CONCLUSION
Voilà donc notre double excursion terminée. Maintenant que nous connaissons nos deux villes, aussi bien que cela est permis après une promenade attentive mais un^eu sommaire, recueillons-nous, s'il vous plaît, groupons nos sensations, et résumons- les en quelques lignes.
Ce qui nous a surtout frappés dans notre arrivée à Venise, et dans la meilleure partie de nos incursions à travers la ville, c'est d'abord sa couleur merveilleuse. Les palais de marbres blancs et roses, avec les ombres presque noires que projettent les sculptures en saillie, les poteaux enrubannés de couleurs voyantes, les tons rouges de la brique, au-dessus de tout cela le ciel bleu foncé et au-dessous la mer vert émeraude , ont produit sur nous une première impression qui ne s'effacera plus jamais de notre esprit.
Ensuite, nous avons rencontré presque à chaque pas un souvenir historique pieusement conservé, un grand nom qui, à lui seul, évoquait une épopée entière. Il semble, maintenant que nous récapitulons ces émotions diverses , que la vie se soit arrêtée tout à coup dans Venise pleine de gloire, débordante de richesses, de puissance et de renommée, et que le passé ait empêché le présent de se substituer à lui. C'est là, n'est-il pas vrai? la seconde impression que nous avons éprouvée.
Puis, à mesure que nous avons mieux observé les rues et les palais, les canaux et la lagune, nous avons reconnu à chaque chose une physionomie spéciale. Les rues et les canaux forment un écheveau inextricable dans lequel on est mal à l'aise, tant on se
Faide des faits acquis arriver à déterminer le caractère de la nation dont on s'occupe; et enfin, pour contrôler les opinions qui résultent de cette somme de remarques, on a, comme critérium, la production artistique de cette race , de ce peuple , ou de cette ville. C'est un guide certain et qui trompe bien rarement.
Voilà, n*est-il pas vrai? une marche tout à fait logique et naturelle. Elle paraît tout d'abord si simple et si raisonnable, que le meilleur moyen d'arriver à notre but nous semble être cette série d'étapes successives. Nous allons donc commencer par étudier le type général de nos deux peuples; ensuite nous grouperons, autour de ce type général, les physionomies qui nous auront le plus frappés ; puis nous observerons avec soin le costume et nous en retracerons l'histoire. Ce premier point acquis, nous pénétrerons dans la vie de famille ; nous parcourrons toute la gamme des plaisirs, des amusements et des distractions ; et de cette somme d'observations nous déduirons les grandes lignes du caractère. Enfin nous terminerons par une étude approfondie de l'architecture, de la sculpture et de la peinture des deux grandes écoles vénitienne et hollandaise , et, nous servant des observations que nous aurons, encore là, mises à profit, nous contrôlerons nos impressions premières et résumerons les sentiments et les sensations que nous aurons éprouvés.
De cette façon il n'y aura ni embarras ni désordre. En route donc , et ne vous efbayez pas s'il nous arrive parfois d'allonger un peu le chemin en butinant à droite ou à gauche quelques anecdotes plus ou moins graves. Celles que nous recueillerons de la sorte n'auront d'autre but que de nous fournir des preuves à l'appui de nos observations ou de tromper l'ennui de la route. Ceci bien convenu, commençons donc notre série d'études par le type géuéral.
« Le corps est le plus souvent grand, mais charpenté à gros coups ou rentassé, lourd et sans élégance. » C'est ainsi qu'un excellent écrivain , homme d'esprit et d'érudition , chercheur et observateur de mérite', nous décrit les formes de la race hollandaise. Disons
* Philosophie de tort dans les Pays-Bas, par H. Taiae.
vite que pour cette fois Testhéticien se trompe et que robservatear est en défaut.
L'erreur du reste s'explique facilement. M. Taine a confondu dans une même description tout l'ensemble des Pays-Bas. Il a mêlé les provinces hollandaises avec les provinces belges, les pays catholiques avec les pays protestants , l'élément wallon avec Télément flamand , les Frisons avec les Brabançons , et rattaché toutes ces nationalités fort distinctes à l'Allemagne , avec laquelle elles n'ont que faire. Il n'est donc pas surprenant qu'il ait donné à la physionomie hollandaise des caractères qu'elle ne comporte pas, et que sa description trop générale se trouve en défaut dans le cas spécial qui nous occupe.
Il y a, en effet, peu de peuples au monde aussi voisins que le sont les Belges et les Hollandais, qui présentent des différences aussi marquées : type, croyances, habitudes, aspirations, tout est dissemblable entre ces deux nations. liCS rochers qui avoisinent IJége et les collines sur lesquelles Bruxelles est constniit ne difiFèrent pas davantage des polders qui entourent Amsterdam. Ne tenons donc point compte des impressions du critique français. Constatons plutôt que, contrairement aux idées reçues, la race hollandaise n'est point massive et lourde; que les femmes n'y ont point ces chairs abondantes et boursouflées qui comptent pour beaucoup dans la beauté des Flamandes, et que l'obésité chez les hommes est aussi rare qu'en tout autre pays.
La meiUeure manière, du reste, de se rendre un compte exact de la moyenne de taille et d'aptitudes physiques d'un peuple, c'est de regarder son armée. Eh bien, le soldat néerlandais est de taille fort ordinaire, solidement bâti, vigoureusement charpenté, mais bien découplé et nullement « rentassé, lourd et sans élégance n .
Une autre erreur, elle aussi fort répandue, c'est de se figurer tous les Bataves avec les yeux bleu de faïence et u des cheveux d'un blond filasse et presque blancs chez les petits enfants » . Gela a pu être vrai du temps de Tacite, et encore cela s'appliquait beaucoup plus aux Frisons, auri come^ qu'aux Bataves. Mais depuis ce temps, les choses ont singulièrement changé. Le pays n'est plus le même
et la race est tout autre. L'occupation espagnole, l'émig^ration française, la conquête des Indes ont modifié le type primitif, et si les cheveux blonds, les barbes rousses ne sont point encore un fait exceptionnel , on peut dire que les cheveux châtains et même les cheveux noirs ornent aujourd'hui la grande majorité des têtes amsterdamoises .
Ce qui s'est conservé, par exemple, c'est cette transparence de peau , cette merveilleuse blancheur , ce teint rose , d'une exquise fraîcheur, qu'on trouve uniformément sur tous les jeunes visages. Il n'y a pas de bouquet plus délicat de nuances que ces adorables figures de babys et ces suaves physionomies déjeunes filles. Ces roses, hélas! comme toutes celles de ce monde, s'effeuillent avec le temps. Mais si vous passez jamais le long dés canaux majestueux et recueillis de la vieille cité hollandaise, jetez les yeux sur les demeures princières qui les bordent ; regardez à travers ces grandes glaces entourées de guipure et drapées de velours qui garnissent les fenêtres; arrêtez vos regards sur ces belles têtes aux cheveux châtains, aux lèvres incarnat^ aux yeux pleins de douceur, au visage à la fois souriant et étonné, et lé souvenir de ces chastes apparitions restera, j'en suis certain, éternellement gravé dans votre cœur.
Les jeunes filles d'Amsterdam possèdent, en effet, ce merveilleux privilège d'avoir la physionomie la plus attachante qu'on puisse rêver. Elle est faite de contrastes : tendre, expressive et maligne à la fois; naïve et crédule avec une pointe de moquerie, timide sans embarras, craintive et audacieuse en même temps. Ajoutons que jamais physionomie ne peignit mieux le caractère.
Le jeune homme, lui, est grand ami des plaisirs du corps. Le manège dont il raffole, et le canotage qu'il adore, élargissent sa poitrine et musclent ses bras. Bien qu'il renonce de bonne heure à ces exercices précieux, ils influent cependant sur son développement général et lui donnent une liberté d'allures dont plus tard on retrouve encore les traces. Dès son plus jeune âge, il a joui d'une liberté presque absolue, tempérée seulement par ses devoirs de famille et ses obligations scolaires ; aussi n'aspire-t-il pas après une émancipa* tion anticipée. La pratique de l'indépendance et l'habitude de la
responsabilité, Kont familiarisé avec les exigences de la vie sociale ; dès son enfance, il a le sentiment de ce qu'il doit aux autres et de ce qu'il se doit à lui-même. Il se surveille; il s'exerce à n'abandonner rien au hasard, ses paroles sont réfléchies et ses actes voulus. Sachant qu*il doit beaucoup compter sur lui-même, il calcule la portée de ses moindres actions, en prévoit les conséquences, et s'applique à les rendre aussi profitables que possible. Redoutant les mécomptes, il aborde difficilement l'inconnu, et mis de bonne, heure aux prises avec les exig^ences de la vie, il sait compter et devient économe.
Toutes ces qualités de prudence se lisent sur sa personne. Gomme tout homme libre, il se tient droit et marche la tête haute. Comme tout homme habitué au calcul, il est sérieux et réservé. La réflexion lui donne l'air froid ; se méfiant de lui-même, il réfléchit longuement avant de parler et parait à cause de cela lent à comprendre, lourd à émouvoir, difficile à impressionner; mais dès qu'il dépouille cette enveloppe de glace cfti il condense ses sentiments et ses sensations, il apparaît fougueux, emporté, bruyant, généreux et violent à l'excès.
A mesure qu'il avance dans la vie , les qualités qu'il s'impose se développent et quelquefois par l'excès se changent en défauts. En effet, s'il ne garde pas la juste mesure , sa réserve devient froideur, sa retenue passe pour de la hauteur, sa prudence prend des airs méfiants, et comme chacune de ses paroles a été mûrement pensée et sagement réfléchie, il lui donne une importance, un poids qui pourraient presque passer pour de la prétention. C'est là ce que parfois les étrangers pensent de lui, car c'est surtout vis-à-vis des étrangers qu'il affecte ces allures réservées et prudentes. Se regardant comme un fragment de sa chère Néerlande, comme une fraction de ce grand « Tout » qui constitue son pays bien-aimé, il veut répudier loin de lui tout ce qui pourrait atténuer la haute opinion qu'on doit avoir de sa généreuse et noble patrie. Son épiderme national (si je puis parler ainsi) est d'une susceptibilité extrême. Il supporte difficilement la critique et ne la pardonne que quand elle frappe trèsjuste. Aussi, comme il la redoute à l'excès, il s'observe avec une précaution excessive. Il s'entoure, pour ainsi dire, d'un mur de glace.
et franchement c'est une faute. L'étranger qui le voit réservé, posé, méticuleux en toute chose, s'en fait une idée absolument fausse. Écoutant sa parole sage, mûrie, mesurée, étudiée, pour ainsi dire scandée en phrases solides et en longues périodes, il croit à une sorte de roideur prétentieuse, à une lourdeur intellectuelle qui sont loin d'exister. De là ces appréciations mal fondées, ces critiques superficielles qu'on trouve dans la plupart des livres.
On prend, en effet, pour un visage ce qui n'est qu'un masque. On croit avoir découvert un trait du caractère national dans ce qui n'est qu'une contrainte imposée, par les mœurs républicaines, le climat et l'aspect du pays, à une race naturellement robuste, volontaire jusqu'à la violence, passionnée jusqu'à l'entêtement et amoureuse du plaisir par tempérament. Que le masque tombe, l'enthousiasme parait. Au froid intense succède une chaleur extrême. Avec les gens qu'il aime le Hollandais redevient lui-même, c'est-à-dire qu'il se montre tout autre qu'on ne le croit. La réserve fait place à la confiance et à l'abandon ; sa joie est bruyante et communicative, et nul plus que lui n'est vif et passionné. Mais tout cela l'étranger l'ignore, et le plus souvent on croit, avec Edgard Poe, que le pays est peuplé de maniaques, ou avec M. Taine, que les FloUandais sont des gens « roides, figés, sans émotions ni sentiment ».
C'est parce que l'aspect physique d'un peuple reflète toujours les préoccupations de son esprit, que nous avons tant insisté sur cette contrainte morale que le Hollandais s'impose. Homme de second mouvement, se défiant avec ou sans raison de ses impressions premières, rougissant pour ainsi dire de laisser voir les impulsions spontanées de son cœur, il finit par modeler son corps sur les exigences de son esprit. Ce corps souple et robuste, ni trop grand, ni trop gros, perd rapidement cette désinvolture qui ressemble à de l'abandon. Une gravité étudiée remplace , chez le jeune homme, l'aisance et la grâce qui sont le propre de son âge. Mais si cette contrainte, jointe aux exigences du climat, qui l'obligent à se couvrir outre mesure , tempère la vivacité de ses mouvements, elle ne parvient pas cependant à atténuer sa robuste constitution et ses élégantes proportions. Voyez tous les Hollandais qui quittent
leur pays et dépouillent sur le sol étranger leur froideur de convention et leur réserve classique, il s'opère en eux une véritable transformation. Ceux qui reviennent des Indes en sont un frappant exemple « Remarquez ceux qui vivent à la Haye, en contact avec une population cosmopolite, ils sont méconnaissables; il semble qu'ils appartiennent à un autre peuple, presque à une autre race.
Si, au contraire, nous allions dans la Noord-^HoUand, à Alkmaar, à Hooiii ou à Enkhuizen, nous serions frappés de l'excès contraire. Mais même dans ces pays extrêmes on parvient facilement à découvrir , sous un type de convention, les éminentes qualités de la race primitive. La volonté et la santé y bravent le plus délétère des climats ; et, à travers les excès, la vieillesse arrive calme, douce, paisible, sans que le tempérament ait été altéré par ies intempéries fiévreuses d'un ciel inclément et les conséquences qui en découlent.
Mais c'est à Amsterdam surtout qu'il faut les voir^ ces vieux et solides Hollandais au déclin de la vie, semblant se recueillir en euxmêmes et souriant au souvenir d'une existence bien remplie. Leur physionomie a cette placidité méditative qui commande le respect. Ils abandonnent les discussions bruyantes et les conversations passionnées. Ils revivent dans leurs nombreux enfants, et laissant aux nouveaux venus les tracas de la politique et les embarras des affaires, ils se réfugient entre un verre de vin vieux bu à petits coups^ et le journal de leur choix paisiblement digéré. C'est dans cette compagnie qu'ils passent les dernières journées que leur compte la nature, et leur vie s'achève doucement, sans bruit et sans secousses, comme un cigare qui s'éteint dans l'ombre.
L'existence de la femme hollandaise est trop intimement liée à celle de son mari pour que nous ne retrouvions point en elle les mêmes caractères généraux, mais atténués, mitigés par la don* ceur de son esprit, l'excellence de son cœur et la grâce de son sexe. Aussitôt mariée, elle s'absorbe pour ainsi dire dans son époux, abdique ses traits distinctifs, applique toute sa personne aux soins de sa maison, et place ses devoirs de famille au-dessus de toute autre préoccupation. Adieu la coquetterie et le désir de plaire! Être aimée de son mari, chérie de ses enfants, estimée du monde,
280 AMSTEHDAM ET VENISE.
voilà le rêve que caresse cette tête de vingt ans, devenue lout d'un
coup sage , réservée , indulgente pour les autres et sévère pour ell« -
même.
UuB rainDIe bullandaUc, d'aprèi le lalilcau de F. Idiéri».
C'est en vaia en effet que vous chercheriez chez la jeuae femme cette sorte d'audace, de hardiesse, de crânerie qu'où reacontre chez les jeunes filles d'Amsterdam. Tous ces signes d'indépendance
LE TYPK GÉNÉRAL. 281
se sont effacés d*un coup. Il ne s'agit plus d'être un adorable démon, joli, gracieux et audacieux; il faut être l'ange de la maison. Dès lors on se consacre tout entière au bonheur de sa nouvelle famille, on dit adieu aux grâces printauières ; on renonce à la parure ; la crainte de déplaire rend timide, et l'on modèle ses impressions sur celles de son maître et seigneur.
T^e résultat de cette affectueuse conduite est facile à deviner» Les charmes exquis de la jeune fille hollandaise se retrouvent bien rarement chez la femme mariée. La direction du ménage, Tadministralion du home, les enfants nombreux et joufflus qui arrivent d'année en année, préoccupant le cœur de la jeune mère et peuplant sa vie de chères inquiétudes, ont vite raison de sa. beauté. Autant les filles délicieusement fraîches et gracieuses sont nombreuses, autant les femmes qui passé la trentaine sont encore belles ou jolies se rencontrent peu souvent. Je ne dirai point qu'elles constituent une rareté, mais elles sont certainement une exception. La femme de trente ans avec ses séductions spéciales est presque inconnue en Hollande; c'est un fait qui frappe tous les étrangers. Un jour un peintre russe s'écriait en ma présence : « Mais que fait-on de toutes ces délicieuses filles? » Il ne pouvait croire qu'elles restassent dans le pays.
Qu'importe du resté à la femme hollandaise d'éblouir ceux qu'elle ne connaît pas? Pourvu qu'elle plaise à son mari, son but est rempli. Se dévouer pour sa famille, prévenir les désirs de son époux, être agréable à son entourage, voilà son objectif. Pour cela un excellent cœur vaut mieux qu'un visage correct, une mise recherchée et tous les manèges de la coquetterie.
Le lecteur trouvera sans doute que ce portrait diffère singulièrement de ceux qu'il a vus jusque-là. Il s'étonne peut-être de ce que nous rompions aussi brusquement avec la tradition. Mais ce n'est point notre faute si, après bien des années d'observation sincère, il nous est impossible de nous plier aux idées toutes faites. Nous avons décrit l'homme hollandais tel que nous avons appris à le connaître, non point gros, lourd, mastoc, obèse, sorte de géant avec
les cheveux de filasse et les yeux de faïence ; mais de taille ordinaire^
i82 AMSTERDAM ET VENISE. .
bien pris, solidement musclé, aux cheveux et aux yeux puissam* ment colorés et se contraignant par calcul à cette froideur que Ton prend pour de l'indifFérence. Nous vous avons dépeint la femme hollandaise non point massive et charnue, haute en couleur, image de la santé obèse, comme il est d*usage de se la représenter, mais svelte, énergique, douce et robuste. Et si Ton veut parcourir seule^ ment Thistoire de cette race batave , dont la place est si noblement marquée dans les annales de l'humanité, on verra que, pour acco'm* plir toutes les grandes choses qu'elle a faites, il fallait qu^elle fût constituée de la sorte, et non ppint taillée sur le patron de fantaisie qu'on lui donne comme type depuis, hélas! tant d'années.
Si le type amsterdamois a été de tout temps peu connu et mal décrit, il en est à peu près de même du type vénitien. Les figures que l'esprit évoque au seul nom de Venise sont des figures de fanr taisie. Les romanciers et les po.ëtes en sont im peu la cause, mais c'est aux mêmes raisons qui rendent la vie hollandaise si difficile à connaître qu'il faut surtout attribuer la gravité des erreurs commises. La vie vénitienne, en effet, est à peu près impénétrable pour l'étranger ; ne pouvant aller au fond des choses, il juge sur la surface. Or, celle-ci est essentiellement cosmopolite et nullement nationale. Ces sortes d'appréciations n*ont rien du reste qui doive nous surprendre. Ne sommes-nous pas habitués à voir juger la France d'après Paris, et Paris d'après vingt mille existences échappées de tous les coins du monde, qui peuplent deux kilomètres de boulevard?
Lisez Amelot de la Houssaye, Freschot, le président de Brosses^ les lettres de Bonne val ; aucun d'eux n*a traversé cette couche superficielle. Aucun d'eux même ne l'a essayé, en reconnaissant tout de suite l'impossibilité. Au siècle dernier, il y avait à Venise tout un monde de proscrits, d'aventuriers, de chevaliers d'industrie et de femmes déclassées qui formaient la seule société accessible à un étranger* Aujourd'hui encore, à part quelques nobles salons courtoisement /ouverts^ le monde, qu'on voit, qui vous admet et vous reçoit est ou bien officiel, c'est-à-dire sans caractère, ou essentiellement cosmopolite. La population aristocratique qui hante les palais du Grand Canal est pour les trois quarts russe, française, allemande, ita^!-
lienne, maïs fort peu vénitienne, et c'est elle qui forme le fond de ce qu'on appelle la haute société. Comment s'étonner après cela qu'on ait pris l'apparence pour la réalité?
Le Vénitien est généralement de taille moyenne, svelte, bien pris et gracieux de sa personne. lia les cheveux parfois blonds, souvent châtains, quelquefois d'un beau noir foncé, mais son teint conserve toujours une blancheur qui te distingue des Toscans et des Lombards ses voisins. Physiquement, c'est le moins Italien des riverains de l'Adriatique depuis Brindisi jusqu'à Trieste. Il n'a pas non plus cette pétulance ni cette vivacité qu'on constate de Milan à Naples comme une sorte de caractère national. Jamais sa démarche n'est hâtive, et son allure n'a rien de pressé. Dès qu'il est hors de chez lui, il observe et s'observe. Comme le Hollandais, il n'aime point qu'on le pénètre. Toujours maître de lui, il redoute la violence et ne s'y abandonne presque jamais. Ses actions sont longuement réfléchies, et, semblable en cela à l'habitant d'Amsterdam, il évite d'obéir à son premier mouvement. Comme lui aussi, il restera
de longues heures au café, parlant peu, regardant, remarquant et critiquant. Il n'a point la jactance bruyante de l'Italien méridional; même dans les plus infîmes cabarets, on trouve toujours un silence relatif. Si le Vénitien joue, ce sera froidement, sans grands cris, sans gros mots, sans grands gestes. Il évitera de montrer sa joie s'il a gagné, et cachera son dépit s'il a perdu. Fier de son pays et de l'antique splendeur de sa ville, il porte la tête haute et le regard assuré , sans pour cela être provocateur ni arrogant; sa tenue est presque toujours sombre et sévère. Il n'aime pas les couleurs voyantes et les bannit de ses vêtements. Ainsi que l'Amsterdamois , il règle sa vie et demeure fidèle à ses habitudes. Jusqu'au déclin de son existence, il se montre constant à ses usages, casanier, amoureux de sa ville et peu désireux de visiter l'étranger, et il faut que la mort vienne lui imposer ses rigueurs inéluctables pour qu'il se décide â quitter sa Piazza bienaimée.
Ceux qui se figurent les Vénitiennes semblables à ces superbes créatures que le Titien et Paul Véronèse ont prodiguées dans leurs
œuvres, commettent une erreur aussi grave que celui qui se représente les Flamandes à travers les tableaux de Rubens. Les jeunes filles vénitiennes n'ont rien de ces apparences plantureuses qu'affectionnaient les maîtres de l'École. Leur type est aimable, gracieux, coquet, piquant; toutefois elles ne possèdent ni cette carnation nacrée, ni ces joues rosées et fraîches, ni ce port majestueux qui distinguent les créations allégoriques dont on a décoré le palais ducal.
C'est le propre des grands artistes d'aller au delà de la nature et de la modifier en l'idéalisant.
Mais pour n'être point semblables aux beautés consacrées par l'École, les jeunes Vénitiennes n'en ont pas moins leur charme bien spécial, et les délicieuses figures qu'on rencontre sous les procuraties, qu'on aperçoit accoudées sur les balcons de marbre, ou qui le soir vous croisent en gondole, sont bien faites pour charmer les regards, se graver dans le souvenir et faire battre les cœurs qui ont encore la force d'aimer et l'espoir d'être heureux.
Elles sont cependant moins uniformément jolies que les filles d'Amsterdam ; elles n'ont point cette beauté transparente, éthérée, qui semble, par sa fraîcheur et sa délicatesse, appartenir à un monde idéal , et qui est le privilège indiscutable des femmes du Nord. Leur type de beauté est ou brun ou blond ; mais les blondes elles-mêmes (et elles sont fort nombreuses) n'ont pas cet incarnat velouté qui ressemble au duvet d'une fleur et parait devoir s'envoler au moindre souffle et se ternir au premier rayon de soleil. Sous leurs cheveux dorés, leur peau prend des teintes mates ou d*un blanc laiteux que relèvent deux yeux bruns dont l'exprès* sion est étrange et le charme Jout particulier. Il est peu de physionomies qui captivent autant que celle de ces blondes Vénitiennes. Aussi à Venise les redoute-t-on plus que les brunes et les juge-t-on avec sévérité. Au rebours des autres pays, où l'on accorde aux femmes blondes une foule de qualités en apanage, la bonté, la douceur et la sensibilité, les Vénitiens les regardent comme perfides et trompeuses. « Méfie-toi , dit un proverbe , des filles blondes et des pierres vertes, n Les pierres vertes sont celles sur lesquelles l'eau
des lag^unes a déposé son limoD verd&tre et dont la surface glissante est pleine de danger.
La fille brune, au contraire, passe pour avoir le cœur simple; et ses grands yeux noirs, ses cheveux ondulés, sa jolie peau légère-
TENISE
c blondiMant le» cbev
'«pri» Ceure Vecellio.
ment bistrée, aux tons chauds et veloutés, ne cachent, paralt-il, aucun piège. Ce sont des choses qu'il est bon de croire sur parole. Néanmoins ces deux genres de beauté sont bien faits pour charmer les yeux et , par leur contraste frappant, pour se faire valoir l'un et l'autre.
En avançant en âge, tous ces doux privilèges disparaissent. A Venise, comme à Amsterdam, les familles sont nombreuses, et ce n*est point impunément qu'on donne le jour à ces délicieux bambini qui sont le charme et l'espoir de la vie. La femme vénitienne se flétrit rapidement ; quoiqu'on ne se marie pas trop jeune, les beautés de trente ans sont presque aussi rares à Venise qu'à Amsterdam. Dans le grand monde seulement, là où les soins de la toilette et les prestiges de la coquetterie savent
. . . Réparer des ans Tirréparable outragée,
on trouve nombre de jolies femmes qui conservent jusqu'à la quarantaine les grâces et la fraîcheur de leur vingt-cinquième printemps.
Comme la femme hollandaise, la Vénitienne sort peu et ne quitte guère son logis. Toutefois, ce n'est pas l'amour du « chez soi » qui la cloue à la maison. Elle est casanière par nature, par tradition et par nécessité. Au lieu de s'occuper de son intérieur, on la voit pendant des heures entières accoudée sur son balcon, suivant des yeux les pigeons de Saint- Marc qui volent dans le ciel bleu ou la noire gondole qui file silencieusement sur l'eau verte des lagunes.
Au bon temps de la République, à l'époque du Titien et de l'Arétin , ces balcons offraient un spectacle assez étrange. Il était alors de mode de se faire blondir les cheveux; et les jolies patriciennes passaient des heures entières à leurs fenêtres exposant à l'air leur chevelure imprégnée de teinture et les faisant sécher au soleil. C'est cette curieuse habitude dont Cesare Vecellio a retracé l'image dans sa gravure de la Solona.
Aujourd'hui les femmes de bon ton ont renoncé à cet étrange usage. Par contre, les hommes en ont hérité en partie. Il y a peu de villes au monde où l'on teigne autant de barbes et de moustaches qu'à Venise, si ce n'est peut-être à Amsterdam, qui, sous ce rapport, mérite bien son surnom de Venise du Nord .
VENISE
Lb Gondolier. — Un type spécial a Venise. — Véhicule indispensable. — Description. — Voué au noir. — > Gondoles patriciennes et gondoles de louage. — Politesse et empres* sèment du gondolier. — Cicérone et pliilosoj)lie. — Un rhume gçnant. — Mésarenture
- d'un officier allemand. — Gondolier et propriétaire. • — Le couteau de Jeannot. — Les Traghetli» — Cancans et mauvais propos. — > La Madone. — Pouvoir spirituel %i pouvoir temporel. — Le gondolier chanteur. — Une énorme mystification. — Origine d'une tJMdiilon. — Les peintres de l'Arsenal. •^ Chœurs d'opéra et barcnrolles. — Les chansons du vieux temps. — Complaintes. — Le Tre Sorèlfe. ^- Ohi, cara la mia Nina! — Buratta^ Buraiia,-^ Casteliani et JSicùlotti» — Luttes et combats. —^ Henri III a Venise. — Le Forze (fErcole et la Regata, — • Les cris du gondolier. — -> Son habileté proverbiale. — Les marchands d*eau. — Mi hommes, ni femmes! — IjCi B isolante, -^ Les citernes vénitiennes. — Les bateaux d'eau. — Aequa! acqua! — Les agents de police. — Sombres • souvenirs. <— La raison d'Etat. — Les puils et les plombs. •«— Histoire d'un peintre génois et de deux voyageurs français. ^ Le prince do Crao|i et la police vénitienne. '** Montes- <|uieu et les sbires. — De nos jours. — Sur la Piazzctta. — La bouquetièi*e coquette et le Turc confiseur* — Le cicérone, — Farniente et mendicité. ^- La bienfaisance a Venise.
S*il est une physioaomie ou plutôt un type qui soit absolument personnel à Venise , c*est bien celui du gondolier.
Dans aucune autre ville du monde la locomotion par eau ne joue un aussi grand rôle; il est tout naturel que cette industrie n*y ait pas pris la même importance, ni revêtu le même caractère. Aussi la ifondole, qu'on ne retrouve nulle part ailleurs, contribue-t-elle singulièrement à donner aux canaux vénitiens un aspect absolument original.
Depub le treizième siècle, époque où son emploi se générali.se, la gondole joue, en efFet^ un rôle immense dans la vie des Lagunes. Véhicule indispensable dans un pays. ou la plupart des rues. sont inaccessibles aux piétons., elle est la voiture du Vénitien, Mais alors
même que le trajet à pied serait possible , le vrai Vénitien , surtout s*il est d'origine patricienne, ne consent jamais à marcher. N'eût-il que dix pas à faire, il lui faut une gondole. Aussi, les nobles et les riches en ont-ils toujours deux ou trois amarrées au seuil de leur palais. La remise, toutefois, sous laquelle on les abrite, est généralement assez loin de l'habitation. Vous ne trouverez pas sur le Grand Canal trois palais pouvant remiser les gondoles du maître.
Des le matin, gondoles et gondoliers quittent leur habitation noctnrne et viennent s'installer bruyamment à la porte des hôtels et des palais, donnant ainsi un regain d'animation aux canaux sur lesquels ils vont passer tout le jour.
Est-il nécessaire de décrire la gondole? Tout le monde en a vu. Il n'est pas une image représentant un coin de Venise qui n*eQ montre une demi-douzaine. C'est, on le sait, une barque de forme allongée, comportant quinze à vingt pieds de loug, recourbée à la proue et à la poupe, étroite, légère, et la plus svelte de toutes les embarcations connues. Au centre, se trouve une sorte de cabine, \efelze, dans laquelle on entre à reculons; ceci est de règle, et l'on reconnaît tout de suite un étranger à la façon dont il pénètre dans cette cabine. Doublé en cuir noir, lefelze est garni d'un vaste siège rembourré de duvet et de laine, et de deux autres plus petits, ayant la forme de tabourets. En été, lefelze est parfois remplacé par une petite tente ou un baldaquin rayé de couleurs vives.
Jadis, c'est-à-dire avant le quinzième siècle, les gondoles étaient couvertes d'ornements sculptés et de dorures. Leurs nuances voyantes étincelaient sur la mer vei^e, et leui*s dorures reflétaient les rayons du soleil. Mais un jour le sénat s'alarma de cette rivalité luxueuse des familles patriciennes. Une loi somptuaire intervint, et gondoles, felze, coussins, tout fîit voué à une couleur uniforme, le noir. Seuls, les ambassadeurs des puissances étrangères conservèrent la faculté de décorer leurs barques à leur guise. Ce qui fut peutêtre un moyen de rendre plus facile la surveillance qu'on exerçait sur eux.
Forcés de renoncer à leurs brillantes gondoles, les riches Vénitiens se plurent à oraer et embellir leurs gondoliers. Ceux-ri,
parés de somptueuses livrées aux armes de leurs maîtres, rachetaient par le luxe de leur tenue ce que Tembarcation avait de modeste et de triste. Tant que dura la République , on vit, à l'avant et à l'arrière des gondoles, de beaux et fringants barcarols portant avec orgueil les couleurs de la maison. Il fallut les rigueurs de la domination autrichienne poiir supprimer ce dernier luxe. Tout devint alors uniformément sombre, comme si l'on eût voulu faire porter aux embarcations vénitiennes le deuil de la patrie.
De même que, dans la plupart de nos villes, on rencontre des fiacres et des voitures de maître, de même à Venise, en dehors des gondoles patriciennes, il y a les gondoles de louage. Celles-ci stationnent sur un grand nombre de points, à la PiaZ'^ zettùy aux Traglietti du Grand Canal, auprès du musée et dans le voisinage des principales églises.
Elles sont, suivant le désir du promeneur, à un ou deux barcarols, et pour une somme vraiment infime , elles vous promènent à travers toute la ville.
Le barcarol de louage est le type véritable du gondolier. Bien mieux que le barcarol en service qui , lui, tient le milieu entre le domestique et le batelier, il a la véritable physionomie, les mœurs et les traditions de l'emploi. Propriétaire de son bateau, il l'exploite pour son compte et cherche par son obligeance et sa politesse à se concilier la bienveillance de celui qui l'emploie. Dès que vous approchez du lieu où il stationne , il s'avance vers vous, le chapeau à la main et le sourire aux lèvres. Il vous offre sa gondole, vous parle du beau temps, vous invite à la promenade, vous propose de vous faire voir les églises, de vous conduire au Lido. Il est empressé sans être obséquieux, pressant sans être quémandeur.
Une fois en route, il appelle votre attention sur les maisons célèbres, sur les édifices illustres. Comme tous les Italiens , il est oaturellément cicérone. Parfois même il se pique de philosophie. Un jour, passant devant le palais Dandolo, mon gondolier, se retournant tout à coup, me désigna la petite façade gothique du charmant Palazzino.
« Le palais Dandolo, signor, s'écria-t-il, une bien petite demeure pour un si grand homme ! »
Évitez , si vous montez en gondole , d'être enrhumé dti cerveau, sans quoi, à chaque étemument, votre barcarol, cessant de ramer, tournera sur lui-même pour vous sourire et vous saluer, en appelant sur votre tête les saintes bénédictions. N'allez point conclure , toutefois , de ces courtoises prévenances , que le gondolier soit un être plat, rampant, et qu'il supporte volontiers l'insolence. Non point; si on le traite rudement, il change de contenance. Il devient alors railleur, insolent même, et a réponse à tout.
Un jour, c'était au temps de l'occupation autrichienne^ un officier allemand gourmandait avec brutalité un de ces braves gens. Il lui reprochait, en termes grossiers, d'avoir placé trop bas les lanternes de la gondole.
« Zellenza, répondit tranquillement le harcarol dans son gracieux langage, Zellenza, la xe grande abbastanza per li corni di noi altri; se no xe per lui suoi, la metiero piii in su ' . »
Piqué au vif par cette réponse et surtout par le ton sardonique avec lequel elle était faite , Tofficier allemand répondit :
« MaladettOy laisè la star^. »
Le gondolier de louage ne porte point de costume particulier. Un pantalon de coutil ou de gros drap, une chemise de flanelle, parfois une veste, toujours une ceinture de couleur et un chapeau de feutre constituent son accoutrement. Cette tenue, pour être irrégulière, n'en est pas moins infiniment plus pittoresque que les costumes bizarres dont certaines maisons patriciennes, et surtout les familles étrangères, babillent leurs rameurs.
Généralement propre de sa personne et bien tenu, le barcarol a toujours le plus grand soin de sa gondole. Comme le cocher napolitain, il fait en sorte que ses coussins soient bien brossés et ses cuivres brillants comme de l'or. Il sait que c'est une condition qui le
* M Excellence, la lanterne est assez haute pour nos cornes à nous autres; si elle ne Test pas assez pour les vôtres, je la mettrai encore plus hauti » ' « Maudit, lais^c-la où elle est. »
fait choisir par le promeneur et lui vaut la préférence sur ses rivaux. Le plus souvent, sa gondole compose tout son avoir. Une barque neuve, en effet, avec son équipement, ne coûte pas moins d'une douzaine de cents francs. Mais le barcarol achète rarement une gondole neuve. Il choisit de préférence une barque ayant déjà du service et qui réclame quelques réparations. II la fait remettre à neuf, remplace le cuir, ou fait regarnir les coussins, et de cette façon ne la paye pas plus de sept ou huit cents francs, dont il se libère petit à petit et par à-comptes.
La majeure partie de ces gondoles de louage sont de fabrication fort ancienne et remontent au commencement du siècle deniier. Comme le couteau de Jeannot, elles ont été refaites pièce à pièce. Toutefois les parties qui fatiguent le moins ont été conservées ; et un bon nombre de ces embarcations sont couvertes de sculptures qui rappellent la fin du règne de Ijouis XIV.
Indépendamment des courses et des promenades qu'ils font faire au public^ les gondoliers vénitiens ont encore une autre charge à remplir. Ils sont obligés par les règlements de police à fournir de gondoles les traghetti.
Ces traghetti sont des passages établis sur les principaux points du Grand Canal. Ils doivent être depuis le matin jusqu'au soir et du soir au matin occupés par un certain nombre de gondoliers, qui, moyennant une faible rétribution de quelques centimes, sont tenus de passer de l'autre côté toute personne qui se présente. Cette besogne fatigante et peu rémunératrice leur échoit à tour de rôle. Malheur à ceux qui ne se rendent point à leur poste les jours de service. Une pénalité rigoureuse les frappe d'amende et quelquefois leur enlève, pour plusieurs jours, le droit d'exercer leur modeste industrie.
C'est aux traghetti du Grand Canal qu'on peut le mieux étudier le gondolier vénitien et sa curieuse physionomie. A la Piazzetta, il attend la pratique et s'observe davantage. L'œil et l'oreille aux aguets, prêt à se précipiter au-devant du promeneur pour obtenir sa préférence, il n'est qu'à moitié lui-même. Aux traghetti, rien de semblable. Point de bonne aubaine à espérer et par conséquent de
précautions à prendre, ni de convenances à observer. Mollement coucbé au fond de sa gondole, le chapeau sur les yeux, le bon diable s'égaye avec ses compagnons au récit des cancans de la ville. TiCS gens du quartier n'ont qu'à se bien tenir. Tour A tour ils sont mis sur le tapis, et déBleut devant ces bons plaisants qui les assaisonnent au gros sel. Parfois le narrateur est assis sur la petite jetée de planches, à t'ombre de la treille ; car presque tous les traghelii sont ornés d'une vigne; il anime son racontar de gestes étranges,
VENISE Un Traghtlia du gMnd c
pantomime burlesque qui souligne les intentions de sou discours. Et du fond de chaque gondole, s'échappe un bruyant éclat de gros rire, qui se répercute au loin à la surface de l'eau.
Tout cela se passe du reste sous les yeux de la madone et à ses chastes oreilles; car un tragbetto sans madone, cela oe s'est, je crois bien, jamais vu. Perchée au haut d'un long pilotis, enfermée dans une petite niche, enfumée par une lampe qu'entretient jour et nuit la piété publique , la petite statuette de la Viei'ge semble veiller snr le bruyant troupeau qui repose à ses pieds. Aussi u'est-il
pas UQ seul gondolier qui n'ait pour elle une vénération spéciale , tous la saluent avec respect, et portent son image tatouée sur leur bras ou suspendue à leur cou.
Si la statue de la Vierge représente le pouvoir spirituel , le pouvoir temporel, c'est-à-dire l'autorité du podestat, n'est point non plus oublié au traghetto. Mais elle y figure d\ine façon infiniment moins poétique. Elle est là dans une petite cabine en planches , sous la forme du registre de police , sur lequel sont consignées les plaintes et les réclamations contre le barcarol insolent ou infidèle. Ce livre terrible exerce sur le gondolier une impression pour le moins aussi salutaire que l'image de la madone. Hâtons -nous d'ajouter que c'est bien rarement qu'on a recours à lui.
Avant de parler du vieux temps et de faire une excursion dans l'histoire des gondoliers, il est un sujet que je ne puis passer sous silence : c'est celui du chant des gondoliers. Il n'est personne qui n'ait souvent entendu parler de ce fameux chant; les romanciers et les poètes l'ont célébré sur tous les tons et sur tous les rhythmes ; si bien qu'il n'est guère de jeune fille, rêvant à Venise, qui ne voie défiler, sous ses grands yeux, les colonnades de marbre et n'entende bourdonner, dans ses blanches et mignonnes oreilles,* les chants mélodieux emportés par la brise et doucement bercés par les flots des Lagunes.
Eh bien, ces chants sont un mythe; ils n'ont jamais existé. Et d'abord nous n'en trouvons point trace dans les récits ni dans les poèmes antérieurs au commencement de notre siècle. Tous ceux qui ont visité Venise avant cette époque n'en soufflent mot. Amelot de la Houssaye, Misson, Freschot, ni le joyeux président de Brosses n'en parlent. Il n'en est point question dans les lettres de Bonneval, ni dans celles du cardinal de Bernis. Pour Montesquieu, je ne m'en occupe guère, il avait d'autres préoccupations en tête. Mais Jean- Jacques Rousseau, amateur passionné de musique , qui payait des artistes pour venir exécuter chez lui des quatuors et des symphonies, qui courait les couvents pour entendre chanter les petites religieuses , n'en ouvre point la bouche, et, chose remarquable , les Vénitiens eux-mêmes imitent
son silence. Lisez Casanova, qui voit beaucoup et remarque trop. Dans ses Mémoires , il est à tout instant question de gondoliers. On en rencontre de toutes qualités et de toutes couleurs, de vertueux et de fripons, d*habiles et de maladroits, de braves et de poltrons. Il en est de discrets et de bavards, de chanteurs jamais. Dans Goldoni pareillement \ A peine un mot qui mette sur la voie de ces chants devenus tout d'un coup si célèbres. Et pour ce faiseur d'opéras , qui voulait en même temps être le Molière de son pays , quelle mine à exploiter et quel succès certain, que celui de ces chansons transportées tout d'un coup du Grand Canal sur le théâtre !
Notez en outre que, non moins infortunés que ceux qui nous ont précédés, il n'est personne de nos contemporains qui ait pu entendre, du moins sans déplaisir, ces chants si pompeusement vantés. C'est en vain que Byron, pendant son séjour à Venise, voulut s'offrir ce régal délicat, il ne put arriver à trouver des gondoliers récitant d'une façon passable les octaves du Tasse. Il en fut de même pour M. Jules Lecomte qui, quelque* vingt ans plus tard, renouvela Texpérience.
Car il est de tradition que le gondolier chanteur ne doit point roucouler telle ou telle chanson , mais seulement la Jérusalem dé'livrée *. a C'est par les octaves du Tasse , dit l'auteur de Y Histoire de Venise, que le gondolier, oisif dans sa nacelle, abrégeait les heures de la nuit et interrompait le silence des Lagunes. Solitaire au milieu de cette ville populeuse , il chantait , et le calme du ciel ,
' Dans les Mémoires de Goldoni, il n'est question qu'une seule fois du chant des gondoliers, et encore Tanecdote à laquelle cette citation se rapporte rend suspecte cette réminiscence de l'illustre auteur. (Lîv. I*% chap. xxxviii.) a Le (jondolier, y est-il dit, reprend sa rame; il tourne la proue de sa (>ondole du côté de la ville, et chante en chemin Faisant la strophe vin^t-sixième du seizième chant de la Jét^salem délivrée. »
* 11 est peu de poëmcs qui aient présenté, pour la population italienne, autant d'attraits que la Jérusalem délivrée et dont lesouvenir se soitconscrvé avec plus de ténacité. On en trouve encore aujourd'hui des traces dans toute la Péninsule et même en Sicile. Dans la province de Palerme, presque toutes les voitures des paysans sont couvertes de peintures représentant des scènes empruntées au chef-d'œuvre du Tasse.
l'ombre de ces hauts édifices qui se prolongeaient sur les eaux , le bruit lointain des vagues delà mer, le mouvement silencieux de ces gondoles noires, qui semblaient errer autour de lui, prêtaient un nouveau charme à sa mélodie. Sa voix allait frapper un autre batelier, qui lui répondait par la strophe suivante : la musique et les vers mettaient en rapport ces deux hommes, inconnus peut-être l'un à l'autre , et sur toute la surface paisible de ces canaux , des milliers de voix, en chantant Renaud, Tancrède, Herminie, proclamaient le poëte national ^ »
Tout cela est fort bien dît. Le tableau est poétique, charmant, idéal; il n'a qu'un défaut, malheureusement capital, celui de n'être pas vrai.
Ce qu'il y a de plus surprenant dans cette invention du gondolier chanteur, c'est que la plupart de ces braves gens sont naturellement fort enroués , et cela s'explique aisément. Leur présence continuelle sur l'eau, les variations brusques de la température, l'atmosphère humide qui les entoure, tout concourt à détendre les cordes de la voix et à en assourdir le timbre.
En outre, le gondolier vénitien, comme tous les bateliers du monde, a un goût très-prononcé pour le vin. La botiigîia a presque autant de charmes à ses yeux que ces jolies blondes célébrées par les poètes et poétisées par le Titien, Véronèse et l'École. Dame bouteille le réconforte, lui tient fidèle compagnie, l'aide à supporter la chaleur du soleil, à combattre l'humidité de la pluie. Elle est un aimable passe-temps qui soutient ses forces et
' Le père de Torqiiato Tasso était Vénitien, et le Tasse lui-même vint â Venise à J'âge de dix ans. C'est là qu'il fit son éducation. Toutefois ce ne sont point les strophes mémesdu Tasse qui étaient (parait il) chantées par les^^ondoliers. C'était une traduction en dialecte vénitien, laquelle ne laisse pas, du reste^ que d'être fort harmonieuse.
Les gondoliers n'avaient point le privilège exclusif de ces poésieSi Si nous en croyons Tautcur d'un livre intitulé Curiosities of Uterature, les femmes de Malamocco et de Palestrtna chantaient aussi les poëmes du Tasse. Lors* que les maris étaient en mer, elles allaient s'asseoir sur le rivage et criaient leurs chants, jusqu'à ce qu'elles eussent pu distinguer la réponse de leur époux. L'auteur anglais écrivait en 1817. Depuis cette époque, les femmes de Palestrina et de Malamocco sont devenues beaucoup moins poétiques.
alimente soa entrain naturel ; et, bien qu'il soit excessivement rare de voir un barcarol ivre , on ne peut pas dire toutefois que les nombreuses accolades qu'il prodigue à sa chère amie soient de nature à lui éclaircir la voix.
Toute tradition, quelle qu'elle soit, comporte cependîipt une origine. Il Qous a paru intéressant, pendant que nous babitioDS Venise,
VENISE e gnndole de louaj^e.
de rechercher celle des gondoliers-chanteurs. Voici ce que nous avons appris à «e sujet.
Lorsque les traités de I8I5 morcelèrent le royaume d'Italie, la Vénétie tomba, comme chacun sait, sous la domination de l'Autricbe. Le gouvernement nouveau eut alors grand soin de congédier tous les ouvriers de l'Arsenal, qui avaient composé jadis cette phalange d'élite qu'on nommait les Arsenahlti ; il leur substitua des ouvriers étrangers dont il n'avait point à redouter l'ardent
PHYSIONOMIES LOCALES. 2i)7
patriotisme. Un grand nombre de ces nouveaux venus avaient été appelés de Trieste, et parlaient par conséquent, sinon le vénitien, du moins un dialecte italien. Parmi ces ouvriers, se trouvaient un certain nombre de peintres. Il est à remarquer que les peintres en bâtiments de tous les pays et de tous les temps ont toujours eu un grand goût pour le chant, hes^ nouveaux hôtes de l'Ar* senal n'échappaient point à cette loi commune, et souvent, tout en travaillant, ils sacrifiaient à leurs traditionnelles habitudes en chantant des chœurs plus ou moins réussis. Le grand nombre de visiteurs qui parcouraient l'Arsenal et s'arrêtaient à les écouter leur fit concevoir l'idée de mettre à profit le talent qu'ils gaspillaient pendant leur travail. Ils se réunirent, formèrent une association, choisirent des chœurs d'opéra, s'en distribuèrent les parties et commencèrent à parcourir le soir le Grand Canal, chantant les morceaux qu'ils avaient appris. Leurs promenades furent fructueuses. Comme ils circulaient en gondole, les étrangers les prirent pour des gondoliers. On ne leur en fit que
meilleure fête. Bientôt ils eurent leurs morceaux spéciaux; on leur composa des barcarolles à plusieurs parties, et eux-mêmes s'intitulèrent gondoliers - chanteurs. C'est là cette société dont il est question dans le Voyage en Italie, de Paul de Musset, u Depuis quelques années (l'auteur écrivait en 1845), il existe à Venise une compagnie de gondoliers - chanteurs composée do dix à douze gaillards, tous doués de voix charmantes etorecchianti, c'est-à-dire musiciens par nature sans connaître aucune règle. »
Malheureusement pour messieurs les peintres, l'Arsenal de Venise alla en périclitant. Bientôt les ouvriers furent congédiés, ou du moins leur cohorte se trouva si réduite qu'elle ne comportait plus l'étoffe d'un corps de chanteurs. Toutefois, comme l'exploitation était fort productive , on ne renonça pas à ces petites fêtes vocales. Faute d'un moine, dit le proverbe, l'abbaye ne chôme pas. A défaut de gens de l'Arsenal, on recruta le personnel un peu partout, et, manquant de peintres, on prit ce qui se présenta, des menuisiers, des charpentiers, des portefaix, que sais-je? — Bientôt même, des sociétés rivales vinrent faire à la société mère
une concurrence redoutable. De nouveaux chœurs furent composés, toujours dans le même style ; et aujourd'hui encore, il existe trois ou quatre de ces associations qui , chaque soir, soit sur le Môle , soit sur le quai des Esclavons , soit en barquette à la porte des hôtels , font retentir les façades de marbre de chants patrietiques. Le Drapeau, THonneur et la Liberté y sout célébrés avec plus ou moins de bonheur, mais leurs phrases ronflantes n*ont rien à démêler ni avec la Jérusalem délivrée^ ni avec les chansonnettes du vieux temps.
Il ne faudrait point conclure, en effet, de ce que le gondolier chanteur n'a jamais existé, qu'il en est de même des chansons vénitiennes. Loin de là, celles-ci ont été jadis fort nombreuses, et il n'est guère d'étrangers ayant séjourné longtemps à Venise qui n'en aient sauvé quelqu'une de l'oubli. Jean-Jacques Rousseau en nota, paroles et musique, une demi-douzaine ; Byron , George Sand et J. Lecomte nous ont transmis la Biondina in gondoletta^ la Strazzoza et la délicieuse romance commençant par cette strophe devenue célèbre :
Coi pensieri malinconici
No le star a iormentar,
Vien con mi, moniemo in gondola
Andiamo in mezzo al mar.
Enfin, dans ces années dernières, un érudit Vénitien, M. Giuseppe Bernoni, s'est occupé à rassembler tout ce qu'on pouvait retrouver encore de ces chants populaires, et à en former un recueiK
Rien de curieux et d'amusant comme de parcourir cette intéressante réunion de chansons de toutes sortes, qui ont amusé une dizaine de générations, et de retrouver, à travers cette littérature légère, trop légère souvent, le caractère de cette aimable et joyeuse population.
Quelques-unes de ces chansons populaires ont cinquante, soixante et même parfois une centaine de couplets. Dire que du commencement à la fin l'intérêt se soutient , ce serait singulièrement exagérer leur portée et leur valeur. La plupart des couplets n'ont qu'un faible
lien qui les rattache les uns aux autres. Généralement c'est une pauvre àme trahie qui g[émit, accuse, maudit et soupire tout à la fois. Dans son chagrin, elle met en vers toutes les pensées qui lui traversent la tête et les débite comme on récite un chapelet. Les incidents scabreux n'y sont guère voilés. On y dit franchement et carrément ses regrets. Parfois , sans qu'on sache trop ce qu'elle vient faire là, une pensée philosophique se mêle à ces plaintes amoureuses, ou quelque question naïve, frappée au coin de la vraie poésie et du sentiment véritable :
Vorîa saver che prova pià dolore, Vomo che parte o la dona che resta, Dona che resta, aresta con dolore; Vomo che parte trova' n*aUro artiore.
Le répertoire ne se borne point, toutefois, à ces interminables complaintes, il renferme un grand nombre de petites chansons gaies, pimpantes et folles d'allures, qui ne manquent vraiment point d'un certain charme. Tous les sujets y sont traités; tous les états, toutes les professions y sont passés en revue. Les soldats et les seigneurs, les prêtres et les moines payent leur tribut. Ces derniers surtout sont mis à grosse contribution. Frà Martino, Padre Scarpazza, Fanfornica, Il Padre capuccino sont là pour en témoigner. Mais malheureusement les aventures y sont tellement délicates et les expressions si naïves, qu'il m'est impossible de fournir des preuves à l'appui. J'aime mieux renvoyer les curieux au texte original.
Quelquefois aussi, mais très-rarement, il est question de la mer, de pêcheurs ou de gondoliers. Ce qui fournit un argument de plus à cette opinion que les barcarols ont été de tout temps d'assez médiocres chanteurs. La plus aimable, peut-être, de ces chansons maritimes porte le nom de Le tre Sorelle (les trois sœurs). Le couplet n'a que deux vers, et le refrain qui se redit après chaque couplet ne manque pas de gaieté :
Ohï cara, la mia Nina !
Il était trois sœurs, — toutes trois dignes d'amour, l^larietta, la plus belle, — s'est mise à naviguer. Pendant qu'elle naviguait, — son anneau est tombé.
Elle lève les yeux au ciel — et ne voit personne. Elle les baisse sur la mer — et aperçoit un pêcheur. Oh ! pécheur de la mer, — venez pêcher plus près. J'ai perdu ma bague, — tâchez de la trouver. Quand je l'aurai trouvée, — que me donnerez-vous? Je vous donnerai cent écus — dans une bourse brodée. Je ne veux pas cent écus — dans une bourse brodée. Seulement un petit baiser d'amour, — et cela suffira. Ohï cara^ la mia Nina !
Mais Le ire Sorelle font exception à la règle générale.
La plupart des aventures qui forment le canevas de ces aimables chansons sont moins pures et moins faciles à conter; exemple, La bella Brunetta, qui témoigne d'une corruption et d'un sans (;éne excessifs. Les héros, eux aussi, se montrent singulièrement plus exigeants que le bon pêcheur, témoin le faux pèlerin (// finio pellegrino)^ qui figure cependant parmi les plus intéressantes du répertoire.
Enfin, pour compléter cette esquisse des chansons vénitiennes, il nous faut mentionner quelques couplets ayant plus de rimes que de raison et qui, grâce au dévergondage d'idées qu'ils expriment, ne peuvent être rangés que parmi les joyeuses insanités. Tels sont la Selegheta, — Ti Naneto, — Tu, tu, tu, tu Cavallo, — Buratta-Buratta, etc. Pour vous donner une idée de ce qu'est ce genre de chansons, nous copierons, si vous le voulez bien, cette dernière, qui est aussi la plus courte, et nous joindrons la traduction en regard.
BURÀTTA-BURÀTTA
Baratta, Baratta, Au blutoir, au blutoir,
/ spini per la gâta; Les arêtes pour les chats ;
lossiper i cani; Les os pour les chiens;
Ifa^ioi per i Furlani; Les haricots pour les paysans d u Frioul ;
El mcgio per i osei; Le millet pour les oiseaux;
La papa per iputei; La bouillie pour les enfiaints;
La cota per i preti; La chasuble pour les prêtres;
La molena per i veci; La mie du pain pour les vieux;
ht vin per i imbriaghi; Le vin pour les ivrognes;
E I anzoleti per i zaghi. Et les anges pour enfants de choeur.
Tout cela ne signifie point grand'chose; c'est plutôt un gentil bruit qu'un couplet de chanson ; car toutes ces niaiseries mises
à la file et chaaiées avec l'accent vénitien forment un gazouillement d'une harmonie charmante. Après tout, demande -t- on aux oiseaux ce qu'ils chantent?
Nous voilà bien loin de nos g[ondoles et de nos gondoliers. Revenons-y en grande hâte pour dire en quelques mots ce qu'était jadis leur division en barcarols noirs et rouges, en Castellani et Nicolotti.
Les Castellani et les Nicolotti tiraient leur nom de deux petites lies, l'ile Gastello et la paroisse San Nicolo, qui se trouvent l'une dans le voisinage de Saint-Marc, l'autre près du Rialto. Dès le treizième siècle, ces deux quartiers de Venise étaient en rivalité constante. L'un représentait l'aristocratie et l'autre le parti populaire. Leurs habitants avaient une organisation militaire et des chefs élus. Dans les processions et les fêtes publiques, ils se faisaient précéder d'une bannière portant leurs armes, et se paraient des couleurs de leur parti. Avec le quinzième siècle et l'affermissement de l'autorité centrale, ces haines de paroisse s'amoindrirent. Les patriciens et les riches négociants oublièrent volontiers les rivalités de leurs pères, pour confondre leurs efforts et travailler ensemble à la grandeur de la République. Il n'en fut pas de même toutefois pour le bas peuple. Le Sénat, qui avait intérêt à ce que la division régnât entre les couches inférieures de la population, prit grand soin d'entretenir ces haines de clocher. Longtemps après la réconciliation des riches et des nobles, les gondoliers et les faquins portaient encore le signe distinctif de leur origine. Dans toutes les fêtes publiques, dans les joutes, dans les régates, dont nous parlerons tout à l'heure, ils étaient mis aux prises , et leur inimitié était ainsi soigneusement entretenue.
Parmi ces luttes, celle qui était le mieux faite pour empêcher toute réconciliation entre les deux partis^ c'était la bataille annuelle qui avait lieu sur le Ponte dei Carmini. Formés en deux troupes d'élite, ayant leurs champions à leur tête, les deux partis s'élançaient sur le pont sans rebords et se disputaient le passage. Celle des deux troupes qui, renversant ses ennemis ou les jetant à l'eau, parvenait à gagner la rive opposée, était déclarée victorieuse.
Souvent ces combats dégénéraient en rixes sanglantes et coûtaient ]a vie à un certain nombre de combattants.
Lorsque Henri III visita Venise, on le régala d'une bataille semblable. Mais ce tournoi populacier à coups de poing et de bâton fut médiocrement de son goût. La lutte toutefois se poursuivit sous ses yeux avec des* phases diverses; enfin les Nicolotti ayant perdu leur fameux champion Lucas le pêcheur, les Castellani furent proclamés vainqueurs. Le roi fit alors un signe de la main; le combat cessa, et quand, une heure après, Lucas, la face ensanglantée et couverte d'une écharpe, vint pour recommencer la bataille et prendre sa revanche, Henri III s'opposa vivement à ce qu'on renouvelât ce divertissement.
D'autres luttes, plus pacifiques et moins dangereuses celles-là, avaient encore lieu entre ces braves gens. C'était la pyramide humaine qu'on édifiait sur la place Saint-Marc et qu'on nommait
les travaux d'Hercule {le forze d'Ercote), et surtout les courses de
gondoles {la regata).
Le premier de ces deux exercices avait lieu le vendredi saint. Ce jour- là, les Nicolotti et les Castellani se rendaient sur la Piazza. Vingt ou trente hommes se groupaient solidement, étroitement serrés les uns contre les autres. Sur leurs épaules montaient quinze ou vingt camarades, puis sur ceux-là douze ou quatorze, et «ensuite huit, cinq, quatre, trois, deux, et enfin le dernier qui , sur sa tète , plaçait un enfant. L'enfant , après avoir exécuté divers tours d'adresse, saluait le doge, et celui-ci déclarait vainqueur le parti qui avait construit la plus haute pyramide.
Mais le plus important et le plus curieux de ces spectacles était incontestablement cette course nautique qu'on nommait la regata. C'était, à proprement parler, les jeux Olympiques de la nation. La population l'attendait chaque année avec une impatience mal contenue et s'y associait avec un véritable enthousiasme et une passion extrême. Les gondoliers qui devaient prendre part à la joute s'y préparaient longtemps à l'avance. La famille, les parents, les amis du jouteur l'excitaient à bien faire et faisaient dire des messes^ ou
ornaient de fleurs les images des saints en crédit. Souvent une jeune fille, courtisée par deux ou trois gondoliers, attendait le lendemain delà regata pour se décider et faire son choix. Quant au vainqueur, le prix qu'il remportait devenait pour lui un glorieux trophée. Il le suspendait aux murs de sa pauvre demeure, et ne s'en montrait guère moins fier que les patriciens de leurs blasons.
Le jour de la regata, dès le matin, le Grand Canal se peuplait de gondoles, de bateaux, de péottes, tous richement décorés, couverts de dorures, avec des traînes de velours, et chargés de spectateurs en habits de gala. Tout le long du canal , les palais de marbre égayaient leurs blanches façades avec des banderoles, des écussons et de superbes tentui*es. Les fenêtres se garnissaient de joyeux visages. Les quais, les terrasses, les balustrades, jusqu'aux toits, étaient envahis par la foule des curieux, et des orchestres, placés sur des bateaux ornés de tapis et de fleurs, dispersaient au milieu des Lagunes leurs douces et pénétrantes harmonies. C'était un spectacle féerique, sans pareil au monde.
Tout à coup les jouteurs paraissaient. On les voyait partir de Castello , longer le quai des Esclavons , entrer dans le Grand Canal qu'ils parcouraient jusqu'à l'église du Corpus Domini, Là, au milieu de l'eau , se dressait un pieu énorme bariolé de couleurs voyantes et. coiffé de la corne dogale. Il fallait en faire le tour, manœuvre importante qui décidait le plus souvent de la victoire, puis remonter le Grand Canal jusqu'au palais Foscari , où se trouvait un vaste bateau portant une haute machine , arc de triomphe, temple ou forteresse. C'est là que le vainqueur recevait son prix. Ces prix consistaient en une somme d'argent et une petite bannière. Le dernier n'était que de six ducats. On y ajoutait un petit cochon de lait. C'est de cette adjonction maligne que venait cette épithète de tt dernier prix de la régate » que, dans leurs querelles, les gondoliers se renvoyaient entre eux.
Non-seulement le vainqueur voyait ses amis et sa famille s'associer à son triomphe, mais aussi tout son parti. Qu'il fût Castellano ou Nicolotto, il était sûr d'être reconduit chez lui par un brillant et bruyant cortège.
Aujourd'hui toutes ces luttes, ces joutes et ces fêtes ont dispani, et avec elles les rivalités, les inimitiés et les haines. Si quelques gondoliers portent encore la ceinture ou le bonnet de l'un ou l'autre camp , c'est plus par souvenir que par conviction, et ce signe distinctif ne les empêche point de vivre en bonne intelligence les uns avec les autres et de se prêter assistance au besoin.
Les gundol
Mais en renonçant à leurs costumes et à leur sport aquatique, les gondoliers vénitiens n'ont pas perdu leur merveilleuse habileté. Rien n'est plus intéressant que de les voir dans des canaux étroits et tortueux se croiser, se dépasser et s'éviter avec une adresse incroyable ',
' A chaque tournant, ne pouvant s'apercevoir ni s'entendre, car la gondole dans sa marche ne fait aucun bruit, ils s'avertissent par un cri bizarre cl monotone de la direction qu'ils doivent prendre ou des évolutions qu'il leur
S'il leur fallait , du reste , recommencer ces luttes et ces joutes qui ont rendu leurs ancêtres célèbres, il est certain qu'ils y excelleraient encore et ne seraient point inférieurs à leurs prédécesseurs. Deux fois en effet , dans ces temps derniers , ils ont pu déployer à l'aise leurs qualités brillantes ; et deux fois ils ont émerveillé ceux qui étaient témoins de leurs hauts faits.
La première de ces deux solennités eut lieu en mai 1846. Elle consistait en une regata exécutée d'après les usages traditionnels devant l'impératrice de Russie et la princesse Olga sa fille. La seconde eut lieu vingt ans plus tard pour l'entrée solennelle du roi Victor-Emmanuel dans la vieille cité des Lagunes rendue à l'indépendance et débarrassée du joug autrichien.
Tous ceux qui ont assisté à ces fêtes magnifiques en. gardent un précieux souvenir et connaissent à fond Thabileté et la dextérité sans pareilles que sait déployer dans les grands jours le gondolier vénitien.
Celui-ci n'est point du reste la seule physionomie curieuse qui nous soit fournie à Venise par l'élément humide. Si le barcarol semble personnifier les Lagunes, l'eau des citernes nous fournit un type plus modeste , plus effacé , mais très-caractéristique cependant, celui des bigolante.
u Ni hommes, ni femmes! » s'écrie le Parisien caustique quand il est question de cette forte et vaillante population qui a le privilège de porter à Paris le charbon et l'eau de Seine. « Ni hommes, ni femmes , tous enfants de la Brenta ! » pourrait, avec plus de raison encore, s'écrier le Vénitien pour définir convenablement ces êtres hybrides qui remplissent à Venise la même profession.
Les bigolante, en effet, tiennent le milieu entre les deux sexes. Coiffées d'un chapeau masculin , vêtues d'une robe à carreaux , les épaules garnies d'un fichu de laine , femmes par la taille , hommes par la carrure et par leurs bras musclés , elles n'ont ni la grâce de
faut iaire. Sia premi (nous suivons ici la prononciation) veut dire a prenez à droife »; sia staii, o prenez à gauche n\ sia di iungo, a allez tout droit ». A tout instant, Fun de ces cris stridents vient fendre Tair et troubler pour quelques secondes le silence léthargique dans lequel repose la somnolente cité.
leur sexe ni la force du nôtre. Leur costume bizarre, leur empressement silencieux , l'énergie qu'elles déploient du matin au soir dans leur rude métier, tout cela tend à leur donner une physionomie spéciale, à leur imprimer un caractère individuel qui tranchent avec violence sur la population qui les entoure.
Toutes ont un air de famille, Leurs yeux et leurs cheveux sont d'un noir d'ébène; leur figure pâle et un peu maladive contraste avec leurs vaillantes épaules et leurs rudes occupations. Elles ne sont guère jolies , mais en revanche elles sont honnêtes et sages. Les beaux gars de la Piazzetta perdent leur temps auprès d'elle, et les gondoliers joyeux sont fort mal reçus quand ils veulent s'émanciper. On en voit peu de vieilles. Dès qu'elles se sentent assez fortes, elles viennent à Venise retrouver leurs parentes, ' leurs amies ou leurs voisines, qui les y ont précédées, et, quand le travail leur a permis d'amasser un petit pécule, elles reprennent le chemin de leur patrie, ayant en poche une dot modeste mais courageusement gagnée.
Dès le matin on les voit, vêtues de leurs grosses robes de laine, avec la taille sous les bras , le chapeau sur les yeux , courant pieds nus sur les dalles de granit. Elles se dirigent par bandes et en grande hâle vers la cour du palais ducal. C'est là que sont les meilleures citernes de Venise , celles dont l'eau est la plus recherchée. Penchées sur les margelles de bronze, chefs-d'œuvre de Nicolas de Gonti et d'Alphonse Alberghetti, elles puisent dans leurs petits seaux de cuivre l'eau précieuse, et quand leurs deux seaux sont remplis, elles les placent habilement sur leur épaule, et parcourent la ville au trot pour distribuer le liquide indispensable.
Les puits du palais ducal ne sont pas toutefois les seuls qu'on rencontre à Venise. Cent soixante autres citernes publiques sont réparties sur la surface de la ville , au milieu de ces petites places qu'on nomme campi. C'est l'eau du ciel qui les alimente, et leur construction , ainsi que leur disposition souterraine , sont trop ingénieuses pour que nous n'en parlions pas ici.
Pour construire ces citernes , on commence par creuser un large trou carré ayant environ cent pieds de profondeur. On en revêt
les parois avec des murs de brique construits sur pOotis, et l'on garait le fond avec une couche de ciment hydraulique. Une fois ce grand réservoir bien sec, on construit au milieu un puits circulaire, à la base duquel on laisse des ouvertures pour que l'eau puisse y pénétrer. Ensuite on rempht avec du sable de rivière l'espace compris entre le pourtour du puits et les parois du réservoir. Cette couche de sable doit s'élever jusqu'à la hauteur du sol, et on la recouvre avec un pavé de brique. Enfin aux quatre coins du pavage on pratique quatre petits puisards communiquant avec la masse de sable. C'est vers ces puisards ouverts à fleur de terre et recouverts d'une grille que les eaux pluviales ramassées sur les toits des maisons voisines sont dirigées par une série de gouttières et de rigoles. Pénétrant ainsi dans la citerne par des excavations éloignées du centre , les eaux ne peuvent parvenir au puits principal qu'en traversant une énorme couche de graviers, qui les filtre et les épure parfaitement.
Tel est le moyen ingénieux que les Vénitiens , échoués au milieu de la mer sur leur grand radeau de brique et de marbre , emploient pour avoir de l'eau toujours potable et toujours fraîche; et ces citernes publiques, augmentées encore de celles que renferment les palais , répondent à tous les besoins et suffisent à la consommation ^ .
Toutefois, à la fin de l'été , ou bien au commencement de l'année, avant les grandes pluies du printemps, il arrive parfois que les réservoirs publics et privés sont à sec. Alors on a recours à l'importation. C'est la Brenta qui, après avoir fourni les bigolante, leur procure le moyen de continuer leur intéressante exploitation.
De grands bateaux sont remplis d'eau douce. On les amène à travers les canaux jusqu'auprès des puits qu'il s'agit de remettre en état, et, à l'aide de grands baquets et de rigoles de bois qui vont droit aux puisards, on vide les bateaux et l'on remplit les citernes.
> Des tentatives ont été laites à différentes reprises pour amener à Venise des eaux de source au moyen de conduits appliqués de chaque côté du ponts du chemin de fer et pour alimenler les citernes à Taide de puits artésiens. Mais jusqu'à présent ces tentatives n'ont point obtenu un g;rand succès.
Le tableau est assez pittoresque. Ces grands bateaux, ces longues rigoles, ces hommes, les jambes nues, trempant jusqu'au genou dans cette eau limpide, emplissant leurs baquets et les élevant au-dessus de leur tête par un balancement cadencé, tout cela ne manque pas d'une certaine couleur locale. Mais c'est là un exercice singalièremeot fatigant et dans tous les cas horrible-
ment primitif. liC moindre corps de pompe ferait, avec bien moins de force dépensée, une bien meilleure besogne.
Si l'eau des citernes est la seule qu'on emploie à Venise pour tous les usages, les btgolanle ne sont point seules à vendre cette eau. Pour peu que vous erriez pendant quelques instants du côté de la place Saint-Marc, du Môle ou de la riva de Scbiavoni, il vous arrivera bien certainement d'entendre une voix nasillarde et plaintive lancer en chevrotant le mot « Acqua! acqua! ■<
C'est un vieillard aux jambes flageolantes, qui se promèae tout doucettement, portant devant lui, suspendu à son cou, une sorte de panier dans lequel sont entassés des flacons et des verres. Les flacons contiennent de l'eau fraiche. Pour un centime payé d'avance, le vieillard remplit uo verre et l'asperge de quelques gouttes d'une liqueur nommée mistra, qui donne à l'eau une couleur blanchâtre et lui communique le parfum de l'auis.
La clientèle de ce marchand d'eau fraîche se recrute parmi les jeunes filles et les conscrits novices. Son cri provocateur n'a
VENISE rvhand d'cia Fraiche.
guère de succès auprès des enfants des Lagunes , et l'on peut être certain que le brave homme ne compte parmi ses clients ni barcarol, ni gondoUer.
Après ces utiles industriels, qui donnent à Venise sa principale animation , il nous faut dire quelques mots des gardiens de la sûreté publique qui veillent au maintien de l'ordre et de ta tranquiUité.
Il est peu de noms qui évoquent d'aussi sombres images et d'aussi terribles souvenirs que celui des anciens agents de la poUce vénitienne. A ce seul nom de « sbires >• , tout un passé de crimes et d'exé-
cations sanglantes se dresse devant nous. Il semble que ce soit un glas funèbre annonçant la disparition subite de quelque victime condamnée en secret par les Inquisiteurs d'État, ou la sinistre exécution de quelque malheureux dont le châtiment est connu sans qu*on puisse soupçonner son crime.
Le secret absolu qui régnait sur les décisions du Conseil des Dix, l'impitoyable raison d*État qui servait à justifier, à expliquer et à couvrir tous les attentats de ces sombres juges, étaient bien faits pour expliquer et pour entretenir la sourde terreur qu'ils inspiraient et qui est parvenue jusqu'à nous. La plupart de ces exécutions, en effet, avaient un caractère de férocité mystérieuse, capable de jeter l'épouvante dans les esprits les plus résolus.
Même au temps de la domination autrichienne, alors que le règne des Inquisiteurs d'État était depuis longtemps terminé, ces traditions semblaient s'être perpétuées dans les agissements de la police vénitienne. Lisez le touchant récit de Silvio Pellico, On y sent comme une inquiétude vague et mystérieuse, qui règne depuis la première page jusqu'à la dernière ligne. Une puissance occulte et terrible semble planer sur le prisonnier, prête, au premier cri , au premier mot, au premier geste, à ensevelir la victime et ses plaintes dans un éternel oubli.
Mais au beau temps de l'Inquisition d'État, du Conseil des Dix, du Conseil des Trois, c'était encore bien autre chose. Je voudrais pouvoir vons conduire sous ces plombs et dans ces puits où tant d'illustres victimes furent ensevelies, sans qu'on ait jamais pu connaître ni leur crime, ni leur sort. Un seul s'en échappa. Casanova, par un prodige de volonté et d'audace, parvint à sortir de cette terrible prison. Jamais il ne sut au juste de quelle faute on l'avait cru coupable , mais il tremblait au seul nom de Messer^rande^ le chef des sbires.
Même avec les innocents, la police vénitienne avait des agissements sinistres. Un jour, dans une église, un peintre génois, entendant deux Français mal parler du gouvernement vénitien, prend parti pour celui-ci et entame avec ses interlocuteurs une discussion assez vive. Le lendemain, il est accosté par un sbire
ferme, à un signal donné par un agent du Conseil des Dix, la gondole qui le portait s'arrêta brusquement.
« Quel est ce signal, demanda le prince, et que signifie-t-ilî
— Rien de bon ! » repartit le gondolier.
A ce moment, un bateau portant le pavillon rouge et monté par des sbires accosta la gondole.
u Passez à notre bord » , dit Tofficier en s'adressant au prince.
Celui-ci, intimidé, obéit sans mot dire. Alors commença un interrogatoire rapide et énergique.
« On vous a volé vendredi dernier?
— Oui.
— Quelle était la somme?
— Cinq cents ducats.
— Dans quoi étaient-ils contenus?
— Dans une bourse verte.
— Soupçonnez-vous quelqu'un de ce crime ?
— Oui. Un domestique de place.
— Le reconnaîtriez-vous?
— Sans doute. »
A l'instant, le chef des sbires découvrit un cadavre étendu au fond du bateau, et tenant à la main une bourse verte où se trouvaient les cinq cents ducats.
