs, se servant du bien même et du vrai pour mieux cacher leurs artifices , mieux déguiser leurs séductions. Ainsi de toutes parts, aujourd'hui, s'élèvent des voix qui signalent le désordre et font ressortir le choquant contraste que
je déplorois tout à l'heure; et jusque-là rien qu'on ne doive louer. Mais, sous la triste fascination d'Ahriman et des siens, plusieurs propagent, aggravent le mal même qu'ils paroîtroient vouloir guérir. J'ai moins en vue ici les absurdes théories , les idées folles, les systèmes insensés, qu'ils proposent comme autant de moyens infaillibles de réformer les vices de l'organisation sociale et de créer sur la terre une félicité telle que les désirs les plus hardis la peuvent à peine rêver; j'ai, dis-je, moins en vue ces extravagances, qu'une certaine dépravation des instincts élevés, du sentiment de la vraie vie de l'homme, réduite par eux, dans son but premier et dernier , à la satisfaction des besoins et des convoitises : matérialisme abject qui rabaisse l'être moral et intelligent au niveau de la béte, et d'une question de justice, de devoir, de droit, fait une question de force et de grossiers appétits.
Fatalement repoussés dès-lors dans le principe du désordre, ils ne savent opposer à l'égoïsme et à ses conséquences, que Tégoïsme même. De quoi s'agit-il pour chacun? De prendre la place d'un autre. Qu'à son tour il souffre, que je jouisse à mon tour : voilà toute la réforme. Le ressort des actes restant le même, on tend à changer non l'état gé-
néral, mais les positions respectives. Et par quels moyens? En irritant le pauvre contre le riche , en le provoquant, Taiguillonnant comme le taureau - dans l'arène. On excite en son cœur la haine, l'envie, la cupidité, toutes les passions basses. A ses maux trop réels, on en ajoute d'imaginaires par Topinion fausse qu'on lui donne des avantages dont il est privé. Concentrant ses pensées sur les choses matérielles , les lui montrant comme le terme véritable de ses désirs, terme qui toujours fuit devant eux, on aigrit en lui le sentiment de sa misère, en même temps qu'on lui ôte celui des biens à sa portée, des biens supérieurs à tous les autres, dont la source est dans l'âme.
Il existe entre ces biens et la richesse considérée uniquement en soi, une sorte de naturelle opposition. Elle émousse d'ordinaire la sympathie, incline aux convoitises sensuelles par la facilité dangereuse de les satisfaire. Mais d'une convoitise satisfaite naît à l'instant une autre convoitise, et de celle-ci une autre encore, et ainsi toujours, sans qu'aucune des jouissances qu'elles poursuivent remplisse jamais le vide que l'on cherche à combler. Dédaignées aussitôt que connues, elle ne laissent après elles qu'un profond ennui, des sens usés, une intelligence affoiblie, le dégoût de ce qui no^ir-
rit et fortifie Têtre moral, et, quand Thébétement n'est pas complet, de frénétiques efforts pour atteindre ce qui n'est pas, la dévorante faim de l'impossible.
Confondre, dans l'esprit du peuple, la richesse * avec le bonheur, c'est donc le corrompre et le tromper, c'est, en le dégradant par une funeste erreur qui le pousse à tous les désordres que l'égoïsme enfante, joindre à ses souffrances le tourment d'une jalousie stupide.
Victime d'une grande iniquité, qu'on lui dise qu'elle ne sera pas perpétuelle, que son sort changera, qu'il doit changer, parce qu'il blesse les divines lois d'Ormuzd; que le devoir de tous est de travailler à établir le règne de ces lois oubliées, violées, de combattre le mal, d'effectuer, de préparer le bien par des voies en harmonie avec le bien même: que cette parole salutaire et pieuse lui soit redite sans cesse, mon cœur s'en réjouira, car elle n'est que le terrestre écho de la voix qui éternellement retentit dans les cieux.
Mais qu on lui dise aussi que, quels que soient ses maux, il y peut trouver, s'il le veut, des compensations magnifiques; que, parmi les dons de la suprême Bonté, il en est que nulle puissance ne sauroit lui ravir : la paix intérieure, la conscience
d'être, par la droite direction de sa volonté, ce que Tordre veut qu'il soit, Tineffable douceur d'une mutuelle commisération, d'une fraternité secourable, les affections pures, les saintes joies de la famille, le repos après le labeur, des plaisirs simples, exempts de dégoût et d'amers souvenirs, les peines mêmes acceptées comme le gage certain d'une félicité qui suivra, d'une vie meilleure vers laquelle la foi, le désir, l'espérance, emportent, sur leurs ailes éthérées, l'âme affranchie des liens qui l'enchaînent à la terre.
J'ai vu le riche, auguste Amschaspand, dans son faste extérieur et dans les misères qu'il recouvre, je l'ai vu dans l'ivresse de ses fêtes et dans le brutal engourdissement, l'incurable ennui qui le saisit le moment d'après, et je me suis sentie prise d'une pitié immense.
