‹ Amsterdam et VeniseChapitre 8 sur 9 · ASPECT GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

ASPECT GÉNÉRAL

ment qui les surmonte, ombrageant leur sommet, prend les airs victorieux d'un panache de bataille. Entre elles, les canaux ouvrent de longues perspectives, qui permettent au regard de fouiller jusqu'au centre de la ville. Alors l'œil, s'engouffrant dans ces longues avenues, s'en va chercher dans un lointain vague et indécis des profils d'une douceur exquise qui, perdus dans la vapeur bleuâtre, se confondent avec les nuages de l'horizon. A cette distance, les maisons^ si longues auprès de nous, semblent se faire petites pour n'être point vues, et chaque coup d'œil lancé sur elles a l'air d'une indiscrétion. Les bateaux rebondis leur font un rempart mouvant de leurs longs mâts , qui balancent en l'air leurs pavillons multicolores; et ceux-ci figurent assez bien une armée de girouettes dont le moindre souffle entretient le frémissement perpétuel. Puis c'est un brouhaha joyeux, une sorte de grondement cadencé indiquant l'activité et la vie, qui nous arrive par ces artères , comme ferait le sang courant à gros bouillons , et Ton se sent exister doublement , de sa vie propre d'abord et puis de celle de cette cité turbulente dont chaque instant nous révèle davantage le caractère personnel et la puissante vitalité.

Mais bientôt les navires qui se rapprochent nous empêchent de fouiller les profondeurs des canaux. Le port avec son animation appelle de nouveau toute notre attention et occupe tous nos regards. Notre bateau ralentit sa marche et semble chercher une place propice pour pouvoir nous débarquer. Les mâts des vaisseaux, les portiques des ponts-levis, le sommet des églises et le toit des maisons forment une ligne richement colorée, qui tranche, par ses teintes sombres, sur la blancheur argentée du ciel. Au-dessus de ce chaos d'habitations brunes et titubantes, se dressent les campaniles, les tours, les dômes, et les clochers peints en noir. Leurs formes étranges, bizarrement dentelées, orientales ou espagnoles pour la plupart, accrochent les rayons du soleil^ et les carillons bruyants lancent dans les airs les refrains cadencés de leurs inters minables chansons.

A mesure que nous approchons, le merveilleux spectacle de cette ville bruissante, agissante et vivante nous attache et non-

charme. Curieuse cité! il semble, à la voir pour la première fois, qu'on la connaisse depuis longtemps et qu'on l'ait déjà vue. Tout en elle est étrange, unique, original, et cependant rien ne choque, rien ne contrarie ni ne blesse.

Elle déroute de l'idée qu'on s'en était forgée , et on l'aime mieux telle qu'elle est , que comme on l'avait imaginée. Sa vie à la fois bruyante et calme, tranquille et tumultueuse, attii-e, charme et retient. Elle exerce une sorte de fascination bizarre, et l'on comprend que ceux qui ont, dès leurs jeunes ans, appris à la connaître, l'aiment par-dessus tout et ne veuillent jamais la quitter.

Impressions premières. — Comparaison. — Guardati daW inira cotunnio. — Le Palais ducal et U Librairie Weille. — Le campanile et la Loggetta, — Saint-Marc, les Procuraties et la Fabhrica nuova, — Sansovino, Scnmozzi et Soli. — L'église San Gominiano. ^- Une antique cérémonie. — La place et ses pijjeons. — Fêtes populaires. — Le gondolier Sanlo. — Le Brogtio, — Intrigues ei conspirations. — Tumulte populaire. — Uiîe année (glorieuse et néfaste. — Manin et le peuple. — Venise la nuit.

Maintenant que nous avons pu comparer l'aspect général des deux Venise^ que nous avons éprouvé les sensations que font naître à première vue ces deux villes si originales , résumons nos impressions premières et voyons quelles analogies nous trouvons entre elles. A bien prendre, il n'y en a qu'une : la couleur. Il est difficile, en effet, de voir deux cités plus merveilleusement colorées.

Mais cette analogie unique s'exprime d'une façon si différente dans chacun des deux cas , qu'il est à peu près impossible de dire qu'elle constitue une ressemblance. Venise se détache en blanc et en rose sur un ciel bleu foncé et une mer émeraude. Amsterdam s'enlève en brun-roux sur un ciel d'aziu' pâle et une mer argentée.-

La couleur existe de part et d'autre, mais l'effet produit est absolument contraire.

L'impression morale, nous l'avons noté, est, elle aiissi, tout à fait différente. Venise est calme et silencieuse ; Amsterdam est plein de mouvement et de bruits L'une est la ville du repos joyeux, de la nonchalante flânerie, des paresseux et des rêveurs; l'autre est la ville du travail constant, du labeur incessant, la patrie du calcul et de l'exactitude. L'une semble se plaire dans un recueillement voisin de la somnolence, joyeux avec une pointe de

douce mélancolie; Faiitre bourdonne comme une ruche prévoyante et afFairée, où Ton ne s*abandonne au plaisir que lorsque la beso{;ne est faite et la tâche du jour accomplie.

Voyons maintenant lés choses plus à fond. Parcourons les deux villes et regardons si nous ne découvrirons pas à l'intérieur quelques ressemblances un peu mieux dessinées.

Nous venons de quitter notre gros -navire. Nous avons pris place dans une gondole découverte. Le barcarol, faisant pivoter l'éperon de sa barque, se dirige vers la Piazzetta. Il aborde en face des colonnes de granit, et Saint-Georges, du haut de son antique belvédère, laisse tomber sur nous un regard protecteur. Gardons -nous toutefois de passer entre les colonnes. Gela porte malheur. « Guardati daW intra colunnio! »» C'est depuis bien longtemps un dicton populaire. Autre part, la chose ne tirerait point à conséquence ; mais nous sommes ici dans le pays de la gettatura. Il ne faut pas plaisanter avec ces sortes de choses. Un doge, pour n'y avoir pas pris garde,, paya de sa vie cette fatale imprudence. C'est un exemple qu'iL faut avoir bien soin de ne pas imiter.

Le lieu, du reste, est assez sinistre pour que nous l'évitions : c'est là que jadis on suspendait les cadavres des criminels; les uns, de simples malfaiteurs, voleurs ou assassins, par la gorge; les autres, criminels d'État, par les pieds.

La vue de ces loques humaines, se balançant dans les airs, piquées par les corbeaux voraces et déchiquetées par le temps» était, parait-il, d'un salutaire effet sur la populace. On Je petisait du moins ; h ce point que lorsque , faute de coupables , la place se trouvait momentanément libre, on s'en allait quérir aux hôpitaux quelque triste grabataire, qu'on accrochait là en manière d'épouvantail.

Mais que ce péristyle sinistre ne nous empêche pas d'admirer les merveilles qui se déroulent sous nos yeux. Au premier plan, les Colonnes de granit, ht Zecca, le Palais ducal et la Librairie vieille, le môle et le ponte delta Pag lia; au second, le campanile et le profil de l'église Saint-Marc, et de l'autre côté de la place, dcr-

LA PLACE SAINT-MARC. 2a

rière les grands mâts, la toui* de l'horloge avec son cadran étoile, son lion d'or et ses. jacquemards qui frappent les heures. Est- il rien de plus magnifique au monde , surtout rien de plus complet ?

Examinons maintenant en détail chacun des monuments qui composent ce merveilleux tableau , chacun des bijoux qui meublent cet écrin sans pareil.

A notre droite , voilà le palais ducal , avec ses gros piliers et ses fines ogives, avec sa loggia de style arabe, soutenant sur une galerie trilobée sa grande marqueterie de marbre, avec sa dentelle d'ogives , de trèfles et de quatrefeuilles , avec ses grandes fenêtres encadrées dans leurs gracieux festons, avec ses coins ourlés d'élégantes colonnettes. La corniche qui le surmonte, corniche de marbre blanc moitié gothique et moitié byzantine, découpe sur le ciel bleu ses pyramides évidées et ses frêles aiguilles, semblables à des créneaux dentelés. Son gracieux balcon brodé dans le marbre, les délicates sculptures qui entourent ses chapiteaux , qui grimpent aux angles des fenêtres et accompagnent les ogives dans leurs courbes majestueuses, lui donnent un aspect de richesse et d'élégance qui charme les yeux , alors que son grand mur, avec sa large mosaïque de marbre rouge et blanc , lui communique une physionomie robuste et solide qui étonne et impose. A la fois tribunal et conseil, palais et prison, cette grande merveille s'accommode à ravir de ce superbe contraste. Sa gracieuse solidité et sa sévère élégance nous disent son histoire, bien mieux que les longues chroniques du vieux temps. Ses sombres galeries évoquent un autre âge, et ses délicats arceaux racontent à tous les yeux les fêtes d'autrefois et les grandeurs disparues.

A leur vue on sent le passé renaître. L'antique Venise revit sur cette place déserte, où jadis elle préparait sa politique et ses expéditions, où l'on décidait de la paix du monde et du commerce de l'Orient. Les portiques se repeuplent d'une foule animée , agitée, anxieuse, et les dalles de granit disparaissent sous la robe traînante des pregati, sous la sombre simarre des patriciens, dont les regards se reposent avec orgueil sur le port majestueux couvert de navires et encombré de richesses.

24 AMSTERDAM ET VEHISE.

A notre gaucbe s'élève un autre palais, non moins beau de lignes, non moins gracieux dans ses détails, mais qui n'a pas cette majesté sereine ni cette austère grandeur : c'est la Librairie vieille, dont la façade passe pour être le chef-d'œuvre du Sansovioo.

PONTE DELLA PAGUA d'aprè» une |ieiDlarc de Canaletiu.

L'ordonnance eu est belle, simple et savante, bien qu'elle rompe avec les règles antiques ' ; la décora.lioD surtout en est magolfique. Ijcs figures qui remplissent les tympans des archivoltes, tes clefs des arcs, ainsi que les grandes lignes de l'ai'chitecture qui les

' A l'époque OH la Librairie vieille fut construite par le Sansovino, la soumission aux préceptes de Vilruve était telle, que certains détails de ce superbe monumeut furent critiqués avec une ardeur excessive, notamment la bauteurdc l'entablement et l'abscucc d'une demi-inélope sur l'angle de )a frise, Hon-seulemenl les archilecles du temps, mais les savants, les Itltéraleurs et le cardinal Bembo lui-même, prirent la plume ponr di'puler »ur ces pravos <iiie«!o'is.

entoure, se projettent en avant avec des saillies énormes, d'un relief et d'une hardiesse incroyables. Elles colorent ainsi par des jeux de lumière cette façade , qui sans cela paraîtrait froide et nue , terne et sombre, et ne pourrait supporter l'écrasant voisinage du Palais ducal. Ce bel édifice, Tua des plus élégants qui soient non-seulement à Venise, mais dans toute l'Italie, faillit pourtant cofiter la liberté à son auteur et peut-être lui coûta la vie. Tandis que Sansovino acti-

VENISE Le (Umpenile dé Saïnl-Marc.

vait les travaux, une des voûtes s'écroula. Le conseil des Dix, toujours soupçonneux, y vit un crime volontaire. Préférant accuser son architecte' de malversation plutôt que de négligence ou de faux calculs, il le fit jeter en prison, le dépouilla de sou titre d'architecte de la Bépnblique, et allait lui'faire son procès, quand', sur les démarches et les instances du Titien et de l'Arétin, le pauvre homme fut rendu à la liberté et à ses chers travaux. Toutefois, il fallait que ce crime imaginaire ou imaginé fût expié par quelqu'un. L'officier de police qui avait arrêté le grand artiste fut emprisonné à son tour. Le malheureux paya d'une longue

détention l'accident arrivé à Farchitecte. Mais cette étrange justice dîstributive ne profita guère à Sansovino. Soit que les émotions qu'il avait éprouvées pendant sa détention eussent ébranlé sa santé, soit pour toute autre cause , il ne survécut que quelques mois à ce retour inespéré de la faveur publique. Il mourut laissant son œuvre inachevée ; et ce fut Scamozzi qui la termina, en suivant à la lettre les projets de celui qui avait été son ami et son maître.

Le Sénat, s'il eût voulu réfléchir, avant d'accuser son architecte favori, eût bien pu attribuer à l'inconsistance du sol l'événement dont il rendit Sansovino responsable. Malgré les pilotis sur lesquels on a été obligé d'asseoir tous les monuments de Venise, le terrain mouvant s'est plus d'une fois dérobé sous leur poids. Le campanile de Saint-Marc, qui est à Venise le campanile par excellence, comme la place qu'il domine est la seule qui porte le nom dé piazza ", le campanile auquel nous sommes arrivés peut nous en fournir un exemple. Fondé dans le premier quart du dixième siècle, il était en 1080 parvenu au tiers de sa hauteur quand le terrain qui lui servait de base céda brusquement sous la charge des matériaux. Dominique Selvio,* qui pour lors était doge, ne songea point à sacrifier l'architecte Vilipardi. Il se contenta de faire abattre le clocher et de le faire réédifier quelques toises plus loin , sur l'emplacement actuel.

Toutefois cette énorme construction ne fut point achevée d'un coup.

Tout d'abord la tour ne s'éleva que jusqu'à la plate-forme, où sont actuellement les cloches. En 1178, on la compléta avec une flèche copiée sur un modèle antique* Mais cette flèche faisait, paraît-il, un assez triste effet. C'est pourquoi en 1510, sous le règne de Lorédan, on la démolit, et on la remplaça par celle qui existe à présent, avec ses lames de bronze, ses marbres orientaux, ses colonnes de granit et de vert antique.

Tel que nous le voyons aujourd'hui, le campanile est un monument plus bizarre que joli , plus imposant que gracieux , moins

1 Les places sont nombreuses à Venise. Mais seule la place Saint-Marc porte le nom de place (piazza)^ les autres sont appelées campo*

élégant qu'étrange. Et cependant il complète d'une façon curieuse cet ensemble merveilleux d'admirables monuments. On est telle* ment habitué à le voir là, qu'on ne peut le supposer autre part, ni imaginer quoi que ce soit qui puisse le remplacer. Il fait partie d'un tout. C'est une note fantasque, mais qui ne trouble point l'harmonie générale.

A ses pieds, se trouve une délicieuse bonbonnière, un joli petit édifice dans le goût florentin, sculpté, fouillé, ciselé avec amour, et dont la luxuriante et délicate ornementation tranche vivement sur la robuste nudité du beffroi, dont il orne la base. La Loggetta est un bijou de marbre et de bronze, échappé des mains du Sansovino. Il la construisit en 1540, et ses élèves l'ornèrent de charmantes statues , un peu maniérées peut-être , et de chapiteaux finis, fouillés comme des pièces d'orfèvrerie. C'est une merveille que cette petite loge. Il est impossible d'imaginer rien de plus délicat et de plus riche; et l'on ne devinerait guère, à la voir si pimpante et si coquette dans ses artistiques atours , à quelle destination particulière elle était jadis affectée.

D'abord elle servit aux réunions privées des nobles patriciens. Puis, en 1618, après que l'effroyable conspiration dirigée par le comte de Bédemar eut miraculeusement échoué par suite de la délation de Jossier', la Loggetta devint un poste d'observation. Elle fut occupée, à certaines heures du jour, par un procurateur de Saint-Marc et une troupe d'ar^ena/o^//. Cette garde avait pour

' Cette -conspiration, connue sous le nom de Conjuration des Espag^nols^ mit la république et la ville de Venise à deux doigts de leur perte. Ourdie avec un machiavélisme inouï, elle était à la veille d'éclater, lorsqu'un des conjurés, pris de remords subit, dénonça ses amis, qui presque tous périrent dans les plus affreux supplices. Le comte de Bédemar, l'instigateur et le chef de cette conspiration extraoïxiinaire , ne dut la vie qu'à son audace et à son titre d'ambassadeur d'Espagne. 11 fut du reste désavoué par le roi son maître; mais les titres et les honneurs qu'il obtint dans la suite^ en même temps que le chapeau de cardinal, prouvent suffisamment la part qui revient à l'Espagne dans ce gigantesque complot.

Voir à ce sujet la Conjuration des Espagnols. Paris, 1674; — le Mercure français, 161B, et les historiens Nani etCappelletti. — M. Daru la révoque en doute, mais rien ne justifie l'opinion émise par l'historien français.

mission de veiller sur les séances du grand conseil, et, en empêchant les gens armés de s'approcher du Palais, de prévenir toute surprise.

Il ne faisait pas bon braver cette consigne rigoureuse à l'excès. Plus d'un imprudent, qui en fit l'essai, ne recommença point, et pour cause. Un jour, deux sbires qui cherchaient un individu dénoncé au conseil des Dix, crurent l'apercevoir dans la foule circulant sur la Piazzetta. Ils passèrent devant le campanile pour aller arrêter leur homme. Tous deux avaient la rapière au côté. Un des arsenaloiti les héla et leur intima l'ordre de rétrograder. Ils n^en tinrent point compte. En un instant ils furent entourés', arrêtés et conduits devant le procurateur. Celui-ci dressa sur-lechamp son rapport. La procédure ne traîna point en longueur. Les pauvres gens ne sortirent de la Loggetta que pour se diriger vers les colonnes de granit, et, quelques instants plus tard, leurs cadavres se balançaient, pendus par les pieds au milieu de ceux des Criminels d'État.

Pénétrons maintenant sur la place Saint-Marc. A notre droite, la vieille basihque, que nous voyions de loin dessiner son étrange profil, développe sa superbe façade, avec ses courbes bizarres, ses cintres enchevêtrés, et sa profusion de colonnes, dépouilles des sanctuaires byzantins et des temples antiques. Partoot les tons les plus chauds et les couleurs les plus vives; les marbres et les mosaïques étincellent au soleil; l'or resplendit, formant le fond des saints tableaux et décorant les chapiteaux des colonnes. C'est un cliquetis de nuances joyeuses, une harmonie bruyante de tons vifs et généreux , que dominent les grosses coupoles d'étain, coifiRées de lanternes orientales, et portant, en guise d'aigrettes, des croix fleuronnées , qui brillent dans le ciel bleu comme des étoiles d*or.

Plus tard, nous reparlerons de cette église unique au monde et de cette façade sans pareille. Considérons pour le momeni la place dôtit elle forme la base et dont elle est le principal ornement. Les trois autres côtés de cette admirable cour de marbre sont fermés par de larges et somptueux édifices, noblement assis sur un vaste portique où la foule se presse et s'entasse, regardant et caquetant, indiscrète et curieuse.

Ces édifices à arcades sont les Procuraties. A droite, en tournant le dos à la Basilique, s'étendent les Procuraties vieilles. A gauche, sont les Procuraties neuves, et au fond, faisant face à l'église , la partie plus récente de ces somptueux bâtiments porte le nom de Fubbrica nuova. La place n'est point régulière. La base est plus large que le sommet, et l'ensemble forme un trapèze qui n'a rien cependant que d'agréable à l'œil ' .

Jadis les Procuraties vieilles et nouvelles sei*vaient de demeure aux procurateurs de la République. Les premières , oeuvre de Lombarde, sont conçues dans le goût vénitien, avec des ouvertures nombreuses, une profusion de colonnes, des arcades pressées et des corniches crénelées, dont les pinacles à jour se découpent sur le ciel. Les Procuraties neuves furent édifiées par Scamozzi dans le goût florentin. Elles portent la trace de l'inspiration et des conseils du Sansovino. On y retrouve cette sage et noble ordonnance que nous avons rencontrée dans la Librairie vieille, dont ellei ne sont du reste que la savante continuation.

Aujourd'hui qu'il n'y, a plus de procurateurs à Venise, les unes et les autres ont changé de destination. Les Procuraties neuves forment une façade du palais royal. Les Procuraties vieilles sont devenues des habitations particulières , et tout le tour de la place, abandonné à l'industiûe privée, est garni de magasins de verreries, de boutiques d'orfèvres, de cafés et de restaurants.

Au commencement de ce siècle, le. quatrième côté, celui qui forme le sommet du trapèze, était occupé par l'église San Geminiano. Cette église ^ qui faisait face à. la Basilique de Saint-Marc, n'était pas fort ancienne. Elle était l'œuvre du Sausovino,.qui, à sa mort, y fut enterré*.

* On a ppétëndii que te campanile avait été «ouâlruU à Tendroît on il s'élève pour rectifier l>li(]pnement de la place qui ,n*est point régulière. Celte opinion esl saus valeur, puisque le campanile est antérieur aux autres constructions qui bordeht la place.

* A la démolition de Téglise, en 1809, les cendres du grand artiste furent transportées dans réalise San Maurizîo; aujourd'hiû elles se trouvent, siinsi que son mausolée, au Semuiaris patriarcale , dont la chapelle est continue à ré(;li8e délia Salute.

En 1809, à l'époque où Napoléon, devenu roi d'Italie, s*occupaît d'embellir les capitales de son royaume, l'église fut jetée bas, et l'architecte Soli fîit chargé de compléter, par un troisième palais à galeries, l'ensemble de la place Saint-Marc. Il s'en acquitta fort heureusement, prit pour modèle l'œuvre de Sansovino, et la Fabbrica nuova ne dépare point l'ensemble de cette grande et belle place.

Cette église San Geminiano, qu'on détruisit si prestement, n'était pas la première de ce nom qu'on vît sur la place Saint- Marc. Au douzième siècle, il en existait une autre à l'endroit où se trouve aujourd'hui le café Florian, c'est-à-dire vers le milieu des Procuraties neuves. Elle gênait la circulation. On résolut de la démolir, et comme , à cette époque, c'était une grosse affaire que de toucher à un lieu sanctifié, le doge en demanda l'autorisation à Rome. La chambre apostolique répondit doucement que, « si le Saint-Siège ne peut autoriser le mal que l'on veut faire , il a été institué pour pardonner celui que l'on a fait ». Aussi, le sacré collège ne tarda-t-il pas à apprendre que l'église avait cessé d'être. Il réprimanda doucement la République, et infligea au doge la pénitence de faire chaque année une de ces processions à grand fracas, dont les Vénitiens furent si friands à tous les temps de leur histoire. Tous les ans donc, suivi d'un pompeux cortège, le doge se rendait sur le lieu où l'église avait jadis existé. Le curé le recevait humblement, lui faisait de sages et timides remontrances, qu'il terminait par cette invariable question :

M Quand plaira-t-il à Votre Sérénissime Grandeur de faire rebâtir mon église? »

A quoi le doge répondait : « L'an qui vient! "

Cette pompeuse cérémonie dura près de trois cents ans.

Le milieu de cette place si grandiose, qui, moins les fleurs et les arbres, ressemble assez au Palais-Royal de Paris, est entièrement pavé de larges dalles de granit. C'est là que s'ébattent les pigeons de Saint- Marc, nourris jadis aux frais delà République, enti'etenus maintenant par la générosité des promeneurs. On a beaucoup écrit pour indiquer l'origine de ces gracieux habitants, et la source des

Lm pigeons de S*i or-Marc.

faveurs que leur pro(li{juait l'antique Venise; mais, comme toujours, on s'est trouvé peu d'accord. L'opinion la plus répandue est que leurs glorieux ancêtres aidèrent l'amiral Dandolo à s'emparer de Candie. Us portaient les messages de l'armée vénitienne, et le vainqueur en ramena quelques couples dans sa patrie. La République les adopta et pourvut à leurs besoins. Telle est la légende la plus accréditée. Le certain, c'est que, depuis le treizième siècle, ils vivent en bandes sur cette place, se logent dans les édifices qui l'entourent, et se réunissent par compagnies sur les corniches de Saint-Marc et les arceaux des palais.