« Voilà votre homme et voici votre argent, dit-il. Partez, monsieur le prince, et à l'avenir ne mettez plus le pied dans un pays dont vous avez si mal apprécié les institutions. »
Tous les étrangers, du reste, étaient l'objet d'un système d'espionnage permanent. Le comte de Bonneval, Law, le président Montesquieu lui-même faillirent être soumis à d'aussi rudes émotions. Ce dernier, qui pendant son séjour à Venise préludait à son savant ouvrage sur Y Esprit des lois, questionnait tout le monde, soumettait tout ce qu'il lui était possible de connaître à de minutieuses investigations. Comme il rédigeait des notes fort volumineuses, on épia ses démarches, et à différentes reprises on chercha à s'emparer de SCS manuscrits. Mais il déjoua les calculs de la police en les portant constamment sur lui. Enfin, fatigué de cet espionnage permanent,
il quitta furtivement Venise, mais point assez vite toutefois pour que le Conseil des Dix n'en fût informé. Une gondole de l'Inquisition s'élança sur ses traces et le rejoignit dans les Lagunes. Comme Montesquieu se doutait de la mission du chef des sbires, avant de se laisser aborder il se débarrassa des notes qu'il avait prises sur Venise en les jetant à la mer. Dès que l'officier de police eut vu le geste du président et aperçu le rouleau de papier qui s'engouffrait dans l'onde verte, il fit signe à ses hommes de rebrousser chemin. « C'est sans doute à cet événement, dit M. Léon u Galibert, qu'il faut attribuer le laconisme des considérations du a savant publiciste sur le Gouvernement de Venise dans YEsprit u des lois, n
Aujourd'hui les sbires ont disparu de Venise. Ils sont remplacés par des sergents de ville, Piémontais pour la plupart, nullement féroces, aimables au contraire, obligeants et polis. Vêtus d'une redingote verte , munis d'un petit sabre et d'un élégant chapeau à cornes , ils ont tout à fait bon air. Comme la population vénitienne a été de tout temps fort douce et très -peu portée au mal', leur place ressemble beaucoup à une sinécure. Ils s'en consolent, du reste, facilement. De loin en loin, un procès-verbal à un gondolier récalcitrant, ou quelque renseignement à fournir, c'est à cela que se bornent leurs importantes fonctions. Ils semblent, d'ailleurs, prendre à tache de faire oublier la terrible réputatfon de leurs prédécesseurs, tant ils évitent avec soin de se trouver au milieu des disputes et des bagarres.
Quelque aimable que soit devenue de nos jours la physionomie du sbire vénitien, on rencontre cependant, à travers les ruelles, sur la Campi ou la Piazza, mainte autre figure d'un caractère encore plus joyeux et d'allures singulièrement plus pittoresques.
Il n'est personne, en effet, ayant habité Venise, ne fUt-ce que
' tt Le sang est si doux ici, écrivait le président de Brosses en 1740^ que, malgré la facilité que donnent les masques, les allures de la nuit, les rues élroites et surtout les ponts sans garde- fous, d^où Ton peut pousser un homme dans la mer sans qu'il s'en aperçoive, il n'arrive pas quatre accidents par an ; encore n'est-ce qu'entre étrangers. Vous pouvez juger par là combien les idées que l'on a sur les stylets vénitiens sont mal fondées aujourd'hui. »
quelques semaines , qui n'ait rencontré dans les ruelles avoisinant le Campo San Moïse ou sous quelque sotto portico voisin de la Piazza un vieillard coiffé d'un chapeau calabrais^ vêtu d'une longue redingote gaillardement trouée et muni d'une énorme clarinette. Entouré d'une foule de gamins et de désœuvrés, il fredonne en souriant ses chansonnettes mordantes, et les éclats de rire qui scandent ses joyeux refrains montrent que chacun de ses traits porte et que ses lazzis sont du goût de son audi* toire. Après chaque couplet il embouche sa clarinette et agrémente d'une ritournelle sa poétique improvisation.
Jadis il fréquentait la Piazza. Muni d'une guitare dont il tirait quelques accords, il réjouissait par ses à peu près poétiques les flâneurs des procuraties et les habitués du café Florian. M. Paul de Musset, qui Ta connu dans ce beau temps-là, nous a conservé quelques échantillons des produits de sa muse. Mais le sel dont il assaisonnait ses couplets n'était point goûté par tout le monde, et deux ou trois fois les victimes de ses quolibets lui battirent la mesure sur les épaules. Depuis lors, la Piazza lui fut interdite. Aujourd'hui, il s'est réfugié dans les calle obscures, et il a renoncé aux accords de la guitare pour adopter la ritournelle de sa clarinette.
Les vers et les fleurs ont de tout temps marché de compagnie. Après le poète en plein vent, il est donc naturel que nous parlions de la bouquetière. Il n'est pas, du reste, -de profession plus galante et plus gracieuse que celle-là, surtout celle de la bouquetière vénitienne qui, vêtue de soie, parée de bijoux et de dentelles, a plutôt l'air d'une jolie et élégante promeneuse que d'une vendeuse de fleurs. Son quartier général est la place Saint-Marc; les dépeudances qu'elle exploite sont les procuraties et la Piazzetta. Rarement on l'aperçoit sur le Môle et plus rarement encore au quai des Esclavons. Le regard caressant, les lèvres plissées par uu frais sourire, elle s'approche du cavalier qui passe, et sans mot dire lui offre un petit bouquet ; puis elle disparait sans jamais rien réclamer. C'est là une manière on ne peut plus gracieuse de placer ses fleurs. Aussi, ne peut-on guère récompenser par une
offrande banale tant de galanterie et d'amabilité , et chaque billet qui tombe dans son petit panier paye largement toute sa moisson d'œillets, de violettes et de roses ' .
Une autre physionomie bizarre, et qui partage avec la bouquetière ce privilège de surprendre les étrangers qui fréquentent la place Saint-Marc, c'.est celle du Turc confiseur. Dans les contrées du nord, nous nous régalons d'oranges, mais dans
. . . le pays où fleurit Forançer
on dédaigne « les fruits d'or » , et par contre on raffole des dattes, des pistaches et de tous les fruits d'Orient. Rien n'est plus amusant que de voir les jolies Vénitiennes prendre, de leur doigts mignons, ces appétissantes sucreries, enfilées dans une paille, et les dévorer à pleine bouche. Mais ce qu'on n'a jamais pu savoir, c'est pourquoi ces gens qui vendent ces produits de l'Orient sont costumés en Turcs. Étrange mystère , que d'autres approfondiront sans doute, mais dont personne ne se plaint, car il a cet heureux résultat d'augmenter le nombre des figures pittoresques qui tranchent sur la banalité courante.
Si le Turc confiseur et la bouquetière ont un caractère de fantaisie marquée, on n'en peut pas dire autant du cicérone. Rien d'ennuyeux comme ce personnage hybride, moitié domestique, moitié professeur, qui vous poursuit de ses offres et de ses explications. Il ne vous laisse point une minute en repos. A peine est-on recueilli devant un de ces magiques monuments, chef-d'œuvre des Lombardi ou du Sansovino, qu'il accourt, obséquieux, fastidieux, le chapeau à la main, l'échiné courbée et le sourire aux lèvres. Adieu admiration, adieu contemplation muette, adieu doux prestige de l'art ! Son babillage insupportable ne cessera que quand vous aurez accepté ses offres ou quand vous l'aurez brutalement congédié, et de toute façon votre rêve extatique est fini.
Indépendamment de ces industries déclassées, sous lesquelles
' Cette gracieuse industrie n'est point originaire de Venise. Elle a vu le jour à Florence, où ces aimables bouquetières renchérissent encore comme élégance sur celles de la Piazza.
s'abrite la meudicité , Venise possède encore tout nn assortiment de véritables mendiants. Car bien qu'ils soient moins nombreux au milieu des Lagunes que partout ailleurs en Italie, on ne laisse pas, cependant, que d'en trouver eocore une fort respectable quantité. Cela n'a du reste rien de très -surprenant. Dans ces pays fortunés, où le ciel est clément, où il semble qu'on n'ait qu'à se laisser vivre, l'oisiveté, la vie noble, comme on disait au siècle dernier, parait le plus saint des devoirs, le pltis respectable des besoins. Or, quand le farniente est arrivé à l'état
VENISE La bouquetière de In place Saint-Marc.
de bien suprême, la mendicité n'est pas loin de devenir nne institution. '
Les mendiants de Venise se divisent en deux grandes classes : les rôdeurs et les sédentaires. La première classe comprend les fausses mères, les faux ouvriers sans ouvrage et les faux orphelins qui vous attendent dans les endroits obscurs, dans les ruelles étroites, à l'ombre des sous-portiques, et cherchent, en vons apitoyant sur leurs maux, plus ou moins apocryphes, à obtenir quelque généreux secours. Ce sont les irréguliers de l'ordre. La seconde classe s'étend à tous les aveugles, paralytiques, vieillards, infirmes
ou autres, qui sont en possession d'une place fixe, où chaque jour, à la même heure, ils viennent s'installer gravement et se recommander d'une voix nasillarde à la pitié des passants. C'est généralement aux abords des églises qu'on les trouve, ou sur les Campi. La plupart ont une clientèle faite, une recette régulière ; ce sont, pour ainsi dire, des fonctionnaires publics, qui lèvent un impôt sur le bon cœur des gens du quartier. Les places qu'ils occupent constituent pom' eux une sorte de patrimoine, qu'ils transmettent à quelque héritier, ou cèdent à beaux deniers comptants à quelque malingreux jaloux d'un sort tranquille.
A cette classe, il convient de rattacher une autre sorte de mendiants absolument spéciale à Venise. Nous voulons parler de ces gens qui se tiennent auprès des églises en renom , au bord de la Piazzeta, aux Traghetti et dans les environs du musée, pour arrêter les gondoles. Dès qu'une gondole aborde, armés d'un long crochet, ' ils s'appliquent à la maintenir en équilibre , et présentent le bras au promeneur pour l'aider à sortir. Au retour, ce sont eux qui appellent le barcarol, et cette fois en vous présentant la main ils vous tendent aussi le chapeau.
De cette abondance de mendiants, il ne faudrait pas conclure cependant qu'au milieu des Lagunes la bienfaisance publique est une vertu ignorée. Ce serait se tromper grandement. Venise, au contraire, a été de tout temps la ville de la charité par excellence. Au dixième siècle, elle possédait déjà un hôpital public que Pierre Orsoleo avait fait construire auprès de la Piazza. Aux douzième et treizième siècles, cinq autres établissements pareils étaient édifiés , rendant d'immenses services à la population commerciale et maritime , et à cette époque Venise était la première en Europe à introduire dans ses mœurs publiques les institutions charitables. Ces institutions prirent bientôt un tel développement que le sénat et les procurateurs de Saint-Marc durent leur donner une réglementation. Les établissements pieux furent divisés en trois classes : la première comprit les quatre plus grands hôpitaux et asiles dont les noms indiquaient la destination : Incurabili, Derelitti^ Mendicanti et délia Pietà; la
deuxième renferma tous les établissements de même nature , mais de moindre importance, répartis dans les différents quartiers de la cité; et enfin la troisième, sous le nom de Fraterna grande^ eut dans son ressort tous les établissements de bienfaisance privée, la recette des aumônes et les secours à domicile.
L'opulence de toutes ces institutions charitables était telle, les richesses domaniales qu'elles possédaient étaient si considérables, qu'à cinq reprises différentes, en 1333, 1347, 1536, 1605 et 1767, le gouvernement vénitien se crut autorisé à intervenir. Sous prétexte d'en faciliter l'administration, mais en réalité pour empêcher leur patrimoine de devenir excessif, et aussi pour favoriser la transmission de certaines propriétés, il aliéna tous ces biens domaniaux et les convertit en un capital , lequel fut déposé à la Zecca, c'est-à-dire resta entre ses mains, et dont il servit la rente. En 1796, ce capital s'élevait à 18 millions et demi, rapportant 559,000 francs de notre monnaie, auxquels il convient d'ajouter 257,000 francs provenant de possessions qui n'avaient point été aliénées.
Ces chifii^es paraîtront excessifs si l'on se reporte au temps, et surtout si l'on considère qu'à cette époque Venise ne renfermait guère plus de cent vingt mille habitants. Et cependant, indé-* pendamment de ces énormes revenus affectés à la bienfaisance publique, la charité privée s'exerçait encore avec une générosité inconnue autre part. Un grand nombre de familles patriciennes avaient leurs « clients ». Cet usage, emprunté à rancienne Rome, prit naissance avec la République et se continua pendant toute la durée de celle-ci. Les clients vivaient aux dépens du patron, et formaient autour de lui une sorte d'armée défensive qui veillait sur sa fortune et sur sa personne. Ces clients ne se recrutaient pas seulement parmi les gens du commun et les simples citadins, il y avait encore parmi eux un grand nombre de nobles qui, plongés dans la misère et incapables d'en sortir, vivaient des générosités de leurs collègues plus fortunés, et obéissaient à leurs moindres injonctions; tous même n'étaient point assez heureux
pour obtenir cette lucrative protection, et les pauvres barnabotes ^, comme on les appelait, étaient bien souvent obligés de demander au sénat la permission de mendier dans les rues. Celui-ci accordait presque toujours cette autorisation, et on les voyait, le visage couvert d'un masque et Tépée au côté, signe de leur condition, tendre la main aux passants pendant que leurs femmes mendiaient en cape de soie, emblème distinctif de leur qualité.
On conçoit dès lors comment la première et presque la seule stipulation du grand conseil, lorsqu'en 1797 il renonça, entre les mains d'un général français, à ses droits héréditaires, fut que «« le nouveau gouvernement garantirait la dette publique, les pensions viagères, et les secours accordés aux nobles pauvres ».
Ce que les Français concédèrent volontiers , les Autrichiens , qui leur succédèrent, ne voulurent point l'admettre. Mais bientôt la misère prit de telles proportions, que le nouveau gouvernement dut intervenir à son tour. Malgré le chiffre énorme des aumônes et des donations, la bienfaisance privée ne pouvait soulager toutes les infortunes. Trente mille habitants, presque le quart de la population, étaient inscrits sur le grand livre de la misère publique. L'extrême charité de la population vénitienne avait eu pour résultat d'augmenter dans une énorme proportion le nombre des indigents. Ainsi que le comte Bembo le faisait remarquer en 1866 à ses collègues, la bienfaisance mal ordonnée accroît la misère. A cette occasion, le potestat vénitien citait les paroles par lesquelles M. Batbie inaugurait son cours d'économie politique à l'École de droit, et jamais paroles mémorables ne furent mieux applicables qu'à la bienfaisante et misérable Venise.
* La noblesse vénitienne était divisée en deux grandes classes : les seigneurs et les barnabotes. Les seigneurs étaient les nobles opulents; leur richesse égalait celle de certains princes. Les barnabotes tiraient leur nom de la paroisse de Saint-Barnabe, quartier où les malheureux résidaient de préférence; c'étaient les nobles sans patrimoine et sans ressources. Ces deux classes représentaient envirou douze cents titres. On estimait que soixante de ces familles vivaient dans l'opulence, trois cents dans l'aisance, et que le reste, plongé dans la misère, en était réduit à vendre ses suffrages ou à se faire espions.
Aujourd'hui le chiffre des indigents a un peu diminué, mais la charité pubUque a encore grandement à faire pour venir en aide à tous ceux qui sont dans le besoin. Disons du reste qu'elle est largement à la hauteur de sa tâche.
L'administration véoilienne, en effet, n'a pas sous sa haute surveillance moins de quatre-vingt-treize établissements charitables, dont quarante-cinq dans la seule ville de Venise, chiffre considérable pour une population de cent vingt- cinq mille habitants; et indépendamment de la charité publique, la hien&isance privée soulage de nombreuses infortunes , sans compter toutes les sommes que la mendicité extorque aux étrangers et aux promeneurs.
ni
(suite) *
La serTante arosterdamoi^e. — Type singulier. — Propreté hollandaise. — Nettoyage aérien.
— L*amour au clair de lune. — La Kermis! — La foire aux amoureux. — Finis coronal opus, — Les serviteurs de la mort. — Physionomie excentrique. — Les Aansprekers, -^ Pleureurs et pleureuses. — Lioderas et planideras, — Le luxe de la mort. — Les agents de police. — La Nachtwacht, — Sécurité profonde. — Le repos du 8.ige. — La paix du ménage. — Les importuns de la rue. — Indigène^ et nomades. — Les artistes du trottoir.
— Le poëte Meijer. — Le joueur d*oiigne. — Les hillets de loterie. — Les mendiants médaillés. — Peines et châtiments. — Distributions et aumônes. — La bienfaisance néerlandaise.
Si Amsterdam ne possède ni {gondoliers empressés, ni bouquetières élégantes; si son climat ne lui permet que rarement cette vie en plein air qui fait le fond de l'existence vénitienne , la capitale néerlandaise ne manque, pour cela, ni de types singuliers, ni de physionomies locales ayant un cachet de véritable originalité. Ce sont ces physionomies et ces types que nous allons maintenant passer en revue.
Au premier rang de ce monde spécial, il nous faut placer la joyeuse cohorte des bonnes et des servantes ; ce sont elles dont les allures accortes et la tenue printanière attirent tout d'abord l'attention des étrangers, et ce n'est que justice.
La servante amsterdamoise est une forte fille au teint coloré, aux bras solides, aux pieds larges et aux mains rouges^ qui, faiblement nourrie et modestement payée, trouve le moyen de travailler comme quatre et d'être toujours joyeuse , rieuse et contente.
Elle est facile à reconnaître dans les rues , dans les maisons , sur
les quais, partout, car dès qu'elle entre en place elle revêt une sorte
d'uniforme qu'elle ne dépouille jamais. Toutes les bonnes hollandaises sont en effet vêtues de la même façon et de la même couleur. Toutes portent une robe d'indienne blanche à petits dessins violets, un tablier blanc et une cornette.
Cette cornette à petits plis entoure le visafje comme un papier dentelé enveloppe un bouquet. Au milieu , s'épanouit une grosse face blanche et rose, avec des yeux moqueurs et des lèvres souriantes. Car c'est presque un miracle de voir une servante , je ne dirai point triste et renfrognée, mais seulement sérieuse.
Quelques-unes portent encore le casque d'or ou d'argent de leur province, mais c'est la grande exception. Seules les plus entichées de leurs modes nationales , les Frisonnes et les filles de Groningue résistent aux attraits de la cornette. D'autres encore essayent de se parer du bonnet français ou du petit carré de tulle que portent les bonnes anglaises. Mais celles-là sont les plus évaporées, et ces innovations sont médiocrement goûtées par les familles sérieuses et rigides.
11 ne faudrait pas conclure de là, toutefois, que leur uniforme est immuable. Non point. Elles ont leurs modes à elles, qu'elles suivent avec une ponctualité parfaite. Ainsi la crinoline, dans son beau temps, ne les a point laissées indifférentes, et au siècle dernier elles avaient adopté les paniers ; du moins c'est Casanova qui le rapporte. Il ajoute même que ces paniers étaient si larges que lorsque ces bonnes filles se perchaient sur les échelles, on les obligeait à mettre des culottes , « car sans cela , ajoute-t-il , elles auraient trop intéressé la curiosité des passants n.
C'est en effet une des grandes occupations des servantes amsterdamoises que de laver les façades , poncer les murs , brosser les vestibules , essuyer les vitres , éponger les dalles de marbre , récurer les ornements de cuivre , frotter les boiseries , battre les tapis et vernir les meubles. Tous les jours on passe de longues heures à nettoyer l'intérieur, et chaque semaine on fait la toilette extérieure de la maison. Celle-ci est inondée du haut en bas et lavée du bas en haut. Tout un arsenal de brosses , de plumeaux , d'épongés et de tétes-de-loup est employé à cette importante occupation.
Il faut voir, du reste, avec quelle habileté et quelle ardeur ces* braves filles s'acquittent de cette rude besogne. On sent qu'elles sont là dans leur élément. « Je crois, dit quelque part Le Jolie dans son langage un peu salé , que si elles lavaient tout autant le broudier d'un nègre, on n'y trouverait point la peau semblable à celle de son museau, n Mais le vieux poëte a beau se moquer un peu rudement de cette maladie de transporter tout à la fois le bagage hors de la maison,
Pour frotler, laver et torcher Les parois, les huis, le plancher, Les g^reniers, la cour, la cuisine;
rien n'y a fait; les choses se passent encore de nos jours comme de son temps. Le pli est pris, et les servantes amsterdamoises se croiraient les plus malheureuses d'entre les créatures, si on les empêchait de se livrer à ce que M. Maxime du Camp appelle r « hystérie de la propreté » . C'est surtout le samedi qu'il faut les voir. Perchées à toutes les fenêtres , pour ainsi dire suspendues dans les airs, elles lavent à tour de bras les boi dures des croisées, aspergeant les passants et échangeant, d'un bout de la rue à l'autre, leurs joyeux caquets. Il ne faudrait point croire, en effet, que la position périlleuse ou elles se trouvent leur enlève une parcelle de leur bruyante gaieté. Qu'une mouche vienne à voler de travers, et aussitôt vous entendez à tous les étages un rire sonore, qui se répercute d'une maison à l'autre, sans que les rieuses sachent au juste ce qui cause leur hilarité.
Mais c'est surtout dans la rue, quand elles sont en course de ménage ou envoyées en commissions pressées , que leur humeur joyeuse atteint son maximum. Coups d*œil malins, propos lestes, plaisanteries grivoises, tout cela marche son train, à moins que la bonne fille n'ait quelque rendez-vous donné ou quelque amoureux à rejoindre.
L'amoureux, en effet, joue un grand rôle dans l'existence de la servante hollandaise. Presque tous les soirs il vient causer au seuil de la maison. En sa présence, la folle fille abdique une partie de sa
belle humeur. Elle reste là avec lui, la maio dans la main, parlant à voix basse et lançant toutes les troisminutesquelqu'unde cesgros soupirs capables de mettre en mouvement les moulins de Zaandam. Les jours de sortie, par exemple, c'est tout autre chose. Alors on s'en donne à cœur joie. Jadis c'était avant tout et surtout la Kermis qui était par excellence l'époque du plaisir et des folies joyeuses. Le second jour de la deuxième semaine était celui que les servantes avaient ntloptp. Ce jonr-Ià il était
La lervaDie amiier^inoife.
impossible de les retenir à la maison. Elles auraient sacrifié leur part de paradis plutôt que leur amoureuse promenade. Dans leurs engagements avec leurs maili'es, elles stipulaient ce jour de liberté. Pendant toute l'année on y rêvait, on s'y préparait avec amour, on entassait les doubles sous sur les florins, et les florins sur les doubles sous. On composait sa toilette des mois à l'avance. Puis à l'heure dite on partait gaie, pimpante, et si propre et si fraîche que lady Montagne déclarait que, « sous ce rapport, les servantes d'AmsteMam étaient supérieures aux grandes dames de Londres ".
PHYSIONOMIES LOCALES. 3-ir>
On a raconté bien des sottises à propos de ces courses à la Kermis. On a dit que les bonnes Biles louaient des hommes pour se faire promener pendant cette folle journée. On ajoutait que le cornac se faisait payer d'autant plus cher qu'il était mieux mis. Le prix était plus élevé s'il portait un chapeau , plus élevé encore s'il possédait un parapluie. Ce sont là des coules à dormir debout. [I faut ne guère connaitre la Hollande pour croire qu'une fille fraîche et jolie soit en peine d'y trouver gratis un amoureux. C'est une
AMSTERDAM iipoiir au clair de lu
plante qui fleurit partout. On n'a qu'à semer quelques propos lestes, quelques coups d'œil engageants, et à Amsterdam comme ailleurs ou récolte un gaillard empressé et qui ne demande qu'à plaire.
Ce qui arrive par exemple, c'est que la servante, qui n'a en temps ordinaire que de faibles occasions de dépense, a, dans ses jours de sortie, la poche mieux garnie que son galant. Car, si ses appointements sont minces , il existe bon nombre de petits profits. Chaque visiteur qui vient dîner doit laisser son florin à la cuisine. C'est un tribut tyrannique, mais auquel nul n'oserait se soustraire
Souvent répétée, cette inévitable contribution arrondit les g[ages et enfle le porte-monnaie; tandis que l'amoureux, militaire, ouvrier ou petit commis, s'occupe généralement fort peu de thésauriser. En sorte que, comme on met l'argent en commun, c'est la bourse de la fille qui reçoit , et pour cause , les plus fortes saignées.
Dans cette unique journée, en effet, il s'agit de liquider une année de tranquillité et de retenue ; je vous laisse à penser si l'on s'en donne. Toute la journée et toute la nuit on court les boutiques et les cabarets, les bals, les spectacles et les cafés chantants. L'anguille fumée et le sur provoquent la soif, que le schiedam et le vin se chargent d'étancher. Malheureusement on ne garde point toujours la mesure , « et il n'est pas rare de voir au point du jour ces mêmes filles toutes chiffonnées et crottées et dans un état d'ivresse qui les rend incapables de rentrer chez leurs niaitres » .•
Ce n'est point moi qui dis cela, c'est un homme grave et posé, M. J. Olivier, professeur de langues et traducteur assermenté. Jugez, si un tel homme consent à parler de ces choses, ce que doivent être ces orgies. Le Jolie, lui, nous montre ces bonnes filles dans un état non moins pittoresque, mais (selon sa louable habitude) encore un peu plus corsé :
L'autre un peu plus loin
Vomira ^ros comme une cane Sur le manteau doublé de pane D'un monsieur qui n'y pense pas.
Mais baissons le rideau sur ces très - tristes spectacles ; et cela nous est d'autant plus facile que le bon temps des kermesses est passé.
Il est peu de servantes à Amsterdam qui soient mariées. Dès qu'une imprudence a rendu l'hymen nécessaire , la fille quitte son service , abandonne ses maîtres et se voue entièrement aux soins de son propre ménage. Quand elle a quelque argent, elle installe un petit commerce et lui consacre le temps que lui laissent les occupations du foyer. Les marmots, du reste, arrivent à la file. Il faut les élever, les soigner, les nourrir. Adieu rires, fous propos, courses
va{][abondes ; le travail et les privations sont les seules distractions permises. Les beaux jours sont finis, le bon temps est passé.
Une autre physionomie plus excentrique encore, qu*on rencontre en Hollande presque à chaque pas et qui partage avec les joyeuses servantes le privilège d'attirer l'attention du voyageur, c'est celle de ces gens pressés et empressés, tout vêtus de noir, qui, le chapeau à cornes sur l'oreille , en culotte courte et portant l'habit à la française, frétillants et sautillants, s'en vont de porte en porte annonçant les décès. A première vue, on les prendrait pour des abbés de cour échappés de l'ancien régime, ou pour des danseurs de corde, mais personne ne se douterait de leur lugubre mission.
Rien, en effet, dans la tenue, ni dans les traits du aanspreker, ne saurait révéler ses fonctions. Depuis longtemps habitué à ses funèbres commissions, il est devenu insensible au deuil qu'il annonce. Aussi, quand la servante le reçoit au seuil de la maison, s'il ne lui dit pas la fatale nouvelle avec le sourire aux lèvres, du moins toute sa personne respire-t-elle cette honnête satisfaction et ce contentement de soi-même que porte avec lui le sentiment d'un devoir soigneusement accompli.
Toujours méticuleusement propre et soigné, ciré et brossé, tiré à quatre épingles, avec ses cheveux pommadés et ses gants trop longs, il prend des allures de fonctionnaire public. Un grand papier à la main, un vaste parapluie sous le bras, il sonne partout en maître. Prétentieux et protecteur avec les gens de peu, réservé et digne avec les riches qui peuvent un jour ou l'autre devenir ses clients, personne plus que lui ne s'estime, et ne croit davantage à l'importance de ses fonctions , à la dignité de sa personne , et je pense qu'on le surprendrait beaucoup en affirmant, devant lui, que l'État pourrait, sans péricliter, se passer de ses services.
Son costume varie suivant la communidU à laquelle il appartient. Il est utile^ en effet, qu'on sache, rien qu'à le voir, s'il est calviniste ou luthérien, catholique, anabaptiste ou juif. M ais^ quel qu'il soit^ son accoutrement est toujours étrange et bizarre*
Dans tous les pays du monde, et dans tous les temps^ la mort a toujours été considérée comme une nécessité rigoureuse, triste et
AMSTERDAM ET VENISK.
pénible : péoible pour celui qui s'en va et qiii n'est que bien rarement disposé à entreprendre le grand voyage; triste pour ceux qui restent; car, s'ils ont aimé le défunt, ils éprouvent le chagrin de la séparation et ressentent la douleur de l'absence; et s'ils l'ont seule-
visile do \'aantprel.er
ment connu, cette phrase fatale : « Il est mort « sonne à leur oreille comme un glas funèbre, qui semble leur dire : « Un jour, mon bon ami , il t'en faudra faire autant " ; rigoureuse enfin , car personne ne peut s'y soustraire.
C'est à ces raisons si pliuisibles et aussi à l'excessif boo sens
des Hollandais qu*il faut attribuer l'origine de l'institution des aansprekers. A force de voir marcher à travers les rues ces messagers de la mort, toujours affairés , on finit par n'y plus prendre garde , et quand la servante vient répéter la funèbre nouvelle , on l'écoute si distraitement, que l'impression pénible est en partie escamotée. Ferba volant. Tandis que la lettre de faire part, qui arrive lugubre et fermée, portant avec elle le sentiment de doute et d'hésitation que l'inconnu traîne toujours à sa suite, qui demeure ouverte sur la table et que chacun lit, relit et commente à son toiu*, comporte tout un cortège de longues et pénibles sensations, de réflexions tristes, d'observations cruelles. Scripta marient.
Mais si c'est à leur bon sens pratique que les Hollandais doivent l'invention des aansprekers, c'est fort probablement aux Espagnols qu'ils sont redevables de celle des pleureurs {dragers). L'usage des pleureurs à gages a, en effet, existé de tout temps en Espagne. Son origine se perd dans la nuit des âges. Peut-être même faudrait-il remonter jusqu'à l'occupation romaine pour découvrir quels en furent les premiers instituteurs. Le certain, c'est qu'au moyen âge il y avait non-seulement des pleureurs, mais aussi des pleureuses, qu'on nommait Uoderas ou planideras. Le Cid, dans celle de ses romances où il dicte son testament, prescrit qu'on s'abstienne d'inviter des pleureuses à son enterrement. « J'ordonne, dit-il, qu'on ne loue pas de planideras pour me pleurer; celles de ma Ximèue me suffisent, sans que j'achète d'autres larmes. » Et dans les Partidas on rencontre des dispositions pénales édictées contre les excès et les désordres que les Uoderas commettaient aux cérémonies de l'église.
La tradition semble donc fort probable, et l'institution des pleureurs hollandais peut bien être un reste de l'occupation espagnole. Mais hâtons -nous d'ajouter que ces braves gens sont infiniment moins fantaisistes que leurs collègues d'Aragon onde Gastille. Pour rien au monde, ils ne consentiraient à troubler une cérémonie quelle qu'elle puisse être. Bien loin de s'arracher les cheveux et de s'égratîgner le visage comme faisaient (au dire de Cervantes) les plani^ deras du vieux temps, il faudrait bien plutôt les exciter à donner
à leur tenue une teinte de tristesse et de recueillement qui, parfois, leur fait défaut.
Souvent ils attendent leur client, c'est-à-dire le mort, avec le cigare auxlèvres et devisant joyeusement àla porte de celui qu'ils sont chargés de pleurer. Leurs fonctions, du reste, se bornent à accompagner leur défunt pendant son dernier voyage, à lui faire ce qu'on appelle vulgairement un pas de conduite , et l'on n'exige d'eux ni larmes ni contorsions. On les nomme dragers, c'est-à-dire porteurs, bien qu'ils ne portent rien que de grands manteaux noirs et de vastes chapeaux de deuil. Car dès que le cercueil a été déposé dans la grande voiture toute tendue de velours noir, ils se placent en tête, sur les flancs et à la suite du convoi. Le cortège alors se met en route, et le char s'achemine lourdement vers le kerkhof, secouant et cahotant le défunt comme s'il voulait lui faire savourer davantage son repos étemel. Le retour, lui, se fait plus gaiement; une fois la cérémonie terminée, les pleureurs prennent place sur le sombre char qui revient au grand trot.
Le nombre des dragers n'est point fixe. Il se proportionne à la qualité et surtout à la fortune du défunt. A voir le chiffre de ceux qui marchent en tête, on peut deviner le rang qu'occupait le pauvre homme qui s'en va rejoindre ses ancêtres. C'est un très - grand luxe d'en mettre six avant le corbillard, c'est le maximum, la première classe, comme on dirait chez nous. Les bons bourgeois se contentent d'en avoir deux; quant aux pauvres, ils s'en passent. Toutefois, le besoin d'être pleuré est si naturel à l'homme, que même les indigents le ressentent. N'ayant pas le moyen de payer des mercenaires pour remplir cet office, ils forment des associations dont les membres se rendent, à tour de rôle, ce dernier service. Et, quand l'un des sociétaires vient à mourir, son cercueil est toujours suivi par une longue file d'hommes en habits noirs, portant sur leur manche un brassard où figurent les insignes de la corporation.
Aansprekers et servantes sont des types de jour, si je puis m'exprimer ainsi. Celui que nous allons présenter maintenant au
lecteur est essentiellement nocturne. Il s'agît en effet de la nacht^ wacht^ ou garde de nuit.
Mais avant de dépeindre ces hordes de noctambules , peut-être serait- il bon de dire un mot des dienders, ou agents de police néerlandais. A vrai dire, leur physionomie n'a rien de bien saillant, et leur aspect n*est nullement farouche. Comme leurs confrères vénitiens, ils ont les bagarres et le bruit en horreur. Il les faut beaucoup et longtemps prier pour qu'ils se dérangent, et leur vigilance n'est point telle que les tapageurs et les pochards ne puissent de loin en loin troubler la tranquillité publique. Toutefois leur réserve et leur prudence ne leur sont point imposées par les mêmes raisons. Ils n'ont point de devanciers cruels, sanguinaires et vindicatifs à faire oublier. Mais un généreux respect de la liberté d'autrui leur fait considérer comme une atteinte aux lois les plus saintes de la nature toute immixtion dans la vie des autres.
Il ne faudrait point conclure toutefois qu'il résulte de là pour les personnes ou pour les propriétés un danger plus grand qu'en aucune autre cité. Au contraire, il n'est peut-être pas en Europe de ville aussi peuplée où la sécurité soit plus complète et le nombre des attentats moins considérable.
La confiance des habitants y est même poussée à un tel point que la plupart des magasins, des logis et des boutiques sont à peine clos la nuit. Un grand nombre n'ont même pas de fermeture spéciale. On donne un tour de clef à la porte, on éteint le gaz , et l'on s'en va dormir du sommeil du sage, c'est-à-dire sans inquiétudes, sans préoccupations et sans remords.
Gela ne tient pas, toutefois, ainsi qu'à Venise, à la « douceur du sang », comme dit le président de Brosses. Les pêcheurs, les gens du port, les matelots hollandais sont, au contraire, d'une violence extrême. Mais on a soin de les cantonner dans certains quartiers de la ville. Quant aux filous vulgaires, le bon sens pratique des juges hollandais a su en débarrasser les grandes villes. C'est en faisant peser sur les receleurs tout le poids de leur justice qu'ils ont obtenu cet excellent résultai*
. Saos receleurs, pas de voleurs; sans voleurs, la besogne de l'agent de police se trouve singulièrement simplifiée. Se promener du malÎD au soir et du soir an matin ; ne rien dire, ne rien voir et, peut-être, ne rien penser; si l'on entend du bruit, se diriger prudemment d'un
AMSTERDAM nachitvac/il. (Garde de r
autre côté pour n'être p.is tenté d'intervenir; menacer les pO** sons, recevoir la pluie, et de temps en temps fournir un |» ^^ renseignement à un gros étranger qui se trouve dans un gr.^" embarras, c'est à cela que se bornent les Fonctions de l'a^ de police amsterdamois.
Autant ces affables dienders ont une tenue propre et correcte, autant leur casque en cuir bouilli et leur longue redingote leur donnent un air respectable et décent; autant l'accoutrement de la garde de nuit (la nachtwacht) laisse à désirer de toutes les façons.
Cette garde nocturne est bien, en effet, l'une des institutions européennes qui pèchent le plus sous le triple rapport de la propreté, de l'élégance et de la distinction.
Elle se compose de braves gens qui , munis d'une énorme crécelle, la tête enfoncée dans une casquette de fraîcheur suspecte, le corps enveloppé dans un paletot graisseux, parcourent la ville pendant toute la nuit, faisant un horrible tapage, criant les heures et réveillant les habitants pour leur apprendre qu'ils peuvent dormir en paix.
Ils ne vont jamais seuls, mais toujours deux par deux. Un unique ornement les distingue du commun des mortels, c'est le sabre vénérable qui pend à leur côté, briquet inoffensif, prétentieuse relique, hors de service depuis longtemps, et qui n'est là que pour la forme.
Bien souvent je me suis demandé comment le conseil communal d'Amsterdam, si économe, si réservé des deniers publics, n'avait pas depuis longtemps supprimé ces hordes de nocturnes chanteurs. Ne pouvant trouver une raison sortable, je me suis adressé à un conseiller de mes amis, et sa réponse m'a paru assez curieuse pour trouver place ici.
« Nous conservons ces braves gens , me dit-il , parce qu'ils nous préservent des querelles de ménage. »
Et comme j'ouvrais de grands yeux...
« Suivez mon raisonnement, reprit-il. Je vais le soir à la Societeit, J'ai bien dîné, donc je bois beaucoup de bière pour faire descendre mon dîner. Mais la bière est froide ; pour la réchauffer je prends deux verres de punch, puis, après le punch, du cognac. Comme je suis sanguin et que l'alcool en excès m'est nuisible, je propose une partie de billard, histoire de hâter la circulation du sang. Tout à coup les amis arrivent. C'est Wim, Gerrit, Piet ou Kobus. Avec eux
il faut faire une nouvelle partie. Mais rexercice provoque Tappétil, et puis, voilà déjà un ou deux soupeurs qui sont à la besog[ne. Il n'est rien qui excite la faim comme de voir manger les autres. Je soupe donc avec Gerrit, Wim ou Piet, et tout à coup je m'aperçois qu'il est deux heures ! — Que va dire ma femme? — Vite je quitte la Societeit et reprends le chemin de la maison. Vous autres Français, vous rentreriez chez vous petits, piteux, craignant d'être grondés. Nous autres, grâce à la nachtwacht, nous sommes sauvés. Co mprenez- vous ?
— Pas le moins du monde.
— C'est pourtant bien simple. En rentrant, j'accoste nos bruyants noctambules. Je leur mets dans la main un kwartje ou un demiflorin suivant l'heure, et je leur recommande de passer dans dix minutes sous mes fenêtres en criant à pleins poumons : « Il est la demie avant minuit. » Cela fait, je rentre bruyamment chez moi, je tourne, je retourne, je renverse quelque chose. Ma femme se réveille.
— Quoi \ lui dis-je, vous êtes déjà endormie?
— Mais, mon ami, comme vous rentrez tard! Vraiment...
— Tard ! Qu'appelez-vous tard? Il est la demie avant minuit.
— Que dites- vous ? 11 est au moins deux heures.
— Deux heures ! Écoutez donc, puisque vous ne voulez pas me croire, la nachtwacht qui passe.
En ce moment la crécelle retentit, et mes complices se mettent à mugir la phrase convenue : « Il est la demie avant minuit, n
Subitement calmée, ma femme se rendort, et moi je me couche l'esprit en repos, ayant à peu de frais évité une affreuse querelle. Vous comprenez maintenant pourquoi, tant que je ferai partie du conseil communal, je ne consentirai jamais à la suppression de la nachtwacht. n
Je compris, et depuis ce temps je me suis bien souvent demandé si, au nom de la paix des ménages, on ne pourrait point transporter en France une coutume aussi recommandable.
Si la vigilance des dienders et de la nachtwacht assure la tranquillité et la sécurité des habitants d'Amsterdam, ces deux iustitn-
tîons n'ont pu, cependant, triompher complètement de la mendicité. Il n*est pas de grande ville, abondamment peuplée, qui puisse, du reste, se préserver de cette lèpre. Toutes sont infestées d'une armée de g[ens, sans profession bien avouée ou bien avouable, qid accablent le passant de leurs offres, le poursuivent de leurs obsessions et finissent, exploitant son impatience et son amour du repos, par vivre à ses dépens.
C'est surtout quand les villes sont fréquentées par de nombreux étrangers que cette gent parasite se développe. Le « nomade », en effet, se laisse bien plus facilement exploiter que Y u indigène ». Il ne sait pas résister à la pression de ces faux indigents, et connaît moins leurs roueries. A ce compte-là, on comprend qu'Amsterdam ait été de tout temps l'objectif d'une légion de ces importuns de la rue. Mais, de tout temps aussi, l'autorité prévoyante a pris soin de réduire leur nombre et de contenir leur audace. Et, grâce à une série d'excellentes mesures, la mendicité se trouve réglementée à Amsterdam, maintenue dans certaines limites, et obligée de se dissimuler sous le couvert de quelques menus métiers qui la déguisent tant bien que mal.
Le nombre de ces pseudo - professions n'est pas très - considérable. Elles se composent de l'inévitable, décrotteur, qui, tenant sa boite d'une main et sa brosse de l'autre, ne vous laisse pas faire un pas sur le Dam sans être sur vos talons; des marchands de billets de loterie, embusqués à l'entrée de la Kalverstraat , tous enfants d'Israël, au nez crochu, aux mains sales, aux redingotes éraillées, qui vous poursuivent, étalant sous vos yeux un abominable portefeuille graisseux , renfermant une provision de billets. Plus tenace encore est le marchand d'allumettes. C'est généralement un enfant aux pieds fort peu chaussés, dont les vêtements en lambeaux laissent voir ses membres demi -nus, grelottant bravement au froid et à la pluie. Dès qu'il vous aperçoit, il s'attache à vos pas, ne vous quitte plus, et tout en vous suivant, implore votre charité d'une façon si lamentable, que vous en êtes forcément attendri, à moins que, le regardant fixement, avec
336 AMSTIÎRDAM ET VENISE.
le souHre aux lèvres, vous ue lui fassiez perdre son sérieux de commande; alors il s'échappe en riant à son tour, et l'on est quitte de ses lamentations, jusqu'à la première rencontre.
A c6té de ces importuns vulgaires, il nous faut placer quelques autres personnages de même moralité, mais ayant des allures un peu plus artistiques. I.e plus bruyant d'entre eux est certainement le joueur d'orgue; virtuose dangereux s'il eu fut, car non-seulement il tourne sa manivelle sans f^râce, mais encore se fait le plus
AMSTERDAU TJd joueur d'orgue et sa compagoc.
souvent accompagner, dans ses promenades mélodiques, par sa moitié, et entonne avec elle des duos capables de faire frémir les oreilles du roi Midas.
Puis vient noe physionomie tout à fait originale, celle-là ; je veux parler de l'improvisateur hollandais. Coiffé d'une sorte de béret, portant une longue barbe et des cheveux gris bouclés qui lui tombent sur les épaules, il a un faux air de Guttemberg, tel qu'on le voit sur les estampes. Il se nomme Meijer. Sa haute taille, sa physionomie grave, réfléchie, lui donoeot un aspect imposant, tout à fait remarquable. Il n'habite point régulièrement Amstei^
dam et voyage à travers les provinces. Mais dès qu'il parait, la foule Tentoure et l'écoute avec avidité. Persuadé de la valeur poétique de ses œuvres, il daigne les coucher par écrit, les fait imprimer, et, après les avoir chantonnées d*une voix nasillarde et chevrotante, les débite pour quelques cents à ses admirateurs. Poésie , où vas-tu te cacher?
En dehors de ces petits métiers, on peut dire qu'à Amsterdam les mendiants n'existent pas. Tous ceux qui sont privés de moyens d'existence et incapables de gagner leur vie sont recueiUis par la charité publique, qui prend soin de leurs vieux jours. Pour les autres, ils sont pourchassés, arrêtés, condamnés et déportés dans les colonies pénitentiaires de la Drenthe , à Veenhuizen ou Ommerschans, et employés aux travaux des champs.
Jadis il n'en était pas ainsi. Jusqu'au commencement de ce siècle, les mendiants furent en efifet tolérés à Amsterdam. Ils étaient divisés en deux grandes catégories : ceux qui appartenaient à la ville et ceux qui lui étaient étrangers. Ces derniers, au moment où ils franchissaient les portes d'Amsterdam, devaient demander l' autorisation de mendier. Après enquête, celle-ci leur était parfois accordée, et alors on leur remettait une médaille de plomb représentant d'un côté un pauvre muni de béquilles, avec cette inscription : u VoER DE incomende bedelaebs » (pour les mendiants qui entrent), et portant de l'autre les armes de la ville .
Chaque jour, il leur fallait se présenter au bureau de la municipalité , et ceux qui leur donnaient asile devaient en faire la déclaration. Us étaient, en outre, l'objet d'une surveillance spéciale. A la moindre plainte , à la plus petite infraction , ils étaient privés de leur médaille et chassés. Ces précautions, au reste, n'étaient point superflues. A cette époque de guerres continuelles, les campagnes étaient infestées de déserteurs , de rôdeurs^ de pillards, qui, sous prétexte de mendier, s'introduisaient partout et commettaient les plus grands excès. Dans la plupart des villes hollandaises, les mendiants étaient l'objet des recherches les plus sévères. A Amhem , pour ne citer que cette ville , celui qui faisait l'aumône à un mendiant étranger était condamné au fouet (arrêté de 1630) i
celui qui le logeait était banoi de la ville (arrêté de 1677), et le mendiant lui-même était passible de l'écbàfaud (arrêté de 1711). Amsterdam n'eut jamais recours à de pareils moyens. Noos avons vu qu'elle poussait la charité jusqu'à ouvrir ses portes aux meadiaats étran(;ers; pour les autres, ils étaient secourus directement par les diverses communions religieuses desquelles ils relevaient. Ces communions possédaient déjà au dix -septième siècle près de trente hôpitaux, asiles, hospices, orphelinats, etc., sans compter les kofjes, sortes de retraites fondées par l'initiative privée et n'admettant qu'un nombre restreint de pensionnaires, ladépendamment de ces asiles, la municipalité faisait chaque année, de Noël à Pâques , des distributions de pain , de.beurre , de fromage et de tourbe. Aujourd'hui encore il existe un certain nombre d'éta* blissemeots dans Amsterdam où l'on donne en échange de bons, remis aux indigents par les familles riches, des portions de soupe et de tourbe. Chaque maîtresse. de maison fait au commencement de l'année une ample provision de ces bons, elle les di»* tribue à ses pauvres, et trois fois par semaine ceux-ci forment de longues files à la porte des bureaux de distribution. Rien de plus propre, de mieux tenu et de plus correctement agencé que ces établissements ; rien de plus sain que les aliments qu'on y distribue. Amsterdam a conservé, on le voit, les grandes traditions charitables qui aidèrent jadis à sa prospérité.
Les iDCETlitudM de la vie. (Tableaa de de Wilt.)
Une importante manifestation physiologique. — Impressions de seconde main. — Robes et simarres. — Or et velours. '— Habits sombres et manteaux noirs. — Erreur et préjugé. — Les couturières parisiennes. — L'unifurme habit noir. — Gondoles noires et dames simples. — La Cappa et le Fazzuolo, — Les lois somptnaires. — Les Proveditori aile pompe» — Henri III et le duc de Savoie. — Le Zandaletto , la Tabara et la Baiita. — La robe officielle. '— Amelot de la Houssaye et le président de Brosses. — Le manteau vénitien. — Une citation de Freschot. — Robes et manteaux. — Les tableaux hollandais.
— Wits et van Waveren. — Wilhem van nuytenbei);. — La cour dos stathoudera. — La guerre et le luxe. — Louise de Colligny et le prince son fils. — Le grand Taciturne. -— Maurice et Frédéric - Henri. — Le chevalier Temple et la princesse d*Orange.
— L*opinion des peintres. — La politique et le costume. — LVntrevue de l*ile des Faisans. — Les modes de Paris. — Cheveux et rubans* — Zandaletto et casques d*or.
S'il existe une manifestation particulière des aptitudes d'un peuple qui porte le véritable cachet du caractère et de ses préoccupations physiques et intellectuelles, c'est bien le costume. Il est comme le reflet de ses pensées , de ses habitudes et de son tempérament ; si bien que parfois même il suffit, à lui seul , à désigner une nationalité, un climat, une race, une période de l'histoire. On comprend dès lors quelle importance prend celte manifestation extérieure des goûts et du caractère, pour quiconque étudie avec soin la physionomie d'une population, et cherche par des rapprochements à en déterminer exactement les mœurs, les tendances et l'esprit.
• Sous ce rapport, on n'a pas manqué déjuger déjà, depuis longtemps, les deux grandes villes qui nous occupent. De toutes les chroniques, appréciations, lettres, relations qu'on a écrites làdessus, il se dégage comme une note générale qui domine tout
le reste , et qui résume , en quelques lignes , Tensemble de ces manifestations. Fermez les yeux en effet, évoquez par la pensée ces deux noms illustres , et vous allez voir se dresser devant vous deux nobles, généreuses et populeuses cités. La foule, qui se presse dans Tune et dans Fautre, possède des allures, une tenue, une mise spéciales. Vous n'en apercevez pas le détail, mais quelques grands traits s'imposent à votre esprit. C'est cette note dominante, toute faite de souvenirs, qui constitue en quelque sorte pour nous une opinion toute faite. Il reste à savoir en quoi consiste cette synthèse mnémonique et l'exactitude qu'elle comporte. Étudions donc les impressions qu'évoque en nous le nom de nos deux grandes cités, et voyons comment elles se justifient.
Au seul nom de Venise, ne vous semble-t-il pas tout d'abord voir papilloter tout un monde couvert d'or et de soie? Les nobles patriciens, vêtus de longues simarres brochées de nuances éclatantes, se promènent sur le môle et la Piazzetta. Derrière eux, des négrillons et des laquais, bariolés de couleurs voyantes, leur font escorte et portent le parasol de rigueur. A leurs côtés , de gentilles damoi* selles, toutes couvertes de perles et de pierreries, échangent avec de gracieux jouvenceaux, vêtus de velours incarnat, de tendres sourires et d'aimables regards. Partout les étoffes de prix s'étalent au soleil ; partout l'or et les diamants chatoient à la lumière. TjOS gondoles, avec des traînes de velours frangé d'or qui trempent dans l'eau salée des lagunes, avec de vigoureux barcarols aux éblouis* sautes livrées , s'approchent de la rive et prennent à leur bord les couples somptueux ; et sur les dalles de marbre on entend susurrer le frouirou des robes de brocatelle, et résonner les brillants fourreaux des rapières à poignée d'or.
Au seul nom d'Amsterdam , le tableau change. Partout une foule grave et recueillie, affairée, occupée et préoccupée. Des habits sombres et des robes noires; des perruques longues et majestueuses ornent les têtes masculines, et les femmes ont les cheveux emprisonnés dans une sorte de béguin. Rien de gai, de pimpant, de chatoyant; au contraire, tout est sévère de formes et uniforme de ton; il semble qu'un voile de deuil et de tristesse s'étende sur cette foule
Sômbrement vêtue. On se figure une atistérifé excessive bannissant des regards tont ce qui pourrait les égayer ou les distraire.
IpcIc (d'aprèx G. Neracher).
Voilà les deux notes bien saillantes, qui résultent d'impressions préconçues. Eb bien, ces deux notes sont absolument fausses. Venise n'a jamais été la ville des simarres brocbées d'or et des
robes de pourpre. Amsterdam ne fut en aucun temps celte ville sombre, austère et rigide, succursale de la Genève de Calvin, habillée de noir et portant le deuil de ses plaisirs. An lieu d*être aux antipodes du goût et de la mode, nos deux grandes villes en ont été beaucoup plus près qu'on ne le croît. C'est ce que nous allons essayer de prouver, avec des témoignages irréfutables.
Il demeure bien entendu que nous parlons des siècles passés. De nos jours, Amsterdam et Venise sont tombées dans le droit commun du costume européen ; elles puisent leurs inspirations aux mêmes sources. Les couturières parisiennes, qui habillent les gentildonne du Grand Canal, fournissent aussi les patriciennes du Heerengracht ; et comme ce sont ces belles dames qui donnent le bon ton, les couturières locales sont tenues de suivre à la piste les modes de Paris. Quant aux hommes, l'habit noir et la redingote sont partout taillés sur le même modèle; la seule différence qu'on puisse trouver entre eux git dans la façon dont on les porte. Ces réserves faites, abordons le joli portrait qu'à l'instant nous tracions de Venise, étudions-en les divers traits avec des documents sérieux sous les yeux, et voyons ce qu'il en restera.
Tout d'abord, il faut éloigner de notre tableau les gondoles peintes et dorées. Tout ce brillant attirail était prohibé depuis le seizième siècle par une ordonnance du Sénat. Seuls les ambassadeurs avaient le droit d'équiper des barques ornées et des livrées voyantes. Uniformément noires, et sans aucun signe apparent, toutes les autres gondoles offraient déjà à cette époque l'aspect sombre et monotone que nous leur voyons aujourd'hui. En second lieu, il noiis faut aussi effacer les gentildonne. En effet, elles ne sortaient guère , et, lorsqu'elles quittaient leur demeure, c'était seulement pour se rendre à la messe et nullement pour d'aller promener. u On compte à Venise (au seizième siècle) six ou sept cents patriciennes, sans compter les jeunes filles, dit M. Charles Yriarte \ et sur ce nombre cinquante ou soixante tout au plus vont aux églises,
' M. Ch. Yriarte, la Vie ctun patricien au seizième siècle.
aux cours et aux assemblées publiques. » Les autres ont des chapelles particulières daus leurs palais. Si le mari est jaloux, et cela se voit aussi bien à Venise que partout ailleurs , elles demeurent cloîtrées cEez elles pendant plusieurs années, sans que personne y trouve à redire. Celles qui sortent pour assister aux saints offices sont vêtues de noir : « Elles portent une cappa très*ample, de soie très-fine , fixée par derrière, et à l'aide de laquelle elles se couvrent le visage. Elles peuvent voir, mais on ne les voit pas \ » Chez les jeunes filles, cette cape est remplacée par un voile de soie blanche appelé yii2zao/o, avec lequel elles se couvrent le visage et la poitrine. Parfois on les rencontre avec des colliers d'or de très-mince valeur et des petits ornements de perles ; « mais beaucoup d'entre elles , se conformant jusqu'au jour de leur mariage, avec une soumission absolue, à la volonté de leurs parents, ne portent jamais un bijou*. »» Malgré l'extrême modestie d'une pareille toilette, celle-ci n'est qu'accidentelle. Un fureteur du dix-septième siècle , Saint-Didier *, nous dit qu'elles ne se visitent guère, ne se parlent point quand elles se rencontrent , et demeurent tout le temps dans leurs maisons en déshabillé. Du reste^ les maris, qui font les lois et tiennent en même temps les cordons de la bourse, ont mis bon ordre aux dépenses de luxe. Des lois somptuaires frappent tour à tour les principaux ajus* tements; il n'en est presque aucun qui trouve grâce devant les proveditori aile pompe. Les perles, les agates, l'ambre taillé, les barrettes avec médailles, les manteaux de dentelle, les boutons de diamants^ les chaînes, les serviettes ouvragées d'or et d'argent, les bijoux en or émaillé, les éventails, les capes de soie brodées, les gants travaillés d'or, tout tombe sous leur censure *. Ils ne per^ mettent l'étalage du moindre luxe que lorsqu'il s'agit de la réception d'un haut personnage, d'un roi, d'un prince, dW ambassadeur. Alors il leur parait nécessaire d^éblouir l'étranger par un faste
' Cesare Vecellio, Degli habitt anlicld e modemi di diversi parti del mondo.
* Cesare Vecellio , ibid.
* Saint-Didier, la Ville et la République de Venise,
* Voir Armand Baschet , Souvenirs dtune mission, — Les Archives de la sérénissime République de Venise,
•Mi AMSTERDAM ET VENISE.
sans limite, et d' afficher la puissance de t'État en même temps tjue la richesse de ses patriciens. Lorsque Henri III rend visite à la sérénissime République, lorsqu'on 1608 le duc de Savoie fait son entrée à Venise , le Sénat dicte des décrets qui permettent le déploiement de toute la pompe imaginable , et laissent la fantaisie féminine déborder dans le luxe de ses ajustements. •< Nonobstant tout décret contraire, dit l'arrêté de 1608, il sera permis, i chacune des dames qui sont invitées à ladite fête, de porter tons
VENISE
vËtue da la baûla.
vêtements et joyaux quelconques de nature à leur sembler plus favorables à l'orBcment de leur personne. •<
C'est seulement, en effet, dans les-grandes occasions que, même chez elles, elles déploient une certaine pompe et un certain luxe. A quelques fêtes publiques , le Sénat aussi fermait les yenx , et c'est dans ces solennités, dans ces cérémonies pompeuses : •> les mariages vénitiens, les noces patriciennes, les triomphes ", comme disait Henri Goltsius, que les graveurs du temps, les Cesare Vecellio, Giaccomo Franco , Paolo Fnrlano et Ooltsius lui-même trouvaient
à exercer leur burÎD. Nous prenons pour un fait général ce qui n'était qu'une très-grande et très-rare exception.
On voit, par ces quelques lignes, quelle était l'excessive simplicité du costume féminin aux plus éblouissantes époques de la Benaissance et à l'aurore du dix -septième siècle. Plus tard, la femme gagne un peu en liberté^ mais son ajustement ne s'enrichit guère; à la cappa succède le zendatetto, long voile de taffetas noir qui couvre la figure et les épaules , se croise autour du cou et se noue à la taille. Le soir, le zendaletto fait place à la tabara, grand manteau de soie noire qui descend jusqpi'à terre , et la baûta, vaste capuchon garni de dentelle, orné d'un masque, et sur lequel se pose coquettement un petit chapeau à cornes, dissimule les cheveux et dérobe la figure. Toujours le visage caché et toujours des couleurs sombres '. Nous voilà bien loin des merveilleuses toilettes et des coquettes personnes qui figuraient dans notre tableau. Voyons un peu maintenant quelles étaient, pendant la même période, la toilette et la tenue des patriciens.
Dès le quinzième siècle , tout ce qui est noble à Venise porte un costume officiel, et ce costume est uniformément noir. Seuls, les fonctionnaires qui occupent les hautes charges publiques peuvent en varier la couleur. Certaines dignités comportent le violet, d'autres . le rouge ; le doge porte une longue robe de drap d'or. Cette espèce de toge, analogue à celle de nos magistrats, recouvre le pourpoint ainsi que les chausses et les dissimule entièrement. Sa forme, sa longueur, et jusqu'à la largeur de ses manches, tout est réglé par décret. Le jeune et brillant patricien cherche bien un peu à transgresser les ordonnances : il s'arrange de façon à ce qu'on aperçoive le bouton de diamants qui retient le col de sa chemise et la manchette de dentelle qui entoure son poignet; mais sa robe est le signe visible de sa qualité, et pour rien au monde il ne lui est permis de. s'en dépouiller. Voyez, du reste, les portraits peints par Titien, ceux
* En 1777, les inquisiteurs d'État défendent aux femmes de paraître au théâtre en toilette à la française; elles devaient garder la mantille vénitienne, qui dissimulait leurs traits. La plupart, du reste, ne quittaient pas le masque pendant la représentation.
de Tintoret et de Paul Véronèse. Tous les pères conscrits qa*ils font défiler devant nous, n'importe leur âge, ont ce même ajustement et portent la lonjpie robe sombre. Et cet uniforme a sa raison d'être. Même dans le patriciat vénitien, les familles riches sont rares. Permettre aux sénateurs de venir au conseil ou de se montrer au broglio dans des ajustements de fantaisie, c'est fournir aux pauvres et aux opulents un moyen trop facile de se compter et d'estimer leurs forces. La grande robe crée une égalité momentanée qui prévient les calculs et éloigne les conflits. Aussi n'est-il point surprenant qu'une fois adoptée elle persiste. Jusqu'au dernier temps de la République, nous la voyons s'étaler sur le dos des sénateurs. Elle leur vaut le reproche d'avarice que leur adresse Amelot de la Houssaye, et les moqueries du bon président de Brosses.
u Les nobles, écrit ce joyeux magistrat en vacances, portent pour habillement un jupon de taffetas noir qui descend j usqu'aux genoux et sous lequel on aperçoit souvent une culotte d'indienne, une veste ou pourpoint de même , et une grande robe noire moins plissée que les nôtres. Quelques-uns de ceux qui sont en dignité la portent rouge, d'autres violette. Tous ont sur l'épaule une aune de drap de couleur assortisssante placée dans la vraie position de la serviette d'un maître d'hôtel, et sont coiffés d'une perruque
démesurée Le manteau est un habit plus commun encore que
la robe; tout homme qui, par son état, est au-dessus de l'artisan, est moins dispensé de le porter quand il sort, quelque chaleur qu'il
fasse, que nous ne le sommes de porter une culotte Les nobles
le portent quand ils n'ont pas leur robe, et alors ils sont censés
être incognito par les rues C'est aussi dans cet équipage qu'ils
vont le soir aux assemblées ; surtout on ne doit point le quitter ; il faut, ribon-ribaine, faire sa partie de quadrille d'un bout à l'autre en manteau et étouffer avec décence ^ »
* L'usage du manteau éfait si général à Venise, que dès le plus bas âge on en affublait les enfants ; et c'était un grand compliment adressé à un étranger que de lui dire qu*il portait le manteau aussi bien qu*un Vénitien. — Voir L. Gaiibert, Histoire de Venise,
Il nest guère facile de reconnaître sous cet accoutrement les brillants cavaliers qui figuraient dans notre tableau imaginaire.
Admettons, si vous voulez, que le spirituel président ait un peu forcé les couleurs. Le portrait qu'il trace toutefois ne diffère pas sensiblement de ceux qui nous viennent d'autre part. Frescbot, qui est très-féru des Vénitiens et qui prend leur défense contre Misson et Amelot de la Houssaye, est obligé de convenir que sous le rapport du costume, ses chers ami^ laissent amplement à désirer.
« Il suffit de dire, à Toccasion de Tavarice qu'il (Amelot de la Houssaye) leur reproche, s'écrie-t-îl, que ce n'est pas connaître les règles et les coutumes des républicains que de les vouloir obliger aux folles dépenses des peuples que leurs souverains veulent ruiner en autorisant le luxe. Si l'on y prend garde un peu de près, qu'est-ce que cette vanité de modes et cette profusion de richesses qui se perdent dans les fréquents changements d'habits et de parures, sinon un artifice malin du prince ou de ses conseillers, pour croître les revenus du trésor royal? » Ce sont là des arguments singulièrement étroits, mais qui accusent bien vivement ceux que le bon Freschot entend défendre. La robe et le manteau', tous deux noirs ou sombres et faits d'étoffe commune, tel fut l'ajustement des Vénitiens pendant près de cinq siècles; ajustement ordonné par les décrets, imposé par les convenances, et qui était si bien entré dans les mœurs que messer Pantalon, le masque qui, dans les comédies à canevas, était chargé de personnifier Venise , s'enveloppait dans une longue robe noire et portait une toque de même couleur.
Si le portrait de fantaisie qu'on trace couramment du Vénitien ^\x vieux temps n'est guère exact , on en peut dire autant de celui du Hollandais; mais ici, au moins, tout s'explique. Les écrivains qui nous ont laissé leur opinion sur cet intéressant pays, même les plus autorisés depuis Descartes jusqu'à Voltaire, n'ont procédé que par
> L^ordonnance de 1777 dont nous avons parlé plus haut défendait aux nobles de firéqnenter les cafés autrement vêtus qu'en robes de magistrat.
comparaison. Or il est clair qu'un ajustement qui pouvait paraître simple et modeste à un philosophe échappé des ruelles de l'hôtel de Bourgogne ou des splendeurs de Versailles était loin cependant de cette sévérité que nous prêtons à la tenue des vieux Amsterdamois. Nous avons en effet des preuves palpables de leur luxe et de leur élégance. La Ronde de nuit, le Banquet de Van der Helsti la Fête de la garde civique de Govert-Flink, et tant d'autres vieux tableaux, -sont là pour nous édifier sur le costume des bourgeois d'alors. Voyez le vaillant Wits et le noble Van Waveren, comme les appelle le poëte Jan Vos :
Bellone est rassasiée de sang^ ; Mars inaudit le tonnerre De Tairain fatig^ué; l'épée aime le fourreau.
Eux, à leur tour, bien qu'en fait de feu ils n'aient guère connu que celui de la cuisine, ils se sont réunis pour célébrer la paix de Munster et se rassasier de jambon, de pâté, de bœuf rôti et de via du Bhin. Wits est vêtu de velours et Van Waveren a mis son pourpoint gris de fer tout brodé et passementé d'or. Son col , ses man* chettes et ses genouillères sont garnis de fine dentelle. Tous les compagnons d'armes, qui se trouvent réunis autour de cette table, sont galamment accoutrés. Sont -ce là des vêtements sombres et rigides, par hasard? Et dans la Ronde, ce gentil lieutenant Wilhem Van Ruytenberg, avec* son justaucorps en buffle rehaussé de broderies d'or, sa grande écharpe de soie bleue et blanche frangée , son feutre gris à plume blanche et ses éperons dorés, a-t-il donc une sévère tenue? Or, qu'étaient ces braves gens? Des bourgeois d'Amsterdam, rien de plus; des révolutionnaires émancipés depuis cinquante ans , marchands pour la plupail et soldats à leur heure. Voyez un peu maintenant les négociants de nos jours. Figurez-vous le bonhomme Wits dans un comptoir. C'est lui, si j'ai bonne mémoire, qui prêta à Rembrandt une dizaine de mille francs et fit vendre le mobilier et les richesses artistiques dtJ pauvre grand homme sou^ prétexte qu'il ne pouvait en être payé* Ce n'était donc point un grand seigneur généreux et magnifique . 0 était un homme d'afifaires, rien de plus. Voyez cependant quelle
superbe tournure. Réunissez de nos jours les conseillers municipaux en un banquet, ou encore les officiers de la garde nationale, comparez ensuite et jugez.
Amsterdam, ville de négoce et de calcul, passait cependant pour une cité de mœurs austères , et sa bourgeoisie , toute joyeuse qu'elle était, se montrait singulièrement plus réservée que celle de la Haye, que gâtait le voisinage de la cour. Cette cour des statbou-
Provéditeur vénitien. Jeune patricien de Veniie.
(O'epri* CeMi« Vecellio.)
ders avait été, sous Maurice et Frédéric-Henri, l'une des plus brillantes de l'Europe. Lisez les Mémoires de du Maurier, les lettres de Louise de CoUigny , celles de Carleton , du comte d'Avaux , et les Mémoires du chevalier Temple, vous verrez quels intérêts se démêlaient dans ce grand village. La correspondance du cardinal de Mazarin vous apprendra quels cadeaux étaient en usage pour se concilier les bonnes grâces des princesses , et si vous voulez avoir une idée des fêtes galantes auxquelles on assistait « dans cette
bonne Haye », comme disait Louise de Golligny, il vous suffira de parcourir le récit des réjouissances auxquelles donna lieu le mariage du comte de Brederode avec la princesse de Solms. Leur simple narration emplit tout un volume ; ce ne sont que tournois, cortèges, courses de bagues et représentations de gala.
Aujourd'hui, même avec les preuves sous les yeux, il nous est bien difficile, presque impossible de nous figurer tant de splendeur; et, caprice bizarre du sort, c'était à la guerre, qui promène à sa suite la dévastation et la ruine , que la cour des stathouders devait cette joyeuse animation et cet éclat exceptionnel.
Pendant tout le commencement du dix-septième siècle , en effet, le reste de l'Europe demeure plongé dans une paix profonde; aussi tout ce que la noblesse compte à cette époque de jeunesse ardente et se destinant au métier des armes se rend-il dans les Pays-Bas. Là, deux capitaines illustres, le comte Maurice de Nassau et le marquis de Spinola, se font, aux applaudissements du monde chevaleresque d'alors, une guerre savante où la bravoure la plus intrépide et l'habileté la plus expérimentée ne trouvent rien à redire. Autour d'eux, viennent se grouper les capitaines de l'avenir. « Les Anglois, les Écossois, les Danois, les Suédois, les Allemans protestants et les François alloient faire leur apprentissage des armes sous le comte, et les Allemans catholiques, les Italiens, les Siciliens, les Comtois, les Polonois et les Espagnols, sous le marquis. » Chaque année , au moment où les troupes prenaient leurs quartiers d'hiver, la Haye voyait accourir une profusion de jeunes officiers de tous les pays. On avait butiné et rapine tout l'été, ou tout au moins on n'avait pu faire grosse dépense , et l'on venait rattraper le temps perdu et se dédommager des privations subies. « Les hyvers, écrit un contemporain ', la Haye estoit toute pleine de seigneurs et de gentilshommes françois, qui ne manquoient pas, pour honorer le Roy (de France) en la personne de son Ministre , de l'accompagner à raudience de messieurs les États généraux , quand il y alloit ; et comme on
' Du Maurier.
n*enst pu fournir assez de carrosses pour les deux ou trois cens gentilshommes et officiers qui s'y trouvoient quelquefois, l'ambassadeur alloit à pied à la teste de cette belle troupe , et son carrosse suivoit tout vuide. »
Les Allemands, les Suédois, les Danois, qui n'avaient point d'ambassadeur à honorer, se groupaient autour du comte Maurice et lui formaient une cour qui luttait de somptuosité avec celle de • l'envoyé du roi de France. Ce n'étaient que cavalcades, banquets, fêtes de toute sorte. Car l'ambassadeur et le prince rivalisaient d'amabilité pour cette noble compagnie, et s'efforçaient de la « régaler » de leur mieux.
Toute cette jeunesse s'amusait follement et passait sa vie en fêtes continuelles: Ces joyeux tapageurs en effet ne dépouillaient point en quittant l'armée leurs allures militaires ; c'était une soldatesque en vacances, rien de plus. Aussi les mères craignaient-elles ce séjour de la Haye pour leurs jeunes fils. On annonce à Louise de Colligny que son fils sera envoyé à la cour de France pour complimenter Henri IV sur son mariage : u J*en suis extrêmement aise, écrit-elle, et principalement afin qu'il ne demeure point cet hiver en cette oisiveté de la Haye , où ils se débauchent extrêmement * . »
La contagion, en effet, était d'autant plus à craindre, que l'exemple partait d'en haut. Il n'est guère de prince de cette époque qui n'ait laissé après lui quelques traces vivantes de son inconduite, à commencer par le grand Taciturne.
Ce grand prince avait lui-même une vie singulièrement moins simple qu'on ne se le figure communément. Certes il était affable, serviable et facilement accessible. Les récits de du Maurier ne nous laissent aucun doute là-dessus : « Il vivoit avec tant de douceur et de civilité avec le commun peuple, qu'il ne mettoit jamais de chappeau par les riies, où tout le monde, de tout âge et de tout sexe, accouroit pour le voir. Ses plus familiers ont dit à mon père qu'allant par les villes, s'il entendoit du bruit en une maison, et qu'il vit qu'un mari et une femme se disputassent, il y entroit,
' Lettres de Louise de Colligny (fin d'octobre 1600).
écoutoit patiemment le différend, et les exbortoit à la concorde avec une douceur incroyable. L'accord fait, le maître du logis lui
AMSTERDAM Guillaume le Tacilarni
demandolt s'il ne vouloit gouster de leur bière, et le prince disoit qu'ouy. » N'est-ce point là une charmante paraphrase du superbe portrait que Miereveld nous a laissé de cet bomme illustre?
Mais toute cette bonhomie était affaire de politique, et du Maurier nous apprend autre part « qu'il n'y avoit point de
maison de particulier où l'on vécust avec tant d'éclat, mesme
au temps de Charles-Quint, que chez ce prince ». Ces traditions
de magaificence se maintinrent dans la maison d'Orange. Mau-
rice, lui aussi, sut tout comme son père s'accommoder par poli-
tique. d'une simplicité apparente. Toutefois, ses habits les plus ordinaires, et « non pas ceux qui estoient destinez aux festes et pour les assemblées » , étaient d'une excessive recherche. « Les pou rpoi nets estoient de soie à filets d'or... ses manteaux et
casaques estoient doublés de velours. » Il portait en outre à son
chapeau un cordon de diamants. Les princes Frédéric-Henri et Guillaume II, qui n'avaient plus à se gêner, étalèrent une véritable magnificence ; et un diplomate anglais , le chevalier Temple , nous . apprend au milieu de quel luxe vivait de son temps la princesse douairière d'Orange'.
« Jamais personne, nous dit-il, n'a mieux fait voir l'avantage du bon ordre et de Téconomie que cette princesse. Depuis là mort de son mari, elle ne jouissait que d'un petit revenu qui ne dépassait
pas douze mille livres sterling, et cependant elle vécut toujours avec autant de magnificence et de propreté qu'on en voit en des plus grandes cours. Entre les meubles magnifiques qu'elle avait, elle se faisait toujours servir en vaisselle d'or, et je remarquai entre autres de grandes aiguières, des flacons et une grande citerne; en un mot, la clef de son cabinet et tout ce qu'elle touchait était de ce métal *. »»
On a beau être un peuple fier, indépendant et libre , de pareils exemples sont loin d'éti*e sans dangers. L'entourage des princes les imite forcément et copie autant que possible leurs moeurs et leurs habitudes. La noblesse et la bourgeoisie viennent ensuite qui copient à leur tour l'entourage princier, et la contagion gagne ainsi.
* Henriette-Marie, fille de Charles I*', princesse douairière d'Orange et mère de Guillaume III.
* Temple, Mémoires de ce qui /est passé dans la chresttenté depuis le corn»' mencemenî de la guerre de 1672 jusqu^à la peux conclue en J679.
de proche en proche, jusqu'à la paysanne, qui, ne pouvant ceindre un diadème , s'enveloppe la tête dans un casque d'or. C'est en vain que les philosophes et les moralistes enflent la voix : rien n'y fait. Grotius a beau reprocher à ses compatriotes de laisser dégénérer la mâle simplicité de leurs pères en un luxe profitable à TÉtat, mais pernicieux pour les mœurs, et d'adopter les coutumes de leurs anciens dominateurs ' ; il ne convertira personne. Nobles patriciennes, jolies bourgeoises et appétissantes campagnardes, tout le monde se bouche les oreilles; et ces aimables pécheresses continuent à emplir leurs armoires d'argenterie et à couvrir leurs personnes de bijoux.
S'il nous restait quelques doutes à ce sujet, toutes les richesses qui nous sont demeurées de ces époques disparues nous montreraient assez le luxe qui régnait alors : meubles ^ peintures, orfèvrerie, étoffes de soie, porcelaines de prix, tapisseries et tentures, tout le mobilier et l'ajustement de ce temps-là excite encore notre admiration. Et pour voir quel emploi l'on savait faire de ces belles choses, n'avons-nous pas les tableaux, que nous pouvons sûrement consulter? Toutes ces peintures prises sur le fait respirent la joie, le plaisir, la gaieté ou les préoccupations galantes.
C'est une comédie à cent actes divers.