Non, le pauvre ne sait pas ce qu'il envie, il ne sait pas quelle est la part qu'Ormuzd lui a faite dans les biens réels. Combien de fois, à l'heure où le soleil, oscillant au milieu des vapeurs du soir, rougit de ses derniers rayons le sommet des hauts arbres, à cette heure mystérieuse où s'endorment les souffles de l'air, où le silence s'étend sur les campagnes veloutées par les ombres, combien de fois, dans mes courses errantes, me suis-je arrêtée,
attendrie et pensive, en un recoin de vallon, près d'une rustique chaumière. Il y avoit là plus de vrai bonheur que jamais on n'en rencontra dans les palais de Topulence. Un feu de branchages pétilloit sur râtre, où la mère préparoit le frugal repas de la famille ; de temps en temps, elle se détournoit, souriant avec calme aux enfants qui se jouoient au dehors, tandis que le plus jeune, entre les genoux du père assis sur le seuil , immobile comme lui, offroit, dans son repos, le doux symbole de la sérénité de cette vie champêtre.
Et peu à peu les objets lointains disparoissoient dans Tair épaissi, et la nuit, de sa main d'ébène, ouvroit aux astres qui forment son cortège les portes de l'Orient, et des soleils sans nombre blanchissoient le zénith de leur lumière lactée, et les cieux tressailloient comme une femme qui enfante , et les mondes sortoient par myriades des gouffres de l'immensité, et ravie en moi-même, jebénissois le Père des êtres et j'adorois le mystère éternel de sa puissance et de son amour, en songeant que la frêle créature qui reposoit là dans cette pauvre cabane, avoit en soi quelque chose de plus grand que ces mondes, de plus vaste que les espaces où s'accomplissent leurs évolutions, quelque chose toujours vide, si l'infini même ne le remplit.
BOSCHÂSP^ A AStOUIAD^.
Tu penses le mal, puissant Darvand, et c'est Va ta joie. Tu le crées en toi-même par une espèce d'enfantement perpétuel, et, secondé par nous, fîls du même Père, tu étends chaque jour l'empire d'Ahriman, heureux de contempler en toi, dans le vide de son être, son verbe ténébreux.
Nous devons, surtout en ce monde des hommes, être contents de nos progrès. Quel que soit le résultat final de la guerre dont il est le théâtre, flu moins a-t-elle pour nous des phases assez glorieuses pour encourager nos efforts et justifier toutes nos espérances.
La terre relève de nous ; elle est comme uii grand pâturage, où ses habitants paissent sous
1 Esprit de mensonge.
2 Qui ne peuse que le mal.
notre houlette les plantes maigres que nous semons pour eux. Il faut voir, Astouïad, ce troupeau hébété, il faut entendre ses bêlements ; il y en a de joyeux, il y en a de plaintifs, et je ne sais lesquels sont plus drôles.
Bien que chacun de nous conserve une entière liberté d'action, ces actions diverses, qui paroissent quelquefois se contrarier, ne laissent pas en définitive de converger vers un but commun. Il en est de restreintes à certains effets, et d'autres plus générales. Ainsi , semblable au peintre qui enduit sa toile d'une couche propre à recevoir les couleurs variées qu'y appliquera le pinceau, Eghetesch *, s'emparant du cœur de cette foible créature, l'imbibant de lui-même en quelque façon, la prépare à tout ce qu'il nous plaît. J'avoue qu'à cet égard il mériteroit une sorte de reconnoissance, s'il n'avoit pas uniquement en vue sa satisfaction personnelle; si, enfoncé, confiné en soi , il n'étoit passa propre fin complettement exclusive. Je suis, au reste, très loin de l'en blâmer.
Pour moi qu'anime une haine naturelle de la vérité, je la poursuis sans relâche, la voilant, la défigurant, quand je ne peux la détruire, et la recouvrant de mon ombre, comme les abeilles recou-
* Génie de la corruption du cœur.
Tl
vrent d'une enveloppe opaque la limace entrée dans leur ruche.
Qu'on observe les hommes, on trouvera que parmi eux, le plus souvent, la parole n'est pas l'expression, mais le masque de la pensée, sa trompeuse image. Le commerce habituel, les relations de tous genres dont se compose la trame de leur vie, que sont-elles, qu'un échange réciproque de mensonges? Je les exerce à feindre et à dissimuler , a se déguiser en toutes choses , à se montrer ce qu'ils ne sont pas, et ils seroient bien ingrats de s'en plaindre, car ils y gagnent étonnamment.
Suivant les dispositions plus ou moins heureuses que je rencontre en eux , je les élève du simple mensonge à l'imposture, de l'imposture à l'hypocrisie. Celle-ci forme le sommet de l'échelle, non pas tant à cause de sa perfection intrinsèque, que parce qu'elle constitue un état permanent et se déploie dans une sphère plus haute, variant du reste, selon les variations de la société môme, hypocrisie de piété, de religion, dans les temps de croyance; en d'autres temps, hypocrisie de sentiments, de principes, de probité, d'humanité. Maintenant elles brillent toutes ensemble. Peins-toi l'effet de ces lumières louches sur les pauvres
Izeds, leur éblouissement à la vue de celte magique illumination.