Quand la République cessa d'être, ils ne furent point abandobnés pour cela. Une des maisons composant les Procuraties vieilles eut, comme redevance, la charge de les nourrir, et quelques âmes généreuses, entre autres la comtesse Palcastro, leur firent des distributions quotidiennes. Il est encore curieux de les voir accourir à heure fixe , se grouper au soleil et attendre leur pâture ordinaire. Jamais un passant ne les épeure, jamais un gamin ne les poursuit. La foule indignée punirait immédiatement celui qui insulterait ses gracieux protégés. Aussi ne son^ils nullement farouches ; ils Viennent prendre dans la main le grain qu'on leur offre , et c'est uû charmant spectacle que de voir de blondes jeunes filles, aux toilettes fraîches et aux visages plus frais encore, dondant à manger à ces joyeux oiseaux , qui courent , volent et tburbillokiiieût autour d'elles, se posant sur leurs bras ou grimpant sur leurs épaules.

Il y en a une légion , mais on doit s'étonner qu'il n'y en ait point encbra davantage. Songez ce qu'a dû produire cette libre multiplication depuis six siècles que les premiers exemplaires furent importés là. On dit bien, que les pieux Vénitiens poussent Tamiour dé leurs hôtes ailés jusqu'à dénicher les petits et en faire des fricassées excellentes. C'est à cette affection qu on devrait de n'en point voir un nombre bien autrement considérable. Cette imputation, qui ne manque point au fond d'une certaine vraisemblance, doit être cependant une affreuse calomnie. Du reste, il nous serait assez difficile d'approfondir ce mystère. Laissons-le donc pour de plus curieux ou pour de mieux instruits.

Les pigeons ne sont point toutefois le seul souvenir d'Orient qu'on retrouve sur la place Saint-Marc. Devant le portail de l'église se dressent trois grands mâts auxquels, chaque dimanche, on voit flotter le pavillon italien. Us sont fixés dans des piédestaux de bronze du plus beau travail. Ces piédestaux remontent aux premières années du seizième siècle. Us furent sculptés et ciselés par Alexandre Leopardo. Les trois grands mâts qui s'en échappent supportaient jadis les pavillons de Chypre, de Candie et de Négrepont, les trois royaumes orientaux que possédait la République. Le drapeau de Négrepont fut remplacé par celui de Morée; puis, l'un après l'autre , tous trois ils disparurent.

En 1811, le pavillon français flottait seul au miheu. L'amiral comte de Villaret-Joyeuse , qui commandait à Venise, eut l'idée assez étrange d'utiliser les grands mâts de droite et de gauche. Il les convertit en mâts de cocagne , divertissement fort à la mode en ce temps-là. On les lissa, on les graissa, et tout au haut on suspendit une couronne de feuillage, ornée de la timbale de rigueur, de la bourse traditionnelle et du couvert d'argent. Attirés par l'appât du butin , gondoliers et matelots se présentèrent en foule. Mais les premiers qui tentèrent l'aventure furent aussi les derniers. Un marin de l'arsenal était parvenu à grimper au sommet. Déjà il soupesait les prix, discutant en lui-même celui qui devait le mieux lui convenir, quand tout à coup, pris de vertige, il lâcha tout, tomba sur la place comme une masse inerte, et se fendit le crâne. Au même moment, un matelot de la flotte, jouteur non moins heureux , était parvenu à se hisser au haut de l'autre mât, quand celui-ci, se brisant à sa base, s'abattit loui^ dément au milieu de la place , écrasant dans sa chute une demidouzaine de bourgeois curieux. Le gouvernement fit une pension aux familles des malheureuses victimes, et depuis ce temps les mâts de cocagne furent pour toujours bannis de Venise.

La grande place, du reste, avait vu bien d'autres fêtes. Elle ne se contentait point jadis d'être le centre de la cité, elle en était aussi le cœur et le cerveau. C'est sur ses dalles unies que circulaient pompeusement les processions et les cortèges. C'est au milieu

de ses arcades gracieuses que s'élevait tous les ans cette ville de bois, avec ses rues et ses boutiques, où se tenait la célèbre foire, la Fiera franco, qui durait un long mois et attirait des milliers d'étrangers. Ce qui s'entassait là d'étofFes de prix, de bijoux de valeur, de perles et de diamants, d'orfèvrerie, de cristaux et de matières précieuses, est incalculable. Les charlatans, y débitaient leurs boniments, et les saltimbanques y jouaient leurs parades. Les masques italiens se livraient sur leurs tréteaux aux improvisations les plus excentriques.

On y voyait « les robes de palais, les manteaux, les robes de u chambre^ les Turcs et les Grecs, les Dalmates, les Levantins de a toute espèce, hommes et femmes, les tréteaux de vendeurs d'ora viétan, de bateleurs, de moines qui prêchent et de marionnettes * . n C'étaient les Revues d'alors. Les événements de l'année étaient racontés, critiqués et interprétés de la façon la plus singulière. Les personnages en vedette étaient contrefaits, ridiculisés, bafoués, à la grande joie de la multitude et à la grande hilarité des badauds. Pendant ces jours de joie et de folie , la liberté la plus entière était

laissée à ces masques improvisateurs des comédies de fart. Nul

n'avait le droit de les molester, de les rudoyer ni de tirer vengeance de leurs malins propos. Et c'était une prérogative que le Conseil des Dix s'était réservée, que celle de juger les insultes faites aux masques*.

C'est là aussi que le carnaval déployait ses pompes et nouait ses intrigues. Le jeudi gras, on immolait le taureau et les douze porcs qui représentaient^ aux yeux de la populace, le patriarche d'Aquilée et ses douze chanoines, insurgés d'abord, vaincus, soumis, et finalement tributaires de la République.

C'est au milieu de la place que se présentait pour la première fois le doge nouvellement élu, porté sur les épaules des arsena-^ lotti, et jetant à la multitude des poignées de monnaie. C'est de Saint -Marc qu'il sortait processionnellement , suivi des grands

* Président de Brosses.

* Galibert, Histoire de Venise, Système judiciaire.

dignitaires de TËtat, pour s'embarquer sur le Bucentaure, et aller porter à l'Adriatique l'anneau traditionnel. A chaque grand événement, à chaque victoire , à chaque conquête, il y avait fête sur la place , et l'on accourait , l'on s'entassait pour bien voir.

La plupart de ces réjouissances se terminaient par un voL Uae corde était tendue, qui allait du campanile au grand mât d'une galère ancrée dans le port; un homme partait d'en haut, costumé en archange, avec des ailes d'azur et une couronne d'or. Arrivé devant le palais ducal, à la hauteur du balcon où se trouvait le doge, il lui faisait un long discours, félicitait le conseil , le sénat, la noblesse et le peuple, et récitait un sonnet. Puis, après avoir jeté à la multitude des copies de ses vers et de sa prose, il achevait sa descente au milieu des cris de joie, des vivat et des trépigne-* ments ^ .

Un jour, un gondolier, plus hardi que les autres, au lieu de descendre du clocher, y grimpa à cheval. Une corde, qui passait dans la selle , tenait l'animal suspendu au câble qui allait du campanile à la terre, pendant qu'une autre corde, munie d'un contrepoids , tirait la pauvre béte et lui faisait lentement gravir la distance qui la séparait du clocher. Au milieu de sa course, Santo (c'était le nom de cet étrange cavalier) s'arrêta brusquement. U fit son discours, récita son sonnet, en jeta des copies, présenta un bouquet au doge; puis, reprenant son ascension, gagna le sommet de la tour, d'où il sauta lestement sur la plate-forme, saluant le populaire enthousiasmé. L'année suivante, il recommença, mais cette fois, en gondole. 11 nourrissait le projet de monter au clocher en chaise roulante, c'est-à-dire en carrosse, quand la mort vint le surprendre. Nul ne sait à quelles ingénieuses combinaisons son esprit ne serait point parvenu. Toutefois, nous tous, qui avons frémi en voyant, il y a vingt -cinq ans, un aéronaute s'enlever dans les airs à cheval, reconnaissons qu'il n'y a rien de neuf sous le soleil. Mais avouons aussi que nous sommes singulièrement plus ingrats que les Vénitiens du bon temps. Santo mourut riche. «< On fit

' Freschot, Du gouvernement de Venise.

« peindre et graver son portrait avec des éloges extraordinaires , et a longtemps après on en parlait encore à Venise, comme d'un tt homme que personne n'a précédé ni suivi dans ses hasardeux a desseins ' . »

Plus loin, sur la Piazzetta^ se tenait le Broglio. C'était le rendezvous des nobles avant d'entrer au conseil. On préparait là les élections, les changements et les destitutions. Les conspirations parlementaires y prenaient naissance. On créait des ambassadeurs, des généraux et des Sages de terre ferme. On briguait, on intriguait, on sollicitait pour ses amis, ses protégés ou sa famille. On ourdissait mille petits complots ténébreux, qui venaient se dénouer au second étage du Palais ducal. C'est là que prenaient naissance les grandes résolutions et les basses combinaisons, que les destinées de la République étaient examinées et débattues, et qu'on préludait publiquement aux décisions souveraines.

Ces intrigues toutefois étaient le privilège de la noblesse. La foule bruyante et bouillante ne se mêlait point de politique ni de gouvernement. Elle se laissa dépouiller de ses droits et de ses privilèges presque sans mot dire, paraissant n'y tenir que médiocrement; et c'est à peine si, dans l'histoire de Venise, on voit quelques rares exemples de guerre civile , de conjuration publique et armée, d'émeute et de bataille dans la rue. Une seule insurrection ensanglanta la Piazzetta : celle de Querini, Badouer et Boëmond Tiepolo (1310). Cette fois, mais cette fois seulement, Saint-Marc vit le sang vénitien, versé par des mains vénitiennes, couler à flots sur ses dalles rougies. I^a terreur que cette conjuration, aussi formidable qu'insolite, inspira au parti aristocratique, fut de longue durée. « Elle lui fit prendre, pour sa sûreté, « des précautions qui dénaturaient entièrement la constitution de u l'État^, n C'est de là que naquit le Conseil des Dix, de sinistre mémoire. C'est le point de départ de cette inquisition permanente à laquelle fut livrée l'existence de chaque citoyen, de cette

* Freschot, Du gouvernement de Venise,

* Sismondi.

terreur effroyable qui , pendant près de cinq cents ans , pesa sur le peuple tout entier.

La conspiration de Marino Faliero , qui éclata quarante-cinq ans plus tard, ne fut, à proprement parler, qu'une conjuration militaire, une sorte de coup d'État combiné entre le dog[e et le chef des troupes de l'arsenal. Et encore avorta-t-elle avant que d'être arrivée à terme. Les chefs, arrêtés la veille du jour décisif, payèrent de leurs têtes leur entreprise téméraire , et le peuple, en voyant leurs cadavres décapités, ignora pendant longtemps qu'ils étaient morts pour sa cause.

Il faut que nous arrivions à cette année mémorable où le souffle de l'indépendance populaire , parti des frontières de la France , se répandit sur toute l'Italie et vînt agiter le drapeau de Saint-Marc , pour trouver de nouveau le peuple en émoi groupé devant le Palais ducal.

Le 12 mai 1797, pendant que ses ambassadeurs traitaient à Milan avec le général Bonaparte, le Grand Conseil, effrayé des rumeurs de la foule et tremblant au bruit des coups de fusil qu'on tirait sur la Place, renonçait aux droits héréditaires de l'aristocratie, abdiquait la souveraineté et reconnaissait « qu'elle réside dans la réunion des citoyens » . II ne mettait à cette abdication complète qu'une seule condition : c'est que le nouveau gouvernement garantirait la dette pubUque, les pensions viagères et les secours accordés aux nobles vénitiens ' .

Deux autres fois, mais dans des temps plus proches, la populace se rassembla en tumulte sur la place Saint- Marc. C'était encore dans une de ces époques d'effervescence libérale, où l'Europe tout entière semble à la veille de prendre feu.

Le 20 juin 1849, assiégée par les Autrichiens, bombardée par leurs canonnières et bloquée par leur flotte, Venise tout à coup vit trembler ses monuments sur leur base incertaine. Une effroyable détonation, accompagnée de lueurs sanglantes, vint jeter la terreur dans toutes les âmes. La ville crut que sa dernière heure allait

> L. GalJbert.

sonner. La fabrique de poudre venait de sauter en l'air. A peine remise de la peur indescriptible qu'elle avait ressentie , la foule se porta sur la Piazzetta. Honteuse de sa terreur passée, elle en accusait ceux qui lui étaient suspects, et demandait à grands cris qu'on lui livrât les traîtres. Le nom des infortunés n'était point un mystère. Les meneurs les criaient à pleins poumons, et la foule répétait « Pereat! pereat! n Transporté d'indignation, Manin se précipita à la fenêtre. A sa vue, le silence se fit. Alors, d'une voix tonnante :

— Vénitiens ! s'écria le dictateur, Vénitiens 1 croyez-vous qu'agir ainsi soit digne de vous? Vous n'êtes pas le peuple, vous n'en êtes qu'une fraction infime. Je n'ai point à me laisser dicter ma conduite par des gens attroupés. Ni les menaces, ni les cris, ni les fusils, ni les poignards ne n'empêcheront de vous dire la vérité. Et maintenant retirez-vous tous! passez votre chemin! {Adesso andate via tutti.)

Un seul cri s'éleva de la foule : « Evviva Manin! » et, confuse, vaincue par le superbe langage qu'elle venait d'entendre , la populace s'écoula silencieusement et sans oser protester. Le 14 juillet, une nouvelle explosion eut lieu, mais cette fois la population demeura tranquille. Ce ne fut que le 7 août, à dix heures du soir, qu'une nouvelle manifestation osa se présenter. Ce soir-là, dit un témoin occulaire^ la place Saint-Marc offrait un aspect vraiment inquiétant. On criait : « Fuori Manin! » ou bien : u Leva in massa! n Manin parut enfin et adressa à la manifestation la question ordinaire :

— Que veut le peuple î

Alors une voix s'élevant de la foule dît que le peuple de Saint- Marc voulait s'armer pour le salut commun et demandait la levée en masse, et la populace reprenait en chœur : « Leva in massa ! leva in massa ! »

— Le peuple de Saint-Marc n'a pas besoin de faire cette demande, répondit résolument Manin. Les registres sont ouverts. Si

* Jean Debrunner, Venise en 1848 el 1819.

vous voulez voas battre, enrôlez-vous.. . Je suis las de vous entendre crier. U me faut des actes et non des paroles. Dans un instant je descends au milieu de vous et j'ouvrirai les listes.

Le dictateur descendit eo effet. On installa uae table au milieu de la place, et Manin appela ceux qui voulaient se faire inscrire.

Dix-huit jeunes gens répondirent à son appel. Et sur ce nombre quinze n'étaient point aptes au service militaire '.

Aujourd'hui que Venise, rendue à la liberté, mais déchue de son ancienne splendeur, n'a plus ni royaume, ni troupes, ni vaisseaux, que son commerce est mort et que la source de ses richesses est tarie, c'est encore la place Saint-Marc avec la Piazzetta qni sont le cœur et le cerveau de toute la cité. C'est là qu'on se réunit, qu'on cause, qu'on se dit les nouvelles. C'est un vaste salon, où l'on se rencontre, se salue et s'aborde. C'est le lieu des cancans, le rendez-vous des flâneurs, la promenade des coquettes. C'est là que toutes les oisivetés se réunissent, se donnant mutuellement le spectacle et s' offrant réciproquement une gratuite comédie. Dans le jour,

' H. Dcbriiiincr, à qui je laisse U responsabilité de la fin de cette anecclocte, prétend, dans son livre, en tenir le récit du major Fontana, à celte époque directeur du dépAt d'enraiement.

LÀ PLAGE SÀINT-MÀRG. 41

on y écoute la musique ^ on y lorgne les femmes, on 8*y moque des étrang[ers. Le soir, on y prend son café, son granit, son gelato ou son verre d'eau glacée, on médit du prochain, on critique les toilettes, on fume de mauvais cigares, ou bien encore on rêve en regardant la lune et en écoutant distraitement un chanteur nazillard qui s'accompagne sur une guitare fêlée.

Cela fait partie intégrante de l'existence du Vénitien. Retranchez-en quelque chose et vous brisez sa vie. Il supportera tout plutôt que de renoncer à cette douce flânerie sur sa Piazza et sa Piazzetta bien -aimées. Les événements les plus extraordinaires ne peuvent l'en tirer. Même pendant les journées lugubres dont nous parlions tout à l'heure , quand le canon autrichien grondait sur les lagunes et que les patriotes mouraient pour le salut de leur cité chérie, « comme d'ordinaire, la place Saint-Marc était tout aussi animée, et u les nombreux cafés étaient sans cesse remplis de monde. On était u péniblement affecté en rencontrant tant de jeunes gens robustes <i auxquels il aurait mieux convenu de prendre un fusil, que de u se promener dans les rues avec bottes vernies, gants glacés et le « cigare à la bouche*. »

Mais qu'y faire ? Cela est dans le sang , et si vous ou moi nous restions quelques années à Venise, nous agirions probablement de même. Nous viendrions grossir ce personnel d'oisifs, de perpétuels promeneurs, de conteurs frivoles et de noctambules. Car la nuit a beau étendre sur la cité ses ombres diaphanes , la place se vide un peu, mais elle n'est jamais complètement déserte. A quelque heure <|ue vous passiez et quelque temps qu'il fasse, vous trouverez toujours des causeurs établis au café , et des flâneurs perdus sous les arcades.

Le Vénitien aime la nuit avec ses myriades d'étoiles , sa lumière douce et mélancolique qui argenté les palais de marbre , paillette de ses reflets les flots du Grand Canal et répand sur toute la cité une merveilleuse poésie.

Je ne sais rien de plus beau, du reste, qu'une belle nuit à

' J. Debrunncr.

VeDise. On se sent transporté dans an monde idéal. Od n'a qu'à se laisser vivre. On regarde avec une tendresse émue ces grandes et nobles façades respectées par le temps et que la lune caresse de ses plus doux rayons. On écoute la brise qui passe sous les portiques de marbre, et semble porter dans son doux murmure les refrains éloignés d'une mélancolique chanson. Tout semble encore plus majestueux et plus riche; tout, enfin, semble plus grand. Les détails s'effacent, les contours s'atténuent et deviennent indécis. Et l'esprit, emporté par un rêve plein de charmes, peuple de joyeuses fantaisies cette obscurité transparente que fouille un rayon argenté, ce silence que troublent à peine quelques soupirs d'amour, qui.font tressaillir les échos du rivage.

Et quand la tour de l'horloge et le campanile ont épuisé les heures de la nuit, quand à l'horizon l'aube nouvelle commence à blanchir les dômes de Saint-Marc , quand les derniers promeneurs disparaissent un à un sous les sombres vestibules des palais, alors c'est avec chagrin qu'on quitte sa rêverie et qu'on se reprend k vivre de la vie des humains.

Le poit, TU de la Gin

La cœar et le cerreaa d*une cité. — Gomment nos deax yilles naissent et se déreloppent. -— Le port d* Amsterdam et la Nieuwe Stadsherbery » — Coup d*œil sur le Damrak, -^ La huitième merveille du monde. — Le Dam. — Le Temple des cigares. — Zeemanskoop et Groote^Ctub. — La Nieuwekerk et la Bourse. — Gamins, fifres et tambours. — Conjuration des Ejipagnols. — La Croix de métal. — • Le vieux temps. — - Peintres et graveurs ; estampes et tableaux. — Les bûtes du Dam. — Les badauds du bon temps. — Exécutions et supplices. — Les anabaptistes. — Étrange insurrection. *— Les cadioliques «xpulsés. — Émotion populaire de 1696. — Les Prussiens sur le Dam. ^- Une capitulation. — Orangistes et patriotes. — La paix mise aux enchères. — Les Français k Amsterdam. — La République batavc. — Le roi Louis. — Indépendance et liberté.

Noas avons dit que la place Saint-Marc est le cœur et le cerveau de Venise. C'est là en effet que naissent les projets, que les impressions se concentrent, que les pensées et les passions se développent, que les sentiments nationaux se manifestent, et qu'aux grands jours , les émotions populaires se produisent. Il ne peut du reste guère en être autrement. La Piazza est le seul endroit de la ville où les habitants puissent se rassembler en nombre , la seule place sur laquelle cinq cents personnes puissent tenir sans effort.

N'essayons point d'en sortir, nous nous perdrions dans un écheveau de canaux et de sous^portiques , dans un dédale inextricable de ruelles et d'impasses , où trois personnes ne peuvent s'arrêter un instant et causer une minute sans que le passage soit obstrué et la circulation interrompue '. Dans la plupart des calte^, il est impos-

' tt Les rues sans nombre sont étroites à ne pouvoir y passer deux de front sans se coudoyer... Elles se communiquent par cinq cents ponts ou plus. Le labyrinthe de Dédale n'y fait œuvre... », écrivait le président De Brosses dans ses Lettres familières, que nous aurons plus d'une fois l'occasion de citer.

* A Venise, les rues, les passages et les places ont des noms spéciaux et s'appellent autrement que dans le reste de Tltalie. Caile est le nom général de la

sible, faute de place, de circuler avec un parapluie ouvert. Du reste, la pluie n'y est guère à craindre, caries maisons se touchent presque au sommet, et d'une fenêtre à l'autre on peut, au travers de la rue, non-seulement se donner le bonjour, mais encore se serrer la main.

Passons, s'il vous plaît, sous la tour de l'horloge. Prenons cette voie importante que l'on nomme les Merceries. C'est la plus large des rues vénitiennes. On y peut à peine tenir quatre de front. Et, malgré cela , les boutiques empiètent sur la chaussée , les étalages débordent des maisons , au risque d'accrocher les flâneurs au passage. Toutes ces ruelles, tous ces passages ne sont et ne peuvent être que les artères , les veines et les vaisseaux chargés de charrier le san[; de la ville, de le répandre dans tout ce grand corps et de le faire afQuer au cœur et au cerveau, qui, cette fois, se trouvent réunis sur un même point : la place Saint-Marc.

A Amsterdam , rien de pareil. Ce point spécial fait absolument défaut. La vie s'épanouit sur toute la surface de la ville. Pas de Forum qui absorbe les pensées; celles-ci naissent un peu partout, s'y développent et produisent leurs effets naturels, sans être forcées devenir se condenser dans un milieu commun. Les places abondent. Les rues larges, les canaux majestueux, bordés de vastes quais, ombragés de beaux arbres , divisent la ville en quartiers bien aérés , bien percés , qui ont chacun leur existence propre , leur population particulière, riche ou pauvre, oisive ou laborieuse, mais toujours économe et réfléchie. Les ruelles ne sont que des passages accidentels qui relient les grandes artères , et celles-ci se développent avec une superbe ampleur, animées ou silencieuses, suivant les gens qui les habitent, leurs occupations et leurs besoins. Ce n'est pas qu'Amsterdam ne possède aussi sa Place. Le Dam est là pour protester. Le grand palais du Roi, la Bourse, la Nieuwekerk, la Groix de métal en font le centre moral et intellectuel de la ville; mais il

rue. Lista est la ruelle à laquelle aboutissent d'autres ruelles. SaUzada (rue pavée) se (lit des rues larges. Le campo est une place; le campiello, une petite place. La corie une place sans issue. Le sotto portico (sous-portique) 8i[^niBc uu pass;ige sous arcades allant d'une rue à l'autre.

n*est ni un lieu de constante promenade, ni un rendez-vous perpétuel des oisifs et des badauds, ni le point où convergent toutes les forces vives de la puissante cité.

La raison de cette différence essentielle entre les deux grandes villes est facile à saisir. La fondation de Venise fut accidentelle. Celle d* Amsterdam , au contraire , fut parfaitement raisonnée.