Si ce sont les réunions joyeuses, les repas champêtres ou les concerts que vous voulez connaître , Esaïas Van de Velde , Dirck liais et les peintres de société vous montreront leurs groupes charmants assis sous de frais ombrages et devisant gaiement. Si c'est la vie intime au contraire que vous désirez pénétrer, voici Metzu, Terburg et les deux Mieris qui vous ouvrent les intérieurs discrets, où sourient les belles patriciennes en robes de satin ou de damas , doucement courtisées par de galants cavaliers vêtus de soie et de velours. Et pendant ce temps, Steen, A. Van Ostade, J. Miense Molenaer nous conduisent à la cuisine ou nous mènent au cabaret, et partout
' Batavorum prisca fortisque simpUcitas et caslœ mundiiiœ in luxum verlebant, asrario quidem vectigaiem, ni moribus perniçiosum,
Grotius, lib. V, Annales,
les pots se vident et les gosiers font tapage. Vraiment nous avons beau chercher, nous ne voyons guère ces Hollandais sévères et sombres, froids et réservés, et tels qu'on les imagine couramment. Ce qui a pu donner le change , c'est un certain nombre de portraits à la mine grave et solennelle, qui, à partir du dix-huitième siècle, nous montrent les régents, les magistrats des villes et les membres des États généraux, tout vêtus de noir, et dans lesquels s*étale à plaisir « la pesanteur, ou, pour parler plus obligeamment, comme dit Saint-Évremond, la gravité de MM. les bourgmestres ». Mais ce costume sombre et cette figure austère étaient ceux de l'emploi. Cette tenue simple et modeste était conseillée par la prudence. On craignait avant tout d'inspirer de la jalousie, et Ton tenait à paraître imposant. Ne dit-on pas encore de nos jours et par manière de proverbe : « une mine de régent »? C'était là, en quelque sorte, une des prérogatives attachées à la charge. Elle concorde avec ce que les écrivains nous ont appris des mœurs de ce temps-là. Descartes ^ Amelot et Saint-Évremond ne nous parlent point, en effet, de l'accoutrement et de l'ajustement de la nation; ils nous entretiennent de la simplicité des chefs de la République : a Nous rencontrâmes le pensionnaire à pied, sans laquais, au milieu de la populace », écrit Voltaire à madame la présidente de Bernières; et dans une lettre à M. d'Argenson : « J'aime à voir, ajoutert-il, les maîtres de l'État simples citoyens. » Le chevalier Temple, ambassadeur d'Angleterre, s'exprime presque dans les mêmes termes sur le compte de l'amiral de Ruyter et de Jan de Witt ^ Il n'a jamais vu, nous dit -il, le premier mieux vêtu que le dernier capitaine de vaisseau. Quant au grand pensionnah*e, « tout le train et toute la dépense Âe sa maison n'avaient rien de différent de celle des autres députés. Son habit était grave, simple et populaire; sa table n'était servie que pour
sa famille et pour un ami; on le voyait ordinairement par la
ville à pied, suivi d'un seul valet, et quelquefois seul comme le plus simple bourgeois de la Haye. »
> Remar(fues sur fÉtat des Provinces^Unies^
Cette tenue , d'une modestie extrême , devait en efiFet frapper les étrangers dans une ville où les ambassadeurs menaient un train si considérable et où le ministre de France se rendait au conseil escorté de trois cents gentilshommes. Mais, nous le répétons, il fallait se garder d'éveiller les susceptibilités. Les bourgeoisies sont partout et toujours inquiètes et jalouses. De Buyter et de Witt l'apprirent à leurs dépens.
Quelle que fût cependant sa modestie excessive , le costume de ces grands hommes ne nous parait point aujourd'hui aussi simple qu'on veut bien le dire. Si le dernier capitaine de vaisseau et le moindre magistrat étaient aussi richement vêtus que de Ru y ter dans le portrait peint par Ferdinand Bol, et de Witt dans celui de Gaspar Netscher, il faut avouer que les magistrats et les marins de nos jours feraient une assez triste mine à côté de leurs devanciers.
Les appréciations de l'ambassadeur anglais reposent donc seulement sur une comparaison. Les costumes des grands citoyens hollandais étaient simples relativement à ceux des princes étrangers. C'était une simplicité et une modestie relatives. Ces appréciations mal comprises et mal interprétées se rencontrent du reste fréquemment, et dans l'histoire des peuples on trouve de pareilles eiTcurs presque à chaque page. Tout le monde se rappelle qu'à l'entrevue des deux rois dans l'ile des Faisans, les jeunes princes français, tout couverts d'aiguillettes et de rubans, se moquèrent de la simplicité des costumes espagnols, qui, pour la plupart , étaient à peine brodés. En faudrait* il conclure que ces costimies étaient d'une simplicité très-austère? Non pas. De nos jours, au contraire, ce& habits espagnols, entièrement en velours sombre avec leurs boutons en brillants et leurs lourds colliers enrichis de pierreries, nous paraîtraient singulièrement somptueux, tant il est vrai que tout ici-bas est affaire de relation.
Nous pourrions encore étudier un grand nombre d'autres documents, fouiller les Mémoires, analyser les correspondances, regarder maints portraits, appeler à notre aide quantité d'autres tableaux, mais nous croyons avoir atteint notre but. Il nous
parait démontré, en effet, que si Texisteace vénitienne, au temps de la république, ne comportait pas ce déploiement de somptuosité extérieure auquel se complaît notre imagination, la vie hollandaise de son côté n'était ni aussi sombre ni aussi rigide que nous aimons à le dire. De même que nous avons découvert plus d'une analogie entre le type vénitien et le type hollandais , qu'on croit si différents, de même nous estimons qu'entre la robe patricienne qu'on portait à Venise , et la longue redingote amsterdamoise, la distance n'est point aussi grande qu'on veut bien le répéter. Dans son costume, on l'a dit avec raison, se reflète le caractère d'un peuple; mais pour estimer la part exacte qui revient à l'esprit, il faut tenir compte de celle que réclame le climat. Or la différence, sous ce rapport, est assez grande entre Amsterdam et Venise pour expliquer des divergences de formes et de couleurs bien autrement grandes que celles que nous avons notées.
De nos jours du reste ces divergences ont disparu. Comme nous l'avons constaté en commençant, Amsterdam et Venise sont rentrées dans le droit commun du costume européen. A Amsterdam, les modes sont les mêmes qu'à Paris. Dans les hautes classes , elles ont cette allure de grand ton et de suprême élégance que les couturières françaises impriment à leurs créations. Dans la petite bourgeoisie, elles prennent une touiiiure moins correcte et moins gracieuse , un peu provinciale, si le mot est permis, mais pas plus cependant que dans telle grande ville française située à cinquante ou cent lieues de Paris. Le goût moins formé, moins discipliné, y conserve toutefois une originalité qui se traduit parfois par des notes choquantes. Mais ce sont là des fautes légères qu'un aimable regard ou un joli sourire font bien vite oublier.
Dans les classes inférieures ces défauts se répètent plus souvent et se montrent avec plus d'insistance. Us proviennent beaucoup du besoin de s'orner qu'ont toutes les fillettes, et qui souvent dépasse leurs modestes ressources. A Venise, du reste, aussi bien qu'à Amsterdam, on aime les couleurs vives. On est coloriste par nature, et les nuances heurtées ne choquent peut-être point autant qu'en
beaucoup d'autres pays. Quant aux cheveux, ils sont tout aussi abondants dans les basses classes que dans les classes élevées. Amsterdamoises ou Véaitienaes, les grisettes eu font montre, tout autant que les grandes dames, avec cette seule différence toutefois qu'à Amstei^ dam on les laisse se disperser en boucles nombreuses et flotter aux caprices des vents , tandis qu'à Venise ils sont ramenés en grosses nattes sur le sommet de la tête, et forment une espèce de haut diadème assez analogue à uu turban. On place là-dessus un cbâlc, qui , ramené sous le menton , prend des airs de mantille et rappelle de loin le zendaletto. C'est du reste le seul détail de l'ancienne toilette qui se soit conservé dans le costume de nos jom-s.
AMSTERDAM van Raytcnberg, d'après la Ronde dt n
LE MAllIAGE ET LA VIE DE FAMILLE
Un bien joli mot. — Émancipation et liens nooTeaux. — La liberté des demoiselles. — La retenue des bommes hit la vertu des femmes. — L'babitude est une seconde nature. — L'émancipation des fiançaillel. — Mésaventure badoise. — Mariage sans dot. •— Autorité sans bornes et ascendant incontesté du mari. — Les fêtes du mariage. ^ Le dincr et les toasts. — Les cadeaQx des parents et les présenu des amis. ^ Un mot d'Érasme. — La maîtresse de maison. — Le paradis du ménage. — La famille s*accroit. — Les réceptions du soir. — L'érudition des femmes. — La conversation et la science. — Danger de se spécialiser. -» Absence de salons. — Familles robustes et nooibreuses* — Les Noces d'argent et les Noces d'or. — Caractère des Vénitiennes. — Absence do liberté. — Cérémonies préliminaires. — Présentation de la Bague et des Perles. — Les radeaux. — Meubles et sonnets, bijoux et romances. — Les documents historiques. — Inexpérience de la yie. — Le vrai luxe. — L'babiiation du jeune ménage. — Les cafés vénitiens. <— La vie d'estaminet. — La jambe de Florian. — Réputation imméritée. -» Le Home vénitien. — Aventure d'un Contarini — Mauvais propos et calomnies. — Le monde et les réceptions. ^ Les courtisanes vénitiennes. — Caméristes et patins. •— L'amour conjugal.
Le mariage ! c'est un bien joli mot qui^ dans tous les pays du monde, fait battre bien des cœurs et rougir bien des gracieux visages. Le mariage! c'est une vie nouvelle avec tous les charmes de l'inconnu, une sorte de paradis qu'on se promet dès son enfance, une oasis vers laquelle on aspire, un petit empire dont on est la maîtresse et qu'on espère gouverner à sa guise ; c'est un mari qui vous aime et de gais poupons tendant vers vous leurs petits bras ; c'est le titre de madame; c'est l'autorité dans la maison; c'est surtout l'enivrement de ce mot qu'on a rencontré partout, dans les livres, dans les arts, au théâtre : l'amour! et qu'on ne doit connaître que dans le mariage.
A Afnsterdam, toutefois, ce divin sacrement a uti attrait de moins qu'à Venise : je veux parler de l'émancipation. Le mariage
n'apporte à la jeune fille hollandaise aucune liberté qa*elle n*ait déjà, et j*ajouterai même que la jeune femme est beaucoup plus tenue par les liens qu'elle s'est donnés, beaucoup plus assujettie par les soins de son intérieur, les exigences de sa situation nouvelle et les conventions mondaines, que la jeune fille ne l'est par ses parents.
Dès que celle-ci , en effet , est en âge de se garer des voitures, elle prend sa volée. Toute fillette encore, elle sort déjà seule ou avec des camarades de son âge, va, vient, court la ville sans qu'on s'occupe beaucoup d'elle et sans qu'un chaperon la suive ou la surveille constamment. A mesure qu'elle avance dans la vie , ses prérogatives augmentent et la liberté dont elle jouit s'accroit à mesure. A vingt ans, elle voyage seule, s^absente pendant des jours et des semaines du logis paternel^ s'installe chez ses amies et passe avec elles une partie de la belle saison. Souvent, au moment de partir, elle a trois ou quatre petits déplacements en tète; elle les dit à ses parents comme on raconte ses projets à des amis, comme une chose toute naturelle et qui ne comporte aucune difficulté; elle part, et si, pendant son absence, elle apporte à sa correspondance quelque irrégulière nonchalance, il arrive que son père ou sa mère peuvent ignorer où elle est.
J'ai vu des parents du meilleur monde, bons, affectueux, aimant leurs enfants de tout leur cœur, ne point savoir au juste où se trouvait une de leurs filles. « Elle est à Deventer chez telle parente, ou à Arnhem dans telle famille » : c'est la réponse qu'on faisait à mes questions.
Ces moeurs , si différentes des nôtres , ne manquent pas dje nous surprendre, quand nous les observons pour la première fois. Peu s'en faut que nous ne jetions les hauts cris ; et cependant cette coutume existe depuis des siècles sans avoir jamais présenté de sérieux inconvénients. De même que les enfants apprennent à se garer des accidents, de même les jeunes filles apprennent à se garer des mauvaises rencontres. Cette liberté excessive laissée à la fille hollandaise n'a jamais porté atteinte à sa bonne réputation : a Leurs femmes sont extrêmement sages, et cepen-
dant on les laisse très -libres », disait Guicciardini il y a trois cents ans , et le jugement du célèbre voyageur pourrait être porté (encore aujourd'hui sans qu'on ait à y changer seulement une lettre.
Disons vite que tout le mérite de cette a extrême sagesse » ne doit point revenir exclusivement à la jeune fille ; le sexe fort a bien le droit d'en revendiquer sa part, car on pourrait dire, non sans raison, que c'est la retenue des hommes qui fait en grande partie la vertu des femmes. Il y aurait en effet une témérité véritable à penser que l'enfant de treize ans qui court les rues seulette est assez au fait de la vie pour braver les séducteurs et la séduction; il faudrait lui accorder une expérience, une éducation qui, en augmentant son mérite, atténueraient singulièrement sa candeur et nous enlèveraient bien des illusions.
Ajoutons, du reste, qu'il n'y a pas de plus grand correctif des instincts et des tendances humaines que l'habitude. Dans les pays chauds, lorsque l'on voit passer une jeune fille seule, oisive et regardant les boutiques, l'imagination se met en route; elle invente un petit roman dont elle brûle de tourner les premiers feuillets. Pourquoi cela? C'est que la rencontre d'une jeune fille seule est un fait insolite, et que sa solitude même répand autour d'elle comme un parfum d'aventure souhaitée. Mais si au lieu d'une jeune personne vous en rencontrez des centaines, errant seules dans les rues ; si vous savez que toutes , ou la plupart , sont honnêtes , qu'elles appartiennent à toutes les classes de la société , et que vous risquez , en manquant à l'une d'elles , de vous faire montrer au doigt par une partie de la ville, alors vous prendrez à votre tour l'habitude de cette retenue, de cette prudence d'allures, de cette sagesse de maintien qui sont de commande à Amsterdam. Puis le cœur, l'esprit et les sens se mettant à l'unisson, vous cesserez bien vite d'observer ces fillettes isolées et de bâtir à leur vue un de ces romans impromptus, qui, n'ayant point de dénoûment possible, ni d'issue souhaitable, cessent d'avoir aucune raison d'être.
Si la liberté dont jouit la jeune fille hollandaise est dès son jeune
âge à peu près complète, on peut dire que quand elle est- fiancée son émancipation est absolue. Et d'abord c'est elle qui choisit son futur mari. Nous avons vu autre part qu'il existe un dicton hollandais assez bizarre qui a trait à cette coutume '. Ce n'est qu'après avoir obtenu l'assentiment de sa future qu'un jeune homme s'adresse à la famille de celle-ci. Une fois qu'il a le consentement des parents, il est reçu dans la famille comme un fils, et la jeune fille lui est remise, comme un précieux dépôt sur lequel il veillera lui-même, jusqu'au jour où il en fera sa compagne devant Dieu et devant les hommes.
Il serait marié qu'il n'aurait point de facilités plus grandes pour la voir et pour l'entretenir. Il sort seul avec elle , la mène au théâtre, au concert, au bal, la reconduit le soir au logis paternel, sans que personne y trouve à redire. Il voyage parfois avec elle, va rendre visite à des parents éloignés, des amis de province, sans que cela tire à conséquence.
Parfois cependant il peut se produire des quiproquos curieux , à l'étranger surtout, où l'on n'est point au faitde ces usages. Je n'en veux du reste pom' preuve que l'anecdote suivante advenue à une jolie personne de Zaandam, qui me la racontait, il y a quelques années, en riant de bon cœur à ce bizarre souvenir.
Elle étail fiancée à cette époque , et avait une excessive envie de voir Baden-Baden', dont en ce temps-là "on parlait beaucoup plus que de nos jours. On fit partie d'y aller à quatre, deux futurs ménages; on prévint les parents et l'on se mit en route. On arriva à Bade le soir, mourant de faim, exténué de fatigue; on descendit à l'hôtel ; on commanda deux chambres à deux lits , l'une pour les jeunes gens, l'autre pour leurs fiancées, et un bon souper. I^e repas achevé, on voulut aller se reposer; mais au lieu de deux lits dans chaque chambre, il n'y en avait qu'un seul; et comme on faisait des observations aux garçons, ceux-ci répondirent d'une façon narquoise qu'à Bade les jeunes ménages n'avaient point l'habi-
' M I] y a deux choses qu'une fille choisit elle-même : ses pommes de terre et son fiancé. » {Voyaye pittoresque aux villes du Zuiderzée. Paris, chez flon, 1874.)
tudé de faire lit à part. Le maître d'hôtel ne possédait point d'autres lits non plus que d'autres chambres, et il était trop tard pour aller ailleurs. Les deux jeunes gens durent coucher ensemble» et les jeunes filles se réfugièrent dans l'autre chambre, au grand scandale des gens de l'hôtel, qui répétaient qu'à Bade on n'avait jamais vu chose pareille. La nuit porte conseil. Le lendemain, nos quatre étourdis trouvèrent que la leçon était suffisante. De grand matin, on reprit, le chemin de fer. On repartit sans avoir rien vu, jurant, 'mais un
peii tard qu'on ne ferait plus d'excursions semblables en dehors
de la Hollande.
On comprend facilement qu'avec une semblable liberté, sans préoccupations de maison, sans ennuis de famille, sans charges en un mot, le temps des fiançailles soit regardé comme le plus beau de la vie. Aussi n*a-t-on aucune hâte de le voir se terminer. Le mariage, en effet, est la plupart du temps subordonné à la position du fiancé. Les parents consentent volontiers à ce que leur fille accepte la. promesse d'un futur de son choix; mais ils n'autorisent le mariage que lorsque sa situation leur donne les garanties qu'ils sont en droit d'exiger. Presque toutes les jeunes filles, en effet, se marient sans dot. Le jeune homme ne vient point dire au beau-père futur : « J'aime votre fille; que me donnezvous avec elle? » C'est au contraire le beau-père qui dit : « Vous aimez ma fille? fort bien. Vous voulez l'épouser? soit. Mais je veux être sûr que vous êtes en état de pourvoir à ses besoins, et qu'auprès de vous elle ne manquera pas du nécessaire. »
On comprend combien une union conclue de la sorte offre de garanties de bonheur. En outre, cette façon de prendre femme sans combinaisons de gros sous , sans que la question d'argent intervienne, pour peser sur les sentiments affectueux (comme cela se pratique en tant d'autres pays), donne à l'époux un ascendant irrésistible et une autorité incontestée. Toutefois cette coutume, si honnête et si morale qu elle puisse être, a souvent pour résultat de retarder le mariage. La durée des fiançailles est généralement d'un an ou deux; mais parfois, faute de pouvoir s'établir convenablement, ce temps d'épreuve s'allonge de trois, quatre et cinq années.
n n'est même pas rare de voir des fiancés attendre sept on huit ans qu'il lenr soit permis d'entrer en ménage.
Tfloe i
L» prapontion de taanage. (Caricature de Troo*l.)
Enfin le jour heureux approche. Quelques semaines auparavant on prévient ses amis, et de tous côtés les fêtes commencent. Les dîners succèdent aux diners ; les parents reçoivent tour à tour
le jeune couple; on le fête , on le choie. Partout ce sont d*aimables témoignages de sympathie et d'affection; on met, comme on dit, les petits plats dans les grands; les vieux vins sont montés; le Champagne pétille dans les coupes. Au dessert on porte des toasts. Ce ne sont point de vulgaires santés comme chez nous, mais de véritables petits discours. Le moment venu, Forateur (tout le monde se croit bien un peu le don de la parole), l'orateur qu'on voyait depuis un instant recueilli et songeur, ruminer et élaborer péniblement les pointes dont il entend émailler son toast, l'orateur prend son couteau et frappe par deux fois son verre. Le silence se fait, et chacun, pour être grave, regarde attentivement le fond de son assiette. Alors la tête renversée, les yeux fixés au plafond, l'air moitié souriant, moitié rêveur, le sourcil légèrement froncé, comme tout homme qui sait l'importance de ce qu'il va dire, le toasteur commence son speech.
u Je voudrais qu'il me fût permis de saisir l'occasion présente , occasion à la fois joyeuse et solennelle , et bien capable de réjouir l'honorable assistance, pour témoigner les sentiments d'affection qui me lient au jeune couple que nous avons à cette table, et que je n'ai pas besoin de désigner autrement, et pour proclamer hautement les souhaits que je forme pour son bonheur futur » Et le
toast continue pendant dix bonnes minutes, entrecoupé de pauses. A la rigueur on pourrait résumer le tout en six paroles : « A la prospérité du futur ménage. » Mais cela est trop simple, et Ton croirait bien un peu manquer de dignité en disant les choses aussi brièvement.
Mais la dernière semaine arrive; c'est la plus fertile en fêtes, en plaisirs, en surprises de toutes sortes. Le papa, qui n'a pas doté sa fille, consent toutefois à lui donner un joli mobilier;. la maman prépare un superbe trousseau. TjCs parents et les amis, qui ne veulent point demeurer en arrière, suivent cet excellent exemple, et de tous côtés ce sont mille charmants cadeaux qu'on apporte. Les gentilles camarades ont brodé des chaises et des coussins; les oncles et les tantes fournissent l'argenterie , la vaisselle et le reste ; les amis donnent, celui-ci un meuble , celui-là un tableau , le troisième une pendule. Quelques jours avant la cérémonie, on fait une
3G(i AMSTERDAM ET VENISE.
exposition générale • de tous ces gracieux cadeaux; et l'on invite ses connaissances à les venir contempler. Touchant spectacle qiie celui de T amitié aidant deux jeunes époux à entrer en ixiénage! Le soir, cette amicale exhibition est suivie d'un grand dîner. Du reste, on ne manque guère pendant tous ces jours de déployer cet ingenium ad voluptatem prœcipue conviviorum dedi^ tum, dont le prudent Érasme gratifiait déjà ses chers compatriotes. Enfin la cérémonie est accomplie, la jeune fille est devenue femme; le mariage en a fait une maîtresse de maison. Sa nouvelle dignité ne la prend point au dépourvu; depuis longtemps elle s'y était préparée par des études de toutes sortes. Elle avait avec sa mère dirigé le ménage, veillé au linge, surveillé les gens, contrôlé la dépense et rogné les ongles aux fournisseurs. A tour de rôle, partageant avec ses sœurs le pouvoir suprême, elle a porté le fameux panier aux clefs et réglé l'ordinaire. Personne ne sait mieux qu'elle ordonner le service, repriser et coudre, vérifier le linge quand il revient du blanchissage, le plier, le calandrer, et le reste. Toute petite, elle a appris en se jouant à faire la cuisine, et le petit poêle en fonte qui lui servait à préparer ses essais culinaires aidera plus tard à l'instruction ménagère de ses chers enfants. Enfin elle a reçu comme un don du ciel ces merveilleuses qualités de sa race : Tordre et l'économie.
On comprend dès lors quelle excellente maîtresse de maison elle est capable de faire. Son intérieur deviendra, grâce à elle, un vrai paradis; elle y mettra tout son amour-propre, et même s'y absorbera un peu trop. En effet, elle pourrait encore briller dans le monde où elle n'a fait que passer, et généralement elle s'y refuse. Au bout d'un an, les enfants commencent à apparaître, et dès lors ils prennent tout son temps. Us se succèdent avec une rapidité automatique; d'année en année .la famille s'accroît. Les familles sont fort nombreuses; cinq ou six enfants, voilà le lot commun, et il n'est pas rare d'en renconti*er dix ou douze. Tout ce petit monde s'élève et grandit; le père pourvoit à tout; et par son ordre, son économie et ses soins, la jeune mère fait régner partout l'abondance.
Plus tard, elle regrettera peut-être d'avoir, au lendemain de son mariage, dépouillé toutes ces qualités mondaines qui auraient
pu la faire briller. Avec le temps, la fortune est venue. Ses filles, au lieu d'être un objet de sollicitude, l'aident dans son ménage et la débarrassent de mille soins. Pour égayer la maison, on reçoit de temps en temps; mais ces soirées n'ont point tout le charme et surtout l'entrain qu'elles pourraient avoir et qu'on rencontre en d'autres pays. Déshabituée du monde , la femme hollandaise se montre timide ; elle n'aborde qu'avec une hésitation visible les sujets qui sortent de son domaine. Habitué à son cercle, où depuis dès années il passe le meilleur de ses soirées, l'homme, de son côté, se cantonne dans la politique ou dans ces discussions peu -accessibles aux femmes , et qui sont pour elles sans attraits ; aussi la conversation ne tarde pas à languir et cesse bientôt d'être générale. Lés dames font rapidement bande à part, causent de leurs travaux et de ces mille riens qui ont pour elles tant d'importance. Les hommes, le cigare aux lèvres, humectant leur éloquence avec lin verre de châleau-laroze ou de raûenthaler , reprennent leurs causeries d'affaires ou leurs propos de societeit; à moins que les tables de jeu ne viennent faire succéder un silence relatif aux improvisations des causeurs.
Les esprits ordinaires s'accommodent volontiers de cette séparation; OB s'y habitue de bonne heure, et le sexe fort la trouve d'autant plus agréable qu'elle lui évite tout ce déploiement d'amabilités, de petits soins, de délicates attentions pour lequel il ne se sent que fort médiocrement porté. Les esprits d'élite et littéraires en gémissent; mais comme ils sont la minorité, on les laisse gémir tout à leur aise. Cependant ils font plus : ils accusent les femmes de leur abandon, et ils ont tort; eux seuls sont les coupables. Le reproche, au reste, n'est pas neuf. En 1647, Guillaume II ne se gênait point pour l'adresser aux dames d'Amsterdam ^ Mais,
' Ge prince, pour se venger de Téchec qu'il avait éprouvé sous les murs d'Amsterdam, disait volontiers que les dames de cette ville u étaient plus propres à faire des prisonniers de guerre que des prisonniers d'amour ». (Voir les Mémoirei de HoUandCi publiés en 1678 par Michailet et attribués à madame de la Fayette.)
pas plus à cette époque que de nos jours, il n'était justifié* La femme hollandaise n'est pas, comme certains Âmsterdamois le prétendent, moins capable de tenir un salon, moins apte à diriger la conversation que celle d'aucun autre pays; loin de là, elle possède au contraire une instruction sérieuse, et même une sorte d'érudition qu'on rencontre rarement en d'autres contrées. Parlant avec facilité trois ou quatre langues, elle a pu dès sa jeunesse écrémer pour ainsi dire sa littérature nationale et les principales littératures européennes. Elle sait beaucoup, sait bien et désire encore savoir. Avec un fond semblable, il semble que les sujets ne doivent guère manquer; et cependant ils font défaut : c^est qu'on ne sait ou ne veut point les exploiter. Une plante ne fleurit pas sans qu'on la cultive et qu*on la soigne. On en peut dire autant de la conversation. Au lieu de vous réfugier au .milieu des fumeurs, approchez -vous du cercle des dames; essayez seulement de faire causer quelques aimables Amsterdamoises; fournissez-leur le sujet; prêtez-leur quelques-unes de ces idées sug^ gestives, comme disent les Allemands, c'est-à-dire qui en font naître d'autres ou appellent la contradiction. En un instant vous assisterez à une transformation véritable. On a commencé par parler chiffons, modes, piano; tout à coup le terrain change : littérature, musique, beaux-arts, problèmes psychologiques, tout est abordé sans gêne, sans contrainte, avec une aisance inattendue et une indiscutable puissance d'assimilation et de raisonnement, à moins qu'une voix étrangère ne vienne pousser une note discordante , qui fait rentrer dans l'ornière la conversation si bien commencée.
Faute d'habitude, en effet, la femme hollandaise manque de cette sûreté d'elle-même, de cet aplomb indispensable pour diriger un entretien et l'empêcher de dévoyer; mais en quelques mois elle viendrait facilement à bout de surmonter cette gêne : le tout serait de vouloir. Les hommes, du reste, ne sont point en cela aussi coupables qu'on pourrait le supposer tout d'abord ; ils obéissent beaucoup moins à un manque de courtoisie, d'amabilité, qu'à une tendance pour ainsi dire invincible de leur caractère. Le Hollandais, en
effet, est comme l'Allemand : il se spécialise volontiers, c'est-à-dire qu'il applique toutes ses forces intellectuelles et toutes ses facultés à bien pénétrer une branche de connaissances. Or, l'art de la conversation ne consiste pas à savoir bien une chose, à traiter un sujet avec une autorité et une science qui ne souffrent point de contradiction. Amenée à ce point, la conversation tourne à la conférence. Pour lui permettre de s'épanouir, il faut, au contraire, connaître superficiellement une foule de sujets, en parler avec légèreté, avec grâce, les effleurer avec humour. Mais ces qualités précisément sont on ne peut plus antipathiques au vrai Hollandais, amoureux avant tout de l'exactitude et passionné pour la vérité. On comprend dès lors que si l'on ne compte pas à Amsterdam plus de tt salons », dans le sens qu'on donnait à ce mot au commencement de notre siècle, ce n'est point aux dames hollandaises qu'il en faut faire remonter la vraie responsabilité \
Nous avons essayé en quelques pages de faire connaître ce qu'est le mariage hollandais et quels sont les grands traits de la vie de famille. Nous avons vu dès le principe que c'est une union sans calcul , l'association de deux cœurs qui ont su s'apprécier, de deux êtres qui s'aiment longtemps avant que de s'unir pour la vie. Cette absence de préoccupations vulgaires et matérielles au début d'nne affection en sanctifie pour ainsi dire le but. Ce n'est que bien rarement qu'on voit à Amsterdam de mauvais ménages; pour ma part, je n'en ai jamais connu. L'autorité du mari y est respectée,
' En Allemagne, la môme chose se produit et prend même des proportions encore plus considérables. Tous ceux qui fréquentent les cercles de savants sont étonnés de la vu%arîté des sujets de conversation. Les sommités littéraires, historiques et scientifiques se spécialisent dans leurs études, et même sur ce point ne supportent de contradiction que la plume à la main et les preuves à l'appui. C'est en vain que, dans un dîner, vous chercheriez à faire causer un érudit de ce qui touche à son érudition. A vos moindres questions, il cherchera à ne pas ré- .pondre, ou, s'il y est forcé, il commencera sa réponse par ces mots : « S'il m'est permis, dans un pareil moment, de traiter des sujets aussi graves... n et esquivera toute discussion. M. Allard-Pierson, dont le mérite et l'érudition sont si chers à toute la Néerlande, et qui fut longftemps profî*sseur à Heîdelber^;, m'a dît que jamais il n'avait trouvé de conversation plus terre à terre que celle de ses savants collèges. « Entre nous, me disait-il un jour, nous en étions réduits ù parler du beeftteak de la veille,.. >'
372 AMSTERDAM ET VEWISE.
et la femme, qui sait qu'elle doit tout à celui qui Ta choisie, lui apporte en dévouement, en tendresse, en abnégation, une fortune bien autrement précieuse que toutes celles qu'on aurait pu stipuler sur un contrat. Une autre conséquence de cette absence de dot, c'est le nombre des enfants. N'étant point obligé de partager avec eux le fruit de son travail et de son économie; n'étant tenu que de les bien élever et sachant que son ardeur suffira à la tâche, le père de famille ne se livre point à ces tristes calculs qui ont pour résultat de réduire sa postérité. Les familles nombreuses, belles et fortes, fleurissent partout en Hollande. Toujours unies, elles présentent le plus beau spectacle qu'on puisse trouver dans la nature : celui d'un arbre vigoureux dont la sève alimente de nombreux rameaux et produit en abondance des fruits sains et savoureux.
Pour en finir, il nous reste à dire un mot de deux actes qui consacrent à un long intervalle le souvenir de ces félicités premières : nous voulons parler des Noces d'argent et des Noces d'or. Les premières ont lieu après vingt-cinq ans, les secondes après cinquante ans de mariage. Rien n'est plus touchant que cette double cérémonie ; rien n'est plus attendrissant que de voir ces bons vieillards, entourés de leurs enfants et quelquefois d une seconde et d'une troisième postérité, se rappeler gravement les premiers mouvements de leur cœur, l'union qui en fut la conséquence, et donner le spectacle d'une tendresse qui, pendant un demi-siècle, ne s'est point démentie un instant.
Jamais tableau ne fiit plus capable de bien faire comprendre ce qu'est le mariage en Hollande. Aussi est-ce sur celui-là que nous voulons nous arrêter.
 Venise tout comme à Amsterdam , la seule pensée du mariage évoque, dans une foule de jolies têtes, un grand nombre d'aimables images et de projets joyeux. Plus qu'à Amsterdam, nous l'avons dit, il doit séduire et charmer, car il apporte avec lui une émancipation relative. Mais au bord des Lagunes il possède cependant un charme de moins que sur les rives de l'Amstel; la Vénitienne en effet ne ressent pas cette tendresse fanatique pour sa
maison, qui est l'un des sentiments les plus vifs de la femme hollandaise.
« On ne saisit bien que dans les pays du Nord la portée de cette expression vulgaire : Un homme sans feu ni lieu, a dit quelque part M. Alphonse Esquiros. Dans les régions heureuses du Midi, rhomme, si dénué qu'il soit, a toujours au-dessus de sa tête la tente étoilée du ciel; il se réchauffe au soleil, il est, pour ainsi dire, revêtu de la lumière comme d'un manteau; s'il se plaint, c'est de demeurer entre quatre murailles. » Il est donc tout naturel que la Vénitienne n'éprouve pas la ^violence d'attachement que la femme du Nord ressent pour son intérieur : cela est dans l'ordre de la nature.
N'ayant point une liberté complète, ne pouvant aller et venir seule, n'ayant que de faibles occasions de se trouver dans le monde en compagnie de jeunes gens, toutes choses qui, sous un climat brûlant, présenteraient des inconvénients sans nombre, on conçoit que la jeune damigelta ne soit point Tunique maîtresse de sa des-> tinée. L'intervention des parents dans le mariage est, pour ainsi dire, indispensable; toutefois ceux-ci ne font jamais beaucoup sentir le poids de leur autorité. Comme en Hollande, les jeunes filles se marient presque toutes sans dot Ml est donc tout naturel qu'on respecte leur sentiment, et qu'on leur laisse le choix entre tous ceux qui soupirent pour leurs beaux yeux et leurs gracieuses personnes.
Le mariage résolu, le prétendu accepté est admis à faire sa cour. fia durée des fiançailles est longue : un an, dix-huit mois, deux ans parfois, se passent entre le jour des accordailles et celui du mariage. Mais point de sorties sans contrôle, point de courses sans chaperon, point de parties de plaisir, de spectacle, ni de bal sans la participation de la famille. Dans ce pays de soleil et de nuits étoilées, les cœurs battent. trop vite et les tètes s'enflamment trop rapidement. Une sage surveillance est nécessaire. Elle empêche les écarts
' L'absence de dot ne provient pas, comme à Amsterdam, d'un principe raisonné, adopté par la généralité des familles. — C'est une gêne générale qui en est la cause. La plupart des familles vénitiennes en effet végètent dans une sorte de demi- pauvreté. Les unes vivent de quelques maigres revenus et croiraient déroger en travaillant. Les autres occupent les emplois publics , mal rétribués comme en tous pays.
d'imagination et prévient les imprudences. Ce temps passé, et quand le mariage annoncé est à la veille de se conclure , on prévient les amis, et l'on procède aux cérémonies d*usage. Jadis, ces formalités étaient beaucoup plus compliquées que de nos jours. La première était la signature du contrat; la seconde, la présentation de la bague, qui devait être un diamant de grand prix; la troisième, la présentation des perles, et enfin les noces proprement dites. Tout cela se faisait avec un grand concours de toilettes et de dîners. Tout comme à Amsterdam, Bacchus venait cimenter les liens formés par Cupidon.
De nos jours les choses ont été simplifiées; l'anneau peut être simplement en or, et dans la plupart des familles on a renoncé à la présentation des perles. Cette dernière cérémonie, toutefois, était assez étrange pour que nous en disions un mot. Quelle que fût la fortune des mariés, il était d'usage que huit ou dix jours avant la bénédiction nuptiale, la mère du prétendu fit cadeau à la future d'un collier de perles fines qui devait valoir un grand prix. Aussi, comme bien peu de familles possédaient de ces colliers ou voulaient en faire la dépense, on les louait à quelque joaillier, qui, le mariage terminé, rentrait en possession du précieux bijou. Cette location était le secret de Polichinelle ; mais une jeune fille qui, pendant la semaine, n'eût point porté avec ostentation le précieux collier eût été montrée au doigt et déshonorée aux yeux de ses compagnes.
Une autre cérémonie, fort en honneur elle aussi, mais qui, celle-là, s'est conservée jusqu'à nous, c'est la présentation des cadeaux. Tout comme à Amsterdam , quelques jours avant la noce, les amis et les parents ont coutume d'adresser aux fiancés un souvenir qui les aide à entrer en ménage. C'est généralement quelque gentil meuble, quelque pièce d'argenterie ou quelque étoffe de valeur. Mais il arrive parfois que, faute de ressources, un cousin ou un ami se voit dans l'impossibilité d'acquérir le cadeau qu'il souhaite d'offrir; alors il remplace l'objet de prix par une attention délicate. Au lieu d'un bijou il présente un sonnet, un acrostiche ou quelque romance de sa composition.
Il nest point de noces où ces hors-d'œuvre n'abondent. La délicatesse de Tatlention fait passer par-dessus le peu de valeur du cadeau; car, malgré la bonne intention des rimeurs, il s'en faut que cette poésie d'occasion soit toujours de premier choix. Parfois même le poète , se sentant mal inspiré , laisse sa muse s'ég^arer et faire l'école buissonnière. Il chante une foule de choses sans aucun rapport apparent avec les noces qui se préparent. C'est Yavvenire (Tltalia qui l'inspire, ou quelque élucubration in Iode di Fenezia, Il rattache sa poésie à la cérémonie du jour par quelques phrases dédicatoires. « Acceptez , dit-il , ce poëme comme un témoignage de mon affection, et vogliate essere tanto gentili da giudicarmi migliore delV opéra mia. n Ce qui n'jest pas toujours un acte de pure modestie.
Il arrive même quelquefois que l'inspiration fait tout à fait défaut, en sorte que le cousin ou l'ami serait dans un grand embarras, sans une bizarre coutume qui consiste à remplacer le sonnet qui ne vient pas par un morceau de prose, ou une pièce de vers empruntés au premier venu. Parfois on a la main heureuse. On tombe sur quelques-unes de ces galanteries poétiques du vieux lemps qui ne manquent pas d'à-propos. C'est un Imeneo trionfante, une Gloria d'amore, ou bien encore la Ghir^ landa deW Aurora, le tout avec intervention des belles déesses du paganisme. Mais parfois le chercheur a la main maladroite, et le sonnet*, le madrigal et l'épîthalame , c'est-à-dire les élégances, les gentillesses et les compUments, font place au document. La coutume d'imprimer des textes historiques a même pris, dans ces temps derniers, un développement tout à fait ridicule. On se demande, non sans inquiétude pour le bon sens de ceux qui les remettent au jour, quel rapport il y a entre le récit d'un conclave , des dépêches politiques, la relation d'un ambassadeur, tout cela vieux de deux siècles, et des noces qui vont se faire dans la quinzaine.
Ne croyez pas que j'exagère. Prenons au hasard les titres de quelques-uns de ces documents étranges. En voici un sur V Etablissement du consulat de Venise à Marseille, en 1747 (pour les noces Scola-Faetella). Ce deuxième est un Mémoire de Sebastiano Malin,
patricien de Venise, inquisiteur aux métiers (pour les noces Bressania-Lazari). Voici ensuite les Lois vénitiennes concernant les ecclésiastiques jusqu'au dix ~ huitième siècle (pour les noces Comello-Totto). C'est encore un Projet du cardinal Alberoni pour réduire Cempire turc à l'obéissance des principes chrétiens, et diviser entre les puissances occidentales la conquête de cet empire.
Quel rapport peut-il exister entre ce Projet du cardinal Alberoni et un mariage v<5nitien? Ouvrons l'opuscule, peut-être la dédicace nous l'apprendra-t-elle.
u Gtière cousine, dit cette dédicace, à l'heureuse occasion de ton mariage, je te fais hommage de l'écrit suivant du cardinal Alberoni, génie puissant, de l'aveu même de Voltaire, qui, sorti d'une obscure naissance, devint ministre d'Espagne sous Philippe V. » — Ici l'auteur explique les raisons qui l'ont porté à préférer ce document à beaucoup d'autres. Il a pour objet l'amélioration de la condition des chrétiens en Orient, ce qui ne peut manquer d'en rendre la lecture attrayante. — Aussi, reprenant le ton dédicatoire : « Dans un jour de joie et d'allégresse, pour toi et tous ceux qui t'approchent, ajoute-t-il, je publie cet écrit, dont le but répond encore aujourd'hui aux principales préoccupations du monde civilisé, car il traite du bien-être des populations chrétiennes. »
Certes c'est là, en effet, un sujet des plus intéressants ;*mals le moment ne semble-t-il pas singulièrement choisi pour traiter des questions pareilles? Espérons qu'en ce jour mémorable, le jeune époux de la belle Giuseppina aura trouvé d'autres motifis de conversation mieux en situation que ce fameux projet du cardinal Alberoni.
Si, sur deux points, la durée des fiançailles et les cérémonies préliminaires, nous avons trouvé de nombreuses analogies entre les noces vénitiennes et le mariage à Amsterdam, il est, malheureusement pour Venise, un point sur lequel la ressemblance n'existe guère : nous voulons parler de la préparation au mariage , c'est-à-dire de l'éducation des jeunes filles. Autant sur les rives de l'Amstel on voit
ces délicienses fillettes, si joyeuses et si gracieuses, se préparer de longue main à leurs futures fonctions de maîtresse de maison , autant sur le bord des Lagunes elles semblent peu s'en préoccuper.
Point d'expérience anticipée, point de préparation sérieuse; c'est
dans un état d'ignorance rudimentaire que la jeune Vénitienne aborde le mariage. Non-seulement elle ne sait ni diriger ni contrôler ceux qui l'entonrent, mais elle ignore même ceqni est indispensable pour sa propre personne. On a connu à Venise une jeune et cbarmante femme qui, au moment de se marier, avait dépensé tout l'argent de sou trousseau à s'acbeter des robes et des cbapeaux , et
avait totalement oublié les chemises. Bien certainement ces ignorances outrées sont l'exception ; mais à Amsterdam il serait impossible de rien voir de semblable.
L'inexpérience du nécessaire se reproduit du reste partout dans la vie vénitienne ; le confort y est presque inconnu. Le climat et la gène générale y sont bien pour quelque chose ; mais la nonchalance féminine y figure pour bien davantage.
Le mariage accompli, notre jeune couple va prendre possession de sa nouvelle demeure. S'il est riche ou de famille patricienne, il occupera un palais, c'est-à-dire une maison de moyenne grandeur avec balcons et agréments de marbre dans la façade. S'il est d'extraction bourgeoise, il se contentera d'un appartement, ou parfois d'un étage dans un grand palais. Mais de toutes façons il aura son entrée particulière, son escalier spécial; en un mot, une demeure séparée où il pourra vivre dans l'isolement, sans voisinage forcé, sans promiscuité obligatoire avec ceux qui logent sous le même toit. On aime, en effet, à être tout à fait chez soi, sans contrôle et sans surveillance possibles.
Après les noces , le mari reprend peu à peu ses habitudes de garçon. Si chaque soir, à Amsterdam, le mari déserte la maison pour aller faire au cercle une plus ou moins longue apparition, à Venise, où les cercles n'existent guère, on est sûr de le voir au café. C'est là que, pendant de longues heures, ces messieurs font leur partie de dominos, qu'ils lisent les journaux, et débitent les nouvelles passées , présentes et futures. Les vieux Vénitiens y arrivent avec leur provision de souvenirs, les jeunes avec leur bagage d'espérances. On passe en revue les événements du jour; on médit du prochain, et l'on se croit de grands politiques pour avoir parlé de choses qu'on ne connaît guère et auxquelles, bien souvent, on ne comprend rien.
Pour peu que le Vénitien soit riche ou du moins à son aise, son café de prédilection se trouvera sous les Procuraties. S'il est allié aux familles patriciennes ou s'il est noble d'origine, il fréquentera le café Suttil, S'il a l'humeur guerrière, si c'est unpolitiqueur au courant des questions du jour et de celles du lendemain, c'est le café
Quadri^ qui aura Tavantage de le posséder; à moios qu'il n'ait une affection particulière pour la France , auquel cas on le verra plutôt au café degli Specchi, Enfin, si c'est un artiste ou s'il est lancé dans la société cosmopolite, vous le rencontrerez certainement au café Florian. Mais partout il est toujours le même : sardonique et gouailleur, dénigrant tout de parti pris.
Cette vie d'estaminet tient dans son existence une place énorme. Au lendemain d'une maladie, au retour d'un voyage, sa première visite est pour son café. C'est là qu'il trouve des nouvelles de tout ce qui l'intéresse. Il s'y retrempe tout d'un coup dans ses habitudes. On lui donne les renseignements qu'il désire ; on lui annonce l'absence de ses amis ; on l'informe de leur prochain retour. Il trouve même là ses lettres et quelquefois des factures envoyées par ses créanciers. Le maître de la maison est à la fois son limonadier, son confident et son ami. Dans son temps, Florian était traité en camarade par les plus grands seigneurs vénitiens. Lorsqu'il tomba malade, on l'alla voir comme on eût fait pour un intime ou pour un haut personnage. Canova,qut n'oublia jamais quels services il en avait reçus aux débuts de sa carrière, l'entoura des soins les plus attentifs et les plus délicats. Le pauvre homme, au déclin de la vie, souffrait horriblement de la goutte. Il fallait faire faire un appareil qui lui permit de marcher et des chaussures qui ne blessassent point ses pieds malades. Ce fut le grand artiste qui voulut sculpter lui-même le modèle , sur lequel appareil et chaussures furent plus tard fabriqués. La jambe de Florian après celle de Thésée! C'est le bon cœur complétant le génie!
Pendant que son mari se prélasse dans les jolis salons du café Florian ou dans les nuages de fumée du café Quadriy la Vénitienne garde la maison. Parfois, mais rarement, elle sort avec lui. Accidentellement, il la conduira prendre des glaces aux Procuraties ou au Jardin royal, mais c'est en quelque sorte une petite débauche, et l'on a soin qu'elle ne se renouvelle pas souvent.
' Jadis, an temps de l'occupation autrichienne, le café Quadri était fréquenté par les officiers alleinands. Aujourd'hui , c'est encore celui auquel la garnison italienne donne la préférence.
Médiocres ménagères, vivant seules, ne recevant guère de visites et n'en faisant presque jamais, à quoi les femmes de Venise peuvent-elles bien passer leur temps? C'est une question qu'il est plus facile de poser que de résoudre. On les dit grandes faiseuses de romans, légères et volages. C'est là une réputation qui leur est acquise depuis tantôt deux siècles et qui se perpétue encore de nos jours. Rien cependant n'est moins fondé que cette accusation.
Et d'abord, de tous ceux qui ont porté ce cruel jugement sur les gentildonne vénitiennes, en est-il un seul qui ait pu les juger en connaissance de cause? Pour se former une opinion motivée, il faudrait pouvoir pénétrer dans la vie privée; il faudrait pouvoir vivre dans l'intimité des familles. Or, la maison vénitienne est encore plus fermée que la maison hollandaise. Le home anglais lui-même est beaucoup moins sévère et beaucoup moins inhospitalier. Si le gentleman y en effet, ferme sa porte, c'est qu'il veut être chez lui et n'aime point qu'on le dérange. Le Vénitien, au contraire, ne reçoit personne parce qu'il n'e'st jamais chez lui, ou ne veut pas y être.
Usez tous ceux qui ont écrit sur Venise. Aucun d'eux n'a pu franchir ce mur de glace qu'on élève autour des étrangers. J. J. Rousseau nous a raconté à quelle compagnie et à quels passetemps il en était réduit pendant qu'il habitait Venise. « Toute personne attachée ou en commerce avec des ministres étrangers est par cela même bannie non-seulement de la table, mais encore de la maison de quelque noble que ce soit », dit l'auteur de la Nouvelle Relation. Le président de Brosses nous raconte également que les M étrangers n'ont pas beau jeu; les nobles ne les admettent guère ni dans leurs maisons ni dans leurs parties » . Et plus loin : « Messieurs les nobles viennent le soir au café, où ils causent de fort bonne amitié avec nous ; mais pour nous introduire dans leur maison, c'est une autre affaire. »
La visite d'un étranger était regardée comme tellement compromettante qu*elle motivait toujours une démarche explicative en haut lieu. Le patricien qu'on avait visité se croyait tenu d'aller
raconter aux inquisiteurs et la visite qu'il avait reçue et les motif» de cette visite. Non-seulement il était défendu aux nobles d'avoir les moindres relations avec les ambassadeurs, mais ils ne devaient même point approcher de leurs maisons. Un Contarini fut pendu pour avoir été vu sur le toit d'un résident étranger. I^e pauvre garçon était amoureux d'une jeune fille habitant le voisinage. Pour aller aux rendez -vous que celle-ci lui donnait , il prenait le chemin des gouttières, n'en ayant poiut d'autre à sa disposition. Surpris dans une de ses nocturnes promenades, il fut soupçonné de relations avec un étranger, égorgé et pendu en tête du broglio.
Des liaisons intimes ne peuvent guère, du reste, se former avec une extrême facilité que dans les pays où la société se voit beaucoup; or, à Venise tout comme à Amsterdam, et pour des raisons presque analogues, il n'y a guère de salons ; les seuls qui existent sont entre les mains du personnel officiel ou de la colonie étrangère, et à l'exception de quelques Israélites enrichis et d'un très-petit nombre de hauts personnages, les familles vénitiennes pour la plupart n'y viennent pas. On se reçoit au théâtre, dans sa loge ; on se voit encore dans les réceptions officielles, où il serait de mauvais goût de ne point se montrer. Mais là encore on est divisé en tant de castes et de coteries , que le nombre des personnes avec lesquelles on peut causer est singulièrement restreint. Il nous souvient qu'à un bal donné parle comte Torelli, alors préfet de Venise, six dames des familles dogales se tinrent foute la soirée dans un coin, le dos tourné à la foule tourbillonnante des invités et des danseurs ; elles ne trouvaient point ce monde digne d'elles et le traitaient avec un dédain qui passait les bornes de la bienséance. Un autre fait qui prouve combien la réputation de légèreté qu'on accorde aux dames vénitiennes est usurpée , c'est le rôle considérable que jouèrent de tout temps à Venise les femmes de théâtre et les courtisanes. Ces dernières y étaient plus nombreuses qu'en aucune autre ville de la Péninsule. Leur nombre et leurs dépenses faisaient scandale à ce point qu'à deux reprises différentes on dut les bannir; mais chaque fois on fut obligé de les rappeler. Pendant toute la durée de la
République, elles furent coasidérées comme un mal nécessaire et
jouirent d'un certaia nombre de prérogatives.
L'audace de ces filles était si grande, et leur nombre fut tel pendant un temps, que, pour se préserver de leur promiscuité, les gentUdonne ne sortaient qu'entourées de cinq ou six caméristes. Pendant près d'un demi-siècle, les patriciennes eurent le privilège de porter des chaussures montées sur des espèces de patins qui paralysaient leur marche, mais leur permettaient de dépasser de la tête les femmes qui se trouvaient autour d'elles.
Aujourd'hui, courtisanes somptueuses, patins et caméristes, tout ce luxe a disparu. Les modes et les usages de Paris étendent leur empire sur la place Saint-Marc, le Grand Canal, le Mâle, les Merceries et tous les endroits fashionables de Venise. Mais H serait imprudent de croire que les mœurs des Vénitiennes sont devenues plus mauvaises par la suppression de ces somptuosités du vieux temps.
VENISE Patin de dame noble.
VENISE
Une juste observation. '— La musique. — L*orellIé et les lèvres. — L'intuition musicale. — Voix sombres et voilées. — Les Scuote, — Jean-Jacques aux Mendicanti, — Sophie et Cattina. — Les quatuors à domicile et les académies, — Le Théâtre labiesque et la Co" média dettarte» — Le Scénario et la Chamiata, — Les théâtres vénitiens. — Les masques de théâtre» — Goldoni et Carlo 6o//i. — Les pièces à canevas. — La Comedia delCarte et la Comedia JlebUe.— Le théâtre des marionnettes et la Città di Genova. — La passion du jeu. — Le protettore. — Les maisons de campagne. — Luxe excessif. — Thiepolo et Contarini. — Double villégiature. — Le carnaval. — La Fiera franca, — Les longs repas. — La via Garihaidi* — Àl Baccaro, — La pancarte officielle. — Polenta et Frittoie. — Les masques et les couvents.
ce Changez les lois, a dit un grand esprit du siècle dernier, mais ne touchez point aux plaisirs des hommes. »
C'est en effet par les plaisirs qu'ils affectionnent qu*on peut juger les peuples et les races ; ils sont à la fois un trait de leur caractère et un indice de leur tempérament. Cette partie de notre étude, quoiqu'elle doive traiter de choses légères , est donc une de celles qui contiennent le plus d'enseignements et qui nous aideront le mieux à juger l'esprit et les mœurs de nos deux nations.
Parmi les plaisirs qui tiennent la première place à Venise, il nous faut signaler tout d'abord la musique. Dans cette somnolente cité de marbre , il n'est personne qui ne l'aime , je dirai même qui n'en raffole. Depuis le gamin de la rue jusqu'à la jeune héritière, qui laisse courir ses jolis doigts sur les touches d'un clavier, tout le monde a l'oreille musicale, et il n'est point d'air en vogue qui ne s'incruste rapidement dans tous les cerveaux et ne soit fredonné par toutes les lèvres.
On peut dire que cette facilité d'apprendre et de retenir une série d'airs quelquefois fort compliqués y après un nombre très-restreiot d'auditions, est poussée à ses dernières limites. Goldoni nous raconte qu'au beau temps de l'opéra vénitien, quand il distribuait à pleines mains ses libretti aux compositeurs, la plupart des interprètes ne connaissaient point la musique. Une voix fraîche, un minois gracieux, de l'esprit dans les gestes, du feu dans le regard, il n'eu fallait pas plus. Il n'était pas nécessaire de vieillir sur les portées et de pâlir sur les doubles croches; il suffisait que le compositeur et le chef d'orchestre stylassent un peu les acteurs, pour que le rôle fÙt su, bien chanté, et les spectateurs satisfaits. Quand on introduisit l'opéra- comique à Venise, même chose se produisit. liCS trois principaux interprètes de là Cantatrice : Zanetta Casanova, Agnese Âmurat et Imer, apprirent leurs rôles de la sorte. « Ces deux femmes ne savaient pas une note de musique, dit Goldoni, et Imer non plus, mais tous les trois avaient du goût, Toreille juste, l'exécution parfaite, et le public en était content. »
Cette mémoire extraordinaire est encore de nos jours un privilège du Vénitien. Flânez un soir sous les Procuraties, après une première représentation à la Fenice, et vous entendrez chuchoter par vingt jeunes gens les principaux airs de l'opéra qu'on vient de jouer pour la première fois. Et cependant, aux bords des Lagunes, les voix fraîches, agréables et bien timbrées sont rares. Même chez les jeunes filles, on trouve des notes graves et voilées auxquelles on ne s'attendrait guère , étant donné surtout la fraîcheur de leurs lèvres et la jeunesse de leur visage; et il est extraordinaire d'y entendre ces éclats de rire perlés, ou ces chansonnettes lancées comme un cri d'alouette, qui frappent continuellement les oreilles à Florence, à Pérouse ou dans les quartiers retirés de Naples et de Rome.
Ce n'est point à dire cependant qu'on ne puisse composer à Venise des chœurs délicieux. Pour affirmer pareille chose, il faudrait n'avoir jamais entendu parler des Scuole. Les Scuole étaient, au siècle dernier, des sortes de couvents où l'on élevait les jeunes filles orphelines, pauvres ou bâtardes. On leur enseignait
la musique et pu les y exerçait uniquement jusqu'à ce qu'elles y excellassent. Celles que la nature avait bien douées sous le rapport de la voix chantaient les soli et les chœurs, les autres jouaient de divers instruments, violon, orgue, flûte, violoncelle, hautbois ou basson. I^a foule venait chaque dimanche les écouter avec recueillement et avec admiration; on se pressait, on s'écrasait en silence contre la grille qui les séparait des assistants. Pendant tout son séjour à Venise, J. J. Rousseau ne manqua point une seule fois d'aller le dimanche aux Mendicanti. Il ne faisait, du reste, que suivre l'exemple des amateurs de musique. Tous les compositeurs s'y donnaient rendez - vous , et les chanteurs de l'Opéra venaient » se former au grand goût du chant sur ces excellents modèles ». — « Je n'ai l'idée de rien d'aussi voluptueux, dit le philosophe genevois dans ses Confessions, d'aussi touchant que cette musique : les richesses de l'art, le goût exquis des chants, la beauté des voix, la justesse de l'exécution, tout, dans ces délicieux concerts, concourt à produire une impression qui n'est assurément pas du bon costume, mais dont je doute qu'aucun cœur d'homme soit à l'abri. »
Tout philosophe qu'il se piquait d'être, Rousseau sentit promptement les atteintes du mal qu'il indique. Bientôt il voulut faire mieux qu'entendre, il voulut voir. Ce qui le désolait, « c'étaient ces maudites grilles qui ne laissaient passer que des sons^ et lui cachaient les anges de beauté dont ils étaient dignes » . Hélas ! le pauvre Jean-Jacques courait à une désillusion. Un jour, un administrateur de l'hospice s'offrit à lui faire voir de près « ces anges de beauté ». Rousseau accepta avec enthousiasme. « M. Le Blond, nous dit-il, me présenta l'une après l'autre ces chanteuses célèbres dont la voix et le nom étaient tout ce qui m'était connu. Venez, Sophie... elle était horrible. Venez, Cat^na... elle était borgne. Venez, Bettina... la petite vérole l'avait défigurée. Presque pas une n'était sans quelque notable défaut. »
La leçon était rude, et le pauvre philosophe, bien qu'il se persuadât qu'on ne pouvait point chanter ainsi sans avoir une belle
âme, osait à peine retourner à ces divins concerts. Il se rassura
cependant, revint aux Mendicanti et continua de trouver les chants délicieux. Il était retombé sous le charme. Leurs voix fardaient si bien leurs visages que, tant qu'elles chantaient, il s'obstinait, en dépit de ses yeux, à trouver ces jeunes virtuoses belles comme des amours.
Les élèves des Scuole n'étaient point du reste les seules artistes consommés qu'on trouvait en ce temps -là à Venise. La plupait des églises possédaient des chœurs et des orchestres qui figuraient dans les grandes fêtes. « On a ouï, en un jour de feste de la Conception de la Vierge , trois cents tant voix qu'instruments chanter et jouer dans l'église des Grands-Cordeliers », écrit un voyageur du dix-septième siècle ; or les Cordeliers ne tenaient, comme corporation religieuse, que le second ou le troisième rang. Avant eux venaient les Dominicains et les Jésuites, qui déployaient encore plus de faste dans leurs cérémonies religieuses. Jamais cité, croyonsnous , ne vit affluer dans ses murs un nombre pareil d'artistes de tout pays. On rencontrait à tous les coins de i*ue des exécutants de mérite. Pour un « petit écu » on pouvait avoir chez soi, la soirée durant, quatre ou cinq symphonistes qui vous régalaient de musique excellente. A moins de frais encore, on pouvait se réjouir les oreilles. Quand ils n'étaient point retenus par des particuliers, les musiciens se réunissaient en groupes, composaient des orchesfres et donnaient des sérénades. « Il n'y a presque point de soirée qu'il n'y ait Académie quelque part, écrit le président de Brosses. Ce peuple court sur le canal l'entendre avec autant d'ardeur que si c'était la première fois. L'affolement de la nation pour cet art est inconcevable. « Aujourd'hui encore , pour vingt francs, on peut dans la belle saison avoir pour toute la soirée une baitjuc chargée d'un orchestre complet.
Ajoutez à cela cinq tliéâtres dont deux d'opéra et les trois autres offrant au public des inteiinèdes où la musique tenait une large place. Partout le spectacle pour les oreilles et pour les yeux. Rarement des pièces à caractère où l'esprit trouvait son compte. Il fallut le génie de Goldoni pour faire goûter la comédie à Venise ; et encore ce ne fut qn*une fantaisie de courte durée. Le théâtre « fabiesque •
de Carlo Gozzi , les pièces à canevas , la Commedia delC arle, comme on Tappelait, le Monstre bleuy X Oiselet vert ou le Roi cerf^ toute une fantasmagorie amusante, gazouillée dans ce délicieux parler vénitien, voilà ce qu'il fallait à ces oreilles délicates éprises de musique. L'opéra lui-même n'était à bien prendre qu*un concert. Il eût été trop fatigant d'écouter toute la pièce et d'en suivre l'intrigue ; on passait son temps à causer, à manger, à babiller, à se faire des visites. Mais tout ce remue-ménage cessait aux bons endroits; il faisait place à un silence complet, absolu; et tout à coup, si Texécutant s'était montré digne de l'attente du public, on voyait la salle éclater en frénétiques applaudissements. Aujourd'hui encore les choses ne se passent pas autrement. Les étrangers qui voyagent en Italie s'en indignent ou s'en moquent, et ils ont tort» Les ovations qu'on fait aux acteurs sur la scène, les rappels dont on
les accable empêchent, il est vrai, toute illusion scénique ; mais comme on n'est pas là pour la pièce et qu'on se soucie fort peu de son développement dramatique, somme toute, il importe peu.
C'est cette profonde indifférence du public pour le scénario qui explique du reste l'ineptie de la plupart des livrets italiens. A quoi bon se mettre en frais d'imagination et de bon sens ? A quoi bon inventer une intrigue, en combiner les fils, en corser les situations, se mettre l'esprit à la torture pour la rendre à la fois impressionnante et vraisemblable, quand personne n'y doit prendre garde un seul instant?
Se figure-t-on un homme de talent se donnant la peine de régler une action sérieuse, d'en agencer avec méthode les scènes successives pour arriver à un crescendo d'intérêt? Au premier acte, le théâtre représente une forêt, et la reine des Ondines vient de danser avec son entourage un ballabile quelconque. Le décor est beau, la musique est réussie , le pas bien réglé ; on applaudit. La reine des Ondines adresse au public des saints les plus gracieux, la chiamata continue. La première danseuse disparait dans la coulisse. Bientôt on la voit revenir, traînant à sa suite quelque chose de pesant et difficile à mouvoir. C'est le chorégraphe qui a réglé le pas. Il salue modestement, ayant l'air de dire: « Le grand homme, ce n'est pas
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moi. » Il part alors pour revenir un instant après, tirant à ^on tour le compositeur, et celui-ci va chercher le décorateur, qui amène le machiniste, et les voilà tous cinq, la reine des Ondines au milieu, saluant et s'inclinant en cadence. Qu'est devenue l'illusion scénique pendant ce temps?
Il est clair que si c'est ce personnage à calotte de velours qui a planté ces arbres centenaires, c'est que cette belle nature
est en toile peinte. Et quand on a vu la reine des Ondines don-
ner gracieusement la main à un monsieur en cravate verte , on a bien du mal à se figurer qu'elle est aussi décevante que les légendes l'affirment. Songez qu'à moins d* avoir un simple succès d'estime, un compositeur doit être rappelé quarante-six fois dans la même soirée'. Il n'est donc point paradoxal, comme on pourrait le croire au premier abord, de dire que c'est l'amour exagéré de la musique qui, en Italie et notamment à Venise, a tué l'opéra et l'a réduit à l'état de véritable concert.
Si l'opéra ne revêt point en Italie le caractère sérieux , presque noble, si je puis dire ainsi, qu'il comporte sous nos climats, il n'en constitue pas moins cependant une distraction élégante, fort coûteuse, et qui n'est accessible qu'à un public aristocratique. La salle de la Fenice, bien qu'elle soit l'un des plus vastes et des plus beaux théâtres de l'Europe, est pour ainsi dire le domaine d'un nombre limité de familles patriciennes. Les loges ne se louent pas comme chez nous ; elles se vendent. On en est propriétaire comme d'un champ, d'une maison, et l'on en dispose au gré de ses fantaisies. Seules les petites places sont accessibles à la bourgeoisie, et leur prix est encore fort élevé pour les bourses modestes.
Privées de l'opéra, les classes populaires se rejettent sur le drame et la comédie. Car le théâtre est une des passions les plus vives
'Un journaliste italien calculait Thiver dernier que M. Gobatti, Fauteur des Gotiy avait fait représenter sa pièce sur dix théâtres, et que chaque fois il avait été rappelé quarante fois. En estimant à 15 mètres le chemin quMl avait dû foire pour venir saluer à la rampe et à pareille distance celui qu*il avait dû parcourir pour rentrer dans la coulisse, cela faisait par chaque représentation 1 ,200 mètres et pour rhiver 12 kilomètres que M. Gobatti avait parcourus en triomphe, c'est-à-dire chapeau à la main et l'échiné courbée.
de la population vénitienne. Pour s'en convaincre, il n'est besoin que d'assister à une seule représentation d'une pièce en vogue. Ne soyons donc pas surpris si, en dehors de là Fentce, Venise compte encore quatre autres très-grands théâtres où l'on joue la comédie, le drame, où l'on donne l'opérette et des divertissements. Les dimensions de chacune de ces salles sont inusitées. La plupart comportent cent cinquante à deux cents loges, et
dans leur parterre, où l'on est toujours debout, il peut s'entasser un millier de spectateurs. Et cependant ces quatre théâtres, ÏJpollo, le Gallo, la Malibran et le Camploy (autrefois célèbre sous te nom de San Samuele), sont presque toujours pleins. Dès qu'on lient un succès de curiosité, la fotde qui s'y engouffre prend de teUes proportions, qu'on se demande avec inquiétude où tout ce monde pourra bien tenir.
I^e beau temps du théâtre vénitien toutefois est passé. Pour assister à sa vraie splendeur, il faudrait remonter à l'époque de la
Commedia delC arte, et des masques de théâtre. Vous savez ce qu'était cette Commedia deir arte. L'auteur n'écrivait que la iparche de l'intrigue et le caractère des personnages. Il se bornait à régler la distribution des scènes, les entrées et les sorties, dont le tableau était affiché dans les coulisses; et les acteurs se chargeaient de composer le dialogue. Celui - ci variait d'une représentation à l'autre, et, suivant les incidents du jour, se corsait d'allusions toujours comprises à demi-mot et qui soûle** valent des tempêtes de rires.
 cette époque-là, le théâtre excitait à Venise un véritable délire. On se battait pour les acteurs, et la gloire des auteurs faisait pleuvoir les coups et les brochures. Il faut lire ces curieuses disputes du temps. On défend les masques comme s'ils faisaient partie intégrante de la gloire vénitienne. Pantalon, Truffaldin, Tartaglia sont revendiqués comme appartenant en propre à l'art national. « La comédie improvisée, s'écrie Carlo Gozzi', est le joyau de l'Italie. Les braves acteurs valent mieux que des poètes qui parlent pour ne rien dire. » Là-dessus Goldoni et l'abbé Chiari, les importateurs de la comédie de caractère, la comédie larmoyante (comedia Jlebile)y comme l'appelaient leurs détracteurs, sont traités de la bonne façon. Il est vrai que leurs amis ne demeurent point en reste. On les bafoue dans la Tartane des influences pernicieuses ^ -y ils ripostent par une pluie* de sonnets, de tercets, de satires, où la Tartane est traitée de « bave de serpent » et de M hurlement de chien ».
On comprend quelles passions de semblables querelles devaient porter sur le théâtre. liC romantisme de 1830 n'a rien produit de plus violent comme manifestations. Ces luttes, du reste, étaient attisées par le Sénat et le conseil des Dix, qui se réjouissaient en voyant leur bon peuple se disputer de la sorte pour des questions de comédie. La hitte toutefois ne pouvait durer éternellement. La
' Memorie inutUi délia vif a de Carlo Gozzi.
* Dans cette pièce, demeurée célèbre, le poëte décrit Tarrivée à Venise d'une tartane char(jéede denrées pestiférées qui compromettent la santé publique. Ces denrées étaient les œuvres de Goldoni et de Chiari.
comédie larmoyante fut éclipsée par le théâtre fabiesque. La folie eut raison du bon sens. Goldoni, voyant sa gloire sur son déclin, quitta Venise pour la cour de France, et l'abbé Ghiari partit pour l'Amérique. De loin, Goldoni essaya encore à différentes reprises de rappeler le succès qui l'avait abandonné. 11 envoya de Paris quatre pièces nouvelles à sa chère patrie, et il avoue lui-même qu'il leur fut fait un assez froid accueil. « Elles étaient pourtant de l'auteur qui avait eu le bonheur de plaire pendant longtemps dans son pays, dit-il dans ses Mémoires ; mais cet auteur était en France , et ses ouvrages commençaient à se sentir des influences du climat. Le génie était le même, mais la tournure et le style étaient changés. »
Aujourd'hui, à son tour, la Commedia deU* arle est morte. Elle était née sur les tréteaux de la Fiera França, elle a succombé au milieu des pompes de la féerie. Car dans les fables de Carlo Gozzi , ce ne sont plus seulement Tartaglia, Truffaldin et Pantalon qui représentent des personnages de convention. Sous la plume du u seigneur comte » tout se transforme et prend vie. Les chiens et les oiseaux, les serpents eux-mêmes parlent, et les êtres inanimés agissent comme s'ils étaient enchantés. Aujourd'hui plus de ces joyeux lazzi, plus de ces pièces à canevas où l'actualité, le propos du jour venaient se glisser, où l'allusion apparaissait à chaque scène. C'est le répertoire courant des pièces italiennes qui fournit les théâtres vénitiens, et ce répertoire est lui-même en grande partie alimenté par les traductions. Les drames et les quelques vaudevilles qui ne sont point empruntés à la littérature étrangère brillent plus par la boursouflure que par Toriginalité. Les monologues y sont d'une longueur désespérante, et les acteurs outrent les moindres effets. Pas de nuances délicates, pas de demi-teintes, comme on dit au théâtre. De grands gestes, des éclats de voix, et des périodes ronflantes récitées avec une vibration prétentieuse.
Tel qu'il est cependant, dégénéré, ayant perdu Tune après l'autre toutes ses nuances originales, le théâtre est demeuré â Venise le passe-temps favori de la population. Celle-ci fait grand accueil â toutes les nouveautés, et quand la pièce est elle-nieme un
peu folle, on peut se faire une idée de l'enthousiasme qu'excitaient
autrefois les auteurs et les acteurs adorés du public.
Cette exf|uisse toutefois serait incomplète si, avant de passer à un autre sujet, nous ne disions quelques mois de deux spectacles parliculiers f|ui ont une grande vogue à Venise. Nous voulons parler des Tableaux vivants et du théâtre des Marionnettes.
Le premier de ces deux établissements est situé dans la rue
Victor-Kmmanuel , la plus longue des rues vénitiennes. Son installation est très -sommaire. Elle consiste en une grande chambre tenue dans une obscurité profonde, tandis que, sur une estrade fortement éclairée, quelques demoiselles, ni trop jeunes ni ti-op jolies, vêtues d'un simple maillot, figurent des groupes pins ou moins heureusement composés. Pendant ce temps, l'éternel piano ne manque pas de rabâcher cet inévitable répertoire parisien qui défraye depuis tant d'années tous les clavecins de l'Europe.
Le théâtre des Marionnettes, lui, est situé dans le quartier
San Moïse. Ce spectacle en miniature est éclectique, c'est-à-dire qu'il cultive un peu tous les genres, depuis le drame effroyable bourré de crimes de toutes sortes, jusqu'à la douce féerie , aimable réminiscence du théâtre fabiesque d'autrefois. L'affiche très-prolixe, ornée de titres ronflants et bien faits pour piquer la curiosité la plus émoussée, prévient du reste le public des surprises qu'on lui ménage à Tintérieur. Toutefois , les plus grands succès sont remportés par le corps de ballet ; et l'on comprend y du reste , que les entrechats les plus hyperboliques, les ronds de jambe et les jetéshuit ne coûtant guère à ces poupées de bois, elles puissent se montrer infatigables.
Ajoutons encore à cette nomenclature théâtrale et musicale un café-concert, le seul, Tunique, qui se rencontre aux bords des Lagunes, et duquel on peut* dire qu'il est l'enfance absolue de l'art. Cet unique établissement s'abrite sous le nom de la ville de Gênes, « alla Citta di Genova i> , et se trouve, lui aussi, dans la rue San Moïse. C'est une sorte de café-restaurant où l'on boit et l'on mange. Les vînt nostrali coulent dans les grands verres, pendant qu'un piano éraillé serine au public une foule d'airs connus et même trop connus. De loin en loin une dame en toilette de ville, la seule artiste de la maison, ornée d'un chapeau à plurties et de gants blancs d'une fraîcheur douteuse, pénètre dans la salle, accompagnée par un monsieur en habit noir. Elle s'installe près du piano et débite quelque morceau de grand opéra. Parfois le monsieur daigne chanter un duo avec elle. Puis tous deux, graves et austères, regagnent, dès qu'ils ont fini, la chambre voisine, jusqu'à ce qu'ils jugent le moment opportun pour faire une nouvelle apparition. Pendant leur absence le piano continue de faire entendre sa monotone mélopée^ et cela dure ainsi pendant toute la soirée.
Ces plaisirs sont ceux de l'hiver. Avec les premiers jours du printemps, tous ces établissements ferment. Opéra, théâtres, marionnettes et concerts n'attendent pas que le public les abandonne. C'est la semaine sainte qui met fin à la saison, et le Vénitien, privé de ces distractions si chères, reprend encore plus assidûment le chemin de son café habituel.
Nous avons déjà dit quelle place le café tient dans Texistence vénitienne. Il remplace le cercle^ car celui-ci est à peu près inconnu. C'est à peine si de nos jours il en existe un ou deux aux bords des Lagunes ^ et du reste personne n*y va.
Il n'en a pas toujours été ainsi. Jadis, en effet, Venise était la ville de l'Europe qui renfermait le plus de clubs dans le sens que les Anglais donnent aujourd'hui à ce mot. On les nommait Casini. Ces casini étaient de deux sortes^ entre, lesquelles il est nécessaire d'établir une distinction, car elles ont été constamment confondues : les casini publics et les casini privés.
Ces derniers n'étaient point publics. Ils consistaient en de gentils palais situés dans les quartiers retirés de Venise ou à Murano, et n'étaient pas sans analogie avec les u petites-maisons n que les financiei*s et les grands seigneurs firent élever au dix-huitième siècle dans les faubourgs de notre Paris.
L'imagination populaire, toujours en éveil, peuplait ces aimables retraites des inventions les plus fantasques, que le mystère qui planait sur elles semblait, du reste, justifier. Mais si l'on ne peut nier que ces discrètes solitudes n'aient abrité parfois de galants rendez-vous et de bruyantes orgies, leur principal mérite cependant était autre part. Il consistait dans la liberté qu'y retrouvaient leurs nobles possesseurs. On y pouvait dépouiller en effet l'étiquette fatigante à laquelle, à Venise aussi bien qu'à Versailles, les puissants étaient soumis. On pouvait y recevoir des esprits de choix, des causeurs d'élite, et u s'y encanailler » avec les philosophes sans que cela tirât à conséquence.
A Venise, les casini offraient encore cet avantage qu'on se sentait moins surveillé par les inquisiteurs d'État. On échappait à leur espionnage perpétuel et enfin on pouvait sans inquiétude s'y livrer à cette passion des jeux de hasard, si naturelle à tous les Italiens et pUis encore peut-être aux Vénitiens qu'à tous les habitants du reste de la Péninsule.