C'étoitdéjà, ce me semble, un assez beau succes. Je ne m'en suis pas cependant tenu là. Il y avoit mieux à faire. Je me lassois, d'ailleurs , de façonner en détail, un à un, les individus de cette flasque espèce. L'idée m'est venue, l'idée heureuse d'opérer plus en grand, sur les peuples entiers. Cette entreprise, au premier abord, m^effrayoit quelque peu. Je m'attendois de leur part à une vive résistance. Pas du tout, ils se sont complaisamment prêtés à tout ce que je voulois d'eux, de trop bonne grâce même. J'aurois préféré pour mon amour-propre une victoire disputée.
La société, en général, est fondée sur ce que les Izeds nomment justice, droit, devoir, et sur des lois, des institutions qui en dérivent et les organisent en chaque société particulière. Je n'ai rien changé à tout cela. — Quoi, rien? — Non, rien, illustre Dew , absolument rien. Arrête un moment tes regards sur la terre; examine, écoute; qu'aucune nation, tribu, horde, peuplade, n'échappe à ton investigation, partout tu entendras parler de devoir, de droit, do justice. Mais qu'est-ce que la justice? La force. Quest-ce que le droit? La pas-
sion, la convoitise unie à la force. Qu'est-ce que le devoir? La nécessité de céder à la force. Les mots restant, puisqu'on y tient, je me suis contenté de cette légère modification du sens primitif; et il faut que ma langue soit facile, car ces gents-ci, quoique assez épais, l'ont apprise tout de suite, on la croiroit leur langue naturelle.
Quant aux lois , aux institutions , il y en a et beaucoup, qui te plairoient, où notre inspirat/on se découvre d'abord. D'autres , il est vrai , présentent un caractère très-différent, fastueuses productions de nos rivaux, dans lesquelles ils se mirent et s'admirent. Celles-ci ont pour moi un attrait tout particulier. Je me garde bien de toucher au dehors; je laisse aux Amschaspands la joie innocente de contempler ces fruits superbes soignés par eux avec un zèle si tendre; mais je les creuse et me loge dedans. Oh ! la molle couchette î que j'y suis à l'aise ! que j'y repose doucement !
Il y a encore les fictions légales , la plus amusante , la plus plaisante de mes inventions. Ainsi tel fripon est un honnête homme , tel sot un ^pmme d'esprit , par une fiction légale. Par une fiction pareille, on déclare impeccable le plus fieffé coquin. Un autre est par la loi proclamé inviolable :
on le chasse poliment , ou on lui coupe la tête , assez rude fiction , comme tu vois. Ceux-ci ne répondent pas de ce qu'ils font , ceux-là répondent de ce qu'ils ne font pas , sorte de justice fictive extrêmement admirée ici , et la justice n'est tout entière qu'une fiction h peu près de même genre. On a des droits fictifs , dépendants non du fond , mais de la forme, et ce sont les meilleurs. Aussi , maintenant, qui se soucie des autres? qui y croit? Quelques imbéciles obstinés qu'aucunes leçons, si officielles, si sévères qu'elles soient, ne désabusent. Mais , de toutes les fictions la plus hardie, la plus vaste, la plus rare, la plus étourdissante, la plus réjouissante, c'est assurément la fiction solennellement intitulée : souveraineté du peuple. Le peuple est souverain, oui, sans doute; c'est plus qu'un principe , c'est un dogme ; le peuple est la source de tous les pouvoirs , illégitimes s'ils ne viennent pas de lui , s'ils ne demeurent pas soumis à lui ; la loi , c'est ce qu'il ordonne dans les limites du juste, l'expression de sa volonté, contre laquelle, sans laquelle tout ce qui se fait est nul de droit : et afin que ses titres fussent impérissables , on les a gravés sur des fers, qui , bien seh'és et bien rivés, viennent, à travers les chairs, se coller sur ses os.
Je n'entends pas discuter Je mérite des autres Darvands et de leurs œuvres; mais qu'on examine attentivement la société humaine, qu'on en fonille les coins et recoins , je consens à passer pour la plus sotte des créatures , l'homme même compris, si tout n'y est pas fausseté, illusion, déception, mensonge. N'ai-je pas un peu le droit d'être fier?
Enfin voilà ce qu'est chaque peuple considéré individuellement. Ils ont, en outre , des relations mutuelles réglées parce qu'ils nomment le droit des gens , sur lequel les pédants ont écrit de gros livres , où nos maximes et celles des Izeds sont tellement mêlées, confondues 5 que toi-même, Astôuïad, je te defierois d'imaginer un chaos plus inextricable. Il en résulte que, dans les querelles, chacun a toujours le droit de son côté; grande et sublime consolation, véritablement, lorsqu'on s'entr'égorge. De plus, le mélange des principes a ceci de commode, qu'il permet un partage. On garde pour soi les nôtres, très-naturellement préférés , on cède aux autres ceux des Izeds , on les leur impose même ; c'est alors qu'ils sont beaux et respectables, et vénérables. Mais personne n'en voulant que pour autrui , on se les renvoie , on se les jette à la tête , de sorte que ce pauvre droit izédien passe sa vie en l'air.
Au fait, dans la sphère politique, les rapports entre les peuples dépendent exclusivement de Savel' et de moi. Nous gouvernons souverainement le monde , en gouvernant ceux qui le gouvernent. Une question, une seule est constamment posée dans leurs conseils , la question d'intérêt, la question de puissance et de richesse , d'orgueil et de cupidité , de cupidité surtout. 0 Dew ! de quelle vive émotion tu dois tressaillir à la vue de ce reflet de toi-même !