En 452, quand Attila vient ravager l'Italie, les Venètes qui habitaient les côtes de l'Adriatique s'enfuient devant le vainqueur, et, pour échapper à l'invasion , se réfugient dans les iles qui bordent le rivage. Us consolident à la hâte les îlots, établissent sur ceux-ci leurs premières demeures, les groupent autour du point le plus élevé, le jRivo alto, et se serrent les uns contre les autres pour tenir moins de place et pouvoir mieux se défendre. En 568, l'invasion des Lombards amène un nouveau contingent de réfugiés : ce sont les riches seigneurs des provinces voisines qui redoutent le pillage et viennent , avec leurs effets les plus précieux , demander un asile à la ville flottante; ce sont les prêtres catholiques qui fuient devant Tarianisme des conquérants. On fait place aux nouveaux venus. On se presse, on s'entasse , et voilà la ville qui s'étend sur son terrain incertain et mouvant. Au neuvième siècle , nouvelles menaces d'un ennemi du Nord, nouvelle immigration. Pépin, devenu roi d'Italie, promène sur les bords de l'Adriatique son drapeau victorieux. Malamocco , qui renferme un certain nombre de familles venètes et abrite le gouvernement de la république naissante, est menacé par le vainqueur. Ses habitants l'abandbnnent et, se réfugiant à Venise, y transfèrent l'administration de la fortune publique et le siège du gouvernement. C'est donc, on le voit, une série d'accidents successifs qui fondent cette cité et la peuplent.

Pour Amsterdam, il n'en est point ainsi. Au onzième siècle, quelques pêcheurs se groupent sur les bords de l'Amstel et y construisent leurs cabanes priuiitives. Les seigneurs du pays, pour protéger cette agglomération naissante, ou plutôt pour l'exploiter quand elle sera devenue riche et puissante , élèvent un château qui domine ces humbles demeures. Puis , pour défendre leurs nouveaux sujets contre les incursions des pirates de la Frise, ils les aident à bâtir des

ponts , à construire des tours et à entourer la ville naissante d*ane forte palissade. Au treizième siècle, la petite cité, qui a pris son essor, s'augmente chaque jour et se développe. La place est bien choisie, on y peut commercer avec les pays voisins et servir de trait d'union entre la Germanie, l'Angleterre et la Frise. Mais les Kennemers arrivent, la contrée est dévastée, les digues sont percées^ et Tinondation couvre le plat pays. Il faut se remettre au travail. C'est alors qu'on construit ce Dam^ cette digue qui doit préserver la ville et la placer au-dessus des plus fortes tempêtes. Gomme on a acquis de l'expérience et qu'on connaît les exigences de la navigation, les nouveaux quartiers que l'on bâtit sont édifiés rationnellement, d'après un plan sagement mûri et savamment ordonné. Rien n'est abandonné au hasard. Les canaux développent leurs courbes harmonieuses, qui aboutissent au port et donnent à la ville la forme d'un immense éventail.

Partout le gracht^ se borde de quais, et les quais de maisons; partout des ponts larges et commodes facilitent la circulation, et les rues, qui^ partant du centre, franchissent les ponts et traversent les canaux , viennent abréger les distances et rapprocher les quartiers les plus éloignés.

A mesure que la ville grandit en force et en richesse , elle augmente son étendue, elle s'adjoint des terrains, elle s'enveloppe d'une zone de constructions nouvelles ; mais , fidèle au plan qu'elle s'est tracé, elle continue à se développer en demi-cercle, et, grâce à cette savante persistance, elle devient la ville maritime la plus logiquement construite et la plus commodément disposée. Elle aura beau dans l'avenir s'augmenter et s'accroître ^ chaque jour elle constatera l'excellence de sa position et ne renoncera point au plan qu'elle a adopté. Bientôt ses grandes destinées se font jour. Elle qui dans le principe ne devait être qu'un trait d'union entre l'Ailemagne et le Nord , la voilà devenue le point commercial qui relie l'Occident à l'Orient, l'Europe à l'Asie japonaise et chinoise. Elle est le comptoir du vieux monde , la reine des mers , la maîtresse de

* Nom donné en Hollande aux canaux des villes

prenions le chemia des écoliers? Non. — Vous choisissez le plus court. — Prenons donc le Damrak. C'est par son large bassin que l'Amstel écoule ses ondes dans la mer. Il nous mène tout droit à notre but. Mais avant de nous engager sur son grand quai de briques, jetons un dernier regard sur le port, que nous allons quitter, et sur la ville , avec laquelle nous allons faire plus ample connaissance.

Là où se trouve ce petit kiosque, où fument ces cheminées de bateaux dragueurs, où des massues de fer enfoncent à grand fracas une forêt de pilotis, on voyait encore ces années dernières une construction bizarre et chancelante, édifiée au milieu des eaux, comme une habitation lacustre, isolée du reste de la ville, et pei> chée comme un oiseau sur de grandes poutres noires. C'était la Nieuwe-^tadsherberg , hôtel (ou, si vous aimez mieux, auberge) fréquenté par les marins, chéri par les gens de mer. Jadis, elle avait une grande importance. Avant Finvention de la vapeur, et surtout à Fépoque où Amsterdam était fortifiée , située en dehors de la ville et au milieu du port, cette auberge pittoresque était le rendez-vous de tous les voyageurs, qui venaient attendre là qu'un vent favorable leur permît de prendre la mer. Le vent s'élevant souvent au milieu de la nuit, ils pouvaient s'embarquer et partir de suite , ce qui leur eût été impossible s'ils eussent habité l'intérieur de la ville , dont les portes demeuraient fermées du coucher au lever du soleil. Plus tard, la Nieuwe -- Stadsherberg était devenue le plus curieux belvédère qu'on pût souhaiter pour bien voir ce port superbe et son incessante animation. De tous côtés, les stoombooten, les frégates et les bricks, les tjalks pesants, les koffen rebondis, les bolters, les schokhers, les chaloupes et les barques; et puis, sur les quais, cette émotion bruyante, cet entrain, cette agitation sans fin; les hommes qui passent, les voitures qui roulent, les gens qui causent. Combien d'heures, à la fois occupées et oisives, se sont écoulées pour les hôtes de la Nieuwe ^ Stadsherberg à contempler ce superbe tableau! A leurs pieds, on venait s'embarquer pour Purmerend et le pays de la Zaan. Ils voyaient défiler les paysannes au casque d'or, et les enfants chagrins de

LE DiVM. 51

quitter si vite Amsterdam ; les paysans vêtus de noir et les maîtres de moulin toujours pressés et empressés de quitter la grande ville, affaires, préoccupés, lisant le Handelsblad, ou discutant sur le change et les cours. Et puis au loin, derrière les voiles rouges et blanches, ils apercevaient les prairies éternellement vertes du Waterland, les clochers des villages, Zaandam et ses moulins.

Aujourd'hui cette auberge, unique en son genre, a complètement disparu. C'est encore un des sacrifices que la Hollande pittoresque a dû faire au progrès. Messieurs les ingénieurs sont venus. Ils ont sondé la mer. Us ont mesuré, calculé la pesanteur des matériaux, supputé la résistance du fond. Les travailleurs se sont mis à l'ouvrage. On a planté des pilotis, entassé des fascines, apporté de la terre, construit des murs de brique et de ciment. Et bientôt, au milieu de cette plaine liquide, vous verrez se dresser une gare de chemin de fer. une gare gigantesque, qui mettra en communication le Nord et l'Est, l'Ouest et le Sud, l'Allemagne, la Belgique et la pointe du Helder.

Où les pêcheurs entêtés et patients jetaient, hier encore, la pesante ligne de fond , on entendra bientôt le sifflet des machines , et la fumée des locomotives remplacera les tourbillons que lançaient les bateaux à vapeur.

Maintenant venez sur le milieu du pont , et tournons nos regards du côté de la ville. Admirons un instant ce large canal. Tous ces bateaux qui s'entassent, tous ces mâts qui se dressent, et les pavillons qui flottent an vent, lui donnent un aspect vraiment féerique. D*un côté, les maisons baignent leurs pieds dans l'eau. C'est un des rares quartiers d'Amsterdam où les quais fassent parfois défaut. Mais de l'autre aussi, la foule se dédommage, et voyez comme elle se presse affairée et remuante sous les grands arbres verts. Tout le long du pavé de briques, protégées par des bornes de granit et des chaînes de fer, les boutiques s'alignent, se serrent les unes contre les autres, et semblent se faire petites pour tenir moins de place. Elles renferment tontes les provisions nécessaires au schipper, et reçoivent de la mer une partie de leurs approvisionnements. Aussi l'on va des boutiques aux bateaux et des bateaux aux boutiques , et les uns et

les autres, boutiques et bateaux, sont tellement soignés, lavés et cirés, si bien entretenus, si fraîchement peints, en un mot si nets, comme on dit en Hollande, et si propres, qu'on les croirait construits d'hier, alors qu'ils ont cependant bien des lustres d'existence !

Deux ponts coupent le Damrak au tiers de sa longueur, et ce petit bâtiment, auprès du pont-levis, est la Bourse aux grains. C'est là que les spéculateurs s'assemblent, et que meuniers et boulangers viennent faire leurs achats. On tire les petits cornets de sa poche , on fait rouler le froment doré dans le creux de sa main , on le regarde, on le soupèse, et l'on achète ou Ton vend '. Au fond, ce vaste édifice à toit plat, à lucarnes et à pilastres, sombre^ froid et sévère, c'est la grande Bourse, la Bourse aux valeurs. A voir ce grand bâtiment, si massif, si fermé et si triste d'aspect, on ne soupçonnerait guère sa destination. On croirait voir un tombeau plutôt que le temple de la spéculation. Un tombeau! Hé! mon Dieu, l'image n'est-elle point juste? Que de fortunes sont venues s*anéantir en ce lieu, que de capitaux s'y sont engloutis pour jamais! L'épargne de la Hollande y a subi de bien rudes saignées, surtout dans ces années dernières ! Les Espagnols et les Américains en savent quelque chose.

Maintenant, suivons le quai, longeons les magasins, évitons les lourds chariots, marchons sur la bande de brique qui borde la chaussée, et dirigeons-nous vers la Bourse. Une fois que nous y serons arrivés^ nous n'aurons qu'un pas à faire pour être au milieu de la place à\xDam.

* Cet établissement fut reconstruit en 1728, tel que nous le voyons aujourd'hui. Jadis il avait une importance qu'il n'a plus maintenant, et les transactions qui se faisaient dans ce petit local étaient énormes. Amsterdam en effet fut pendant longtemps le g;rcnier du nord de l'Europe. « Cette ville, dit sir Ralcigh, a toujours dans ^s ma(jasins cinq à six millions de boisseaux de blé dont pas un seul grain n'est poussé en Hollande; et une année de famine, dans un autre pays du continent, enrichit les Pays-Bas pour sept ans. » Luzac, dans son livre intitulé la Richesse de la Hollande, s'exprime presque dans les mêmes termes que sir Walter RaleJ(;h : « Que la disette règne dans les quati-e parties du monde, dit-il en terminant, vous trouverez à Amsterdam du froment, du seigle et d'autres grains. Ils n'y manquent jamais. »

Tout d* abord, c'est le palais du Boi qui frappera nos regards. Sa grande masse inipose. Et quand on réfléchit qu'il a été construit sur un sol incertain, qu'on a dû le consolider avec treize mille sept cents pilotis ; quand on songe que chacune des pierres énormes qui en composent les assises a dû. être amenée de pays lointains , que c'est la Suède et la Norvège qui ont fourni la forêt sur laquelle il repose , on se sent pris d'une sorte de stupéfaction admiradve et de respectueuse déférence pour ce petit peuple capable d'aussi gigantesques efforts.

Le palais du Dam est du reste célèbre parmi les architectes. Sa grandeur et sa masse , sa[^régularité et ses nobles proportions , le placent au rang des monuments modernes les plus remarquables, et si l'on ne peut s'empêcher de trouver, avec M. Quatremère de Quincy, que l'emploi des deux ordres (corinthien et composite) qui s'étagent sur sa façade « et présentent le même système de proportion et le même style de décoration » est empreint d'une certaine monotonie^ il faut reconnaître que l'ensemble de ses lignes est fort imposant et ne manque pas d'une indiscutable majesté.

Sur un vaste soubassement, s'élèvent deux ordres de pilastres de même hauteur. L'ordre inférieur porte le chapiteau composite; l'ordre supérieur, le chapiteau corinthien. Chacun de ces deux ordres renferme deux étages , marqués chacun par une rangée de fenêtres; celles de la rangée supérieure étant, comme hauteur, juste la moitié de celles qui sont en dessous. Entre ces grandes et ces petites fenêtres sont sculptés des festons isolés. Au milieu de la façade, se dresse un avant-corps que couronne un tympan tout rempli de figures en bas et haut relief. Ces figures représentent Amsterdam, qu'entourent le dieu des ondes et ses dévoués sujets, Neptune , avec ses fougueux tritons , ses chevaux marias et ses blanches naïades. Sur les acrotères du fronton, s'élèvent trois statues allégoriques, et, derrière elles ^ un campanile un peu lourd arrondit son petit dôme , soutenu par huit arcades cintrées et huit demi-colonnes. Un vaisseau en girouette tourné au-dessus de la lanterne. Un grand cadran doré marque l'heure officielle. Et le

carillon babillard, hôte inévitable des clochers hollandais ^ entonne à chaque quart d'heure une chanson nouvelle, dont les notes se perdent dans le bruit de la cité.

Vous le voyez, c'est un g[rand,un noble, un beau monument. Malheureusement il lui manque une porte. Sept petites entrées donnent accès sur la place, mais si étroites, si timides, si réservées, qu'on songe à peine à les remarquer, et qu'on cherche malgré soi la porte monumentale qui devrait compléter cette majestueuse et superbe façade.

Le Dam y lui non plus, ne répond pas à la splendeur du palais. La place, en efFet, est tout irrégulière. Ses maisons n'ont rien de grandiose, ni de bien remarquable. Il en existe, à travers la ville, des centaines qui ont une physionomie plus noble, une tournure plus élégante, et surtout un plus grand air. Les seules qui méritent quelque attention datent de ces temps derniers , et ont été , pour ainsi dire, construites sous nos yeux. L'une est la demeure d'un marchand de tabac , et l'on pourrait l'appeler le Temple des cigares. Au dehors,

Ce ne sont que festons, ce ne sont qu^astragales !

A l'intérieur, les boites de cigares s'entassent sur les comptoirs de marbre et grimpent, le long des colonnes, de bronze, jusqu'aux corniches sculptées et aux lambris dorés. Dans les autres maisons , nous trouvons installés deux grands cercles ^ deux societeit, comme l'on dit en Hollande. La première, qui est aussi la plus ancienne, s'appelle le Zeemanshoop^ l'espoir des marins. Comme son nom l'indique, elle est le rendez-vous des personnes qui vivent de la mer et sur mer : négociants, exportateurs, armateurs, assureurs maritimes, courtiers et capitaines. L'autre, qui se nomme le Groote-Club, le grand club, ouvre ses portes hospitalières à l'aristocratie industrielle et à la jeunesse dorée.

De l'autre côté de la place, nous apercevons, dominant les maisons d'alentour, les grandes et nobles lignes de la Nieuwekerk.

C'est une des plus belles églises qui soient daas les Pays-Bas. Ses soixante fenêtres lui donnent un aspect de légèreté et de sveltesse que ne démentent ni la beauté ni la grâce de ses ogives élégantes. On ne dirait point, à voir sa simple et délicate ornementation et la pureté de son style, qu'elle fut commencée en 1404 et qu'elle ne fut achevée qu'un siècle plus tard. Elle repose, elle aussi, sur une véritable forêt. Six mille pilotis supportent les cinquante -deux colonnes qui soutiennent ses voûtes et les charpentes de son toit.

Un peu plus loin, et du même côté, voici la Bourse. Étant sur le Damrak, nous avions déjà contemplé sa masse pesante et sans beauté. La façade, qui règne sur le Dam, n'est guère plus heureuse. Ce sont deux grands murs, nus et froids, entre lesquels s'ouvre un vaste péristyle. En soiiie que si l'on peut dire que le palais est une maison sans porte , on peut ajouter par contre que la Bourse est une porte sans maison. C'est dans ce gouffre béant qu'à trois heures sonnantes les négociants de la cité , les banquiers et les spéculateurs, les armateurs et les schippers se plongent à corps perdu et disparaissent.

Aussitôt que l'heure sonne , on les voit accourir de tous les coins et de tous les points, marchant droit devant eux, sans mot dire, pressés, affairés, sérieux comme des gens qui vont accomplir un devoir, remplir un sacerdoce. Puis, le temps venu, ils sortent de de la même façon, gagnent les rues adjacentes, la Kalverstraat, la Damstraaty ou le Rokin, et disparaissent comme ils sont apparus, toujours pressés, sérieux, soucieux, silencieux et affairés. Il y a loin, vous le voyez, de cette foule active aux badauds et aux flâneurs qui peuplent la Piazza San Marco.

Dans la première semaine de la Kermesse , la Bourse reçoit une série d'autres visites^ beaucoup plus tapageuses et infiniment moins graves. Les enfants y sont admis avec des fifres et des tambours. Ils ont le droit de faire tout le bruit qu'ils désirent; et les petits diables abusent de cet étrange privilège pour faire retentir l'air du plus effroyable charivari qu'on puisse imaginer. L'origine de cette curieuse coutume remonte, parait -il, à l'an-

née 1622 '. En ce temps-là, les Espag^nols, qui n'avaient point encore pu pardonner à la libre Hollande d'avoir secoué le joug; odieux qu'ils avaient fait peser sur elle , essayèrent de faire sauter la Bourse. Comme l'Âmstel passe justement dessous, et comme, à cette époque, le passag^e n'étant pas fermé , les bateaux de petites dimensions pouvaient suivre cet étroit chemin, ils avaient projeté de faire entrer dans le canal une barque chargée de poudre, et de lancer en l'air le temple de Plutus et les négociants ses pontifes. Un orphelinbourgeois découvrit le complot; il en fît part aux bourgmestres. Ceux-ci, pour le récompenser d'avoir éventé la mèche (c'est le cas de le dire), lui demandèrent ce qu'il désirait, lui promettant d'avance de le lui accorder. Le petit drôle , poussé par je ne sais quel malin esprit, réclama, pour ses camarades et pour lui, le privilège que vous savez. On avait promis ; on dut en passer par là. Et, depuis tantôt deux siècles et demi, la promesse des bourgmestres a été religieusement respectée par leurs successeurs. Mais ici une question se pose : dans peu d'années, une ou deux, je ne sais pas au juste, la Kermesse d'Amsterdam sera complètement supprimée. Que deviendra alors le fatal privilège?

Il faut dire toutefois que ce n'est point contre le monument que nous avons sous les yeux que complotèrent jadis messieurs les Espagnols. Celui-là, si on le faisait sauter, personne n'aurait le droit de s'en plaindre. Il dépare la ville, enlaidit la place et choque le bon goût. Il s'agit d'une autre Bourse, antérieure de deux siècles, jolie cour pavée de marbre, entourée de gracieuses arcades, avec un élégant campanile dans le fond. On l'a démolie pour construire celle que vous voyez, et qui fut achevée en 1845.

* 11 est assez curieux de constater que c'est à la même époque que les Espag^nols firent contre Venise et Amsterdam des tentatives qui auraient pu amener la destruction de ces deux villes. La conjuration du comte de Bédemar, dont nous avons parlé dans le précédent chapitre, faillit éclater en 1618, c'est-à-dire quatre ans avant la tentative sur in Bourse d'Amsterdam. Heureusement, pas plus à Amsterdam qu'à Venise, les détestables projets de ces ennemis sans scrupules ne furent couronnés de succès.

Francbemeat , ou n*a pas eu la main heureuse. Ce n'est point du reste le seul monument disgracieux qui dépare cette pauvre place. II y a encore cette g^rosse bâtisse carrée qui, après avoir servi aux autorités militaires , est devenue , je crois , le refuge d'ingénieurs civils ensevelis dans des montagnes de chiffres ; et cette Croix de métal, dont nous parlions tout à l'heure, colonne bizarre, construite en granit, pleine de ressauts, de pointes et d'aspérités étranges. Elle doit symboliser le dévouement dont la nation fit preuve pendant deux années critiques en 1831 et 1832. Franchement, ce n'est guère le moyen d'exciter un peuple à la pratique d'une des plus nobles vertus, que de la figurer à ses yeux par des oeuvres pareilles.

Jadis le Dam, qui n'avait point subi tous ces enjolivements, était une place bien autrement belle et vaste. Sa jolie perspective, son aspect à la fois riche et simple ont tenté plus d'un peintre et séduit plus d*un graveur. Les estampes abondent qui représentent la place un peu sous toutes ses faces; et les meilleurs artistes n'ont pas craint de lui consacrer leurs pinceaux. Lingelbach, avec son talent si fin et si spirituel, en a tracé un ravissant portrait, qui est maintenant la propriété de la commune d'Amsterdam. L'œuvre date de 1656, du temps où l'on construisait l'hôtel de ville, qui est devenu le palais actuel. Dans le fond, se profile majestueusement la Nieuwekerk , le poids de la ville {de fVaag)^ puis le Damrak^ avec sa flotte de gros navires. A gauche et au premier plan, le Stadhuis arrive à son premier étage. Il est renfermé dans une ceinture de longues perches, de poutres, de palissades, en un mot, tout l'attirail des maçons. Au milieu de tout cela, une foule de personnages s'agitent. Ils sont là une centaine au moins qui vont et qui viennent, s'occupent de leurs affaires et de celles des autres. Car autrefois l'activité commerciale était singulièrement plus grande que de nos jours. Elle débordait des canaux jusqu'au milieu de cette vaste place. Regardez dans le fond le Damrak et ses maisons penchées; elles semblent crouler sous le poids des marchandises qu'on y entasse, et tous les bateaux qui sont là ne montrent que leurs mâts, forcés qu'ils sont, par

les richesses qu'ils portent^ de cacher dans les flots leur panse rebondie ' .

Van der Heyden, lui, nous montre le Dam douze ans plus tard, en 16G8, alors que le Stadhuis est terminé. Pour dessiner son tableau , qui est maintenant au Louvre ', et passe à juste raison pour être son chef-d'œuvre ; le peintre s'était placé près de la kalverstraat. C'est de là que son œil inflexible embrassait le palais et la place, n'oubliant aucun détail, ne négligeant aucune ligne, n'omettant aucun contour.

La façon dont cette œuvre , si remarquable du reste , est entrée dans, la collection du roi, d'où elle est passée au Musée du Louvre, est assez curieuse pour trouver place ici. Souffrez donc que je vous la raconte. Cette peinture était restée dans la famille de Van der Heyden. A la mort du peintre, on avait pailagé ses biens et le le ttibleau était échu à l'un de ses parents, qui, bien que fort riche, se plaignait souvent de l'avoir payé mille florins sur estimation d'inventaire. Néanmoins, flatté d'avoir chez lui le plus bel ouvrage de son aïeul , il avait à différentes reprises refusé de s'en dessaisir^ et M. Randon de Boisset, lui ayant offert de le céder à la galerie du roi de France, avait vu ses offres repoussées avec une obstination invincible. Sur ces entrefaites, M. d' Angiviller , directeur général des bâtiments et jardins de Louis XVI, chargea M. Paillet d'aller achetai* en Hollande quelques tableaux pour le compte du roi. Celui-ci vint à Amsterdam, vit le Van der Heyden, et, sachant les refus qu'avait éprouvés M. Randon de Boisset, eut recours à une ruse assez étrange. A l'heure de la Bourse , il chargea un courtier d'aller trouver le propriétaire du tableau, de lui dire qu'un étranger se présentait pour en faire l'acquisition, et que le seul moyen de se débarrasser de ses importunités était de mettre ledit tableau à un prix tellement élevé, qu'il fût forcé d'y renoncer. Le propriétaire goûta le conseil. Il demanda six mille florins. Alors

* Ce tabJcau se trouve fort miiiulieusemcut décrit dans notre livre intitulé les Merveilles de tari hollandais, Arnlieim, 1872.

' Ce tableau est catalo^jué sous Je n^ 202. (Notice des tableaux, etc., écoles allemande, flamande et hollandaise.)