Pendant longtemps en effet les grosses parties furent interdites à Venise même. Les inquisiteurs, désireux d'empêcher la noblesse de s'appauvrir, avaient^ à l'uiclc d'pnc loi somptuaire, proscrit tous les
jeux. Mais à la longue cette loi tomba en désuétude. Comme bien d'autres, elle cessa d'être appliquée; et après avoir longtemps régné en maîtres sur les casini privés, les jeux de hasard s'étalèrent au grand jour dans les casini publics.
Ceux-ci étaient des sortes de cercles dans lesquels étaient admis les étrangers. On y rencontrait généralement de cinquante à soixante personnes qui passaient là une bonne partie delà nuit. Ce personnel d'habitués se recrutait dans le meilleur monde. A rencontre de ce qui a lieu de nos jours, les femmes n'étaient point exclues de ces sortes de réunions , et leur présence contribuait beaucoup aux formes polies et à l'urbanité dont on se piquait à Venise.
C'était une sorte de terrain neutre où l'on se rencontrait sans façon. Les personnages les plus éminents de la république ne dédaignaient pas de s'y rendre. Mais ils étaient sensés s'y trouver incognito. Les distinctions de position et d'origine n'y étaient point toutefois mises en complet oubli. Suivant sa naissance ou son rang, on fréquentait tel casino et l'on s'abstenait d'aller dans tel autre. Il y avait le casino des nobles, où n'étaient admis que les descendants des familles patriciennes ; celui du négoce , où se réunissaient les marchands et les consuls. Dans d'autres on s'occupait de littérature et de beaux-arts. Tels étaient le casino des lettrés, le Filo^dramma^ tico, VEulerpiano, Ici la société était plus mélangée. Mais les distances sociales n'étaient complètement mises à l'écart qu'à l'époque du carnaval, quand le masque, en couvrant tous les visages, créait entre les assistants une sorte d'égalité apparente.
Ces établissements avaient du reste une organisation fort régulière. L'administration de chacun d'eux était confiée à un président et à un caissier annuels, choisis parmi les associés. Chacun d'eux avait en outre pour protettore un patricien influent qui répondait de la moralité de ce qui s'y passait. Le gouvernement vénitien, toujours ombrageux, ne tolérait point en effet de grandes réunions sans qu'un de ses membres en eût la surveillance. De leur côté, les sociétaires avaient grand soin de ne rien faire qui pût provoquer les susceptibilités du protettore. Et à l'ombre de son influence ils se livraient aux plaisirs du jeu, risquaient de grosses
sommes, faisant et défaisant leur fortune, ce qui de leur eût point été permis sans cela. Grâce à ce respect apparent de la morale et des convenances,' un grand nombre de ces casini avaient, dans les derniers temps de la république , pu revêtir toutes les allures de maisons de jeu' véritables: Quelques-uns mêmes étaient devenus en réalité des tripots où les descendants des familles dogales tenaient parfois la banque et où Ton rencontrait de nobles patriciens transformés en croupiers de pharaon.
Ce fut Toccupation autrichienne qui mit fin à l'existence des casini. En moins de deux années ces réunions, si nombreuses quelque temps auparavant, disparurent complètement. Non pas que la police allemande se montrât bien sévère quant aux mœurs et prohibât le jeu; mais toute agglomération lui était suspecte, et elle soumit les cercles et les réunions à une surveillance ombrageuse. Non contente, du reste, de ces mesures vexatoires, elle voulut obliger les casini à ouvrir leurs portes aux employés de l'administration nouvelle et aux officiers allemands. 11 n'en fallut pas plus pour provoquer une désertion générale. Bientôt même, pour ne pas frayer avec ses nouveaux maîtres, on vit l'aristocratie abandonner Venise. Dès lors un voile de tristesse se répandit sur la ville tout entière ; deux cents palais furent mis à louer; il n'était plus question ni de s'amuser ni de se réunir.
Maintes fois depuis cette époque on a essayé de ressusciter ces réunions anciennes, de ranimer la cité endormie, de rappeler dans sesmurs la gaieté etla vie. Mais même dans ces derniers temps, après la fin de l'oppression allemande, on n'a pu y réussir. Ce n'est pas en vain qu'un pays se voit pendant quarante ans privé de sa liberté et de ses prérogatives nationales.
. En dehors de ces casini particuliers dont nous parlions tout à l'heure, la noblesse vénitienne possédait aux environs de V^enise une quantité de magnifiques résidences et de superbes châteaux. L'origine de ces habitations de haut luxe remonte au beau temps de la république. Dès que la Seigneurie, en effet, eut conquis des possessions de terre ferme , les patriciens songèrent à s'y faire édifier des palais. TiCS nouvelles conquêtes furent peuplées de demeures
princières, et, de Venise à Padoue, les bords de la Brenta nous racontent encore aujourd'hui quelle en fut la splendeur. Jamais on ne vit sur un aussi étroit espace une pareille suite de palais : u Nous voulions d'abord descendre pour voir ces maisons, dit un voyageur qui parcourait ces parages au siècle dernier; le nombre nous en rebuta. C'aurait été l'affaire de quelques années. » A cette époque, en effet, c'était un éblouissement véritable, et si de nos jours beaucoup de ces demeures princières tombent en ruine, les escaliers de marbre , les fresques et les lambris somptueux qu'on y découvre encore, racontent la superbe prodigalité de ceux qui les ont édifiées.
Le luxe des bâtiments n'était toutefois que la moindre dépense ; car c'était dans ces logis de plaisance que les familles puissantes faisaient montre de leurs richesses et de leur magnificence. Le train de maison, le luxe des festins, la variété des divertissements étaient en harmonie avec le faste des constructions; le tableau se proportionnait au cadre. Tout ce monde de châtelains rivalisait de luxe et de prodigalités. On recevait ses voisins, ses parents, ses amis et leur suite. On les gardait des semaines, les régalant de toutes les façons. Pendant tout ce temps ce n'étaient que concerts, académies, comédies, festins et représentations champêtres. On n a plus idée aujourd'hui d'une semblable magnificence.
Un seigneur de la maison des Thiepolo possédait des terres depuis la ville de Venise jusqu'au Frioul, c'est-à-dire qu'il pouvait chaque soir aller coucher dans une résidence nouvelle. Tous les ans ce seigneur invitait ses amis à une chasse magnifique. Le rendez-vous avait lieu en vue de Venise dans son premier palais. Chacun. s'y rendait avec ses piqueurs, ses chevaux et ses chiens. On partait le matin, et après avoir chassé tout le jour, à trois heures on atteignait la seconde villa où un superbe repas attendait les chasseurs. Après le dîner on avait la comédie, car Thiepolo possédait à ses ordres une troupe d'acteurs qui le suivait dans ses excursions. Ëasuite venait le souper, et après le souper le bal. Et cela recommençait le lendemain et durait parfois six semaines entières. Pendant
ce temps, ses amis et leur suite, chiens, chevaux, valets et piqûeurs,
étaient défrayés de tout.
Un seigneur dé la maison Contarini s'était fait bâtir à Piazzola un palais aussi vaste que le palais ducal et de la plus grande magnificence. Partout- ce ti'étaient que; bas-reliefs, statues^ fresques et colonnes. Dans ce palais se trouvaient une salle de concert et une bibliothèque musicale de pr^emier ordre, et ce Contarini entretenait un orchestre complet pour régaler de musique ceux qui venaient le visiter. Non content de cela, il construisit une salle d'opéra dont la scène était si vaste que deux cents chevaux y pouvaient tenir, Bt pour avoir toujours sous la main le personnel nécessaire, il fit édifier un orphelinat où il éleva à ses irais trois cents jeunes filles auxquelles on enseignait la musique et qui figuraient dans ses représentations. Ce théâtre magnifique était accessible à tout le monde. Pour y pouvoir pénétrer , il suffisait d*en demander la . perinission. Rien n'était épargné dans ces solennités, ni le luxe des décors, ni la richesse des costumes ; et u ce qui est de plus noble, dit un contemporain, c'est que la porte n'en coûte rien, non plus que la loge, le livre d'opéra et la bougie niême pour le lire ». On voit que le grand seigneur savait tout prévoir.
Tout ce luxe et cette prodigalité sont des choses inconnues de nos jours. On ne voit plus à Venise les familles princières épargner toute l'année pour éblouir leurs amis par le faste de leurs réceptions champêtres. Autres temps, autres préoccupations!
Deux fois par an, cependant, les palais vénitiens sont encore abandonnés par leurs hôtes aristocratiques, qui s'en vont dans leurs résidences de terre ferme chercher le calme et le repos. Double villégiature qui a lieu à époques fixes : l'automne et le printemps; la saisondes vers à soieet celle desvendanges, comme on dit à Venise.
On revient Tété pour les bains de mer, et grâce à eux, pendant la chaude saison, le Grand Canal prend une animation singulière. Chaque jour, en effet, belles dames et patriciens se rendent au Lido, et le soir, sur les flots des Lagunes, on essaye de trouver un doux souffle de brise qui vienne tempérer la lourdeur de l'atmosphère.
En hiver, ce sont les réceptions officielles, quelques bals et surtout l'opéra , qui rappellent des champs cette aimable société de nobles oisifs et les invitent à reprendre possession de leurs palais de marbre.
A ces hautes distractions spécialement réservées aux classes patri* ciennes, il nous en faut ajouter quelques autres plus accessibles à la masse de la population, mais dont l'aristocratie, toutefois, sait bien réclamer sa part. Je veux parler des plaisirs du carnaval. Quoique celui-ci ait beaucoup perdu de son antique splendeur, il ne laisse pas toutefois que de donner à Venise un regain de vie bruyante et de joyeuse animation. Son entrain cependant ne saurait être comparé à cette turbulente cohue qui s'agite dans Rome à la même époque, et la place Saint-Marc, rendez«vous des masques, a des allures beaucoup moins tapageuses que celle du Corso*
Le carnaval, du reste, n'a jamais été la fête par excellence du peuple de Venise. Il ne venait comme importance que longtemps après la Fiera Franca.
C'était le jour de la bienheureuse ascension, de la Sensa, que s'ouvrait cette merveilleuse kermesse. Une semaine à l'avance, la place Saint-Marc était transformée en un vaste bazar où affluaient des masses d'étrangers venus d'un peu partout. Les magasins, disposés d'une façon régulière et affectant le développement architectural d'un long portique parallèle aux Procuraties, étalaient les richesses locales. On y trouvait de tout, depuis les étoffes de soie, de velours et d'or, jusqu'à ces délicieuses dentelles nommées merletli et qui sont connues chez nous sous le nom de point de Venise ; depuis les conterie, ces verroteries brillantes dont les gens de Murano avaient seuls le secret, jusqu'à ces chaînes d'or sans fin, miracle de finesse, de délicatesse et de longueur. Il y avait aussi une place réservée aux artistes. Les peintres et les sculpteurs ne dédaignaient pas d'y apporter leurs œuvres de l'année. On vit à la Fiera Franca des tableaux du Titien et de Paul Véronèse. Canova y exposa ses premiers ouvrages, et le groupe de Dédale et Icare figura à la place d'honneur. Sous ce rapport, la Sensa était le « Salon » de Venise. Elle en était aussi le u Longchamps » . La place Saint-Marc, pendant cette joyeuse quinzaine, était en effet le rendez-vous de tout ce que
404 AMSTERDAM ET VlilNISE.
Venise comptait d'élégant. Les merveilleux du temps et les gentildonne y venaient montrer leurs toilettes neuves et considérer les gigantesques poupées que les couturières « retour de Paris » exposaient dans leurs vitrines. Ces poupées étaient mises à la dernière façon de la cour de France. C'étaient les journaux de mode de ce temps-là,
Dans les rares occasions qu'elles avaient de se parer, les belles dames copiaient servilement ces toilettes importées; celles-ci donnaient le ton jusqu'à l'année suivante, ou, pour parler plus correctement, jusqu'au mois d'octobre, car à partir de ce moment tout Venise prenait le masque. Bientôt même on contracta l'habitude de le porter toute l'année, comme si la vie eût été un carnaval perpétuel. Ce fut le temps où la richesse publique et privée commençait à décroître rapidement. Se voiler la figure devint en quelque sorte un moyen de cacher sa misère.
Mais avant cette douloureuse période, tout le temps de la Sensa et du carnaval était consacré aux réunions joyeuses et aux repas somptueux. Considérez les tableaux de l'École, les Cène, les Repas chez Léviy les Noces de Cana, et voyez quel étalage de bonne chère, d'abondance et de luxe. Ces cuisiniers affairés , ces serviteurs empressés, ces groupes de musiciens, ces plats chargés de provisions, ces coupes qui s'emplissent, nous disent assez de quelle façon on entendait la vie en ce temps-là. Écoutez maintenant comment parlent les poètes. Arétin est à table, il reçoit des perdrix : tt Aussitôt prises, aussitôt rôties, s'écrie-t-il ; j'ai abandonné mon hymne en l'honneur des lièvres et je me suis mis à chanter les louanges de ces oiseaux. Mon compère Titien, caressant de l'œil ces bêtes savoureuses, a entonné en duo avec moi le Magnificat que j'avais commencé. »
Après les perdrix , ce sont des becfigues, des melons verts, des grenades de Smyme, du raisin de Toscane qu' Arétin reçoit de ses amis. Le vin de Chypre arrose toute cette cuisine, et les joyeux propos la pimentent. Car Titien n'est pas seul à partager cette vie de plaisirs. Sansovino, Doni, Dolce, et Nicolo Franco, qui devait finir au gibet, sont aussi de ces joyeuses parties.
Ces fêtes gastronomiques donnent la mesure d'une époque. Le culte des bons morceaux se perpétua du reste dans la république pendant les époques suivantes, et aussi le culte des gros morceaux. La splendeur des tables vénitiennes ne consistait point en efFet en entremets, confitures et desserts ouvragés ; mais rien n'y manquait, nous dit Freschot, u de toutes les viandes solides qui sont le fondement des bons repas ». Et, comme confirmation, Barclay nous montre les patriciens allant eux-mêmes chez le boucher choisir les morceaux qui sont à leur convenance. Ce dont le joyeux président de Brosses ne manque pas de se moquer : « Plus la dignité est^ grande, plus la manche est large, ce qui n'est pas inutile pour mettre la provision de boucherie. » A la Poissonnerie, il en était de même. Le tableau du Bassan nous le prouve assez; qu'on se souvienne, du reste, des soupirs du malheureux comte Andréa.
Pour arroser cette chère succulente, il fallait boire de grands coups; aussi la passion da vin est-elle plus répandue à Venise que dans tout le reste de la Péninsule. Partout ailleurs en Italie, l'ivrognerie est une tache ; à Naples, c'est une honte. En Espagne, au siècle dernier, le nom d'ivrogne était une injure qui voulait du sang. Un coup d'épée ne suffisait même pas à laver d'une pareille insulte. Elle provoquait un coup de couteau. A Venise, rien de pareil, et messer Pantalon, ce masque joyeux chargé de personnifier l'habitant des Lagunes, ne craint pas de se monti^er en scène avec une pointe d'ébriété. Il n'y a du reste qu'à voir la façon dont le vin arrive à Venise pour être édifié sur la consommation qui s'en fait. On l'amène dans de grands bateaux à ciel ouvert, et qui sont pleins à déborder. On puise dans ces bateaux avec des baquets ; on remplit des hottes de liquide, et les porteurs s'en vont ainsi à domicile le transvaser dans les immenses tonneaux qui ornent les cabarets.
Rien de curieux à voir comme ces établissements qu'on décore du nom de trattorie. Les principaux sont fréquentés par les gondoliers et situés dans les environs du Rialto, ou mieux encore dans le voisinage de la via Garibaldi. C'est en effet dans les alentours de l'Arsenal qu'habitent presque tous les barcarojs. Le soir, leur présence donne à ce quartier une animation pafticu-
lièfe. Leurs femmes et leurs filles se promènent à travers les rues, vêtues de baillons pittoresques, avec un châle sur la tête et des bas troués qui traînent dans des chaussures sans nom. Pour eux, beaucoup moins galants que leur renommée ne le comporte, ils s'en vont s'attabler à la Pescaria, à la Bragola ou à YAntico BastionCy et, sans plus s'occuper du beau sexe, s'amusent à vider des pots. Cette débauche toutefois se fait avec une tranquillité et un ordre qu'on ne soupçonnerait guère dans un semblable pays. A voir ces grands gaillards étages le long des tables rustiques, silencieux et somnolents, échangeant à peine entre eux quelques propos, on les prendrait plutôt pour des marins hollandais éternellement froids et calmes, que pour de joyeux gondoliers vénitiens.
Parfois, par l'adjonction d'un ou deux musiciens, ou d'une famille de virtuoses, le cabaret vénitien se trouve changé momentanément en concert. Mais la transformation dure peu. Elle se renouvelle même rarement, et il n'y a guère qu'une biraria semi-aristocratique, la Fiamma d'oro, où l'on entende périodiquement des voix enrouées et des guitares nasillardes mêler leurs accords au bruit des verres et aux éclats de rire des servantes.
Souvent même , l'autorité tutélaire prend les devants et invite le public à s'abstenir de toute musique , témoin cet énorme cabaret qu'on nomme al Baccaro et où l'on boit le meilleur vin de tout Venise. Dès qu'on y entre, une énorme pancarte frappe les regards, et ces mots écrits en lettres immenses sont bien propres à faire évanouir toute velléité musicale : «« Si prega di non GANT ARE ESSENDO D'ORDINE SUPEBIORE PROIBITO sotto la pena della
CmUSURA DELL' EZERCIZIO. »
Il suffit du reste d'un coup d'œil jeté dans cet établissement pour comprendre quelle prudence a dicté cet arrêt salutaire. C'est le rendez-vous des chiffonniers, des ramoneurs et des industriels suspects de Venise ; de ceux du moins qui se respectent encore ; car les autres vont chez les marchands d'alcools ou d'absinthe se griser pour quelques sous.
Dans tous ces cabarets, le bon peuple vénitien^ fidèle aux tradi-
tions, accompagne ses grandes u beuveries » de Fengloutissement de morceaux énormes. De tout temps, en effet, il préféra la quantité à la qualité. Pour en être convaincu, il n'y a qu'à le voir étaler sur les tables graisseuses d'à/ Baccaro ces amas peu ragoûtants de poisson frit et de polenta dont il semble se délecter. Cette polenta est une espèce de pâte faite avec de la farine de maïs et qui lui tient lieu de pain ^ Chaque jour il en absorbe une solide ration. Trofs fois seulement dans l'année il consent à renoncer à cette nourriture pesante et indigeste s'il en fiit : à Noël, où il mange le paneton, sorte de brioche garnie de raisin de Corinthe; à Pâques, où il se délecte avec la fugasse, brioche sèche et sucrée jaunie avec du safran: et enfin à la fête de sa paroisse, où il est de tradition de manger des frittole.
Une sagra sans frittole, en effet, est comme un printemps sans roses; et bien que ces fritures fadasses aient plus d'odeur que' de goût, on ne laisse pas que d'en faire à Venise une efiFroyable consommation.
De nos jours cependant ils sont en partie déchus de leur ancienne splendeur. U n'y a plus guère que le bas peuple qui s'en régale ; tandis que jadis tout le monde en mangeait; on s'en offrait réciproquement, et c'était faire une grande politesse aux religieuses que de leur en porter à la grille de leur couvent.
L'accès de ces saintes maisons était en effet permis au premier venu, et pendant tout le carnaval les masques s'y rendaient et donnaient dans le parloir de joyeuses représentations aux pauvres recluses. Guardi a consacré plusieurs de ses tableaux à ces représentations curieuses. Habitudes étranges qui nous scandalisent
* Le pain fut de tout temps si mauvais à Venise que les personnes riches le faisaient venir de Mestre ou de Fusine. Mais comme l'importation en était défendue, il était rapporté en contrebande par les gondoliers, qui en faisaient une sorte de trafic fort lucratif. Les gondoliers des ambassadeurs et ceux des grands personnages habitant Venise étaient les pourvoyeurs habituels des principales maisons. Ils usaient et abusaient pour couvrir leur contrebande de la livrée de leurs maîtres. Gela donna lieu à de nombreux abus et créa même des difficultés assez curieuses entre la Sérénissime République et le duc de Mantoue. Cehiî-ci dut céder et renoncer au privilège de n^avoir point ses gondoles visitées
par les agents du Conseil.
aujourd'hui et qui perdent cependant beaucoup de leur inconvenance apparente, quand on songe à la triste condition de ces infortunées !
Ces malheureuses filles n'étaient pas en effet cloîtrées par conviction. Elles ne prenaient le voile que pour n'être point un embarras pour leurs familles. C'était l'une des tristes conséquences de ce droit d'aînesse qui concentrait sur une seule tête tous les privilé{Tes et tous tes biens. Elles étaient les victimes d'un état social mal équilibré qui leur faisait payer de leur liberté les plaisirs et les distractions des aînés de la famille. A maintes reprises le patriarche de Venise essaya de mettre un ferme à ces coutumes qui lui paraissaient désordonnées, mais il dut y renoncer. Chaque fois les recluses se révoltèrent, et finalement il lui fallut abandonner ses velléités de réforme.
(suite)
La mnsiqae. — Voix fatiguées et oreilles délicates. — Les concerts. — Félix meritis.
— Son hôteL — Le grand prêtre du lieu. — Pianiste bulgare et chanteuse de concert.
— Le Park, — Autre musique, autre enthousiasme. — Le Palais de Tlndustrie. — La Cecilia, — De Hoop. — L'opéra en voyage. — Le public des petites places. — Les musicos du vieux temps. — Les cafés-concerts. — Tiroirs à pipes. — Chanteuses et public. — Le répertoire. — L'histoire du théâtre hollandais. — Ses débuts* — - Yondel et Brederoo. — Son développement, les épreuves qu'il traveràe. — Le théâtre de nos jours. — Condition des artistes. — Les peintres. — Le Trippenhuis. — Morts illustres et chefs-d'œuvre. — Àrti et amiciiiœ* — Les Societeiten, — L'occupation française active leur développement. — Les Collégien, — Calme et monotonie. — Les cafés de la KalverslraaU -^ Villégiature et tulipes. — Histoire de six oignons. — Un repas de Cléopâtre. — Haarlem et BloemendaaI. — La glace. — Patins et traîneaux. — La kermesse sur la glace. — Repas et festins. — Une ancienne tradition. — La coupe de Nivelle. — Gysbrecht et Florent V. — Ne quid nimis, — Terburg et le Père Boussingault. — Madame de Sévigné. — Une entreprise du prince d'Orange. — Un éléphant ivrogne. — > C'est la faute au climat.
Après avoir parcouru toute la gamme des plaisirs chers à Venise , il nous faut jeter un coup d*œil sur les amusements et les distractions qui sont le plus goûtés sur les bords de TÂmstel.
Ici, comme là-bas, le premier qui s'impose à nous, c'est la
' musique. On peut dire en effet que la passion des Amsterdamois
pour ce bel art ne le cède guère à !'« affolement » des Vénitiens;
et ce fait est encore plus remarquable, car les belles voix y sont
peut-être plus rares qu'à Venise.
Par suite de l'inclémence du climat et de l'humidité continuelle qui détend les cordes vocales, beaucoup de personnes, en effet, ont l'organe fatigué et un peu rauque. Mais, si le chant est voilé,
l'oreille est douée d'une sensibilité parfaite, et cela suffît pour que la musique soit aimée avec passion et cultivée avec goût.
Ce goût si prononcé ne se manifeste pas toutefois de la même façon qu'aux bords des Lagunes; c'est dans d'autres conditions qu'il aime à se satisfaire. Au lieu de transformer l'opéra en concert, il le relègue au second plan, et ce sont les concerts proprement dits qui occupent sans conteste la première place. Concert à Félix meritis, concert au Parc, concert au Jardin zoologique, concert au Palais de l'Industrie, concert de la Société de Sainte-Cécile.
Aimez -vous les concerts? on en a mis partout.
Chacun d'eux toutefois a ses époques fixes et son caractère particulier. Il se distingue des autres par quelque nuance spéciale , qui établit entre eux comme une gradation à la fois artistique et aristocratique que nous sommes tenus d'observer.
Le premier, sous ce double rapport, est incontestablement celui de Félix meritis. Félix meritis est un cercle ou plutôt une association à la fois scientifique, artistique et littéraire, comme on en rencontre beaucoup en Hollande. N'était la Société Tôt nui van V algemeen^ dont le but est plus élevé, l'action plus étendue et les forces plus grandes, elle serait la première de tout le pays. Mais, si elle n'est pas la plus puissante, elle est du moins la plus aristocratique, car ses portes ne sont point ouvertes à tout le monde, et il faut une notoriété financière et sociale, c'est-à-dire une certaine fortune et une certaine notabilité, pour pouvoir être admis dans son sein. Fondé en 1777, riche dix ans plus tard et en possession d'un véritable palais, Félix meritis a été, dès son principe, divisé en cinq classes. Le Commerce , la Littérature , la Peinture , la Physique et la Musique Composent les cinq branches des connaissances humaines que cette puissante Société s'est donné pour but de cultiver, et pour lesquelles elle a fait édifier des amphithéâtres, une bibliothèque, un observatoire, des salles de conférences et de lecture, et une salle de concerts. Cette dernière est la seule dont nous nous occuperons aujourd'hui.
Elle est spacieuse, gracieusement dessinée en forme de rotonde
avec une galerie figurant premier étage et soutenue par des colonnes et des pilastres on ne peut plus corinthiens. La décoration en est d'une sévère sobriété. Elle aurait même presque l'air d'un joli temple réformé , n'étaient la couleur rose qui rehausse son architecture et certain Apollon du Belvédère qui plane au-dessus de l'orchestre. Mais sa nuance tendre et son dieu rayonnant lui donnent une
AMsTËilÛAM tlOtel de la Société Félix merith.
petite allure profane, qui contraste avec la nudité de ses murs, aussi privés d'ornements que l'Apollon lui-même.
C'est dans ce sanctuaire fermé au commun des mortels que, à jour fixe pendant tout l'hiver, on se réunit pour écouter de savants concerts. Les hommes sont habillés en politiques, c'est-à-dire qu'ils ont endossé l'habit noir; les dames sont en toilettes de bal, quelques-unes avec les épaules nues. Mais c'est un régal dont on ne profite que rarement, car la température du lieu ne leur permet
guère de quitter leur sortie de bal ou de dépouiller leurs fourrures. La salle en effet est froide de toutes les façons. Il semble que cette aimable réunion n'ait pas tout à fait le plaisir pour but. Un nuage de convention et d'extrême réserve plane sur tout le monde. On se salue de la main, on chuchote, on se parle à voix basse. Chacun prend sa place comme pour écouter une leçon, bien plus que pour goûter une joie. Mais tout bruit cesse, le chef d'orchestre vénéré prend place au pupitre, les instruments s'accordent, l'archet se dresse, le concert commence.
Dès les premières mesures, on sent qu'on a devant soi une troupe de musiciens aguerris. Tout marche avec une science, une méthode, une correction merveilleuses. Les instruments à cordes entonnent leur chant avec une précision admirable, l'accompagnement ne lui cède en rien. Mais que le plaisir est de courte durée! L'œuvre qu'on exécute est une de ces choses obscures, hérissées de difficultés, véritable tour de force de génie, problème ardu s'il en fut, transporté d*un livre de mathématiques dans un album de musique, mais qui n'a rien à voir avec ces douces mélodies qui bercent nos rêves et prennent doucement le chemin de nos cœurs. Aussi remarquez tous ces jolis visages, comme ils sont sévères, presque tristes. Aucune de ces bouches n'est souriante, aucun de ces regards n'est ému. On écoute posément, sèchement, cherchant à comprendre, mais sans que le cœur batte plus vite, sans qu'une délicieuse rêverie fasse danser, devant les yeux à demi fermés, tout un monde à la fois enchanteur et enchanté.
Après ce premier morceau en vient un autre, tout aussi savant, mais tout aussi ardu. C'est quelque symphonie ignorée, quelque sonate inconnue, chef-d'œuvre de classicisme et de difficultés. Le grand prêtre du lieu, en effet, n'entend point raillerie sur ce délicat chapitre. Classique il est et classique on doit être. Peu lui importe que la profondeur dégénère en obscurité. Il aime mieux qu'on s'ennuie scientifiquement que de s'égayer en dehors des règles. Aussi la plupart de ses opéras sont-ils acceptés par son aimable public comme autant de petites mortifications. Et bien souvent, en voyant un gros soupir d'ennui s'échapper de lèvres fraîches et rosées, il nous est
venu à l'esprit de lui appliquer le mot de la folle Zulietta à l'impuissant Jean Jacques : « ZanettOy lascia la musica e studia la matematica, »
Mais un frisson de plaisir parcourt l'assemblée. C'est quelque exécutant de mérite, quelque virtuose distingué, quelque soliste slave , polonais ou bulgare qui vient nous faire admirer son talent.
Vous le connaissez, ce pianiste échevelé à la démarche austère, au maintien grave, et qui, dans ses yeux rêveurs à l'excès, semble refléter un monde de pensées et d'insondables mystères. Il se laisse tomber plutôt qu'il ne s'assied devant le piano fatal. Ses doigts parcourent le clavier, l'orchestre accompagne en sourdine. Bientôt son regard inspiré se dirige vers le lustre. Sous sa pression vigoureuse, un petit air bien doux, bien tendre, bien naïf, qui sent la bergerie d'une lieue, semble éclore. Il chante doucement comme Talouette qui salue l'aurore. Puis, tout à coup, le voilà qui change de ton et d'allures. Le tonnerre gronde, l'orage mugit, la foudre éclate, et le pauvre petit reçoit la plus effroyable averse qu'on puisse imaginer. L'orage est le précurseur naturel de la guerre. Au tonnerre succède la fusillade, et les éclats du canon nous font trembler pour son sort. Mais, destin inéluctable, la tempête fait place au calme et la paix succède aux combats, et notre petit air mouillé par l'orage, battu et rebattu, dénaturé, défiguré, transfiguré par le savant pianiste, nous revient doucereux et timide comme à l'instant de sa naissance. Un soupir de soulagement nous échappe. Heureux petit air! liC voilà de retour dans ses tranquilles pénates ! — Non pas ! Le vaillant pianiste a relevé sa tête puissante, il a rejeté en arrière son ondoyante chevelure, et ses regards sont remontés vers le lustre. Tout à coup, le petit air martelé par sa main puissante devient la chanson de la forge. Le bruit des marteaux en marque la mesure. Puis accompagnant une danse champêtre, il se transforme en un fandango vertigineux. Tout tourbillonne autour de lui, jusqu'à ce que, après avoir été allongé, modifié, raccourci, rabougri, racorni, avoir
Passé du grave au doux, du plaisant au sévère,
il consente à finir comme il avait commencé, c'est-à-dire simplement
et modestement, en petit air comme il faut, éclos dans un cerveau de {jénie.
Après le pianiste bulgare nous avons la chanteuse de concert, inévitablement jolie, gracieuse, aimable, l'œil caressant et la bouche en cœur, presque aussi gênée par son morceau de musique qui ne lui sert de rien, que par l'énorme bouquet octroyé par l'administration. Elle est toujours sûre, à défaut d'autre chose, d'obtenir un succès de robes, car ses toilettes sont de la bonne faiseuse, et souvent (hélas !) elle remplace par celles de sa couturière les notes qui manquent à son registre. Puis viennent le violoniste émérite et le violoncelliste incomparable, tous deux empanachés de la mèche traditionnelle. La gymnastique tient une grande place dans leur exécution. Voyez comme ils se plient en deux et tout à coup se redressent; leurs bras et leurs épaules se livrent aux soubresauts les plus extraordinaires ; ils se contorsionnent à plaisir. Il serait vraiment cruel de se montrer froid à l'excès avec des gens qui se donnent autant de mal. Aussi un petit froufrou d'applaudissements gantés indique-t-il la haute satisfaction qu'ils ont fait éprouver à leur auditoire d'élite. Enfin la séance finit comme elle a commencé, par un morceau bien savant, bien ardu, bien classique, qui permet à l'aimable assemblée de se séparer sans trop de regrets. Plus d'une jolie poitrine, en effet, laisse échapper un soupir de soulagement quand on se lève pour partir; d'autres, plus patientes, ou craignant de nuire à la bonne opinion musicale qu'on peut avoir d'elles, prennent simplement l'air satisfait. Songez qu'à Amsterdam les distractions sont rares et qu'on serait encore bien privé si l'on n'avait pas celle-là. Écoutez toutefois ce que dit ceflte foule aristocratique qui s'écoule. Il vous arrivera peut-être d'entendre un : M C'était bien beau » ; mais personne ne prononcera ces paroles magiques qui contiennent tant de choses : « Mon Dieu , que nous nous sommes bien amusés ! n
Si les concerts de Félix mentis sont calmes, paisibles et recueillis comme une cérémonie pieuse, il n'en est pas de même de ceux du Park. Ici l'enthousiasme ne connaît pas de bornes. I/orchestre est peut-être un peu moins savant, mais le directeur, le maître de cha-
pelle, pour me servir de l'expression consacrée, veut avant tout charmer son auditoire, et il y réussit. Il ne s'agit point pour lui de professer, il faut émouvoir, et sous son archet défilent sans exclusion et sans parti pris toutes les pages mélodieuses , qui font naître dans nos cœurs tant de douces émotions et peuplent nos cerveaux de u merveilleux prestiges ».
Dès le principe aussi, on voit qu'on a affaire à un public tout autre, si différent même qu'on ne pourrait supposer qu'il est en partie formé des mêmes éléments. On se case brayamment, et la salle, qui est immense, paraît trop petite pour la foule qui l'envahit tout à coup. Dès que le chef d'orchestre parait au pupitre, il passe sur l'assemblée un frisson de plaisir, et le silence se fait. Mais après chaque morceau ce sont des applaudissements, des vivat qui ressemblent par plus d*un point à la chiamata vénitienne. Rappels et bravos, rien ne manque. C'est l'enthousiasme le plus vrai qu'on puisse souhaiter. Je n'en veux pour preuve que lafuria avec laquelle, à chaque entr'acle, on se précipite sur les glaces, les limonades et les verres de bière. Il semble qu'on soit dévoré par Un feu intérieur qu'on ne saurait étancher. Ces concerts ont cependant lieu au milieu de l'hiver, à l'époque la plus humide et la plus froide de l'année. Dans la belle saison, en effet, c'est dans un fort beau jardin planté de grands arbres et peuplé de frais massifs que l'orchestre se fait entendre. Sous les verts ombrages l'ardeur est peut-être moins grande, mais cependant les applaudissements ne manquent guère. Disons, pour justifier ou plutôt pour expliquer cet enthousiasme lyrique, qu'élé comme hiver le Park est très-fréquenté par la société israélite, à laquelle Félix mentis est à peu près inaccessible. Or la population juive d'Amsterdam est une des plus musiciennes qui soient en Europe. Nous aurons encore d'autres occasions de nous en assurer.
L'enthousiasme que nous venons de constater au Park, nous le retrouvons au Jardin zoologique. Ce jardin, l'un des plus remarquables et des plus beaux qui soient au monde, appartient à une société qui, pour être agréable à ses membres, et aussi pour augmenter ses
ressources, donne en été une série de concerts. Artistes et public,
l'assistance y est à peu près la même qu'au Park, en y ajoutant toutefois les fauves étonnés, les pachydermes surpris, les ruminants pensifs qui prêtent leurs oreilles à ces flots d'harmonie. On dit assez communément que la musique adoucit les mœurs, et le Musée d'Amsterdam possède un tableau de Paul Potter qui représente Orphée en bottes molles, charmant les ours, les licornes et les léopards. A ce compte -là, les concerts du Jardin zoologique devraient avoir depuis longtemps civilisé les sauvages habitants qui peuplent ses charmilles. Il n'en est rien cependant, et souvent, au milieu d'une phrase douce et langoureuse chantée par les violons ou gazouillée par le hautbois, on entend tout à coup le mugissement d'un bison mélophobe ou le rugissement terrible du lion.
Le Palais de l'industrie donne comme le Park des concerts d'hiver et des concerts d'été. La musique toutefois y est moins bonne. L'acoustique de la salle est défectueuse, et le jardin dépourvu de grands arbres; mais, alternant avec son agréable rival, il ofire à la population amsterdamoise un but de promenade et un sujet de distractions. Quelquefois les yeux ont la bonne chance d'être de la partie. Le Paleis voor VolksvHjt possède en effet un théâtre, et sur ce théâtre un corps de ballet donne périodiquement de fort remarquables représentations.
Indépendamment de tes concerts fixes, il en est d'autres qui n'ont lieu qu'accidentellement, dans des endroits spéciaux, à l'occasion de certaines fêtes ou de certains anniversaires. Entre autres, nous citerons ceux du cercle dé Hoop, le concert annuel de la Ceci lia, et enfin une institution qui n'est pas sans analogie avec celle des Scuote vénitiennes. Je veux parler des chœurs de jeunes filles qui se réunissent pour chanter des oratorios. Ces jeunes beautés ne sont point comme à Venise de pauvres abandonnées élevées par charité. Elles appartiennent au contraire aux premières familles du patriciat et de la bourgeoisie, et, dans les solennités où leur élégant escadron se produit en public , on ne sait ce qu'on doit le plus admirer ou des physionomies fraîches et gracieuses qu'on a sous les yeux, ou de l'excellente musique qui charme les oreilles. Certes, si Jean-
Jacques était là, il n'aurait point à redouter la désillusion cruelle qu'il éprouva aux Mendiçanti.
Le cercle de Hoop est un club nautique. Chaque année, ses membres organisent des courses de canots et des régates qui, sans avoir la somptuosité des fêtes vénitiennes, sont cependant fort intéressantes et parfaitement ordonnées. Planté au milieu des eaux comme une habitation lacustre, un kiosque blanc abrite ces soirs-là un vaillant orchestre. Parfois aussi, dans le cours de Tété, les membres de cette utile société se réunissent le soir au bord de l'Amstel et se régalent chez eux d'assez bonne musique. Le concert annuel de la Cécilia, lui, a lieu au Grand Théâtre; c'est généralement le 22 novembre, jour de la Sainte-Cécile, qu'on choisit pour le donner. C'est le plus beau concert qui ait lieu à Amsterdam et même dans toute la Hollande. Tout ce que les musiciens hollandais comptent dans leurs rangs de maîtres renommés et d'exécutants illustres tient à faire, ce jour-là, partie de cet orchestre exceptionnel. Le choix des œuvres est sévère, on n'admet que le parfait. La science, comme à Félix meritis, y tient grande place; mais l'exécution est si belle qu'elle emporte tous les suffrages. C'est une grande fête pour tous ceux qui aiment la musique, et Dieu sait s'ils sont nombreux à Amsterdam ! Pour s'édifier là-dessus , il n'est du reste besoin que d'assister à une représentation d'opéra, et de voir la foule pantelante suivant, dans un ravissement extatique, le développement musical de l'action qui se passe sous ses yeux.
L'opéra cependant n'a jamais pu s'acclimater sur les bords de l'Amstel. Pourvue d'un grand et beau théâtre dont l'acoustique est célèbre en Europe * , aussi peuplée à elle seule que Rotterdam et la Haye ensemble , c'est cependant à ces deux villes qu'Amsterdam
* Il s'est produit poar le Grand Théâtre un fait analogue à ce qui s'est passé à Paris pour l'Opéra de la rue LePeletîer. Au siècle dernier, le théâtre d'Amslerdam fut anéanti par le feu. On construisit à la hâte une salle provisoire tout en bois, et c'est bette salle qui dure encore de nos jours et qui est un chefd'œuvre d'acoustique. Ces années dernières, ne voulant pas la démolira cause de ses merveilleuses qualités, on l'a entourée d'un bâtiment en maçonnerie, dont l'aspect général et la façade sont tout à fait di(]^nes et de la destination du bâtiment, et de la ville à laquelle il appartient.
est obligée d'avoir recours quand il lui plaît d'entendre les Hugue~ nots, la Muette ou Rienzi. Chaque semaine la Haye lui expédie sa troupe française, et tous les mois la troupe allemande de Rotterdam vient donner, elle aussi, une ou deux représentations. On comprend d'autant moins cette dépendance volontaire, que chaque représentation produit des recettes magnifiques et qu'il serait
AMSTERDAM Le PaUlg de l'induilrii
très-facile d'avoir chez soi ce qu'on se croit oblifjé d'emprunter à d'autres. Cette persistance est d'aatant plus extraordinaire que, de l'aveu même des artistes , le public d'Amsterdam a une intuition musicale bien supérieure à celle de ses deux rivales. Rien n'est intéressant, en effet, comme une de ces représentations du Stad Schouburg. La salle est comble depuis le parterre jusqu'au paradis. Partout des têtes anxieuses et des physionomies émues. La passion se lit sur tous les visages. En haut, des grappes d'hommes et d'en-
fants, appuyés aux corniches, accrochés aux coloones, entassés, pressés, serrés à l'impossible, semblent boire les flots d'harmonie qui s'échappent de la scène et de l'orchestre.
Il ne faudrait pas qu*un chanteur s'avisât d'écourter son air, ou que l'orchestre passât quelques mesures. Tous les spectateurs protesteraient, car ils connaissent leurs opéras sur le bout du doigt, comme on dit, depuis la première jusqu'à la dernière note. Qu'un enthousiaste maladroit applaudisse avant la fin d'un air, bien vite des « chut! » énergiques vont le rappeler à l'ordre. La toile tombe sur un silence glacial; ce n'est que lorsque l'orchestre a fini sa ritournelle que les applaudissements éclatent, et avec eux les cris et les rappels. C'est une véritable furie, la salle tremble sous les bravos. Ce public altéré de mélodie a voulu tout entendre avant de témoigner sa joie. Lui escamoter une note, c'est à ses yeux lui voler un instant de plaisir, plaisir chèrement acheté, du reste, pour quelques-uns d'entre ces braves gens. A voir les figures patibulaires qui descendent des petites places, ces corps en haillons, sales, à peine vêtus dans les plus grands froids, on se demande comment ils ont pu, si petite que soit la dépense, trouver l'argent nécessaire pour payer leur place. Pour cela, plus d'un a porte son matelas au Mont-de*Piété ou engagé son paletot. Il est difficile, on le voit, de pousser plus loin l'amour de la musique.
Presque tout ce public des places élevées est fourni par la population juive. C'est elle, en effet, qui montre, à l'endroit de l'opéra, le plus sérieux fanatisme. Il n'est pas de gagne-petit, d'ouvrier si mal payé, ni de ménage si pauvre, qui n'aille une fois au moins voir l'opéra chaque hiver. Aussi vous jugez combien ces braves gens sont fantaisistes d'allures, et pittoresques dans leur débrailiement. Leur demander de la toilette , il n'y faut point penser; si seulement, ce jour-là, ils s'avisaient d'être propres !
Bien que fort nombreux relativement au chiffre de la population, les concerts et les théâtres ne sont pas les seuls lieux où la population d'Amsterdam trouve à satisfaire sa verve musicale. A côt('* de ces deux institutions de fondation ancienne, on a vu s'élever, il y a quelque vingt ou trente années, un autre genre d'établis-
sements qui, dès le principe, a pris un développement considérable et s'est vivement incrusté dans les mœurs. — Nous voulons parler des cafés-concerts. — Somme toute, ces cafés sont une amélioration matérielle et morale , car ils ont pris la place des antiques musicos qui étaient de véritables repaires de débauche.
Dans les musicos primitifs, en effet, la musique n'était qu*un prétexte. A peine entré dans leur atmosphère, chargée de miasmes épais 9 empestée de genièvre et de tabac , pour peu qu'on montrât quelque argent, on était assailli de toutes parts. Les aventuriers de la pire espèce, les grecs de profession se réunissaient aux filles pour vous dépouiller. C'était un assaut terrible livré à vos écus. Le malheureux qui mettait le pied dans ces bouges était sûr d'y laisser sa bourse; bien hem^eux encore quand il n'y laissait pas la santé. Lisez Casanova, vous verrez quelle compagnie on rencontrait dans ces lieux de perdition. Les magistrats, si sévères sur tant d'autres points, toléraient ces excès comme un mal nécessaire. Et, en effet, « où les deux Compagnies des Indes trouveraient-elles des matelots, dit avec une sorte de cynisme un auteur du siècle dernier, si l'amour du luxe et du plaisir ne remettait pas en cinq ou six semaines ceux qui ont fait le voyage dans la même situation où ils étaient avant de l'entreprendre, et ne les obligeait pas de rentrer à leur service ? n
Aujourd'hui, il existe encore dans Amsterdam quelques-uns de ces musicos du vieux temps. Mais leur personnel, surveillé de près par une autorité tutélaire, ne présente ni les mêmes excès ni les mêmes dangers.
Toutefois laissons aux matelots et aux gens du port ces antres de « luxe et de plaisir » , comme les appelle Labarre de Beaumarchais, et visitons la série infiniment plus relevée des véritables cafés-concerts. Les plus importants se trouvent dans cette rue bizarre que nous avons déjà parcourue ensemble et qui s'appelle le Nés. Les autres sont répartis sur toute la surface de la ville. Il en est même qui fonctionnent l'été hors des anciens remparts et prennent des allures tout à fait champêtres. Là, mettez votre paletot, relevez votre collet, I^ soir, le temps est froid et le brouillard humide. —
Bien. — Nous voici arrivés. La porte s'ouvre, une bouffée de tabac et d'alcool mêlée de cris étourdissants vient nous prendre à la gorge et nous frapper les oreilles. Entrons. — Nous sommes dans la ménagerie, étudions le local d'abord et ensuite le personnel.
Il n y a point, à Amsterdam, d'architecture spéciale pour ces sortes d'établissements. Aucun n'a été construit en vue de sa destination définitive. Ce sont pour la plupart d'anciens cafés transformés par leurs propriétaires, dans Fespoir de rattraper, à l'aide d'un peu de tapage, la clientèle qui désertait la maison. Aussi tous se ressentent-ils de ce vice de naissance, et ne possèdent-ils ni l'élégance ni le comfort des cafés-concerts de Londres, de Paris, de Vienne, de Bruxelles, voire de Copenhague et de Rotterdam. Une grande salle toujours trop basse pour les nuages de fumée qui s'y condensent, parfois carrée, mais généralement étroite et longue, dont la forme est parfaitement caractérisée par l'expression hollandaise de tiroir à pipes; dans le fond une estrade sur laquelle les artistes déploient leurs grâces; au pied de l'estrade un piano, telle est la mise en scène.
L'orchestre, vous le voyez, n'est guère compliqué; mais, fait assez remarquable, à mesure que l'établissement descend d'importance, le nombre des musiciens augmente. C'est d'abord un violon timide qui mêle son grincement au tapotage du pianiste. Puis on lui adjoint l'éclatant cornet à piston et ensuite la contrebasse ronflante. Rarement, bien rarement on va au delà. Il n'est guère besoin d'ajouter que ces pauvres musiciens ne sont pas recrutés parmi les talents émérites qu'a produits la grande cité. Ce sont de pauvres artistes, auxquels il faut, pour un maigre salaire, émettre, sept heures durant, des torrents d'harmonie; ils s'en consolent avec le glaasbier traditionnel et des cigares du pays qu'ils ne quittent guère un seul instant.
Le personnel du chant est généralement plus nombreux. Il se divise en deux classes : les étoiles et les chanteuses ordinaires. Les étoiles sont filantes. Je veux dire par là qu'elles ne figurent pas sui* l'estrade, mais apparaissent à certaines heures de la soirée, heures réglées d'avance et prévues par le programme. Les autres font
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tapisserie sur la scène, étalant des toilettes d'un gotit quelquefois équivoque et d'une fraîcheur souvent douteuse. Parfois, enfin ^ le concert est complété par l'apparition de quelque gentleman, qui vient égayer le public en lui chantant une romance sentimentale ou quelque chansonnette excentrique.
C'est parmi les jeunes gens appartenant à la banque, à l'industrie et au commerce, parmi les étudiants, les célibataires âgés et les sous-officiers de la garnison, que se recrute le public de ces cafésconcerts. Comme artistes et public sont, la plupart du temps, de vieilles connaissances, une douce intimité ne tarde pas à s'établir entre eux. Et cette intimité se traduit, pour la joie et l'édification de la galerie, par un doux échange d'observations délicates et spirituelles, de consommations offertes et de sourires accordés.
Lé répertoire est essentiellement cosmopolite. En cela il est semblable aux chanteuses qui sont recrutées un peu dans tous les pays. Il y en a de françaises, d'anglaises, d'allemandes, voire de danoises et de suédoises ; quelques-unes même sont Hollandaises , mais c'est l'exception. L'amateur de couleur locale le regrette, car les chansonnettes du cru ont une saveur que ne sauraient présenter les autres , qui arrivent à Amsterdam ressassées , transformées et dénaturées par des artistes qui n'en comprennent souvent ni le sel ni la portée. C'est le répertoire de l'Eldorado et de l'Alcazar qui alimente l'interprétation française. Les chansons allemandes ne valent pas mieux que les nôtres, mais elles sont plus facilement comprises, étant encore plus corsées. Les blonds Germains, en effet, appellent sans façon les choses par leur nom et pas toujours par le petit nom. Ces crudités mettent parfois la salle en belle humeur, et comme c'est le propre de la musique de ces chansonnettes d'être fortement cadencée, il n'est pas rare de voir le public reprendre en chœur le refrain, chanté par l'artiste.
Quant aux Anglaises, malgré leurs voix nasillardes et criardes, elles sont en possession des bonnes grâces du public. C'est presque toujours parmi elles que se recrutent les étoiles. Elles doivent ce privilège à leur pantomime très- expressive. Elles ont en effet une sorte de u diable au corps » qui rachète ce que leur
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org[ane a de peu harmonieux, et si leurs vocalises sortent du nez, elles y mettent tant d'expression qu'on dirait qu'elles viennent du cœur. Pour l'observateur, le travail de ces pauvres filles a quelque chose de pénible. Elles sortent d'une excessive placidité pour se livrer avec une frénésie calcnlée à des contorsions plus ou moins désordonnées. Puis, leur chanson terminée, elles retombent dans cette morne impassibilité qui ferait croire que, pendant quelques instants, elles ont été galvanisées par une sorte d'épilepsie malsaine.
Nous avons dit que le public reprenait souvent en chœur les refrains des chansons. Ce ne sont pas les seules manifestations auxquelles il se livre. Parfois son enthousiasme devient si bruyant que le propriétaire est obligé de lui recommander la modération. Cette prière se manifeste sous forme d'avis imprimé ou de pancarte ; et il n'est pas rare de voir se balancer entre les tarifs de consommations un écrite au invitant les agités du lieu à s'abstenir ( autant que possible) de détériorer le matériel et de frapper les tables avec leurs cannes.
Tout ce tapage , la tenue plus que fantaisiste des artistes et du public nous enseignent assez que ces cafés-concerts ne sont pas fréquentés par la meilleure société d'Amsterdam. Ce n'est qu'accidentellement que les hommes distingués s'y égarent, et les familles bourgeoises pour rien au monde ne consentiraient à y mettre les pieds. Elles préfèrent en e£Fet à ces divertissements bruyants les plaisirs plus calmes que leur offre le théâtre, et encore n'abusentelles point de cette dernière distraction.
Ceci nous explique comment, alors que la population d'Amsterdam est deux fois plus considérable que celle de Venise, les théâtres n*y sont guère plus nombreux, et comment, à l'exception du Grand Théâtre de la ville {Stad Schouburg)^ dont les dimensions sont inusitées pour la Hollande, aucun ne pourrait supporter la comparaison avec VApoUo, le Malibran ou le San Samuële.
C'est sur ce Stad Schouburg que les troupes d'opéra de la Haye et de Rotterdam viennent périodiquement donner leurs représentations. Les autres jours sont consacrés au drame^ à la comédie et
au vaudeville en langue hollandaise; souvent la soirée est terminée par un divertissement-ballet. Enfin tous les ans, au l*' janvier, on. représente une des plus vieilles pièces du théâtre hollandais, Gysbrecht van Àmstel, sorte de drame-épopée, chef-d'œuvre du grand Vondel, et une espèce de farce appelée Chloris en Roosje. L'orîgine de cette coutume se perd dans la nuit des temps. Depuis un siècle au moins, et peut-être depuis deux, il en est ainsi. Chaque année, on joue trois fois de suite ces deux pièces, et, fait digne de remarque, la salle est toujours pleine et le public y prend le même intérêt que si c'était une grande nouveauté. C'est là un bizarre trait de mœurs en même temps qu'un hommage rendu au plus vaste génie poétique qu'ait produit la Néerlande.
Tous les autres théâtres d'Amsterdam, à l'exception d'un seul, exploitent également, et avec des fortunes diverses, le répertoire hollandais. Le théâtre Van Lier, le seul qui fasse exception à cette règle générale, abrite ordinairement les troupes étrangères. Il est situé dans l'Amstelstraat ; c'est là que les comédiens français donnent leurs représentations, alternant le plus souvent (éclectisme, voilà bien de tes coups!) avec leurs confrères venus d'Allemagne. L'été, la salle se ferme; le personnel prend la clef des champs, et va se réfugier hors la ville dans un théâtre qui ressemble par plus d'un point à un vaste café-concert.
En disant que les autres théâtres cultivaient le répertoire hollandais, nous ayons entendu dire simplement que les pièces y sont jouées en langue hollandaise ; car si la Hollande a possédé jadis une littérature dramatique à elle, cet heureux temps a malheureusement disparu. L'origine du théâtre hollandais est cependant fort ancienne. Elle se perd dans la nuit des Mystères. Ceux-ci régnèrent en maîtres pendant deux siècles sur l'Allemagne, une grande partie de la France et sur les Flandres bourguignonnes. Dès le treizième siècle, la Hollande les vit apparaître dans ses campagnes, où, pendant près de cent ans , ils furent les seules manifestations dramatiques connues. Mais, avec le siècle suivant, le cadre s'élargit M^s
' 11 existe à la bibliothèque de Bourgogne à Bruxelles cinq comédies ou draines du quatorzième siècle suivis d'autant de forces. -^ Les (jurandes pièces sont
représentations perdirent leur caractère exclusivement sacré ; les drames et les comédies apparurent à leur tour, presque toujours suivis d'une farce chargée de tenir le public en joyeuse humeur.
Toutefois ce ne fut qu'après qu'une sublime révolution, eu créant l'indépendance des Provinces^Unies, eut permis au génie national de prendre soti complet essor, que le théâtre hollandais fut véritablement fondé.
C'est à Vondel que revient la gloire de cette noble et belle tâche si magnifiquement accomplie. C'est lui qui, dans une série de chefsd'œuvre, posa les bases de l'art dramatique néerlandais et qui, en même temps, aida la langue nationale à dépouiller les langes qui l'embarrassaient, et à revêtir sa forme définitive. Son rôle est aussi grand dans l'histoire du théâtre hollandais que celui de Corneille dans l'histoire du nôtre, et, fait remarquable, l'éclosion de ces nobles génies fut pour ainsi dire simultanée. Au moment où Vondel terminait son Gysbrecht van Àmstel^ le grand Corneille faisait représenter le Cid. Et le premier chef-d'œuvre du théâtre français ne précéda que d'une année le plus beau drame lyrique que possède la Hollande.
Combien il y a loin de ces origines magnifiques aux commencements si bouffons du théâtre vénitien ! Et cependant, en cherchant bien, nous découvririons certainement aussi une Commedia delC arte^ éclose sur les bords de l'Amstel. On la rencontre en effet, cette comédie à canevas, â l'origine de tous les théâtres. Chez nous, elle existe avec Turlupin, Cauthier-Garguille, Guillot-Gorju, Jodelet, Tabarin et Mondor. Nous la retrouvons â la cour d'Autriche avec Leinhaus, Kurz, Brenner, Gottlieb, la Nutin, la Elizonin et la
intitulées Abele Spelen; les forces portent le Dom de Sottemien. -^Les princi- ^\e» sont Esmorée y Lancetot, Gloriant, les Truands 9 Rublen, etc. M. Serrure et le professeur Jonckbloet, se fondant sur l'âge de l'écriture, placent la composition de ces pièces entre 1280 et 1320. M. Yilder, qui a publié sur elles un excellent travail dans la Revue contemporaine , et M. À. Royer, dont la compétence en ces matières était si grande, se fondant sur l'analogie, les attribuent au quatorzième siècle.
Indépendamment de ces comédies, drames et sotties, on possède quelques échantillons de mystères écrits en hollandais, qui prouvent queTart dramatique religieux avait aussi à cette époque cours en Néerlande.
Schwagerin. Eu Hollande, elle nous apparaît avec une bande de joyeux compères qui, depuis Brederoo jusqu'à Tetje-roen, se chargent de dilater la rate de leurs concitoyens.
Malgré cette double paternité à la fois auguste et joyeuse, il s'en faut cependant de beaucoup que le théâtre hollandais n'ait compté que des jours heureux. C'est qu'il avait dans le pays un adversaire redoutable, l'intolérance orthodoxe, qui, voyant en lui une cause de perdition, le transformait en bouc émissaire coupable de tous les péchés du siècle. Du haut de la chaire, les pasteurs flétrissaient ses innocentes distractions, et, pour apaiser leur courroux,* l'art dramatique fut rais en charte privée; le théâtre fut transformé en bureau de bienfaisance ; les recettes servirent à soulager les malheureux et à l'entretien des fondations charitables. Ce n'est qu'à ce prix que les pauvres acteurs parvinrent à se faire tolérer.
Encore ne faudrait-il pas croire que leurs destinées fussent bien solidement assises. En 1733, les tarets s'étant mis à ronger les pilotis sur lesquels reposent les digues, la Hollande se crut à la veille d'un épouvantable cataclysme. Elle se vit menacée d'un engloutissement général. Cette invasion d'insectes lui apparut comme un fléau envoyé par le ciel, et, pour désarmer la colère divine, on ne trouva point de meilleur moyen que d'abolir les spectacles.
Le danger conjuré, la tendeur passée, les spectacles repamrent, mais dans des conditions si précaires qu'ils ne pouvaient briller d'un bien vif éclat. Tout d'abord des théâtres dissidents furent créés. fiCs juifs, qui vivaient séparés du reste de la nation, qui se secouraient entre eux, qui avaient leurs hôpitaux particuliers, leurs orphelinats spéciaux, refusèrent de porter leur tribut aux acteurs de la ville. Ils réclamèrent et obtinrent de fonder un théâtre israélite, et bientôt ils en édifièrent deux, un pour les juifs allemands et l'autre pour les juifs portugais.
Pendant ce temps, la troupe du Grand Théâtre achevait de se désorganiser; les artistes, mal vus des autorités, mal rétribués, s'eo allaient, dès qu'ils avaient quelque talent, chercher dans les Flandres une condition meilleure. Seuls les comédiens sans valeur demeuraient à leur poste, végétant comme ils pouvaient et forcés, pour
ne pas mourir de faim, d'avoir, comme on dit, deux cordes à leur arç. Les auteurs du siècle dernier sont pleins, sur ce sujet, de révélations curieuses : u L*un est un perraquier qui, venant de tresser des cheveux, monte sur le théâtre sous le nom d'Agamemnon ou de César, et y parle aux Grecs et aux Romains du même air qu'il parlait un instant auparavant à ses garçons. L'autre est un tailleur qui, à peine descendu de son établi, monte sur la scène et y représente Ulysse ou Agrippa avec cette dignité que vous pouvez imaginer. IjC troisième est cordonnier. . . Les actrices sont de la même espèce que les acteurs : c'est la fille du tailleur qui représente Ipbigénie^ c'est une couturière qui est Clytemnestre. »>
Que faire avec un semblable personnel? Le théâtre courait à sa perte. En vain quelques grands esprits s'efForcèrent-ils de conjurer cette ruine imminente. Des génies de l'ampleur d'Onozwier Van Haren ne purent empêcher sa chute. C'est à peine s'ils parvinrent à la retarder.
Peu à peu les écrivains néerlandais renoncèrent à la scène. De leur côté, les directeurs, dans l'impossibilité où ils étaient de payer des droits d'auteur, préférèrent s'emparer des œuvres étrangères et les faire traduire par quelque pauvre commis, que de rien demander aux littérateurs de leur pays. Et c'est ainsi que s'étiola le théâtre néerlandais, dont les brillants débuts semblaient promettre au monde une existence si glorieuse.
A la fin du siècle dernier et au commencement de celui-ci, il y eut toutefois une sorte de renaissance dramatique. De glorieux artistes, Jan Punt, Spatsier, Samuel Cruys, Dirk Sarde t, le célèbre Andries Snoek, madame Wouters-Sardet, Anna Van Marie, Wattier, donnèrent une vie nouvelle à ce pauvre moribond, et l'élan qu'ils imprimèrent au théâtre hollandais se continue encore de nos jours. La condition des acteurs, du reste, s'est améliorée ; ils ont en partie reconquis la part de considération à laquelle ils ont droit ; mais la littérature est demeurée dans le même état précaire. Ija propriété littéraire dramatique est regardée comme étant de si peu d'importance qu'elle n'est pas même reconnue par la loi hollandaise; et le théâtre vit pour les cinq sixièmes de traductions. C'est la France
qui, naturellement, fournit le plus gros contingent. Vondel, détournez vos regards, Dumas fils et Sardou occupent aujourd'hui votre place !
Si de tout temps Amsterdam a peu fait pour sa littérature, elle s'est montrée mieux inspirée à l'égard de ses peintres, .le ne veux parler toutefois que de ces années dernières. En remontant le cours des siècles, il serait facile, en effet, de rencontrer bien des groi péchés qui chargent lourdement la conscience de la puissante cité. Plus d'un homme de génie mort dans la misère, de grands talents découragés, l'art dédaigné et les artistes tenus à l'écart par une bourgeoisie orgueilleuse et injuste; tel est le spectacle qui, daus plus d'un cas, s'offrirait à nos yeux. Mais de nos jours, fort heureusement, tout cela a changé, et, si l'on semble avoir en partie hérité de l'antique indifFérence à Tégard des vieux maîtres, en revanche, les peintres contemporains n'ont aucun droit de se phiindre*
Il est en effet peu de contrastes plus frappants que celui que présente le Trippenhuis comparé à Jrti et amicitiœ. Le Trippenhuis, ce grand musée d'Amsterdam, l'asile des morts, et quels morts ! Rembrandt, Fraus Hais, Van der Helst, Ruisdael, Ostade, .lan Steen, Hobbema et vingt autres illustres, tous représentés par d'introuvables chefs-d'œuvre; ce superbe panthéon de l'art hollandais, nous avons vu, dans nos promenades sur les quais d'Amsterdam, dans quel état on le laisse. N'évoquons pas de nouveau ce douloureux spectacle. Espérons plutôt qu'avant peu la grande ville comprendra la responsabilité qu'elle encourt vis-à-vis de la postérité en prenant si peu de soin de pages immortelles qui constituent un des plus beaux fleurons de sa couronne civique. Mais autant le Trippenhuis est sombre et triste, autant Jrti et amicitiœ, que vous connaissez déjà, possède une agréable figure.
Ce ne sont que festons, ce ?ie sont qu* astragales.
Tout y respire l'aisance, la gaieté, le bien-être, ^rti, vous le savez, est un cercle artistique qui certes pourrait servir de modèle à beaucoup d'autres associations. Espèce de société de secours mutuels, il s'est donné pour mission de réunir dans un seul groupe
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la grande majorité des artistes néerlandais, de leur venir en aide, de les aider dans le besoin, de faire à leurs veuves et à leurs orphe* lins des pensions viagères et enfin d'établir entre le producteur et Tacbeteur, c'est-à^ire entre Tamateur et Tartiste, des relations qui facilitent les transactions, et permettent à celui-ci de se passer d'intermédiaire.
Le but était noble et vaste, les intentions des fondateurs généreuses et droites. Le résultat a été atteint et les espérances dépassées. Aujom*d'hui l'association est riche. Elle possède un beau cercle avec de superbes salons d'exposition. Ces salons s'ouvrent périodiquement au public et lui montrent les travaux exécutés par les membres de la société ; et , pour exciter la curiosité, pour stimuler le public, on fait alterner avec ces expositions modernes des expositions rétrospectives d'oeuvres d'art qui ont ce mérite d'initier les amateurs et les artistes aux richesses que possèdent encore aujourd'hui les grandes familles de la Hollande '. C'est, on le voit, habilement mêler l'agréable à l'utile, j^rti et amicitiœ n'est pas, du reste, la seule société de ce genre qui soit à Amsterdam. Cette grande ville, dont les habitants paraissent au premier abord si froids et si réservés, est en effet le pays de l'initiative privée. Chez nous on compte sur les autres, ici l'on commence par compter sur soi-même. C'est ce qui explique le nombre vraiment formidable d'associations qui couvrent la Néerlande comme un bienfaisant réseau.
Tous les établissements utiles, intéressants ou simplement agréables sont entre les mains de sociétés, qui les gèrent en bons pères de famille et les soutiennent de leurs cotisations. Ce principe s'étend même aux distractions et aux plaisirs. Aussi n'est-il point de Hollandais respectable et à son aise qui ne fasse partie de trois ou quatre au moins de ces Societeiten. Parmi celles-ci^ le plus grand nombre sont consacrées à la lecture des journaux, aux eau-
' Voir deux ouvrages publiés par nous et relatif^ à ces expositions : les Merveilles de tari hollnndais, la Haye, D. À. Thieme, 1872, et les Objets dtart et de curiosité tirés des grandes collections hollandaises, Haarleni, chez Schalekamp, 1873.
séries et aux parties de billard ou de cartes. Ce sont des lieux de réunion assez semblables à nos cercles et qui ne sont pas sans analogie avec les anciens Casini vénitiens.
Mais, fait excessivement remarquable, Foccupation étrangère, qui mit fin à Texistence si animée des Casini, favorisa, au contraire, sur le territoire hollandais et notamment à Amsterdam, la formation des Societeiten, Cette anomalie apparente s'explique du resté facilement. liCS Autrichiens, pénétrant en Vénétié, y apportaient les principes surannés des vieilles monarchies. Avec eux s'implantèrent dans les Lagunes les exigences tracassièrés et oppressives d'un régime de bon plaisir. Le pouvoir royal, toujours jaloux de ses prérogatives, inquiet au moindre bruit, Comprima sous sa main de fer ce qui restait d'énergie, brida l'initiative privée et, confondant tout progrès avec la révolution, s'efforça d'énerver les âmes et de briser celles qu'il ne pouvait énerver*
1/entrée des troupes françaises en Hollande fut au contraire saluée comme un signal de délivrance. Avec elles les idées nouvelles pénétrèrent dans les provinces et l'enthousiasme dans les coeurs. Un souffle de raison et de liberté, parti des fron-* tières de la France, balaya les préjugés étroits d'une oligarchie intolérante, en même temps que les prétentions naissantes d'un Stathouder visant au pouvoir absolu. Une fois de plus la Hollande rajeunie dut à l'impulsion française de se retrouver en possession d'elle-même. Car c'est la destinée de notre pays, si difficilement libre sur son propre sol, de propager au delà de ses frontières l'indépendance, le progrès et la liberté.
La révolution en effet fut accueillie en Hollande comme une rénovation, comme une ère nouvelle. On l'acclama comme deux cents ans plus tôt on avait acclamé le calvinisme, cette autre importation française; comme cinquante ans plus tard, en 1848^ on salua ce souffle renaissant de l'esprit public qui devait, en passant sur la Néerlande, y féconder une fois encore les sentiments patriotiques et fonder, pour la troisième fois, la liberté batave.
11 n'est donc pas surprenant que les Societeiten, qui avaient commencé à se généraliser dans la période si troublée qui signale la
fin du siècle dernier, aient pris nn nouvel élan pendant Toccupation française. Félix meritis fut fondée en 1777 et n'entra que dix ans plus tard en possession de l'immeuble qu'elle occupe aujourd'hui. Toi nui van t'algemeen, l'association la plus noble à la fois et la plus utile qu'on puisse rencontrer, date de 1784. Doctrinâ et Amicitiâ, inaugurée en 1788 par un groupe de patriotes, supprimée quelques années plus tard à cause de ses allures indépendantes, ne prit son complet essor qu'en 1802. I^e Leesmuseum date de 1800 et la Zeemanshoop de vingt ans plus tard.
Je ne cite que celles-là, mais combien d'autres sociétés virent le jour à cette époque ! Car, à côté de ces clubs ayant pour but les réunions aimables ou les intérêts artistiques, et qui se sont perpétués jusqu'à nous, quantité d'autres associations, n'ayant que la politique pour mobile, ont disparu sans laisser aucune trace de leur existence éphémère'.
En même temps que ces clubs de patriotes , disparaissait également un autre genre d'association : les Collégien. C'étaient des sociétés hors la ville, possédant généralement des terrasses, un jardin, de vastes salles, et dans lesquelles les femmes étaient admises. Pendant que les pères et les maris jouaient aux quilles, au billard, à la crosse, cette antique distraction des vieux Néerlandais, les dames faisaient le thé et causaient des nouveautés du jour. « Je doute fort qu'une société d'où la femme est exclue puisse avoir vraiment quelque charme », a dit l'un des plus fins esprits qu'ait produits la Hollande. 11 faut croire qu'Érasme se trompait, car voilà près de cinquante ans que les Collégien ont
* La députation hollandaise qui se présenta le 21 décembre 1792 au club des Jacobins, à Paris, constatait, dans son rapport, le développement subit de ces associations, u Déjà, disait ce rapport, dans un grand nombre de nos vilies, se sont formées des sociétés qui fraternisent avec vous en principes. Amsterdam, Leyde, Dort, Haarlem, Uirtcbt...^ cachent dans leur sein des milliers de jacobins. L^hymne de la liberté, le chant des Marseillais retentit dans nos maisons : nos femmes, nos enfants, nos vieillards, tous le répètent, et l'ardente sansculottcrie prend insensiblement la place de cette apathie i(jnoble qui ne laissait jadis au froid habitant de la Hollande d'autre activité que celle de l'axgeat et du gain, n Curieux échantillon de la littérature du temps.
cessé d*étre, et les Societeiten néerlandaises n*ont pas périclité, loin de là!
En inaugurant cet exclusivisme peu galant, les cercles hollandais, il faut le reconnaître, ont perdu une pat*tie de leur impréva et de leur animation joyeuse. Aujourd'hui le calme y règne en maître. En temps ordinaire, on n'y entend guère, en effet, qu'un murmure de bon ton qui ne serait pas déplacé dans un salon du meilleur monde. On lit un peu, on boit beaucoup, on fiime sur* tout, on joue et Tou cause, mais sans cris, sans éclats de voix, sans gestes brusques, sans mouvements heurtés: En fait de sociéiés bruyantes et remuantes, on ne pourrait gcrère citer que les clubs d'étudiants ou d*ofHciers, et encore n'en extste^t*il point deux qui soient vraiment tapageurs.
On comprend qu'avec le nombre de eerolets qui existent à Amsterdam, et la facilité qu'on a d'en créer de nouveaux, les cafës soient singulièrement délaissés. Seuls les cafés de la Kalverslraai font exception à cette règle générale. Ils > constituent en quelque sorte une espèce de terrain neutre où, avant et après la bourse, les négociants de Zaandam, de Koog et de Voormerveer «e ren« contrent avec leurs confrères d'Amsterdam.'
liC soir, ces cafés prennent un aspect tout spécial. Ualonget épais rideau vert les divise en deux parties^ Celle qui avoisine la devanture est plongée dans une obscurité profonde pendant que le reste étincelle de lumières. De cette façon, les gens qui passent dans la rue ne peuvent voir ceux qui se trouvent dans le ca£é, et les consommateurs assis dans la partie obscure regardent défiler, comme à travers une lanterne magique, les passants vivement éclairés par les lumières extérieures. Boûre tranquillement, ftuner doucement et voir sans être vu , c'est juste le contraire de ce qui se passe daus nos cafés parisiens.
C'est surtout en hiver que les cafés de la Kalverstraai sont le plus fréquentés. En été, la chaleur suffocante, les émanations qui s'échappent des canaux et le manque d'air dans les rues relativement étroites, tout engage la population à aller chercher la fraîcheur an bord de l'Amstel ou sur les rives de L'Y, Pendant
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toate là belle saison, du reste, un grand nombre d^habitants désertent la ville et se livrent aux plaisirs de la villégiature. Tbu^ les environs d'Amsterdam regorgent de jolies maisons de campagne. Autrefois c'étaient Zaandam, Muiden, Haarlcm et Rloemendaal qui se partageaient la préférence des riches Amsterdamois. Partout, dans ces charmantes campagnes, ou voyait s'élever de ravissants cottages, peints, cirés, vernis, entretenus avec amour, entourés de jardins peignés, tondus, taillés avec une méthodique régularité. Chacun d'eux avait un nom particulier, Joyeux Repos j/^ SansrSouci, Vue sur la campagne^ appellations bizarres qui auraient pu composer tout un dictionnaire ^ et dont le spirituel Hildebrand se moqiie si joyeusement dans sa Caméra obscura. C'est là qu'où, se livrait à cette douce folie de la culture des tulipes. Délassement d'abord, spéculation ensuite, et finalement une de$ aberrations les plus curieuses qui puissent troubler le cerveau humain.
Que d'histoires amusantes ne. nous ont-elles pas valu, ces tulipes fantastiques! Une îles plqs drôles est certainement celle de ce quartier-maître qui, mandé chez son armateur et l'attendant dans son comptoir, avise quelques oignoos placés sur un bureau, tire uu morceau de pain et se met à les croquer en guise de passe-temps. Quand l'armateur rentra, six oignons avaient déjà disparu de la sorte. I>ans le nombre se trouvaient un Amiral d'Enkhuisen, tin Semper augustus et un Fice^Roi des Indes, en tout pour vingt mille florins. Vrai repas de Cléopâtre !
Aujourd'hui les environs de Haarlem sont encore au printemps tout fleuris de jacinthes et de tulipes. Elles diaprent les jardins de leurs mille couleurs. On dirait un mer\ cilleux tapis de velours étendu sur ces riches campagnes. Mais , malgré leur éternel éclat , elles ont perdu à la fois et leur prix excessif et leurs invincibles attraits. Non-seulement on ne voit plus de hardis spéculateurs offrii^ dés oignons les plus rares des sommes fantastiques, mais leur magnifique floraison n'a même pas été capable de retenir les bour<geois échappés de la grande Amsterdam. Malgré les tulipes, malgré le voisinage des dunes et de la mer, malgré les grands bois qui les entourent de leurs masses verdoyantes, Haarlem et Bloemendaat
4iO AMSTERDAM ET VENISE.
ne sont plus aujourd'hui les retraites préférées des riches Amsterdamois. Quant à Zaandam et. à Muiden, c^est à peine s*il en est question.
Depuis l'introduction des chemins de fer, l'activité de la villégiature s'est portée plus loin. Aujourd'hui elle s'étend jusqu'à Naardeen, Soest, Zeist, et même jusqu'à Amhem. Partout, dans ces jolis pays, les maisons de campagne, les villas, les cottages sortent de terre comme par enchantement, et du côté de Soestdijk et de Hilversum , la fantaisie hollandaise élève des habitations chinoises et japonaises, qui sont le digne pendant des fantastiques maisonuettes du Zaandam du vieux temps.