Cependant il ne suffit pas de se proposer, en dehors de toute idée de justice , de tout sentiment d'équité et d'humanité, son intérêt pour but unique, il faut encore atteindre ce but, et c'est ici que commence le rôle de Savel et le mien. Il ne seroit besoin que de lui , si la force étoit , en chaque peuple, proportionnée à sa convoitise, chose impossible évidemment. Il n'existeroit alors qu'un peuple , qui se dévoreroit lui-même. Ce seroit pour nous, sans doute, un triomphe magnifique, mais il est au-dessus de notre pouvoir. Les forces respectives, quelles qu'en soient les oscillations , se balancent assez, soit directement , soit en se combinant , pour qu'à la longue aucune ne prévale. Si l'une s'éteint, il en naît une autre, et le combat
^ Esprit de violence.
subsiste toujours. Lors donc qu'un peuple rencontre la limite de sa force , qu'il ne peut accomplir ses desseins par la pure violence , qu'elle y deviendroit môme un obstacle, je l'introduis dans une autre voie , je lui ouvre les trésors inépuisables de la ruse. La guerre se transforme ; silencieuse et secrète , elle prend le nom de diplomatie.
La diplomatie, Astouïad, est le sacerdoce de l'intérêt, et j'en suis le Grand-Pretre. Elle a deux objets principaux, faire son bien et le mal d'autrui. Qu'une nation, par exemple, en ruine une autre; n'y trouvât-elle aucun profit direct, elle acquiert du moins une supériorité relative de richesse , par conséquent de puissance. Voilà le bien , voilà un acte pieux et méritoire du culte de soi. Le diplomate doit donc être exempt de tous les vices qu'engendre la morale de nos rivaux, des scrupules du devoir , des foiblesses de la sympathie ; il doit constamment tenir sa pensée dans la direction de la tienne , froid , sec , dur , impassible, impitoyable au-dedans , de quelque apparence qu'il lui convienne , pour mieux arriver à ses fins, de se parer au-debors.
Ses fonctions, très-variées dans le détail, se réduisent, quant au fond, à une seule, tromper. Qu'il se taise , qu'il parle , qu'il uffirme , qu'il nie,
insinue , conseille, il n'a pas d'autre but. Ses discours , son silence , sa figure , son geste , ses caresses , ses colères , tout en lui ment ; mais il y faut de l'art, et la vérité quelquefois est le sublime du mensonge.
Un réseau d'intrigues souterraines qui , partant de chaque cabinet , se croisent en mille sens divers, recouvre surtout les pays civilisés, comme on les nomme. Ils ont de secrets sanctuaires où s'accomplissent les mystères auxquels tu présides, où , escortés de la ruse , de la perfidie , de la corruption, les Pontifes de notre loi, les maîtres des peuples, viennent se combattre dans l'ombre, ou signer des pactes d'oppression pour le genre humain , leur commune possession, leur proie commune. Puis, de ces antres sacrés on les voit sortir resplendissants de l'auréole dont je couronne leur tête, les mots de justice, d'humanité, de liberté même , sur les lèvres , au grand attendrissement du troupeau que va tondre leur main paternelle. Et encore s'il n'étoit que tondu ! Mais je lui ai réservé mieux.
Est-ce que ce mensonge gigantesque qu'on appelle société, ne te ravit pas, Astouïad? Est-ce qu'il ne te paroît pas un magnifique monument de ma gloire ?
XLYII
TARIR » A EGIÏETESCU 2.
De Tor ! De l'or ! Je veux de Tor ! Qu'on me donne de Torl Qu'on m'en donne toujours, toujours plus! J'en ai faim, j'en ai soif, et cette soif est inextinguible, et cette faim est irrassasiable.
Tu entends, Eghetesch,lecri universel, l'hymne que chaque homme répète en son cœur , et qui retentit maintenant partout où luit le soleil. Elle est le fond de ma liturgie, dans laquelle, en définitive, toutes les autres sont venues se fondre.
Universel représentant de la richesse et des jouissances, l'or est tout en une société qui no croit qu'à la matière, n'admet qu'elle, ne cherche qu'en elle sa vie aveugle et sourde ; en une société
^ Esprit d'avarice.
^ Génie de la corruption du cœur.
OÙ tout se vend, s'achète; où, dans l'absence de toute autre pensée que les pensées sensuelles, de tout autre amour qu'une convoitise brutale, le riche et le pauvre, tourmentés, dévorés des mêmes appétits, ne se touchent que par deux points, une haine ombrageuse et une envie désespérée. Et tu t'imagines bien que je veille à ce que rien ne change ces relations réciproques, que j'ai des auxiliaires qui poussent, avec un zèle que tu louerois, le pauvre et le riche chacun dans sa voie.