LE DAM. fil

le courtier Ini mettant une pièce d'or de quatorze florins dans la main, s'écria :

« ï* tableau est à moi; lereste va vous être soldé. «

Comme les engagements pris à la Bourse étaient irrévocables, le

LE DAM Supplice dei pioli-atant) , d'aprèi ui

propriétaire du tableau eut beau jurer, tempêter et maudire, il fallut s'exécuter. Et, bien q«e furieux d'avoir été pris à un pareil piège, il fut obligé de tenir sa parole'.

Bien d'auti-es peintres ont peint et repeint sous tontes leurs faces, ou plutôt sous toutes leurs façades, l'hôtel de ville et le Dam*. S'il fallait tracer ici la nomenclature de leurs œuvres , elle nous pren-

' Filliol.

» Sans sortir de la Tlotlande, on i)L'ut trouver un noinbi-c considérable do tableaux représeniant ce que les Amsterdamois appclaiciil complaîsaminem h builièine merveille du moadc. — Citons un peu au hasard : le rauiée d'Aoïstu'dam, qui possède 1' une vue du palais et du Dam, par Gcrril Dercklieijden ; 2> les ruines de l'ancien hôlel de ville après l'încendie de 1652, par Bcerslraa- Icn; — lo musi^ Van der IIoop, qui contient 1* nue vue dti Dain et du p:i'.'iis.

drait trop de temps. Poursuivons donc notre examen de la place ef passons en revue ses hôtes excentriques et sa population iiabituelie. A ce dernier titre, nous aurons beau regarder autour de nous et chercher avec soin, nous ne verrons que quelques commissionnaires juifs, armés de la boite traditionnelle et de la brosse de rigueur, qui accostent le passant, le poursuivent et l'obsèdent pour arriver à pouvoir cirer ses bottes ou faire quelque course pour lui , et une douzaine de vieux Israélites, au nez crochu et aux mains sales, qui, un portefeuille graisseux sous le bras, vous proposent avec insistance des numéros de la Loterie. Ajoutons encore les omnibus dont la Croix de métal est le rendez-vous central. C'est de là qu ils rayonnent sur tous les points de la ville, dispersant dans toutes les directions les habitants que leurs occupations ont appelés près du Dam. Outre les voyageurs qu'ils transportent, les omnibus ont encore le privilège d'attirer sur la place un certain nombre de curieux. Les yeux grand ouverts, le nez au vent et la bouche béante, ceux-ci ne peuvent se lasser d'admirer ces gracieux véhicules. Ce n'est point d'hier cependant qu'Amsterdam possède des omnibus; mais cette admiration persistante est une des preuves les moins discutables de la constance du brave peuple hollandais. Ce sont du reste les seuls badauds que nous pourrions trouver sur toute la place.

Jadis, alors que le gracieux Philippe II régnait en maître sur les sept provinces, le nombre des curieux était autrement plus considérable. Il faut dire qu'il y avait constamment sur la place grand spectacle et émouvante comédie. On flambait les protestants. La cruauté espagnole , toujours ingénieuse et souvent inventive , trouvait chaque jour quelque nouveauté pour réjouir son public et ses amis. Tantôt on attachait le patient aux barreaux d'une échelle

par Ab. Stork; 2* trois vues du palais par Bcrckeijden , Tune prise de la place et de fiace, la seconde de côté, la troisième par derrière ; — la {galerie de madame Van Loon, qui renferme une vue du vieil hôtel de ville, celui qui précéda le palais actuel, tableau remarquable, mais, selon nous, attribué faussement à Van der Heyden, qui, né en 1637, n^avait que quinze ans au moment où l'hôtel de ville fut incendié; — et enfin la galerie de M. Van Reede van Oudtsfaoorn, d'Utrecht, qui possédait une vue du Dam, de Berckbeijdeu.

et on le laissait tomber la face en avant au milieu d*un brasier ardent. Alors tout se mettait à brûler, à pétiller, à lancer des étincelles, l'échelle, Tbomme et ses vêtements. D'autres fois, on piquait en terre une rangée de grandes poutres, on y enchaînait une douzaine de vieillards, de femmes et d'enfants. On construisait autour d'eux un petit bûcher qui leur montait jusqu'à la ceinture. Puis on y mettait le feu. Le bois sec flambait joyeusement. La fumée et les flammes montaient en spirale vers le ciel. On entendait sortir de cette fournaise des saints cantiques psalmodiés par des voix fermes ou tremblantes, mais toujours résolues. Peu à peu les cris de douleur alternaient avec les saints versets. Les éclats du désespoir faisaient vibrer la place. Emportés dans les airs par les tourbillons d'une fumée roug[e et puante, ils devenaient ensuite de plus en plus rares.

Puis le silence se faisait , glacial , terrible , interrompu seulement par le craquement d'une dernière javelle ou par un fragment de poutre tombant au milieu du brasier. La fumée cessait. Faute d'aliments, la flamme s'éteignait doucement et découvrait d'horribles squelettes à moitié calcinés, des crânes et des poitrines affreusement décharnés , loques humaines suspendues par le cou au sommet des sinistres poteaux.

Mais on se lasse de tout, même des chants religieux. Les anabaptistes en surent quelque chose , surtout ceux auxquels on arrachait la langue avant de les livrer au bûcher. Ces anabaptistes, qui forment aujourd'hui une secte si douce, si réservée, si tranquille, étaient alors un grand sujet de crainte et d'épouvante. En possession de Munster, ils étaient pour les États voisins une perpétuelle menace. En 1525, ils avaient tenté de s'emparer de la ville, et, déjà maîtres du StadhuiSy ils se croyaient au but de leurs désirs, quand tout à coup la fortune qui les avait favorisés jusque-là changea brusquement. Attaqués par une troupe considérable, ils essayèrent vainement de résister. Ne se trouvant point en nombre, ils furent vaincus, faits prisonniers, et payèrent de leur vie leur audacieuse tentative. Quelques années plus tard, ils essayèrent encore de s'emparer d'Amsterdam; mais cette fois leur attitude était moins belli-

queuse, car c'est dans le costume de nos premiers parents, les mains jointes et les regards levés au ciel, qu'ils se mirent à parcourir les rues de la grande cité. Cette u seconde manière » toutefois ne leur réussit pas mieux que la précédente. La tentative ne fut pas davan* tage couronnée de succès. La population demeura froide devant cette étrange sortie. Avouons toutefois que Téxhibition ne devait pas manquer d'un certain côté pittoresque. Cette foule de tout âge et de tout sexe , circulant à travers les rues dans un état de nudité complète, devait présenter quelque chose de bizarre et d'iusolite au premier chef. Le personnel féminin de Texpédition, le côté da» dames, comme nous diriqns aujourd'hui ^ aurait dû tout au moins, par ia nouveauté: du spectacle, désarmer les plus implacables ennemis de l'anabaptisme. Il n*eu fut rien cependant. Cette étrange sédition fut aussi sévèrement réprimée que l'avait été la première.

Ce ne sont point }à^ du reste, les seules émotions populaires que les dissidences religieuses occasionnèrent sur le Dam., Le 26 mai 1578, la multitude en armes occupait toutes les issues de la place ; on avait roulé des canooas au pied du Roids de la ville (de Waag), et les milices bourgeoises, farquebuse au poing et la mèche allumée, étaient rangées en bataille dovaut l'hôtel de ville. Il s'agissait d'expulser les fprvents cathoUques.

Amsterdam , que ses intérêts commerciaux liaient à l'Espagne , avait été la dernière ville de la Hollande à. acceptei* «a réunion aux États et à secouer le. joug de l-étranger. Pour la convertir aux doctrines de rindépcndaiice^ on fut obligé de l'assiéger.

Ce ne fut qu'api'ès avoir été longtemps « resserrée par terre et par mer, qu'elle fit un traité avec les gens du prince d'Orange. » Les principaux artieles de ce traité' donnaieut accès dans Amster* dam aux réforniés, qui jusque-là en avaient été proscrits. Ils les autorisaient « à tenir hors de la ville leurs assemblées religieuses et à avoir, dans la ville, un cimetière dans une terre non sacrée »» . On devait en outre congédier la garnison et lever cinq à six cents

» Voir De Meicrcii, Leclerc, Gouuaelin, etc.

hommes , commandés par des capitaioés de la ville qui auraient la garde des portes. Les exercices des bourgeois pour apprendre à manier les armes étaient rétablis , et les bannis pour cauàe reli* gieuse pouvaient rentrer en ville et devaient être remis en possessions de leurs biens confisqués et des emplois qu'ils occupaient avant d*étre bannis.

Ces concessions, que les catholiques jugeaient considérables, eurent le pouvoir de satisfaire pendant cinq mois messieurs leurs ennemis'. Au bout de ce temps, les réfomiés découvrirent que tous les papistes étaient des créatures de Don Juan, u qui faisaient des entreprises contre la liberté r. En conséquence, on s*empara de leurs personnes et on les expulsa en masse à leur tour; non-seule* ment les magistrats et les officiers municipaux, mais aussi les ecclésiastiques , les moines , les cordeliers , les nonnes et les nonnains durent quitter la ville sans retard. C'est sur le Dam que tout ce monde s'embarqua pêle-mêle, à l'endroit où se trouve actuellement la Bourse, et où, à cette époque, aboutissait le Damrak. Et c'est pour expulser ces peu belliqueux troupeaux que les gardes bour* geoises avaient apprêté leurs arquebuses et que le peuple avait roulé ses canons sur la place.

Depuis cette époque, maintes fois encore, l'émeute gronda sur le Dam, et les gardes bourgeoises durent, pour défendre leurs magistrats, prendre la pique et le mousquet. La plus formidable de ces émotions populaires eut lieu eu l'année 1696. Détail bizarre , cette insurrection, qui devait coûter la vie à un grand nombre de personnes, eut la réglementation des enterrements pour point de départ. Quelques abus s'étaient, parait-il, glissés dans la législation qui régissait la matière. Les magistrats municipaux résoliirent de redresser ces abus. Le peuple vît dans cette réforme une entreprise contre sa hberté, ou plutôt une atteinte à ses coutumes. Il se fâcha, protesta d'abord par ses cris, puis s'attaqua à quelques braves gens qui n'en pouvaient mais, et enfin pilla deux ou trois maisons. liC

' C'est le 8 février 1578 qu'Amsterdam se rendit aux troupos du prince d'Orangée.

(?g AMSTERDAM ET VENISE.

désordre s*accentuant de plus en plus, le « magistrat' », comme on disait h cette époque, résolut de couper le mal dans sa racine; on dissipa par la force les attroupements, tuant ceux qui résistaient ou vociféraient le plus. On s'empara des plus mutins, et, pour l'exemple sans doute, on les pendit aux fenêtres du Poids. De cette façon, il leur fut facile de s'édifier exactement sur les inconvénients ou les avantages que présentait la nouvelle réglementation relative aux inhumations^.

Un-siècle plus tard (en 1787), le Dam était encore occupé militairement; mais cette fois ce n'était plus par la garde civique d'Amsterdam. Les Prussiens campaient au pied du Stadhuis et gardaient, Tarme au bras, les principales issues de la place. Ils étaient venus rétablir à grands coups de sabre le gouvernement paternel du Stathouder et venger l'insulte faite par les patriotes à la princesse d'Orange, sœur du roi de Prusse Frédéric-Guillaume II.

En ce temps-là, la ville, la province, le pays étaient divisés en deux partis, que dis-je, en deux camps toujours prêts à en venir aux mains : les Orangistes et les Patriotes. Les uns tenaient pour les vieilles franchises et les antiques libertés. Ils voulaient à tout prix le maintien de la république et regardaient comme un crime toute atteinte aux nombreux privilèges des familles patriciennes. Les autres, au contraire, soutenaient la famille d'Orange,, ses droits et ses prétentions , et comme de part et d'autre on ne voulait rien entendre, il n'y avait point d'accord possible ni de conciliation à espérer.

La division était partout, non-seulement dans les cités, mais encore dans les familles. Elle s'affichait dans les propos, dans la

* On désignait sous ce nom le groupe Formé par Tautorité municipale et composé des bourgmestres, des échevins et des conseillers communaux.

^ Fait assez étrange, cette émotion populaire, qui se trouve à peine mentionnée dans les livres qui traitent de l'histoire générale des Pays-Bas, a vu son souvenir consacré par deux médailles, dont Tune fut frappée à Amsterdam et l'autre à Lcydc. Celle de Leyde représente au revers la vue du Dam, avec Thôtel de ville dans le fond, et au premier plan les soldats armés et le Poids, aux fenêtres duquel sont pendus les cbef^ des insurgés.

tenue , dans le costume , et les rosettes orange ou les cocardes tricolores se chargeaient d'indiquer au passant l'opinion de chacun de ceux qu'il rencontrait. Amsterdam tenait pour les Patriotes. Son vieil esprit républicain, son amour de l'indépendance et de la Dberté quand même, l'avaient constituée le foyer du patriotisme. Quand elle apprit^ le 13 septembre, que le duc Ferdinand de Brunswick était entré sur le territoire de la République à la tête <fe vingt mille Prussiens, elle s'apprêta résolument à la défense. Bientôt elle vit arriver l'ennemi sous ses murs. Les autres villes avaient cédé sans combat, et Gorcum avait capitulé n'ayant reçu qu'une bombe. Ces lugubres nouvelles, loin d'ébranler la résolution des Patriotes , ne firent que l'exalter. Ils livrèrent aux envahisseurs toute une série de combats meurtriers, et la population d'Amsterdam, mal armée, mal conduite et presque sans artillerie, repoussa pendant deux longues semaines tous les efforts des Prussiens. Mais si la lutte n'était point au-dessus de son courage, elle était au-dessus de ses forces, et la cité républicaine, ayant brûlé sa dernière amorce, Alt, le 8 octobre 1787, réduite à capituler devant l'ennemi.

Tous les corps patriotes furent alors désarmés. On déposa les fonctionnaires et on bannit ceux qui avaient pris part à la lutte. Mais si la paix était faite , les haines et les rancunes n'étaient point calmées. Il y eut bientôt une réaction violente, des persécutions mesquines, des pillages populaires, toutes les conséquences des passions déchaînées. Ce levain détestable laissé par une révolution mal faite devait bientôt amener une autre révolution.

Sept années s'étaient à peine écoulées que déjà les Patriotes relevaient la tête. Le Stathouder, fidèle allié du roi de Prusse, dont il était à la fois le neveu et l'obligé, faisait la guerre à la France. L'éloignement de l'armée, qui combattait aux frontières, avait permis aux anti-orangistes de se compter, de se grouper et de se reconnaître. Le succès des armes françaises ne fit qu'accroître leur audace. Ils inondaient le pays de brochures et de pamphlets, et ne voyant dans le triomphe de la France qu'un moyen de renverser le Stathouder, ils s'efforcèrent de hâter l'invasion en disposant l'esprit public à la considérer comme le salut. Bientôt le peuple surchargé

d'impôts, mécoutent, malmené, se rangea de lui-même sous la bannière de ceux qui souhaitaient la venue de l'étranger. Le gouvernement sentant le pays lui manquei*, se décida à faire la paix. Des négociations furent entamées avec les représentants du peuple qui se trouvaient à l'armée du Nord, mais les hostilités furent continuées. Les Patriotes, qui tremblaient de voir la paix se conclure et leurs projets s'évanouir, s'efforcèrent de faire transporter à Paris le siège des négociations. Ils y réussirent. Dès lors celles-ci présentèrent le spectacle le plus extraordinaire qu'on eût jamais vn. La paix fut mise pour ainsi dire à l'enchère. Chaque fois que les États- Généraux offraient une somme pour arriver à la conclusion d'un traité, les Patriotes redoutant les représailles du parti orangiste surenchérissaient pour qu'on continuât la guerre et qu'on les aidât à s'emparer du gouvernement. C'était un véritable steeple-chase aux millions. Au commencement de l'hiver de 1794, les États-Généraux avaient perdu la corde. Ils n'offraient que quatre-vingts millions alors que les Patriotes en promettaient une centaine '. Ils ne se bornaient point du reste à ces offres extraordinaires. On les voyait rôder aux alentours du camp français, apportant aux soldats de l'argent et des vivres, et cherchant à les entraîner sur leurs pas. Plusieurs de ces anti-orangistes trop zélés se firent même arrêter par les troupes républicaines pour tentatives de corruption.

Pendant que ces étranges négociations poursuivaient leur cours, l'armée de Pichegru enlevait sans grandes fatigues et sans pertes considérables les places de l'Écluse, de Maastricht et de Nimègue. Ses travaux du reste paraissaient devoir se borner là pour le moment, et le général avait déjà pris ses quartiers d'hiver, quand tout à coup une température exceptionnelle vint rendre aux Patriotes l'espoir qui semblait à la veille de les abandonner. Le froid se mit à sévii' avec une intensité telle, que les rivières et les canaux, qui rendent l'accès de la Hollande excessivement difficile, furent gelés au point de pouvoir porter le canon. L'armée française ne laissa point que de profiter d'une circonstance si favorable. Elle s'ébranla

' Van Hasselt.

au moment où Ton s'y attendait le moins, pénétra dans les États du Stathouder, et Picheg[ru, enlevant Grave au passag[e, marcha droit sur Amsterdam.

Les troupes anglaises n'osèrent point accepter la bataille; elles se replièrent en désordre sur le territoire hanovrieu. Leur discipline relâchée, leurs excès de toute nature, les exactions qu'elles avaient commises dans tout le pays, les avaient fait prendre en horreur par la population. Aussi quand les troupes françaises panii^ent, dit M. Van Hasselt, « leur discipline contrasta si vivement avec ces brigandages, u que non-seulement le parti anti-orangiste , mais encore tout le « reste de la population, accueillit les républicains comme des libétt rateurs. Les vainqueurs franchirent le Leck et pénétrèrent dans M la province d'Utrecht en voyant partout leurs rangs se grossir de ^ patriotes, qui se soulevèrent de toutes parts. EnBn ils entrèrent « dans Amsterdam, où ils furent accueillis avec un enthousiasme « presque frénétique. «

Tout le monde sait ce qui suivit cette intervention, et comment la république batave naquit et se développa sur le modèle des institu* tions françaises. On se souvient aussi de cette année 1805 où le ministre Talleyrand suggéra au Corps législatif de la nouvelle république l'idée de demander à l'Empereur qu'il accordât à la Hollande un roi de sa famille. Cette proposition parut étrange d'abord, et si naturelle ensuite, que le 5 juin 1806, Louis Bonaparte fut nommé roi, malgré les protestations de Schimmelpenninck, qui avait joué un si grand rôle dans l'histoire de la république batave.

Cet événement eut une certaine influence sur la destinée de notre place et modifia sa physionomie. Le palais du Dam changea de destination. 11 cessa d'être hôtel de ville pour devenu* palais royal. C'est là que le roi Louis ^ malgré l'aversion que sa qualité d'étranger inspirait à ses nouveaux sujets « s'appliqua à (jfftgner leur affection et y réussit. C*est dans ce palais et dans celui du Bois, près de la Haye, qu'il groupa les premiers tableaux de l'école hollandaise qui devaient plus tard constituer le musée d'Amsterdam et devenir une des glorieuses attractions de la Hollande. C'est là aussi que fatigué des exigences de son frère, de ses tracasseries et de son

insatiable besoin de domination, il abdiqua une couronne que personne ne devait plus porter, car, le 9 juillet 1810, la Hollande était simplement réunie à la France.

Elle demeura partie intégrante de l'Empire jusqu'en 1813. Celle année-là, le 15 novembre, la population d'Amsterdam se souleva. lie lendemain, elle établit un gouvernement provisoire, et pendant que l'édifice gigantesque constiiiit par Napoléon 1" s'ébranlait sur sa base et roulait dans l'abîme, la patrie néerlandaise renaissait de ses cendres, vivifiée par le patriotisme, rajeunie par le besoin de l'indépendance et par l'amour de la liberté.

Depuis ce temps, la ville a repris possession d'elle-même et ne l'a plus abdiquée. 11 semble qu'un sang nouveau coule dans ses veines, car il n'est plus un seul de ses enfants capable d'appeler l'étranger pour défendre son pouvoir, ou favoriser ses ambitieux desseins. L'amour de la patrie domine tous les autres sentiments et règne sans partage sur tous les cœui's. Depuis 1813, aucune cobortc étrangère n'a fait retentir le Dam sous la crosse de ses fusils. liC pavé de la grande place n'a plus résonné sons la botte d'un soldat conquérant ou vainqueur, et la vieille capitale de la jeune Néerlandc aimerait mieux s'ensevelir dans un linceul de ruines, que d'assister une fois encore à ce douloureux spectacle.

Lei sDcient bords de l'Auutel.

L'aMcnuon Ju C«mpanile. — Le* eccicthi tiques punis. — Lumière et couleur. — Eblouii- ■ement général. — Conp d'teil circulaire. — En (gondole ! — Le Gr.-ind Canil. — Pahix et pnliii. — Arcliitecturea diverae*. — Lea hûtes du Grand Cnnal. — Aubei^ea de qnalîlé et Mécène* d'occailon, — Deui chers-dVuTre de Canova. — Lcopold Robert. — Amour, fléau du monJe... — Le défilé dei palais. — Les Fnac.-iri. — Uenry III ï Venise. Lord Byron et aa ménagerie. — llluacraliong de tous gcures. — Mademoiselle Taglioni et Tilicn: le Tieni Dandolo et l'amaiit de Lucrelia Borgîa. — Manîni, dernier doge de Venise. — L'tfTondrement do la République.

MainleDant que nous connaissons le centre des deux villes, nous allons, si vous le voulez bien, étendre le rayon de nos observations et embrasser d'un regard Teosemble de nos deux glorieuses cités : en un mot, nous allons les parcourir à vol d'oiseau. Pour cela, nous avons sur chacune de nos deux places un exoellent belvédère. A Venise, c'est la plate-forme du éampanile de Saint-Marc. A Amsterdam, c'est le clocheton qui surmonte le Palais du Roi.

Faisons, s'il vous plaît, cette double ascension. De là-haut, notre regard, rayonnant dans toutes les directions, pourra compléter nos impressions premières. Nous saisirons dans son ensemble la physionomie de chacune de nos deux cités. Nous noterons les émotions diverses qu'elles ffiont naître en nons. Puis, quand nous auroui fait cela , nous quitterons les nuages , c'est-i-dire notre belvédère; nous nous mettrons à parcourir les rues, à suivre lej canaux, à longer les quais, ri franchir les ponts, inspectant tput avec soin , regardant , étudiant et complétant, par des observations de détail, la somme de nos observations générales. Mais comme, avant tout, il ne faut pas qu'on puisse nous accuser de manquer d'ordre et de méthode, nous allons continuer comme nous avons commencé, et retourner à Venise, où nous ferons tout d'abord l'ascension du Campanile.

Cette énorme tour, dont nous avons déjà parlé, a son unique entrée sur la place Saint-Marc, en face des Procuratîes vieilles. Jadis cette entrée était soigneusement gardée, car le Campanile était en quelque soite le beffroi de la cité. Les grosses cloches qui sont à son sommet , et que nous verrons tout à l'heure , étaient chargées d'appeler les citoyens aux armes , de prévenir les troupes du danger et d'avertir les arsenalotti de se tenir sur leurs gardes. La possession du Campanile était un gage de sécurité pour le gouvernement ducal. Aussi, à chacune des conjurations qui éclatèrent dans Venise, les conjurés cherchèrent-ils à s*en emparer : les uns, comme Querini, Tiepolo ou Marino Faliero, afin de mettre les cloches en branle; les autres, comme le comte de Bédemar, pour s*assurer de leur silence. Mais, fait bien remarquable, ni les uns ni les autres ne purent réussir dans leur dessein. Et le Campanile demeura toujours fidèle à ceux qu'il avait mission de protéger.