Toutefois ces distractions-là sont excessivement coûteuses. Seules les familles patriciennes, ou encore les banquiers et les négociants, peuvent se les offrir. La petite bourgeoisie se contente de quelques longues courses faites le dimanche hors la ville, dans d'énormes voitures où Ton s'entasse d'une effroyable façon. Quant au bon peuple, il professe pour sa chère Amsterdam une affection si tendre, qu'il regarde presque comme un sacrilège de s'en éloigner et même de franchir ses anciens remparts. On compte à Amsterdam des milliers de familles qui n'ont jamais travei*sé le Buitensinget, et ne connaissent les rives de l'Amstel que vues du Hoogesluis. £t le nombre de ces habitants sédentaires serait encore plus grand sans une passion nationale à laquelle le Hollandais ne sait pas résister. Je veux parler du patin. *
Nul de nous ne connaîtra jamais tout ce qu'il y a de désirs, d'émotions et de joies renfermés dans ces cinq lettres. Elles évoquent tout un monde de plaisirs que nous pouvons à peine entrevoir. Quand les frimas sont venus, quand l'Amstel s'est couvert d'un manteau de glace, lorsque l'Y est gelé, alors on voit accourir toute la ville, jeunes et vieux, hommes et femmes, garçons et filles. Répudiant sa gravité de commande, chacun chausse le patin et s*élance sur la plaine glacée. Bientôt les groupes se forment,. de longues bandes de patineurs s'avancent en se tenant par la main. Puis ce sont des enfants qui composent une interminable file, ou des fiancés discrets qui, les bras enlacés et les regards confondus, ébauchent sur la glace
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la promenade solennelle que plus tard ils doivent faire dans la vie. Mais place ! les joyeux grelots retentissent. Voilà les traîneaux en cou de cygne ou en forme de dragon qui s'avancent, tires par une belle jument noire toute couverte de rouges pompons et de sonnettes dorées ; à leur suite apparaît le gentil traîneau à mains, Xijsleede, joli fauteuil fermé, doublé, ouaté, sculpté sur toutes ses faces, où s*enferme une charmante frileuse encapuchonnée dans la fourrure , et la foule des patineurs les entoure , les devance ou les suit.
Si la glace tient quelques jours, les boutiques se dressent et les feux s'allument. Il faut bien, en effet, réchauffer le dehors et le dedans. Le vin tiédit sur son stoofet le cognac au coin du feu. Bientôt les fabricants de gaufres s'installent, et voilà une kermesse organisée. La kermesse sur la glace! plaisir d'autant plus piquant qu'on n'osait point y compter, réjouissance d'autant plus goûtée qu'elle était tout à fait imprévue. Elle arrive parfois sans qu'on Tattende et part de même; l'incertitude qui plane sur sa durée ajoute un charme de plus à tous les plaisirs qu'elle apporte.
Pour être attendue à jour fixe, l'autre kermesse n'en était pas moins appréciée, elle non plus. Nous avons vu plus haut quel curieux vertige s'emparait alors de la population tout entière. Même dans la plus haute société, on ressentait les atteintes de cette épidémie joyeuse, et ceux qu'un excès de dignité rendait assez forts pour résister à l'entraînement général ne se dispensaient guère de se livrer pendant ces jours de fête aux plaisirs de la table. C'était du reste se conformer sagement aux antiques coutumes.
Si nous en croyons les vieux chroniqueurs, Pierius Vinsemius, Hancomius et les autres, c'est en effet à l'aide de festins et de banquets qu'Adel, deuxième roi de Frise, parvint à civiliser et à rendre sociables ses barbares sujets. Nouveau Bacchus, il devina que le meilleur moyen d'adoucir les cœurs était d'emplir les estomacs. La coutume était bonne, elle se répandit en Hollande, et, le temps aidant, y revêtit un caractère sacré. Quand le christianisme pénétra dans ces rudes contrées, il dut se plier à ces usages devenus respectables* Baptêmes, mariages et décès furent Toc-
casioD de fraternelles agapes i Chaque enterrement fut 3uivi d*un banquet où Ton porta la santé du mort, imitant en cela les dominicains espagnols, qui, dans de pareilles occasions, criaient bravement : « Fiva el mueriol » De nos jours encore, dans certains quartiers, Yaanspreker a soin de terminer sa funèbre harangue par ces mots sacramentels: « Sans visite {zonder bezoek) avant, ni après n , ce qui signifie sans repas, sans festins.
Fia kermesse elle-même fut dans le principe une fête religieuse; Son nom Tindique assez '• et, pendant plus de cinq siècles, boire d'un seul trait un pot bien rempli à la santé de saint Martin de Tours, patron de la cathédrale et du diocèse d'Utrecht, passa pour une œuvre pie. Les bourgeois et les vilains considéraient cet acte de « haulte beuverie n comme une confession de foi chrétienne. Les seigneurs, eux, buvaient à sainte Gertrude. Boire à sint Geerte minne était uu toast solennel. Les comtes et les nobles de Hollande n'en connaissaient point de plus sacré. Le vase qu'on vidait à cetic occasion s'appelait la coupe de Nivelle, Schaal van Nivelle^ \ la présentera quelqu'un, c'était l'assurer de l'amitié l:i plus constaiïte et la plus tendre. Florent V porta cette santé à Gijsbrecht van Amstel, qui devait bientôt lui ôter la vie. Après avoir vidé la coupe d*un trait, il la lui présenta remplie de nouveau en lui disant: « Bois, Gijsbrecht, bois lo cœur de Florent avec ce vin. Aussi bien ce cœur est-il entièrement à toi. » Gijsbrecht vida la coupe à son tour, et cette action lui aliéna plus lard l'esprit d'un grand nombre d'amis, qui sans cela eussent partagé son courroux, et se fussent «lUiés à sa cause.
Certes d'aussi respectables origines peuvent expliquer et excuser bien d'autres coutumes que celles-là. Aimer le vin et la bonne chère est, du reste , un agréable péché, commun à plus d'un peuple.
* Kermisy Kerk mis; messe de l'église.
* C'est avec un vérilable étonnemcnt qu'en visitant le Danemark et la Suède, j'ai constaté que cette curieuse coutume s'y était conservée intacte. 11 est encore d'usage dans ces pays de ne jamais porter le verre à ses lèvres sans saluer son hôte ou sl'S convives et dire Skâl. Ce monosyllabe (qui s'écrit en danois skaai ci se prononce dans les deux langues de la même façon skôi) n'est bien certainement rien autre chose que le schaal du vieux hollandais.
Mais le difficile en ces matières est de De pas tomber dans l'excès. C'estlàsurtoutqaelehcfjrtd'rfnim/sdeTérence se trouve à sa place; or, pourquoi ne pas le dire? en Hollande, dans les basses classes, on tombe quelquefois dans l'excès. Le mal, d'ailleurs, ne date pas d'hier.
La ('«inino i]u
AMSTERDAM ne Jort pai, tableau da Tei'l>ur§.
« Presque tous sont adoaoés à trop boire; en quoi Us prennent un sinj^ulier plaisir », disait déjà Guicciardini en plein seizième siècle. Et le malin Florentin ajoutait avec (inesse que u si le vin ne se récolte pas en ce pays, il y en a cependant plus et l'on en boit encore davantage que dans les pays où il se récolte, tant est grand le nombre des buveurs hollandais-. Il n'était pas le premier à
fo minier ce reproche. Tacite, bien des siècles avant lui, avait fait la même remarque et, moins galant que Guîcciardini, avait généralisé son observation. Aujourd'hui, pour les femmes tout au moins, ce reproche n'a plus sa raison d'être. Mais il y a deux siècles, paraît-il, il n'en était pas tout à fait ainsi; Terburg et le Père Boussingaiilt sont là qui l'affirment : » Elles ont ce mal qu'elles aiment fort le vin, et mesmes vous ne fériés convier une jeune fille de si bon matin h boire, qu'elle ne soit toute preste à vous faire raison», dit le religieux voyageur. Quant à Terburg, sa « femme qui ne dort pas » est bien la plus délicieuse satire qu'ait jamais pu dessiner un peintre de talent.
A cette époque, toutefois, ces petits excès ne tiraient point à conséquence; c'était un péché migt^ott, rien de plus, a Vottc maman, à l'helire qu'il est, est un peu itre; maïs ce n'est pas de l'eau de Vichy », écrivait M. de Guitaut à madame de Grignan. Et madame de Sévigné ajoutait au bas de la lettre r « C'est lui qui est ivre; pour moi, j'avoue que je le suis un peu. Ils sont si longtemps à table que, par contenance, on boit et puis* orr boit encore, et l'on se trouve avec une gaieté extraorditiaire : voilà donc TafFaire. »• Qui donc aujourd'hui songerait à se 'Servir de cet aveu pour ternir la réputation de la spirituelle marquise?
Du reste, si les Hollandais buvaient beaucoup, il faut dire qu'ils savaient admirablement supporter la boisson; quant 'aux Amsterdanlois, ils excellaient dans ce genre de sport. La tête et le cœur étaient inébranlables chez eux. Écoutez plutôt à ce sujet cette anecdote que rapporte le comte d'Avaux. Quand en 1684 le prince d'Orange se rendit à Amsterdam pour faire cesser l'opposition de cette ville à la levée des troupes, il s'était fait accompagner d'une bande de hardis buveurs ; grâce à eux , il espérait avoir raison des cervelles municipales. Dès son arrivée, il ouvrit les hostilités, cVstà*dire que l'on commença à banqueter. Mais le second jonr«
le prince s^apercut qû^il avait compté sans ses hôtes. Ses buveurs d^élite étaient tous indisposés, rendus, rompus, pâles et défaits, alors que bourgmestres et échevins avaient conservé leur teint fleuri, leurs yeux clairs et leur sourire ordinaire. Le stathouder était vaincu.
PLAISIRS, AMUSEMENTS ET DISTRACTIONS. i47
Dans ces sortes de combats. Ja défaite du reste était douce. Jamais le vainqueur ne se montra, cruel, et le w Fœ uictis ! « demeura toujours inconnu. I/iyresse semblait même une atténuation à toutes les fautes commises. « Ii*excuse ordinaire en ce pays est de se dire vino plenus et ira», écrivait Dudley.Carleton. Depuis lors, tout a bien changé; et de nos jours Tivrognerie, considérée comme un délit, est punie par la loi.
Mais alors même que les excès auraient été encore plus grands jadis, il faudrait, avant de les juger sévèrement, tenir compte des circonstances qui leur servent d'excuse. Le climat, en effet, est pour b:'aucoup dans ce besoin de boire qu*éprouvent encore aujourd'hui les basses classes de la nation hollandaise. A mesure qu'on monte vers le septentrion, on voit se développer ces bachiques habitudes. Il faut bien lutter à outrance contre l'humidité et contre le froid. Sous ce rapport, le Nord est singulièrement plus exigeant que le Midi; un ouvrier, sous la brume hollandaise, ne pourrait se soutenir comme un travailleur de race latine avec un morceau de pain ou une assiette de macaroni. « Comparez l'appétit d'un Anglais ou d'un Hollandais à celui d'un Français ou d'un Italien, écrit M. Taine; que ceux d'entre vous qui ont visité ces pays se rappellent les tables d'hôte et la quantité de nourriture, surtout de viande, qu'engloutit tranquillement et plusieurs fois par jour un habitant de Londres, de Rotterdam ou d'Anvers; dans les romans anglais on déjeune toujours, n Rien de plus exact. Les tables hollandaises comme les tables vénitiennes sont couveites de ces » viandes solides qui, ainsi que le remarquait Freschot, sont dans les climats humides le fondement des bons repas » . Sur la plupart des tables hollandaises, il n'est pas rare de voir apparaître des rôtis de dix et quinze kilos , et un Amsterdamois ne croira pas avoir dîné s'il n'a mangé tout d'abord une large tranche de bœuf bien rosée et bien saignante.
Pour servir de véhicule à tous ces aliments et aider l'estomac dans sa lourde tâche, il faut bien boire et boire beaucoup. C'est là une obligation si tyrannique que les étrangers ne peuvent s'y sousti'aire. Bon gré, mal gré, hommes et femmes doivent se
mettre à ['unisson de ces coutumes imposées par l'hygiène. Que dis-je? mieux que cela, les animaux eux-mêmes sont tenus d'obéir à cette loi inéluctable.
Au seizième siècle, un éléphant que le roi d'Espagne envoyait à son cousin le roi de Bohème profita de son passage à Amsterdam pour s'enivrer, lui aussi, u || but une fois tant de vin, dit Guicciardini, que pendant vingt-quatre heures on le tint pour mort ; ensuite il revint à lui beaucoup plus affamé que jamais et ayant encore plus d'appétit. "
C'est donc bien le climat qui , lui seul , est coupable du caractère légèrement bachique qn'aflèctent à Amsterdam un ceilain nombiv d'amusements, de plaisirs et de distractions.
AMSTERDAU r hollanJaiie , tableau de G. Kalf.
OifKcuIté de juger un peuple. — Les préjugés nationaux , le patriotisme et la fibre nationale. — Donato Giamoti, panégyriste* de Venise. — Gaspar Gommelin, Fockens et Wagenaer. — Histoire de la princesse d*Anhalt et d*un bourgmestre. — Une fière réponse.
— Guillaume II et les autorités d'Amsterdam. — Le roi Louis et Toccupation française.
— La fierté vénitienne. — Constance admirable. — La musique autrichienne et les marionnettes. ~- L'élection Foscari. — La nomination de Loredano. — Le monument de Colleoni. — L'Oudekerk et la Nieuwekerk, — Epitaphes et mausolées. — Les grands serviteurs de TÉtat. — Un mot de lord Palmerslon. — Le piédestal et le tas de boue. — L'idéal des fiancés. — La fibre égalitaire. — Cavalière et commandaiore, — La litanie des titres et sous- titres hollandais. — Privilèges et privilégiés. — La patrie s'incarne dans ses habitants. — Amour de la moquerie. — Le prince Maurice. — Le prise de Leeuwarden .
— Le feu de Leyde et le lion d'Utrecht. — Calembours diplomatiques. — Un mot de Grotius. -* Tolérance des magistrats d'Amsterdam. ^ La chapelle des bourgeois de Hambourg. — Une phrase de Kacine. — Saiiit-Evremond et le chevalier Temple. — Une floiible accusation imméritée. — La base du caractère.
Rien n*est difficile à apprécier comme le caractère d'un peuple. Si on lui est complètement étranger, on le juge avec ses propres idées, avec ses préjugés particuliers, et, rapportant tout ce qui le concerne à ce qu'on a Tbabitude de voir dans sa patrie, on est, par un sentiment d*indulgence personnelle, porté à critiquer tout ce qui diffère des spectacles qu'on a habituellement sous les yeux. On ne tient compte ni des divergences d'aptitudes et de races, ni des différences d'histoire et de climat, et, malgré soi, on trouve étrange de rencontrer d'autres coutumes, d'autres plaisirs et d'autres lois.
Si , au contraire , on appartient à ce peuple , alors la difficulté est encore plus grande. Toutes les faiblesses s'excusent et tous les excès se trouvent atténués. Rien ne nous semble plus naturel et plus parfait que cette atmosphère morale que nous respirons depuis notre enfance. Le point de comparaison venant à nous manquer,
il nous est impossible de porter un jugement raisonné, et le u Connais-toi toi-même » des anciens nous apparaît comme une impérieuse impossibilité créée par le patriotisme. Exalter sa personne peut passer en e£fet , aux yeux de tous , pour une action immodeste et ridicule; mais placer son pays au premier rang, vanter ses qualités, oublier ses défauts, semblera toujours une vertu. C'est Tamour de la patrie, et cet amour-là, comme tous les autres, est aveugle.
Pour bien juger le caractère d'un peuple , il est donc indispensable de le bien connaître, de posséder son histoire, et d'avoir habité sur son territoire, mais pas assez longtemps pour s'être laissé envelopper par ses coutumes et absorber par ses préoccupations.
Nous avons cru devoir entrer dans ces expUcations parce que le sujet que nous abordons ici est des plus déUcats. Parler toujours en beau d'une nation est chose impossible, et dire la vérité est parfois dangereux. Quelque soin qu'on prenne, on ne manque pas de blesser des susceptibilités respectables. La fibre nationale est partout d'une vive sensibilité. A la toucher même doucement^ on risque de la faire souffrir, surtout lorsque Tamour de la patrie, comme cela se présente pour les deux villes .que nous étudions, a été de tout temps porté jusqu'au fanatisme.
C'est là en effet l'un des traits les plus marquants du caractère de nos deux peuples. Jamais, croyons-nous, deux cités n'ont possédé à un plus haut degré cette noble et généreuse tendresse qui absorbe toutes les autres; et cette communauté de sentiments s'explique facilement. A Amsterdam aussi bien qu'à Venise, le patriotisme est un sentiment pour ainsi dire complexe. Non-seulement il affecte, comme chez les autres peuples, des allures filiales, c'est-à-dire tendres et respectueuses, quoique toujours mêlées d'une pointe d'ingratitude, mais, dans nos deux cités, il se complique d'une affection recueillie, d'une isorte de tendresse grave qui a quelque chose en soi dé paternel.
Hollandais et Vénitiens, nous ne devons pas l'oublier, ont, en effets enfanté leur patrie. Ce sont eux qui ont créé le sol, qui ont
construit le terrain sur lequel s'élève leur ville bien-aimée. Fait presque unique en Europe , ils ont dû se substituer à la nature , pour eux rebelle et marâtre. Celle-ci ne leur a rien donné, rien fourni sur place , ni les forêts qu'ils ont dû enfoncer dans la boue , ni les rochers qu'ils ont posés dessus, ni les pierres, ni le marbre, ni la brique, ni les bois de charpente. Tout cela, il a fallu l'aller chercher au loin , l'acheter un gros prix, l'amener à grands frais, et les deux villes ont été, pierre par pierre et morceau par morceau, apportées dans l'endroit où elles se trouvent.
Cette superbe création ne suffît-elle pas à expliquer cette tendresse particulière, cet amour-propre d'auteur si je puis dire ainsi, qui se traduisent par une admiration constante et souvent un peu éblouie ?
... Mes petits sont mignons, beaux, bien faits.
Ce sentiment attendri perce dans tous leurs écrits. On y sent battre l'enthousiasme , comme le sang dans les artères. Écoutez Donato Giamoti : « Entre toutes les provinces du noble empire romain, nous dit-il dans les dialogues qu'il intitule la Republica di Venezia, l'Italie est la reine; et dans Tltalie conquise par les Césars, dévastée par les barbares^ Venise est la seule cité
qui soit demeurée libre » Au dehors, elle est puissante et
redoutée. Son alliance est aussi recherchée que ses armes sont craintes. Au dedans « elle n'a jamais été plus parfaite. En aucun État du monde on ne voit de meilleures lois, une tranquillité mieux assise, une concorde plus entière. » Et cela continue ainsi pendant tout un volume. C'est un panégyrique convaincu^ sans emphase. On dirait un citoyen antique raisonnant sur sa république et sa cité.
Il en est de même à Amsterdam. Chaque patricien a dans son cœur et sur les lèvres les louanges de sa patrie. Les poètes la chantent; les peintres lui consacrent leur pinceau; les historiens s'appliquent à nous apprendre l'histoire de ses moindres rues et de ses plus étroits carrefours. Dès 1690, c'est-à-dire trois cents ans seulement après qu'elle a commencé d'être Une Ville,
Caspar Commelin lui élève un vrai monument littéraire. Déjà depuis trente ans elle avait été décrite en détail par le docte Fockens, et trente ans plus tard Wagenaer remplira treize volumes des détails de son histoire. Pendant tout le courant du dix-septième et du dix-buitième siècle , il n*est pas de fête, pas de cérémonie, pas de réceptions princières dont le souvenir ne soit consacré par un livre. A chaque événement, ses biographes taillent leur plume et ses portraitistes leur crayon, et tiujourd'hui encore elle compte, ensevelis dans ses archives, un certain nombre de ses enfants dévoués qui vivent dans la contemplation de ses vieux souvenirs, et regardent comme un victorieux trophée tout lambeau de son histoire arraché de Toubli.
Avec de pareils sentiments incrustés au cœur de tous ceux qu'elle a vus naître, on doit comprendre quelle juste fierté Amsterdam a toujours inspirée à ses échevins et à ses bourgmestres. L'histoire fourmille de traits qui viennent l'affirmer.
Un jour, la princesse d'Anhalt, qui pour lors résidait sur les bords de l'Amstel, voulut visiter le Stadhuis, dont on vantait les beautés. Elle se présente en carrosse de gala à la porte de l'hôtel de ville, juste au moment où les magistrats sortaient du conseil. Un de ceux-ci la reconnaît, s'avance gravement, écarte le gentilhomme de service, et présente le poing à la noble visiteuse pour Taider à descendre.
— Étes-vous gentilhomme? demande la princesse, frappée de la tenue modeste de son cavalier de rencontre.
— Soyez sans crainte, répond le magistrat, les bourgmestres d'Amsterdam sont aussi nobles que tous les princes allemands.
Là-dessus, il enlève la princesse, l'introduit dans le StadhuiSy lui montre en détail le noble monument, lui fait visiter ses grandes et belles salles et la ramène à son carrosse, charmée de la courtoisie de son hôte, mais un peu blessée de son orgueil municipal.
La princesse d'Anhalt ne fîit point seule, comme bien on pense, à éprouver les effets de cette honnête fierté. Les ambassadeurs étrangers, enchâssés dans leurs préjugés diplomatiques, eurent plus d'une fois à se plaindre de la familière rondeur des magistrats amster-
damois, et les stathouders aussi. Avec ces derDiers, les bonrg^mestres traitaient de puissance à puissance. En 1650, lorsque Guillaume II, voulant s*assurer de la capitale hollandaise, envoya un corps de troupes pour occuper la ville, les magistrats fermèrent bravement les portes, enrôlèrent les marins du port, braquèrent leurs canons sur la campagne et s'apprêtèrent à la résistance ; leur contenance fut si vaillante que les troupes du stathouder n'osèrent commencer l'attaque; et, comme elles ne se retiraient point assez vite au gré des magistrats, on rompit une digue, ce qui faillit les noyer en partie.
Ce généreux besoin d'indépendance est, du reste, un des traits caractéristiques des deux peuples que nous étudions, et l'on peut dire qu'il n'est pas de nation en Europe qui ait subi avec plus d'impatience le joug de l'étranger. Ils consentirent en effet à tous les sacrifices pour rentrer en possession d'eux-mêmes. La lutte des provinces hollandaises contre les Espagnols tient presque de la légende. En 1787, Amsterdam résista les armes à la main à l'intervention prussienne provoquée par le stathouder, et vingt ans plus tard, quand Louis Bonaparte monta sur le trône de Hollande, il se heurta à la répugnance qu'excitait sa qualité d'étranger. Ce fut peut-être le meilleur des rois , et ses anciens sujets lui rendent aujourd'hui très- volontiers justice ; mais il ne rencontra dans son entourage ni sympathie ni dévouement, et dans le peuple il ne trouva que mauvais vouloir et défiance. Quand la Hollande fut, en 1810, incorporée à la France, ce fut bien autre chose encore. Le sentiment de l'indépendance nationale se révolta de telle sorte qu'aujourd'hui encore l'histoire s'en trouve faussée. On n'a gardé en effet aucun souvenir des bienfaits que la Révolution et l'Empire laissèrent dans le pays, comme des traces impérissables de leur fécondant passage. On ne veut se rappeler ni la féodalité provinciale abolie, ni l'unité de la nation constituée, ni le droit nouveau substitué à l'ancienne juridiction, ni les routes, ni les grands travaux d'utilité publique. Presque tous ont oublié tout cela, pour ne se souvenir que de l'humiliation momentanée. Amsterdam devenue chef-lieu d'un département français !
i5i AMSTERDAM ET VENISE.
A Venise, il en est de même. Pendant toute la durée de Toccupation étrangère , l'attitude de la population fut d'un patriotisme au-dessus de tout éloge. Jamais ce noble peuple des Lagunes ne voulut admettre le fait accompli, ni s'incliner devant les domi* nateurs. Toujours il se tint à l'écart de ceux qui se disaient ses maîtres. On put le ruiner, le dépouiller, mais jamais lui faire oublier le passé, ni désespérer de l'avenir; et cette population, que dans le Nord on croit très-volontiers inconsistante, versatile et frivole, fit preuve pendant cinquante ans de la plus admirable constance que l'on ait jamais vue.
Tous ceux qui ont visité Venise pendant l'occupation allemande se rappellent l'isolement dans lequel, en ce temps-là, on tenait tous les fonctionnaires et les officiers autrichiens. Nul ne les recevait, personne ne leur parlait; il suffisait qu'ils se montrassent dans un café pour que celui-ci fût déserté sur l'heure; et pendant qu'au pied du Campanile leur excellente musique exécutait des quadrilles et des polkas au milieu d'une solitude significative, la foule se pressait et s'étouffait à l'autre bout de la place Saint*Marc, autour d'un charlatan ou d'un joueur de marionnettes.
Si du chapitre des nationalités nous passons à la vie politique, ce même besoin d'indépendance ifous apparaîtra avec une force au moins aussi grande et des exigences pareilles. Il semble même, à suivre pas à pas l'histoire, qu'il ait été plus violent encore, et tyrannique au point de faire perdre la notion du juste. Une supé* riorité reconnue, un talent, du mérite, étaient autant de titres à la suspicion. On craignait tant pour sa liberté que tous ceux qui sem«> blaient dominer inspiraient une vague inquiétude. « Ici les magistrats nous procurent notre repos, écrit Saint-Évremond en parlant d'Amsterdam , sans attendre de reconnoissance , ni de respect même pour les services qu'ils nous rendent. »
A Venise, plus encore, on se défie des services rendus, des talents déployés, de l'influence acquise. Dès qu'un génie se manifeste, on a grand soin de l'arrêter dans son essor. De là des précautions sans nombre, des combinaisons tortueuses, dont on ne trouverait l'équivalent dans aucun autre pays. Il faut une science machiavélique
pour conquérir un poste, et une dissimulation extrême pour l'occuper sans provoquer l'envie ou- sans blesser de dangereuses susceptibilités. Rien de curieux comme de fouiller les archives de la Sérénissime République; à chaque page on se heurte, pour ainsi dire, à des combinaisons qui seraient incroyables si l'histoire n'était là pour en attester Texactitude.
En 1423, il s'agit de nommer un doge. Six concurrents sont mis en présence ^: Marin Gavallo et François Bembo,^ deux vieillards infirmes dont la candidature n'a été inventée que pour couvrir de secrètes manœuvres; Pierre Loredan, le vainqueur des Turcs; Léonard Mocenigo, le frère du dernier doge; Antonin Contarini, procureur de Saint-Marc, et François Foscari. Il faut vingt-cinq voix pour être nommé. Au premier tour, les suffrages se partagent, Loredan a dix voix, Foscari ti*ois seulement; mais ses amis, qui vont partout décriant ses concurrents , lui attirent de nouvelles recrues. D'abord les deux vieillards sont écartés. Mocenigo, selon eux, constitue uu précédent dangereux; quant à Pierre Loredan, on l'attire dans un piège. Badoiier, en critiquant son administration, l'amène à faire son apologie; il n'en fallait pas plus pour le perdre. Néanmoins ses partisans lui restent fidèles. Le conclave durait depuis six jours, on avait .déjà procédé à neuf tours de scrutin, et, malgré son habileté, Foscari n'avait pu réunir plus de seize voix. Mais au dixième tour, voilà que les suffrages de Loredan l'abandonnent tout à coup et se portent avec un ensemble inattendu sur Foscari , qui se trouve ainsi élevé à la dignité ducale. Et c'est alors seulement qu'on apprend que ces dix voix, qui étaient restées si longtemps fidèles au vainqueur des Turcs, étaient celles de dix amis de Foscari, qui, par ce moyen, avaient dérouté les combinaisons de leurs adversaires.
Au siècle dernier, à la veille de l'écroulement de la République, les choses ne se passaient pas d'une autre façon. Le président de Brosses nous rapporte une histoire presque semblable , que je ne puis résister au désir de citer.
Deux sénateurs, Aimo et Loredano, se trouvaient en présence et briguaient la haute situation de provéditeur général de la mer;
Les compétiteurs devaient d'abord se soumettre au suffrage du Sénat, puis ensuite se faire confirmer par le Grand Conseil, tout-
puissant eu ces matières. <• Vous autres, bonnes gens, auriez cru que Loredano allait tout uniment se faire nommer par le Sénat, où
sa faction est prédomiuante ; nullement, cette voie était trop simple pour ces gens-ci, et de plus le Grand Conseil aurait bien pu détruire l'ouvrage. Le biais qu'il prit fîit au contraire de se faire refuser tout à plat et de faire nommer son ennemi. Mais quand il fut question d'aller au Grand Conseil, Loredano dit : « Messieurs, (f je viens d'avoir le dessous dans l'endroit où j'avais le plus beau ajeu, à plus forte raison l'aurai-je ici. Je demande donc^ au cas que a je sois refusé, d'être nommé à la seconde place, qui est celle de proovéditeur de Dalmatie. » Alors tous ceux qui prétendaient à cette place ouvrent les oreilles, bien résolus de faire agir leur faction pour se débarrasser d'un concurrent si redoutable, en le faisant nommer à la première. De cette sorte, Loredano se rendit aussi puissant que son concurrent. Pour emporter la balance^ il s'avança une seconde fois, demandant, en cas de refus de l'une ou de l'autre place, l'ambassade de Gonstantinople , ce qui produisit le même effet pour ceux qui y prétendaient, moyennant quoi il fut nommé au Grand Conseil. »
Ces fonctions si savamment briguées, si vivement disputées, n'étaient pas cependant sans péril. En 1200, sur quarante doges qui avaient gouverné la République, la moitié avaient été déposés, bannis, enfermés dans un couvent ou mis à mort. Deux d'entre eux, Galla et Monegano, avaient eu les yeux crevés. En 1423, quand Foscari sollicitait la corne dogale, le tiers de ses prédécesseurs avait payé de la mort ou de l'exil les hautes fonctions auxquelles ils avaient été appelés. Lui-même devait être déposé à son tour, et mourir dans son palais en entendant les cloches de Saint-Marc célébrer le triomphe de son plus cruel ennemi.
Quant à ceux qui moururent dans tout l'éclat de leur grandeur, il ne faudrait pas croire que la République se montrât pour eux bien prodigue en honneurs posthumes. Tous les tombeaux, en effet, qui peuplent les églises, tous ces superbes mausolées et ces somptueux monuments que nous verrons bientôt en visitant les Frari et San Zanipoloy sont un hommage rendu par les familles dogales à leurs membres éteints, sans que le Sénat ou les Quaranties aient jamais songé à acquitter la dette contractée par la reconnaissance
nationale. Jusque dans ces temps derniers, Venise^ ne posséda sur ses places qu'une seule statue représentant une de ses illustrations : celle de Colleoni; mais celui-ci, aussi rusé que brave, se méfiant de l'admiration et de la g^énérosité de ses concitoyens, avait eu soia de faire lui-même les frais de son propre monument. En mourant, il lé{][ua au Sénat une somme impoitante, à condition qu*on lui érigerait une statue équestre. Le Sénat, plutôt que de restituer la somme aux héritiers du condottiere, fit venir Verrochio de Florence, et c'est à cette savante disposition testamentaire que nous devons le chef-d'œuvre qu'on admire encore aujourd'hui.
Plus généreux que les Pregati vénitiens, les magistrats amster^ damois, nous devons le dire, n'oublièrent jamais la mémoire de leurs vaillants amiraux morts en combattant pour la patrie. VOudekerk et la Nieuwekerk contiennent des monuments élevé.s à ces glorieux marins, et si l'on peut dire que les tombeaux de l'intrépide de Ruyter et du brave Heemskerck n'ont ni la beauté ni l'importance de ceux des généraux vénitiens, il faut avouer par contre que, sous le rapport des épitaphes, le conseil de l'amirauté a fort bien fait les choses. Le style pompeux et un peu exagéré des inscriptions supplée en effet à ce que la forme a d'incorrect et d'étroit. Grâce à ces inscriptions marmoréennes , Van der Hulst devient un u immortel héros » , Isaac Sweers un u héros magnanime » , Jan Van Galen un « héros très-généréux » ; quant à Jan Cornelissen , c'est le prodige de la nation, « miracula gentis ».
Mais, prodigue d'éloges envers ses illustrations maritimes, la vieille Hollande se montra singulièrement parcimonieuse vis-à-vis de ses autres gloires. Non-seulement les vaillants magistrats et les soldats héroïques qui constituèrent son indépendance et assurèrent sa grandeur en sont encore à attendre leurs statues, mais, pour certains, on vit, au lendemain de leur mort, la haine et la jalousie s'attaquer à leurs noms et poursuivre leurs familles , sans qu'une voix s'élevât pour s'opposer à ces rancunes tardives. Ceux-là
* Tout récemment, Venise vient d'acquitter la dette qu'elle avait contractée vis-a-vis de Manin, en érig^eant une statue au vaillant patriote.
Le caractère. 4fe9
mêmes qui avaient poussé Olden-Bameveldt et Jan de Witt dans la voie où ils devaient trouver un destin si funeste ne furent-ils pas les premiers à les abandonner? Dès que Forage commence à gronder, on les voit se disperser, rentrer chez eux, disparaître, laissant la place libre pour les agissements de leurs ennemis ; et Ton ne saurait trouver d'autre explication à cette étrange désertion qu'une crainte honteuse ou un détestable sentiment de jalousie. Il semble presque que la ruine de ces hommes de génie soit un soulagement. Leur étonnante supériorité pesait sans doute trop lourdement sur les épaules de leurs collègues. Les vrais coupables, en ces jours funestes, ce furent le silence et l'immobilité de ceux-ci; car, pour leurs adversaires^ ils obéissaient aux exigences de la politique et aux égarements de leur époque.
Ce n'est pas du reste seulement sur le terrain de la vie publique que nous trouvons en Hollande ce besoin d'indépendance poussé souvent jusqu'à l'ingratitude. Quel est celui de ses grands hommes qu'elle n'a pas méconnu? Cats peut-être, génie de second ordre en tout genre et plus fin politique que poëte éminent ou caractère énergique. Et encore, quand il se démit de sa charge de grand pensionnaire, on le vit pleurer de joie de ce qu'il ne lui était arrivé aucun grand malheur, tt Ce fut un spectacle touchant, dit un historien du siècle dernier, de voir ce vieillard, alors âgé de soixante-quatorze ans, tomber à genoux , adresser au ciel les remerciments les plus vifs pour l'avoir conservé si longtemps dans cette fonction délicate. » Mais Vondel ! mais Rembrandt ! ils durent attendre deux siècles que la Hollande s'acquittât envers eux en leur élevant une statue. Ce n'est que de DOS jours qu'on s'occupe de celle de Spinosa, et l'on ne pensera point de longtemps à celle de Bilderdyck. Quant à Maurice et Frédéric- Henry, qui furent les plus grands généraux de leur temps, on n'y songera probablement jamais.
Aujourd'hui encore, après deux siècles et demi, on n'a pas pu se mettre d'accord sur le compte de ces grands hommes, et il semble que ce soit un acre plaisir de rabaisser leur gloire, et de découvrir des taches dans l'auréole lumineuse qui entoure leurs noms.
tt La différence qui existe entre le caractère de votre pays et le
nôtre, disait un jour lord Palmerston à un diplomate français, c'est que pour peu qu'un homme se distingue chez nous, tout le monde lui prépare un piédestal pour le placer dessus ; tandis que chez vous on amasse un tas de boue pour le jeter dedans. » Geites le célèbre homme d'État aurait pu en dire autant de la Hollande et aussi de la Vénétie. Alors que, dans le Royaume-Uni, Famour du piédestal a toujours poussé les hommes les plu$ ordinaires à chercher partout et quand même une célébrité plus ou moins saine, et les a précipités souvent dans la voie des excentricités, à Amsterdam, tout comme à Venise, la crainte du tas de boue a de tout temps retenu dans une ombre prudente une foule d'excellents esprits, capables, instruits, et qui ne demandaient qu'à prendre leur vol. Combien de belles et bonnes intelligences sont demeurées inactives, faute d'un peu d'encouragement !
A Amsterdam, ce besoin d'effacement prend même des proportions qu'il n'a point à Venise. Il envahit jusqu'à la jeunesse. Cette perfection négative qui consiste à n'avoir point de défauts et ne comporte ni grands vices ni grandes vertus, paraîtra, par exemple, l'objectif le plus enviable en un fiancé. En Italie , une jeune fille demandera, de l'époux qu'on lui destine, s'il est beau ; en Espagne, s'il est noble ; en Angleterre, s'il est célèbre ; en France, s'il est distingué ; en Afrique, s'il est brave; en Amérique (et un peu partout), ce qu'il vaut, c'est-à-dire s'il est riche. En Hollande, elle demandera s'il est sage. Cerveaux raisonnables à vingt ans, que serez-vous donc à cinquante? Heureusement la vieille franchise batave est là pour sauvegarder ces jeunes cœui'S, et les préserver de l'hypocrisie où pourraient les entraîner des exigences pareilles.
Chaque médaille a son revers, on le prétend du moins, et, dans le cas qui nous occupe, celui-ci est si noblement gravé, si magnifiquement frappé, qu'il nous fera presque oublier la face que nous venons de décrire. Nous y voyons, en effet, un correctif puissant, atténuant dans une large mesure les effets de ces sentiments d'indépendance égalitaire; et ce correctif, c'est un admirable esprit de bienfaisance. Qu'un homme de coeur vienne à être frappé par la destinée, qu'il tombe, et aussitôt cent mains se tendront vers lui
AMSTEHDAU Le (ambeau de l'amiral de Rujiei
pour Taider à se relever, vingt bourses s'ouvriront pour lui venir en aide. Qu'un homme de talent, qu'un artiste de valeur, même méconnu en son vivant, critiqué avec une sorte de parti pris, succombe, vite ses amis se réunissent, chacun s'intéresse à la bonne œuvre qu'ils méditent, et sans bruit, sans fracas, l'avenir de sa veuve et de ses enfants va se trouver assuré. Notez que cette cha* rite merveilleuse ne se borne pas à une généreuse réciprocité entre amis ; on voit des personnes de cœur s'intéresser à des malheurs éloignés, secourir des inconnus, assurer Tavenir d'infortunés qu'elles n'ont jamais vus et qu'elles ne doivent peut-être jamais voir. Bien mieux, ce sentiment exquis s'étend même aux étrangers. Il se tra<* duit pour eux en une hospitalité bienveillante dont l'accueil est d'autant plus cordial que la position du réfugié se trouve être plus difficile.
A toutes les époques troublées, dans tous les temps de persécution, Amsterdam et Venise furent le refuge des bannis, et c*est aux richesses intellectuelles qu'apportaient avec eux ces malheureux chassés de leur patrie, qu'elles durent, l'une et l'autre, une large part de leur splendeur. Tous les cultes, tous les partis trouvèrent accès chez elles sans distinction. Amsterdam surtout se montra hospitalière et généreuse, pourvoyant aux premiers besoins des protestants victimes de la révocation de l'édit de Nantes, leur donnant des secours, leur octroyant des privilèges, les logeant et leur accordant gratuitement leur part de son sol. Longtemps avant eux, les juifs chassés de Portugal et d'Espagne, les anabaptistes expulsés d'Allemagne avaient rencontré sur les bords de l'Amstel ce gêné-» reux accueil, et de nos jours les catholiques, fuyant l'intolérance prussienne, trouvent encore un refuge assuré sur le territoire hollandais.
Il semble en effet que toutes les revendications possibles expirent à ses frontières. C'est en vain que le roi Jacques d'Angleterre demande qu'on lui livre l'auteur des Ubelles qui l'insultent, que Louis XIV réclame les jansénistes réfugiés, et Louis XVIII les régicides proscrits. Leurs réclamations, leurs menaces mêmes de* meurent sans effet.
46i AMSTERDAM ET VENISE.
Trompé par ses amis, Merlin de Douai, qui redoute la faiblesse de Guillaume P% s'embarque pour passer en Angleterre. La tempête le rejette dans le port d'Ostende. La diplomatie alors intervient de nouveau, elle insiste pour que le régicide soit livré à la magistrature française qui le revendique comme une proie. Guillaume V entouré, sollicité, demeure inébranlable. « Le roi de France mon frère , répondit-il à notre ambassadeur, ne peut exiger que je me montre plus cruel que la tempête. » Noble réponse qui semble servir de prélude à cette magnifique parole adressée par un ministre néerlandais à un agent diplomatique de Napoléon III : M Vous direz à TEmpereur que les proscrits français sont sons notre protection et non sous notre surveillance. »»
Malheureusement ces admirables qualités de bienfaisance et d'hospitalité sans limites, qui impriment un si grand cachet au caractère de nos deux peuples, ne suffisent pas à créer des grands hommes; tandis que cette impatience de toute supériorité, cette haine de toute domination, même celle du talent et du génie, arrêtent bien des nobles esprits dans leur généreux essor.
Il ne faudrait J3as conclure toutefois de l'analyse à laquelle nous venons de nous livrer, que ce besoin d'indépendance ait développé outre mesure la fibre égalitaire de nos deux nations. Cette fibre n est guère sensible, en effet, que dans un sens. On n'admet pas volontiers une supériorité quelle qu'elle soit, on ne veut courber le front devant personne, mais on aime assez, comme partout ailleurs, du reste, à le faire courber aux autres. Chacun a ses titres, et, quelque minces qu'ils puissent être, il n'en veut abandonner aucun. La noblesse vénitienne est la plus arrogante, et même, disons-le, la seule qui soit arrogante dans toute l'Italie. A Naples un duc, à Home un prince, à Milan un marquis, causera familièrement avec les ouvriers qu'il emploie, donnera la main à ses fermiers, fera sa société de gens aimables et dont le caractère lui plaira, sans trop se soucier de leurs ancêtres. A Venise, rien de semblable. Tout l'ancien patriciat est encore drapé dans sa morgue aristocratique , et se montre inabordable aux « petites gens » , c'est-à-dire aux personnes non titrées.
De leur côté, les bourgeois ne sont guère plus raisonnables ; à défaut de titres nobiliaires , ils s'emparent de qualificatifs professionnels et s'accablent de ronflantes épithètes. Être simplement le signore tel ou tel serait regardé comme un affreux accident. On préfère être le signore médecin, le signore avocat, le signore professeur un tel, ou même le seigneur bandagiste et le seigneur épicier. Puis , grâce à l'emphase épistolaire , on devient l'illustrissime , le célébrissime , le savantissime seigneur avocat , professeur ou bandagiste ; et pour peu qu'on s'éloigne de son lieu de résidence , on accepte volontiers le titre d'Excellence et le doux nom de seigneur chevalier.
Mettre simplement en tête d'une lettre « A mon illustre ami », c'est presque de la froideur ; écrire « A mon ami » , c'est en quelque soii;e une injure ; oublier d'appeler un professeur savantissime, c'est quasiment le traiter d'ignorant, ou faire preuve d'un manque absolu d'éducation.
En Hollande, on est moins prodigue de ces élogieuses épithètes et de ces superlatifs outrés ; mais la suscription d'une lettre n'en offre pas moins de très-sérieuses difficultés. Il y a en effet toute une hiérarchie de titres et de sous-titres qu'il faut bien se garder d'employer au hasard. Suivant la position qu'occupe la personne à laquelle on écrit, la situation de sa famille, le degré d'amitié qui vous lie avec elle, on doit choisir tel qualificatif ou tel autre. Dans la vie ordinaire, on n'écrit point à un baron dans les mêmes termes qu'à un comte, à un patricien comme à un simple bourgeois. Dans la vie publique , c'est bien autre chose ; chaque grade et presque chaque fonction a son signe distinctif et ses formules de politesse consacrées ; et l'étiquette en est si sévèrement réglée, qu'on ne se croirait jamais en un pays qui peut à si bon droit vanter son républicanisme ' .
Ajoutons à cela que ces épithètes si nombreuses et si compliquées
> Un comte a droit, avant son titre, à Tépithète de HoogGeborenHeer (hautement né seig^neur), un baron ou un chevalier à celle de HoogWelGeboren Heer (hautement bien né seigneur). Quand on est simplement de bonne famille . bourgeoise, on est un WelEdelGeborenHeer (bien noblement né seigneur); un simple commerçant on employé est, pour ses fournisseurs, un WelEdelc" Heer (bien noble seigneur). Qu'on ajoute les mêmes attributions aux dames et
ne sont point exclusives les unes des autres. Par sa naissance on a droit à certaines, par ses grades universitaires et sa position on en peut revendiquer d'autres ^ et il faut bien se garder d'en omettre quelqu'une, sous peine de blesser son correspondant ou de passer pour un homme mal élevé. En outre, on doit avoir soin de relier ensemble tous les mots pour leur conserver leur valeur polie, et enfin, dans l'incertitude, il vaut mieux forcer la dose, c'est-à-dire hausser le qualificatif d'un ou de plusieurs degrés que d'oublier un seul des titres exigibles. Quant au mot monsieur (mijnheer), employé uniquement, je n'ai pas besoin de dire quMl constitue un manque de convenance très-voisin de la grossièreté.
Cette susceptibilité relativement aux égards qui sont dus à leur personne n'est pas un fait isolé dans le caractère des habitants d'Amsterdam. Elle a, nous l'avons vu, son corollaire dans l'extrême sensibilité de l'épiderme national. Dès qu'il suppose une attaque contre son pays, sa province ou sa ville , le citoyen hollandais prend feu. Un livre, une brochure, moins que cela, un article de journal qui critique la Hollande ou s'en moque, est regardé
à toutes les jeunes filles nobles ou non nobles le titre parlé de Freule, et celui écrit de Mejonkvrouw pour Tune et de Mejufvrotiw pour l'autre, et l'on aura la série des titres usités dans la vie privée.
Dans la vie publique, les choses sont sin^fulièrement plus coinpliquccs. Ministres, généraux, conseillers d'État, ambassadeurs, ont droit au titre d'Excellence. Ensuite, les membres des États généraux, de la Gour des compter, et tout ce qui tient à la haute administration, doivent être nommés Hoog EdelGestrengeHeer (haut, noble , sévère) ; les officiers supérieurs reçoivent le même titre. Les membres de la haute cour de justice sont EdelHoo^Achtbare Heer (noble, haut, estimable); ceux des deux cours provinciales, EdelGrooi AchibarôHeer (noble, grand, estimable); les bourgmestres, échevins, juges de paix, etc., EdelAcktbareHeer (noble, estimable); les avocats, docteurs en droit et officiers, WeelEdelGestrengeHeer (bien noble, sévère). Les profissseurs de FUnîversité portent le titre Ae HoogGeleerdeHeer (hautement savant) 4 mais s'ils professent la théologie, on doit ajouter HoogEerwaarde, c'est'^à-dire hautement honorable. Le docteur en théologie, lui, est WelEerwaardeZeerGeieerdeHeer (bien honorable et très-savant); les pasteurs ou curés, tout simplement honorables (WelEerwaarde). Ponr les docteurs en médecine ou dans toules las autres facultés, on les appelle WeŒdelZeerGeleerdeHeer (bien noble et ti*è> savant). Les archevêques sont DoorluchtigsteHoogwardigeHeer (émînentissiine et hautement honorable), et les évoques DoorluchtigeHoogwardigeHeer (éminent et hautement honorable)*
presque comme une calamité publique. Tout le monde en parle, on s*en occupe exclusivement, on se passe de main en main la pièce incriminée ; l'indignation fait comme la boule de neige , elle va grossissant et transforme en montagne ce qui n'était qu'une modeste taupinière destinée à demeurer inaperçue. L'adieu aussi vif que malveillant de Voltaire à la Néerlande, après un siècle et demi, n'est point encore sorti des mémoires ; et beaucoup d'Amsterdamois ne connaissent de cet esprit immense que sa fâcheuse boutade, ignorant même le manque de bonne foi qui Ta provoquée.
Cette excessive sensibilité prend sa source non-seulement dans cette affection toute spéciale dont nous avons parlé au commencement de ce chapitre, mais encore dans cette rivalité constante de province à province et de ville à ville, qui est un des traits marquants de la vie publique dans les Pays-Bas. Le résultat de ces rivalités a été d'incarner la cité tout entière dans chacun de ses habitants. Qui touche à l'agglomération le frappe, qui la criticpie le blesse. Ce sentiment de solidarité' a un grand poids sur ses décisions, une grande influence sur sa tenue, sur ses paroles. Cette persuasion qu'il est une fraction agissante de sa ville, de sa province, de son pays, lui communique une dignité d'allures dont on trouverait difficilement un autre exeriiple dans nos pétiples modqrnes, et qui n'a d'équivalent que chez les anciens, parmi les citoyens des libres républiques de la Grèce.
Mais de ce qu'il est suséeptible et pour sa personne et pour sa chère cité, il n'en faudrait point conclure qu'il déteste railler les autres, et ne se moque jamais des pays étrangers. << J'ay moi mesme remarqué à l'âge de douze ans le penchant de cette nation â la mocquerie » , écrivait^ il y a deux siècles, Aubéry du M aurier, nous racontantune foule d'anecdotes à l'appui de son dire. Unjour, c'est le prince Maurice disant en sa présence » que les' François estoient des puces qui ne pouvoient, non plus qu elles, demeurer en aucune place^ que les Italiens estoient des punaises ne séjournant en aucun lieu sans y laisser quelque mauvaise odeur, et que les Allemands estoient ;deç poux qui se faisoient crever sur la table » • Une autre fois, c'est l'armée tout entière qui s'en mêle, A la prise de Leeuwarden, elle
fit sortir les prêtres et vida les couvents. Tout ce tnoDcle de religieux s'atteudait à un traitement des plus cruels et se préparait au martyre. « T^es troupes estant en bataille, ou les mit par rangs entre les soldats : puis après la troupe, avec des mocqueries in-
AHSTERDAH Portrait du pnnce Maurice.
croyables, les conduisit en cet ordre, an son des fîffres et tambours, bien loin hors de la ville, où ils les laissèrent sans leur faire autre mal que de s'estre longtemps mocqué d'eux. »
En6n, parfois c'est le peuple lui-même qui se charge d'assaisonner de son gros sel les événements politiques qnî le touchent.
LE GARÀGTËRE. 469
En 1622, le prince Maurice contraint Spinola à lever le siège de Berg-op-Zoom, et, pour célébrer cet heureux événement, Leyde allume un feu de joie sur lequel elle place un rouet. Ce rouet (spin) représentait Spinola, sa corde personnifiait Gonzalve de Gordoue, la filasse {vins) don Louis de Velasco ; et la foule de rire, de trépigner de joie et d'applaudir à Tincendie de ce rébus. Notez que ce ne sont point là de ces plaisanteries vieillies dont le goût est passé. De nos jours on ne les dédaigne guère. Plus d'un habitant d'Utrecht se souvient d'^ivoir vu, il y a quelques années, des logogriphes tout semblables décorer les demeures de sa ville, et à l'heure qu'il est on se moque encore du roi Louis, qui confondait parfois le verbe regenen (pleuvoir) avec regeren (régner) et disait volontiers ik ben de konijn (je suis le lapin), voulant dire sans doute ik ben de koning (je suis le roi) *.
Mais c'est surtout dans les pamphlets que ce. penchant à la moquerie se manifesta d'une façon extraordinaire. Pendant tout le cours du dix-septième et du dix-huitième siècle, il n'est presque pas d'événement qui ne donne le jour à quelqu'un de ces petits ouvrages saupoudrés de gros sel, farcis de jeux de mots et bourrés de plaisanteries plus ou moins grivoises. 11 faut avouer toutefois, à la décharge des auteurs de ces malins libelles , que les noms des personnages alors en vedette prêtaient beaucoup à la plaisanterie. Comment, en effet, renoncer au plaisir des allusions, quand on se trouve en présence d'un maréchal de camp qui se nomme Worst (c'est-à-dire andouille), d'un général qu'on appelle Rabenhaupt (tète de corbeau), de colonels qui portent des noms aussi bizarres que Schlang (serpent), Deuffel (diable), Wolf (loup), et de ce pauvre major Pain et vin qui finit sur l'échafaud ?
Si la susceptibilité des Vénitiens était, en matière nationale, tout aussi vive que celle des Amsterdamois (nous l'avons constaté quand nous nous sommes occupé de la police), on peut dire que leur goût pour la moquerie ne le cédait en rien à celui des riverains de
* La différence de prononciation en hollandais n'est pas très-grande. Konyn se prononce «koneinc», et koning se dit « konig^ne »; ce sont des fantcs qu'un étranger peut facilement commettre.
l^Amstel. Nous avons là-dessus l'aveu de Golddoi ; « Le fond du caractère de la nation est la gaieté, dit^il dans ses Mémoires, et le fond du langage vénitien est la plaisanterie. » Toutefois, comme le gouvernement était singulièrement moins tolérant au milieu des Lagunes que sur les rive^ de TAmstel, la bonne humeur nationale dut toujours se renfermer dans les limites des rancunes privées, et ne jamais toucher aux questions publiques. Dans toute l'histoire vénitienne, on ne pourrait, je crois, découvrir qu'une seule circonstance dans laquelle le Sénat permit à la raillerie d*envahir le terrain de la politique. C'est dans la lutte que la Sérénissime Seigneurie soutint contre la papauté. Lorsque Paul V eut lancé contre elle sa bulle d'excommunication, le Conseil des Dix n'hésita pas à armer la main de Paolo Sarpi de cette plume acérée qui devait porter à la Curie romaine des coups si dangereux et lui faire des blessnres si cuisantes. L'arme était bonne et le fiel que distillait la plume de Frà Paolo parut sans doute bien amer an Saint-Siège; car un soir que le pamphlétaire regagnait sa modeste demeure, il fut frappé de trois coups de couteau et jeté dans le canal. Il ne mourut point toutefois de ses blessures ni de son bain forcé, et le Sénat, en le faisant soigner à ses frais, revendiqua sa bonne part des mordantes plaisanteries dont le digne Paolo avait bourré Y Histoire du Concile de Trente.
Le gouvernement vénitien, en effet, ne tolérait dans le pouvoir d'intrusion d'aucune sorte, tl prétendait être maître chez lui, ne faisait d'exception pour personne et rangeait le Saint-Siège dans la même catégorie que les autres puissances étrangères. « Les Vénitiens n'ont pas leur pape à Rome, dit un auteur du dix-septième siècle, mais à Saint-Marc il papa Marco » , voulant signifier par là qu'à Venise les intérêts spirituels étaient subordonnés aux intérêts temporels; et l'observation était d une parfaite justesse, car jamais cité catholique ne se montra plus indépendante et moins soucieuse des décisions du Sacré Collège.
Deux fois elle fut excommuniée, sans que sa mise au ban du monde chrétien pût avoir raison de son entêtement ; et la seconde fois elle s'apprêtait à devenir scbismatique lorsque l'iatervention de Henri IV
la raccommoda avec le pape Pau} V» Ce n'est pas toutefois qu'elle ait nourri à cette époque une tendresse bien spéciale pour la doc* trine de Luther ou de Calvin; l'auteur du Discorso arisiocratico^ qui écrivait au temps de la Réforme, ne nous laisse aucun doute làdessus, u Je n'ai jamais connu , nous dit*il, un seul Vénitien qui fût partisan des idées protestantes; tous suivent la doctrine d'£picure. '» Mais celte tendance à Tépicurisme ne les empêche point de résister à Clément V et à Paul V, de refuser à Urbain VIII d'obéir à la Pragmatique Sanction, et de donner asile, malgré Innocent XI, au patriarche des Grecs schismatiques , en lui rendant les. mêmes honneurs qu'au nonce apostolique et à l'ambassadeur de France.
Dans l'entre-temps, Venise ouvrait ses portes aux Turcs et aux huguenots , leur permettait', dans leur foiidaco respectif, le libre exercice de leur culte,, et les recevait pairmi ,ses défenseurs' Au grand scapdale de toute la catholicité, on voit le chevalier de Rohan s'entourer, au milieu des liagunes, d'un « cercle » calvtnist6( les comtes de Nassau et de Lievenstein y commande!^ huit mille Hollandais et Wallons tous hérétiques, que le Conseil des : Dix a pris à son service. I^e roi d'Espagne se plaint et le Pape murmure} ils prétendent que.» les Vénitiens* exposent l'Italie à. l'infection do l'hérésie, par le commerce de ces geins de guerre» w, Mais la Séré-y nissime République fait la sourde oreille ; et quand le comte de I^re^ derodc vient à> mourir, il est par ordre du Sénat enterré ,; quoique protestant, dans une église catholique. Pour rien.au monde le Conseil des Dix n'eût souffert que, sous l'apparence de religion ou de cultes on empiétât aur se^ prérogatives ; et sur ce point il se trouvait abso^ lument d^accprd avec le magistrat <l'Amsterdam.
Dans^ Tune et l'autre ville, en. effet». nous voyons Tautoiité; ecclé^ siastique soumise au gouvernement séculier « Leearaotère^aoré.donl sont revêtus les ministres du culte frappe ceux-ei- d'une sorte d'incapacité politique ; iUe^ rend inaptes à exercer d'autres fonctions que celles qui découlent de leur mandat. L'un et l'autre gouvernement tiennent en oatre le^ çordoQS xle la bourse et les .tiennent fort serrés ; on suryeille le clergé, et dès qu'il s'écarte de La voie tracée par l'autorité laïqqe, on lui coupe les vivrcfs. Tout .ce quitijent aux sommités
ecclésiastiqaes par quelques liens de parenté devient suspect. Il suffit à Venise qu'un sénateur soit le cousin d'un cardinal ponr ne pouvoir prendre part aux décisions qui touchent à la religion, ou aux relations de la République avec la Curie romaine. A Amsterdam, où il n'y a plus, depuis la Béformation, de hiérarchie cléricale ni de rapports avec le Saint-Siège, Grotius recommande aux magistrats de ne point se montrer trop dévoués aux ministres du culte ; il veut les voir legum et patriœ amantes, et ecclesiasticis non plus quam necesse est obnoxii.
Ce n'étaient point là du reste des conseils déplacés; Grotius devait lui-même en faire plus tard la dure expérience et déplorer, dans la captivité de Louwenstein, qu'on n'eût pas mieux suivi ses admonestations. Cette nation,^ si réservée et si froide en apparence, si enthousiaste cependant et si violente en réalité, fut prise en effet, en ce temps-là, d'une sorte de vertige religieux, d'un affolement semblable à celui qui régna jadis à Byzance et dont saint Grégoire de Nazianze nous a laissé un si vivant tableau : to Priez un homme, dit-il, de vous changer une pièce d'argent; il vous apprendra en quoi le Fils diffère du Père. Demandez à un autre le prix du pain; il vous dira que le Fils est inférieur au Père. Informez-vous si le bain est prêt; on vous dira que le Fils a été créé de rien, n Tout aussi bien en Hollande, dans ce pays grave et sérieux , on se mit à déraisonner sur des questions encore bien plus abstraites. Les prédicateurs ne s'occupèrent plus des devoirs moraux; ils se jetèrent à corps perdu dans la controverse; « des torrents d'encre et de fiel coulaient des plumes théologiques. Dans les barques, dans les voitures publiques, on n'entendait plus parler que des matières de la prédestination et de la grâce. 9 Comme de juste , la plupart de ces discoureurs s'embrouillaient dans ces questions compliquées, et a l'on en voyait attribuer aux uns ce qui ne convenait qu'aux autres » . Tous ne laissaient pas cependant que de prendre parti, ceux-ci pour les Gomaristes, ceux-là pour les Arminiens; et l'ignorance de ces adversaires improvisés amenait des confusions parfois étranges. Les pins ardents à la lutte étaient aussi mal renseignés que les autres , et les
plus hauts personnages, le prince Maurice lui-même, qui devait être la cheville ouvrière de toute cette persécution, ne se trouvèrent pas à l'abri des plus grossières erreurs.
La victoire, on le sait, demeura aux Gomaristes , et les Arminiens vaincus durent, en prison ou sur l'échafaud, expier leur amour
AHSTEBDAH Porirait de Grolîii!!.
pour la tolérance. Mais les vainqueurs, partout ailleurs implacables, se départirent à Amsterdam de leur rigueur excessive. Les magistrats fermèrent les yeux sur cette hérésie d'un nouveau style, se conformant ainsi aux salutaires habitudes de leurs prédécesseurs. C'était, en effet, une tradition de la municipalité amsterdamoise que cette tolérance parfaite en matière de religion. Avant que la ville fût passée an pouvoir des protestants, les bourgmestres et écfae-
vins catholiques non-seulement permettaient aux réformés d*y séjourner, d'y vaquer à leurs occupations et à leurs affaires, mais ils allèrent même jusqu'à leur concéder une chapelle dans ÏOudeherk, avec la permission de s'y faire enterrer. Et cette chapelle, qui portait encore au siècle dernier le nom de « chapelle des bourgeois de Hambourg » , n'est pas la seule preuve de cette généreuse tolérance que renfermait cette même église. On y voyait un superbe vitrail donné au chapitre par Jan Klasz Hopper, l'un des édiles d'Amsterdam, lequel avait été condamné par le Sainl- Père à faire cette dépense, pour s'être montré « trop affectionne à ceux qui embrassaient la Réformation ».
Plus tard, les magistrats réformés, dignes continuateurs de leurs prédécesseurs catholiques, se tinrent à l'écart des fanatiques, fermèrent autant que possible la bouche à ces pasteurs étrangers qui, selon le mot de Cerisier, u nés dans un pays où les tètes s'allument aisément , échauffés encore par la persécution espagnole dont ils étaient les victimes , et par le désir de rentrer dans leur patrie, voyaient l'excès de leur zèle effacer leur jugement ». De la sorte ils préservèrent leurs administrés de la contagion de ces doctrines virulentes, qui poussaient à tous les excès.
Le bon peuple d'Amsterdam, tout occupé de ses affaires, travailleur, commerçant, ambitieux, ne trouvait du reste qu'un charme médiocre à ces controverses acharnées. Ses intérêts l'absorbaient à tel point que ses préférences religieuses et ses sentiments patriotiques en parurent plus d'une fois atrophiés. On le vit en effet, en maintes circonstances et sans souci des conséquences que sa conduite pouvait avoir, se faire le pourvoyeur des adversaires de sa religion et des ennemis de son pays, et plus tard revendiquer hautement la responsabilité de pareils actes. Lisez les mémoires de du Maurier ou les lettres de Garleton, on y trouve sur ce sujet des pages édifiantes.
Après la prise d'Anvers , pour ne citer que cette fois, le prince d'Orange se plaint amèrement de ce que les négociants d'Amster* dam aient fourni des vaisseaux, des canons et des armes aux Espa* gnols. Il demande qu'on en punisse certains qu'il désigne. Ceux-cî
fiirent cités devant le « magistrat n; mais bien loin de se niontrer émus ou déconcertés, ils répondirent que « les bourgeois d'Amsterdam ont le droit de faire commerce partout ; qu'ils s'offrent d'en nommer cent qui sont les commissionnaires dés Espagnols, et que s'il fallait passer par l'enfer pour faire leur commerce , ils hasarderaient leurs voiles m .
De pareifles réponses rendues publiques et longuement commentées devaient valoir aux Amsterdamois le même reproche qu'on faisait aux Vénitiens, à cause de leur commerce avec les Turcs « celui de manquer de religion, reproche dont le doux Racine, historiographe de Louis XIV, n'hésita pas lui-même à se faire l'écho. n Ils n'ont aucune religion, dit-il, ils ne connaissent de dieu que leur intérêt. lueurs propres écrivains confessent que dans le Japon , oà l'on punit des plus cruels supplices tout ce qu'on y trouve de chrétiens, il suffit de se dire Hollandais pour être en sûreté. » Disons plutôt que c'était, en quelque sorte, une conséquence naturelle de cet esprit d'indépendance absolue qui forme la base du caractère néerlandais.
' Nous chercherions, en effet, presque vainement une dérogation à ce besoin de liberté qui rendait pour ces fiers républicains tous les jougs insupportables. II n'est qu'un point, dont nous avons déjà longuement parlé dans un autre chapitre, sur lequel nous pourrions voir leur naturel indomptable fléchir et accepter une tyrannie. C'est dans le mariage. Pendant qu'à Venise les gentildonne vivaient sans influence, reléguées au troisième étage de leurs palais de marbre, la patricienne amsterdamoise régnait sans partage dans sa maison et plaçait son autorité intérieure au-dessus de celle de son mari. Tons ceux qui visitèrent Amsterdam dans les siècles passés ont été frappés de cette soumission. « Les maris payent cette fidélité de leurs femmes d'un grave assujettissement ; et si quelqu'un, contre la coutume, affectait l'empire de la maison, la femme serait plainte de tout le monde comme une malheureuse, et le mari décrié comme un homme de très-méchant naturel. « C'est un Français, Saint-Évremond, qui nous parlé de la sorte. Écoutons maintenant un Anglais, le chevalier Tempk;
ranecdote quMI rapporté est si curiéase que' je ne puis résister au désir de la citer en entier. « M. Hoef ', nous dit-il, m*in-' vita un jour (M. Hooft était en ce temps l'un dés bourgmestres d'Amsterdam); j'étais fort enrhumé, et je remarquai que toutes les fois que je crachais, il y avait une grosse servante qui net* toyait, avec un linge bien blanc, le plancher que je gâtais. On se mil à parler de mon rhume et de la grande incommodité que j'en recveais. Je répondis qu'il m'incommodait véritablement , mais que le grand chagrin qu'il m'avait donné venait de la peine que cette pauvre fille en souffrait. M. Hoef me dit là-dessus que je l'échappais belle , et que si sa femme s'était rencontrée au logis , ma qualité d'ambassadeur ne m'aurait pas sauvé et qu'elle m'aurait jeté dehors pour avoir sali la maison. Il ajouta en riant qu*il y avait deux chambres dans la maison où il n'avait jamais osé mettre le pied, et qu'il croyait qu'on ne les ouvrait que deux fois l'année pour les nettoyages. Je lui répondis que je m'apercevais, qu'il aimait beaucoup sa patrie ; qu'il n'était pas seulement attaché aux intérêts de sa ville, mais même aux coutumes qu'on y observait, parmi lesquelles j'avais appris qu'il y en avait une établissant l'empire des femmes sur leurs maris. Il répliqua que cela était vrai, et que tout ce qu'un homme pouvait souhaiter à Amsterdam, c'était d'avoir une douce patronne, et qu'il était assez heureux pour avoir une femme de cette humeur. »
Rien de plus typique, n'est-il pas vrai? que cet aveu naïf. Eh bien, ces bonnes et sages traditions se sont pieusement conservées. Aujourd'hui encore les Amsterdamoises régnent en despotes sur leurs ménages; mais ce despotisme est tempéré par tant de grâce, il est si bienveillant, surtout si plein d'affection et de prévenances, que nous ne pourrions que plaindre ceux qui seraient assez aveugles pour vouloir secouer un joug qui pèse si doucement sur eux.
Pour en finir avec le caractère hollandais et le caractère vénitien^ il nous reste à toucher à une double accusation que nous ne ferons qu'effleurer, car elle se réfute pour ainsi dire d'elle-même. On a
' Temple écrit ici le nom à la manière anglaise.
acousé les Véoitiens et les Hollandais d'être intéressés et personnels, ou, pour appeler les choses par leur nom et nous servir des propres termes qu'on rencontre à chaque page dans les oeuvres de leurs contempteurs, on les a taxés d'avarice et d'égoïsme.
Si l'on a voulu dire par le premier de ces deux reproches qu'ils n'étaient point des gaspilleurs, certes on a eu raison. Peuples de commerçants qui comptèrent dans leurs rangs les premiers négociants du monde, les Vénitiens et les Honandais ont toujours su calculer, et se sont montrés en tout temps sagement économes. Mais chaque fois que l'intérêt général l'a exigé, on les a vus faire tous les sacrifices que réclamaient l'influence de leur ville, la sûreté de l'État, la grandeur de la patrie ou les progrès de la science. Si l'on a voulu dire autre chose et critiquer leur vie privée, les palais somptueux qui étalent leurs façades de marbre le long du Grand Canal et les superbes maisons qui bordent le Heerengracht répondent mieux à cette ridicule accusation que tout un volume d'arguments. Quant à l'autre reproche, celui d'égoïsme, c'est aussi dans les édifices de nos villes que nous en trouverons la réfutation. Tous ces établissements de bienfaisance, ces asiles hospitaliers que nous avons rencontrés presque à chaque pas, ne se chargent-ils pas de réduire à néant cette odieuse imputation ? La bienfaisance et l'égoïsme ont-ils jamais habité sous le même toit et trouvé place dans les mêmes cœurs? Ajoutons qu'il n'est point de pays au monde où une entreprise utile, association charitable, société d'instruction ou même de plaisir puisse plus facilement que dans nos deux villes s'alimenter de contributions volontaires.
Ce qui a pu donner naissance à ces accusations erronées, c'est peut-être une grande réserve vis-à-vis des étrangers et une certaine froideur, que ceux-ci prennent quelquefois pour de la défiance. Mais cette retenue, sorte d'héritage reçu des générations précédentes, doit être exclusivement attribuée à l'énorme quantité d'aventuriers de toutes sortes qui ont, dans les siècles précédents, constamment élu domicile dans nos deux grandes cités. Et dès lors Vénitiens ou Amsterdamois sont-ils condamnables de ne s'être point jetés
à la tête du premier venu ou dans les bras d'uD ami de rencontre ?
EuiÎD, pour termioer, coustalons que deux défauts pareils seraient nn bien lourd fordeau pour une généreuse population, dont les deux passions les pins vivaces opt toujours été un excessif amour de leur patrie et un impérieux besoin d'indépendance.
AMSTERDAM Maiion hollandaiae.
rx
ImporUnce de l'éttidQ des arts. -~ Ils sont la source des joies ineffables. — Saint-Jean de Latran et la Piazzetta» — Les arts et l'hlâtoire. — Origine de Tart ycnitien. — > Venise a[)pelle à son secours les artistes grecs et byzantins. — Influence du climat àcâ Lagunes sur Timagination des artistes étrangers. — Saint- Marc. — Impressions premières. — Analyse des sensations. — La couleur et Kharmonie. — L'opinion des érudits. — Incohérence générale et mépris des lois de la statique. — Les conditions indispensables pour qu'un édifice satisfasse Tesprit. — Le palais ducal. — Lés étapes «uecessives de l'arcbitecture Ténitienne. — La dynastie des Lombardi. — UÂrchitettura lomhardesca. — Sansovino^ Scamozzi et Palladio. — La Lot^etta, — • Les architectes de la décadence.
De toutes les manifestations auxquelles un peuple se livre, celles qui ont rapport à Tart sont bien à la fois les plus instinictlves et les plus attrayantes. Dès qu'on étudie ces charmantes questions , on revit avec ce peuple son existence disparue. A chaque monument qu'on retrouve, à chaque œuvre que l'on considère, on sent se lever
un coin du voile qui couvre son histoire; ses anciennes coutumes, ses vieilles traditions, et mieux que cela, ses passions, ses entraine* ments, tout renaît et revit. Les événements eux-mêmes se reflètent dans les œuvres bénies qui sont venues jusqu'à nous, et nous assistons à ses triomphes et à ses désastres bien mieux qu'en lisant les longs récits qui ne sont que leur paraphrase.
Ne vous est-il point arrivé dans ces heures oisives de la nuit, quand tout sommeille dans la nature, quand on est seul en face de soi-même, sans bruit qui trouble les sens, sans lumière qui distraie l'esprit, de vous recueillir dans le silence et dans l'obscurité ? Il semble alors que les sens prennent un redoublement d'acuité. A travers le silence, on démêle mille bruits intérieurs qui sont comme un écho du passé, et dans le vide on voit sur{;ir quelque figure aimée jadis, tendre évocation, vivante, agissant dans le néantqui l'entoure,
dans l'ombre qui l'enveloppe. Bien que vous l'ayez connue, cette tendre évocation, autant qu'il est possible de connaître , bien que vous l'ayez aimée, chérie peut-être, ses traits vous apparaissent indécis. Mais un sourire, un regard, un geste qui lui étaient familiers et qui sont restés gravés en votre cœur en traits ineffaçables, la font revivre avec une certitude et une vérité qui vous impressionnent. Vous ne savez point très-exactement la forme de son nez ou la largeur de son front; mais vous voyez son regard, et par cette « fenêtre de l'âme » vous pénétrez dans sa pensée et vous vivez en elle, comme elle revit en vous.
Eh bien, ce sourire, ce regard, ce geste des nations disparues, des générations réduites en poussière et dont il ne nous reste plus que le souvenir, ne sont-ce point les œuvres d'art qui nous les donnent? Les historiens peuvent nous raconter tes dimensions des Ëlats, nous dire jusqu'où s'étendaient leurs fix)ntières, nous décrire les institutions des peuples, leurs luttes et leurs combats. Aucun d'eux ne nous rarontera mieux qu'un tableau ou qu'une statue quel souffle animait cette multitude tourbillonnante, dont le néant s'est emparé et qui se survit dans ses œuvres.
Tous les grands hommes ont admirablement compris cette puissance posthume de l'art; car tous, dans leurs œuvres, se sont préoccupés de la postérité. Ils ont bien senti qu'on chercherait à démêler dans leurs ouvrages non- seulement l'histoire de leurs nobles élans et de leurs défaillances, mais encore celle de leur pays et de leur temps, et tous ont cherché à se surpasser euxmêmes. Ils ont prodigué leurs forces Imaginatives pour parer de tous les attraits imaginables les productions qui devaient les faire connaître et aider à juger leurs contemporains; et leur but est atteint, car leurs délicieuses créations, toujours jeunes et toujours fraîches malgré les siècles qu'elles ont traversés, nous font aimer non-seulement ceux qui leur ont donné le jour, mais encore ceux qui les ont vues naître.
C'est là en effet le merveilleux privilège de l'art. Il conserve éternellement ses charmes. Les générations se succèdent, les institutions changent, les peuples disparaissent; l'art reste immuablement beau
et toujours plein d'attraits pour les esprits d'élite capables de le comprendre. Pendant des siècles un tableau, une statue, un monument réjouira la vue, élèvera l'esprit, développera les plus nobles sentiments des générations successives, qui viendront le contempler avec une respectueuse admiration. Il portera en lui une somme d'émotions délicates^ de plaisirs relevés, dont pourront profiter tous les yeux et lous les cœurs, sans distinction de races, de castes, ni d'époque. Que la nation qui l'a produit soit rayée de la liste des peuples, que les ronces et les broussailles recouvrent la ville qui l'a vu naître, rien n'est capable d'altérer son immuable sérénité. Emporté loin de sa patrie, il ira sur d'autres rivages faire revivre les pensées qu'il était chargé d'exprimer. Exhumé après des siècles, il éblouira ceux qui seront assez fortunés pour le rendre à la lumière , et ils n'auront point de temples assez beaux pour l'abriter, ni de termes assez pompeux pour exprimer leur admiration sans bornes.
Cherchez, parmi toutes celles que peut enfanter l'homme, une autre manifestation de son esprit qui ait cette même durée et ce même éclat! Les grandes conquêtes de la science ne produisent point elles-mêmes de pareils enthousiasmes. Sous ce rapport, le Bon n'est pas encore l'égal du Beau. Les besoins en effet se modifient. Les exigences de la vie changent avec les temps et les climats. Seules, sous tous les cieux et pour tous les yeux, les ineffables beautés de l'Art conservent tous leurs prestiges. Voilà pourquoi les grands peuples l'ont toujours associé à leurs grandes œuvres. Allez aujourd'hui encore, à Rome, vous asseoir au pied de la Scala santa, devant Saint-Jean de Latran. Vos regards, embrassant la campagne romaine , la verront sillonnée en tous sens d'aqueducs interminables ; et votre esprit, s'égarant à travers les méandres de ces lignes harmonieuses, oubliera la merveilleuse prévoyance de ce peuple de géants, pour remercier les Romains d'avoir peuplé d'architectures grandioses cet immense désert qui s'étend jusqu'aux Apennins.