D'accord sur le fond des choses, je veux dire sur le sentiment qu'ils en ont et le jugement qu'ils en portent; animés, quel que soit leur état respectif, d'une cupidité semblable en tous, et plus ardente seulement en ceux qui déjà ont approché leurs lèvres de la source à laquelle ils croyoient naïvement se désaltérer, les hommes, asservis h ma puissance, ont répudié la loi qu'Orm.uzd, en les créant, leur avoit imposée, s'étonnant d'avoir jamais pu se soumettre à ses prescriptions , et se moquant, avec toute la grâce et tonte la fmesse que tu leur connois, des réalités spirituelles. Braves gens ! pour eux, ce n'est certes pas se moquer de soimême.
Tu te figures aisément ce que sont devenues dans cet affranchissement général des vieux pré-
jugés, (les vieilles opinions, les mœurs privées et les mœurs publiques. On s'est rué sur Tor, on Ta cherché jusqu'au fond des plus sales égouts. On s'est mis, corps et ame, dans une balance, en disant, pesez-moi, payez moi ; et la plupart s'en sont retournés avec quelques deniers dans la main, ou même rien du tout. C'étoit bien ce qu'ils valoient, au reste.
L'estime alors a eu son tarif, des plus simples ; et chacun, de tout âge, de tout sexe, de toute condition, de toute dénomination, a pris rang, non d'après les qualités personnelles, la vertu, la probité, l'honneur, le génie, le talent, la science, qu'est-ce que cela? mais d'après ce qu'il possédoit en bons revenus et bons billets duement hypothéqués : on a valu tant.
Organisée suivant ce tarif, la société offre une image, sinon parfaite encore, du moins aussi exacte qu'on pouvoit l'espérer, du type que j'avois conçu en moi-même. On en a partagé les membres en deux classes caractérisées par une certaine mesure de richesse. Arrivez-vous à cette mesui-e, vous eles un homme d'esprit, un homme d'ordre, un conservateur digne d'avoir des droits et de les exercer, un homme évidemment créé pour gouverner les autres, c'est-à-dire, pour les exploiter. Restez-vous,
si peu que ce soit, en deçà de cette même mesure, vous n'êtes qu'un sot, un brouillon, un barbare (l'heureux mot, Eghetesch!), un factieux actuel ou futur créé non moins évidemment pour être gouverné, exploité. A ta place, imbécile î et marche droit et point de murmure, ou l'on t'apprendra ton devoir!
Cela n'empêche pas de parler avec une onction touchante , d'égalité , de liberté , de fraternité même. Mes disciples sont tous frères, et comme entre frères on se gêne peu , le fort dit tendrement au foible : Cher frère, j'aime le repos et l'aisance, travaille pour moi, travaille sans relâche, et vis sobrement. Je t'y aiderai de mon mieux, par un ensemble de moyens combinés de telle sorte, que, si le courage vcnoit à te manquer, la nécessité viendra au secours de ta vertu chancelante. Il y a même toute une race de frères qu'on achète par philanthropie , a beaux deniers comptant, pour les éclairer, les civiliser, tâche difficile , car ils ont la peau brune. Cependant le fouet est un grand maître; et il y a vraiment lieu de tout espérer de ses leçons.
Mais l'étendue de mon influence apparoît surtout dans un phénomène aussi curieux que nouveau. La puissance de l'or fut toujours immense;
jusqu'ici néanmoins elle ne s'étoit jamais, pour ainsi dire, organisée. Aujourd'hui elle réside dans une espèce de corps, qui a ses degrés hiérarchiques, sa discipline, ses lois ; corps dont le pouvoir, s'élevant au-dessus de tout autre, domine même le pouvoir officiel de la société. La finance, c'est son nom, gouverne réellement le monde. Elle s'impose aux chefs des États, leur commande en maître, dirige à son gré leur politique, fait la paix, la guerre, les traités. Par mille canaux secrets, elle attire à soi les richesses nationales , absorbe le fruit du labeur des peuples, s'en nourrit, s'en engraisse. Le financier n'est d'aucun pays; sa patrie, c'est son coffre-fort. D'une prodigieuse sagacité pour découvrir, pour deviner la plus imperceptible veine où circule la sève qu'il convoite, il y applique son avide suçoir, et aspire, aspire, jusqu'à la dernière gouttelette. Produits de la terre, produits de l'industrie , nulle richesse qui ne vienne, après plus ou moins de détours, aboutir à lui, s'incorporer à lui. Quiconque possède est sa proie fatale. Il ressemble à l'insecte tapi au fond du cône qu'il a creusé dans le sable. Tout ce qui approche du bord est entraîné et dévoré.
Il a trois auxiliaires, le besoin, la passion, la cupidité.
Le besoin lui livre les petits, et cela de mille manières, depuis le prêt surgages jusqu'aux monopoles qui, élevant le prix des denrées nécessaires, équivalent, pour le pauvre, à la confiscation d'une partie de son travail ou du salaire de son travail.
La passion qui veut jouir, la cupidité qui veut acquérir, acquérir toujours davantage, ont le même effet à l'égard de ceux que la fortune a mieux partagés. Il leur faut de l'argent, à l'un pour dépenser, à l'autre pour spéculer. L'argent ne s'obtient qu'en payant. On s'engage pour le capital , on s'engage pour les intérêts; de mois en mois, la dette s'accroît, grandit, grossit, car on a soin de la bien nourrir d'intérêts composés, accumulés, de frais, d'escomptes, que sais-je? Solde finale, la ruine, des emprunteurs s'entend.