La première plate-forme, celle où se trouvent les cloches, est située à quatre-vingts mètres au-dessus du sol. Mais ne vous effrayez pas; la montée n'est guère pénible. Le Campanile, en effet, se compose d^ deux tours carrées , édifiées Tune dans l'autre et reliées par une rampe en pente douce , qui n'a qu'une marche à chaque tournant. C'est un chemin à peine incliné , et par lequel on pourrait passer à cheval , gravissant de cette façon le sommet de la tour plus facilement et en courant moins de risques que le gondolier S.anto. Toutefois , hâtons -nous de le dire , il n'est guère probable que ce soit par égard pour des quadrupèdes à peu près inconnus à Venise que le Campanile a été construit de la sorte. Ce n'est point non plus pour les pauvres ecclésiastiques qui allaient expier leurs crimes au milieu du monument , car ils ne prenaient point ce chemin-là pour gagner leur prison aérienne. On les enfermait dans une grande cage de bois placée au pied de l'édifice et on les hissait jusqu'à mi-hauteur du sommet. En proie à toutes les intempéries, n'ayant pour toutes provisions que du pain et de l'eau, on les laissait pendant de longs mois méditer à cette place sur la fragilité des ' dignités humaines et contempler à leur aise les splendeurs de la nature. Puis on les descendait pour leur donner des provisions

nouvelles, et on les remontait encore jusqu'à ce qu'ils eussent, de cette fiaçon, expié leurs forfaits. Mais, tout en bavardant, nous sommes parvenus à la première plate-forme. Attention maintenant!

Tout d'abord nous voilà éblouis ! C'est certainement un des plus merveilleux panoramas qui soient au monde que celui que nous découvrons ainsi tout à coup. Regardons d'abord du côté de l'Adriatique : A nos pieds le Palais ducal, la Librairie vieille, le quai des Esclavons, la Zecca; tout cela nous apparaît à la fois, mais petit, si petit, que les monuments ressemblent à des coffrets de marbre au couvercle lamé de plomb et que les grandes colonnes de la Piazzetta, avec le lion et le saint Georges qui les surmontent, ont l'air de deux quilles de granit, ou mieux encore de deux pièces empruntées à un gigantesque échiquier. Tout autour , nous voyons s'agiter une espèce de fourmilière : ce sont les promeneurs qui prennent le frais du matin ; puis sur l'eau des taches noires avec des ponts rouges au centre : ce sont les barques qui se pressent tout le long de la Piazzetta, Plus loin, les gondoles filent sur la mer émeraude en laissant après elles un sillage argenté, et on dirait, à cette distance, des insectes qui volent à la surface de l'eau.

Plus loin encore, V Isola di San Giorgio Maggiore, avec son église élégante et ses lourdes casernes, a l'air d'un navire échoué à l'entrée du port. Sa façade de marbre, son dôme rebondi et ses murailles peintes en rose se mirent avec complaisance dans les eaux transparentes, qui viennent déposer sur ses marches blanches l'empreinte vert sombre de leurs humides baisers.

A droite, le Giudecca s'arrondit majestueusement, étalant ses quais de granit, ses poutres bariolées, ses maisons et ses églises. Plus près, la Dogana di Mare s'avance fièrement dans la mer. Ses colonnes, ses statues et son globe doré qui reluit au soleil ouvrent glorieusement l'entrée du Grand Canal; et derrière elle, la Sainte avec son dôme élégant, ses énormes volutes et son escalier de marbre, semble veiller sur la santé de la ville'.

' L'élise Santa Maria delta Saluie, ou plus simplement la Soluté, fut élevée en action de (jrâces pour la cessation de la peste, qui, en 16^, avait coûté la vie à 46,490 personnes.

A gaucbe, c'est cette corne merveilleuse que nous avons déjà admirée en veuant de l'Adriatique. Formée par la Riva degli Schiavoni et les palais qui la bordent, par les quais Cà di Dio et SaiïBragio avec leurs habitations pittoresques, elle aboutit au Jardin public , qui arrondit ses grands massifs de feuillage et ses cimes

■ÉBli« Sa

VENISE

lia Maria délia Satuli

verdoyantes derrière une balustrade de marbre. Cette masse de verdure termine dijinement c* superbe promontoire et ferme majestueusement l'bdrizon, et Ce grand bassin, avec sa ceinture de temples et de palais, à l'air d'une coupe magique où coulent à pleins bords la joie et le plaisir. Puis, au delà de cette enceinte de marbre et de feuillage, s'étbnd la lagube immi>nse avec San Lazzaro et le vieux Lazaret, Santa Elena etSanta EUsabetla, la Grazia, San Spirito et San Clémente, gaiement posés au milieu des flots verts. Et au

loin, tout au loin, derrière Malamocco et son étroit littorale^ derrière Palestrina qui se perd dans la brume, l'Adriatique avec ses tendres reflets, avec ses horizons indécis, d'une douceur inexprimable , l'Adriatique qui forme le fond de ce superbe tableau.

Tournons maintenant nos regards de l'autre côté. Si le spectacle est moins beau, moins pompeux, moins splendide, il n'est pas moins intéressant. C'est un amas de toits rou^j^es et gris, un fouillis de tuiles, de lames de plomb et d'ardoises, un enchevêtrement inextricable de lignes qui se croisent, se mêlent et^se coupent en tous sens. A voir cette profusion de maisons pressées, serrées, entassées dans un espace si étroit, il semble qu'elles aient été jetées là au hasard, sans ordre, sans plan arrêté, sans idée préconçue. Point de rues, point de canaux, point de places. De loin en loin le fronton d'une église , la corniche d'un palais ou la galerie d'un cloître. Puis des campaniles, des tours, des clochetons et des clochers. N'essayez point de les compter, ce serait un trop rude travail. Jadis Venise renfermait deux cents églises ouvertes au culte, aujourd'hui quatre-vingt-dix à peine sont encore desservies. Mais si le clergé est parti, les clochers sont restés, et ils continuent à projeter leur ombre sur les maisons d'alentour. Leurs flèches inclinées dominent l'entassement confus des toitures et des terrasses, et celles-ci se succèdent sans interruption jusqu'à ce que la mer, qui forme une ceinture d'argent, vienne brusquement tout interrompre.

Au pied du Campanile nous apercevons la place Saint-Marc avec ses galeries et ses promeneurs, avec ses dalles blanches qui ressemblent à . un damier et 3es pigeons qui la tachètent de points noirs. Puis c'est l'église et ses mosaïques à fond d'or qui brillent au soleil, se;$ colonnes de marbre et ses dômes ventrus. C'est la tour de l'horloge avec son lion d'or, son cadran étoile et ses géants de bronze qui semblent être des pygmées. Ce sont les grands mâts qui ressemblent à des baguettes. Puis, si nous portons tout d'un coup OQS xegards au delà des maisons, des palais, des clochers et des églises, voilà les lagunes, la mer verte, avec des reflets d'argent,

peuplée d'îles et d'îlots, avec Murano, qui semble être une Venise en miniature, et le cimetière qu'on prendrait pour un jardin fleuri. A droite, à gauche, partout, des batteries et des forts protègent les abords de la ville. C'est San Giacomo, Tessera, Campalto, qui par leurs feux croisés rendaient jadis Venise imprenable. Ce sont les batteiies de Bossarol, San Antonio et San Marco, qui l'isolent de la terre ferme et en rendent l'accès impossible.

Napoléon P*" avait eu de grandes vues sur Amsterdam et Venise : il voulait faire du Zuiderzée et des lagunes deux réservoirs de vaisseaux, d'hommes et de canons , Tun perpétuelle menace pour les puissances du Nord, l'autre chargé de maintenir le prestige de l'Empire sur la Méditerranée et d'assurer dans tout l'Orient une suprématie indiscutable au pavillon français. On sait ce que sont devenus ces projets gigantesques. Ils furent abandonnés à la chute du Titan. Il en reste cependant encore des traces nombreuses, aussi bien au Helder que sur le littorale de Malamocco.

Mais ce que le conquérant n'avait point songé à faire, c'est de relier Venise à la terre ferme. Au commencement de ce siècle, un tel projet eût passé pour une ambitieuse folie ; en 1845, ce miracle était accompli . Voyez plutôt cette ix)ute large de neuf mètres, bordée de parapets de pierre blanche, et qui, assise sur deux cent vingtdeux arches, s'avance au milieu de la mer. Elle franchit les trois kilomètres et demi qui séparent Venise de la côte et aboutit au fort de Malghera.

Au delà de Malghera, apercevez-vous Mestre, puis Spinea, Zellarino, Tavaro, Gambaraze et leurs clochers? Et derrière, se perdant dans la brume transparente, les Alpes bronzées avec leur couronne de neige et les cimes bleuâtres des monts Vicentins ? Si le ciel était plus clair et l'atmosphère plus limpide, nous pourrions voir le golfe de Trieste et les côtes de l'Istrie, les rives italiennes depuis le Pô di Goro jusqu'au Tagliamento. Peut-être même, avec les « yeux de la foi », pourrions-nous, comme le président de Brosses, apercevoir u rÉpire et la Macédoine, la Grèce, l'Archipel, Constantinople, la « sultane favorite et le Grand Seigneur prenant des libertés avec u elle, n Mais ne nous plaignons pas trop. C'est cette bruiné

lumineuse qui donne à Venise cette intensité de couleur qui nous charme. C'est elle qui, accrochant au passage les rayons du soleil, répand autour de nous cette poussière dorée. Bénissons-la donc de toutes nos forces, et contentons-nous des merveilles qui se déroulent sous nos yeux.

Vous plait-il maintenant de descendre de notre belvédère?

La (j^ondole est un oiseau brun,

Qui vole à la surface de l'onde.

C'est le caprice de Tbomme qui rè(;1e sa marche,

Elle obéît à la fantaisie du rameur.

Ainsi s'exprime une vieille chanson vénitienne. Nous pouvons donc continuer en gondole notre promenade à vol d'oiseau, puisque, de Taveu des Vénitiens eux-mêmes (qui doivent s'y connaître mieux que personne ) , la gondole est un oiseau brun, obéissant et docile.

Nous venons de considérer de loin et de haut les lagunes, la Giudecca et le Grand Canal. C'est maintenant du Grand Canal, de la Giudecca et des lagunes que nous allons considérer la ville. Mollement étendus sur les grands coussins noirs bourrés de duvet, protégés du soleil par une petite tente de coutil rayé , doucement bercés par le balancement de la vague et le mouvement des rameurs, caressés par la brise qui ride la surface de l'eau, nous n*avons qu'à nous laisser vivre, à regarder, à éprouver des impressions attiédies par l'atmosphère qui nous entoure.

C'est à la Piazzetta que nous avons pris notre gondole, nous voilà filant à la surface de l'eau , entrant dans le Grand Canal , laissant à notre gauche la Dogana et la Salute, et à notre droite le jardin du goavemement, dont les verts massifs reposent un instant nos regai*ds. Attention ! voilà le défilé des palais qui commence ! *A ce mot de u palais n, que de merveilles enfantées par notre cerveau ! que de rêves évoqués par notre imagination ! Mais, en Italie, il faut singulièrement en rabattre. Tonte maison est un palais, comme tout voyageur est une Excellence. On ne regagne pas sa demeure, on rentre dans son palais. Un employé à quinze cents francs est logé

dans UQ palais. Mais de même qu'il y a fagots et fagots, il y a aussi des palais de tout calibre et de tout aspect. J'en sais quelques-uns dans des ruelles infectes, sur des canaux puants, dont les murailles lézardées sont couvertes d'une sorte de lèpre , dont les balcons ruinés menacent les passants. Leur aspect sordide et repoussant les fait éviter avec soin ; pour rien au monde on n'y voudrait entrer, à plus forte raison y loger et y vivre. Ce n'en sont pas moins des palais, et les hôtes peu susceptibles de ces taudis vermoulus se croiraient fort amoindris si on leur parlait de leur maison. Les palais du Grand Canal ne sont point, heureusement, dans ce cas. Leur position sur le Corso vénitien les préserve de l'abandon auquel tant d'autres sont livrés sans réserve. C'est à peine si sur cette grande et large voie, nous en trouverons cinq ou six menaçant ruine ou dans un état affligeant de dégradation ; et pour la plupart de ces vieilles et nobles demeurés, le titre qu'elles portent ne nous semblera point usurpé.

Avec l'écroulement de l'aristocratie vénitienne, et surtout pendant l'occupation étrangère ,' presque tous ces gracieux palais ont changé de propriétaires et de destination. Quelques-uns conservent encore leurs hôtes primitifs et abritent les rejetons des illustres familles qui les ont édifiés. Mais c'est la grande minorité. D'autres ont été acquis par de riches étrangers ou sont loués par des familles du Nord, qui viennent chaque année passer quelques mois à Venise. Tous ceux-là sont les plus fortunés. Malheureusement bon nombre, ravagés à l'intérieur, dépouillés de leurs tableaux et de leurs stucs, veufs de leurs marbres sculptés, badigeonnés, peints et repeints et tendus de papier à deux francs le rouleau, sont divisés par tranches et loués en appartements garnis. Il en est même qui sont devenus de simples auberges. Toutefois ils n'ont point, malgré cela, abdiqué leur désignation primitive. UJlbergo reale porte toujours le nom de Palais Bemardo, V Hôtel de i Europe celui de Palais Giustiniani; VAlbergo Barbesi s'appelle encore Palais Zuchelli, et ces nobles noms, pompeusement étalés sur la note, servent à en déguiser les exagérations, à distraire l'attention et à rendre le total moins pénible à solder.

Pour en finir avec la population nouvelle qui occupe les palais du Grand Canal , il nous faut mentionner encore un certain nombre de pseudo-collectionneurs de curiosités et d'amateurs de tableauxl Tout le long de notre promenade , nous ne verrons guère moins d'une douzaine de ces « galeries n dont les titres ronflants , longuement énumérés dans les guides, s'efforcent d'attirer l'étranger et de provoquer des transactions plus ou moins fructueuses. Ce n'est point que Venise manque de véritables galeries. Il y en a plusieurs, et très-riches et très-belles. De celles-là nous ne pouvons que féliciter et remercier les propriétaires. Mais autant l'amateur qui collectionne pour son plaisir ou par amour de l'art, est digne de respect et d'estime , autant ces pseudo-brocanteurs , Mécènes d'occasion, qui n'ont d'autre but que de faire un commerce déguisé de bric-à-brac, nous paraissent peu estimables. Nous leur préférons cent fois le marchand patenté, qui , lui au moins , ne déguise point ses allures et ne se donne pas comme protecteur des arts. Pourêti*e digne de respect, une galerie doit être un sanctuaire et non point un magasin.

L'énumération de ces hôtes nouveaux qui peuplent les rives du Grand Canal vous montre suffisamment que c'est peut-être l'endroit de tout Venise où l'on rencontre le moins de Vénitiens. Aussi n'allons-nous considérer que les façades des palais , car en visiter l'intérieur ne pourrait guère augmenter d'une façon utile notre bagage d'observation^ et de remarques , et nous remettrons l'inspection dé la maison vénitienne au moment où nous nous occuperons de la maison d'Amsterdam , c'est-à-dire à la seconde partie de notre travail.

Après ce long préambule , qui nous a paru indispensable , il doit vous tarder d'être en route et de commencer la revue que nous vous avions promise. Partons donc et efforçons-nous, s'il est possible, dé rattraper le temps perdu.

Nous venons, il vous en souvient, de passer entre la douane de mer et le jardin du gouvernement. A notre droite nous laissons lé palais Giustiniani, transformé en auberge et dont la belle façade datant du quinzième siècle est souillée par un grand écriteau. Plus

loin nous apercevons les palais Tiepolo et Contarini, qui ont subi le même sort. Mais avant d'atteindre ces palais déchus, il nous a fallu passer devant la Casa FerrOy qui est un délicieux bijou mauresque, et aussi devant le palais Ëmo-Trévés,qui renfermé une des plus précieuses galeries de Venise : la collection d'objets d'art formée par le chevalier Trêves de Bonfil. liCS maîtresses pièces de cette collection sont deux magnifiques statues de Canova^ son Hector et son Ajax. Elles datent Tune de 1808, l'autre de 1811,c'est-à-dii'e de son beau temps. Ces deux superbes œuvres, plus grandes que nature, avaient été conservées par l'artiste. Il avait, dit-on ^ le projet d'en faire hommage à sa chère Venise. Diverses circonstances vinrent se jeter à la traverse de son dessein, et quand le gratid statuaire mourut, il n'avait pris à ce sujet aucune disposition définitive. Le frère de Canova, qui était évêque, se soucia fort peu, paraît-il, des intentions que l'illustre mort avait pu nourrir en son vivant. Il fit mettre les statues en vente. M. Trêves dut en disputer la possession à des musées et à des princes. Néanmoins la victoire lui demeura et les deux magnifiques morceaux sont restés à Venise, d'où, espék'ons-le, ils ne sortiront plus.

A gauche nous avons laissé le palais Dario Angarani et le palais Da Mulà. Tous deux datentduquinzièmesiècle. Gracieux et coquets, ils appartiennent aux premiers temps des Lombardi. Entre eux se trouve un grand soubassement, destiné à supporter un édifice inachevé. C'est le rez-de-chaussée de ce qui aurait été le palais Vénier, l'un des plus grandioses de Venise, si l'on n'eût abandonné sa construction alors qu'elle ne s'élevait encore qu'à quelques mètres du sol. Aujourd'hui ce rez-de-chaussée étrange est occupé par un ancien valet de chambre du maréchal Marmont , qui , sourd et perclus de douleurs, mourut à quelques pas plus loin, au palais Loredan (Zichy Esterhazy). Le maréchal par testament laissa son mobilier à son fidèle domestique; et celui-ci ne trouva rien de mieux que de louer le rez-de-chaussée du palais Vénier, et d'y installer, avec le legs du maréchal, une série de chambres meublées. Sic transit (jlori a mundi.

En face, voici le palais Corner, construit en 1532 par lé San-

sovino, pour les descendaQts de cette belle Catherine Coraaro qui fut reine de Chypre. La façade, divisée en trois ordres^ est imposante. Le perron toutefois n'est pas d'un dessin très-heureux. Après les élégances que nous venons d'admirer, l'impression que. produit cette grande masse de pierres n'est guère favorable au Sansovinoi Aujourd'hui le palais Corner est le siège de la préfecture : sa tournure roide et un peu guindée convient assez bien à sa nouvelle destination, mais jure singulièrement avec la parfaite cotu'toîsie de ses hôtes. Le commandeur Mayr, sénateur du royaume et préfet de Venise, est bien en effet l'un des hommes les plus charmants qu'on puisse rencontrer.

A côté du palais Corner^ nous apercevons le palais Barbaro, qui date dû quatorzième siècle, et fait avec son voisin un curieux contraste. Puis c'est le palais Cavalli, qui fut longtemps le siège du consulat général de France i et qui est aujourd'hui la propriété du comté de Chàmbord. Le quinzième siècle l'a paré de ses marbres asiatiques, de ses fines ogives et de ses gracieuses colonnettes. Derrière lui se trouvent le palais Pisani et le palais Môrosini, célèbres tous les deux, mais à des titres bien différents : le dernier possède une intéressante et majestueuse façade, des œuvres d'art et quelques tableaux de prix. C'est dans l'autre que s'est suicidé Léopold Robert» Le pauvre grand artiste avait là son atelier. Il habitait un peu plus loin avec son frère, Âurèle Robert, qui ne le quittait guère et vivait avec lui, partageant ses tristesses, ses rêves dotdoureux et ses découragements subits. Un matin, Léopold se leva plus tôt que de coutume, et vint s'enfermer dans cet atelier où, quelques jours auparavant, il avait achevé son dernier tableau, les Pêcheurs de l'Adriatique. Quand son frère accourut pour le rejoindre il trouva les portes fermées. Un sinistre pressentiment envahit tout son être. On enfonça les portes, mais il était trop tard. Léopold était étendu à terre au milieu d'une mare de sang. L'infortuné s'était coupé la gorge avec un rasoir.

Léopold Robert était arrivé au comble du succès, de la réputation, je dirai presque à la gloire. L* avenir s'ouvrait devant lui aussi brillant qu'il le pouvait souhaiter; mais il avait levé les yeux

sur une personne de u famille illustre » et lui avait donné tout son cœur;

Amour, fléau du monde 9 exécrable folie!...

C*est dans cet amour sans espoir que les amis du pauvre artiste ont voulu voir la cause de sa funeste détermination. Les médecins, eux, qui ne connaissaient point son cœur, ont fouillé son cerveau.* Ils y ont trouvé un épanchement séreux auquel ils ont attribué son suicide. Peut-être les uns et les autres ont-ils eu raisonV Ce suicide, du reste, n'était point le premier qu'on eût à déplorer dans cette famille. Léopold mit fin à ses jours le 20 mars 1835; et dix ans auparavant, dix ans jour pour jour, son frère Alfred s'était également donné la mort.

Vous voyez que ces deux palais méritent bien qu'on leur consacre quelques instants. Mais pour les visiter, il nous faudrait débarquer au Campo San Vitale et gagner le Campo San Stefano. Le temps dont nous pouvons disposer ne nous le permet guère. Restons donc en gondole et continuons notre tournée sur le Grand Canal.

Un coup d'oeil, s'il vous plaît, au petit palais Manzoni qu'on achève de réparer. C'est un bijou que les Lombardi ont déposé là. Puis fermons les yeux, pour ne point voir ce grand pont de fer que l'industrie anglaise a jeté en travers du canal, et ce vaste portique qui sert d'entrée à l'Académie des beaux-arts. Il est l'œuvre marquante de l'occupation autrichienne : c'est froid, roide, guindé, désagréable , en un mot le comble de l'horrible ! Passons , je vousprie, et ne regardons pas.

Voici sur notre droite une habitation bizarre, moitié kiosque et lîioitié chalet. Elle porte un nom sinistrement illustre, celui du doge Marino Faliero, decapitatus pro criminibus, comme dit l'inscription du palais ducal. Toutefois il parait que ce nom n'est

* Voir la Notice sur la vie et les ouvrages de Léopold Robert, par E. J. Delecluze, et l'excellent livre de M. Charles Clément: Léopold Robert <f après sa correspondance inédite. On y* trouvera une lettre de M. Âurèle Robert racontant le suicide de son frère.

qu^uiie usurpation ; ou du moins, ce fut une autre branche de la famille Faliero qui habita cette curieuse demeure. Carie véritable palais de ce doge qui, selon Pétrarque, avait u plus de courage que de bon sens » (più di coraggio che di senso)^ se trouvait assez loin de là, près de l'église des Saints-Apôtres.

IjC palais Giustiniani-Lolin, qui s'élève également sur notre droite, n*a rien de bien remarquable. Il est du style de la décadence, et nous n'y prendrions point garde s'il n'avait appartenu à mademoiselle Taglioni. Aujourd'hui il est la propriété de la du-* chesse de Parme. Quels sont les hôtes que l'avenir lui réserve? Puis voici à gauche le palais Contarini degli Sctigni, formé de deux palais bâtis à un siècle de distance ; le palais Rezzonico, œuvre de Baldazare Longfaena, plus majestueux qu'élégant; le Palazzino Camerazza et les deux palais Giustiniani. De l'autre côté du canal le palais Malipiero montre sa jolie façade, qui appartient à la Renaissance, et le palais Grassi, restauré, embelli par le baron Sina, développe sa grande masse, qui le fait ressembler à une vaste caserne. Tout cela est bien froid. Passons vite, il nous tarde d'arriver à cette merveille de goût et d'élégance qui fait l'angle du rio San Pantaleone et porté le nom de palais Foscari.