Dans la longue promenade que nous venons d'accomplir, n'en a-t-il
pas, du reste, été de même? Sur la Piazzetta et sur le Grand Canal, tout
aussi bien que sur le Heerengracht et dans les rues d'Amsterdam,
ne nous est-il pas arrivé en cent occasions de nous arrêter, charmés
et surpris? Au milieu de notre course, un paiais, une maison, une façade, quelquefois moins encore, un détail d'architecture suffisait pour nou^ clouer en place. C'était comme une oasis bienfaisante qui reposait notre esprit et nos yeux.
Si nous passons, maintenant, de ces contemplations accidentelles à une étude raisonnée des chefs-d'œuvre qu'ont produits nos deux peuples, bien d'autres émotions nous attendent, et bien d'autres sources d'enseignement aussi. La production artistique d'une grande nation n'est pas en effet un accident fortuit. Elle est la résultante de ses aptitudes, de son énergie et de son degré de civilisation. Toutes les forces vives de la race semblent se condenser sur ce magnifique terrain pour arriver à une éclosion magique de ses plus brillantes facultés. C'est là surtout qu'on peut voir qe dont un peuple est capable ; car les grandes époques de l'Art coïncident toujours avec celles où la prospérité publique atteint son plus haut sommet.
Il semble en effet qu'il y ait dans la vie de chaque peuple une époque bénie, où tout s'épanouit à la fois. La puissance, la hardiesse, l'énergie, se manifestent dans la vie politique, et la fortune pubUque atteint son apogée, en même temps que la grâce, l'élégance et la force brillent dans les arts. Avant ce temps on cherchait une voie. Tout était indécis. Le caractère ne s'était point encore montré dans toute sa vigueur; les productions ne portaient pas encore le cachet personnel, et n'avaient pas revêtu la forme particulière, propre au génie national. A ce moment, tout se transforme. La nation tout entière entre en possession d'elle-même. Il semble qu'elle ait terminé son apprentissage de la vie, et qu'il lui soit permis « d'être soi » pendant quelque temps. Architecture, peinture, littérature, tout brille, étincelle, flamboie. C'est comme un superbe feu d'artifice fait de ce que l'homme a de plus noble dans son esprit et de plus généreux. Mais, hélas! cette floraison magique n'a qu'un temps. On ne fait que passer sur ces prestigieux sommets; jamais on n'y demeure. La première pente gravie, il reste à franchir la seconde. Après avoir monté, il faut descendre à son tour. Tout décroit alors, tout s'étiole et s'amoindrit. En même temps que les caractères^ les arts se ra'
L'ARCHITECTURE VÉINITIENNE. 483
petissent, la production dégénère, Tenthoasiasme se tempère; l'imagination devient sage, Taudace fait place à la prudence et la hardiesse s'efiFace devant la raison.
Telle est la commune histoire. Il semble qu'une destinée inéluctable pèse sur tous les peuples , leur fasse parcourir à tous le même chemin ; et leur existence parait, comme la vie des hommes, sujette à ces trois périodes de jeunesse, de force et de sénilité auxquelles nous obéissons malgré nous.
Mais si la marche est toujours la même, il s'en faut que les productions se ressemblent toujours. Suivant le caractère d'un peuple, ses aptitudes, son énergie et ses tendances, suivant son génie en un mot, celles-ci revêtent ime forme spéciale, un aspect particulier. Expression de ses sentiments, elles en conservent le reflet, et, à travers leurs lignes harmonieuses, on peut lire les vertus qui ont présidé à leur naissance, aussi bien que les défauts qui ont modifié leur essor. « Le style, c'est l'homme », a dit Buffon. Avec combien plus de raison encore pourrait-on dire : « L'Art, c'est le peuple! » Chacune de ses manifestations artistiques est en effet, pour la nation entière, comme la synthèse de ses pensées dominantes. C'est par là qu'elle peut parler à la postérité et qu'elle lui dit : Jugez-moi preuves en main, c'est-à-dire sur mes œuvres.
Nous allons donc étudier ces nobles manifestations avec tout le soin qu'elles comportent. Nous bornerons toutefois notre tâche aux arts plastiques ; non pas que la musique et la poésie soient moins dignes de notre respectueuse attention ; mais ces deux belles branches de l'imagination humaine échappent plus facilement à nos sens, elles ne s'adressent point à tous les yeux, ne s'imposent pas à tous les regards, et leurs caractères plus intimes, si j'ose dire ainsi, sont, par cela même, plus difficiles à saisir.
Nous commencerons nos études par l'architecture. C'est, en effet, par ordre de date, le premier des arts plastiques. Il a précédé les autres, non pas, comme on l'a dit et répété, parce que l'homme a éprouvé d'abord le besoin de se construire une demeure, mais parce que son premier soin a été de créer un ornement. L'art de l'architecte n'est pas, en effet, un dérivé de la science du castor, il
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consiste non pas à édifier un abri, mais à construire une omemen« tation, ce qui est une chose tout à fait difTérente.
C'est là, du reste, un besoin si général et si universellement répandu, qu'il s'est manifesté sur tous les points du globe. L'arcbi* tecture en effet fut inventée et réinventée par des races qui, n'ayant jamais eu aucun rapport entre elles, ne peuvent avoir profité des
découvertes successives de l'humanité. Mais si, chez les plus fortunés, la floraison de ce bel art jaillit pour ainsi dire de terre, el revêt daos tous ses développements un caractère absolument autochthone , pour d'autres il est le résultat d'emprunts faits chez des peuples plus anciens , plus avancés , mieux instruits , et au lieu d'être une création complète, il semble plutôt n'être qu'une ingénieuse adaptation. Tel est, nous devons le reconnaître, le cas des deux nations dont nous nous occupons en ce moment.
Dès ses premiers jours, à peine sortie des flots bleus desT^agunes, Venise, pareille à un vaisseau échoué sur les rivages de l'Adriatique, sembla prédestinée à devenir le comptoir occidental de l'Asie. Gomme les Athéniens du temps de Thémistocle, ses habitants n'hésitèrent point à abriter leur fortune et leur vie « entre des murailles de bois», c'est-à-dire dans les flancs de leurs navires ; et longtemps avant que de songer à conquérir les rivages qu'on apercevait du haut de leurs campaniles, ils avaient fait connaître à tous les riverains de la Méditerranée la hardiesse de leurs matelots et l'habileté de leurs négociateurs . C'est ainsi que le peuple de Saint-Marc devint le premier peuple marchand qui fut au monde, le trait d'union indispensable entre l'Orient et l'Occident.
Une fois riche, Venise voulut être belle. Dans leurs courses lointaines, ses marins avaient non-seulement recueilli de For en abondance, des tissus de prix et des denrées précieuses, ils avaient aussi conquis de glorieux trophées et dérobé à la civilisation antique quelques-uns de ses trésors d'art. Chapiteaux de bronze fouillés avec un soin méticuleux, marbres rares, colonnes de serpentine et de porphyre, bas-reliefs curieux, toutes ces richesses enlevées en tous lieux ne tardèrent pas à abonder sur les quais de Venise. On voulut les utiliser, en faire un tout à la fois somptueux
et noble, capable de parer la cité, de réjouir les yeux de ces enfants des Lagunes, si amoureux des spectacles pompeux, et de donner en même temps aux visiteurs étrangers une haute idée de leur puissance et de leur richesse.
Mais le temps manquait pour former des artistes. Pour que le goût s'épurât, pour que des talents pussent naître et se développer, dans Venise même, on eût été forcé d'attendre de longues années, un siècle peut-être, et Ton était pressé de jouir. Il fallut donc avoir recours à des artistes étrangers. Au dixième siècle, Constantinople était encore le foyer de l'art et de la science. La civilisation antique, ébranlée parles idées nouvelles, tourmentée par des préoccupations inconnues du monde ancien, semblait avoir cherché là son dernier refuge. Après avoir été le berceau des arts du paganisme, la Grèce était devenue, en quelque sorte, une pépinière d'artistes chrétiens. Les peintres, les mosaïstes et les sculpteurs se rencontraient chez elle en abondance. Venise, voulant employer ses richesses acquises et conquises, s'adressa donc à l'Orient. Au Péloponèse, elle demanda des mosaïstes, des architectes et des peintres, et elle emprunta à Constantinople le modèle de Saint-Marc.
C'est ainsi que les conditions spéciales dans lesquelles Venise se trouva au lendemain de sa naissance, jointes à la fortune brillante à laquelle elle s'éleva si rapidement, empêchèrent l'originalité de son tempérament de se faire jour dans ses œuvres premières. Mais si elle eut recours à une inspiration lointaine et à des talents étrangers, en mettant le pied sur son sol, artistes et inspiration se modifièrent et revêtirent le cachet propre au pays où ils entraient. Un sou£Qe étrange, particulier, absolument personnel, semble, en effet, avoir passé sur tous ceux qui sont venus se fixer au milieu des Lagunes. On dirait qu'en pénétrant dans cette ville magique, ils dépouillent le vieil homme pour se faire une imagination neuve et des sensations en harmonie avec le milieu dans lequel ils vont vivre. Ils modifient leur originalité personnelle pour s'identifier avec celle du pays, pour se plier à ses exigences, et c'est ce qui explique comment, appartenant à tous les temps et originaires de tous les climats, les chefs-d'œuvre qui peuplent Venise ont tous un air de parenté et
forment un ensemble complet, harmonieux, qu'aucune dissonance ne vient troubler et qu'aucune tache ne dépare.
Cette unité de conception et de production est si complète qu'il nous suffit de prendre au hasard un de ces beaux monuments de marbre qui parent la reine de l'Adriatique, pour démêler tout de suite tous les caractères importants de l'architecture vénitienne. Du plus ancien au plus jeune , tous ontun air de famille. Le style a beau se modifier, l'inspiration venir de l'Orient, delà Sicile, de laLombardie ou de la Toscane, les grands traits demeurent lesmêmes^ et nous retrouverons dans le dernier palazzino du Grand Canal les signes particuliers que nous pouvons noter dans la basilique de Saint- Marc.
Prenons donc pour base de nos observations ce merveilleux sanctuaire unique en Occident. Cherchons à détnéler de l'imilation ou plutôt de l'inspiration flagrante de Sainte-Sophie les particularités qui sont le propre du génie vénitien ; elles nous serviront de guide pour nos autres observations.
Le premier sentiment qu'on éprouve en contemplant le portique extérieur de Saint-Marc est une sorte d'éblouissement. Toutes les époques, tous les mondes se confondent dans ce monument exceptionnel. Sur deux cents colonnes de porphyre de vert antique et de serpentine, couronnées de chapiteaux de bronze et semées partout au milieu de la façade, des étages incohérents entassent leurs cintres cvidés, dans un pêle-mêle magnifique de mosaïque à fond doré et de marbres multicolores. Puis, sur ces cintres antiques, des revêtements évasés se relèvent en pointes gothiques accompagnés d'une guirlande de statues ; tandis que sur les contre-forts, de joyeux clochetons abritent une foule de saints personnages et qu'une végétation marmoréenne, empruntée à tous les règnes de la nature, brode sur les lignes supérieures, ainsi que sur les chapiteaux, un monde bizarre d'oiseaux, de feuillages, de raisins, de lions et de croix qui s'enchevêtrent et forment un dessin fantastique.
Au-dessus de cette profusion de marbres et de dorures, cinq énormes coupoles aux formes bulbeuses, surmontées de lanternes orientales, lancent dans les airs leurs croix dorées, dont les angles,
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accrocbant les rayons du soleil, tranchent par leur éclat sur l'azur foncé du ciel.
Un tel entre-choquement de lignes et de couleurs, une telle diversité de nuances vives et de contours heurtés devraient produire, à ce qu'il semble, une sensation déplaisante. Il n'en est rien cependant. Tous ces ors, tous ces marbres de tons différents, toutes ces mosaïques, ces statues et ces bronzes se confondent dans une harmonie générale qui charme et étonne à la fois. Dans cette fête des yeux qui ressemble plus à une vision qu*à la réalisation d'une conception humaine, les disparates s'accordent et les incorrections cessent d'être sensibles. Les lignes s'unissent, les couleurs se fondent et les mosaïques luisantes semblent elles-mêmes adoucir leurs reflets, pour ne laisser devant nos yeux qu'une façade merveilleuse, toute faite de pourpre, de vert et d'or.
A l'intérieur, le spectacle n'est guère moins magnifique. Là aussi, c'est une magie de couleurs vives, une vision de lignes qui s'entrelacent, et d'ornements qui s'enchevêtrent sur une marqueterie de marbres polychromes. En entrant dans ce merveilleux sanctuaire , il semble qu'on pénètre dans un immense écrin entièrement doublé d'émaux cloisonnés. Partout apparaissent des personnages se détachant sur un fond d'or, ou des marbres de toutes couleurs mariant, dans des dessins géométriques, leurs teintes chaudes et colorées. liCS mosaïques recouvrent les murailles depuis la base des pilastres jusqu'au sommet des coupoles, et le sol qui ondule sous le poids des années est, lui aussi, recouvert d'une immense mosaïque. Partout les sculptures et les bas-reliefs; partout l'or, l'argent et le bronze sont prodigués, et le travail, comme prix, le dispute à la matière. Toute cette richesse cependant, tout ce luxe n'ont rien d'incohérent ni de criard. Là encore, tout cela se fond et se confond dans une suave harmonie, dans un merveilleux ensemble.
Ce n'est point à dire cependant que cette basilique soit parfaite. Indépendamment de la forme générale sur laquelle nous aurons à revenir tout à l'heure, il y a, quand on examine avec attention l'intérieur de Saint-Marc, mille particularités qui jurent trop avec les exigences artistiques de nos goûts actuels, pour ne pas soulever des
critiques. La plupart de ces grandes mosaïques, qui peuplent le plafond des coupoles, les tympans et les sommets des murs, sont barbares de dessin. L'impuissance de Tartiste, ses tâtonnements, les exigences hiératiques qui guidaient sa main, ne sauraient contenter notre esprit, ni satisfaire nos regards. Les saints personnages aux proportions colossales, qui nous fixent du haut des voûtes avec leurs yeux démesurés, sont le produit d'une imagination naïve et d'une maladresse enfantine. Ces corps grêles et roides, ces Êves à la poitrine tombante et ces Adams sans muscles sont aussi maladroitement tracés que les enluminures des vieux manuscrits.
Ces mêmes reproches, nous pourrions les appliquer à la plupart des sculptures qui décorent Saint-Marc. Telle sainte est une hydrocéphale; tel autre personnage est monstrueux, difforme; la plupart ne sont point nés viables. On est pour ainsi dire placé entre les deux extrêmes de la civilisation : l'œuvre hiératique, plate, étirée, étiolée, aux formes amaigries, aux attitudes mécaniques, qui marque la fin d'un monde condamné à périr, et l'œuvre exubérante, boursouflée, ramassée sur elle-même, qui est comme le bégayement de toutes les civilisations à leur aurore. Mais ne nous arrêtons pas à ces détails qui sont le propre d'une époque spéciale ; ne considérons que l'ensemble, et nous serons dominés par une indéfinissable harmonie de chaudes et généreuses colorations. Toutes ces imperfections qui nous contrariaient tout à l'heure vont se perdre dans un délicieux ensemble. Le chatoiement des couleurs, le papillotage des mosaïques, des marbres et des dorures se confondent dans deux grandes et belles notes qui deviennent les dominantes de ce concert, et qui semblent résumer toutes les autres, le rouge sombre, qui lambrisse les murailles, s'arrondit au fût des colonnes et se répand sur les dalles, et l'or, qui tapisse les voûtes et éclaire l'obscure profondeur des coupoles en accrochant au passage les rayons du soleil. Le rouge et l'or vibrant ensemble sous un rayon de douce et chaude lumière! Peut-on concevoir rien de plus beau?
Nous avons essayé de résumer en quelques phrases la profusion de sensations délicieuses que produit, sur tous les cerveaux artistiquement organisés, la vue de cette merveilleuse basilique de
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Saint-Marc ; cherchons maintenant l'impression qu'elle fait naître chez les esprits exacts, chez les gens du métier.
Et d'abord de ce que l'ordonnance générale de Saint*Marc a été inspirée par Sainte-Sophie de Constantinople, il en est résulté, en quelque sorte , la nécessité pour les architectes d'établir un parallèle entre les deux églises, et, comme on pouvait s'y attendre, ce parallèle n'a point été à l'avantage de la copie. « Ne pouvant reproduire la coupole immense de Sainte-Sophie, dit M. de Verneilh en parlant des architectes de Saint-Marc, ils nous en donnèrent la monnaie. Saint-Marc eut cinq coupoles, la plus grande au centre, quatre autres plus petites sur les quatre branches de la croix, copies réduites de celle de Constantinople . »
Une seconde observation porte sur les modifications successives subies par l'édifice primitif. Élevée au dixième siècle, l'église fut, en effet, augmentée, dès la fin du onzième siècle, d'un péristyle (le narthex). Du douzième siècle datent les revêtements en marbre et les premières mosaïques. Au quatorzième siècle, les pignons des nefs, qui à l'extérieur s'arrondissaient en plein cintre, furent surmontés d'un étroit tympan se terminant en forme ogivale , tout hérissé de feuillages et couronné par des statues. Puis vinrent au quinzième siècle les dômes surhaussés, qui couvrirent les cinq petites coupoles et dont le galbe est plus moscovite que byzantin. « En un mot, les Vénitiens ont si bien travesti l'édifice néo-grec, qu'à l'extérieur il est devenu absolument méconnaissable. »
A ces deux premières observations, qui s'attaquent plutôt au monument lui-même qu'à ses architectes, il nous est fort aisé de répondre. Saint-Marc n'a ni la hardiesse, ni les dimensions de Sainte-Sophie; rien n'est plus vrai. Mais Anthémius de Tralles et Isidore de Milet, auxquels Justinien confia la construction de son église modèle, sont peut-être les deux architectes les plus hardis^ nous pourrions presque dire les plus audacieux qu'on ait jamais connus. Faut-il faire un crime à leurs imitateurs de n'avoir point osé marcher sur leurs traces , alors que ni Brunelleschi ni Michel- Ange n'ont osé imiter leur prodigieuse hardiesse?
Pour le second point, il est également incontestable que les
transformations qu'elle a subies ont sing^ulièrement modifié le caractère primitif de la vieille basilique; mais combien d'autres édifices se trouvent absolument dans le même cas, depuis les monuments antiques, le Panthéon d'Agrippa et le temple de Syracuse, qui sont devenus des sanctuaires catholiques, jusqu'à ces monuments gothiques qu'on a gratifiés, dans les siècles derniers, de façades Louis XIV I Qui donc retrouverait aujourd'hui dans Saint-Pierre de Rome le plan primitif conçu par Michel- Ange? Et de tous les plans proposés pour l'achèvement du Dôme de Florence, quel est celui que consentirait à signer Amolfo di Lapo ou son collègue Giotto? Ce qu'il faut constater, au contraire, c'est que tous ces arrangements successifs, toutes ces modifications au plan primitif ont été faits avec un tel goût, une telle suite d'idées qu'aujourd'hui Saint-Marc n'est point une agglomération de fragments disparates, mais un tout complet, plein d'harmonie et même d'unité. Aucune de ses parties, en effet, ne jure avec les autres; toutes se tiennent, se complètent, se confondent, au point que si les esprits exigeants peuvent, par un effort de la pensée, rectifier quelques défauts partiels dont ils sont choqués, aucun d'eux ne peut toucher aux parties essentielles de Tœuvre, les transformer ou les modifier sans gâter l'ensemble, et en réduire la valeur. Or, quand on voit des générations, qui se succèdent avec des besoins différents, avec des foyers d'admiration sans cesse renouvelés, ])rendre et reprendre une oeuvre, la retoucher, Taugmenter, la transformer toujours dans le même sens et dans le même esprit, sans disparate trop choquant et sans en rompre l'harmonie, n'en faut-il pas conclure que les notes dominantes, qu'on retrouve dans cette succession d'œuvres rajoutées, ont, pour ainsi dire, leur source dans le tempérament même de la nation, et qu'elles lui appai^ tiennent comme un patrimoine qui se transmet d'âge en âge?
Mais nous ne sommes point au bout des récriminations. En voici d'une autre nature, et cette fois plus justes et moins facilement réfu tables: u L'architecture extérieure du narthex de Saint-Marc, qui joue un rôle si important dans la physionomie de l'édifice, écrit un architecte de talent, accuse une maladresse dont on trou
VEMSE ilprjeur* du p»\a\t ducal.
verait, je crois, peu d'exemples. Les pieds-droits des portails sont ornés de deux étages de colonnes corinthiennes, courtes, trapues, tout bonnement superposés... Ici deux colonnes en portent trois, là trois autres n'en portent que deux, et ainsi du reste. C'est de la part du constructeur comme un parti pris de violer à plaisir les lois de l'équilibre des corps, de choquer les yeux et la raison. »
Ainsi donc, au dire de M. Lance, ce peuple de marchands, de navigateurs, et par conséquent de calculateurs, se serait trouvé en architecture l'un des moins logiques et des plus écervelés qu'on ait jamais vus. Certes, voilà un jugement bien fait pour nous surprendre, et cependant, il faut l'avouer, M. Lance a malheureusement raison. Celles de toutes les lois architecturales qui sont les plus connues , les plus généralement respectées, sont à Venise violées à chaque pas. Celles de toutes les règles de construction qui satisfont le plus l'esprit et qui semblent être les plus évidentes sont volontairement négligées et rejetées pour ainsi dire de parti pris. Presque seuls dans toute l'Europe, les architectes vénitiens protestent contre les inflexibles remontrances du bon sens et de la raison, et bravent, la tête haute , les prescriptions devant lesquelles , en tout pays et dans tous les temps, se sont inclinés les maîtres dans l'art de bâtir. Il est en effet en architecture, comme en toute autre science , certains principes qui sont d'une évidence telle qu'on pourrait les regarder comme des axiomes. Parmi ceux-là, l'dn des plus clairs et des plus logiques nous dit qu'une construction, pour satisfaire l'esprit, doit être non-seulement solide, mais encore le paraître. Or, pour qu'un édifice paraisse solide, il faut que les parties portantes, c'est-à-dire celles qui ont pour mission de soutenir l'édifice, aient une force apparente supérieure au poids des parties qu'elles doivent supporter. Il importe donc de n'amoindrir à aucun prix cette force apparente ou, ce qui revient au même, de ne point augmenter outre mesure la pesanteur visible des parties à supporter. Eh bien , c'est précisément cette règle pour ainsi dire évidente , cet axiome d'architecture que les architectes vénitiens semblent violer avec un malin plaisir et un entêtement sans pareil. Ce défaut que nous relevons dans Saint-Marc n'est pas, en effet, un fait exceptionnel;
nous le retrouvons dans toutes les constructions de tous les temps; il semble que ce soit un mal contagieux , imposé par Tair qu'on respire, une sorte de loi fatale devant laquelle tous doivent se courber; car pas un des artistes qui naissent au milieu des Lagunes, pas un de ceux qu'on y appelle à grands frais pour bâtir ces délicieux palais de marbre, n'écbappe à cette influence étrange. De quelque côté que vienne l'inspiration , qu'elle arrive de Byzance , de la Sicile sarra^itie , de l'Allemagne gothique ou de la classique Toscane, nous voyop.s la même tendance s'imposer.
Avec ces merveilleuses colorations, ces teintes chaudes et vibrantes qui nous ont si vivement impressionnés lorsque nous visitions la vieille basilique, cette violation des lois de la statique semble être la caractéristique inéluctable de l'architecture vénitienne.
Pour nous en convaincre, du reste, nous n'avons pas loin à aller; il n*est pas même nécessaire d'abandonner la Piazzetta. Au style byzantin qui, en dehors de Saint-Marc, ne laissa guère à Venise de Iraces bien nombreuses ni bien brillantes, succéda un style gothique, moitié occidental et moitié sarrasin, avec des ogives, des colonnettes et des colonnes, des trèfles et des quatre-feuilles, toute une dentelle de marbre, des corniches arabes, de gracieux clochetons et des arcs en fer à cheval. Du treizième au seizième siècle, depuis Pietro Basegio jusqu'à Giovanni et Bartolommeo Buono, une légion de dessinateurs habiles garnirent les rives du Grand Canal d'une telle profusion de ces bijoux ciselés, qu'un architecte a pu dire tf qu'on ne trouverait nulle part ailleurs un aussi grand nombre de constructions ogivales réunies sur un même point ». Eh bien, toutes ces gracieuses constructions, tous ces bijoux, y compris le Palais ducal, pèchent contre ces lois de statique.
Et d'abord le Palais ducal n'est- il pas, lui tout le premier, un énorme contre-sens? Peut-on imaginer, en effet, rien de plus extraordinaire et, au point de vue de la logique, rien de plus choquant que cette griande muraille de marbre, presque massive, reposant sur une loggia découpée à jour et pesant de tout son énoi*me poids sur une dentelle non interrompue d'ogives et de quatre-feuilles? Et cette loggia est à son tour supportée par une
série d'arcades reposant sur des colonnes massives , dont Técartemént, double de celui des colonnettes de la loggia, fait peser une de ces colonnettes sur chaque clef de voûte, c'est-à-dire en porte-àfaux. Eh bien, ces étranges dispositions, qui choquent l'esprit, nous les trouverons dans tous les palais vénitiens de cette époque. Notez qu'il nous faudra encore ajouter ces colonnettes en vis qui ourlent les encoignures, ces fenêtres reléguées aux angles et séparées par un massif de maçonnerie sans raison d'être^ qui soulignent le peu d'épaisseur des murailles, et bien d'autres inconséquences.
Mais, malgré tout, la fantaisie délicate qui a présidé à la création de ces palais est pleine de charmes. L'ordonnance de certaines parties est si gracieusement conçue , le dessin de chaque morceau pris séparément est si harmonieux, les détails sont traités avec une telle élégance, qu'on oublie les erreurs de l'artiste et sa révolte perpétuelle contre la logique, pour admirer tout à l'aise les rêves délicieux qu il a su réaliser. Disons aussi que la couleur chaude de ces marbres veinés et teintés , que ces marqueteries roses et blanches, ces colonnes de vert antique, de porphyre et de serpentine enlevées à la Grèce ou dépouilles de Constantinople , ajoutent le prestige de leurs puissantes harmonies à la grâce des lignes et à la noblesse des profils.
Après le quinzième siècle , l'architecture gothique disparait. Le style ogival est délaissé. L'antiquité, sortant de son léthargique sommeil, domine partout, et les artistes de la Renaissance, croyant ressusciter l'art grec oublié depuis dix siècles, se façonnent, d'après Vitruve, une architecture répondant aux exigences de leur temps. Partout les principes renouvelés des anciens triomphent ; c'est comme une traînée de poudre qui s'étend sur tout le pays. De Florence ils gagnent Bologne , Milan, Vérone, et, par cette dernière ville, ils pénètrent dans les Lagunes, non pas rudement, rapidement, avec violence , chassant brusquement devant eux les fantaisies orientales ou les rêveries du Nord. Cela n'eût point été possible. Venise, « qui est à sa façon, comme le dit fort bien M. Lance, la ville la plus gothique qui existe », se serait montrée rebelle à une semblable invasion,
Aussi ne fut-ce que par un gracieux compromis, par une élégante combinaison, que les deux styles, s'accommodant ensemble, arrivèrent à vivre côte à côte jusqu'à ce que la substitution complète pût avoir lieu.
C'est alors qu'on vit apparaître cette noble dynastie des Lombardi, qui, sous la direction de son chef Pietro, se rendit si célèbre à Venise. Sang généreux s'il en fut, qui fournit à la ville féerique une dizaine d'artistes distingués, parmi lesquels trois architectes éminents. Pendant près d'un siècle, ce sont ces Lombardi qui décorent la reine de la mer Adriatique, qui la couvrent d'églises, de palais et de monuments funèbres d'un caractère si particulier, si élégants et si riches à la fois, que ce style intermédiaire devint presque un style original, qu'on appelle encore dans toute l'Italie Varchitettura lombardesca. Autour d'eux naissent et se développent une foule de talents gracieux et brillants auxquels Venise doit une partie* de ses attraits de marbre. La façade intérieure du Palais ducal, chef-d'œuvre d'Antonio Rizzo et de Scarpagnino; le palais des Camerlenghi , qu'on doit à Guglielmo Bergamasco ; les Prisons, le pont du Rialto et le pont des Soupirs, œuvres d'Antonio da Ponte; enfin fous ces palais Vendramin, Gorner-Spinelli, Contarini délie Figure, Trevisano, se chargent encore aujourd'hui de faire l'éloge de ces vaillants artistes.
En eux s'incarne le génie vénitien avec ses qualités de coloris et ses défauts de statique. Nous retrouvons les mêmes fautes que tout à l'heure, atténuées toutefois, adoucies par les préceptes deVitruve; mais aussi nous voyons éclater à chaque pas cette merveilleuse entente de la couleur qui nous charme et embellit tout. Les marbres cipolins, veinés, blancs ou roses, continuent de former des placages sur lesquels se détachent en haut relief les colonnes de porphyre ou de vert antique. Les sculptures prennent une importance considérable, s'accusent par de violentes saillies, et ce n'est pas sans raison que Vasari, pontife du classicisme, reproche aux architectes vénitiens de ce temps « de courir plutôt après l'agrément qu'après les proportions » .
On doit attendre le seizième siècle pour voir la Renaissance péné-
trer entière et complète dans Venise. Il faut qu'elle se soit épanouie dans tout le reste de l'Italie , qu'elle ait franchi les monts et soumis la France à son gracieux pouvoir, pour que la cité dogale daigne l'admettre dans ses murs. Mais, dès lors, au faite de sa grandeur, il semble que Venise s'efforce de rattraper le temps perdu. Sansovino, qu'elle appelle de Florence pour a faire connaître la bonne manière », comme dit Palladio; Samnicheli, qu'elle fait venir de Vérone ; Scammozi et Palladio,', qui abandonnent Vicence pour peupler ses canaux de merveilleux palais, se mettent au travail. Elle leur distribue à pleines mains l'or et les matériaux de prix, et ils lui rendent en échange cette série de chefs-d'œuvre qui feront l'éternelle admiration des gens de goût.
Mais toute classique qu'elle semble être au premier abord, cette phalange nouvelle subit l'influence, pour ainsi dire fatale, qui pèse sur tous les artistes vénitiens. Quoi qu'ils fassent, l'air des Lagunes les pénètre. Mieux armés que leurs collègues antérieurs, mieux pré* parés, plus instruits que leurs fougueux devanciers, ils résistent plus longtemps et semblent même demeurer vainqueurs. Mais leur victoire n'est qu'apparente, et si, entre leurs façades majestueuses et les gracieuses silhouettes des palais byzantins, gothiques ou mauresques, nous ne découvrons au premier coup d'œil aucun rapport évident, en étudiant plus sévèrement leurs grandes lignes, leurs proportions et la décoration de tous ces nobles édifices, nous retrouvons bientôt (adoucis, atténués, mais cependant fort visibles) les qualités et les défauts qui sont, pour ainsi dire, les signes particuliers des architectes de Venise.
Ils ont, il est vrai, renoncé à l'emploi des matériaux de couleur, cela leur aurait certainement semblé une profanation; mais le relief de leurs ornements , les figures en ronde bosse qui remplissent les tympans des archivoltes, les clefs des arcs qui font d'énormes sail* lies, les chapiteaux des colonnes et les lignes de la frise qui se projettent en avant, toute cette ornemeotation modelée à l'excès donne à la façade une couleur véritable. Les jeux de lumière qui s'accrochent aux saillies, les gradations de l'ombre qui s'accentue à mesure que les creux s'accusent davantage, produisent toute une
série de tonalités, moins variées peut-être, mais autrement éner* giques que celles que les Lombardi obtenaient avec les marbres de couleur. Parfois même, il semble que cela ne suffise point encore. La fresque vient remplacer la marqueterie gothique, et la façade, décorée de véritables tableaux, mire dans les eaux du canal ses compartiments multicolores; ou bien, quand la fresque ne se peut employer, c'est par un jeu de brique et de marbre qu'on anime la perspective; c'est en mariant sur le ciel bleu des teintes roses et blanches d'une douceur infinie qu'on arrive, comme Palladio à San Giorgio Maggiore , à satisfaire à la fois et Vitruve et Venise.
Quant à ce besoin de faire reposer de lourdes masses sur de légers supports, que nous avons constaté comme étant en quelque sorte un caractère de l'architecture vénitienne, il nous apparaît encore dans tous ces nobles chefs*d'œuvre, atténué, il est vrai, diminué, réduit à sa plus simple expression, mais fort sensible cependant. Même dans cette Librairie vieille , que Palladio n'hésitait pas à appeler « l'édifice le plus riche et le mieux orné qui ait paru depuis l'antiquité jusqu'à nous »; même dans ce délicieux bijou qu'on appelle la Loggettùy cette tendance se manifeste. L'importance de la frise est excessive relativement à la force des colonnes, et la balustrade qui surmonte l'édifice vient encore ajouter à la lourdeur de son couronnement.
Sansovino cependant, de l'aveu même de M. Quatremère de Quincy, « doit être compté au nombre non-seulement de ceux qui ont illustré la grande école vénitienne , mais des plus grands artistes du seizième siècle » .
Palladio, le correct Palladio lui-même, ne peut se dégager complètement de cette influence bizarre. San Giorgio Maggiore^ qui est son chef-d'œuvre vénitien, ne nous montre-t-il pas au-dessus de sa porte cintrée un massif énorme qui manque de logique? Il n'est pas enfin jusqu'aux architectes de la décadence chez lesquels nous ne retrouvions cette invincible tendance, et Longhena, le premier d'entre eux, n'hésite pas à surcharger le toit de la Saiute, sa meilleure œuvre, de monstrueuses volutes qui, si l'on y réfléchissait, feraient trembler les visiteurs pour leurs jours.
Les grands caractères de Tarchitecture liollandaise. — Le choix des matériaux. — La couleur et la statique. — Édifices publics et habitations privées. — UOudekerk et la Nieuweherk,
— Les comtes de Hollande et la domination bourg ui(ponne. — L'inspiration espagnole.
— Dix-septième siècle. — Les campaniles et leurs profils cosmopolites. — Les églises. — Le palais du Dam. — Le palazxo yénitien et la maison amsterdamoise. — Intérieur hollandais. — Les trésors d'art et les sanctuaires. — Les iconoclastes. — Les Frari et San Zanipolo, — Monuments funèbres. — Regrets.
En considérant avec attention les superbes monuments qui peuplent Venise de leurs profils g^racieux et de leurs façades pittoresques, nous avons vu se dégager, de cette architecture de tous les styles et de tous les temps , deux tendances bien remarquables et desquelles aucun artiste n*est parvenu à s'affranchir : le besoin de la couleur et un médiocre souci des lois de la statique. Ce sont ces deux mêmes caractères que nous allons retrouver dans l'architecture amsterdamoise.
La couleur! il est à peine besoin que nous en parlions. Dans tous les monuments, édiBces publics ou habitations privées, elle éclate et saute aux yeux. Les matériaux eux-mêmes s'y prêtent admirablement, le granit de Belgique pour former la base, la pierre de Maestricht pour les encoignures, les consoles et les corniches, et pour le plat de la muraille la brique rouge ou brune au ton chaud. Voilà déjà trois nuances singulièrement vigoureuses : gris bleu , rouge et blanc jaunâtre. Ajoutons à cela le tour des fenêtres formé par des boiseries jaune paille et le vaste entablement qui surmonte la façade y peint en semblable couleur et tranchant vigoureusement sur les ardoises du toit ou sur les tuiles rouges ou noires.
Parfois le granit de la base manque; mais cela est assez rare, et
presque toutes les maisons d'Amsterdam ont non-seulement leurs assises en pierre bleue, mais encore sont précédées d'un petit perron luisant et poli avec une balustrade peinte en vert. Les pîeiTCS d'angle font plus souvent défaut, mais les boiseries claires et les briques foncées ne sont jamais absentes. Bien mieux, pour rendre leur contraste plus intense, la maison se pare de portes vertes et de stores blancs, et pour peu qu'elle soit vieille de deux siècles, ses vitres elles-mêmes seront colorées en violet.
Certes, tant de couleurs et de nuances juxtaposées dans un pays où l'atmosphère est vaporeuse, où des couches de brume, s'interposant entre l'œil et les objets, estompent les contours et en font saillir les couleurs , où chaque nuance avivée par l'humidité transparente de l'air prend pour ainsi dire un regain de force et d'intensité , accusent chez les habitants un goût, une tendance, un besoin indiscutable.
Qu'on ne vienne point dire en effet que ces contrastes ne sont pas voulus, qu'ils sont le fait de circonstances fortuites, qu'ils proviennent du hasard des matériaux. Bien d'autres cités sont dans le cas d'Amsterdam et ne produisent ni pierre ni bois, qui cependant ne songent pointa se parer d'aussi brillantes couleurs. En Belgique, pour ne parler que du pays le plus voisin , la brique et la pierre sont dissimulées sous un badigeon uniforme, les^ boiseries ne tranchent pas sur la façade, mais se raccordent au contraire au ton général de la construction. Il n'est point jusqu'aux jalousies, aux stores, aux armatures des portes, qui ne se rapprochent parleur tonalité de la couleur gris sale qui règne du haut en bas de l'édifice. Un fait, du reste, fera voir combien nous avons raison, c'est l'aboodance d'un matériel coûteux et rare s'il en fut, le marbre, qu'on trouve dans la plupart des maisons. Il n'est pas de ville en effet, après Gènes et Venise, où le marbre blanc soit employé avec une pareille profusion; non pas dans les façades; le ciel inclément ne le permettrait pas ; la façon dont il se noircit même sous le ciel des Lagunes contrasterait trop vivement avec le besoin de propreté qu'éprouve tout bon Hollandais; mais dans les intérieurs de maison où l'on peut le poncer, le savonner, le laver, le récurer à l'aise,
non-seulement ses dalles énormes pavent les couloirs et garnissent les escaliers, mais encore elles tapissent les murailles, et jusque dans les cuisines et les plus simples réduits, forment une étincelante parure, je dirai presque une robe immaculée.
Ce premier point établi, il nous reste à voir si les préoccupations de logique et de statique ont été aussi négligées par les architectes d'Amsterdam que par ceux de Venise. Là non plus, pas d'hésitation possible. Et d'abord les trois quarts des vieilles maisons d'Amsterdam sont doublement de travers. Leurs façades penchent en avant, s'inclinent sur la rue, et leurs murailles latérales, qui ne sont pas d'équerre , forment avec les façades des losanges bizarres qui n'ont de désignation exacte dans aucune langue architectonique. Il n'est besoin que de longer la Nieuwen-Dijk, le Nieuwe''Zijds''Foor' Burgwat ou même la Kalverstaat pour en voir des centaines construites sur ce modèle baroque. Quant à la superposition des pleins sur les vides, on s'en soucie à peine. Au cours de la construction on établit la fenêtre là où elle est nécessaire, sans s'inquiéter de ce qui doit se trouver au-dessus, et quand on arrive au faite de la maison, on le couronne par un entablement énorme surmonté de festons, de demi-cintres, d'attiques ou de moulures pesantes qu'on a grand souci de peindre en blanc pour en rendre les dimensions plus visibles et le poids apparent plus considérable.
Eh bien, malgré ces incorrections voulues, la maison hollandaise n'a rien de disgracieux ni de lourd. Ses allures étranges, particulières, étonnent au premier abord et plaisent à la longue. L'ensemble de la physionomie empêche qu'on ne remarque ce que chaque trait a d'incorrect. Gomme devant les Palazzi vénitiens, on oublie les fautes choquantes pour sourire au spectacle coloré qu'on a sous les yeux. On omet de s'arrêter aux contours illogiques, d'examiner les lignes excentriques, pour ne saisir qu'un joyeux ensemble de nuances voyantes, bruyantes, tapageuses et de formes bizarres, harmonieusement fondues par les vapeurs argentées de l'air.
Nous prenons ici l'architecture hollandaise dans son ensemble, sans nous arrêter aux édifices publics plutôt qu'aux demeures privées, et pour agir de la sorte nous avons une raison excellente*
il est peu de grandes villes en Europe, toutes proportions gardées, qui soient aussi pauvres en monuments que la vieille cité de l'Amstel. Gela tient à deux causes : d'abord au peu d'ancienneté d'Amsterdam, et ensuite à ce que, capitale de province d'abord et dans ces derniers temps seulement capitale de royaume (il ne faut pas oublier en effet qu elle ne devint capitale des Pays-Bas qu'en 1815), cette grande et généreuse ville n'a jamais été le siège d'aucun gouvernement , pas plus celui de sa province que celui de l'État.
Alors qu'il fallait à Venise un palais qui pût abriter son doge et son sénat, des dépendances énormes pour loger ses Quaranties, ses conseils des Dix et des Trois , des demeures somptueuses pour ses Procurateurs, pour ses familles dogales et les ambassadeut*s des puissances étrangères, Amsterdam, à l'exception de son hôtel de l'Amirauté, n'avait à ériger que des édifices municipaux, et toutes les demeures chargées de loger ses magistrats gardaient forcément un caractère bourgeois et privé en harmonie avec la forme de son gouvernement. En outre, Venise eut, pour s'orner de palais, une succession de siècles qui manquèrent à sa rivale du Nord. Dès le dixième siècle, à une époque où les rives de l'Amstel étaient probablement désertes, la maîtresse de l'Adriatique appelait déjà de Constantinople et du Péloponèse des architectes pour l'embellir et des mosaïstes pour la décorer. Depuis cette époque, elle ne cesse de bâtir , d'édifier ; chaque doge la pare de son mieux , chaque génération s'e£Force de la rendre plus attrayante et d'augmenter ses charmants atours. Elle est déjà l'une des plus riches cités du monde et l'une des plus belles, qu'il n'est point encore question d'Amsterdam. Elle mire dans les eaux vertes de ses canaux et de ses Lagunes ses rangées de palais mauresques et ses temples de marbre, quand la a Venise du nord » ne compte dans toute son enceinte qu'une seule église digne de sa future grandeur.
Gçtte unique église, qui porte encore aujourd'hui un nom attestant son grand âge, VOudekerk, est en effet la seule qu'on aperçoive sur les plans d'Amsterdam antérieurs au quatorzième siècle. La chapelle Saint-Olof existait bien, elle aussi , mais non pas telle que nous la voyons aujourd'hui. Quant à la Nieuwekerk^ commencée
au quinzième siècle, au moment où Tltalie entrait à plein corps dans son immortelle renaissance, elle ne fut achevée qu'au commencement du seizième , alors que les Lombardi résignaient leur pouvoir artistique entre les mains du Sansovino.
Tels sont les plus vieux édifices que nous trouvons à Amsterdam ; et encore ne peuvenl-ils être que partiellement réclamés par le génie national. Il est clair qu'ils ne sont point , comme Minerve à sa naissance, sortis tout d'un bloc du cerveau de la vaillante cité. Lorsqu'on enfonça les pilotis qui devaient supporter les robustes piliers de YOudekerk, Amsterdam était encore trop jeune pour compter beaucoup d'architectes dans son sein. Où donc auraientils pu se faire la main? La ville à cette époque était toute en bois. Seuls les portes et quelques édifices d'utilité publique étaient construits en maçonnerie ; des incendies périodiques ravageaient les principaux quartiers, dévorant des ilots tout entiers de maisons, et il fallut un édit de Maximilien, renouvelé par Charles-Quint, pour obliger les habitants à s'édifier de nouvelles demeures en brique.
Comtes hollandais ou princes bourguignons, les suzerains de la naissante capitale devaient donc faire appel à des architectes étrangers. De même que nous voyons Venise mander des artistes orientaux pour édifier le sanctuaire de Saint-Marc, de même le trésorier Eggart, fondateur de la Nieuwekerk, appelle à son aide des constructeurs brabançons ou flamands. Mais ceux-ci, en pénétrant dans la cité hollandaise, subissent comme les Lombardi Y influence du pays. Ils n'essayent point d'introduire dans cette ville en retard les élé*^ ments nouveaux qui vont rajeunir la société vieillie. Coloristes par la grâce d'Amsterdam, ils entremêlent dans leur construction la brique et la pierre, colorant ainsi leurs différentes façades, et, en plein quinzième siècle , au moment où le génie antique , sortant d'un sommeil de mille -années, inonde l'Europe méridionale d'une* lumière nouvelle, ils se proposent pour modèle une œuvre du treizième siècle , et adoptent pour leur église à construire le plan de la cathédrale d'Amiens.
Plus fard, par suite de l'instabilité du sol, et aussi par défaut d'argent, on devra renoncer à ce plan primitif; mais l'église, après
avoir subi des fortunes diverses , s'achèvera dans les principes qui ont présidé à sa naissance, et sans que l'art nouveau, impuissant sur elle, ait pu modifier ses lig^nes ou changer son ornementation.
Ce qui se produit pour ces grandes nefs chrétiennes se reproduira, dans une certaine mesure, pour les habitations ordinaires et les édifices civils. Lorsque Charles-Quint lui ordonne de changer son mode de construction et de substituer à ses murailles de bois des murs de brique ou de pierre, Amsterdam se trouve prise au dépourvu; il lui faut tout d'un coup imaginer une architecture autochthone. Elle jette les yeux autour d'elle, demandant partout de binisques inspirations, et c'est chez les Espagnols, ses maîtres, qu'elle n'a point (encore pris en horreur, qu'elle trouve les plus vives et les plus persistantes. Mais en leur empruntant les grands traits de ses constructions nouvelles, les pignons à redans, les cintres et les consoles, elle prend soin de les plier aux exigences de son climat et aux fantaisies de son goût. Le toit s'allonge d'une façon démesurée, les ouvertures se multiplient, les fenêtres s'élargissent, car on ne craint ni la lumière ni la chaleur; et pourtant, malgré les transformations qu'elle lui fait subir, ce style accommodé conservera toujours un parfum original très-prononcé. Même après trois siècles, personne ne pourra s'y tromper, et dans certains quartiers l'analogie sera si complète, qu'on pourra se croire transporté tout d'un coup en pays espagnol. Passez par un jour de grand soleil dans certaines petites rues qui avoisinent la porte Saint-Antoine , restituez-leur en idée les madones enluminées, les niches fleuries et les lanternes pieuses que la RéformatioQ en a bannies; remplacez quelques blondes figures par une tête bistrée, couverte de noirs cheveux, et l'illusion sera absolue.
Les Espagnols chassés, ce style de compromis persiste. Pendant toute la première partie du dix-septième siècle, il peuple la ville de constructions colorées et pittoresques. Mais livré à lui-même, il prend des allures fantasques, les lignes se contournent, des aspérités inattendues jaillissent, les fantaisies orientales s'entremêlent aux proBls architectoniques du Nord. C'est incontestablement pendant cette période de son existence que l'architecture hollandaise fournit
L'ARCHITECTURE HOLLASDAISt). 509
ses plus intéressants écbantilloas. Oertaînes parties du Burgerweesbuis, les belles maisons en pierre et brique avec pinacles et cartouches du Heerengracht et du Ketzersgracbt , la cour intérieure de l'hdtel de la Compagnie des Indes orientales, et vingt
AMSTERDAM Jya Weslerki^rf;.
autres constructions publiques ou privées, datent de ce temps-là. Toutes sont essentiellement bollandaises , bien hollandaises, el cependant elles conservent je ne sais quel air exotique, lointain et confus souvenir de l'inspiration première, se rapprochant par plus d'uQ point de cette période de notre architecture que nous dési-
gnons sous le nom de Louis XIII, la seule époque peut-être où notre art national ait cherché son inspiration au delà des Pyrénées.
C'est vers ce même temps aussi que la cité d'Amsterdam couronna ses vieilles tours et ses antiques clochers de gracieux campaniles aux formes étranges , agrémentés de colonnes qui ne portent pas , d'attiques s'étalant sur des ogives de boursouflures moscovites, de pyramides égyptiennes, de niches sans statues, de balustrades italiennes et d'obélisques africains, aimable mélange de tous les styles et de tous les temps, surmonté d'un coq en girouette ou d'une couronne impériale. Ces curieux amalgames, toutefois, tout encombrés de disparates, sont élégants de dessin, amusants déformes, à la fois étranges et charmants; et leurs auteurs, en grands coloristes qu'ils étaient , se gardèrent bien de les couvrir ou de plomb ou de cuivre; les teintes grises ou vertes se seraient perdues dans le ciel d'argent qui enveloppe les bords de l'Amstel. C'est en noir intense qu'ils peignirent ces curieux belvédères; et la sombre couleur, dévorée par la lumière céleste, ajouta encore à la sveltesse et à la frêle élégance de cette architecture cosmopolite.
L'effet produit par ces excentricités aériennes fut jugé si charmant qu'on ne voulut point s'en tenir là. On façonna bientôt les piédestaux de ces étranges campaniles sur le même modèle , et les églises qu'on édifia, la Noorderkerky la Zuiderkerk et surtout la fVesterkerky sont les plus curieux chefs-d'œuvre qu'on puisse souhaiter de cette architecture incohérente. Frontons tronqués, attiques masquant des balustrades, niches reposant sur des cintres, consoles figurant de^ acrotères, colonnes sans motifs, entablements sans raison d'être, toutes les notions de l'art antique et moderne y sont violées comme à plaisir. Certes, du haut des cieux , leur demeure dernière, Vasari, Alberti, Palladio, Scamozzi, et toute la pléiade classique, doivent frémir à la vue de ces monuments qui renversent leurs théories amoureuses de correction et de logique. Et cependant, grâce à la couleur, grâce au ciel magique qui atténue ce que tous ces profils ont d'inusité, grâce à ces eaux tranquilles où se mirent doucement toutes ces façades bizarres, le spectacle de ces monuments est plein d'un charme indiscu-
table, qui empêche l'esprit de s'attarder trop longtemps à gronder contre les fautes commises volontairement par tous ces curieux architectes.
A cette période de fantaisie outrée succéda une troisième et grande évolution, qui occupe dans les fastes de l'architecture hollandaise une place également considérable. Cette nouvelle époque a dans le palais du Dam son expression la plus complète et la plus magistrale. Chargée de répondre aux besoins d'un patriciat puissant et riche, conscient de sa force et de son autorité, cette troisième période semble avoir pris pour objectif une qualité que l'art hollandais avait jusque-là ignorée ou négligée à dessein. Sans rompre entièrement avec les traditions admises, elle se pénètre des idées ambiantes et vise à la majesté.
Nous avons trop longuement décrit dans notre première partie le palais du Dam pour y revenir en détail. Nos lecteurs se souvien* nent de cette superbe façade à la fois solide de formes et noble de prestance, de ces sculptures qui l'ornent, de ces statues qui la couronnent et de ce campanile, beffroi en miniature, qui domine le tout, li semble que tout cet ensemble fort et grave tranche bien brusquement avec ce que nous venons d'étudier. Nous voilà bien loin de cette indépendance du classicisme, que les architectes du vieux temps montraient à tout propos. Le Stadhuis en effet inaugure une ère fatale, celle où l'originalité nationale commence à s'étioler, où le besoin de l'imitation va dominer le génie national. A partir du jour où Van Campen achève son chef-d'œuvre, ses disciples et ses émules cessent de regarder en eux-mêmes , leurs yeux sont fixés au delà de la frontière. Comme les Vénitiens, courbés sous le compas de Palladio, ils cherchent hors de leur sol non-seulement les inspirations, mais encore les exemples; et les préceptes de Mansart et de Perrault viennent régenter les architectes d'Amsterdam, au moment même où les Romains à perruque de Lebrun s'introduisent dans la peinture hollandaise.
C'est surtout dans l'habitation privée que cette transformation s'opère d'une façon générale. C'est de cette espèce de renaissance étrangère que datent les beaux hôtels qui se mirent dans les eaux
du Heerengracht, avec leurs perrons à double rampe, leurs cariatides un peu lourdes et cette ornementation majestueuse faite de palmes, de rinceaux et de lambrequins, qui semblent empruntés au mobilier de Louis XIV.
Mais si l'architecture hollandaise modifia ses lignes et son caractère extérieur, elle ne changea rien pour ainsi dire à la disposition des habitations. La façade se transforma^ mais le plan demeura le même, et, à l'exception des boiseries sculptées et des tentures qui, suivant les exigences de la, mode se conforment au nouveau style, l'intérieur demeure identiquement le même qu'il était aux siècles précédents.
Fait excessivement remarquable , il en fut de même à Venise. Ni l'évolution opérée par les Lombard!, ni la révolution accomplie par Sansovino ne modifièrent l'intérieur des palais. Du quatorzième au dix-huitième siècle,' la distribution des pièces se reproduit avec tant de fidélité que quiconque a visité l'une de ces patriciennes demeures les connaît toutes. Ainsi, malgré la distance, malgré les différences d'époques et la diversité des climats, les mêmes tendances et les mêmes besoins moraux produisent des effets identiques; et, remarque plus curieuse encore , entre ces deux demeures si différentes d'aspect, le palazzo vénitien et la maison amstei*^ damoise, il existe des analogies frappantes qu'on ne s'attendrait certes pas à rencontrer.
Deux entrées situées l'une sur un canal, l'autre sur une petite ruelle obscure, toutes deux aboutissant à un long vestibule pavé en tevrazzo marmorino et qui perce l'habitation de part en part; sur ce vestibule, à droite et à gauche, une série de portes qui donnent accès dans les diverses pièces dont se compose l'étage; le nombre de ces pièces variant suivant l'importance du palais, jamais inférieur à quatre et rarement supérieur ; cette disposition d'une simplicité excessive se reproduisant à chaque étage : tel est l'agencement intérieur de tous les palais vénitiens.
Jadis ces appartements étaient décorés avec un luxe superbe de boiseries sculptées, applications de stucs ou précieuses draperies, dont il reste encore quelques souvenirs; tapisseries mei*veilleuse$
comme celles qui ornent le palais San-Micheli, figurant les Batailles (P Alexandre et de Darius, et dont les cartons furent dessinés par Raphaël ; fresques comme celles dont Tiepolo orna le palais Sagredo ; cuirs de Gordoue comme ceux du palais Vendramin Gatergi ; peintures de maîtres comme cette frise magnifique où Palma le Jeune représenta le Triomphe de César, ou bien encore comme cette Famille de Darius aux pieds (f Alexandre qui embellissait naguère la demeure des Pisani.
Aujourd'hui , après re£Fondrement de la République , les guerres et la révolution, après surtout l'occupation allemande, tous ces trésors ont disparu ; et ces somptueux palais nous apparaissent vides, dépeuplés ou livrés à des familles étrangères.
Tout comme le palais que nous venons de décrire, la maison d'Amsterdam est bâtie sur un plan immuable; comme lui, elle a deux entrées, l'une donnant sur le canal, l'autre sur un petitjardin qui aboutit dans une rue étroite; comme lui, elle est trouée de part en part par un long vestibule qui donne accès aux pièces de l'étage , et cette disposition si simple et si logique se répète tout le long de la maison. Mais les analogies ne se bornent pas là. A Venise , que vous longiez en gondole les replis tortueux d'un canal étroit et sombre , que vous parcouriez gaiement les parties les plus ensoleillées du Canal Grande, ou que vous suiviez une piccola callc encaissée entre des palais, il vous sera absolument impossible de faire pénétrer vos regards dans les habitations qui vous entourent. Tout ce qui est accessible à l'œil du passant est soigneusement voilé, toutes les ouvertures basses de la maison ou du palais sont défendues par des grilles et des barreaux, qui bannissent toute idée d'indiscrétion violente. A Amsterdam il en est de même. La curiosité est repoussée d'une façon moins brusque peut-être, mais tout aussi explicite. Ge ne sont plus des grilles ni des barreaux , ce sont des bornes de granit reliées par des chaînes de fer qui tiennent le passant à distauce, pendant que des écrans, qu'on nomme horretjes, empêchent les regards de franchir la fenêtre et de violer le secret de ce home si cher à tout bon Hollandais.
Mais ce sanctuaire n'est pas si bien gardé que nous n*en
puissions franchir le seuil et le visiter à notre aise. Le vestibule qui s'ouvre devant nous n'est point pavé en terrazzo marviorino, mais avec de larges dalles de marbre blanc que protège un tapis aux nuances vivaces. Tout ce long vestibule est peint en blanc et entretenu avec un soin merveilleux. Au milieu, dans une sorte de niche, se dresse rinévitable coucou hollandais, en marqueterie de bois précieux, avec un cadran compliqué, et au sommet de son curieux fronton une demi-douzaine de petits dieux dorés. A droite et à gauche s'ouvrent de larges portes aux tons clairs, luisantes de vernis et reflétant tout ce qui les entoure. Elles s'ouvrent sur les principales pièces du logis qui communiquent entre elles et forment ce qu'on nomme des « suites ».
Ne vous attendez pas à trouver, dans ces vastes salons, ces somp tuosités d'un autre âge qu'on aperçoit encore dans quelques palais vénitiens. Il n'est peut-être pas trois maisons dans toute la ville qui aient conservé leur mobilier du vieux temps. Au lieu de ces meubles de prix, incommodes et fanés, mais si pleins de souvenirs pour les savants et les artistes, nous rencontrerons un mobilier confortable et soigneusement entretenu. Ne cherchez pas non plus cet encombrement fantaisiste dont nos Parisiennes raffolent. On sent, dès qu'on franchit le seuil de ce sanctuaire de la famille, que les premières vertus qu'on honore en ces lieux sont Tordre et la régularité. Partout de moelleux tapis de Deventer recouvrent le plancher de leurs couleurs brillantes ; paitout aussi des sièges brodés, des coussins en tapisserie et des housses en guipure indiquent la présence de la femme , ses aimables travaux et les gracieux cadeaux des anniversaires. Dans un coin, le 5^00/* traditionnel attend son mignou fardeau de pieds frileux ; sur une table, quelques livres magnifiquement reliés, anglais, allemands, parfois hollandais, français surtout; dans les armoires vitrées et sur les étagères, quantité de piècc^s d'orfèvrerie, massives et pesantes, des porceLiines du Japon toujours bleues et des figurines de Saxe; enfin, à la muraille, quelque vieux et charmant tableau de celte brave école hollandaise, à la fois savante et familière, bien à sa place, tout à fait dans son jour, et qui, brossé par le peintre pour orner le lieu
où nous le retrouvons, y fut suspendu par lui, et n'a point bougé depuis lors.
Tel est cet intérieur hollandais à la fois aimable et peu connu, qui ressemble par tant de points aupalazzo vénitien. Malheureusement, c'est à lui que doivent se borner nos investigations et notre parallèle. Il nous eût été agréable cependaot de les pousser plus loin et de mettre en regard les monuments religieux de nos deux villes. Mais entre le^ églises vénitiennes et les temples d'Amsterdam, il ne saurait y avoir de comparaison possible. Alors que les unes ont conservé ces décorations merveilleuses, qui sont comme l'expression visible de la foi agissante, les autres ont dépouillé tous les ornements qui les embellissaient. La Réformation hollandaise se montra en effet &ans pitié pour les sanctuaires enrichis par le catholicisme. Frappée par cette espèce d'aveuglement qu'on ^encontre à la naissance de toutes les révolutions religieuses , elle enveloppa dans la même réprobation et la religion qu'elle voulait combattre, et les œuvres d'art qu'elle regardait comme ses symboles.
Quand on énumère aujourd'hui les trésors qui disparurent de la sorte, on ne peut se défendre d'un véritable chagrin. Les églises d'Amsterdam pouvaient compter en effet parmi les plus richement dotées du nord de l'Europe. En longeant le Kalverstraat, nous avons déjà vu quel était le trésor de la chapelle miraculeuse. I^es autres églises n'étaient guère moins bien pourvues. Saiut-Nicolas, qui devait plus tard s'appeler l'Out/eAerA, possédait une statue en argent massif du saint évéque, son patron, de grandeur naturelle, et douze chérubins de même métal , dont la façon n'avait pas coûté moins de deux cent quatre-vingts florins d'or. Elle renfermait, en outre, trentetrois autels garnis de tableaux, de retables, ainsi que de tabernacles, de chandeliers, de monstrances etde ciboires en métal précieux. La Nieuwekerk en comptait trente-quatre, tous magnifiquement ornés, avec une croix d'argent pesant treize livres, une statue de la Vierge en argent massif et des ciboires de vermeil. La chapelle S int~0 lof était^ elle aussi, richement fournie. Comme elle avait été fondée par des navigateurs suédois, on pouvait espérer qu'elle serait exceptée de la dévastation générale. Malheureusement, il n'en fut rien. Dépendant
de la fabrique de Saint-Nicolas, elle eut le même sort que son église métropolitaine. Par un arrêté en date du 23 mars 1579, les bourgmestres ordonnèrent la vente de tous les ornements sacerdotaux qui la décoraient. Cet arrêté est effrayant de laconisme; il indique exactement les préoccupations de cette époque troublée , et semble, aux honorables magistrats qui le signent, l'action la plus simple et la plus naturelle du monde. « Il est ordonné de la part des bourgmestres de cette ville aux habitants de VOudekerk de vendre les ornements de la chapelle Sint^Olof. » La date, les signatures de Guillaume Baardesen et de Jean Klaasz Kat ; rien de plus. C'est ainsi que ces choses se passaient, et malheureusement, une fois sur cette j^ente, on ne s'arrêtait pas en si bon chemin. Les vitraux des églises, ceux de Saint-Nicolas, fameux déjà en ce temps-là, furent impitoyablement brisés ; et la seule raison qu'on donna à cette dévastation fut qu'ils assombrissaient la nef.
En perdant leurs splendides verrières, les églises d'Amsterdam ont abdiqué u ce quelque chose de semblable à l'infini », comme dit Lamennais, qui constitue le caractère éminemment religieux des sanctuaires gothiques. La lumière blanche, dure, sèche, entrant hardiment par ces ^grandes ouvertures qui lui étaient restituées, chassa -la rêverie qui errait sous les arcades mystérieuses de ces poèmes de pierre. Les murs dépouillés respirèrent l'abandon; et aujourd'hui encore, à voir l'emplacement réservé aux fidèles tenir si peu de place, et comme perdu au milieu de cette forêt de gigantesques piliers, à voir ces grosses bibles, rangées à la file sur les petits pupitres de chêne,'ces coussins moelleux, chargés du bien-être du corps pendant que l'âme travaille à son salut, et ces montagnes de chaufferettes entassées dans un coin, on se demande quel besoin le protestantisme avait de s'emparer de ces basiliques, où, après trois siècles d'occupation, il se trouve encore dépaysé.
Plus heureuse au point de vue architectonique, Venise a su conserver à ses églises et leur caractère et leurs ornements. La pensée qui a présidé à leur édification se retrouve encore en elles. Quand on franchit leur seuil, quand on foule leur sol de marbre, on sent ce « frisson dans le cœur » dont parle Montaigne. «* Il
L'ARCHITECTURK IIOLLANDAISK. 517
n'est âme si revécbe qui ne se sente touchée de quelque révérence à considérer cette vastité sombre de nos esglises, et ouïr le son dévotieux de nos orgues. Ceux-là mesmes qui y entrent avec mépris sentent quelque frisson dans le cœur. »
Quels que soient l'époque de leur construction et le style dans lequel elles ont été conçues, elles forment toujours un ensemble émotionnant, sans violents disparates. On sent le lieu où Ton est, sa destination et son but. Ajoutons que toutes les générations qui se sont succédé sur ces dalles sanctifiées par la prière ont enrichi le sanctuaire d'objets précieux et de trésors d'art. Les sculptures se dressent contre les murailles, s'enroulent aux piliers et tapissent le chœur. Les tableaux des vieux maîtres surmontent les autels de marbre et de bronze. Il vous souvient des sensations que nous avons éprouvées en pénétrant dans l'intérieur de Saint-Marc ; elles se répéteront presque identiques quand nous visiterons l'église des saints Giovanni et Paolo, et celle consacrée à la Santa Maria gloriosa dei Frari.
A Saint-Marc, nous étions dans le sanctuaire de la République ; à San Zanipolo et aux Frari, nous pénétrons dans le panthéon des Lagunes, dans le mausolée du patriciat vénitien. Si les vivants, en effet, ont pris soin de décorer les autels et de parer les chapelles, ce sont les morts qui se chargent d'orner les murailles. Étageant leurs monuments funèbres, ils couvrent les parois de l'église de sculptures et de statues, qui la transforment en un véritable musée. Toutes les époques s'y rencontrent, tous les styles s'y coudoient, depuis la pure forme gothique , qui s'épanouit avec toutes ses élégances , jusqu'aux arcades cintrées et aux nobles colonnades de la svelte Renaissance ; depuis l'ordonnance ampoulée, ambitieuse et surchargée du dix-huitième siècle, qui fait « revivre » la mort sur son tombeau, jusqu'aux froideurs et aux fadeurs du temps présent, qui enterrent Canova sous une pyramide et honorent la mémoire du Titien en lui élevant un portique a luisant et ratissé comme une pendule de l'Empire ' >^ .
* TainEj Voyage en Italie.
Qu€ d'émotions en présence de ce passé qui semble être venu là pour chercher un refuge 1 On dirait que le temps perd ici sa puissance, et rhorloge des siècles parait s'être arrêtée à la porte de ce Carnpo Santo où les aïeux, dans l'éternité de leur sommeil, attendent patiemment la visite des générations à venir. Quelle fierté que celle de ces hommes qui, pour honorer la mémoire de leurs morts, peuplent ainsi de chefs-d'œuvre le séjour des vivants! Comme on sent à la vue de tous leurs monuments qu'ils sont préoccupés de Fidée de se survivre ! Ils ne proportionnent point en effet leurs mausolées ni leurs sarcophages aux corps qu'ils doivent renfermer; ce n'est point un cercueil qu'ils ampliBent ; ce sont des monuments qu'ils érigent. Voyez le tombeau de Sylvestre Valier. Il a quinze mètres de large, et les statues qui l'ornent sont plus grandes que nature. Quatre colonnes qui pourraient soutenir le fronton d'un temple porteut jusqu'au sommet de la nef des groupes de marbre blanc, qui tiennent les armes du défunt. On dirait l'ambition, la force et la puissance se perpétuant au delà de la mort. C'est bruyant, tapageur, mal ordonné peut-être, mais quelle fière tournure ! Les papes à Rome n'ont rien d'aussi pompeux.
II n'est pas seul à affecter ces proportions gigantesques. Celui du doge Nicolas Tron, avec ses vingt statues de grandeur naturelle, avec ses quatre étages, ses pilastres, ses bas-reliefs et ses niches, couvre tout un côté du chœur. Celui du doge J. Pesaro est encore plus théâtral. C'est tout un édifice avec des nègres gigantesques, cariatides colossales supportant sur leur tête tout un monde de colonnes et de statues. Malgré leur disgracieuse boursouflure et leurs défauts évidents, ces noirs géants ont une allui^e étrangement imposante, et il semble qu'un souffle d'éternel orgueil s'échappe de ce cercueil qui , au milieu de cette pompeuse décoration, n'est plus en quelque sorte qu'un simple accessoire.
A côté de ces masses énormes et de ces architectures prétentieuses, quelques monuments se contentent d'être grands simplement par leur beauté, celui du doge André Vendramin par exemple, qui est un des modèles irréprochables de l'art de la Renaissance et que Cicognara nous cite comme le plus beau spécimen de la sculp-
iure vénitienne. Celui de Léonard Loredan, chef-d'œuvre de Grapiglia, celui de P. Bernardo, une merveille d'élégance dessinée par Alessandro Leopardi , et vingt autres, peuplent ces murailles de chefs-d'céuvre et la mémoire des visiteurs de précieux souvenirs. Le passé, en effet, semble revivre dans ces témoignages posthumes d'une gloire noblement acquise au service de la patrie. L'histoire, évoquée par la présence de ces illustres. morts, nous redit leurs exploits, et d'autres fois, non moins éloquente, elle nous raconte leur châtiment ou leur martyre. Car ce coffre noir suspendu à la muraille, c'est le cercueil de Carmagnola, un général décapité. En face du mausolée du doge Nicolas Trou, cette merveille d'élégance et de magnificence, c'est le tombeau du doge Foscari, mort de douleur, et non loin de là, dans un modeste sarcophage, est déposée la peau de Marc-Antoine Bragadln, écorché vif par les Turcs.
Enti*e toutes ces tombes, les œuvres d'art se pressent et s'entassent; peintures des plus grands maîtres, marbres sculptés, métaux ciselés, tout concourt à la magnificence de ces lieux funèbres. Ici c'est un tableau à neuf compartiments , attribué à Carpaccio;*là un triptyque de Vivarini, plus loin un Crucifiement du Tintoret, la statue de saint Jérôme par A. Vittoria, de saints personnages par Bonifazio et L. Bassan, une Assomption de Salviati, un saint Jean-Baptiste par Donatello; toutes œuvres de premier rang, qui transforment ces temples de la prière en véritables sanctuaires de l'art.
Peut-être trouverez-vous avec Valéry u qu'on est presque choqué de voir l'homme occuper tant de place dans la maison du Seigneur » . Mais quelle manière plus brillante d'honorer Dieu que de lui dédier les chefs-d'œuvre de l'esprit humain? Or, merveilleux privilège de Venise, il n'est point d'église sur son sol qui ne renferme quelque chef-d'œuvre; à San GiuUanOy nous trouvons la M Cène » de Paul Véronèse; à Santa Maria Formosa, cette célèbre i< Santa Barbara » , l'une des plus délicieuses créations de Palma le Vieux; à San Giovanni in Bragora, le plus bel ouvrage de Cima da Conegliano, représentant un u Baptême du Christ » ; à San Pietro di Castello, à San Salvatore, à San Giuseppe et dans dix
-autres lieux, des toiles du Titiea et de Paul Véronèse; à San Francesco délia Vigna, les statues de Tiziano Aspette; à San Zaccaria, celle de saint Jean-Baptiste par A. Vittoria ; à San Rocco, Titien et Scbiavone. Mais à \diScuola voisine, c'est le Tintoret qui règne en maître. Annonciation, Adoration, Fuite en Egypte, Massacre dps innocents, Circoncision, Baptême, Nativité, Ascension, toutes les scènes du Nouveau Testament y sont représentées avec cette furia de brosse, cette maestria de couleur qui valurent au vieux maître son surnom parfois justiBé de Fiirîoso.
A parcourir une telle collection de richesses artistiques, on éprouve comme un éblouissement magique. Tous ces cbe^ d'œuvre dispersés dans les églises, immobilisés sous les yeux d'une population qui ne cesse de les admirer, propriété de tous et privilège du pidïlic, nous font singulièrement regretter qu'Amsterdam n'ait rien de pareil à nous offrir. Quand ou songe à la multitude de grandes œuvres qu'aurait produites l'école hollandaise si elle eût été poussée dans une voie plus large et soutenue par des commandes officielles, on se prend à déplorer malgré soi cet exclusivisme religieux qui refusa inexorablement à l'art et aux artistes l'accès des sanctuaires de la religion réformée.
AHSTEBDAM La WMterkerk avant
Un art négligé. — L objectif du statuaire et celui du peintre. — Le mélodiste et lliarinoniiite. T- Un mot de Lamennais. — Les faits accessoires. — Une théorie dangereuse. — ;• La sculpture subordonnée à l'architecture. —> L*opinion d'Algarotti. — Le monument de Colleoui. — Les élèves du Sansovino. — La couleur et l'incohérence. — Les tombeaux des premiers âges. — La faute du temps.
En écrivant aux premières pages de ce livre que la sculpture avait été u une lettre morte » pour nos deux grandes cités, certes notre intention n était point de dire qu à Amsterdam aussi bien qu'à Venise le bel art du statuaire avait été méconnu ou méprisé.
De trop nombreux chefs-d'œuvre nous infligeraient, surtout dans Tune de ces deux villes, un démenti formel. T/idée que nous voulions exprimer est que, pas plus au bord du Grand Canal que sur les rives de i'Amstel, Ta sculpture n'a jamais montré des allures originales ni revêtu un caractère particulier qui fût capable de faire distinguer ses œuvres de celles des autres nations. Les statues et les bas-reliefs abondent à Amsterdam aussi bien qu'àVenise, mais il n'y a pas plus* de sculpture hollandaise que de sculpture vénitienne; et la raison de cette lacune se conçoit aisément.
Comme la peinture, la statuaire est un art d'interprétation, mais dont le champ est singulièrement plus restreint que celui de son heureuse rivale. Celle-ci, en effet, peut présenter à nos regards des scènes composées. Veut -elle nous montrer un drame ou une comédie, détacher une page de l'histoire ou raconter une anecdote, elle entoure son héros de tous les personnages secondaires qu'il lui convient d'évoquer et groupe comme il lui ptait tous les accessoires indispensables. Au lieu de sortir son héros du milieu où il s'agite,
no
elle l'y plonge. Pour elle, point d'autres limites que celles qui lui sont assignées par sa fantaisie.
La statuaire, au contraire, ne nous montre que des formes. Elle s'empare de son modèle par tous les côtés à la fois, mais c'est pour l'isoler. Par cet isolement, elle en fait un être à part, désintéressé du monde qui l'entoure, que celui-ci ne saurait émouvoir, et qui dès lors se trouve condamné à l'impassibilité. Elle n'est pas comme le tableau qui, grâce à la magie dé ses couleurs, exprime une action qui passe. Elle personnifie le héros qui reste, et le repos convient à l'immutabilité de ses lignes. En sorte que, s'il nous était permis de comparer les arts du dessin à la musique, on pourrait dire que le sculpteur est un mélodiste sévère qui se préoccupe avant tout de l'idée musicale, et que le peintre est un harmoniste qui, pour être complet, ne doit négliger aucune partie de son accompagnement. L'art du premier est une sorte de synthèse plastique, l'art du second une manière d'analyse; comme expression, le premier est en rapport direct avec la pensée, alors que l'autre est sut*tout en rapport avec les sens. Et ceci nous amène à reconnaître avec Lamennais » que là où le coloris sera la préocupation principale des artistes, l'art tendra à se matérialiser, et qu'il aura au contraire une tendance à se spiritualiser lorsque les artistes se préoccuperont avant tout du dessin » .
Ces deux points, en effet, sont d'une connexité absolue. Couleur et sensation sont pour ainsi dire synonymes, tandis que c'est par le dessin (le dessein, comme disaient nos ancêtres) que l'artiste exprime
vraiment son idée.
Or, dès nos premiers pas dans l'étude des manifestations artistiques de nos deux grandes cités , nous avons été frappés par une préoccupation qui semble dominer toutes les autres et partout se place au premier plan : celle de la couleur. Il n'est donc pas surprenant que pas plus à Amsterdam qu'à Venise, nous ne rencontrions une sérieuse école de sculpture. Ce serait, en effet, une sorte de contre-sens, une violation des règles esthétiques.