Mais le prêteur, comme il s'élargit, s'épanouit, se dilate ! Comme cette membrane enflée d'écus devient un personnage qu'on salue de loin, qu'on admire, qu'on flatte, à qui les ministres, les rois, font la cour, qu'ils monseigneurisent chapeau bas. Je suis charmé, ravi de vous voir. Un fauteuil à M. le Baron.
Toute fausse modestie à part, Eghetesch, tu m'avoueras qu'il est agréable d'être ainsi, et si justement, honoré dans les siens.
Merveilleuse puissance de l'usure! c'est à elle maintenant que le monde obéit. Fille delà convoitise , elle en étend le règne ; elle est le lien , le ressort de toutes les corruptions qui émanent de toi. Comme la liane qui embrasse et le tronc colossal et les plus foibles branches , elle étreint dans ses spires et les membres de l'État, séparés, isolés, et l'État même. Il lui prête son appui, sa force; il se fait son vassal , il la sacre reine. Que dis-je? il lui bâtit des temples , convoque les peuples au pied de ses autels. Avec quel empressement , quelle joie, quelle ferveur, ils y accourent et s'y agenouillent, et s'y prosternent! Quels pieux élans! Quelles dévotes prières! Quel culte de latrie et de dulie et d'hyperdulie !
Je m'enflamme moi-même à cette pensée. Je crois entendre les hommes, d'un bout de la terre a l'autre , célébrer mes louanges dans leurs chants, adorer mon pouvoir , l'invoquer d'une voix unanime.
De l'or! de l'or! je veux de Tor. Qu'on me donne de l'or! Qu'on m'en donne toujours, toujours plus ! J'en ai faim , j'en ai soif, et cette soif est inextinguible, et cette faim est irrassasiable.
DAHMAN ' A ASCHESCHING ^
La science émane d'Ormuzd , elle est sa lumière, et c'est toi , ô pur Amschaspand , qu'il a chargé de la répandre parmi les créatures si diverses qui habitent les mondes semés dans l'espace. Je veux aujourd'hui l'entretenir de ce qu'elle est devenue chez les hommes , de la direction qu'elle a prise , et de l'influence qu'elle exerce sur la société à l'époque présente.
Une en soi , comme le Vrai , comme l'Être , elle se décompose en une multitude de sciences partielles , différentes selon leur objet. Car nul, quel qu'il soit , ne sauroit l'embrasser tout entière , la
* Qui bénit le peuple.
2 Qui donne la science et la lumière.
suivre dans tous ses développements : la vie de l'homme est trop courte , et son intelligence trop foible.
Il se produit même à cet égard un phénomène très-remarquable , et dépendant des lois selon lesquelles s'opère l'évolution de l'humanité. Si Ton divise la science en deux branches principales , la science des corps animés et inanimés , et la science de ce qui, dégagé de l'élément négatif des choses, ne subsiste point sous les conditions de l'étendue , des réalités immatérielles , des idées , des essences, on reconnoîtra bientôt , qu'oscillant de l'une à l'autre , l'esprit humain ne s'est jamais simultanément appliqué à toutes deux, du moins avec ce degré d'intérêt et de zèle , qui naît de l'importance que la raison attache aux recherches, et de la foi à leurs résultats. En certains temps , il semble oublier l'univers ou le dédaigner; en d'autres , il s'y plonge, s'y absorbe, regardant comme de pures chimères tout ce qui échappe aux sens , tout ce qu'on ne peut mesurer , peser , ou qui ne relève pas du nombre.
Cette branche de la science qui a pour objet exclusif les corps, leurs manifestations, leurs lois, prédomine dans les siècles ou s'est affoibli le principe moral étroitement lié à la conception que
rhomme se fait de la Cause première et de ses rapports avec son œuvre. Lorsque cetie conception primitive et fondamentale , qui constitue le dogme religieux , cessant de satisfaire l'esprit à cause de ce qu'elle a d'incomplet, lui répugnant par ce qu'elle a de faux , perd son autorité , tout ce qui s'y rattachoit s'évanouit avec elle. La conscience ne sait plus où se prendre. Privé de base et de sanction, le devoir n'est désormais qu'un vain mot. L'égoïsme le remplace; et concentré en soi, ne croyant qu'à cette vie d'un jour, la seule que les sens lui révèlent, livré dès lors à ses appétits, l'homme s'ensevelit au sein de la matière , et, par un travail opiniâtre, s'efforce d'apaiser les désirs qui le tourmentent , de créer , en quelque manière, et de renfermer dans un point de la durée et dans un point de l'espace , l'inlini auquel , à son insu même , il aspire invinciblement. Ainsi confiné dans le monde physique , il n'existe pour lui d'autres lois que les lois de ce monde. La science dont le but est de les découvrir et la fonction de les promulguer , devient la religion de la société , et les savants en sont les prêtres.
C'est ce qui se voit maintenant chez les peuples que le mouvement de la raison liumaine a détachés de leurs anciennes croyances. Insouciants de
toute vérité qui ne se résout pas en un fait matériel , la science relative à cet ordre de faits a pour eux le caractère de dogme. Qui oseroit douter lorsqu'elle parle ? Qui ne s'incline devant elle avec un pieux respect et une foi absolue ? Elle institue au Dieu-matière un culte dont les hymnes sont des équations ou des nomenclatures, et les sacrements des manipulations chimiques.