Quel nom ! et que de souvenirs entassés dans ces quelques lettres ! Que de fêtes joyeuses évoquent ces gracieuses colonnes, ces ogives, ces trèfles, ces marbres colorés et ciselés, cette couronne de créneaux à jour qui se découpent sur le ciel bleu, et aussi que de journées sombres et de drames lugubres ! C'est de là que partit le doge Foscari, jeune et ambitieux, joyeux et fêté, pour aller à Saint- Marc ceindre la corne dogale ; et c'est là qu'il revint brisé par l'âge, abreuvé de dégoûts, le cœur plein d'amertume, en proie au plus sombre désespoir. Il avait perdu trois de ses fils au service de la République ; et le quatrième, flétri par un an*êt infâme, torturé par la main du bourreau, était mort en exil loin de son malheureux père. Poursuivi par une haine implacable^ injustement frappé dans ses affections les plus chères, dépouillé de ses titres et de ses dignités y^ chassé comme un valet, le vieux doge, âgé de quatrevingt-quatre ans, revint dans cette gracieuse demeure expier des

iM) AMSTEKDAM ET VENISE.

crimes qu'il n'avait pas commis et des fautes dont il n'était pas coupable. Banni du palais ducal où, pendant trente-quatre ans, il avait régné en souverain, il vint expirer derrière ces élégantes murailles, sous ces lambris gaiement sculptés, joyeusement fouillés, entendant au milieu de son agonie la grosse cloche du Campanile qui sonnait à toute volée pour célébrer l'exaltation de son successeur et le triomphe de son plus cruel ennemi.

La fortune des Foscari ne s'écroula point toutefois avec le pouvoir du vieux doge. En 1574 (cent vingt-cinq ans plus tard par conséquent), leur palais était encore l'un des plus riches et des plus beaux de Venise ; et sa merveilleuse position, à l'angle du Grand Canal, le fit choisir pour abriter l'un de^ plus illustres visiteurs que la République eût reçus jusque-là , Henri de Valois, roi de France et de Pologne.

Le roi venait de s'échapper de Vai'sovie. Il avait déposé cette couronne que, selon le dire de Pierre Mathieu , son conseiller et son historiographe ; u il portait comme un rocher sur sa teste. » Il s'était enfui à franc-étrier, non comme un prince, mais biea comme un vrai malfaiteur, poursuivi par les grands dignitaires du royaume qui ne voulaient point le laisser partir. Arrivé à Vienne, où il s'arrêta cinq jours, il avait écrit au doge pour lui notifier son désir de traverser Venise avant que de rentrer en France ; et la République, fière d'offrir l'hospitalité à « son puissant amy et fidèle allié » , avait député auprès du Roi très-chrétien ce qu'elle comptait dans son sein de plus noble et de plus illustre.

Ce fiit le dimanche 18 juillet 1574 que le roi prit possession du palais Foscari, et, pendant les dix jours qu'il y demeura, le Grand Canal ne cessa d*étre couvert de gondoles dorées, de seigneurs et de dames en costume de gala, et de barques chargées de musiciens. Le soir, la ville illuminée présentait un coup d'œil féerique , et les régates , les concerts , les sérénades se succédaient sous les fenêtres du roi '. Henri III ne quitta pas sans regret cette demeure

* Voir pour le détail de ce3 fêles la Vie d'un patricien de Venise, par Cb. Yriarte.

hospitalière et cette ville plus hospitalière encore ; et pour remercier Pietro Foseari de l'accueil qui lui avait été fait dans son palais, ce fut dans sa villa de terre ferme , située à Moranzano , qu'il voulut passer la première nuit qui suivit son départ.

Au commencement du siècle dernier, la famille Foscari n'était pas tt fort nombreuse^ quoiqu'elle n'eût rien perdu de sa prc<^ mière considération'. » Cependant il suffit des folies d'un de ses membres pour la ruiner de fond en comble. Et ceux qui visitaient Venise il y a trente ou quarante ans, rencontraient dans les chambres hautes de ce vieux et magnifique palais, dépouillé de ses bas^ reliefs, de ses tableaux et de ses sculptures, un vieillard octogénaire et deux vieilles filles infirmes, seuls habitants de cette demeure princière. Ces misérables gens logeaient dans un affreux réduit, sans meubles et sans linge, avec des sièges édoppés et quelques vieilles malles servant de commodes. C'étaient les derniers Foscari • !

Depuis ce temps, ce pauvre palais, une des perles du Grand Canal, a eu des destinées diverses. Après avoir été caserne autri* chienne, il est devenu école supérieure de commerce. Quelque peu brillante que cette dernière destination puisse paraître, elle a eu du moins cet inappréciable avantage de le sauver d'une inévitable destruction.

Mais continuons notre course.

Voici sur notre gauche, et à la suite du palais Foscari, les palazzi Balbi et Grimani, d'assez bon style de la Renaissance, et le palais Persico, œuvre des liOmbardi. Puis les deux palais Tiepolo qui appartiennent aux premières années du seizième siècle, et le palais Pisani;, dont les gracieuses ogives remontent à la fin du quatorzième. C'est dans le dernier de ces palais qu'on a longtemps con<serve le grand tableau de Paul Véronèse représentant Alexandre et la famille de Darius. Cette vaste et belle toile est aujourd'hui en

' Freschot, Nouvelle relation de la ville et république de Venise (1709). * M. J. Lecomte, dans son livre intitulé Venise, parle longuement de cette malheoreuse famille.

Aiigletérre '. Oa l'y a payée 300,000 francs. Elle y est fêtée oommé un chef-d'œuvre indiscutable, et pendant de longues années elle avait cependant servi de prétexte aux amateurs de la vérité historique, pour rompre des lances sans nombre contre Técole vénitienne. Il est vrai que ces enthousiastes de l'exactitude archaïque trouvaient fort naturel que Lebrun, en peignant le même sujet, eût coiffé ses personnages de volumineuses perruques.

A droite, nous apercevons le palais Moro-Lin, construit par Mazzoni au dix-huitième siècle , le palais Contarini detle figure, et les trois palais Mocenigo, que leur nom suffit à rendre célèbres. La famille qui les fit construire tous les trois porte en effet un nom illustre s*il en fut dans les fastes de la République. Sept fois, les Mocenigo furent couronnés de la corne dogale , et, indépendamment de ces magistratures suprêmes, ils ont fourni à Venise une pépinière de généraux, d'ambassadeurs, d'amiraux, de procurateurs et de membres du conseil des Dix.

Mais un souvenir plus récent se rattache à ces princières demeures. C'est dans l'un de ces palais qu'en 1818 lord Byron vint s'installer avec sa ménagerie. Les singes, les perroquets, les chats et les oiseaux de proie encombraient sa cour et faisaient, comme on pense, une singulière musique. L'intérieur du palais n'était guère

plus respecté. Grâce à Shelley, l'ami du noble poète, nous avons l'inventaire à peu près exact de cette étrange collection : « Il y a ici (au palais Mocenigo), écrit- il à Thomas Moore, deux singes, cinq chats, un épervier, huit chiens, une corneille, des perroquets et un renard ; toute la bande se promène et voltige dans les appartements, comme si chacun en était maître... » Un animal que Shelley oublie, et qui n'était pas le moins curieux de cette étrange ménagerie, c'est cette Margarita Cognî, Ir Fornarina du poète, qui pendant bien longtemps tyrannisa le pauvre homme de la belle façon.

Ce fut sur les bords de la Brenta que Byron rencontra pour la première fois cette étrange créature. Ce jour-là, il se promenait à

' A la National Gallcry,

chevalavec un de ses amis. Il la vît, échangea quelques paroles avec elle, la revit huit jours plus tard, u Bref, ^crit-il lui-ménie^ après quelques rencontres , nous fûmes au mieux, et pendabtun long espace de temps, elle conserva seule sur moi un asceodaût qui

VENISE Porlrait du Titien.

lui fut disputé souvent mais jamais enlevé. » Quand Byrou retourna à Venise, Margarita le suivit, et malgré son mari, malgré la police, elle ne tarda pas à s'installer an palais Mocenigo. Une fois là, il n'est guère d'excentricités auxquelles elle ne se soit livrée, jusqu'à

cette tentative de suicidé, qui mit fin à la tragi-comédie où le poëte ne jouait plus son rà\e qu'à contre-cœui*.

u Je ne crois pas, écrit-il en parlant de ce dernier accès de folie, que Margarita eût le projet de se détruire , mais si Ton songe qu'il était tard, la nuit noire, et qu'il faisait très-froid, il semblerait pourtant qu'elle eût quelque diabolique envie de ce genre. On l'avait toutefois retirée sans trop de mal , si ce n'est l'eau salée qu'elle avait bue et le bain froid qu'elle avait pris. »

Après les palais Mocenigo , voici le palais Gorrer; qui fut habité par la duchesse de Berri. Puis le palais Corner - Spinelli , dont la sombre élégance est toute pleine de charme. A voir ses doubles pleins-cintres , ses balcons et ses frises , tout cela portant le cachet d'une austère noblesse, on ne se douterait guère de la qualité de son avant-dernière propriétaire. En effet, ce petit palais , dont la tournure moyen âge a quelque chose de fermé , de refrogné , de chevaleresque, je dirai presque de guerrier, appartenait encore il y a quelques années à madame Taglioni (et de deux!).

En face nous apercevons le palais Barbarigo , dont la principale façade et l'entrée se trouvent sur le rio San Polo. On l'a surnommé alla Terrazza, à cause de sa terrasse qui donne sur le Grand Canal. Son architecture n'a du reste qu'une fort mince valeur, et nous n'en parlerions pas, s'il n'avait été pendant de longues années la demeure du Titien. C'est là que le grand peintre aimait à recevoir ses amis, à festoyer avec eux. L'Arélin était au nombre des convives; c'est dire que la société n'était ni triste ni réservée. Titien aimait tant sa Venise et la terrasse de ce palais, qu'il préféra l'hospitalité de la famille Barbarigo à celle plus somptueuse qu'à maintes reprises Léon X, Paul III et Philippe II lui offrirent dans leurs résidences royales, au milieu de leur cour.

Toutefois ce n'est point au palais Barbarigo que l'effroyable peste fie 1576 vint surprendre le grand artiste presque centenaire, mais qui, toujours jeune de cœur et les pinceaux en main, travailla jusqu'à son heure suprême. Il avait à cette époque transporté son atelier sur le Campo Rotto, et c'est de là que partit le funèbre

A VOL D'ÔISEÀU. 05

cortège qui , dérogeant aux ordonnances du conseil des Dix , cbQ-> duisit le grand homine à sa dernière demeure.

Touchant à Fhabitation des Barbarigo , se trouve le palais Gri* mani. Dans ses modestes proportions , c*est une des œuvres de la Renaissance les plus élégantes qui soient sur le Grand Canal. Puis, toujours du même côté, voici le palais Bemardo, Fun des édifices les plus sincèrement gothiques de tout Venise; le palais Donatô, curieux échantillon du style byzantin-lombard ; le palais Tiepolo , conçu dans la manière du Sansovino ; et enfin le palais Businello, qui appartient à la fin du dix-sepiième siècle, c'est-à-dire à la décadence, et a été la propriété de mademoiselle Taglioni (et de trois!).

Sur la droite du Canal, les palais sont sinon plus beaux, du moina plus vastes et plus grandioses. C'est d'abord le palais Grimani, qui passe pour le chef-d'œuvre de Sanmichieli, et dont la niasse imposante possède une majesté vraiment royale. Sa façade comporte tous les caractères de la force et de la magnificence. C'est aujourd'hui l'asile de la cour royale; longtemps il fut celui de la poste , et comme en ce temps-là le pont qui relie Venise à la côte n'existait pas encore , c'était un des endroits les plus animés qui fassent sur le Grand Canal. Mais aujourd'hui le calme a succédé à l'activité bruyante. Seuls, des avocats, des magistrats et quelques plaideurs endurcis gravissent encbi*e son majestueux péristyle, et c'est un palais voisin, le palais Farsetti, qui semble avoir hérité de toute cette animation. Le palais Farsetti en effet sert d'hôtel de ville. C'est là que les fiancés viennent chercher la légitimation de leur tendresse, qu'on apporte les nouveau-nés et qu'on déclare les décès. Tout cela se fait naturellement en gondole, et ne manque pas de répandre dans tous les environs une certaine dose de vie et de bruyante activité mêlée parfois d'une pointe de gaieté folâtre .

Jadis le palais Farsetti appartenait à un descendant de la famille du trop célèbre Marino Faliero, JeanFaliero, qui fut non-seulement un homme politique remarquable, mais encore un protecteur éclairé des arts. C'est lui qui devina Canova, et l'aida à devenir l'un des plus grands sculpteurs des temps modernes. Canova reconnaissant

fit hommage à son protecteur de sa première œuvre , deux cor«> beilles pleines de fruits, qui, sculptées. en plein marbre, décorent encore aujourd'hui l'escalier du palais Farsetti. Il fit aussi à ce digne protecteur le dernier cadeau qu'il pût attendre de son pro* tégé. Le grand artiste, en effet, sculpta lui-même le mausolée de l'homme de bien à qui il devait une partie de sa fortune et de sa gloire.

Après le palais Farsetti voici le palais Lorédan, où naquit Elena Cornaro Piscopia, l'une des femmes philosophes les plus connues du dix-septième siècle ; mais tout à côté , regardez avec attention cette demeure étroite et modeste. On ne supposerait point, à première vue, qu'elle a été la résidence d'une des familles les plus glorieusement célèbres de la République vénitienne. C'est pourtant le palais Dandolo. C'est là que, pendant bien des siècles, résida l'illustre lignée de celui qui deux fois s'empara de Constantinople, de ce guerrier aveugle qui enrichit sa patrie des dépouilles de l'Orient et porta si haut la gloire maritime et militaire de Saint-Marc ^ C'est de ce petit patazzino que partirent quatre de ses descendants pour aller s'asseoir sur le trône des doges , et une foule de héros jaloux de soutenir la gloire impérissable de leur illustre aïeul.

Aujourd'hui que nous jugeons Thistoire des temps passés d'une façon presque humaine, la renommée du vieux Dandolo est peut-être bien un peu discutable. Si sa valeur, sa prudence dans le conseil, son énergie dans l'action le signalent à Tadmiration de tous, sa gloire est singulièrement ternie par cet effroyable pillage de Constantlnople, qu'il autorisa alors qu'il eût pu l'empêcher. La perte de

* Bien qii'avcu{]^1c et âgé de près de qualrc-vliigt-dix ans, Dandolo voulut diriger lui-même Tassaut de Constantînople : u Ores pourrés, dit Villehardouîn, ouïr esf range prouesse. Le duc de Venise qui, vieil homme ètoit et goutte ne voyoit, tout armé sur la proue de sa galère, le gonfanon de Saint-Marc par-devant lui, s*écriant aux siens qu'ils le missent à terre. » Il fut en effet débarqué le premier et commanda l'assaut. Le vieux Dandolo avait du reste des raisons toutes particulières pour haïr les Grecs. C'était l'empereur grec Manuel qui, en 1173, lui avait fait brûler les yeux, lorsqu'il vint, au nom delà République, réclamer les ambassadeurs vénitiens que l'empereur retenait au mépris du droit des gens.

tous les trésors qui avaient été accumulés dans cette capitale de rOrient, la destraction par le fer et par le feu de toutes ces mei*veilles qui, enlevées à la Grèce, avaient d'abord séjourné à Borne pour venir ensuite parer la vieille Byzance, de ces manuscrits qui renfermaient le travail de Tesprit humain pendant plus de dix-huit siècles, tout cela doit bien compter pour quelque chose. 11 faut donc, pour juger équitablemenl sa mémoire, se souvenir de ce malheur irréparable et de la part qui en revient au vieux doge.

Dandolo, en e£Fet, permit à ses troupes le pillage de la ville prise. Il autorisa la plus effroyable dévastation et ne recommanda à ses soldats enivrés de sang et de caimage, que d'épargner la vie des hommes et Thonneur des femmes. Une fois lancés sur cette proie sans défense, ceux-ci ne tinrent même pas compte des ordres de leur chef trop confiant, et c*est à peine si la vie des hommes fut respectée.

Il faut lire dans Villehardouin, qui, après avoir pris part à cette terrible expédition, s'en est plus tard constitué l'historien, le récit de toutes ces dévastations. Le butin à partager s'éleva à une somme supérieure à deux cents millions de notre monnaie. C'était seulement la valeur du métal, car les statues de marbre, brisées et mises en pièces, étaient des objets sans prix, et les vases d'or et d'argent fondus par la flamme ou détruits par le glaive, étaient taxés au poids et considérés comme lingots. Nul ne saura jamais la somme de richesses intellectuelles et artistiques qui furent anéanties en quelques jours. Mais Tesprit humain est ainsi fait. Les peuples gardent fidèlement la mémoire de ceux qui ont renversé ou dévasté et ne se souviennent guère de ceux qui ont édifié. Les grands destructeurs sont assurés de la gloire et de l'immortalité ; quant au nom du fondateur, on l'ignore presque toujours.

Une seule chose fut respectée dans cette destruction effroyable , et si nous en parlons ici , c'est qu'elle peint merveilleusement cette singulière époque; les reliques trouvèrent grâce devant les pillards. Les alliés se partagèrent le corps de saint Jean-Baptiste et celui de sainte Luce. Henri Dandolo put envoyer en outre à sa

dhère patrie le corps du prophète Siméon, un bras de saint Georges,

un autre de saint Jacque$, un morceau de la vraie croix et une fiole contenant du sang de Jésus-Christ. En même temps il expédiait quelques bas-reliefs et quelques statues qui avaient été sauvées du pillage on ne sait comment, une foule de marbres précieux et de colonnes dont les Vénitiens trouvèrent facilement l'emploi, et aussi les quatre . chevaux qui ornent encore aujourd'hui la façade de Saint-Marc.

Mais nous voici bien loin de Venise et du Grand Canal. Revenons-y de suite, pour jeter un coup d'oeil sur le palais Bembo et le palais Manini, les deux seuls qui nous restent à voir avant d'arriver au pont du Bialto. Le palais Bembo, gentille demeure construite dans le style ogival, remonte au quatorzième siècle. Ce n'est point là qu'habita la famille Bembo qui fournit un doge à la République, mais bien celle de cet écrivain distingué qui fut secrétaire de Léon X et demeura célèbre par ses galanteries au moins autant que par ses écrits. Avant que d'être nommé cardinal, Bembo fut en effet l'amant de la trop fameuse Lucrezia Borgia, que ses contemporains jugeaient, parait-il, moins sévèrement que ne Va fait la postérité, car l'Arioste l'a placée au-dessus de la Lucrèce romaine.

La cui bellezza ed onestà preporrc Deve air antiqua la sua patria Rom a.

Bien que les éloges du poète soient incontestablement outrés et qu'on puisse facilement trouver la cause de sa bienveillante exagération dans l'accueil qui lui était fait à la cour de Ferrare, il faut dire cependant que les mœurs de cette cruelle époque étaient si éloignées des nôtres, qu'il n'est guère surprenant qu'on se soif alors montré pour Lucrezia Borgia moins sévère que de nos jours. A différentes reprises toutefois, et tout récemment encore, les esprits amoureux du paradoxe ont essayé de réhabiliter cette princesse. On a voulu en faire une victime de l'affection fraternelle. Ses relations avec Bembo cependant ne sont point à nier. Tous ceux qui ont visité à Milan la bibliothèque Ambrosienne, ont pu voir dans l'angle d^une vitrine un paquet de lettres jaunies parle temps, attachées ensemble

et supportant uae mèche de cheveux roux. Ce sont dix lettres d'amour adressées par Lucrezia à Bembo et un échantillon de la blonde chevelure de cette femme passionnée. A Tun de ses voyages à Milan, lord Byron demanda la permission de toucher la précieuse mèche^ et pendant qu'on ne l'observait pas, il en déroba deux cheveux. Ce larcin contribua-t-il à le rendre plus indulgent pour la pauvre princesse? Je l'ignore, mais c'est lui, je crois, qui le premier dans ce siècle se fit son champion et chercha des excuses à ses fautes et des atténuations à ses crimes.

Toutefois, si nous en croyons le docteur Oltrocchi , ancien préfet de la bibliothèque Ambrosienne, qui a consacré son temps à étudier cette importante question^, cette liaison avec la duchesse de Ferrare, qui suffit à illustrer Pierre Bembo, ne dura guère que trois années: Son commerce épistolaire se continua toutefois jusqu'en 1517, c'està-dire pendant quatorze ans. Puis Bembo épousa l'une des plus jolies femmes de Venise, qu'on nommait la Morosina. Il la célébra dans ses écrits, et quand elle mourut après douze ans de mariage, elle laissait à son galant mari, comme gages d'une tendresse réciproque, plusieurs enfants qui se chargèrent de perpétuer son nom. Cène fut qu'en 1539 que Bembo, revenu de ses égarements et « devenu homme de piété exemplaire », reçut de Paul III le chapeau de cardinal.

Le palais Manini est une des bonnes œuvres du Sansovino. C'est lui qui termine la série des palais qui s'étendent de l'entrée du Grand Canal au pont du Bialto. Il contient une galerie de tableaux remarquables et a été restauré fort habilement par l'architecte Selva. Il était la propriété de Ludovico Manini, qui fut le dernier doge de Venise. C'est là que ce respectable vieillard vint mourir, quelques années après avoir assisté aux funérailles de cette république aristocratique qu'il enterra lui-même en signant son abdication. Cependant, ni Manini ni ses conseillers, ni même le sénat d'alors, ne doivent être, aux yeux de la postérité, rendus responsables de

* Voir les Premières amours de Pierre Bembo, dissertation par le docteur Oltrocchi (Venise, 1758).

l'écroulement de leur patrie. On peut dire eu effet que lorsque Venise acheva de tomber, elle était morte depuis longtemps. Mais son gouvernement mettait à garder son cadavre la même vigilance qu'il avait mise à veiller sur elle au temps de sa splendeur. Les patriciens de Venise, dit nn historien de mérite *, s'étaient endormis sur leurs chaises curules; leurs idées, leurs connaissances, leur politique étaient exactement celles de leurs bisaïeuls. Depuis le dixseptième siècle, la République avait cessé de vivre, elle gisait sur son lit de parade, et pour cacher ce grand secret d'État ce n'était pas trop de ses Dix, de ses TroiSt de ses correcteurs, de ses plombs et de ses puits. Les premiers qui franchirent cette enceinte et soulevèrent les voiles qui cachaient son existence au monde, ue trouvèrent au fond de tout ce mystère qu'un simple fantâme. Aussi le seul reproche qu'on peut adresser à tous ces politiques vermoulus n'est-il pas de s'être laissé emporter par le tourbillon qui dévorait les royaumes et les empires, c'est d'être tombés sans gloire.

Aujourd'hui le palais Manînî est habité par la Banque nationale.

' L. Gallbert, Histoire de Venise.

VENISE Poulo di Rialto.

(suitb)

Le Riaho. — Le ceinte Andréa. — La Peschiera, — Les hdtes de TAdriatique. — Nature morte. — UErbaria. — Le Fondaco dei Tedeschi. — Enterrement d*un maître d*hôtel. — Un cheF-d^œuvre du Titien. — Le doge Michieli inventeur de la monnaie fiduciaire. — La Cà d'oro. — Le Fondaco dei Ttirchi, — La Raccolta Correr, — Souvenirs historiques. — Le drapeau de Manin. — André de Mantegna et Léonard de Vinci. — Les petits maîtres. — Ganaletto, Longhi, Belloti et Guardi. — Leurs confidences et leurs indiscrétions. — La société hollandaise et la société vénitienne au siècle dernier. — Bibelots d*art et de toilette. — Souvenir du siège de Paris.

Puisque nous voici arrivés au pont du Rialto, nous allons, si vous le voulez bien , quitter notre gondole , descendre à terre et jeter un coup d'oeil sur les environs. Mais, avant cela, accordons un regard à cette construction si pittoresque , qui pendant bien des siècles a passé pour une merveille d'élégance et d'audace. De nos jours l'admiration ne s'est point amoindrie; mais depuis ce temps nos ingénieurs et nos architectes ont résolu de tels problèmes , que si l'élégance du chef-d'œuvre de Luigi Boldù nous ravit toujours et nous enchante, nous ne songeons guère à nous extasier sur une hardiesse qui a été dépassée depuis longtemps.