On a essayé dans ces derniers temps de trouver une autre raison à ce délaissement de la statuaire chez les nations du nord, et notamment en Hollande. Des critiques ingénieux ont prétendu expli-
quer cette impuissance de la sculpture septentrionale pari' « absence du nu » . N'ayant jamais sous les yeux que des modèles vêtus et trop vêtus y ne pouvant que très-accidentellement apercevoir l'humanité sans voiles, les Hollandais et les Flamands n'auraient eu, à cause de cela, que peu de goût pour la beauté plastique, et auraient, comme conséquence , tenu en mince estime la sculpture , qui en est l'expression la plus intime. « A force de regarder des jambes et des pieds nus, écrit quelque part M. Taine, on s'intéresse aux formes, on «st content de voir le muscle du mollet se tendre pour pousser une charrette ; l'œil suit sa courbe et descend jusqu'au pied ; on a plaisir à voir les doigts réguliers, bien appuyés sur la terre , la bonne assiette de chaque os, la rondeur de l'orteil, l'aptitude et la force physique de tout le membre. C'est de pareils spectacles quotidiens qu'est née autrefois la sculpture. »
Certes elle est née de cela et aussi d'autre chose. S'il est impossible, en effet, de se figurer le statuaire ignorant la forme humaine et n'ayant pas presque continuellement le modèle sous les yeux, il ne faut pas oublier non plus qu'au temps de Léon X et de Jules II, on ne courait point tout nu dans les rues de Rome ou de Florence. Du reste, en poussant cette théorie captieuse à ses dernières limites, on arriverait à se demander comment les Okandas, les Paghouins, les Haïtiens et tous les peuples sauvages, qui ne voient que le nu, et pour cause, ont toujours produit de si épouvantables sculptures, alors que des artistes danois, comme Thornwaldsen, ou flamands, comme QueUin, ont créé des œuvres admirables.
Tous les sculpteurs, du reste, qui travaillèrent à embellir Venise aussi bien qu'Amsterdam, et dont nous retrouvons aujourd'hui les bas-reliefs et les statues, furent des étrangers appelés à grands frais. Aucun ne vit le jour dans les murs de ces deux villes. Tous ou presque tous furent mandés du dehors ; mais en s'établissant au milieu des Lagunes ou sur les bords de l'Amstel, ils ne firent point, ainsi que leurs autres collègues en art, l'abandon de leur personnalité. Ils n'abdiquèrent point leur originalité , pour revêtir celle de leur patrie d'adoption. Ils restèrent eux-mêmes. L'inspiration qu'ils avaient apportée ne se transforma pas , elle conserva
son cachet d'origine; et il n'en pouvait être autrement, car s'ils eussent voulu chercher autour d'eux une inspiration nouvelle, ils seraient devenus coloristes et auraient cessé d'être statuaires.
La sculpture dans ces conditions est donc, au point de vue ethnographique, celui de tous les arts qui nous offre le moins d'intérêt et le moins de sujets d'étude. Il semble, du reste, que Vénitiens et Amste^ damois ne l'aient jamais traitée qu*en art secondaire, et l'aient pour ainsi dire subordonnée à l'architecture. A leurs yeux, cela paraît avoir été une sorte de complément de l'art de bâtir, indispensable sans doute, mais dépendant de la construction, comme les bijoux sont subordonnés au corps dont ils composent la parure. Ainsi , même à Venise , où , par suite du voisinage de Florence et de Rome, les sculpteurs furent singulièrement plus nombreux qu'à Amsterdam, c'est à peine si l'on peut rencontrer une vingtaine de statues qui appartiennent à la statuaire pure.
Le sculpteur, en efFet, qu'il se nomme Sansovino, Gattaûeo, Scamozzi, Vittoria ou Lombardo, est en même temps architecte, ou plutôt avant tout architecte. Les élèves qu'il forme, les disciples qui doivent l'aider dans la suite, et qui travaillent sous ses ordres, apprennent, eux aussi, les deux arts à la fois. On les voit conduisant les travaux ou faisant voler sous leur ciseau les éclats du marbre , et cette double préoccupation fait de la sculpture vénitienne, avant toute chose, un art d'ornement. Dans ce rôle secondaire, elle excelle il est vrai, et si, comme le dit fort bien Algarotti, on ne doit demander aux sculpteurs de Venise» ni des leçons ni des modèles, et si les Vénitiens doivent en cela convenir de leur insuffisance et de leur pauvreté », on ne peut cependant se dispenser d'admirer toutes ces œuvres charmantes qui décorent les f^içades des palais, ornent les tombeaux, ou peuplent les niches du Palais ducal et de la Loggeita.
Dans nos courses à travers les églises, «< ces églises dont chacune est un musée >*, nous avons noté les architectures magnifiques de ces mausolées tout couverts de statues, avec leurs superbes draperies, leurs gracieuses arabesques, leurs chapiteaux fouillés, leurs ornements de toutes sortes, délicats et variés. C'est dans ces oeuvres charmantes qu'éclatent surtout les talents multiples de tous
ces excellents artistes ; c'est par ces compositions d'une merveilleuse élégance qu'ils se distinguent de leurs confrères italiens, et ceux-ci, quoique maîtres sur une foule d'autres points, ne les dépassent , ni même ne les atteignent dans cette gracieuse branche de Fart sculptural. Coïncidence très-remarquable, mais qui ne doit point nous surprendre, les choses se présentent à Amsterdam de la même façon. Les meilleures sculptures anciennes que possède la Venise du Nord sont les statues et- les bas-reliefs qui ornent l'intérieur du palais du Dam et les tombeaux de VOudekerk et de la Nieuwekerk. Il semble que dans Tune et l'autre cité, en la subordonnant à un art supérieur, on ait voulu faire de la sculpture l'interprète de l'histoire, et la charger, comme dit Amyot, a de préserver de la mort d'oubliance les faicts et dicts mémorables des hommes et les adventures merveilleuses que produit la longue suitte du temps » .
C'est, du reste, à cette circonstance toute spéciale que Venise doit de posséder une suite d'œnvres on ne peut plus intéressantes , commençant au moyen âge et allant sans interruption presque jusqu'à nos jours; suite qu'aucune autre ville d'Italie ne pourrait nous offrir si complète. Elle débute, en effets avec les sculptures de Saint-Marc, byzantines et gothiques, continue avec les chapiteaux du Palais ducal, œuvre maîtresse de Buono, et la Porta délia Caria; vers la même époque elle se montre dans les feuillages et les entrelacs mauresques des palazzi du Grand Canal; nous la retrouvons encore dans le monument funèbre du doge Morosini, oii la pure forme ogivale s'épanouit avec toutes ses élégances. Puis peu à peu l'esprit nouveau l'envahit, les statues s'animent et leurs membres s'assouplissent. En même temps que les arcades s'arrondissent et que les colonnes se rangent en filé, épanouissant] leurs chapiteaux d'acanthe, l'aisance se montre dans les mouvements; les muscles se dessinent; les visages commencent à sourire et les draperies ondulent autour du corps en plis plus larges et mieux dessinés. Le costume lui-même s'ennoblit et souligne mieux les formes. Celles-ci sont encore un peu grêles comme celles des archanges du Pérugin , mais elles cessent d'être roides et gênées .
« L'excellence des figures, comme le dit fort bien un éminent critique, consiste dans leur sérieux involontaire, dans leur expression intense et simple , dans la force de leur attitude, dans leur regard fixe et profond.» Encore un pas, le Rubicon est franchi; l'art gothique fait place à la Renaissance » et la pensée moderne, se retrempant dans l'art antique, arrive à se refaire une vie nouvelle. Andréa del Verrocchio, Torfévre florentin, est pfiandé à Venise, et de sa puissante main s'échappe cette, merveilleuse statue équestre, la seconde qu'on ait fondue en Italie, la statue du condottiere GoUeoni. Telle e^st la curieuse transformation à laquelle bu assiste année par année et pour ainsi dire jour par jour, tant les œuvre? d'art se suivent de près.
Avec le monument de GoUeoni une çre nouvelle s'ouvre pour la sculpture vénitienne. Perché sur son haut piédestal, assis sur son solide cheval de bataille cuirassé, casqué , les jambes écartées et le buste ramassé, le sourcil froncé et la physionomie dure, le vieux général, pris sur Iç vif, point beau^ mais énergique, montre des horizons nouveaux à toute cette bande de nobles affamés. Tous s'élancent dans la voie qui s'ouvre devant eux. L'art prend une nouvelle direction et une impulsion nouvelle. Les belles œuvres naissent de tous côtés. Le bronze et le marbre s'animent sous le ciseau des Lombardi et de leurs disciples enthousiastes; ce sont eux qui élèvent ce mausolée merveilleux du doge André Vendramin, le plus beau spécimen de la sculpture vénitienne. Enfin Sansovino arrive pour couronner leur œuvre ; c'est lui qui placera au haut du grand escalier des doges les géants qui vont lui donner leur nom , pendant que Nicolo de Conti et Àlberghetti de Ferrare ciselleront les margelles des citernes du Palais ducal, pendant que Danese Cattaneo, G. Gampagna, Alessandro Vittoria et vingt autres, suivant ses leçons, imitant son style, décoreront la Librairie vieille de leurs délicieuses créations, broderont les murailles intérieures de l'escalier d'or, et découperont les grilles de bronze de la Loggetta.
Ge temps d'efflorescence passé, c'est encore dans les monuments funèbres qu'il nous faudra poursuivre nos recherches et nos études. Fidèle reflet de l'art italien, la sculpture vénitienne se contournera, se
boursouflera suivant les caprices du jour. La pompe succédera à la majesté et la prétention remplacera l'élégance; le style du cavalier Bernin sévira sur la ville des Lagunes , comme sur la cité éternelle, jusqu'au jour où Ganova, tournant de nouveau ses regards vers l'antiquité païenne, essayera, mais en vain, de créer une seconde Renaissance. Mais même dans cet efFort tenté par un de ses enfants d'adoption , la sculpture vénitienne ne revêtira point un caractère spécial et propre; on la pourra confondre avec celle de toute autre ville italienne ou française, et l'on ne trouvera, dans cette branche de son art, ni le souffle national qui anime ses autres productions, ni le cachet de son originalité.
Ce manque d'originalité s'explique, nous l'avons dit, par les qualités mêmes du génie national. Et en effet , si nous voulions chercher avec soin parmi ces délicieuses productions qui ornent les églises vénitiennes, nous en trouverions plus d'une où, en dépit des impossibilités apparentes, les deux préoccupations dominantes que nous avons relevées dans l'architecture sont parvenues à "se faire jour. N'avons-nous pas constaté dans jie tombeau du doge J. Pesaro l'emploi des marbres de couleur? Que soùtces lambrequins en vert de mer et ces nègres pétriHésen marbre noir, sinon la couleur appliquée à la sculpture? En outre, sans sortir des Frari^ il nous est loisible de voir un certain nombre de mausolées surmontés de statues équestres. Ces tombeaux appliqués contre Ja muraille, ayant plus la forme d'une console que d'un cerceuil, juchés à cinq mètres du sol et portant UE cavalier de grandeur naturelle qui, à cette hauteur et sur ce frêle espace, doit être pris d'un perpétuel vertige, n'est-ce point là de l'incohérence en matière sculpturale ?
Remarquable coïncidence, aux rives de l'Amstel, il en est de même. Si, plus calmes d'aspect que les mausolées vénitiens, les tombeaux qu'on rencontre dans les églises amsterdamoises demeurent monochromes, on ne peut pas dire cependant qu'ils brillent eux non plus par une logique rigoureuse. Regardez celui de l'amiral Van der Huist, le mort est représenté étendu les yeux fermés dans l'attitude d'un homme qui sommeille ; mais son bras droit, qui est armé d'un grand sabre, s'agite et semble, au delà delà vie, menacer un ennemi ima-
ginaire qui trouble sod repos. La vue de ce geste au moins étrange fait naître malgré soi l'idée d'un guerrier poursuivi par un afFreut cauchemar. De Rtiyter n'est guère plus heureux. Il a l'air de dormir;
l'air seulement, car deux féroces triions qui se dressent à ses côtés soufflent A pleins poumons dans des conques marines et sembleal se complaire dans un effroyable vacarme.
Tout ce tapage simulé ne vous semble-t-il pas contraster ridi* culement avec Tidée de repos et de silence que doit inspirer l'image de la mort? f.es tombeaux des premiers âges étaient singulièrement plus logiques et mieux compris. Le mausolée figure une alcôve défendue du jour par une niche cintrée ou une arcade ogivale; là, sur une estrade semblable au lit, où la nuit il reposait ses membres fatigués, celui qui n'est plus semble dormir d'un sommeil que rien ne viendra troubler. Vêtu comme à l'ordinaire , sans luxe excessif et sans emphase, son visage, grave et sans angoisses, respire ce calme qu'éprouve tout homme qui s'est bien acquitté de la vie. C'est là l'image simple et pacifique que les survivants doivent conserver de celui qui n'est plus. Combien ce repos éternel après une vie bien remplie, peuplée de hauts faits et de grandes actions, est plus éloquent que le fracas plus ou moins harmonieux de toutes les trompettes posthumes !
Notez que cet abus de musique funèbre sévit sur presque tous les tombeaux illustres. Willem Van der Zaan, Isaac Swerrius, Abraham Van der Hulst, ne sont guère mieux partagés que l'infortuné de Ruyter. Il est vrai que le génie national n'est pas le seul coupable dans ce manque de goût. L'époque peut en revendiquer aussi sa large part. Amsterdam, en effet, par suite de sa construction tardive, n'a pas eu comme Venise le bonheur de traverser cette période de haut et grand style, qui devait peupler le monde moderne de chefs - d'œuvre inimitables. Quand , après avoir fait table rase des belles œuvres antérieures à son avènement, la bourgeoisie hollandaise éprouva à son tour les besoins artistiques, qui s'imposent à toutes les civilisations éclairées, l'art européen était en pleine décadence. Les inspirations, que la Hollande put puiser au dehors, n'étaient plus que de seconde main et de qualité douteuse. II ne lui fiit pas possible, comme au patriciat vénitien dans sa splendeur, d'appeler dans ses murs des Verrocchio, des Sansovino et des Vittoria. La race de ces grands artistes était depuis longtemps éteinte, et la décadence avait imprimé son fatal cachet sur les œuvres de leurs successeurs.
Le seul grand artiste justement réputé que la ville d'Amsterdam
put attirer chez elle, quand il lai fallut décorer son palais et broder les murs de son Stadkuis, ce fut A. Quellio. C'est à lui qu'on doit les bas-reliefs et les cariatides du Fîerscbaar, les dieux, les guirlandes de fleurs et de fruits, les bas-reliefs et les atlributs qui ornent les grandes salles du palais, et ces oeuvres, qui pour l'époque sont excellentes, doivent être rangées parmi les meilleures de ce temps qu'on puisse trouver dans les lïtats du nord de l'Europe. Il nous resterait, pour être tout à fait complet, à parler de la sculpture moderne. Quelques ccliantillons de cet art, bommages tardifs de la reconnaissance nationale, ornent en effet les places et les jardins de la Venise du Nord. C'est la statue de Rembrandi que nous avons saluée sur le Botermarkt, celle de Vondel au l'ark. C'est enfin cetle croix de métal que nous avons rencontrée sur le Dam, et dont l'aspect nous a choqués. Mais comme nous n'aurions point une bien vive satisfaction à nous occuper longtemps de ces œuvres nouvelles, et qu'elles ne changeraient point grand' chose anx considérations générales que nous avons émises, nous croyons qu'il vaut mieux en rester là, et aborder tont de suite la peinture, qui ouvre à nos investigations le cbamp le plus vaste et le plus splendide que nous puissions rêver.
AMSTERDAM La colonne de la i™ii de méuA.
L*întuition de la couleur. — Le caractère pittoresque extérieur et décoratif de Técole yénitienne. — Jean BeUîn et les primitifs. •— Origine orientale de Venise. — Les peintres ▼énitiens nés hors des Lagunes. — Une atmosphère brumeuse enfante des coloristes, et les pays arides produisent des dessinateurs. — Les vrais interprètes du christianisme. — Indifférence des Vénitiens en matière religieuse. — La Société de TArétin. — > Le natu^ ralisme. — Le Titien et le Tintorct. — La vérité historique. — Les portraits.
— Peintres byzantins et mosaïstes grecs. — Les Vivarini. — Gentile et Giovanni Bellini. — Mahomet II et le Sénat. — La transition , Vittore Carpaccio. ^ Gima da Gonegliano. — Giorgione. — Le paysage historique du Titien. — Classement difficile.
— Palma , Pordenone et Sebastiano del Piombo. — Il Moretto et Paris Bordone. — Le Bassan. — Tintoret, sa jeunesse et ses études. — Paul Véronèse, rayonnement de beauté et de lumière. — Muziano, Zelotti et Moroni. — Turchi, Tiepolo et Ricci. — Les petits peintres. — Canaletto, Pietro Belloti, Guardi et Longhi.
Si l'amour excessif de la couleur entrava te développement de la sculpture à Venise, et empêcha les statuaires d'imprimer à leurs productions un caractère de vive originalité, dans la peinture, comme on devait bien s'y attendre, il produisit juste l'effet contraire. Là, ce goût des nuances brillantes et des tons vifs, cette merveilleuse intelligence de l'harmonie chromatique, cette connaissance pour ainsi dire instinctive de la loi des contrastes et des a valeurs >', que tout Vénitien possédait par une sorte d'intuition miraculeuse, rencontrèrent une carrière superbe, où ils purent se développer avec'une magnifique aisance, et s'épanouir brillamment dans toute une série de chefs-d'œuvre.
Dès son aurore, la peinture vénitienne se révèle à nous avec ces qualités admirables. Les premiers peintres que la Sérénissime Seigneurie adopte montrent déjà combien , dans cette ville de marbre ensoleillée, le sentiment de la couleur dominant tous les autres est apte à produire de grandes et belles pages. C'est lui qui devient la
pierre angulaire de toute cette généreuse école vénitienne. Dès Antonio Veneziano, Gentile da Fabriano et les Vivarini, on comprend la force et les richesses dont il doit se montrer si prodigne, et dans Tiepolo, Piazzetta et les derniers peintres du dix-huitième siècle, c'est encore lui qui règne en maître, dictant ces compositions aimables, qui sont comme le dernier soupir du grand art vénitien. Aucun de ces valeureux artistes ne cherche, du reste, à se soustraire à sa prestigieuse domination. Tous au contraire lui rendent hommage, tous lui payent tribut, se courbent sous son sceptre féerique, se font les prêtres de son culte, les grands comme les petits, tes sages comme les fous; tous, même le plus illustre d*entre eux, le Titien, dont le génie, lesté d'une haute raison, fut, comme l'a si bien dit M. Ch. Blanc, l'un des mieux équilibrés que l'on connut jamais.
Mais ce merveilleux sentiment de la couleur n*est pas malheureusement le seul trait caractéristique de l'école vénitienne. Il porte avec lui ce correctif inéluctable que nous devions nous attendre du reste à rencontrer à ses côtés; n*avons-nous point déjà constaté « que là où le coloris est la préoccupation principale de l'artiste , Fart tend naturellement à se matérialiser »? C'est une de ces règles fatales auxquelles on n'échappe en aucun temps et en aucun pays; aussi, dès les premiers pas à travers cette pléiade de chefs-d'œuvre, allons-nous trouver presque constamment le sentiment subordonné à la sensation, la préoccupation du pittoresque dominant dans l'esprit de Tartiste, l'impression optique placée bien avant l'exprès* sion morale ; car Je résultat de ces merveilleuses qualités de couleur est de rendre la peinture vénitienne avant tout extérieure et décorative, de lui faire rechercher la satisfaction des yeux, bien plus que la réalisation d'un idéal.
Dès ses premiers beaux jours, en effet, alors que, sous le pinceau des Vivarini , de Carpaccio , de Marco Basaïti et de leurs contemporains, l'art vénitien a conservé la manière sèche des premiers maîtres ; alors que les artistes sont encore attentifs au dessin, que les c6ntoui*s sont presque saisissables , que la forme a été suivie scrupuleusement et méticuleu sèment copiée, Vextérioriié est
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déjà fort apparente. La préoccupation principale est de faire spectacle. Semblables à ces marchands orientaux qui déploient au soleil leurs éblouissantes étoffes et leurs trésors étincelants, ces premiers maîtres étalent devant nos yeux ravis les splendeurs de leur palette.
Puis, à mesure que les ressources matérielles de la peinture viennent à s'accroître, cette tendance s'accentue davantage : elle va chaque jour se développant jusqu'à ce qu'elle atteigne son apogée, sous la brosse étincelante de ce magicien du pinceau, Paul Véronèse, qui, avec ses qualités merveilleuses et ses superbes défauts, est sinon la personnalité la plus haute, du
moins la personnification la plus complète de l'école vénitienne.
Une tendance si caractéristique ne pouvait passer inaperçue, et, une fois relevée par la critique, demeurer sans explication. On a donc cherché à expliquer ce merveilleux sentiment de la couleur, cette connaissance instinctive de ses principaux effets, cette admirable faculté de faire vibrer, dans un merveilleux accord, les nuances les plus belles et les plus riches , et l'on s'est efforcé d'en trouver la cause initiale. Cette cause, des auteurs ing[éaieux ont cru la découvrir dans la prétendue origine asiatique des Vénitiens. Selon eux, les colons qui s'établirent il y a onze à douze siècles au milieu des Lagunes arrivaient en droite ligne de l'Asie Mineure, et u devaient à cette circonstance la connaissance des lois de la couleur ».
En admettant cette origine asiatique des Vénètes , comme un fait parfaitement établi, ce qui n'est rien moins que prouvé, elle ne suffirait certes pas à expliquer leur école de peinture. Les lois d'harmonie des couleurs constituent une science que les Chinois ont connue de toute antiquité, que les Persans et les Indiens ont mise en^ œuvre dans la plupart de leurs productions industrielles, notamment dans leurs tissus, et dont certains peuples riverains de la Méditerranée eurent une intuition indiscutable. Tout cela, nous l'accordons volontiers. Mais de là à supposer que les prétendus secrets de cette science soient transmissibles de générations en générations; qu'ils puissent traverser les âges et demeurer purs de toute altération, quand le reste, religion, patrie, lois , mœurs , traditions, a reçu des atteintes si graves , quand tant d'institutions d'une importance excessive s'abimaient dans le néant et tombaient dans l'oubli, c'est ce que nous ne pouvons admettre.
Que les Vénitiens opposent le vert au rouge et le jaune au violet, qu'ils sachent en outre admirablement équilibrer leurs tt valeurs » , c'est-à-dire calculer la somme de lumière et d'ombre que doit comporter chaque teinte, pour donner à la place où elle se trouve son maximum de coloration, c'est là un fait évident; et il n'est même point nécessaire de regarder un grand nombre de tableaux du Titien, de Pordenone, du Giorgione, de Bonifazio Veneziano ou
de Paris Bordone, pour s'en apercevoir. Que certains peuples orientaux en usent de même dans leurs ouvrages d*art ou d'in* dustrie et fassent preuve de qualités analogues, cela n'est pas niable. Mais c'est là une coïncidence intéressante et rien de plus. Bien d'autres peuples dont l'origine n'a rien à démêler avec l'Asie se trouvent dans le même cas; et si c'était là une de ces propriétés qui se transmettent dans le sang, comment admettre ces lacunes énormes dans la production , et cette nécessité , pour Venise à son aurore, d'emprunter ses premiers artistes à Byzance et au Pélo* ponèse ?
Mais, bien mieux (et c'est là un argument irréfutable), pas plus en peinture que dans les autres arts, la cité des Lagunes n'a produit les talents et les génies qui l'ont embellie et dont la gloire rayonne autour de son nom comme une auréole. De tous les peintres qui ont illustré l'école vénitienne, c'est à peine s'il en est cinq ou six qui soient nés à Venise. Dans la grande époque Jean Bellin et le Tintoret; à la décadence Ganaletto, dont le père peignait les décors au théâtre San Samuele , Rosalba Carriera , qui était fille d'un fonctionnaire public, et peut-être un ou deux encore, ont vu le jour sur le sol vénitien. Tous les autres sont nés hors de Venise. Parmi les précurseurs, Gentile Fabiano était de Padoue, Pisanello de Vérone, Carpaccio de Capo d'Istria, Marco Basaïti du Frioul, les Vivarini de Murano ; parmi les peintres de la grande et majestueuse époque, le Titien était né à Cadore, Giorgione à Castelfranco, Paris Bordone à Trévise, Paul Véronèse et Zelotti à Vérone, Palma le Vieux à Bergame, Pordenone dans le Frioul, Moretto à Brescia, et Gima à Gonegliano, dans la ville dont il prit le nom. Il n'est pas jusqu*aux peintres de la décadence qui ne soient dans le même cas. A l'exception de Ganaletto et d' Alba Garriera, dont nous parlions à l'instant, tous sont forestieri^ comme on dit en Italie , c'est-à-dire étrangers. Piazzetta avait vu le jour à Pederola, près de Trévise; Longhi à Bologne, et Sebastiano Ricci à Bellune.
Que devient , en présence de cette diversité d'origine, l'influence trop vantée de ce sang asiatique qui fait battre le cœur des Vénètes? D'autant mieux que ce n'est point là un fait accidentel.
exceptionnel dans Thistoire de Tart. La cité des papes est sous ce rapport dans le même cas que la cité des doges. A Texception de Jules Romain, la ville éternelle. n'a vu naître. dans ses murs aucun des' peintres qui l'ont illustrée. Niéra-t-on cependant que' tous les fjrands artistes qui, à la âuitê de Raphaël, la peuplèrent de tant de belles œuvres, n'aient. ensemble comme un air de famille?
Il faut donc conclure de là que cette communauté d'inspiration, cette similitude de production est bien plus imposée par le milieu, par le.sçl et surtout par le climat, que par les qualités delà race.
Là, en effet, où une brume légère règne perpétuellement dans l'atmosphère ;ià où une vapeur argentée s'interpose entre l'œil et les objets, qu'il conteinple, les contours se trouvent estompés, les lignes .perdent de leur. netteté; par contre les couleurs « font tache n, et prennent une intensité excessive. En .même tenips, et comme conséquence de leur indécision de. formes; les. taches colorées ont une visible tendance à se fondre sur, leurs limites, et de cette fusion de tons vivaces, il résulte une. harmonie brillante qui séduitrœil et le charme. Or, c'est par l'œil, il ne faut pas l'oublier, que se fait toute l'éducation du peintre. Jamais un raisonnement n'aura sur lui l'influence d'un spectacle vu: Parlant aux yeux; c'est par ceux-ci qu'il lui faut apprendre le, langage dans lequel il doit s'exprimer. Dès lors, on comprend pourquoi, les contrées humides et brumeuses façonnent, fatalement certains talents à l'image des spectacles qu'elles leur font voir, et pourquoi noo-seulement Venise, mais, encore la Hollande, la Flandre et l'Angleterre ont été des pépinières de coloristes.
Dans les pays brûlés par le soleil^ où l'air, desséché par la chaleur, s'est dépouillé de toute humidité vaporeuse, .1 a, p:erspeçtive aérienne, au contraire, n'existe pour ainsi dire pas.* Les contours deviennent alors d'une netteté et d'une précision brutales. Les formes prennent une importance extraordinaire, les couleurs dures et crues, arrêtent à peine le regard. Les tons entiers et violents sont sans charme pour l'œil. Par contre, les grandes lignes sont plus fièrement écrites, et l'esprit de l'artiste, subissant forcément l'influence des spectacles qui l'environnent, s'habitue à la prépondérance du contour. Dans
VEMSE
LÏHlacaliun de l'Amour, p.ir le 'ri[i<
ces pays, rétude de la nature doit inévitablement produire des dessinateurs.
Ce sont là des phénomènes teUement palpables qu'on s'étonne de voir d'excellents esprits aller chercher dans des accidents psychologiques ce qui n'est qu'une affaire d'éducation de l'œil. C'est ainsi que M. Taine considère cette extériorité de l'art vénitien comme un reflet du caractère national, amoureux des fêtes, des processions et de la pompe; et que MM. Ch. Blanc ^t Rio croient en découvrir la source dans les sentiments religieux de la population.
Double erreur! Cet amour de la couleur généreuse et de l'extériorité, cet affolement des spectacles magnifiques avaient leur point de départ dans un même sentiment. C'était une même disposition d'esprit, une même tendance qui faisaient rechercher au peuple de Venise la pompe et la magnificence aussi bien dans les cérémonies de la piazza San Marco que dans les toiles confiées aux maîtres de l'école. L'un de ces goûts ne procède pas de l'autre; il n'en dépend pas. Il y a tout simplement connexité de désirs et de isensations, rien de plus.
Quant aux sentiments religieux, nous savons à quoi nous en tenir là -dessus. Ce n'est pas le peuple qui donnait asile à toutes les hérésies, qui permettait aux protestants d'avoir un temple et aux Turcs de posséder une mosquée dans \eav fondaco ; qui dix fois tint tête au pape, faillit deux fois se brouiller avec le Saint-Siège et tomber dans le schisme , ce n'est pas ce peuple-là auquel on peut supposer des sentiments religieux d'une intensité bien violente.
En cela, du reste, les artistes renchérissaient encore sur le commun des mortels. Nous connaissons la vie de quelques-uns d'entre eux , et l'on n'y trouve ni piété bien grande , ni rigorisme bien marqué. La plupart sont de vaillants compères menant la vie joyeuse, voyageant volontiers, s'occupant médiocrement de leur salut. Depuis Gentile Bellini, qui s'en va vivre chez les Turcs, jusqu'à Pordenonc, Véronèse et Bordone, il serait assez difficile de découvrir dans l'existence d'aucun d'eux une large place réservée aux préoccupations religieuses. Quant au Titien, s'il
eiit eu un peu de pieté au cœur, il est probable qu'il n'aurait pu s'accorder avec cet étrange poète qui s'intitula le fléau des princes {JlacjeUum principiim)^ et en profita pour attaquer les papes et les rois, invectivant les puissants de toutes sortes et ne respectant Dieu, comme le dit son épitaphe, que parce qu'il ne le connaissait pas.
Inlaclus Deus est illi : causamque ro(];atiis, Hane dédit : ille, inquit, non inibi notus erat.
Du reste, quel rapport y a-t-il entre la peinture vénitienne et la catholicité? Les tableaux vénitiens représentent, il est vrai, des scènes religieuses, parfois empruntées aux saintes Écritures, mais telle était la coutume du temps, et encore la plupart de ces vastes œuvres n'étaient-elles que des prétextes à portraits ou à décoration, qui allaient embellir des églises singulières, dont les noms, fait unique dans la religion romaine, étaient empruntés à l'Ancien Testament. San Samuele, San Daniele, San Moïse sont en effet des saints qui appartiennent exclusivement au paradis vénitien.
Certes il est indiscutable que les peintres de Venise ont été moins sensibles aux sereines beautés de l'ail grec que les ai*tistes de Florence; mais cela tient uniquement à ce que l'antiquité ne s'est révélée aux maîtres de la Renaissance que par des statues, c'est-àdire par des lignes, et que ces lignes ne pouvaient que médiocrement émouvoir des artistes avant tout épris de la couleur. Quant au caractère chrétien, il serait foit imprudent d'aller le chercher dans les productions de ce peuple indifférent par excellence, qui invectivait les envoyés de la Curie romaine en leur criant : « Vénitiens d'abord, et chrétiens ensuite. » {Siamo Veneziani e poi Cristiani.) S'il devait se trouver dans un art quelconque, il semble que ce serait plutôt dans l'austère roideur de ces primitifs Italiens, dans la mystique simplicité de l'école de Pérouse , ou dans le naïf ascétisme des premiers maîtres flamands, qui se sont faits les interprètes émus de cette religion de soumission, de continence et d'abnégation, qui n'était guère le fait de la bruyante population des Lagunes.
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Du reste^ examinons quelques-unes de ces œuvres, nous verrons mieux encore que le sentiment religieux ne s'y montre en aucune façon. Tous les peintres vénitiens, en effet, traitent les sujets saints avec im réalisme qui bannit toute idée mystique. Le Titien luimême ne voit, dans la scène qu'il représente, que le fait tel qu'il se ^serait passé dans son temps. Il ne cherche rien au delà; ses saints personnages sont des êtres vivants, pour ainsi dire pris sur le fait, et nullement idéalisés. Regardez sa Présentation au temple. Au sommet d'un escalier énorme sont groupés les prêtres et le pontife, au milieu des gradins une petite fillette vêtue de bleu monte en relevant sa robe simplement, comme ferait toute autre enfant de son âge. Ses joues sont rondes et roses; elle lève la main comme pour demander au grand prêtre ce qu'il veut d'elle. C'est la nature et rien de plus; elle suffit au peintre. Au pied de l'escalier se trouvent une foule de nobles personnages diversement groupés, tous bien vivants, bien portants, qui semblent être autant de portraits pris dans la vie réelle , et au premier plan , tout au centre du tableau , le peintre a accroupi une vieille paysanne vêtue de bleue et capuchonnée de blanc , qui vient du marché et conserve encore à ses côtés son panier plein d'œufs et ses poulets.
Dans son Assomption, qui est l'un de ses plus célèbres chefsd'œuvre, il en est de même. Ses apôtres sont des pêcheurs bronzés par le soleil de l'Adriatique, et la Vierge qui monte au ciel dans une gloire ardente est de la même race. C'est une femme saine et forte, sans exaltation dans le regard , sans sourire mystique sur les lèvres, fièrement campée dans sa robe rouge, avec le corps solide et fortement charpenté d'une femme du peuple.
Ses saintes familles sont encore dans le même goût. Les enfants y sont frais et roses avec de belles chairs bien fermes , les vierges fortes et saines , pleines de santé. C'est la floraison de la vie. Rien de mou , rien d'efféminé , rien d'alangui ; pas d'embarras ni de réticences et surtout pas de sous-entendus. C'est la nature glorifiée par l'art, et à ce titre les œuvres les plus religieuses du Titien se rapprochent singulièrement plus du panthéisme ancien que de l'idéalisme chrétien.
Si du mieux équilibré au point de vue du génie nous passons au plus fougueux des peintres vénitiens, nous verrons qu*il en est de même, la préoccupation est identique. Qu'on Tétudie à la Scuola de Saint-Rocb, dans les salles du Palais ducal ou dans les galeries de l'Académie des beaux-arts, on voit tout de suite que leTintoret obéit aux mêmes idées. Dans chacune de ses œuvres, on rencontre une. foule de détails pris sur le vif, empnmtés à la vie courante, qui montrent que, malgré sa turbulente imagination , ce grand génie cherchait ses modèles dans la nature et puisait autour de lui ses inspirations. Dans son Annonciation il s'en rapporte à la lettre des saintes Écritures. Saint Joseph était charpentier, vite il lui élève une demeure en harmonie avec sa condition. C'est bien là une maison de charpentier, avec un auvent pour travailler en plein air, un établi, des outils, des pièces de bois et tout Tencombrement des scies, des rabots et des morceaux ajustés. A l'intérieur, l'ameublement rustique, mais propre, d'un ménage pauvre ; des chaises, un grand lit à rideaux rouges, un berceau d'osier, et au milieu de tout cela la Vierge apparaît comme une forte paysanne, comme une solide plébéienne, effrayée plus encore qu'étonnée par l'invasion des anges.
Les Noces de Cana se passent dans une vraie salle à manger soutenue par des colonnes, avec un plafond à caissons; les personnages sont distribués sur deux longues files, les hommes d'un côté et les femmes de l'autre , se disposant à faire honneur au repas. Tout est bien en ordre, les personnes et les couverts. Rien n'est oublié : ni le dressoir chargé d'assiettes, ni le lustre garni de bougies. Au bout de la table, et par conséquent tout au fond du tableau, le Christ apparaît entouré d'une auréole. C'est le seul personnage qui se distingue du commun. Tous les autres, en costume du seizième siècle, semblent fort affamés, et par l'empressement qu'ils mettent à demander du vin on sent que la présence du bienaimé liquide les intéresse pour le moins autant que le miracle. Il n'est pas jusqu'à un chien occupé sous la table à ronger un os , qui ne vienne par son attitude ajouter, s'il est possible , à la réalité de la scène.
Chez Jacques Bassan , l'abondance de ces accessoires est encore
VENISE Peinlure ilu PaliU ducal, par Zelotli,
plus sensible. Pour être plus rustique, il n*en est peut-être qiie plus vrai. Son Retour de Jacob en Chanaan est un véritable déménagement de campagne; écuetles, casseroles et chaudrons, tout est à terre et pêle^-mêle; jusqu'à une bassinoire qui se dresse dans un coin, et dont la forme par trop moderne fait vraiment un singulier effet. Dans son ^nrtonciaf ion aux bergers, même chose. C'est une vraie scène de la vie pastorale à laquelle il nous fait assister. Tonnelets et baquets , agneaux , chèvres et chiens ^ béliers et brebis , tout est copié d'après nature ; on sent que cela a été vu ainsi.
Mais personne n'a poussé cette passion de mêler la vie contemporaine à l'interprétation des passages des saintes Écritures plus loin que Paul Véronèse. Son Repas chez Lévi, ses Noces de Cana, ses Pèlerins d^Emmaûs et dix autres toiles, atteignent les dernières limites du plus fantaisiste mélange des choses actuelles aux choses passées, du sacré au profane. Ce ne sont plus seulement de somptueuses demeures vénitiennes, des salles de banquet et des lieux de festin que le grand peintre associe, par la présence d'un saint pei*sonnage, à quelque passage de l'Évangile. Ce sont les portraits des grandes personnalités de son époque dont il entoure le Christ, et qu'il fait asseoir aux côtés du Fils de Dieu. Et dans quel ordre ou plutôt dans quel désordre ! A un même repas, à la même table, il installe, côte à côte, François V^ et Charles-Quint, les enfants de Mahomet et le nonce du Pape, qui tous écoutent, avec plus ou moins de recueillement, un concert que leur donnent les principaux peintres vénitiens, représentés d'après nature.
Et combien d'autres portraits parmi ces centaines de personnages couverts de velours et de damas, parmi ces gentils enfants gracieusement costumés, et ces belles dames somptueusement parées , dont nous ignorons et les noms et les titres ! Les grands lévriers, les pages, les nègres, les hommes d'armes, abondent au milieu de ces scènes de l'Évangile, si simples et si grandes pourtant dans leur noble simplicité, et l'on est forcé d'avouer que si c'est là une manière pittoresque de comprendre
les saintes Écritures, ce ne saurait être, dans tous les cas, une façon bien cbrétienne de les interpréter.
Dans aucune école et dans aucun temps, jamais peintre ne poussa plus loin la fantaisie dans l'interprétation des textes sacrés. Il alla même si loin dans quelques-unes de ses œuvres, que le {][rand inquisiteur d'État, qui n'était cependant guère rigide sur l'article religion, crut devoir intervenir. Il fit comparaître devant lui le fécond artiste, l'interrogea au sujet de ses derniers tableaux , lui reprocha sa manière de travestir les pages les plus belles de l'Évangile, et lui infligea une verte admonestation.
Le grand peintre présenta lui-même sa défense, et les arguments naïfs qu'il produit montrent, mieux que toutes les dissertations imaginables, combien les préoccupations chrétiennes tourmentaient peu les peintres vénitiens. Même dans la conception de ses tableaux les plus religieux, Paul Véronèse l'avoue ingénu* ment, « il ne prenait point tant de choses en considération ». Il est probable que les autres agissaient de même, et que Pordenone non plus ne se mettait poipt l'esprit à la torture pour observer les convenances, quand, à Santa Maria di Campagna , il introduisait dans les peintures décoratives d'une église catholique des jeux de faunes et de bacchantes.
Mais ce qui est surtout remarquable dans la plaidoirie du grand peintre vénitien, c'est la façon dont il s'abrite derrière Michel* Ange'. Pour la première fois, ejt probablement pour la seule fois, il l'invoque comme son maître. Il est même fort probable que l'auteur de la Cène ne songe à se mettre à couvert derrière l'auteur du Jugement dernier que parce que ce chef-d'œuvre avait été exécuté sous les yeux d'un saint pontife, dont l'Inquisition vénitienne pouvait difficilement condamner la compétence, et avait néanmoins excité dans toute l'Italie un épouvantable scandale. .
* Reti'ouvé par M. A. Baschet dans les Archives de Venise, parmi les procès du saint Office, ce document si intéressant au point de vue de l'art a été publié pour la première fois par M. Gb. Yriarte, qui en a donné la traduction m extenso dans son excellent livre la Vie d'un patricien de Venise au seizième siècle, ...
Les fresques de la chapelle Sixtine étaient en effet à peine découvertes et soumises au jugement du public , qu'il n*y eut qu'un cri d'étonnement chez les artistes , et d'indignatioa dans le clergé romain. Michel- Ange, lui nou plus, ne s'était que médiocrement préoccupé des sentiments religieux qui devaient inspirer son énorme chef-d'œuvre. Il avait préféré, profitant d'une occasion unique, donner ample carrière à cette fougue de lignes qui bouillonnaient dans son cerveau. Mais, dans ces gigantesques figures, où (sans se soucier de la convenance ou de l'inconvenance) il n'avait vu que des a académies » ,. d'autres trouvèrent des indécences. De tous côtés on attaqua le grand peintre , et peu s'en fallut que, dans l'ardeur de la discussion, les invectives ne remontassent jusqu'au Pape qui avait fait exécuter la fresque sublime.
Au temps de Véronèsece scandale n'était point oublié. A Paul III, pontife amoureux des arts et qui , tout en organisant l'Inquisition , s'était montré l'ami d'Érasme et de Sadolet, avait succédé Paul IV, dont le rigorisme intolérant ne pouvait s'accommoder de réminiscences païennes. Choqué par les postures des personnages, il avait ordonné qu'on effaçât toute la fresque; peu s'en fallut que l'ordre ne fàt exécuté , et Daniel de Volterre ne put sauver le chef-d'œuvre d'une destruction irrémédiable qu'en consentant à habiller les principaux personnages, et en gagnant ainsi ce nom burlesque de bracheitone (culottier), que lui donnèrent ses contemporains, et que lui conserva la postérité.
L'exemple invoqué par Véronèse pour se défendre était donc habilement choisi ; d'autant mieux que si à son époque les irrévérences échappées au pinceau de Michel-Ange avaient été voilées , on s'était bien gardé d'effacer ce Garon qui, monté sur sa barque mythologique, «« batte col remo qualunque si adagia », comme dit Dante , et qui se trouve aussi déplacé dans une apothéose chrétienne que les u bouffons, soldats et autres plaisanteries » auxquelles faisaient allusion les inquisiteurs d'État.
Du reste, à défaut des fresques de la Sixtine, Véronèse aurait pu invoquer les Chambres de Baphaël, signalant les portraits de Sa^ vonarole, Dante, Bramante et Fra. Angelico dans la Dispute du
Saint-Sacrement^ ceux de François délia Rovpre et du Pérugîn dans y Ecole d'Athènes, de la Fornariaa dans le Miracle de Bolsène^ et du nain^Gradasso Berettaï, bouffon attitré du cardinal de Médicîs, dans la Harangue de Constantin. A Rome, à cette époque, on ne se gênait guère plus qu'à Venise. J'insiste sur ce fait parce que la routine est si grande (surtout en matière artistique) que de nos jours encore c'est une sorte de manie généralement adoptée par les critiques que de reprocher à l'école vénitienne de s'être moquée comme à plaisir « de cette vérité historique , savante, si remarquable chez Raphaël, et dont celui-ci ne s'est jamais écarté qne volontairement et par science ' » .
Pour peu. qu'on étudie la peinture italienne , du nord au midi de la Péninsule, on sait bien vite à quoi s'en tenir sur la façon dont ces nobles esprits entendaient la vérité historique. Celle-ci était la moindre de leurs préoccupations, et il n'en pouvait être autrement. Ce qu'ils savaient de l'antiquité romaine était à peu près nul; de l'antiquité juive, ils ne connaissaient absolument rien : avec quoi auraient-ils donc pu reconstituer un monde disparu depuis douze siècles, quand tous les éléments leur faisaient à la fois défaut?
C'est seulement depuis la découverte de Pompéi que nous commençons à nous douter de ce que pouvaient bien être le costume, les demeures, les ai*mes, les usages des Romains pendant la période impériale; et par les ruines retrouvées en Asie Mineure, nous soupçonnons ce que pouvait être l'existence des Assyriens, et, par conséquent, celle de leurs voisins les Juifs. Mais encore aujourd'hui, si nous pouvons nous faire une idée confuse des choses, nous ne savons rien des personnes; et ce n'est que d'imagination que nous pouvons représenter le Christ, la Vlei^e et la plupart des personnages mêlés à cette merveilleuse légende de la Passion.
' J. CoiMDET, Histoire de la peinture en Italie. Ajoutons que M. Goindet, si sévère pour l'école vénitienne et si exig^eant pour la vérité historique, confond les onze mille vierges que la légende fait mourir aux environs de Cologne avec les martyrs du mont Ararat, fait trépasser le Tilien au palais Barbarlgo, etc., etc.
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Seulement, dans les pays où, par suite de Farldité du soi et de la sécheresse de l'air, les artistes deviennent forcémeat dessinateurs, ils cherchent dans des combinaisons de traits, toujours faciles à reproduire, la création d*une série de types, et ces types admis par l'Ecole, constamment copiés et recopiés, arrivent rapidement à créer une tradition et des figures classiques. Dans les écoles coloristes , au contraire , rien de semblable ne se produit et ne peut se produire. L*œil continuellement sollicité par des harmonies de couleur ne peut s'astreindre à cette fidélité aux contours. Il lui répugne d'accepter des types, où la ligne joue un rôle trop considérable, et de se conformer aux exigences d'un tempérament qui n'est pas le sien. On comprend dès lors que les écoles où le dessin domine, voyant les types dassiques, qu'elles regardent comme au-dessus de toute discussion, négligés systématiquement par les écoles coloristes, accusent celles-ci de manquer à toutes les lois de la vérité historique. Mais quand on se reporte à l'origine de ces types, quand on étudie la façon dont ils ont été conçus, quand on analyse les éléments dont ils sont formés, on voit bien vite qu'ils ne sont pas plus exacts, pas plus vrais que les autres. L'antiquité romaine ou juive de Michel-Ange ou de Raphaël est tout aussi bien une œuvre de convention que celle du Titien et de Véronèse, et Ton ne persuadera à aucun homme de sens que la Fornarina en costume du seizième siècle, devenue le portrait authentique de la vierge Marie, ressemble davantage à la mère du Christ que la Bella du Titien ou la fille du Tintoret.
La recherche de la vérité historique, de ce que nous appelons la « couleur locale » dans les arts plastiques, est, il faut bien qu'on le sache, une préoccupation absolument moderne, je dirais presque contemporaine. C'est pourquoi l'on peut dire que les seuls documents pleinement exacts qui nous soient parvenus des sculpteurs et des peintres de la Renaissance sont les portraits de leurs contemporains. Or, dans cette spécialité, les écoles de coloristes se sont montrées singulièrement supérieures aux écoles de dessina* teurs. Les portraits peints par le Titien, Giorgione^ le Tintoret et Paul Véronèse n'ont d'équivalents au monde que ceux peints par
Rubens, Vao Dyck, Rembrandt, Frans Hais, Van der Heist,
MoreeUe et Mîerevelt. Portées à cette perfection, ces images soot
plus que des portraits; elles deviennent de véritables pages
d'histoire.
VENISE it du doge PaKal Cicogiiia, d'aprÈl le Tintorel
Cette' suprématie, ajoutons-le, les écoles coloristes la doivent bien moins aux merveilleuses qualités de leurs ailistes qu'à ce retour constant vers l'étude de la nature, à laquelle ceux-ci soot pour ainsi dire forcés. C'est en effet dans cette étude où ils se retrempent constamment qu'ils apprennent à serrer la vérité de plus près, à la mieux comprendre, à pénétrer le secret de ces délicatesses,
de ces finesses de traits et de tous, qualités en apparence secondaires, mais qui constituent l'expression d'un visage. Aussi leurs portraits ne nous montrent-ils pas seulement la ressemblance; ils nous font connaître le caractère de leurs modèles, nous initient aux secrets de leur vie, nous dévoilent leurs passions, et sont de la sorte singulièrement plus intéressants que ceux enfantés par les écoles de dessinateurs qui, passionnés pour le contour, regarderaient comme une atténuation fâcheuse tout ce qui peut affaiblir l'importance de la ligne, en amoindrir la pureté , en un mot réléguer le dessin au second plan.
Sous ce rapport, en effet, maîtres ou élèves, tous les Florentins sont des fanatiques de la plus rude espèce. Il est impossible de se montrer pontifes plus intransigeants. Pas un n'admet, en faveur du résultat obtenu, une dérogation aux préceptes de l'école. On a beau être arrivé aux dernières limites de la science, il faut encore procéder par ordre comme au temps où l'on apprenait sa leçon; et rien n'est curieux comme d'entendre Vasari, peintre de second ordre, reprocher aU Titien « de peindre tout de suite d'après nature , de ne pas faire un dessin préparatoire, de croire que le vrai moyen d'atteindre au dessin vrai, c'est de peindre surle-champ avec des couleurs, sans avoir au préalable étudié les contours sur le papier». Michel-Ange, de son côté, n'était guère plus indulgent pour le grand génie de l'école vénitienne. « Quel dommage, disait-il un jour à ceux qui lui parlaient du Titien, qu'on n'apprenne pas à Venise à mieux dessiner! Si Tiziado Vecelli était secondé par l'art comme il a été favorisé par la nature, personne au mondé ne ferait ni si vite ni mieux que lui. »
Cette opinion , un peu trop exclusive , disons - le bien vite , ne fut heureusement pas ratifiée par tous les Romains contemporains de Michel- Ange. Quand, à soixante-dix ans, le grand peintre vénitien se rendit pour la première fois dans la ville éternelle, il y fut reçu avec un véritable enthousiasme. Il eut, lui aussi, ses admirateurs et même ses fanatiques. Sa grande renommée lui faisait partout cortège, et l'espèce d'antagonisme qui ne tarda pas à s'élever entre Michel -Ange et lui dégénéra
en véritable guerre entre les partisans des deux grands artistes. Chacun d'eux eut ses tenants, et l'on se battit pour leur renom, comme on le fit plus tard pour le Tasse et TArioste.
Après avoir étudié en détail les caractères qui distinguent l'école vénitienne des autres écoles de l'Italie, après avoir autant que possible déterminé l'origine de ces caractères distinctifs, il nous reste à jeter un rapide coup d'œil sur les développements et les évolutions accomplis par l'art vénitien, en un mot, à retracer en quelques traits les phases principales de son histoire.
Comme pour toutes les autres grandes écoles de peinture, l'existence de l'école vénitienne peut se diviser en trois périodes principales : les Précurseurs, le Siècle d'or et la Décadence. C'est là, nous l'avons dit, une de ces lois immuables auxquelles tout obéit dans la nature , l'art comme le reste.
Nous ne remonterons point toutefois, pour l'étude de notre première période, au delà du commencement du quinzième siècle. Avant cette époque, pour parler franchement, la peinture vénitienne n'existe pas encore , les artistes étrangers que la République a fait venir à grands frais , mosaïstes grecs ou peintres byzantins , sont encore plus des praticiens enfermés dans les limites d'une exécution mécanique que de véritables artistes. Contenus par les exigences hiératiques du culte chrétien, ils ne se permettraient point de modifier une pose, de changer les plis d'une draperie ou les dimensions d'un trait. Ils croiraient en cela commettre un sacrilège. Ils reproduisent pour ainsi dire machinalement l'œuvre prescrite par le culte, imposée parle rite, sans permettre à leur imagination d'y rien modifier, ni à leur personnalité de se montrer dans leur œuvre. Il faut que l'architecture et la sculpture aient peuplé le Grand Canal de véritables merveilles, pour que la peinture, ce dernier venu de tous les arts plastiques, consente à se réveiller.
Aux premières années du quinzième siècle, vivait à Murano une famille d'artistes, les Vivarini, ouvriers d'abord^ verriers de père en fils, et qui ne tardèrent pas à abandonner la verrerie pour la peinture. Le premier d'entre eux, Luigi Vivarino, apprit son
nouvel art dans sa patrie même; il se disait avec orgueil élève d'Andréa de Murano ; et si nous n'avons pas fait remonter jusqu'à ce dernier l'origine de la peinture vénitienne , c'est qu'il ne nous est parvenu aucune œuvre de lui. La peinture vénitienne ne possède, en effet, qu'un seul ouvrage qui soit antérieur à Luigi Vivarino, c'est le Rédempteur de Lorenzo Veneziano (daté de 1369), que nous avons vu en visitant le musée Correr, et de Luigi luimême on ne connaît plus que deux tableaux : le Christ de San Zanipoloy et le Christ portant sa croix, daté de 1414, qui se trouve maintenant au musée Brera à Milan.
Plus heureux que nous, Zanetti, le biographe de Venise, a connu quatre tableaux de ce fondateur de l'école vénitienne , et il a pu porter sur lui un jugement motivé. Il lui trouve un coloris fade {sciapido modo di coloré)^ mais il n'hésite point à reconnaître en lui une recherche très-vive du pittoresque, une forte expression dans les têtes et beaucoup de naturel dans les poses ; or ce sont précisément là des traits distinctifs de l'école vénitienne.
Autour de ce pilier de l'art des Lagunes, si je puis dire ainsi, viennent se grouper une foule d'artistes habiles, Michel Mattei, Pasqualino Veneziano , Antonio , Bartolommeo et Alvese Vivarini ; Marco Zoppo, Marco Basaïti, vieux maîtres de mérite dont l'Académie de Venise nous montre quelques échantillons; Jacobello del Fiore, qui vécut près d'un siècle ; Carlo Crivelli, son élève, et vingt autres vaillants artistes, peintres robustes, tous grands amis de la couleur, adorateurs fervents du pittoresque , mais fidèles encore aux usages du moyen âge, c'est-à-dire encombrant de figures hiératiques leurs triptyques et leurs tableaux à volets, et dépensant leur savoir et leur talent à couvrir de broderies eu relief, d'arabesques en saillie, les robes de leurs saintes et les manteaux de leurs madones.
Cette pléiade de talents archaïques occupa Venise pendant un demi-siècle. Pour qu'une évolution nouvelle ait lieu, pour qu'une transformation s'accomplisse , il faut que nous arrivions aux frères Bellini.
Tous deux, Gentile et Giovanni, étaient fils de peintre. Leur père,
Jacopo Bellini, avait appris son art dans l'atelier de Gentile da Fabriano, dont Micbel-Ange disait que « le pinceau était aussi gentil que le nom » ; ce qui dans la bouche de Michel- Ange pouvait bien être une critique. Jacopo éleva avec soin ses enfants et leur transmit le peu qu'il savait, c'est-à-dire son amour de la couleur et des arrangements pittoresques, ainsi que la technique du métier.
Mais cette maigre semence tombait en un merveilleux terrain. Dès leurs premières œuvres, en effet, les deux frères firent pressentir ce dont ils étaient capables; ils élargirent le style des vieux maîtres, agrandirent leur manière et préparèrent la voie aux peintres dû M Siècle d'or ». Tout d'abord ils travaillèrent ensemble. Le Sénat les employa à la décoration du Palais ducal. Ils couvrirent les salles du Grand-Conseil de peintures qui ne sont point parvenues jusqu'à nous ; mais Vasari nous les a décrites , et ce devait être de fort bons tableaux. Le sévère Florentin donne même à une bataille navale la qualification de « merveilleuse », et cette cpithète étonne un peu sous sa plume, car il ne se montra jamais d'une excessive tendresse à l'endroit des peintres vénitiens.
Malheureusement la collaboration des deux frères fut brusquement interrompue. Mahomet II, enthousiasmé par la vue d'un portrait exécuté par Giovanni, avait demandé à la Sérénissime Seigneurie de lui confier pendant quelque temps l'auteur de la merveille. Od n'avait garde [de rien refuser à ce farouche sultan ; la demande (îit donc accordée en principe, mais on ne mit. point de hâte à son exécution. Aussi lorsque, le 1" août 1479, un orateur juif vint, à ce que rapporte Marino Sanuto, inviter le doge et le Sénat à la noce du fils de Mahomet, le sultan profita de l'occasion pour réclamer l'envoi immédiat du peintre. Comme Giovanni répugnait à ce voyage , Gentile se dévoua par tendresse fraternelle et partit à sa place. Il voyagea aux frais de la République, et ce déplacement fut pour lui des plus fructueux. Son séjour, ne fut point long; quelques portraits et le modèle des bas-reliefs de la colonne de Théodose, c'est à cela que se bornèrent ses travaux. Cependant Mahomet ne laissa pas que de le combler de présents; il lai
conféra le titre de chevalier, et au moment du départ lui mit au cou une chaîne d'or, travaillée à la turque, du poids de deux cent cinquante écus.
Pendant que son frère était en Orient, Giovanni Bellini, on, pour
VENISE Une M.iilone, [tar Jean Bellm.
mieux parler, Jean Bellin,car son nom a eu l'honneur d'être francisé, était devenu le chef indiscutable de l'école vénitienne, et sous son impulsion, la grande révolution artistique qui devait amener l'avènement du « Siècle d'or » avait commencé. A ce titre, sa peinture présente un intérêt excessif . Non-seulement il doit être tenu, comme
le disentXes Inscrizione venezianCy « pour l'un des meilleurs peintres de l'Italie », mais encore il résumé en lui toute une tratisition. Après avoir été le dernier des précurseurs, il devient le premier des grands maîtres. En son œuvre, comme le remarque fbit bien M. Charles Blanc, se rencontrent, par une fusion imprévue, et les qualités de ceux qui l'avaient précédé, et les qualités de ceux qu'il précéda. Il montre d'abord le sentiment naïf et religieux des premiers maîtres, leur accents énergiques et leur style sec; pois, par degrés , le sentiment de la vie corporelle s'introduit dans ses ouvrages. On sent qu'il représente le confluent de deux âges, le point de jonction de deux esprits, l'un cbrétien, qui s'e£Face de plus en plus, et l'autre païen, qui va prendre l'ascendant. Puis tout à coup, à la vue des créations d'un de ses élèves, de Giqrgione, voilà son exécution qui devient souple et savoureuse, et prend une mâle ampleur. En sorte que si dans sa jeunesse il eut cette naïveté touchante qui distingue les anciens peintres, il fut dans sa vieillesse presque aussi habile et aussi puissant que les nouveaux.
Cette évolution du talent de Jean Bellin, qu'il est facile de suivre pour ainsi dire pas à pas dans les nombreuses œuvres qu'on rencontre de lui à Venise, atteste la souplesse de son esprit et sa facilité à s'approprier les idées et les procédés des autres ; mais ces qualités d'assimilation , dont nous ne voulons pas diminner le prix, ont tout naturellement empêché ce grand artiste d*étre ce qu'on appelle, en terme de métier, « un tempérament », et pendant la période qu'il emplit de son nom , c*est beaucoup moins dans sa personne que dans celles de son firère Gentile et de son émule Vittore Carpaccio que s'incarne le génie de la peinture vénitienne, avec ses traits distinctifs de merveilleux coloris et d* extériorité.
Pour en être convaincu, il suffit de jeter un regard sur cette peinture si intéressante, la Réception d'un ambassadeur à Constantinople, que possède le Louvre, ou sur la Légende de Sainte^-Orsulej qu'on voit à rAcadémie de Venise. Daiis cette dernière surtout, on trouve ce puissant réalisme qui faisait dire à Zanetti que Carpaccio portait la vérité dans son cœur^ « aveva in cuore la veriià », en
même temps qu'on aperçoit déjà ces architectures magnifiques, ces incohérences de lieu, ces costumes de l'époque mêlés aux draperies traditionnelles, en un mot, ces mille détails inspirés par l'amour du pittoresque, qui feront plus tard intervenir l'Inquisition dans les peintures de Véronèse. Ces qualités accessoires ont même une telle importance, et offrent tant .d'analogie avec certaines œuvres flamandes, qu'on a été jusqu'à croire que Carpaccio avait reçu les conseils et les avis de Memling ou de quelques autres. Aujourd'hui qtie l'on sait que ni Memling, ni ses collègues de Bruges et d'Anvers ne sont venus à Venise, et que le Bréviaire du cardinal Grimani, qui avait donné lieu à cette croyance, a été fait dans les Flandres mêmes, il faut bien reconnaître dans Carpaccio l'originalité vénitienne portée à son plus haut degré.
Entre Carpaccio et les Bellini d'une part, Giorgione et le Titien de l'autre, se place par ordre chronologique une douce et sympathique physionomie, celle de Cima da Conegliano. A la naïve émotion du premier de ces grands artistes, il joint la noblesse du second, et donne à ses personnages un air d'innocence et de candeur, qui laisse prévoir les portraits expressifs des peintres du «Siècle d'or^f.En tout autre temps, Cima eût certes brillé ; mais sou talent de transition, aimable et ingénu, disparait au milieu d'un trop éclatant voisinage, et se trouve comme éclipsé par le génie de ses devanciers et celui de ses successeurs.
Nous passerons donc rapidement sur lui pour arriver à Giorgione, qui fiit le promoteur de la grande époque, et qui, s'il eût vécu plus longtemps, en eût été peut-être le grand prêtre.
Né en 1478, Giorgione travailla d'abord dans l'atelier de Jean Bellin. Bientôt son vieux maître, n'ayant plus rien de secret à lui apprendre, lui rendit la liberté et le laissa voler de ses propres ailes. Le jeune artiste retourna à Castelfranco, son lieu de naissance ; mais il n'y résida guère. Fasciné par les merveilles de Venise, il ne tarda pas à revenir s'installer au milieu des Lagunes, y loua un atelier modeste, et commença à peindre des Madones et des portraits. Ses premières œuvres furent en quelque sorte une révélation. Tout de suite son génie se manifesta par des allures d'une simplicité, d'une
franchise et d'uae vérité inconnues jusque-là. Son modelé merveilleux, la fraicheur de ses carnation^, ses jeux d'ombre et de lumière si délicatement combinés, répandirent sur ses oeuvres un charme si pénétrant, qu'il convertit tout le monde, et accomplit sans efForts la plus étonnante révolution, u Giorgione, dit quelque part Ridolfi, fut, sans aucun doute, le premier qui montra la bonne manière de peindre^ la buona strada net dèpingere. » Personne ne loi dispute en effet cette gloire , pas même son maître ; car ce iut au contraire en voyant les œuvres de son élève que Jean Bellin comprit pour la première fois cette maestria de pinceau, qui dissimule la peine et les hésitations, cette unité parfaite de coloration, dé modelé et de lumière, que Gior^oùe avait reçues comme un don du ciel.
Seul Vasari, injuste envers Venise et son école, veut voir dans Ijéonard l'inspirateur de Giorgio Barbarelli. Il suppose que celui-ci u a.bien pu connaître quelques œuvres du Vinci » , et leur emprunter cette M fraîcheur de la chair vivante n qui caractérise sa manière. C'est aller chercher bien loin une explication assez peu vraisemblable. Sans vouloir din^inuer. en rien le génie du Vinci, on peut dire que Giorgione avait à son sei*vice mieux que les œuvres de ce grand maître. Il avait le livre inépuisable de la nature, dans lequel il pouvait fouiller à pleins regards. C'est là, en effet, qu^il puisa toutes, ses inspirations ; aussi, dans la composition de ses admi* râbles peintures, demeura-t-il Vénitien de caractère et d'esprit. U peignit pour peindre, et nullement pour prouver. La plupart de ses œuvres, en effets brillent par une absence complète de sujet. Il n'y a, pour s'en convaincre, qu'à regarder ses Entretiens cham^' pêtreSy ou bien ce Concert dans la campagnecpie possède notre Louvre, et qui est une de ses œuvres les plus complètes et les plus soignées. Mais tout en demeurant Vénitien par le décousu de ses compositions et l'incohérente ordonnance de ses scènes, il sut animer sa peinture d'une ardeur si brillante, que déjà de son tenips on l'appelait le u feu giorgionesque », ilfuoco giorgionesco, et l'on peut regarder, ainsi que le dit fort bien de Piles, comme une chose étonnante le saut qu'il fit tout d'un coup de la manière de Jean Bellin au degré suprême où il a porté le coloris. Il cessa, en effet, de tra-
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vailler au moment où l'oo cominençait seulement à juger bien des choses. A trente-quatre abs il mourut, le cœur brisé par la douleur, trahi par un ami chéri et une maîtresse adorée, laissant à d'autres le soin dé continuer la voie qu'il avait si magnifiquement inauguree.
De tous ceux qui marchèrent sur les traces de Giorgione, le phis illustre, et celui dont la haute personnalité domine toutes les autres, est sans contredit le Titien. Tiziano Vecelli se trouvait dans l'ateUer de Jean Bellin en même temps que Giorgio Barharelli. Il fut son camarade et son ami avant que d'être son rival; mais, bien qu'il l'ait dans ta suite dépassé de toute la hauteur de son génie, il se montra dès le principe son fervent imitateur. Ce furent, en effet,
les œuvres de son ancien compag[aon d'atelier qui lui révélèrent son propre talent, et du jour qu'il les vît, il cessa d'être le disciple soumis de Beliini pour entrer en possession dé lui-même. A partir de ce moment, en effet, le Titien n'est plus un élève, il devient luî maître. Il se trouve être tout de suite ce qu'il sera toute sa vie, un praticien consommé, un coloriste merveilleux, un inventeur ingénieux qui, s'il n^atteint pas à la g^randeur auguste des maîtres florentins, fait preuve cependant d'une majestueuse et magnifique ampleur^ d'une superbe habileté , d'une verve et d'une abondance (jue personne n'égalera après lui.
A la mort de Giorgione, il se trouve être naturellement et sans effort le chef de l'école vénitienne. Personne ne lui conteste le premier rang, et sa renommée, franchissant les Lagunes, s'en va se répandre à travers toute l'Italie, pour delà rayonner sur l'Europe tout entière. Vicence l'appelle pour décorer son palais de justice, Padoue lui donne à orner son école Saint-Antoine, le duc de Ferrare lui demande de continuer les œuvres de Jean Bellin restées inachevées, et pendant ce temps le Sénat de Venise le charge de terminer les peintures représentant l'histoire de Barberousse, peintures qui doivent orner le Palais ducal , et que Giorgione a laissées incomplètes. Il répond en même temps à toutes ces demandes; et, pour y satisfaire, il s'adonne à tous les genres, et réussit partout de la même façon. Aux tableaux de sainteté succèdent les allégories ; aux allégories, les scènes de bacchantes et de faunes; les portraits alternent avec les compositions mythologiques , et il crée même un genre nouveau, le paysage historique, qui dans le Martyre de saint Pierre trouve son premier chef-d'œuvre, à la fois par la date et par la majesté de l'exécution. Jusque-là , en effet , le paysage n'avait été qu'un accessoire. Le drame ou la comédie humaine absorbaient tous les regards, et les doux aspects de la nature n'avaient été qu'un décor subordonné aux personnages. Les montagnes, les rochers, les châteaux et les villes qu'on entassait à plaisir dans le fond des tableaux, témoignaient par leur invraisemblance même du peu de respect qu'on avait pour ce décor. Ici, au contraire, le ciel et les rochers, l'herbe et les feuilles elles-mêmes,
LA PEINTURE VÉMTIENNK. 5<>;i
les arbres et le sol sont pour ainsi dire mêlés à l'action ; cette superbe campagne, à la fois héroïque et agreste, fut une révélation et une révolution; car non-seulement elle rompait brusquement avec les traditions, mais encore elle enseignait un genre d'éloquence, celui de la nature, qui jusque-là n'avait point encore été soupçonné ^
Toutefois, ces belles créations ne sont, à proprement parler, que les débuts du Titien. Aux villes, en effet, succèdent les États ; aux princes, les rois, les papes et les empereurs. Tout s'incline devant le génie du grand peintre, même les fronts les plus augustes, et Cbarles-Quint, ramassant son pinceau, le déclare <- bien digne d'être servi par César » . Certes, nous n'avons pas la prétention de donner ici même un faible aperçu de l'œuvre immense du Titien. Cela dépasserait notre but et sortirait de . notre cadre. Jamais peintre, en effet, n'eut une existence plus féconde au point de vue de l'art et mieux remplie. Mais alors même qu'il n'eût pas été l'un des plus grands peintres du monde, le nom du Titien n'aurait jamais pu tomber dans l'oubli; il se trouve, en effet, associé à celui de toutes les plus hautes célébrités de son époque. II faudrait^ un volume rien que pour parler convenablement de ses innombrables portraits : trois papes, cinq doges, quatre rois, un empereur, dix cardinaux, une dizaine de généraux , des princes , des artistes et des littérateurs, l'Arioste, Sansovino, Bembo, l'infortuné André Vesale, le Grand Turc Soliman, Pescaire, le marquis du Guast, François Sforce, le duc d' Albe, que sais-je encore ! jusqu'à l'Arétin, qu'il peignit trois fois.
On comprend qu'une telle succession de chefs-d'œuvre avait dû asseoir sur des bases singulièrement solides la fortune du Titien. liC grand peintre récolta, en effet, et des richesses et des honneurs.
* Ce merveilleux chef-d'œuvre provoqua un tel enthousiasme lorsqu'il parut, qu'un certain Daniele Nil ayant offert aux Dominicains, pour qui il avait été fiait, de le racheter pour 18,000 écus, le Sénat défendit, sous peine de mort, de faire sortir ce tableau du territoire de la République. Il en sortit cependant , mais en 1798, pour venir prendre place au Louvre. Il y resta jusqu'en 1816, puis il retourna à Venise et fut replacé à San Zanipolo^ où en 1867 il devint la proie des flammes.
5«i AMSTERDAM ET VENISE;
Non-seulement les rois et les princes le comblèrent de présents, maïs rEmpereur le créa comte. palatin, chevalier de rÉperon d'or, et lui conféra la nobliesse pour lui et: tous ses descendants. Cependant ni les dignités, ni Tabondance de biens, ne ralentirent son activité et ne diminuèrent la fougue dé son pinceau. Les chagrins de famille, Tabandon et la douleur n'en furent pas méiaie capables. Ses enfants, qui. moururent ou tournèrent à mal, la perte de TArétin, qui fut pour lui un coup terrible, car il regardait ce poète cynique comme un véritable frère, rien ne put Tarracher à sa palette et à son chevalet. A quatre-vingt-dix ans, Vasari, qui Tallà voir à son atelier,, le trouva travaillant avec une ardeur junévile; à quatre-vingt-dix-sept ans, il eut encore la force défaire le portrait de Henri III, et il fallut deux ans plus tard qiie la peste elle-même s'en mêlât pour avoir raison de l'activité en même tempà que de la vie de cet obstiné vieillard de génie. On peut dire qu'il tomba au champ d'honneur, car deux jours avant sa mort il travaillait encore à ce Christ déposé de la croiXy que Palma Vecchio acheva pieusement après la mort de son maître, et qu'on voit aujourd'hui à l'Académie de Venise.
Comblé de richesses et d'honneurs en son vivant, le Titien fut encore honoré après sa mort , et une dérogation aux ordonnances montra en quelle estime il était auprès du gouvernement de laSérénissime République.
Au moment où la peste eut raison de cet inébranlable champion de l'art, la mortalité était telle dans Venise, que le Sénat avait interdit par décret qu'on rendit les honneurs funèbres à aucun pestiféré. C'était là en quelque sorte une mesure de salut public; néanmoins on fît exception en faveur de l'illustre génie qui venait de s'éteindre, et c'est porté sur les épaules de ses élèves que le chef glorieux de l'école vénitienne s'en alla aux Frari prendi^ possession de sa dernière demeure.
Avec le Titien, dont nous venons en quelques mots d'indiquer la glorieuse carrière , l'art vénitien a atteint ses plus hauts sommets, il s'est élevé à des hauteurs qu'il ne dépassera jamais. Autour de cette grande figure que l'humanité tout entière réclame comme un
de ses plus vaillants artistes, vient se grouper une pléiade de généreux talents , qui lui font un superbe cortège de leur gloire et de leur renommée.
Toutes ces nobles et vigoureuses intelligences se forment les unes et les autres, et, à peine formées, descendent dans l'arène où elles luttent de grâce, d'habileté et de savoir; mais toutes, fidèles à une sorte de programme, obéissant à des impressions identiques, exprimant par les mêmes moyens les mêmes sentiments ou tout au moins les mêmes sensations, constituent le groupe le plus uni, l'école la plus harmonieuse qu'on puisse rencontrer. Entre leurs différentes œuvres, il existe de telles conformités d'expression, d'inspiration et, disons-le, de tempérament, que toutes appartiennent indiscutablement à la même famille et que, rassemblées sur un même point, aucune d'elles ne jure avec ses voisines et ne détonne dans ce merveilleux concert. 11 y a entre leiu*s défauts et leurs qualités une telle unité, il règne entre eux une harmonie si parfaite, on sent une telle identité d'inspirations que dès qu'on veut mettre un peu d'ordre dans cette admirable phalange, cela devient à peu près impossible. Les classer par le talent, il n'y faut pas compter. La plupart sont égaux sous ce rapport, et quelques-uns pourraient, dans certaines de leurs œuvres, disputer la palme au maiti^e lui-même. Gomme âge et comme temps, cela n'est guère plus facile, ils sont doublement contemporains, et par l'époque de leur naissance, et par celle de Téclosion de leur génie. Citons-les donc un peu au hasard, comme ils se présentent à notre esprit et aussi comme ils se sont présentés à la postérité.
Tout d'abord, voici Palma l'Ancien, que nous avons vu achevant pieusement le dernier tableau de son maître. Il arriva à Venise ^ nous dit Vasari, à l'époque où la gloire du Titien commençait à s'étendre hors de l'Italie. Il entra dans son atelier, s'appliqua à étudier le génie de son chef d'école , et remplaça par le fini et le fondu des couleurs la maestria qu'il ne pouvait imiter.
A côté de Palma Vecchio , il nous faut placer Pordenone, fidèle disciple de Giorgione, lequel ajouta à la manière savoureuse de son maître un coloris plein de relief, un dessin ferme et vrai, et cette
5fi« AMSTERDAM lîT VENISL.
bravura de pinceau qui devait plus tard le transformer en rival du Titien. Pénétré en effet du sentiment de sa force, cherchant plus que le prand peintre le mouvement et le ressort, il osa, à maintes
La Vi(.'ii;e el »muU- Aoik-, p.-ii- SuI,;i^imiii) del Piombu.
reprises, se mesurer avec lui, n'évita jamais son voisinage, et, craignant pour sa vie plus que pour sa renommée, peignit la plupart de ses fresques la rondache au bras et l'épée au côté.
Ensuite c'est Sebastiano del Piombo, autre élève du Gioi^oue,
dont le coloris superbe séduisit tous les yeux, même ceux de Michel-Ange, qui prétendit, en associant son crayon austère à la riche palette du jeune Vénitien, triompher de Raphaël lui-même. A la mort de celui-ci, Sebastiano del Piombo aurait pu devenir le chef de l'école romaine, si, indotent, replet et ami de la bonne chère, il ii'eût préféré le plaisir et le repos à l'activité et au travail. Son esprit était cependant ingénieux et inventif. Cefiitlui qui trouva le moyen de peindre à l'huile sur le$ murailles ; mais il ne sut ou ne put faire partager ses idées à son illustre protecteur^ qui, n'ayant plus à lutter contre le maître d'Urbin, se remit à préférer la sévérité de la fresque.
Puis voici Bonvicino ou plutôt il Moretto, car c'est sous ce surnom qu'il fut connu de ses contemporains; c'est, on peut le dire, son pseudonyme de peintre; contemplatif, retiré dans son art, grave, sévère, expressif, mais fidèle élève du Titien, il n'osa point déserter les préceptes de son maître, et par amour pour lui renia sa nature^ qui l'entraînait plutôt vers l'idéalisme du Pérugin et l'austérité florentine.