Pontifes de ce culte , les savants , organisés en collèges nationaux , forment une véritable corporation sacerdotale , semblable par le fond à toutes celles qui parurent jamais sur la terre. Comme elles, elle a son côté utile , et Ton ne sauroit équitablement contester les services qu'elle a rendus et qu'elle continue de rendre aux hommes , dans la sphère des choses qui forment son vrai domaine. Ils lui doivent, outre une multitude de connoissances éparses encore , sans lien , sans utilité apparente, mais qui étendues, fécondées par le temps, leur aideront à s'élever un jour à une conception plus complète de la Cause première , de l'Être nécessaire et de ses rapports avec les êtres contingents; ils lui doivent, dis-je, la puissance si étonnante déjà, qu'ils ont acquise sur la nature, et les avantages qu'ils en retirent, parmi lesquels un des principaux , lorsque l'humanité, lasse de
son abaissement moral, source de tant de souffrances , aspirera de nouveau à des régions plus hautes , sera un accroissement de liberté pour l'esprit, moins détourné de ses fonctions propres par l'incessante nécessité de satisfaire aux besoins de la vie inférieure.
En attendant, la science accomplit son œuvre providentielle, et Taccompliroit mieux encore, si Tétat de la société , qui réagit sur elle , et les vices inhérents à tous les corps sacerdotaux, n'apportoient pas à ses progrès, sous différents points de vue , des obstacles regrettables.
Et d'abord , circonscrite en un cercle relativement étroit, elle se réduit presque, dans l'idée qu'on s'en forme, à la connoissance des phénomènes physiques et de leurs lois. Cette partie de la science en usurpe toute l'autorité, parce qu'elle seule , au sein du matérialisme régnant , a le caractère de religion auquel s'attache l'instinctive révérence et la foi implicite. D'où cette autre conséquence, que ce n'est pas le savoir qui fait le savant, qui en confère le titre, mais le genre du savoir , et plus encore l'agrégation an corps dépositaire et interprète du dogme, véritable clergé de la science.
Animé d'un esprit exclusif et jaloux , quelque
étranger d'ailleurs que puisse être à cet esprit chacun de ses membres individuellement , il s'inquiète et s'irrite de tout ce qui tend à établir un lien logique, une relation de dépendance réciproque entre sa doctrine et une doctrine d'un ordre différent, à l'élargir, à la completter, en remontant au-delà des principes immédiats sur lesquels elle repose, et qui, ne reposant euxmêmes que sur une base fournie par l'expérience, n'ont rien d'absolu. Comme les théologiens de la pensée pure , niant les droits réels de la science du monde phénoménal, sans laquelle la leur n'est, à beaucoup d'égards, qu'un ensemble d'hypothèses , une théorie incertaine et stérile , la bannissoient de leur domaine , ou ne l'y souffroient qu'à titre de servante , d'esclave même , les théologiens de la matière ferment l'entrée du leur à la science des réalités spirituelles, des pures idées, des essences immuables. Or, la science est une. La mutiler de la sorte, c'est, pour le moins , en arrêter, en contrarier le développement, c'est créer entre ses diverses branches , un antagonisme funeste à ses progrès. Les uns séparent les effets de leurs causes, car toute cause se résout dans une cause nécessaire; les autres les causes de leurs effets, s'ôtant ainsi respectivement à eux-
mêmes tout moyen de concevoir les effets et de vérifier les causes , et rompant Tunité de la raison humaine.
Même dans Tenceinte propre de la science que conserve le corps sacerdotal , il existe en celui-ci, une certaine disposition constante à repousser ce qui s'éloigne des opinions admises, des croyances reçues. Les idées , les faits dont les conséquences heurteroient , ou sembleroient heurter le symbole orthodoxe , rencontrent une vive opposition trèsdifficile à surmonter. Rarement dépouillé des préventions , des passions qui aveuglent , consenton à regarder , à examiner. Il est et plus sûr et plus court de condamner d'abord, en vertu de l'infaillibilité officielle, l'hérésie naissante, sauf à révoquer la sentence , quand la lumière jaillissant de toute part, il ne sera plus possible de se refuser à l'évidence. Jusque là l'hérétique paye chèrement sa hardiesse. Coupable du crime irrémissible d'attaquer le dogme traditionnel , on ne le brûle pas, il est vrai, mais on l'anathématise , on le décrie , on embarrasse de mille façons le chemin où il marche. La justice certainement aura son jour, elle viendra pour lui, mais le plus souvent quand il ne sera plus; ses rayons tardifs n'éclaireront qu'une tombe.