Ainsi que nous l'avons vu, le rivage élevé {Rivo alto) fut le point central autour duquel vinrent se grouper les premières habitations qui plus tard devaient constituer Venise. C'est là qu'est pour ainsi dire le point de départ de la glorieuse cité , qui rayonna bientôt dans toutes les directions et s'étendit dans tous les sens, jusqu'à ce que la mer prononçât son Quos ego! et rempéchât de s'étendre davantage. Il est donc naturel que les Vénitiens du vieux temps aient songé tout d'abord à construire sur ce point primordial un

pont traversant le Grand Canal; et jusque dans ces temps derniers, le pont du Bialto était encore le seul pont qui joignit les deux grandes îles qui constituent la Venise moderne.

Dans le principe, le Ponte di Rialto était en bois. Plus solide qu'élégant, plus simple que luxueux, il n'avait d'autre but que d'établir une communication entre les deux rives. Détruit à maintes reprises, il fut toujours reconstruit à la même place, et le tableau de Garpaccio, qu'on conserve à l'Académie des beaux- arts, nous le montre tel qu'il était dans sa simplicité primitive. Mais en 1588, on estima qu'un pont de bois ne répondait plus aux besoins de la circulation ni aux splendeurs de la ville , et l'on résolut de le renUplacer par un pont de marbre. Antonio da Ponte fournit le dessin; Luigi Boldù se mit à l'œuvre, et en 1591 il livrait à ses concitoyens l'édifice tel que nous le voyons aujourdVbui. Si vous tenez aux détails techniques , nous pouvons constater qu'il est composé d'une seule arche, en marbre d'Istrie, ayant 22 mètres 10 centimètres d'ouverture et 10 mètres d'élévation. Sa longueur totale est de 48 mètres, sa largeur de 14 mètres, et la corde de l'arc est de 27; mètres 70 centimètres. Sa beauté consiste beaucoup plus dans l'élégance de ses formes, dans la pureté de son ordonnance générale, que dans les ornements dont on l'a décoré. Il est en effet d'une grande et noble simplicité ; et les deux seuls bas-reliefs qu'il possède, et qui sont inscrits dans le tympan de l'arc, sont de trèsfaible qualité, pour ne pas dire davantage.

Une des particularités qui font du Rialto un pont unique en son genre, c'est qu'il porte trois rues et deux rangées de maisons. Ai-je besoin d'ajouter que les rues sont étroites et les maisons de peu d'épaisseur? A bien prendre, ce sont des rangées de petites boutiques, des étalages sans profondeur, dans lesquels on vend un peu de tout. Gependant, à votre grande surprise, vous y trouverez peu de bijoutiers et d'orfèvres. Il semble pourtant que ce soit une coutume des marchands d'or de s'établir sur les ponts; témoin le Ponte Vecchio à Florence, le pont au Change et l'ancien pont Neuf à Paris. Sous ce rapport, le Ponte di Rialto rompt avec les traditions. Au milieu se trouve une sorte de terrasse qui met en communication les

trois rues et que couronne une manière de double portique. De cette terrasse on a une vue merveilleuse et peut-être sans pareille au monde. Des deux côtés, le canal s'arrondit dans une courbe gracieuse que bordent ces beaux palais que nous venons de décrire et qui , construits chacun pour soi-même, n'en forment pas moins le plus magnifique ensemble que l'on puisse rêver. C'est un amas de lignes élégantes, sveltes et gracieuses, de courbes harmonieuses, un joyeux cliquetis de couleurs vives, douces et fraîches malgré la patine que le temps a imprimée sur toutes les façades, malgré la livrée grise qu'il a essayé de leur faire porter.

Beaucoup de ces palais en effet sont noirs et sales ; on les dirait, comme les maisons de Londres, brunis par la poussière et noircis par la fiimée. La fumée! la poussière! où les prendre à Venise pour une semblable besogne? Mais, malgré leur aspect sombre, ces demeures aristocratiques se colorent sous les feux du soleil , et leurs façades brunies semblent trancher en clair sur l'azur foncé du ciel.

Et puis ce sont les flots veit tendre qui s'argentent de joyeux reflets , les grands poteaux qui sortent de l'eau tout enrubannés de couleurs vives et coiffés de la corne dogale , les gondoles noires qui filent comme des hirondelles, laissant à leur suite un sillon de mousse blanche. C'est le ciel, le soleil, la lumière dorée, les marbres blancs et roses, les ombres transparentes, que sais-je? C'est le charme, c'est la vie, la paresseuse rêverie qui s'empare de tout votre être, qui prend possession de votre cerveau, qui pénètre votre cœur, pendant que l'air moite caresse votre visage et vous baigne dans ses énervantes vapeurs.

On resterait là des heures entières à ne rien faire, à ne rien dire, à ne rien penser, — que dis-je, des heures! des journées, des années , toute sa vie ! Demeurez quelques instants sur ce merveilleux belvédère, abandonnez -vous aux émotions qui vous envahissent et ne réagissez point contre la langueur qui s'empare de vous. En bien peu de temps vous comprendrez l'influence magique que de pareils spectacles exercent sur ceux qui les voient depuis leurs premières années , et pourquoi tant de Vénitiens ne veulent connaStre que leur bien-aimée Venise.

Mais c'est aujourd'hui veadredi, et, sur notre gauche , voici des tentes jaunes qui abritent une foule empressée et babillarde. De gentilles ménagères, coiffées de la mantille traditionnelle , circulent an milieu des plaques de marbre, empressées, curieuses, affairées et furetant partout. Chaque vendredi, le spectacle est le même, car ces grandes tentes recouvrent la Peschiera, le marché aux poissons, et tout bon Vénitien regarde comme une grosse affaire l'acquîsi' tion du plat maigre qui doit ce jour-là relever son dîner. A Venise

VENISE

i; Kiallo vil de h Pesrhi'ri

on est très-friand des poissons de l'Adriatique. On n'imagine point qu'il s'en puisse trouver ailleurs d'aussi fins et d'aussi délicats. C'est uu objet de gourmandise et un sujet de fierté; et l'on a vu des Vénitiens sensuels faire de gros sacrifices pour ne pas renoncer aux plaisirs que leur offrent les hôtes momentanés de la Peschiera. Consultez plutôt M. Paul de Musset, il sait sur ce chapitre une histoire édifiante.

Un jour, un grave personnage, le comte Andréa, racontait devant notre érudit compatriote ses douloureux chagrina d'amour.

La belle que le comte adorait , ayant été rappelée par sa famille, avait dû quitter Venise et retourner à Milan. Désespéré par son départ, le pauvre Andréa avait failli en mourir de douleur. — A ce moment du récit, dit M. Paul de Musset, je demandai au narrateur pourquoi il n'avait pas abandonné sa ville natale pour courir après son amie.

— J'ai toujours habité Venise, répondit-il, et je ne saurais vivre à Milan, où l'on parle un dialecte blessant pour mes oreilles; le poisson d'ailleurs n'y est pas frais!

Cette raison parut à M. de Musset sans réplique. Toutefois, reconnaissons que si le poisson qu'on pèche dans l'Adriatique est supérieur à celui qu'on trouve généralement dans la Méditerranée , il est très-inférieur à celui que nous mangeons sur les côtes de l'Océan. Mais ce qu'il perd en qualité , il le rattrape largement en variété de formes et en diversité de couleurs. Rien n'est curieux, au point de vue pittoresque, comme cet amas de petits monstres de toutes nuances, de toutes dimensions et de tout calibre. Vous trouvez en effet à la Peschiera de Venise tous les poissons imaginables, depuis le rombo, grand, plat et large, qui ressemble assez à notre turbot, jusqu'à la cepa^ sorte de pieuvre informe, et la lucerna avec ses ailes d'azur. Approchez-vous de l'étalage d'Angelo Cavallarin. C'est le poissonnier le plus complaisant et le mieux assorti. Il vous montrera, avec son amabilité inaltérable, l'esturgeon au bec pointu , le thon à la chair rouge et saignante qui se coupe par tranches et se débite comme le bœuf ou le mouton, les brancini argentés, les passarini verts et blancs, les barboni rosés avec leur grande barbiche, les cicoli, le corbeto, la sfogtia, plate comme une feuille et blanche comme la neige, les go, les granecole qui sont de grands crabes rouges, et les moleche qui sont des crabes verdâtres. Dans les baquets rangés auprès de son étal, il vous fera voiries bizati, énormes anguilles vertes aussi grosses que des serpents, les caparocili, qui sont des coquillages microscopiques, les perdocce avec leurs coquilles noires, et les cape-sante, beaux coquillages qui renferment dans leurs doubles écailles une huître rouge, couleur de brique. Puis à côté de la pruto^ qui étale orgueilleusement sa

106 AMSTERDAM ET VENISK.

grande taille et ses belles écailles argentées, vous remarquerez les astezi, sorte de homard vert et rose, la gâta et Vazia qui ont l'air d'avoir élé écorchées , et vingt autres espèces pins bizarres , pins étranges, plus curieuses, qui forment un amalgame capable de faire pâmer d'aise un peintre de nature morte.

De l'autre côté du ponte di Rialto se trouve l'Erbaria, os marché aux légumes, qui s'étend surtout le campoSan Giacomo.hi aussi, le spectacle est assez intéressant pour que nous nous arrêtions quelques minutes. Les oignons en chapelet ornent les arcades de

VENISE Marché aux Irgumcs.

la place de leurs gracieux festons, pendant que, sur des tables rustiques, les asperges, les broccoli, les salades jaunes elles carottes roses, alternent avec des corbeilles pleines d'oranges, de pommes rouges, de tomates et de citrons, qui renvoient joyeusement les rayons du soleil et dorent de leurs beaux reflets les maisons d'alentour. Les fraises, les cerises, les abricots et les pêches, s'étalent côte à côte avec les figues de Barbarie, les melons verts, les dattes, les pastèques et les raisins muscats. C'est un régal pour les yeux en même temps qu'un plaisir pour les oreilles ; car le babillage vénitien de toutes ces joyeuses commères a quelque cho$e de musical, qui le fait ressembler au gazouillement d'une bande d'oiseaux.

Maintenant regagnons, s'il vous plaît, le quai, et. par Tescalier de marbre, notre gondole. Nous allons passer sous le ponte di Rialto et entrer dans la seconde partie de notre excursion. Celle-ci, toutefois, sera moins longue que la première, car, bien que le Rialto puisse être considéré comme le point central du Grand Canal, que son pont divise en deux parties à peu près égales, la fraction qui nous reste à parcourir, étant moins peuplée de palais et moins féconde en souvenirs, nous retiendra moins longtemps. Ajoutons <qu'eHe est aussi moins aristocratîquement habitée, et que les gondoles du tf high-life », qui sont fort nombreuses eu toutes saisons sur la première moitié du canal, sont plus rares sur la seconde partie.

Cette voie superbe, qui est une des plus magnifiques qui soient au monde, forme cependant un tout indivisible qui comporte près d'une lieue de longueur sur 50 à 70 mètres de large. C'est le Corso de Venise. Tous les autres canaux, à l'exception de celui de la Giudeccay n'étant guère plus larges que les ruelles que nous avons parcourues, en quittant la place Saint-Marc, le Grand Canal forme la principale artère de la cité. C'est, en conséquence, la promenade favorite et l'inévitable rendez-vous de tous ceux qui sont trop aristocratiquement nés pour aller à pied comme le commun des mortels.

Je voudrais, pendant que nous sommes sur le ponte di Rialto, ^ous parler des Traghetti^ vous raconter l'histoire des Nicolotti «t des Castellani, leurs mésintelligences et leurs batailles, vous dépeindre les régates qui avaient lieu jadis à cette place. Mais l'heure s* avance et nous avons encore beaucoup à voir. Réservons donc toutes ces choses pour plus tard. Tout cela, du reste, pourra trouver sa place dans le chapitre que nous consacrerons au gondolier.

Lé premier palais que nous rencontrons à notre gauche est celui des trésoriers ou camerlinghi. C'est une grande construction, assez élégante de style mais irrégulière, qui remonte à 1525. Son irrégularité, toutefois, ne peut être imputée à G. Bergamasco, qui en fut l'architecte. Le terrain, en effet, commandait en maître et ne per^ mettait point le développement d'une façade correct^. De l'autre

côté du Canal voici leFondaco dei Tedeschi, l'entrepôt des Allemands. I/édifice que nous avons sous les yeux n'est pas des plus vieux, il ne remonte pas au delà de 1506. A cette époque, il succéda à un bâtiment ayant la même destination, qui existait à cette même place depuis les premières années du treizième siècle et qu'un incendie dévora en quelques heures. Frà Gioconde, de Vérone, en fut l'architecte; le Giorgione et le Titien le couvrirent de fresques que malheureusement le temps a détruites. C'est là une perte d'autant plus regrettable que Venise, qui ne possède que deux œuvres du Giorgione, est, comme fresques du Titien, encore plus pauvre. Elle n'a conservé, en effet, que celle qu'on voit au palais ducal dans le petit escalier voisia de la chapelle du doge, et qui représente saint Christophe.

Le Fondaco dei Tedeschi renferme à peu près deux cents chambres. C'était jadis non-seulement un superbe magasin, mais encore une sorte de logement où les négociants allemands descendaient à leur arrivée à Venise. Ils jouissaient, à l'intérieur de ce Fondaco, d'une liberté absolue, qu'ils n'auraient point trouvée au dehors. Ils pouvaient même s'y livrer à l'exercice du culte protestant. Le gouvernement vénitien tolérait en effet les cérémonies luthériennes à l'intérieur de cette libre demeure, et n'exigeait qu'une chose de ses habitants : ils ne devaient, une fois en public, rien faire qui indiquât qu'ils n'appartenaient point à la religion catholique. Cette condition s'étendait même au delà de la mort. Aussi , lorsqu'un de ces protestants venait à mourir, il devait être porté à l'église Saint- Bailhélemy, qui était également la propriété des Allemands , mais relevait des autorités catholiques. On présentait le corps. I^es prêtres récitaient l'office des morts et chantaient comme si le défunt eht appartenu à la religion romaine. Mais, le soir venu, au lieu de l'enterrer dans l'église, on le transportait secrètement à un petit cimetière que les protestants possédaient hors la ville. Grâce à quelques subterfuges de cette nature, on jouissait à Venise de la plub grande tolérance religieuse; le conseil des Dix fermait les yeux, et l'on pouvait y exercer tous les cultes possibles, être luthérien, calviniste, grec, hérétique, schismatique, turc même, sans que personne eût rien à y voir.

Les protestants^ du reste, s'accommodaient fort bien des cérémonies funèbres du culte catholique. Beaucoup d* entre eux laissaient même des sommes assez considérables, pour être enterrés avec ma{]^Qigcence par le clergé romain, et je trouve à ce sujet, dans un livre qui remonte au commencement du siècle dernier', une anecdote assez intéressante pour que nous lui fassions place ici.

Un brave luthérien, maître d'hôtel de S. A. E. l'électeur de Saxe Georges IV, venu à Venise avec son maître, y trouva les vins si fort à son goût, qu'il en contracta une maladie inflammatoire. La maladie conduisit notre homme au tombeau. « Se voyant prest de mourir, il ordonna par son testament que son corps seroit accompagné à la sépulture ordinaire de ceux de sa nation, par cent prêtres de la ville tenant en mains chacun une torche et auxquels il assigna, pour cette assistance, une rétribution plus abondante qu'à l'ordinaire. En effet, ils assistèrent tous gayement à ses obsèques, chantant sur le même ton et les mêmes prières qu'on a coutume de chanter pour ceux qui meurent dans la communion de l'Église romaine, qu'il n'avoit cependant nullement embrassée. »

L'auteur du livre ayant eu, quelque temps après, roccasion de rencontrer un des ecclésiastiques qui avaient si gayement assisté le maître d'hôtel dans son dernier voyage, lui demanda « avec quel esprit ou plutôt avec quelle espérance il avoit chanté, et s'il croioit que ses prières eussent profité au deffunt. » « Et je le trouvai, poursuit notre auteur, assés instruit pour me répondre (quoique la science des cas un peu difficiles à résoudre ne soit point trop le fait des prêtres de Venise) qu'il avoit chanté pour la pure gloire de Dieu et sans aucune pensée que ses prières dussent servir au soulagement d'un homme mort hors de la communion de l'Lglise romaine,^ qui n'offre point ses suffrages et ses oraisons à Dieu pour ceux qui meurent hors de son sein et de sa communion, »

L'église San Baitolomeo, qui, ainsi que nous l'avons dit, appartenait aux Allemands et dans laquelle avaient lieu ces cérémonies mixtes, si je puis m'exprimer ainsi, existe encore. Elle se trouve

' Nouvelle relation de la république ei de la ville de Venise.

tout auprès de là, derrière le pont du Bialto. Mais revenons, s'il vous plaît, à nos moutons, c'est-à-dire au Grand Canal et à ses palais.

A notre gauche, voici une longue suite de bâtiments déla1)rés <|u'on appelle les vieux et les nouveaux portiques du Rialto (Faftbriclie vecchie e nuove di Rialto), Les vieux portiques sont de Scarpagnino et remontent à 1520. Les nouveaux sont du Sansovino et datent de 1555. Vous voyez que le nom de ces derniers n'est guère justifié , et qu'on leur a conservé ce qualificatif de Nuove fabbriche un peu con^nie, par habitude, on conserve aux vieillards un surnom enfantin. A notre droite, accordons un regard au palais Valmarana. Sa façade régulière appartient au dix-huitième siècle; mais à Tintérieur il renfei*me des trésors. C'est d'abord une superbe collection de gravures, comprenant une foule de séries à peu près introuvables, des épreuves très-rares et l'œuvre complète du célèbre graveur florentin Bartolozzi. Puis c'est sa bibliothèque, qui est une des plus précieuses qui soient en Italie. Elle possède en effet une quantité considérable de classiques latins et grecs; tous les ouvrages publiés sur Venise et la réunion de toutes les pièces de théâtre, libretti d'opéra, farces, comédies de l'art, etc., etc., qui ont été représentés sur les différents théâtres vénitiens depuis leur fondation. Enfin ce sont des bronzes, des bas- reliefs, des ivoires sculptés, des faïences italiennes, des verreries de Murano qui ont été rassemblés avec un goût parfait.

Mais la perle de cette intéressante collection est, sans contredit, la Mise au tombeau du Christ y du Titien, première idée du magnifique chef-d'œuvre qui est au Louvre. C'est une œuvre de toute beauté. Tout y est admirable. La composition et l'exécution en sont irréprochables et ne laissent rien à reprendre, rien à désirer. Quant à la généalogie de ce merveilleux tableau, elle est des plus simples. Le comte Benedetto de Valmarana^ son heureux possesseur, en a hérité de ses ancêtres qui habitaient Vicence et qui l'avaient acquis de Titien lui-même.

Voici maintenant le palais Michieli dalle colonne, qui doit son

surnom aux colonnes qui supportent son portique ^ II appartient également à la décadence, et nous ne nous y arrêterions pas long* temps si nous n'avions à considérer que la façade. Mais, àFintérieur, il contient^ lui aussi, d'inestimables trésors. Ce sont des tapisseries merveilleuses, tissées d'après les cartons de Raphaël et représentant les Batailles d'Alexandre et de Darius. Trois chambres en sont complètement garnies. Soignées comme des enfants qu^on chérit, n^ ayant presque jamais été touchées, ces tapisseries août itia^i* fiques de conservation. On dirait qu'elles viennent d'être achevées, et quelques nuances qui sont un peu passées ne font qu'ajouter au charme qu'on éprouve à les regarder.

X^a famille Michieli, qui possède ces merveilleux trésors, est une des plus anciennes qui soient à Venise, et c'est aussi l'une des plus Bobles. Elle a donné trois doges à la République et tous les trois illustres. Vitale Michieli, qui monta sur le trône en 1096 et s'illustra dans la conquête de la Terre-Sainte; Domenico Michieli, qui, pommé en 1117, devint la terreur des Sarrazins et des Greqd; et enfin Vitale Michieli II, qui succéda en 1156 à Domenico Morosini, soumit le patriarche d'Aquilée, prit Zara et Raguse, et mourut au inilieu d'une sédition.

. Vue si noble lignée ne pouvait manquer de laisser dans le palais Michieli dalle colonne des traces nombreuses de sa gloire militaire. Aussi est-ce sans étonnement que nous voyons, dans une des salies du palais, une quantité d'armures, de casques, de hallebardes et de piques, ayant appartenu à Domenico Michieli et aux intrépides compagnons qui conquirent avec lui Tyr et Ascalon, prirent d*assaut Rhodels, Samos, Paros, Scio, Lesbos, Andros, et soumirent tant d'autres places appartenant à l'empire grec et aux Sarrazins. Mais Un souvenir d'un autre ordre se rattache encore à ce nom

* Suivant un auteur contemporain, le surnom u dalle colonne » appartiendrait à la Famille Micbieli et non point au palais. Domenico Michieli l'aurait reça de ses concitoyens lorsque, revenant de Terre sainte, il rapporta dans «a patrie les deux colonnes qui décorent la Piazzetta et portent le ^int Georges et le lion de Saint-Marc. U avait repris le chemin de Venise quand, pour se venger de l'empereur Jçan Comnène» il entra dans l'Archipel, mit tout à feu et à sapg, et s'empara de ces deux colonnes comme d'un trophée de sa victoire.

glorieux. Ce Domenico Michieli, le plus illustre des trois doges, fiit non-seulement un guerrier intrépide , mais encore un des hommes les plus honnêtes de son temps. Ses soldats le savaient, et la confiance absolue qu'ils avaient en leur chef contribua pour beaucoup à ses glorieuses conquêtes. Pour eux, sa parole valait de For. Bien ne le prouve mieux du reste que le fait suivant, qui signala Tune de ses dernières expéditions.

Un jour l'argent vint à manquer, les troupes étaient à la veille de se mutiner ; le mécontentement se faisait jour de toutes parts. Domenico M ichieli, ne sachant comment les satisfaire, eut une idée sublime. Il fit couper en un grand nombre de morceaux ses ceinturons et ses pourpoints de cuir, et sur chacun- de ces morceaux il appliqua son cachet. Puis, les distribuant à ses soldats, il leur affirma sur l'honneur , qu'à leur retour à Venise chacun de ces morceaux de cuir serait échangé contre une pièce d'or. Personne n'hésita un instant, et grâce à cet expédient plusieurs fois répété, l'armée la plus pauvre du monde devint celle où la solde fut payée avec la plus grande ponctualité. C'est là, croyons-nous, la première fois qu'on fit usage dans une armée de cette monnaie de convention, qui devait dans la suite s'appeler monnaie obsidionale. En tout cas, c'est bien l'un des premiers emplois de ces valeurs fiduciaires qui devaient aboutir, bien des siècles plus tard, au billet de banque et au papier-monnaie.

Après le palais Michieli, voici le palais Morosini, qui date du treizième siècle, et porte l'empreinte de cette architecture b y zantomauresque qui donne à certains palais vénitiens un aspect si caractéristique. Puis c'est la Cà d'oro^ (ou Doro), qui ' appartient au quatorzième siècle, mais qui est bien l'habitation la plus gracieuse, la plus élégante, la plus aimable qui soit surtout le Grand Canal. Les styles arab e , mauresque , sarrasin et gothique s'y confondent et

' Ci, abréviation de casa, maison. La Cà d'oro veut dire la Maison d'or. C'est sous ce nom que ce délicieux palais a été Jong^iemps connu. Mais dans ces temps derniers on a découvert qu'il avait été construit par une famille Doro, d'où lui vient sans doute son appellation. Dans ce cas-là, c'est Gà Doro qu'il faudrait dire.

forment, s*ii est permis de s'exprimer ainsi, un composite charmant. Tout y est déficat, pimpant et coquet. Ses ogives, ses trèfles et ses quatrefeuilles qui s*entre-croisent , ses bas-reliefs, ses médaillons et ses balcons à jour, les entrelacs et les arabesques qui encadrent ses fenêtres et courent le long des frises , les colonnettes qui sou* tiennent ses galeries et celles qui ourlent les encoignures, tout cela est d'un goût exquis et d'un ravissant aspect. C'est un patazzino des Mille et une Nuits; un abri, un asile, une retraite comme en peuvent rêver les amoureux de l'art; en un mot, une petite merveille de l'écrin de Calendario.