Auprès de lui apparaît Bonifazio Veneziano, un de ces magiciens du pinceau qui éblouissent tous les yeux et gagnent tous les cœurs, digne, de l'aveu même de Vasari, d'être compté parmi les meilleurs artistes que l'Italie ait produits. Il fut en effet un praticien d'une habileté consommée et un coloriste d'une vaillance incomparable. Il sut se composer une originalité qui tient de tous les maîtres, de l'école du Titien, de Giorgioue, de Lorenzo Lotto, de Palma, et cependant il ne cesse jamais d'être lui^niême. Son œuvre est pleine de morceaux titi'anesques, comme son Adoration des Mages .ou ce Mauvais Riche; l'une des plus belles pages de l'école vénitienne que renferme l'Académie de Venise.
A trois pas de cette perle incomparable, dans cette même Aca- * demie , on aperçoit un autre chef-d'œuvre qui nous révèle encore un maître de premier talent, h' Anneau de saint Marc de Paris Bordone est une de ces œuvres qu'on ne peut oublier une fois qu'on les a vues. Chaud coloris, dessin gracieux et noble, composition aimable, architecture féerique, lumière dorée, tout est réuni dans le talent
r,70 AMSTERDAM ET VENISE.
de ce peintre gentilhomme , aussi élëgant dans le choix de ses ■
sujets que Jacopo da Ponte était simple et modeste.
Mais quelle adresse surprenante dans le maniement du pinceau , quel soin délicat, quelle facilité d'exécution, quelle habileté dé touche ne rencontre-t-on point dans les peintures de ce Jacopo, ou plutôt du Bassano, comme on avait coutume de l'appeler! 11 trouve
VENISE Lc9 Rois m.i(;c9, par Boni^iio Venezianii.
dignes de son attention, non-seulement les travaux rustiques, mais même les accessoires les plus humbles, et par la fidélité du rendu et la distinction de sa facture, il les élève à la dignité d'oeuvres d'art. Tous ses contemporains admiraient son modeste talent. Titien aimait beaucoup ses petites œuvres et sou style familier. Il le faisait travailler sous ses yeux, et même pour son compte, si nous en croyons Verci. Quant à Paul Véronèse, après avoir enseigné à ses (ils tout ce qu'il pouvait leur apprendre, il les envoyait étudier dans l'atelier du Bassano.
Mais, à côté de cette patience et de ce soin méticuleux, voici
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tout à coup le génie du Tintoret qui gronde et qui éclate. A celui-là, il faut nous arrêter quelques instants, car c'est sinon le talent le plus complet, du moins le tempérament le plus extraordinaire' qu'on rencontre dans toute l'école vénitienne. Jamais, en effet, dans aucun temps et peut-être dans aucun pays, on ne trouva une fougue aussi brillante, une générosité aussi débordante de sentiments, de sensations et d'exécution. Jamais on ne vit, et probablement jamais on ne verra un u flux de pinceau » aussi extraordinaire. Élève du Titien, il inspire dès les premiers temps des craintes à son maître. Celui-ci, voyant ses esquisses, s'alarme, devient jaloux et le chasse de l'école. Réduit à ses propres forces, le Tintoret, encore enfant, se forme lui-même; il fabrique des maquettes de cire, achète des plâtres et des gravures, copie tout cela, étudie les raccourcis, drape ses poupées, et ti*a vaille avec acharnement. Partout où l'on exécute une peinture il est là, il regarde faire. C'est en voyant travailler les autres qu'il apprend son métier. Dans son cerveau, les pensées bouillent. Dès son début, il formule le programme à la réalisation duquel il aspirera toute sa vie : « le dessin de Michel-Ange, le coloris du Titien »; et s'il ne parvient pas à atteindre cet idéal, c'est que sa nature est supérieure à sa volonté, et que, en dépit de celle-ci, il restera toujours luimême. Jamais une conception, quelque grande qu'elle soit, quelque compliquée qu'elle paraisse, ne le retient ni ne l'arrête. Pour toute ambition, il a la gloire, et en aucun cas une œuvre ne lui paraît audessus de ses forces. Son imagination va toujours au delà. On dirait qu'une vision s'impose à lui. Il ne cherche point, en effet, à représenter une scène avec un nombre limité de personnages. Chacun de ses sujets est un morceau de la nature, un monde de pensées et de formes, une création spontanée qui ne connaît ni les hésitations, ni les combinaisons. Comme tous les génies, il est violent, sauvage et peu sociable, il s'enferme chez lui, travaille seul, et vit retiré au milieu de ses pensées. Mais ce recueillement ne fait que décupler ses forces, et quand il rentre dans la vie , sa furie d'invention et sa promptitude laissent ses concurrents stupéfaits. Rien ne peut tem^ pérer sa fougue ni ralentir son ardeur : ni Finjustice de ses con-
on AMSTERDAM ET VENISE.
frères, qui redoutent la fécondité de son talent autant que son absolu désintéressement, ni la sévérité du public, qui ne peut pas toujours le comprendre.
«Laissez lancer toutes les flèches, dit-il à ses amis, qui s'indignent des critiques passionnées dont on Taccable ; il faut que tous ces gens s'accoutument à ma pensée. » Un seul, par le cynisme de ses attaques, parvient à éveiller sa colère : c'est TArétin ; mais il trouve un moyen comique de le dompter. — Il l'attire à sou atelier, sous prétexte d'un portrait, et au moment de commencer, il sort tout à coup de sa boîte à couleurs un pistolet énorme. — L'Arétin pâlit comme un lâche qu'il était, et se met à trembler. Mais le Tintoretj en souriant, l'apaise et le rassure. « C'est simplement, lui dit-;il, pour vous prendre mesure. «Depuis ce jour^ l'Arétin se le tint pour dit^ mais les autres détracteurs n'en continuent pas moins leur triste besogne, et réussissent en partie à discréditer son talent. C'est alors que nous voyons le Tîntoret aller demaader partout comme une grâce qu'on le fasse travailler. Il entreprend des œuvres énormes pour le seul prix . de ses débours. Tantôt c'est un combat de cavalerie, tantôt c'est un Enfer, un Purgatoire, une Piscine probatique avec des centaines de personnages, dont il faut qu'il soulage son cerveau ; et ces travaux immenses, il les exécute en véritable improvisateur.
Cette verve, cette puissance, cette prodigieuse force de création qu'il dépense pour ainsi dire sans compter, fait de lui une sorte de Michel-Ange coloriste, mais moins maître de lui-même et incapable de choisir ses idées. De là une furie, une rudesse, une véhémence de coloris, un défaut d'ordonnance, qui bien souvent choquent à la fois et les yeux et l'esprit. Toutefois, aussitôt qu'il rencontre une idée juste, dès qu'il peut l'étudier et la mûrir, il s'élève à des hauteurs où il n'u que peu d'égaux, et personne au<^dessus de lui. — Sous ce rapport, SOU: Miracle de Saint-^Marc est un des plus admirables chefs-d'œuvre de l'école vénitienne, auquel bien peu peuvent être comparés et qu'aucun ne surpasse. Malheureusement, prompt à céder aux élans de sa verve, il a laissé une foule de pages énormes, dont chacune pourrait occuper la vie d'un peintre, et seulement un petit nombre
de ces tableaux ordonnés sans furie, dessinés sans rudesse, coloriés sans noirceurs. Son existence fîit, comme celle du Titien, remplie par une œuvre d'une incroyable importance, et, au déclin de sa vie presque centenaire, il maniait encore la brosse avec une surprenante vigueur. Six ans avant sa mort, on le voit entreprendre une peinture de soixante*quatorze pieds de large sur trente pieds de haut, dans laquelle quatre cents personnages devaient représenter le Paradis. Cette œuvre gigantesque était destinée au Palais ducal. Le Tintoret lui-même était venu en solliciter la commande. « J'ai bien peu de chance d'avoir le paradis dans l'autre monde, avait-il dit à quelques membres du Sénat; accordez-le-moi dans celui-ci. » Après les sévérités et les emportements du Tintoret, il serait bien difficile de parler des joies et des fêtes de Paul Véronèse , si un charme commun ne reliait ensemble tous les peintres de l'école vénitienne. Mais cette douce intimité, cette sorte d'unité que nous avons constatée toujours et partout, nous fournit la transition, et empêche que ce rapprochement offre rien de pénible ni de discordant. Paul Véronèse , comme le dit fort bien un maître érudit , est semblable à ces femmes charmantes auxquelles il arrive de séduire jusqu'à ceux qui veulent les moraliser. Se jouant des règles dictées par la raison ou imaginées par les pédants, il captive tout le monde, même les érudits, et ne permet à l'historien et au critique qu'un seul sentiment, celui de l'admiration. Tout, en effet, chez lui est en fête. Partout le soleil resplendit; partout la joie éclate. Les femmes aux fraîches carnations, belles et saines créatures, fières de leur beauté, les hommes somptueusement vêtus, le sourire dans les yeux et les lèvres riantes, heureux d'exister, défilent devant nous, nous montrant l'histoire et la vie sous ses plus voluptueux côtés. La reUgion elle-même, en passant par son pinceau, cesse d'être austère, et si le Rédempteur nous apparaît, c'est entouré de ses disciples, dans la joie d'un banquet, chez Simon, chez Lévi, ou à la table des pèlerins d'Emmaiis. Et pour associer l'univers entier à ce miracle des noces de Gana, à ces festins à la fois profanes et sacrés , autour de Jésus, le peintre réunit ses contemporains qui, merveilleusement parés, superbement vêtus, viennent prendre leur part de
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la divine fête, sans paraître étonnés de se trouver en aussi solennelle et en aussi sainte compagnie.
Nous- avons dit plus haut ce que nous pensions de ces atiacbronismes et de ce travestissement de la vérité historique ; nous n'y reviendrons pas; constatons toutefois que, s'il se montre peu soucieux des exigences philosophiquesV Paul Véronèse li'en est pas moins un artiste dé génie. Il n'est ni un pens ur, ni un historien, ni un moraliste; il ne visé point si haut. Il se mêle seulement d'être peintre, et c'est un très-grand peintre. Merveilleusement dbué par la nature, il fit hommage à 'celle-ci de tout son succès* Alors que le Tintoret disaità ses élèves qui venaient, aux derniers jours de sa vie, lui demander ses derniers conseils : u Dessinez, dessinez encore, et toujours dessinez », Véronèse répétait souvent à ses fils que u s'appliquer à la peinture sans un don naturel, c'est semer sur les ondes >». Mieux que personne il avait le droit de parler ainsi, car jamais la nature ne se montra plus prodigue de ses hien faits qu'elle ne le fut envers lui.
Après la mort du Tintoret et de Véronè.se, on peut dire que, sinon les beaux jours, du moins les grands jours de la peinture vénitienne sont passés. Déjà dans Foeuvre de Véronèse, il est facile de voir que l'art tourne au spectacle. Cette tendance^ un instant contenue par ses contemporains, Girolamb,.Muziano, par Zelotti son: compatriote et son ami, qui achève l'œuvre commencée par lui de la décoration du Palais ducal, et par Jeàn-Baptiste Moroiii; qui. cherche à maintenir lé grand style, va aller en s'accentuant dans Palma le Jeune, dont Lansi a dit, non sans raison, qu'il est le dernier des peintres de- la bonne époque, et le premier de ceux de la mauvaise. Avec Alessandro Turchi^ il tombera dans le maniérîsmè, et avec les Tiepolo et les Ricci, il cessera même d'être un spectacle pour devenir un simple décor. Mais décor,- spectacle ou scènes riiàniérées, l'art vénitien conservera toujours son double caractère, et c'est nxême par l'exagération d'une de ses tendances; V extériorité, qu'il ^arrivera au dérèglement et sera entraîné à sa perte. Noû-seulément les compositions n'auront point de significa' tion et ne diront rien à l'esprit, mais les draperies cesseront
de recouvrir des corps, et les vastes machines inventées par les derniers peintres de Técole paraîtront des symphonies h grand orchestre sans mélodie, sans rhythme, sans motif et sans mesure.
A ce moment de son existence, Tart vénitien semble tourner court et entrer brusquement dans une autre voie où il ne jettera qu'un mince éclat, mais où cependant nous devons le suivre. La peinture, somme toute, n'a été depuis Véronèse que le reflet de la fortune publique. Elle s'est amoindrie en même temps que la puissance et la grandeur delà Sérénissime République. Au point où nous sommes parvenus, Venise a dû abdiquer sa gloire passée. Sans force contre les plaies intérieures qui la rongent, elle est aussi sans influence au dehors. A la richesse a succédé la misère avec son cortège de mesquines passions, et l'art, se proportionnant au reste, s'est mis à l'unisson. Pompeux encore dans ses manifestations extérieures, il est au dedans sans puissance et sans portée. Mais il semble que cela ne soit point encore suffisant, et c'est alors qu'apparaissent les petits peintres qui, se plaçant au niveau de leur époque, mesurent à sa taille leurs œuvres et leurs sujets. Manquant d'églises à décorer, ils s'occupent à peupler les boudoirs, et n'ayant plus ni héros à peindre ni saints à représenter, ils copient les scènes de leur temps, les mœurs de leur époque, les patriciennes masquées et les galants en baûta.
Grâce à eux, le seizième siècle «vénitien est pour nous sans mystères. Si le gracieux talent de Ganaletto nous retrace les perspectives de sa chère cité, les arcades du Palais ducal, la Piazza et la Piazzetta sous toutes leurs formes et le Grand Ganal sous tous ses aspects , Pietro Belloti, Guardi et Longhi nous font assister à toutes les fêtes de Venise et nous introduisent jusque dans la vie privée.
En parcourant le Musée Gorrer, nous avons fait connaissance avec tous ces indiscrets du pinceau. Nous les avons suivis dans leurs courses vagabondes, et nous avons constaté la similitude qui les rapproche de leurs collègues hollandais. Disons toutefois que la décadence de Venise se fait sentir presque autant dans ces petites œuvres que dans les grandes, et qu'à ce titre les peintres hollandais
demeurent fort au-dessus des petits maîtres vénitiens. Les Pays- Bas sont en effet le premier pays où l'art, se déqioeratiaant , s'est mis par ses dimensions et par ses sujets à la portée de tous. Ne Toulant point qu'on put se passer de lui, il s'est plié aux besoins des populations et aux exigences des demeures. Chassé du temple, il est allé presque chez eux relancer ses tenanciers. A Venise, au contraire, il ne s'est décidé à ces démarches que lorsque, ayant lui-même consciepce de son infériorité, il n'a plus, dans les églises ni dans les palais, osé affronter les chefs-d'œuvre de la grande époque. Alors il était trop tard pour retrouver dans un genre secondaire un souffle qui manquait dans la vie publique aussi bien que dans les arts.
VENISE
imysajiB, par C.in»lei(ii.
L'école TCDitienDe et l'école bollandaise. — Le climat. — MM. Taine et Vitet. — Campagne et lumière. — Une exclamation de Lamennais. — L'étude de la nature. — Étrangers et déserteurs. — Repas et banquets. — La peinture cÎTÎque. — Sujets joyeux. — Jan Steen et Baphaël ; Véronèse et Rembrandt. — Existe-t-it une école bollandaise? — Origines de l'art bollandais. — Gornelis Engbelbrecbsz et Lucas de Leyde. -~ Van Scboorel et le pédantisme académique. — Goltsius et Bloemaert. •— Une évolution. — Le siècle d'or.
— Ravensteyn, Moreelse, MiereTelt> Hootborst, etc., etc. — Rembrandt, peintre de caractères. — Ses procédés. — Le Siméon au temple et la Descente de croix. -« Les élèves de Rembrandt : F. Bol, Govert Flink, G. Van den Eeckboot, P. de Ronnink, Victoor, Fabricius et Gérard Dow. — Les petits peintres : Miéris, Van Toi et Scbalken.-* Pieter de Hoogb et Jobannes Vermeer. — Les peintres de portraits : Frans Uals et Van der Helst. — Les peintres élégants : Terbuig et Metzu. — Les peintres de cabaret : Brouwer, C. Dusart, Van Ostade et Jan Steen. — Les paysagistes Van Goyen et Wynandts, Ruisdaël, Uobbema, Paul Potter. ^ Les joyeux aventuriers. — Les peintres de batailles.
— Nature morte, fleurs et fruits. — Décadence finale !
Les grands principes qui présidèrent à la naissance et au déve* loppement de Tart vénitien ne sont point de ces règles bornées qui ne regardent qu'un temps et qu'un pays. Placées au-dessus de la volonté de l'homme, liées d'une façon fatale aux destins des peuples, ces règles se retrouvent à l'aurore de toutes les évolutions artistiques, et, pour peu que les conditions générales présentent entre elles de sérieuses analogies^ la marche qu'elles impriment aux développements successifs par lesquels l'art doit passer présente des caractères dont l'identité est frappante.
En étudiant les autres branches de l'art, l'architecture et la sculpture, nous avons remarqué qu'au point de vue des aptitudes générales, il y avait de très-grandes similitudes entre la Hollande et la Vénétie. Ne soyons donc point surpris si, dès le principe, nous retrouvons sur les bords de l'Amstel les mêmes tendances qu'au milieu des Lagunes, et si nous assistons à un développement des mêmes causes amenant fatalement les mêmes effets.
L* amour de la couleur domine dans Fart hollandais; c*est là un fait de toute évidence , et si nous ne Tavions constaté déjà dans nos études précédentes, il nous suffirait d'envisager quelques peintures au hasard, pour en être parfaitement convaincus. Or, cet amour de la couleur, à Amsterdam tout aussi bien qu*à Venise, impose à la peinture toute une suite d'inévitables préoccupations. Il entraîne, dès les premiers jours, les artistes dans l'observation de la nature, et les éloigne des traditions poncives. Par son fait, leurs compositions affectent une indépendance d'allures qui choque les dessinateurs émérites, elles conservent un caractère de liberté individuelle qui saute aux yeux, un cachet personnel indéniable, et se maintiennent cependant dans des gammes parfaitement définies, desquelles elles ne sauraient s'affranchir. Si bien que de même qu'à première vue on peut reconnaître un tableau de l'école vénitiennei de même, il est à peu près impossible, pour peu qu'on connaisse Técole hollandaise , de confondre aucune de ses œuvres avec celles des artistes d'aucun autre pays.
Nous avons établi, dans la précédente étude, que l'école vénitienne devait son double caractère d'extériorité et d'admirable coloration bien moins à des influences d'origine (influences à bon droit suspectes) qu'à des conditions toutes spéciales de climat. C'est aussi dans le climat de la Hollande que nous trouverons la source bienfaisante à laquelle s'est *abreuvé l'art hollandais, mais dans le climat tel qu'il est véritablement, et non tel qu'il plait à certains touristes de se le figurer, et malheureusement aussi de le dépeindre. Parmi les voyageurs qui ont parcouru les Pays-Bas, il en est bien peu, en effet, qui y soient venus sans idées préconçues, et qui y soient demeurés assez longtemps poiur abdiquer leurs préventions. Aussi, prêtez l'oreille à leurs récits : ils vous apprendront que la Hollande a tout fabriqué chez elle. Ses ingénieurs ont reculé la mer^ ses architectes ont bâti son sol, et « ses peintres ont dû, inventer son soleil n . N'allez pas dire le contraire, on vous rirait au nez. M. Vitet, qui a visité il y a bien des années Rotterdam, Amsterdam et la Haye , a vu tout le pays u sous un ciel sombre et brumeux, sans transparence ni couleur p. M. Taine parle avec
complaisance du «ciel charbonneux d'Amsterdam », et M. Charles Blanc, du « ciel voilé » de la Néerlande. Je ne prends que ceux-là , pour ne citer que les plus illustres ; mais tous les autres, anglais , allemands ou français^ sont dans le même cas, et j'ai sous les yeux un guide imprimé à Londres qui parle des brouillards de la Haye !
Il faut pourtant une bonne fois faire justice de cet étrange préjugé. Non, la Hollande n'est point un pays brumeux, charbonneux, sombre^ sans transparence ni couleur; c'est au contraire un des pays les plus colorés et les plus lumineux qui existent. Son ciel , chargé de vapeurs, réfléchit la lumière avec une intensité excessive. Les nuages qui sillonnent presque constamment le ciel projettent sur la campagne leurs ombres lourdes, mais transpai*entes, et divisent ainsi la plaine infinie en grands plans tour à tour sombres ou fortement éclairés. Or^ comme les couleurs ne valent que par le contraste, ces vastes bandes brunes qui rayent le paysage redoublent la coloration des parties en lumière, et la plaine qui s'étend à perte de vue devient, par cette succession de parties claires et obscures, la campagne la plus colorée peut«>être qui soit en Europe.
L'atmosphère, en outre, chargée d'humidité, produit sur l'œil le même efiPet qu'au milieu des Lagunes. Les contours se perdent, les lignes s'estompent, les couleurs font tache y et les teintes, n'étant plus contenues dans des limites précises, se fondent dans des harmonies d'une douceur inexprimable. Ces couleurs sont du reste d'une pureté remarquable (j'entends celles qui animent la campagne) et bien propres à se faire valoir. L'humidité constante des polders communique à ces prairies sans fin une étemelle teinte verte, toujours fraîche et vive, qui forme en quelque sorte la base du paysage. Au-dessus le ciel, et au-dessous Teau qui reflète le ciel, sont d'un blanc d'argent ou d'un azur excessivement pâle. Puis, entre le ciel et le sol , les maisons aux toitures rouges et aux murs sombres, ouïes moulins aux teintes rousses et aux ailes bariolées^ complètent un assemblage de couleurs d'une vivacité inouïe. Le brun opposé au blanc, et le rouge au vert^ peut-on rêver rien de plus chaud et de plus énergique?
Pour tous ceux qui ont parcouru les campagnes de la Hollande^
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qui ont navigué sur ses fleuves, traversé ses polders, ce spectacle est si frappant, qu'on se demande comment tant d'hommes de talent et de goût ont pu passer à côté de ces spectacles sans en saisir le caractère. Un fait cependant aurait dû les faire réfléchir. A défaut de la nature, il leur eût suffi de contempler les oeuvres des paysagistes. Ou les tableaux de Ruisdaël, d*Hobbema et de Paulus Potter sont autant de mensonges, ou bien la nature hollandaise est auti^e qu'on ne Ta dépeinte dans les livres, et son ciel n'est pas, comme on le dit si complaisamment, « sombre et brumeux, sans transparence ni couleur » .
u Dites-moi, s*écrie Lamennais, par quelle mystérieuse magie ils nous retiennent des heures et des heures plongés dans une muette contemplation devant ce que la nature a de plus ordinaire et de plus simple en apparence, une prairie avec un ruisseau et quelques vieux saules,, une vallée que traverse un courant grossi par Torage, dont les derniers restes, où se jouent les feux du couchant, fuient et se dissipent à l'horizon ; sur une grève déserte, une cabane au pied d'un rocher nu, la mer au delà, une mer agitée, et dans le lointain une voile qui s'incline entre deux lames, sous l'effort du vent. »
Le secret de cette mystérieuse magie, nous le connaissons aujourd'hui.
Pour devenir des magiciens, il a suffi à ces excellents artistes d'étudier la nature, de la prendre sur le fait pour ainsi dire, de la rendre telle qu'elle est, et de ne point en vouloir faire un décor pompeux. C'est à cela qu'ils doivent d'être, encore aujourd'hui, en possession d'un charme que ni la mode ni le temps n'ont pu leur enlever. Pour être émouvants, il leur a suffi d'être émus ; pour être compris et pour être crus, il leur a suffi d'être vrais.
Est-il nécessaire après cela de discuter quel a é^té le véritable inspirateur de l'école hollandaise? Pouvons-nous attribuer ses caractères et son originalité à d'autres causes que celles qui se révèlent ainsi dès les premiers pas, éclatantes et indiscutables? La terre hollandaise comme la ville des Lagunes a créé des coloristes, par la grâce de son coloris. Ils n'avaient, ces vaillants artistes, qu'à regarder autour d'eux pour s'inspirer et s'instruire. Ils n'avaient
qu'à étudier la nature qui les enveloppe, et nous savons quUls Tont étudiée.
Plus heureuse que la Vénétie, la Néerlande a vu naître sur son sol presque tous les grands peintres qui Tout illustrée. Cinq ou six seulement font exception à cette règle générale; et dans ce nombre il n'en est pas un qui n'ait été absorbé par l'école, c'est-à-dire qui ne soit devenu coloriste par l'influence toute-puissante du milieu et du climat. Ni Lingelbach, ni Sandraert, ni Backhuizen, ni Gaspar Netscher n*ont pu se préserver de cette heureuse contagion ; et si, malgré de récentes découvertes \ Lubeck continuait à réclamer la paternité des Ostade, ces illustres artistes fourniraient un exemple de plus à l'appui de noire thèse.
Par contre, tous les artistes hollandais qui ont déserté leur patrie ont sinon abdiqué toutes leurs qualités originales, du moins singulièrement modifié leur caractère et changé leur manière de procéder. Qui retrouverait dans Berghem^ dans Bamboche, dans les frères Both, dans Asselijn, dans tous ces « joyeux déserteurs », comme les appelle un critique éihinent, l'inspiration calme, recueillie, émue dé Van Goyen, d'Hobbema, de Paulus Potter? Qui reconnaîtrait dans les cascades norvégiennes de J. Van Ruisdaël le peintre ensoleillé des environs de Haarlem? Ainsi ceux qui s'éloignent de ce ciel argenté , de ces eaux réfléchissantes , de ces maisons rouges , de ces vertes prairies qui ont fait l'éducation de leurs yeux, désapprennent le charme pénétrant que leur avaient enseigné ces superbes campagnes, et ceux qui viennent du dehors le subissent, et se l'assimilent. Jamais, croyons-nous, démonstration ne fut à la fois plus simple et plus concluante; et l'influence est ici tellement manifeste , qu'il ne faut pas nous montrer surpris si, ne se bornant point aux qualités techniques, elle intervient dans le choix des sujets, jdans leur composition , et jusque dans l'ordonnance des scènes.
Tout d'abord, notons qu'une même disposition naturelle semble
* M . Yaa der Yilligen, dans son excellent ouvrage sur les Artistes de Haarlem, a établi de très-fortes présomptions faisant croire à la naissance des Ostade en Hollande.
porter les deux écoles vers les sujets naatr et joyeux. Il n'y a pas de pays où Tou ait peint autant de banquets que dans l'école véni-> tienne, si ce n'est peut-être dans l'école hollandaise. C'est à table que yéronèse, Giorgione, le Titien, Pordenone et lé sombre Tintoret lui«-nfiéme aiment à représenter le Christ et la Vierge. Diner chez Simon, ou souper avec les pèlerins d'EmmaiiS) Cène, noces de Cana, tels sont les sujets qu'ils choisissent de préférence et dans lesquels leur esprit semble se complaire. Le banqnet est si bien leur élément, qu'il absorbe promptement toute leur attention, et les saints personnages qui devaient être le principal de l'aflFàire n'en deviennent que l'accessoire.
En Hollande, où, comme le dit M. Vitet, « le pays n'était plus catholique et s'était fait républicain », la peinture ne pouvait suivre une voie tout à fait identique. En effet, sans le catholicisme, plus de tableaux d'église, plus de saints, plus de madones, et par conséquent plus de Repas chez Lévi, plus de Noces de Cana. La inythologie, non plus que les allégories > ne devaient guère mieux convenir; l'austérité protestante, qui avait banni des églises tous les saints , ne pouvait pas décemment ouvrir les portes de ses monuments aux divinités de l'Olympe. Point de mythologie, un culte sans images, point de monarque non plus; faute de* prétextes sacrés, toutefois, la vanité ne renonça point à ses droits ; les hdtels de ville remplacèrent les palais princiers, et les aailes de la charité tinrent lieu de temples et d'églises. Puisqu'il n'était plus possible de se faire peindre comme les puissantes familles de Venise, groupés dans un saint lieu, au pied de la Vierge ou de quelque bienheureux patron, et d'orner ensuite de ce portrait sanctifié par l'intention une chapelle de sa paroisse, ou la grande saUe de sa Scuola^ on s'avisa d'un autre expédient. Le personnage sacré, qui n'était là que comme ctxcuse, venant à faire défaut, on s'en passa bravement, et les gardes civiques, les régents et les magistrats gratifièrent de leurs portraits en pied, non plus les temples de la foi, mais les hôtels de ville , les hôpitaux et les salles de tir.
Toutefois, on ne dérogea point à la tendance naturelle ; ce ne fut point le fusil sur l'épaule , ou la loi saus les yeux, qu'on représenta
le plus sou\ nt ces bouillants militaires et ces prudents magistrats. Ce fut le verre eu main , la face animée par les joyeux propos , la bouche ouverte pour chanter, pour manger ou pour boire.
Des hôtels de ville, Thabitude de ces scènes joyeuses passa dans les maisons bourgeoises. Peut-être même y fut-elle introduite tout d'abord ; au fond le fait importe peu ; le certain , toutefois , c'est qu'il n'y eut guère de demeure, ou publique ou privée, qui bientôt ne se trouvât en possession de quelqu'un de ces sujets tapageurs, banquets officiels ou festins particuliers, dans lesquels le plaisir était la loi générale, et où la gaieté accompagnait les vins vieux, et les bons morceaux. Que de peintres pourrions-nous citer qui se sont fait une spécialité de ce genre de tableaux !
Toute cette cohue joyeuse de portraits collectifs groupés autour d'une table de confrérie, ou devant de nombreux flacons dans une u chambre à manger, » n'avaient d'autre but du reste que de charmer les yeux et de tenir l'esprit en bel humeur. Comme aux œuvres de l'école vénitienne, on peut leur reprocher hardiment d'être des œuvres essentiellement « extérieures », c'est-à-dire de ne rien prouver. Sauf un, tous ces excellents artistes ne tiennent guère du reste à donner à leurs tableaux une portée philosophique ; quelques traits de fine observation ou de critique maligne, c'est tout ce qu'on peut attendre d'eux ; aussi est-ce commettre une grosse erreur que de vouloir démêler dans ces œuvres légères des arguties auxquelles l'auteur n'a jamais songé. On a beau jeu en effet de prêter après coup aux peintres des intentions plus ou moins sublimes; et c'est s'exposer à de gros mécomptes que de vouloir comme M. Van Weesthreene faire de Jan Steen une sorte de demi-dieu, un philosophe du pinceau, digne d*être comparé à Raphaël lui-même.
A ces deux caractères d! extériorité et de coloris, que nous retrouvons dans la peinture hollandaise, nous pouvons hardiment ajouter le mépris de la vérité historique. Ce mince souci des restitutions ar-* chaïques est en effet encore plus évident au bord de l'Amstel qu'au milieu des Lagunes. Rembrandt et ceux de ses élèves qui traitèrent les scènes bibliques y mirent encore plus de fantaisie que les compatriotes du Titien et de Paul Véronèse. « Dans ses saintes images dd
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la vie du Christ, dit M. Ad. Thibaudeau, Bembrandi a emprunté tous ses types à la Hollande », et le vieux mait' c se chargeait d'éclairer là-dessus les critiques de l'avenir, quand, montrant un amas de turbans, de sabres et de fourrures, il s'écriait avec une noble conviction : « Voici mes antiques. »
Ainsi nous retrouvons un à un dans l'école hollandaise tous les grands traits qui nous avaient frappés dans Fécole vénitienne. Gomme celle-ci, elle nous apparaît avant tout coloriste, puis ensuite extérieure, c'est-à-dire peu profonde comme conception et n'ayant aucune prétention philosophique, enfin amoureuse du pittoresque, et se souciant médiocrement de la vérité historique. Ce premier point établi, il nous reste à jeter un coup d'œil sur l'existence de cette vaillante école, et à refaire sommairement l'histoire de cette pléiade de braves artistes, tous si pleins de talent et d'originalité.
Mais ici nous sommes pris d'une sorte de scrupule. Existe-t-il véritablement une école hollandaise? Qu'il existe un art hollandais, ayant des caractères particuliers, une existence propre, une vitalité exceptionnelle, ayant produit une quantité de chefs-d'œuvre qu'on ne peut confondre avec ceux d'aucune autre nation et d'aucune autre école, le fait est indiscutable. Vouloir le nier serait se refiiser à l'évidence même. Mais une école? — Une. école, en effet, se compose d'un ou de plusieurs maîtres , d'élèves, et surtout d'un enseignement spécial, renfermant des principes particuliers qui se transmettent et coastituent une tradition. Or, s'il nous est facile de trouver des maîtres en abondance, des disciples ou des élèves qui deviennent à leur tour des maîtres excellents, il nous est à peu près impossible de rien découvrir qui ressemble à un enseignement spécial s'appuyant sur des principes immuables, ni surtout rien qui se rapproche en quoi que ce soit d'une tradition. C'est au contraire par une liberté absolue d'allures, par une excessive indépendance aussi bien dans la conception de leurs œuvres que dans leur exécution, que tous, maîtres et élèves, se distinguent. « Dans les autres écoles, on trouve quelques grandes figures qui rayonnent de l'éclat du génie, et autour d'elles vient se grouper une armée de disciples
on d'élèves, qui peîgneat avec plus ou moins de talent, mais dans le même style. Dans l'école hollandaise, il n'en est point ainsi. Cfaacnn a son individualité distincte et facilement reconnaissable , chacun a son caractère original ou ses nuances personnelles, et c'est
AHSTEHDAM Le Drntiile, par Lucas de Leydr.
cette forte originalité qui donne à l'école hollaudaise ce privilège unique au monde d'avoir produit une douzaine d'artistes parfaits chacun dans leur genre. «
Cette phrase, que nous tracions il y a quelques années, au lendemain d'une des phis belles solennités artistiques auxquelles ait été
associé Fart hollandais ' , nous semble encore aujourd'hui absolument exacte. Le seul de tous ces peintres, en effet, qui ait eu véritablement des disciples, c'est-à-dire qui ait appris à ses élèves autre chose que la pratique du métier; le seul qui leur ait transmis, en même temps que sa technique, les grandes idées qui Tanimaient, les principes qu'il croyait justes et les procédés par lesquels il savait qu'on les pouvait exprimer, c'est Rembrandt; or, de l'aveu de tous les critiques, Rembrandt est une figure tout à fait à part dans l'art hollandais. M. Gh. Blanc l'appelle « une exception dans l'école de Hollande». M. Vitet nous le montre « sans être jamais sorti de son pays le moins hollandais des peintres, et qui semble isolé parmi cette jeunesse qu'il instruit, qu'il domine et qu'il éclaire de son génie » . Eh bien, malgré ce génie exceptionnel^ malgré ses qualités persuasives et l'autorité qu'il avait su s'arroger $ar eux, Rembrandt n'eut jamais qu'une influence très-restreinte smr ses disciples. Aucun d'eux, en effet, ne procède complètement de lui. A quelques-uns, comme M aas par exemple, il n'apprend que les secrets du clair-obscur et la solidité de ses empâtements. D'autres, comme Gérard Dow, ne retiennent de ses enseignements que sa merveilleuse façon de distribuer la lumière, et de rendre les ombres transparentes ; pour le reste, ils diffèrent tellement qu'on se demande comment ils ont pu sortir de son atelier. Plus heureux avec Van den Eeckhout, Govert Flink, Ferdinand Bol et Fabricius, il leur transmet son style, sa façon de comprendre le mouvement, de distribuer les masses, d'agencer la lumière, de jouer avec le clair-obscur; il leur inocule, si je puis m'exprimer ainsi, jusqu'à son interprétation pittoresque de l'histoire etdes saintes Écritures. Mais, à une ou deux exceptions près, dès que ces disciples fervents s'éloignent du maître et cessent de subir son influence directe, la naturelle indépendance du caractère néerlandais reprend le dessus, et peu à peu ils cherchent à se faire une manière personnelle, ce qui les conduit à méconnaître d* abord, et à dédaigner ensuite, les traditions magis* traies qu'ils avaient reçues.
^ Voir les Merveilles de fart hollandais, la Haye^ Di A. Thieme, I872i
Malgré cette absence d'eoseignemeat, de priacipes arrêtés, d'autorité et d'influence chez les maîtres, c'est le nom d'u école hollandaise » qui a prévalu . C'est $ous ce nom , qui indique une unité de préoccupations , un but commun et un idéal identique, qu'on a groupé une foule d'excellents artistes, fort indépendants les uns dps autres, et suivant chacun son chemin, sans se laisser détourner de la voie qu'il a choisie. Pour ne point heurter l'habitude, c'est donc l'histoire de l'a école hollandaise » que nous allons retracer, quoique, à proprement parler, en tant qu'école, elle n'ait jamais existé.
Ses origines, du reste, ne se perdent point dans la nuit des temps. Jusqu'au commencement du dix-septième siècle, où il s'épanouit tout d'un coup et produit simultanément une foule de talents de toutes sortes, l'art hollandais n'est point, à proprement parler, un art autochthone; il se confond avec l'art flamand. Aucun caractère particulier ne le distingue; c'est tour à tour la Belgique et l'Allemagne qui lui fournissent ses inspirations et sa technique. » Tant que la Hollande subit le joug de l'étranger, écrit M. Charles Blanc, tant qu'elle vécut sous la domination des ducs de Bourgogne ou sous l'empire de la maison d'Autriche, ses artistes n'ont eu aucune physionomie propre, et les plus illustres d'entre eux n'ont eu aucun caractère national. »
Prenons en effet les rares œuvres du quinzième et du seizième siècle épargnées par les iconoclastes de la Réforme , et nous pourrons presque les confondre avec celles des Flamands ou des Allemands de la même époque. C. Enghelbrechtsz procède des frères Van Eyck, et c'est à peine si dans quelques figures triviales égarées dans ses saintes compositions il laisse deviner Brouwer et Ostade, dont il est le précurseur. Lucas de liCyde est plus distingué , mieux servi par son dessin, mais par cela même encore moins hollandais qu 'Enghelbrechtsz. S'il perfectionne sa manière, c'est pour se rapprocher de l'étranger, et tous deux peignent à Leyde comme on peignait à Bruges depuis soixante ans. Dans ses gravures Lucas se rapproche davantage de l'Allemagne ; sa pointe sèche et fine pourrait être revendiquée par un compatriote d'Albert Durer. Une seule et même
manière de voir la nature, delà comprendre et de l'interpréter, caractérise à cette époque du reste toutes les écoles septentrionales. Cette manière consiste à suivre pas à pas le modèlera l'imiter d'une façon presque naïve, à le copier littéralement, et surtout à n'oublier aucun détail. Gomme tous les arts dans leur enfaace, la peinturé hollandaise, flamande et allemande de cette époqiié ne sait rien négliger ; elle est prolixe en voulant être complète.
Telle est la phase primitive de l'art hollandais. Mais à peine a-t4l achevé ces premiers pas, si curieux à étudier malgré leur
ingénuité presque enfantine, que tout à coup nous le voyons, cfaangéant complètement d'allures, donner en plein dans les extravagances de la décadence classique. Ses adeptes, après avoir douce-
ment gravité autour de Van Eyck, s'en vont brusquement se déformer ail delà des Alpes.
C'est Van Schoorel qui marque la transition. Aventureux par tempéramènt, ne pouvant tenir en place, il étudie un peu partout, à Haarlem d'abord,* ensuite à Utrecht chez Jean Gossaert, à Nuremberg chez Albert Durer, et enfin il arrive en Italie. Là, ébloui par les merveilles qu'il rencontre à chaque pas, il se passionne pour les antiques, pour Raphaël, pour Michel-Ange, dévient conservateur du Belvédère, puis revient à Utrecht, fait dé nombreux élèves, et implante dans les Pays-Bas l'art italien,^ tel qu'il le
comprend et tel qu'on l'interprétait à son époque.
Son exéihple et ses conseils ne tardent point, malheureusement, à
porter leurs fruits. Une légion de peintres surgissent qui , eux aussi,
veulent être les Raphaël et les Michel-Ange de leurs pays. Au premier rang, Heemskerk, Cornelis Van Haarlem et Hendrik Goltsius marchent sur ses traces, et créent un style nouveau qui n'est qu'une réminiscence pesante du style italien. Ils allient, en efiFet, à des vulgarités inévitables une noblesse alFfectée, et, par l'exagération de mouvements prétentieux et contrastés de raccourcis étranges , ils arrivent à prendre le pédantisme académique pour de l'éloquence véritable,
Il n'en pouvait, du reste, guère être autrement. Au moment où Van Schoorel était allé demander à l'Italie ses enseignements et ses
LA l'EINTUm-: II0LLA^DA1SE. 593
conseils, l'art italien était en pleine décadence ; en tnit de préceptes, il ne trouva que ceux que pouvait donner la dépravation d'une école
AMSTERDAM I ilu jour, pur Hcndrk'k tiollsiui.
à son déclin. Au lieu de saines tradilions, il ne rappoita qu'un étalage de faux savoir, une ostentation de mauvaises études qui para-
lysa le généreux esprit des peintres ses élèves. Et si^ malgré ces boursouflures et cette rhétorique de muscles, les artistes hollandais parvinrent encore à composer des œuvres élevées et touchantes; si Heemskerck, dans ses compositions bibliques, Antonio Moro, dans ses portraits, Goltsius, dans ses allégories, Cornelis Van Haarlem, dans ses sujets mythologiques, et Bloemaert, dans ses tableaux sacré, sconservèrent une sorte de style ; si, même en tombant dans la manière, ces excellents artistes ne perdirent point toute élégance, c'est qu'il y avait en eux l'étoffe de très-grands peintres.
Sitôt qu'ils abandonnent, en effet, cette voie périlleuse pour redevenir eux-mêmes, nous les retrouvons Hollandais de race et de talent, et Goltsius laisse prévoir, dans ses Heures du jour, les peintres d'intérieur du « siècle d'^or » , comme Bloemaert, dans son Démon semant l'ivraie y en laisse deviner les admirables paysagistes. On sent, rien qu'à les voir, que le grand art hollandais va bientôt manifester sa puissance.
A partir du dix-septième siècle , en effet, tout change et se transforme. L'Espagnol chassé, la liberté conquise, l'indépendance assurée, la richesse et la gloire en expectative, tout concourt à transformer les esprits, les besoins et les mœurs. Sur les ruines de la domination étrangère, une république puissante et grave s'est établie. La patrie n'est plus à la merci des caprices lointains ou de fantaisies transpyrénéennes. L'initiative personnelle, surveillée par la méfiance collective, assure à jamais à la nationalité reconquise le droit d'être elle-même. De tous côtés les intelligences s'épanouissent au chaud soleil de la liberté , et les arts , les lettres et les sciences, s'élevant en quelques années à des sommets inespérés, entrent ensemble dans cette voie glorieuse qu'ils mettront tout un siècle à parcourir.
A ce moment, eu effet, encore plus dans la peinture que dans aucun autre art ou dans aucune autre science , on voit surgir tout à coup une multitude de talents les plus séduisants et les plus divers. Dans chaque genre (et l'on en crée quatre ou cinq nouveaux, nature morte, paysages, intérieurs, marines, etc.) apparaissent une foule d'œuvres merveilleuses d'exécution et superbes de couleur. Les
peintres sont si nombreux , que l'histoire n'a pas le temps d'enre« gistrer tous leurs noms. Ils ont un talent si charmant et si simple, que toute cette bourgeoisie à peine émancipée, mais qui marche à grands pas vers la richesse, les comprend à première vue et àe les dispute. A mesure qu'on les estime davantage, ils semblent se perfectionmerj chaque année il en surgit de nouveaux qui viennetit grossir la vaillante phalangie de leurs aînés ; on en connaît dès centaines, et il en est encore dont le nom n'est pas parvenu' jusqu'à nous, u Pour les grands maîtres hollandais, à partir dé l'an 1600, écrit M. Michiels, ils sont si nombreux, que leur histoire deitianderait quatre ou cinq volumes. »
GettC: histoire , nous n*avons certes pas la prétentioù de l'écrire^ et cependant, pour nous reconnaître à travers tous ces maîtres charmants, il va nous falloir faire entre eux un classement véritable. Il n'est pas possible, en effet, d'indiquer l'histoire de l'école eu signalant les principaux sommets; les cimes sont trop nonibreuses. La chronologie non plus ne nous dirait rien. Tous se produisent en même temps; ils se révèlent presque à la même heure; ils s'élanceilt spontanément et simultanément du génie de la patrie affranchie, comme Minerve du cerveau de Jupiter, sans que rien les fasse pressentir, sans rien qui les annonce, sans rien qui les rattache au passé, prolem sine maire çreatam. Le seul classement qui puisse nous aider, c'est celui des spécialités, et encore bien souvent serons-nous endbarrassés, car il est plus d'un de ces généreux artistes qui brille dans plusieurs genres, et il en est un, Rembrandt, qui les. traita tous avec un même succès et une indiscutable autorité.
Bien que cette grande figure de Rembï'andt ne soit point une des premières par ordre chronologique, on se sent si vivement attiré de son côté, qu'on serait presque tenté de s'attaquer à elle immédiatement. Toutefois, il serait injuste de passer sous silence les noms de quelques artistes de talent et de valeur qui sont comme les précurseurs de ce vaste génie.
Au premier rang, parmi ces vétérans du grand art hollandais, il nous faut placer le vieux Ravestein, qui créa ce genre de « peinture civique r dans lequel tant de peintres illustres devaient exceller
dans la suite. A ses côtés, mettons Moreelse, dont ie talent à la (ois lumineux et sévère nous montre déjà ces physionomies expressives et ces carnations vivantes qui seront plus tard un des privilèges de l'école, et aussi Michel Van Mierevelt, dont la peinture à la fois sobre et solide fait d'un portrait une pa^je d'histoire. Puis viennent le vieux Van Goyen, avec ses poétiques vues de la Meuse et de Dordrecht; Gérard Honthorst, qui, dans ses effets de lumière, laisse prévoir le clair- obscur rembranesque ; Léonard Bramer, dont la joyeuse fantaisie, déguisant curieusement les personnages de l'antiquité, place le turban sur les fronts mythologiques ; et enfin Théodor de Keyser, ouvrant la marche à cette armée de vaillants peintres qui peupleront les hôtels de ville et le Doelen de tant de superbes portraits.
Tous ces artistes, tous ces grands artistes, devons*nous dire, en tout autre temps ou en tout autre pays, pourraient nous retenir de longues heures. Il en est plus d'un parmi eux dont le nom suffirait à illustrer une ville ; mais leur talent semble pâlir devant l'auréole de gloire qui entoure le nom de Rembrandt. Celui-ci, en effet, n'est pas seulement le plus grand peintre qui ait illustré son pays; c'est un de ces merveilleux génies dont l'humanité tout entière a le droit de se montrer fière. Il est à la fois le Titien et l'Albert Durer de la Hollande.
Comme Albert Durer, en effet, il est l'un des plus grands (c inventeurs » que l'on connaisse. Rien n'effraye sa vaste intelligence. Il fouille dans son imagination comme dans un réservoir inépuisable; et chacune des compositions qu'il en tire possède un tel cachet d'originalité et de sentiment, qu'on éprouve tout de suite cette impression qu'elle lui appartient tout entière. D'autres, en effet, s'efforceront de lui ressembler, mais lui, il ne ressemble à personne, pas même à Pieter. Lastman, son dernier maître, « auquel il ne trouva rien à prendre, dit W. Biirger, si ce n'est peut-être une certaine initiation à la dégradation des ombres » .
Non-seulement tous les personnages qu'il représente lui appartiennent, mais encore la lumière dans laquelle ils se meuvent, les costumes qu'ils revêtent, leurs attitudes, leurs gestes, jusqu'à leur
expression. Il a pu les voir ainsi dans la rue, à la synagogue ou sur les quais, les rencontrer dans sa Jodenstraat ; mais en les faisant passer sur la toile, il les transforme. Ce ne sont plus des hommes qu'il nous montre, ce sont des caractères qu'il développe devant nos yeux surpris. D'autres, en effet, peuvent être plus brillants et plus bruyants, nul n'est plus poignant ni plus humain. Dans la plupart de ses œuvres, ce côté est si développé, que l'on est saisi par elles et émotiouné au dernier point, sans bien savoir au juste ce qu'elles représentent. Dans sa Ronde de nuit, par exemple, on ne sait guère tout d'abord ce qu'on a sous les yeux. Un écriteau pendu à la muraille nous apprend que tous ces gens qui s'agitent ne sont point des héros, mais de simples citoyens, soldats pour un instant; une ombre portée par la main du capitaine nous apprend qu'il fait jour, ce dont on a longtemps douté ; mais le reste, qui le sait? Ces gens, où vont-ils, que veuleût-ils? Qui tious dira s'ils courent à l'ennemi ou s'ils reviennent du tir? Personne. Et cependant il est impossible de regarder ces groupes de figures sans ressentir une rapide émotion. Cette vie qui circule partout, ce mouvement, cette agitation, nous gagnent et nous enveloppent. Ou croit exister au milieu de cette cohue, et l'on ne s'occupe plus si c'est le soleil ou une lampe qui illumine tout ce monde; on sent, en effet, que c'est un éclair de génie.
Certes, nous n'avons point la prétention d'expliquer en quelques lignes les secrets de ce peintre isublime. Mais il est certains côtés de son talent qui sont si saisissables, certains procédés dont il tire des effets si surprenants, qu'il nous parait impossible de les passer sous silence. Ce sont, en effet, ces grandes lois de la peinture , non pas apprises par lui chez Lastman, chez Pinas ou tout autre, mais enfantées ou retrouvées par son génie, qui constituent sa véritable gloire u d'inventeur n , tout autant que les admirables compositions dans lesquelles il les met en pratique.
Nous avons dit tout à l'heure que Rembrandt était un peintre de caractères; rien n'est plus vrai. Ce qu'il a peint, en effet, ce n'est pas tel ou tel homme, c'est u Thonime » ; ce qu'il a représenté dans ces vastes compositions, ce n'est pas tel individu isolé , telle classe
spéciale, telle nature particulière, c'est rhumanité. A regarder toutes ses figures, on démêle non-seulement la profession, le tempérament et rhumeur de ses personnages, mais aussi les idées de leur temps et jusqu'à leurs aptitudes spéciales. Gomme si leurs corps n'étaient qu*une lanterne transparente, laissant voir la flamme, qu'elle contient, on devine^ à travers leurs traits, le feu Intérieur qijiî les fait agir, les désirs qui les excitent, les passions qui les tourmentent; en un mot, c'est le caractère de chacun d'eux qu'on aperçoit sous les touches colorées qui le représentent, et chacun de ces cariactères est si essentiellement humain, que tant qiie l'humanité pourra contempler ces pages merveilleuses, elle s'y reconnaîtra avec une poignante émotion.
Or, pour opérer ce miracle, Renibrandt appela au secours de sa mierveilleuse imagination, outre son talent d'observation^ trois moyens ou plutôt trois procédés inconnus ou négligés avant lui : d'abord l'exactitude des physionomies et la vérité de l'action ; en second lieu, la simplification par l'ordonnance de là lumière, et enfin la violence, ou plutôt l'éloquence dès contrastes.
L'exactitude des physionomies est facile à reconnaître dès le premier coup d'œil qu'on jette sur son œuvre. Chaque trait, en efïet, y est si bien étudié, que l'on n'en peut supposer un autre à sa place. Chaque figure, et dans chaque figure le reg^ard, ainsi que le sourire, sont si'bien dans l'idée qu'on se£ait du personnage, qu'il ne vient pas à l'esprit qu'il puisse avoir une autre expression. Etifin chaque personnage est lui-même si bien composé, si bien à sa place, qu'il semble impossible qu'on le puisse sortir de la scène , ou le remplacer par quelque autre, sans enlever à la composition une partie de son sens et de sa force. La vérité de l'action se voit peutêtre moins clairement tout d'abord ; mais dès qu'on observe l'œuvre dans son ensemble, elle devient presque aussi évidente. En effet, il n'est pas un personnage de Rembrandt qui ne soit représenté dans l'action caractéristique de sa vie ou de sa profession, et ce n'est pas là un mince mérite. Expliquons-nous : Au moment de l'efflorescence de l'art hollandais, c'était, en quelque sorte, une coutume générale, et pour ainsi dire naturelle, de représenter à table les confréries et
les associations. II semblait en effet que toutes ces sociétés de tir et de bienfaisance avaient été fondées beaucoup moins pour distribuer des secours ou former des soldats que pour fournir à leurs membres une légitime occasion de célébrer Bacchus et de banqueter joyeusement. D'un autre côté , la bourgeoisie patricienne se faisait un plaisir de copier les allures altières des anciens maîtres du pays, et, dans les portraits, s'appliquait à imiter les seigneurs ou les dames espagnoles, à se donner des airs de capitan. Que de portraits de Van der Helst, de Miérevelt et de Moreelse sont là pour prouver notre dire! Rembrandt, lui, ne voulut jamais accepter ces compromis ridicules, et chaque fois qu'il représenta un personnage ou un groupe, il le peignit dans Vaction que comportaient sa situation sociale, ses aptitudes, son caractère.
Veut-il nous montrer un corps savant, une corporation ou une Gilde quelconque? Il n'appelle pas à son secours les verres et les plats, il ne groupe pas ses modèles autour d'une table , dans une salle de banquet ou dans une chambre d'auberge. Sont-ce des chirurgiens? Il les place autour d'un cadavre, et le plus autorisé d'entre eux, la pince à la main, expUque une découverte nouvelle ou une opération difficile. Sont-ce des syndics? Il les rassemble autour d'une table avec les livres de la corporation entre les mains et le règlement sous les yeux. Rien qu'à les regarder, on voit tout de suite qu'il s'agit d'un fait qui se rapporte à leur profession, qu'ils résolvent un cas difficile, ou mettent l'accord entre des parties hostiles. Veut-il nous montrer des gardes civiques, des soldats citoyens? C'est dans l'agitation d'une prise d'armes qu'il nous les fait voir.
Dans le portrait isolé nous rencontrons absolument la même préoccupation ; qu'il soit peint ou gravé, chaque personnage représenté montre tout de suite ce qu'il est. Il n'est pas besoin , en effet , de regarder longtemps le portrait d'Anna Vijmer, pour découvrir en elle une bourgeoise accomplie. Elle se repose un instant, et parait écouter ; mais on sent que son esprit est ailleurs , qu'il est aux soins du ménage, et l'on est certain qu'elle n'a qu'à étendre le bras pour mettre la main sur le panier aux clefs. Le bourgmestre Six, lui, se dispose à
sortir ;;il Va courir la villes se rendre au:5/a///i«if5, .pour délibérjer, comme il convieilt à tout bon édile, ou bien encore. lit quelque arrêté municipal, quelque morceau de jurisprudence communale, dont le. reflet éclaire sa figure; Coppenole, le célèbre calligrâpbe, nous apparaît une plume à la main; Cornélis Sylvius^ le. savant, avec un livre, et Lutma, le ciseleur, tient upe statuette. . • i
Chacun, on le voit, est à sa place et dans son milieu. Sur chaque visage, dans ch<ique attitude se reflètent les pensées dominantes et les préoccupations spéciales de celui que le peintre a voulu nous montrer ; et dé cette parfaite concordance entre ce qu'on sait du personnage et ce qu'on en voit, il résulte que le tableau cesse d'être un portrait pour devenir un type. Ce type est si vrai, en effet, il reste si profondément gravé dans l'esprit, qu'il serait impossible à aucun de ceux qui ont contemplé ces merveilleuses pages de l'histoire hollandaise d'imaginer les personnages qu'ils nous montrent autrement qu'ils sont représentés. Bien mieux, dans chacune de ces figures on retrouve si bien un caractère, que, si l'on veut se figurer une patricienne amsterdamoise de la première moitié du dix-septième siècle, il suffira d'avoir vu le portrait d'Anna Vijnier, pour. qu'il nous revienne forcément à l'esprit ; si c'est Timage d'un bourgmestre que vous évoquez, celle de Jean Six vous apparaîtra tout de suite, et pour peu qu'on parle d'un médecin, le docteur Tûlp sortira de son cadre pour venir se fixer dans votre cerveau.
Ce premier point exphqué, passons aux procédés techniques employés par Rembrandt, et qui lui ont permis d'exprimer sa pensée avec une telle intensité, que jamais, depuis lors, personne n'a pu l'égaler en puissance. De tous ces procédés, l'ordonpancc de la lumière est incontestablement le plus visible. C'est celui qui a le plus frappé les peintres et les critiques, celui dont on s'est le plus préoccupé. On a presque tout dit sur cette magie de la lumière, mais personne ne s'est avisé d'en chercher les causes voulues. C'est pourtant là un des côtés les plus intéressants, à ce qu'il semble. Essayons donc de combler cette lacune.
Rembrandt, dans la solitude de sa vaste intelligence , est peutêtre le seul des maîtres du Nord qui ait bien compris que la nature.
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AMSTEHDAM La Ueiconl^de croix, par ltei»l>raiidl.
pour être rendue saisissante, devait être simplifiée. Les Grecs, et après eux les Florentins, avaient déjà mis en pratique cette grande loi esthétique de la synthèse, et leurs œuvres les plus belles sont précisément celles où les parties secondaires, les faits accessoires, volontairement négligés, ne laissent devant les yeux que les grands caractères de la figure qu'ils représentent. Ce que les Florentins et les Grecs avaient obtenu par la pureté des lignes et la simplicité des contours, Rembrandt, lui, s'efforça de l'obtenir et l'obtint par sa répartition de la lumière.
Alors que les vieux peintres allemands, et même certains de ses contemporains hollandais, s'étaient e£Forcés de répandre sur toutes leurs compositions une clarté à peu près égale, donnant un même relief et une même importance à tous les objets, traitant avec un soin inexorable les points les plus accessoires, ne voulant rien oublier, ne sachant rien négliger, Rembrandt, lui, en grand maître qu'il était, procéda d'une tout autre manière. Il mit en lumière les faits importants, et plongea dans l'ombre tout le reste, simplifiant de cette façon la scène ou la figure qu'il voulait représenter, concentrant, dès le principe, toute l'attention sur le point essentiel, et empêchant ainsi qu'elle ne s'égarât et ne s'éparpillât sur les faits secondaires. On a dit que sa façon d'éclairer était conventionnelle ; on a accusé sa lumière d'être arbitraire. Rien n'est plus vrai..., mais c'est justement ce qui fait son mérite. 11 a su se servir des moyens qui étaient à la portée de tous^ et les a transformés pour leur faire produire des effets inconnus avant lui. Certainement cette lumière est conventionnelle au point de vue de la froide logique, certainement elle est arbitraire au point de vue de la rigide exactitude , mais non pas au point de vue des idées qu'elle aide à exprimer.
La puissance des ombres, en effet, n'est pas chez Rembrandt un moyen de voiler des parties faibles ou d'escamoter des difficultés; elle n'est point un subterfuge empreint d'une certaine brutalité. Son clairobscur ne se transforme pas, comme chez le Caravage et certains maîtres italiens, en nuages noii*s et opaques. Ses ombres sont au contraire transparentes et lumineuses. Au travers, on aperçoit tous les accessoires qui peuvent compléter l'action ou expliquer la scène.
Ceux-ci ne sont pas escamotés, ils sont en leur place, conservent leurs formes et leur taille, mais, grâce au clair-obscur, n'ont que juste l'importance qui leur est due. I/œil les aperçoit, les regarde avec curiosité, mais revient toujours à la partie saillante, à la partie en lumière, qui dans tous les tableaux du grand maître est la partie essentielle de la composition.
Après la simplification par les jeux de lumière, le procédé auquel Rembrandt dut le plus de sa force et de son énergique vitalité est certainement la science des contrastes. Cette science, qui en littérature a produit de si puissants effets, parait avoir été comprise par lui dès le principe. Dès ses premières oeuvres, on sent toute Timportance qu'il y attache; pendant toute sa féconde carrière elle sera Tune de ses constantes préoccupations. Ajoutons enfin que jamais aucun peintre n'en poussa plus loin l'étude, et ne sut la mettre en œuvre d'une façon aussi variée, aussi magistrale et surtout aussi saisissante.
Il appliqua à ses ouvrages, soit peinture, soit gravure, cette science des contrastes de trois façons différentes, mais en faisant toujours concourir ces trois façons à l'unité de l'action, et sans produire jamais de disparates. La première, c'est le contraste des clartés et des ombres; la seconde, le contraste dans la facture, laissant des parties inachevées, et finissant les autres avec une délicatesse de touche que Gérard Dow n'a point dépassée ; et enfin le contraste d'attitudes, de sentiments et de caractères, appliqué aux différents personnages qui composent ses tableaux.
Nous nous sommes déjà occupés du contraste des clartés et des ombres, nous n'y reviendrons pas. Le contraste de facture, lui, est une observation nouvelle, et qui même, croyons-nous, n'a point encore été faite; il faut donc nous y arrêter un instant. Nous avons dit qu'elle apparaît dès les premières œuvres de Rembrandt ; en effet, considérons le Siméon au temple, l'un des premiers tableaux qu'il ait peints, et notons les différences de facture qui existent entre les diverses parties. Dès ce premier examen, nous aurons une idée fort exacte des moyens employés et des résultats obtenus. La scène, vous le savez, se passe dans le Temple. Le groupe principal, qui
représente Siméon et la sainte Famille, est d*un fini parfait ; un escalier tout chargé de personnages, et qui aboutit au trône du grand prêtre, est également achevé avec le dernier soin. On peut compter les personnages, distinguer leurs costumes , et démêler les moindres détails de leur ajustement. Pour le peintre, ces deux parties composent tout le tableau ; voilà ce qu'il faut regarder. Le culte nouveau et le culte ancien, Tun en plein soleil, rayonnant la lumière presque autant qu'il la reçoit, l'autre dans une ombre douce comme un crépuscule, mais tous deux faits et parfaits de facture. Le reste est accessoire; aussi voyez comme cet accessoire est traité. L'architecture du Temple est à peine indiquée, volontairement négligée, exécutée à coups de manche de brosse j et c'est par une ébauche que le maître termine une œuvre délicate dont il a si précieusement ciselé les groupes principaux.
Dans la Leçon (fanatomie, même observation ; le cadavre, c'està-dire la science, est, en dépit de la nature du tableau (qui n'est, somme toute, qu'une réunion de portraits), le fait principal. C'est lui qui va nous dire et la profession et la préoccupation de ceux qui l'entourent*; c'est sur le cadavre que tombe la lumière. Les portraits viennent ensuite, savamment gradués, les physionomies se projettent en dehors de l'ombre dans laquelle baignent les corps, puis tout le reste est à peine indiqué. D'architecture, à bien prendre, il n'y en a pas ; on ne sait si l'on est dans une salle de dissection, dans un cellier ou dans une cave ; le livre, les pieds du cadavre, toutes ces parties accessoires qui ne doivent point attirer l'œil sont largement fndiquées, à peine faites, et même, disons-le, volontairement mal faites.
Dans Y Apparition de CAnge à la famille de Tobie, nous trouvons encore exactement les mêmes procédés répondant aux mêmes préoccupations. Quel est l'important? c'est l'Ange, qui se manifeste d'une façon extraordinaire, insolite, n'apparaît que quelques instants, et qu'on ne reverra plus ; c'est pourquoi l'Ange est d'une facture soignée. Ses cheveux, que le vent soulève, ses ailes, ses vêtements, tout est détaillé avec soin. Puis viennent les personnages qui le contemplent, tous dans des attitudes diverses, exprimant un saint éton-
nement mêlé d'une crainte respectueuse ; et ces personnages sont d'une facture moins serrée, mais cependant suffisante. Pour le reste, la maison, le chien, le sol, le paysage, tout cela existe à peine.
L'œuvre gravé de Rembrandt présente absolument les mêmes caractères. Pour ne parler que de la plus illustre de ses planches, la Pièce de cent florins, si merveilleusement reproduite de nos jours par un éminent graveur, est partagée en deux parties distinctes : l'une, finie avec un soin extrême, poussée à la perfection, représente les gens qui croient; l'autre, esquissée seulement, nous montre les pharisiens qui doutent, les sceptiques, les rieurs et les raiUeurs.
Mais le plus remarquable, c'est que dans l'ordre moral de la composition, la loi des contrastes est tout aussi régulièrement observée. Regardez le Bon Samaritain; il a gravi le perron de l'auberge, et recommande au maître hastelein, comme on dit en Hollande, de bien soigner le blessé qu'il a recueilli. Pendant ce temps, des domestiques enlèvent le pauvre homme, et s'apprêtent à le monter dans une chambre. C'est l'image la plus naturelle et la plus vivante qu'on puisse souhaiter de ce sentiment si élevé qu'on appelle la charité. Au premier pian, que voyons-nous? la bestialité la plus triviale sous la forme d'un chien qui s'oublie. Dans la Descente de croix, les disciples qui entourent le Christ, qui le soutiennent, qui portent ses membres ou retiennent son suaire, ont l'air profondément ému. Une douleur poignante, une désolation anxieuse se lit dans leurs yeux, sur leurs visages, dans leurs gestes et dans leurs attitudes. Au premier plan, les mains derrière le dos, le nez au vent, le ventre rebondi, une sorte de commissaire de pohce pharisien assiste à la a levée du corps », avec l'indifférence d'un fonctionnaire ne voyant, dans cette lugubre scène, qu'un acte ordinaire de son ministère. Dans le Jésus prêchant, pendant que tous les assistants semblent absorbés par la sainte prédication, et écoutent la parole sacrée avec un recueillement profond, au premier plan, un petit enfant couché à plat ventre trace avec son doigt des figures sur le sol. Et la distraction de cet enfant, tout comme l'indifférence du pharisien obèse, rendent plus saisissantes et la désolation des disciples et l'attention des auditeurs.
Par toute cette série de procédés ingénieux, savants et admira* blement raisonnes, Rembrandt s'est, on le voit, mis au premier rang des inventeurs de la peinture. Sous ce rapport, nous avons donc eu raison de le nommer F Albert Durer de la Hollande, mais plus maître de son art et plus complet que le maître allemand. Nous avons dit qu'il était également le Titien de son pays , et rien n'est plus exact. Il y a, en effet, entre le magicien hollandais et le grand maître de l'école vénitienne des rapports nombreux et pour ainsi dire évidents. Certes leur idéal n'est pas le même. Mais, poursuivant chacun une voie différente , il leur arrive plus d'une fois de se rencontrer, et, au passage, de se tendre la main comme deux frères, ou tout au moins comme deux proches parents. Cette parenté éclate pour ainsi dire dès qu'on les met en présence; au Louvre, par exemple , avec ces deux merveilleux portraits qui se font pendants dans le Salon carré, mais surtout à Florence, au palais Pitti dans la salle de Vénus. Jamais, pour ma part, je n'oublierai ma délicieuse surprise, lorsque pénétrant, il y a cinq ans, dans celte dernière salle, je fiis ébloui par un merveilleux rapprochement. Pour les besoins d'un copiste, on avait changé la place de la Bella di Tiziano, et le superbe portrait de cette admirable jeune femme se trouvait, pour quelques joure, à côté d'une tête de vieillard, la plus belle œuvre de Rembrandt que possède l'Italie.
Ce fut pour moi comme une révélation. Malgré la différence de sujet, malgré l'éloignement du but que l'un et l'autre s'étaient proposé, il y a dans leurs sentiments une telle connexité, dans leurs moyens de telles analogies, que si l'on ne peut dire que le Titien soit le Rembrandt de l'Italie, on peut affirmer que, sous certains rapports, Rembrandt est le Titien du Nord.
Pour être juste, toutefois, nous devons reconnaître que supérieur par l'invention et plus profondément penseur que son rival vénitien, le maître hollandais lui est de beaucoup inférieur dans l'expression de la beauté. Comme une foule d'autres peintres hollandais, Rembrandt paraît n'avoir pas eu le sens du beau. C'est une note qui lui fait absolument défaut. Il manque souvent de goût, et son pinceau caresse des laideurs repoussantes avec la même
ceaux . Ils ne sont pas les seuls du reste dans ce cas , et au-dessus de cette joyeuse phalange , la dominant de toute la hauteur de leur humour, Adriaan Van Ostade et Jan Steen, parla finesse et laprofon* deur de leur observation, par la sagacité de leur coup d'œil, la vérité de leur touche et la sincérité de leur exécution, transforment en scènes de haute comédie des anecdotes délicates, qui pourraient dégénérer sans cela en crapuleux vaudevilles. Chez eux les caractères apparaissent, les passions se montrent, les appétits se dévoilent, l'homme, en un mot, se révèle. Tout aussi fins de touche que Terburg et Metzu , ils sont encore plus maîtres de leur sujet et plus complets, parce qu'ils ont davantage de modèles, et que ceux-ci, loin de poser, s'abandonnent sans y penser à toute la fougue de leur tempérament.
C'est aussi la façon merveilleuse dont ils comprennent la nature et la rendent qui place les paysagistes hollandais parmi les plus forts et les plus puissants maîtres de l'art. Dans l'école vénitienne, ils n'ont ni concurrents, ni émules, et cela se comprend. La cité des Lagunes, sans arbres et sans verdure, ne pouvait guère sentir la poésie de ces frais paysages, dont elle ignorait jusqu'à l'existence. Dans les autres écoles anciennes, on leur trouverait difficilement quelques rivaux. Pour toutes, en effet, le paysage ne fut jamais qu'un décor. Il appartenait aux artistes hollandais de nous apprendre à aimer la nature pour elle-même ; il leur appartenait de révéler au monde surpris et charmé les splendeui*s du vrai paysage, sans ruines et sans palais, sans nymphes et sans colonnades.
Sous ce rapport, ils firent une vraie conquête, et, au nom de l'art, nous devons une étemelle reconnaissance à Van Goyen et Wijnands, qui, l'un sur les fleuves et l'autre dans les bois, furent les initiateurs d'un art nouveau, à la fois si complet et si simple.
Sur les traces de ces explorateurs de la nature, Salomon Van Ruisdaël et son frère Jacob, Isaac Van Ostade, Hobbema et Paul Potter s'élancent, dépassant leurs maîtres. A leur suite, et grftce à leurs leçons , le monde stupéfait se met à admirer les arbres , les vertes prairies et les sombres feuillages , le ciel et les eaux , auprès
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jetixdc lumici-e et sa couleur dorée, mais lui non plus n'alla point an delà des procédés extérieurs, et la flamme du maître n'embrasa jamais ses étranges compositions.
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Philippe de Koninck, lui, se spécialisa. Ijcs grandes étendues de paysages dont il avait appris chez l'auteur des Trois Jrbres à comprendi'e l'austère poésie l'attirèrent et le retinrent ; tandis que
Maas, au contraire, s'enfermait dans des k intérieurs » discrets, y emprisonnait avec lui un rayon de lumière rembranesque, et se familiarisait avec ces hardis empâtements qui donnent du relief aux moindres détails. Quant à Fabricius et à J. Victoors, leurs œuvres, aujourd'hui ou perdues ou confondues avec celles du maître, ne nous permettent guère de les juger à leur valeur; mais le peu que nous en savons nous dit assez quels artistes ils surent être.
GérardDow sortit aussi de cet atelier. Il n'avait pu y comprendre et y apprendre que la technique du métier ; mais dans ce coin réduit de l'art il excella, dépensant son temps et son talent à écrire toutes les tiges d'un balai, à tracer tous les poils d'une barbe, les cils des yeux, faisant voir les trames de ses étoffes, laissant compter les points de ses broderies et les fils de ses dentelles; mais enveloppant toutes ces futilités dans une admirable lumière, et noyant dans des ombres merveilleuses, dont il avait dérobé le secret à son mattre, les parties accessoires de ses tableaux. Ses imitateurs, car son petit genre fit école, Frans Miéris, Van Toi, etc.j etc., atteignirent à sa finesse, mais non pas à sa couleur. Il leur manqua toujours ce soleil rembranesque qui donne à Gérard Dow un charme exceptionnel. Leur lumière est grise, triste et blafarde, et Schalken, qui vient après eux, désespérant de pouvoir les égaler, éclaire ses compositions à la lueur fumeuse d'une chandelle.
Si Gérard Dow rapetissa la manière du maître et amoindrit son enseignement, on peut dire que Van Hoogstaten le renia tout h fait. Quant à Johannes Vermeer et Pieter de Hoog^ qu'on cherche à rattacher à l'école de Rembrandt, ils peuvent être de la même famille en tant que peintres, comme lui-même est parent du Titien, mais ils ne sortent certainement pas de son atelier. Tous deux apprirent leur art à Delft. Contemporains dans le sens le plus étroit du mot) dès leur vingtième année, reçus maîtres par la Gilde de Saint-Luc, ils n'eurent certes point la pensée d'aller apprendre à Amsterdam des secrets qu'ils possédaient déjà.
lies maîtres en ce temps ne manquaient point du reste en Hollande. Chaque ville eti possédait quelques-uns; et le sceptre du
portrait était disputé à Rembrandt par des talents de premier mérite. Deux surtout dans le nombre sont dignes qu'on les cite et qu'onles admire : Frans Hais, coloriste merveilleux, et Van der Helst, dessinateur hors ligne. Autant Fun a de fougue dans sa brosse, autant l'autre possède de vérité calme et puissante dans son soigneux pinceau. Si l'un quelquefois s'emporte, l'autre, toujours maître de soi, n'exprime rien qu'il n'ait contrôlé sur le modèle, et écrit sa peinture comme un comptable tient ses livres. Tous deux ont produit de grandes et belles œuvres. Leur talent resplendit d'un éclat différent ; joyeux, bruyant tapageur, d'un côté, calme, réfléchi, sérieux, exact, de l'autre; mais des deux parts brillant et noble.
D'autres peignirent encore le portrait : Cuyp, Terburg, Metzu et l'Allemand Netscher ; mais à l'exception de ce dernier, qui se fit une spécialité de u pourtraire » les jolies patriciennes vêtues de satin blanc, c'est plutôt dans d'autres genres que tous ces habiles artistes se sont illustrés. Cuyp, un enfant de Dordrecht, célébra d'abord la Meuse. Son pinceau filial en retraça avec amour les rivages verdoyants, les longues allées touffues, les grasses prairies et les plantureux bestiaux. Puis, s'élevant par degrés, il nous montra les gentilshommes de son temps, nous initia à leurs cavalcades et a leurs parties de chasse, pour arriver enfin jusqu'au portrait.
Terburg et Metzu, eux, se réfugièrent dans les conversations galantes^ dans les chambres à coucher et dans les frais boudoirs. C'est la vie à la fois élégante et raffinée du patriciat hollandais qu'ils nous montrent, et leur brosse délicate et charmante nous en détaille bien moins les préoccupations que les plaisirs. Avec de minces compositions, ils arrivent à écrire de petites pages d'histoire, et se font les Dangeau d'une époque qui n'a point encore eu de Michelet. Bien qu'au point de vue chronologique ils ne soient que les continuateurs d'E. Van de Velde, de Dirck Hais et des vieux peintres de conversation, ils se révèlent cependant les créateurs d'un genre où, s'ils ont pu trouver quelques imitateurs, ils n'ont pas rencontré de rivaux.
Mais ces peintres d'élégances patriciennes ne pouvaient point
mytholo^iades qu'elle ti-ouva la mort. Avec Gérard de Lairesse, elle quitta les joyeuses demeures hollandaises pour s'envoler vers les nuages, d'où, nouvel Icare, elle tomba mortellement blessée entre les bras du chevalier Vau der Werff, pour s'en aller mourir entre ceux du bon monsieur Van Brée,
AMSTERDAM LeDeucrI, par Heda.