Cest là sans doute un obstacle réel à l'avancement de la science : et d'où vient-il principalement, sinon de l'espiit qui préside à la culture de la science même? Qu'y cherche-t-on presque uniquement? le vrai? Non , mais une vaine pâture pour l'orgueil et la vanité. De là ces disputes aussi animées, aussi ardentes que ridicules, au sujet de ce qu'on est convenu d'appeler priorité. J'ai pensé, j'ai vu cela le premier. Et qu'as-tu vu? Presque toujours la chose la plus futile , la plus insignifiante , quelquefois ce qui n'est pas. N'importe , on se querelle , on soutient son droit. Procès donc , enquête solennelle , qui constatera juridiquement , en faveur d'un des concurrents , une précieuse antériorité de tant d'heures et de minutes. A quoi tient le génie !
Un autre motif que l'amour-propre excite encore cette soif de renommée. La religion de la matière , qui se résout dans le culte de soi , éveille chez ses fidèles toutes les sortes de cupidités. Dans le clergé scientifique , autant et plus que dans tout autre, chacun, par une sorte de vertu d'état, court donc après les bénéfices, et très-rarement satisfait d'un seul , les accumule , en fait collection. Or, pour les obtenir, il faut des titres au moins apparents. Ce n'est pas qu'on ne s'en passe
h l'aide de l'intrigue ^ à laide surtout de certaines qualités agréables au pouvoir et toujours bien venues de lui : mais enfin ils ne nuisent jamais et servent d'ordinaire. Gomment dès lors s'étonner de la passion avec laquelle on en recherche même l'ombre?
Cependant, malgré toutes ces conséquences du matérialisme présent, la science concourt de plusieurs manières à l'accomplissement des desseins d'Ormuzd sur Thumanité. Elle lui soumet la nature brute , domptée avec ses propres forces ; et déjà , sous ce rapport , féconde en bienfaits qu'on ne sauroit méconnoitre, à quelque degré qu'en abuse momentanément la corruption , elle en promet , elle en prépare de plus nombreux encore aux générations futures , qui lui devront même , en partie , leur amélioration morale , par la croissante atténuation des causes de désordre dont la misère est le principe fatal. D'une autre part , grâce aux travaux inappréciables de quelques hommes dont le génie s'applique à la répandre au sein des masses, sa lumière pénétrant de proche en proche jusque dans les dernières classes du peuple , le niveau moyen de la connoissance et de l'intelligence s'élève; progrès immense, et le plus heureux, certes, par le fruit qu'en recueillera
TaVenir, une diffusion moins inégale des biens destinés à tous , et le perfectionnement du grand nombre.
En outre , obligée de revêtir une forme de plus en plus synthétique pour ne se pas perdre dans la multiplicité des phénomènes ; contrainte , après les avoir distingués, spécifiés par leurs différences, de les unir par ce qu'ils ont de semblable , par leur commune dépendance de lois toujours plus générales; conduite ainsi, comme je l'ai dit, à remonter de cause en cause , jusqu'à celles qui , renfermant en elles-mêmes toutes les autres, sont forcément conçues comme primitives et nécessaires, elle tend à rentrer dans l'Être infini dont ces causes nécessaires constituent les énergies internes : de sorte que les recherches instituées pour parvenir à la connoissance de son œuvre , aboutissent à la connoissance de ce qu'il est en soi, et qu'à cette hauteur , la science, rigoureusement théologique, devient la religion même.
J'insiste sur ce point, parce que c'est de là qu'en un temps peu éloigné désormais ^ sortira , je l'espère et le crois, la solution de l'important problème qui préoccupe le genre humain depuis son origine, le problème radical de l'union de l'univers avec son Auteur. Jusqu'ici l'on a ou nié l'un de
ces deux termes, ou établi entre eux et leurs lois respectives un antagonisme éternel , oscillant ainsi d'un abyme à un autre abyme , sans fm et sans repos.
Car , s'il n'existe qu'un seul être , qu'on l'appeUe Dieu , qu on l'appelle Nature, il est de soi, il est nécessaire, et conséquemment tout en lui est nécessaire au même degré; la liberté n'est qu'un vain mot , un mot vide de sens , et la morale dès lors aussi ; conséquemment encore , tout, en cet être soumis à une nécessité absolue , est bon par cela même qu'il est. Le mal , impossible et contradictoire , n'est qu'une chimère , une illusion , et, dans la société humaine, pure illusion ellemême , aucun acte qui ne soit justifié , qui ne soit légitime au même titre que tout autre.
Si , admettant la réalité de deux termes coexistants , on refuse d'admettre entre eux un lien substantiel, une intime communication dépendante de leur nature respective , et que dès lors on les suppose , à raison de leur mode d'être réciproquement incommunicable , soumis à des lois opposées , n'en pouvant plus concevoir l'union que par un ordre de moyens en dehors de toute relation naturelle , on tombe immédiatement dans ces deux conséquences : Que la Création est
naturellement séparée du Créateur, V ^fî^X naturellement séparé de*sa cause; que pour opérer l'union dont le caractère vient d'être défini , il faut que la créature combatte perpétuellement ses propres lois , s'en affranchisse , c'est-à-dire , cesse d'être.
Tel est le chaos au fond duquel l'humanité s'est jusqu'ici débattue douloureusement. Elle n'y restera pas ensevelie , elle s'élèvera vers la lumière par des efforts que tu aideras, ô toi qu'Ormuzd a fait le dispensateur de la science. Quand verrai-je , auguste Amschaspand, luire l'aurore de ce jour désiré , de ce jour magnifique I