La Cà (foro, après avoir abrité une famille illustre, était devenue dans ces temps derniers la propriété de mademoiselle Taglioni (et de quatre!) , qui collectionne les palais vénitiens comme les amateurs collectionnent les vieux pots et les numismates les gros sous. Mais la célèbre danseuse s*en est dessaisie en faveur du banquier Errera. La puissance de l'or a ainsi remplacé celle des charmes.

En face de la Cà d'ara, nous apercevons le palais Corner délia ReginQy ainsi nommé parce qu'il fut édifié sur l'emplacement qu'occupait l'antique palais habité par Catherine Cornaro , reine de Chypre. Construit en 1724, sur les dessins de Domenico Rossi, il est par conséquent postérieur à tous les glorieux souvenirs dont cette noble famille a rempli l'histoire de son pays. Son architecture, qui est de troisième ou quatrième qualité , n'a rien qui doive suspendre notre marche. Aujourd'hui il sert de Mont-de-piété et de Caisse d'épargne.

Le palais Pesaro, qui se trouve du même côté et un peu plus loin, donne un peu dans le baroque et beaucoup dans l'extravagant. C'est un énorme édifice à trois étages, avec une disposition en trois ordres : rustique diamanté pour les assises et le rez-dechaussée, ionique pour le premier étage, et composite pour le second : le tout orné, paré, chargé et surchargé de figures, de masques et de cariatides, de casques, de panaches et de trophées. C'est Longhena, l'architecte de la Salute, qui l'a construit. Il s'est montré sans pitié pour la pierre. Ce qu'il a pétrifié là de tritons et de nymphes, de naïades et de fleuves, ramassés en équerre dans les

116 ASHSTERDAH ET VENISE,

écoinçons des fenêtres et soutenant du crâne et du coude la charge efïroyal*)^ ^^ l'entablement, est à peine croyable. Ces pauvres divinités, écrasées par le fardeau qu'elles portent, n'ont toutefois pas eu le pouvoir de satisfaire l'architecte, dont l'imagination déboisante paraît s'être complu dans la création d'une foule de monstres absolument inconnus du vénérable Noé. C'est un vrai cauchemar que cet amas de figures tournées et contournées , aui bouches crispées et lippues, aux nez tordus, aux oreilles en éventaiU

Le jour où il a conçu le plan de son palais Pesaro, Longhena se sera bien certainement souvenu de la descente d'Énée et d'Orpbée aux enfers.

Après le palais Pesaro , il nous faut passer devant le palais Grimani, qu'on attribue à Sanmichieli ou à Scamozzi, et qui, bien qu'il soit d'une bonne ordonnance, ne saurait augmenter le bagage de gloire de l'un ou de l'autre architecte. Puis viennent les deux palais Piovene et Emo, le premier attribué aux Lombardi, le second appartenant à la décadence ; le palais Erizzo , où vécut la famille de l'héroïque défenseur de Négrepont; le palais Marcello, qu'habita te père de la musique sacrée; et, sur notre gauche, le

k VOL D'OISEAU. 117

palais Tron, datant da seizième siècle, et le palais Battagia, œuvre de Longhena.

Enfin nous voici au palais Vendramin-Galergi, qui passe pour étne l'un des pins beaux édifices qui soient à Venise. Il date de 1481, et peut être regardé comme le chef-d'œuvre de Pierre Tjombardo. La fiçade, qui est corinthienne, est. tout incrustée de serpentine,

Le Fondaco dei Tnrcbi.

de 'Vert antique, de porphyre et de marbres précieux. I^e palais lui-même est entièrement construit en marbre d'Istrie. Les colonnes sont en marbre grecj mais, à considérer cette snperbe façade , on oublie bien vite les matériaux de prix qu'on a employés à sa construction , pour porter toute son attention sur son mérite artistique, cent fois plus précieux que tons les marbres du monde. L'architecture du Pulazzo Vendramin est en effet d'une parfaite élégance; les arcs des fenêtres ainsi que les meneaux sont à la lois déhcats et forts, et surtout pleins de grâce. Rien de char-

% mant comme le grand balcon. Les colonnes et leurs chapiteaux,

l'entablement , tout est à louer dans cette œuvre exquise, et rien

n'est à reprendre, pas même son aspect un peu froid, qui lui donne

une certaine majesté, dont, sans cela, elle manquerait peut-être.

En face du palais Vendramin^Galergi, nous voyons une grande construction, plus étrange que belle, plus curieuse qu'élégante, et qu'il est cependant d'usage ici de placer au premier rang des palais vénitiens. C'est le Fondaco dei Turchi, ou entrepôt des Turcs. Construit au dixième siècle par la famille Valmieri, il fut en 1381 donné au marquis d'Esté, en récompense de la bravoure qu'il avait déployée au service de la République. Mais en 1621, celle-ci le racheta pour en faire une sorte de ghetto destiné aux négociants orientaux qui venaient commercer à Venise. Les Turcs et l'es mahométans de toutes provenances jouissaient, dans l'intérieur de ce vaste local, d'une liberté complète et de franchises analogues à celles que les Allemands possédaient au Fondaco dei Tedeschi. Cette résidence resta affectée aux disciples du Coran jusqu'en 1797. A partir de cette époque ce curieux palais demeura inhabité. Dans ces années dernières, il tombait en ruine, et l'administration vénitienne dut le faire reconstruire presque entièrement. Aujourd'hui la façade est terminée, mais il s'en faut que les agencements intérieurs soient aussi avancés. Dès qu'il sera en état de recevoir le public , la municipalité vénitienne se propose d'y établir le Musée Correr, dont l'installation provisoire se trouve actuellement à quelque distance de là.

Ce Musée a eu pour point de départ une collection particulière , et fut, il y a quarante ans, légué à la municipalité vénitienne par un de ses enfants affectionnés. Comme il est sur notre chemin, nous pourrons, si vous le voulez bien, y faire un léger temps d'arrêt, en inspecter les pièces les plus importantes, et, avant cela ,' noter les quelques particularités qui ont présidé à sa fondation.

u Théodore Correr, patricien de Venise, né en 1750, avait consacré toute son existence à recueillir des objets anciens, pouvant servir à l'histoire de son pays. Agé de quatre-vingts ans et

voyant sa fin approcher à grands pas , il institaa , par testament du 1*' janvier 1830, une fondation à laquelle il consacra tout son avoir. Il établit à la garde de sa galerie un préposé, un gardien, un administrateur et un portier, tous rémunérés par des fonds qu'il laissait; et, ayant stipulé que sa collection porterait le nom de Musée Gorrer {RaccoUa Correr), il la plaça sous la tutelle de la municipalité vénitienne. Théodore Gorrer étant mort le 20 février 1830, le conseil communal nomma, en 1835, comme directeur du Musée, M. Marcantonio Gomiani, qui exerça ses fonctions jusqu'en 1846, époque à laquelle il fut remplacé par le docteur Luigi Carrer, qui, à son tour, eut pour successeur, en 1851, le chevalier Vincenzo La-

zari '. »

C'est dans ces termes que le comte Pierluigi Bembo , podestat de Venise, expliquait, dans son rapport trimestriel de 1863, la fondation du Musée Gorrer'. Cette même année la municipalité vénitienne décidait la reconstruction du Fondaco dei Turc h i, et le transport de la collection Gorrer dans ce palais, sitôt qu'il serait restauré. Franchement, jamais déplacement n'a été rendu plus légitime par le délabrement du bâtiment actuel. Non-seulement le palais Gorrer n'a point un aspect en harmonie avec- les richesses qu'il renferme, mais il est à moitié ruiné et fait peine à voir. On croirait en effet entrer plutôt chez un brocanteur que dans un musée. Heureusement à l'intérieur il n'en est pas de même, et les choses intéressantes qui sont répai*ties dans les diverses salles de ce curieux musée font bien vite oublier la pauvreté du local qui les renferme.

Le rez-de-chaussée du Musée Gorrer est occupé par des statues, par des fragments de sculpture et d'architecture découverts soit à Venise, soit dans les environs, et possédant pour la plupart une importance historique ou un intérêt local. Quelques-uns de ces intéressants débris remontent à l'antiquité. Toutefois, nous ne ferons

> M. Vincenzo Lazari mourut le 25 mars 1864, et fut remplacé par M. Girolamo Soranzo.

* ïl comune di Yenezia net irienno 1860, 1861 , 1862.

que les mentionner, car l'Italie est trop riche en chefs-d'œuvre antiques pour que ces échantillons puissent nous retenir bien longtemps.

Au premier étage, nous trouvons quelques grands tableaux d'un peintre peu célèbre et de second ordre, Gregorio Lazarini. Ils occupent les murailles depuis le haut jusqu'en bas et sont disposés de telle façon qu'on ne peut guère les voir ni les juger. Us représentent, si j'ai bonne mémoire, Hercule aux pieds ifOmphale, V Enlèvement des Sabines et Orphée poursuivi par les bacchantes. La composition n'en est pas mauvaise, mais c'est de Fart de seconde main. Auprès de ces vastes machines, un certain nombre de vitrines contiennent des souvenirs historiques. C'est le drapeau de Manin. Ce sont les clefs de la ville (une ville sans portes), les battants de la porte du Bucentaure. Des armes sont disposées eh trophées le long des murailles, et quelques belles cuirasses montées sur leurs chevalets alternent avec des statuettes et des bustes.

Dans les salles voisines, les murs sont occupés par des dessins de maître et par quelques bons tableaux, le centre de la pièce par des vitrines renfermant des faïences, des camées, des émaux, quelques bijoux anciens, des ivoires sculptés et toute la série des monnaies et médailles relatives à l'histoire vénitienne. Parmi les tableaux, il nous faut noter un Saint François d'André de Mantegna, et une Transfiguration qui, bien qu'attribuée au même peintre, nous parait plutôt être d'un de ses contemporains. Le coloris en est un peu trop noir et la peinture beaucoup trop sèche pour que l'altri* bution soit bien justifiée.

Ensuite vient un panneau de Lorenzo Veneziano, daté de 1369 et représentant le Rédempteur et quelques saints^ et un PasqUalino Veneziano, figurant la Vierge avec l* Enfant Jésus; tous deux possédant déjà ce coloris vigoureux et brillant qui rend l'école vénitienne si remarquable. La robe de la Vierge, dans le second de ces tableaux, est un véritable tour de force d'exécution. Elle est couverte d'une broderie d'or, qui s'enlève en relief, et qui est un chef-d'œuvre

d'habileté et de patience.

Puis c'est toute une série de portraits fort intéressants : celui du

doge Foscari, par Vivarini; celui du doge Moceaigo, par Jean Bellin ; celui de Gentil Bellio, peint par lui-même ; un portrait de femme attribué à Holbein et qui est plein de qualités ; et enfin la pièce importante dans ce genre : le portrait de César Borgia attribué à Léonard de Vinci. Si cette belle œuvre n'est point du grand maître, comme le prétendent certains critiques, elle est au moins d'un de ses meilleurs élèves; et dans tous les cas la peinture en est excellente et d'une finesse incroyable. C'est un tableau de grand prix, au double point de vue du talent dépensé et de la valeur historique. Ce prince, fameux par son esprit et par ses cruautés, est représenté de profil. Il a la barbe rouge, et la figuré s'enlève en tons clairs, presque fades, sur un fond très-brun. C'est bien cette lèvre mince, ce regard sec, ces traits froids et durs qu'on s'attendait à rencontrer. Avant d'avoir vu ce portrait, od pouvait se figurer César Borgia d'une façon différente. Une fois qu'on Ta vu, il est impossible de se le représenter autrement.

Nous passerons, si vous lé voulez bien, avec une certaine rapidité devant un tryptiquè d'Altighiero dà . Zevio , un Banquet de Nabal de Giâmbattîsta Tiepolo, une Madeleine d' Alexandro * Tiarini, une Tentation de saint Antoine de Civetta, qui est bien une des choses les plus -curieuses qu'on puisse inventer. Nous négligerons aussi toute une série de tableaux allemands, flamands et bol landais', plus ou moins apocryphes, et de trop médiocre qualité! pour mériter un examen sérieux, et nous nous dirigerons vers les petits maîtres vénitiens , les Canaletto , les Pietro Longhi et les Pietro Belloti. Ce n'est point qae dès échantillons de ces petits maîtres, que possède le Musée Correr, soient exceptionnellement beaux et précieux. Mais nous allons retrouver là les confidences de la vie vénitienne, les mystères de la galanterie et de la vie familière

' Il y a un peu de tout dans cette partie de la Raccolta Correr, qui est une sorte d'encyclopédie; nous y voyons presque tous les noms des maîtres hollandais et flamands. Les noms seulement, car les tableaux sont d^une telle faiblesse qu'il n'y a point d'erreur possible. Les noms eux-mêmes ne paraissent pas trèsfamiliers aux amateurs vénitiens, car sur un mauvais catalogue que nous avons sous les yeux, nous pouvons lire le nom de Gérard Dov transformé en don Gerardo,

vont nous être dévoilés, et nous rattraperons en indiscrétions intéressàntes ce que nous perdrons en habileté et en talent.

De Ganaletto nous n*avons que des vues de Venise, mais si spirituellement étoffées, peuplées de si charmants petits personnages, qu^à les considérer on se sent transporté en plein dix-huitième siècle et qu'on revoit Venise telle qu'elle était à cette intéressante époque. Un petit tableau d'Antonio Bonacino, daté de 1638, nous montre une lutte de gondoliers sur un pont. C'est là encore une page curieuse des anciennes coutumes. Mais avec Lionghi et Pietro Belloti, nous voilà en plein dans la vie privée, pénétrant partout jusque dans les réduits les plus secrets ; assistant à la toilette des dames , à leur lever, nous promenant dans leurs boudoirs et prenant part à leurs plus intimes conversations.

Cette petite peinture est pleine de révélations piquantes. Remarquez que c'est là une phase de l'art absolument propre à Técole vénitienne, et que vous ne retrouverez dans aucune des autres écoles d'Italie. Elle n'a même d'équivalent dans le Nord que dans la peinture hollandaise, sur laquelle elle s.emble du reste s'être modelée. A la finesse et au talent près, les oeuvres des Longhi, des Guardi et des Belloti ne peuvent se comparer qu'à celles des Terburg, des Metzu, des Mieris et des Steen; de même que les vues de Canaletto et de Pietro Lazari ne peuvent être comparées qu*aux archi^ lectures des Van der Heyden et des Berckheyden.

Voyez un peu cette dame qui se fait coiffer, cette autre qui, tout en causant, caresse son petit chien; regardez avec soin cette Leçon de musique et rapprochez cela des pastels de Comélis Troost, et des petits panneaux des peintres de conversation. N'y a-t-il point entre eux comme un air de famille? Cet entretien mêlé de chant ne rappelle -t-il point les sujets semblables qui sont aux Musées d'Amsterdam et de la Haye? Cette jeune fille souffrant du joU mal d'amour, à laquelle un grave médecin tàte sérieusement le pouls, pendant que la maligne se tient à quatre pour ne point rire, combien de fois ne la trouvez-vous pas dans l'école hollandaise? C'est une des scènes familières à .Tan Steen. Il l'a répétée une dizaine de fois. A étudier ces petits panneaux pétillants d'esprit, on se convainc

bien rapidement qu'il y avait, au siècle dernier, plus d'un point de contact entre la société vénitienne et la société hollandaise. Celle-ci n'était pas aussi collet monté qu'on veut bien le croire, et l'autre n'était pas aussi dépravée qu'on le dit.

A côté de ces traits communs aux deux peuples, en voici qui sont tout à fait spéciaux à Venise. Je veux parler de ces visites de masques à la grille des couvents, de ces scènes de marionnettes dans les parloirs des religieuses. Rien n'est curieux comme ces mélanges de costumes sacrés et profanes. Rien n'est plus étrange que de voir ces beaux seigneurs masqués contant fleurette à de jolies recluses, pendant que celles-ci assistent à quelque désopilante comédie racontée, dans le doux parler vénitien, par des fantoccini de bois peint. IjCs scènes de mascarades sont aussi fort bizarres et très-instructives ; elles contiennent toute une série de révélations, que vient compléter une intéressante collection de chaussures, d'éventails, de boites à mouches, de bijoux et de bibe<>lois de toilette, qui sont réunis dans de précieuses vitrines. Joignez à cela les petits meubles, cabinets, tables, chaises et coussins, les broderies et les tapisseries, les étoffes de soie et les objets de toilette, et vous comprenez quelle récolte nous pouvons faire dans le Musée Correr.

Mais pénétrons dans la pièce du fond ; il y a encore là deux tableaux qui passent généralement inaperçus et qui, cependant, méritent qu'on les regarde : ce sont deux plaques de faïence de moyenne grandeur, sur lesquelles un élève de Canaletto a peint, en rougebrun, deux vues de sa belle patrie. L'une représente le Grand Canal, avec la Carita au premier plan, et l'autre le palais ducal et la Piazzelta avec une quantité de gondoles et une foule de petits personnages. C'est fort joliment traité et très - prestement fait. Cherchez maintenant dans toute la céramique européenne l'équivalent de ces deux plaques, vous ne trouverez rien qui en approche, si ce n'est en Hollande. A Delft, les plaques abondent traitées dans le même genre et si bien conçues dans le même esprit, qu'on les dirait presque sorties de la même main. N'est-ce point là encore une curieuse coïncidence ?

lU AMSTERDAM ET VENISE.

' Vous le voyez, le Musée Correr contient une foule de choses intéressantes. Ajoutez à l'éauinératioa que nous avons déjà faite an certain nombre de cristaux de roche taillés, des meubles incrustés, quelques pendules de prix et nue belle séiie de verreries de Murano et de verres de Venise, une esquisse de Paul Véronèse, paraissant être sa première idée des Noces de Cana qui sont à Paris, et vous avouerez avec moi que c'est une sorte d'encyclopédie artistique, historique et religieuse. On y trouve un peu de tout, comme daos l'enseignement du petit Faust. J'y ai même vu un souvenir do dernier siège de Paris , un morceau de ce pain afireux que nous mang[ïons sans nous plaindre, et le tarif des provisions aux derniers jours du siège. Cette petite exhibition m'a touché.

Il est bon, quand on est éloigné de sa patrie, de voir qu'on lui tient compte des souffrances qu'elle a endurées. Pendant que nous nous dénigrons avec fureur et cherchons à nous rapetisser, au loin on nous grandit, on nous plaint, on compatit à nos douleurs. Peu s'en faut même qu'on ne nous admire. Que quelques siècles passent sur ces événements, et ceux qui verront ce petit morceau de pain noir ratatiné nous prendront pour des héros.

Peut-être l'étions-nous sans le savoir. Cela est bien possible, car le vrai courage s'ignore, et si l'on avait dit en leur temps à ceux dont nous glorifions aujourd'hui la bravoure qu'ils étaient, eux aussi , des héros , combien auraient répondu avec étonnement : — L'héroïsme !... n'est-ce donc que cela?

VENISE Let bateaux de U'E

vu

Les jardini Papadopoli. — Un coup d*œii sar Venise^ — Misère et silence. — Le Campo di Marte, — Les barques de la douane. — La Giudecca, — Le Canareggio, — Les palais Labia et Manfrin. — La lagune. — Le Champ du repos. — L'égalité posthume. — Saint Michel. — Murano. ^-> Verreries et verroteries. ^ Henry IH. — Saint Donat. — L'Arsenal et les arsenaloUÛ — Les fiançailles de la mer. — Les lions de la Grèce. — Le Musée des modèles. -^ Le Bucentaure. — Un patricien forgeron. — Instruments de torture.— Francesco Carrara, tyran de Padoue. — Assassinat de Marinowich. — Les Giardinù — Ghevaus et voitures. — Un animal fantastique* — Le Lido. — Le ch&teau Saint-André. — Le massacre d'un équipage français. — Le général Bonaparte. — Kermesse vénitienne. — Sport nautique. — Retour dans la nuit.

En sortant du Musée Gorrer nous avons repris notre gondole , et nous voilà de nouveau voguant au milieu du Grand Ganal. Les flots verts , le ciel bleu , les murailles rosées , les balcons en saillie et les stores rayés brillent partout et nous éblouissent de leurs teintes joyeuses. C'est comme une fanfare de notes tapageuses et riantes qui se perdent dans' une harmonie générale; car rien ne détonne dans ce concert magique , et toutes ces nuances vibrent à l'unisson.

Mais si le Grand Ganal nous offre encore ses colorations merveilleuses; si les maisons se suivent, accrochant les rayons du soleil et reflétant toutes les couleurs du prisme ; si quelques blanches églises consentent à baigner dans les flots verts les marches étincelantes de leurs escaliers de marbré, par contre les palais ont disparu. Au loin, dans l'ombre vacillante qui baigne le Cana* reygio, nous apercevons bien les corniches de marbre des palais Labia et Manfrin qui s'enlèvent en teintes sombres sur l'azur du ciel; mais, pour voir leurs façades, il nous faudrait remonter au nord, alors qu'au contraire c'est vers l'ouest et ensuite vers le sud

que nous allons diriger nos pas. La Giudecca en efFet nous réclame, et c'est elle que nous allons visiter tout d'abord , nous réservant de reprendre dans quelques instants le chemin que nous abandonnons en ce moment.

Continuons donc en ligne droite. Saluons au passage l'église de San Geremiay dont la masse imposante domine toutes les maisons d'alentour. Adressons un regard à la façade pittoresque des Scalzi^\ donnons un coup d'œil à la colonnade, au portail et à la coupole de San Simeone Piccolo, et marchons sur cette belle masse de verdure qui garnit le tournant du Grand Canal, et élève devant nous un frais rempart de feuillages admirablement nuancés. Ce sont les jardins Papadopoli. Ils appartiennent à une famille grecque d'origine, noble en son pays et alliée aux plus grandes maisons de Venise. Son inaltérable hospitalité nous permettra de nous reposer quelques minutes sous les allées ombreuses, au milieu des rhododendrons en fleurs et des cactus , ayant sous les yeux la flore des deux mondes, le palmier des tropiques et la bruyère du Nord. Dès l'entrée, des perroquets suspendus aux maîtresses branches des arbres , ou grimpés sur leurs grands perchoirs, nous saluent de leurs joyeux babillages. Leur blancheur lactée, leurs huppes rouges et leurs poitrails bleu de France , tranchent sur le fond de verdure et le piquent en cent endroits divers de points vifs et brillants. La volière, elle aussi, renferme de joyeux hôtes. La perdrix du Chili, les faisans dorés, les faisans argentés, les paons et les pintades, roucoulent à terre leurs bruyantes chansons, pendant que sur les branches volette et caquette une armée de gracieux oiselets, au plumage émaillé des nuances les plus folles.

Mais rien n'approche de la merveilleuse surprise qui nous attend sur la terrasse des jardins. Celle-ci domine le Grand Canal. Elle le borde de sa balustrade de marbre , et la rive, qui tourne brusquement en cet endroit, permet au regard d'enfiler une immense perspective. Dômes et clochers, palais de marbre, églises roses et blanches , flots d'émeraude verts et gondoles noires , Venise tout

' Égalise des Carmes déchaussés.

entière nous apparaît encore une fois baignée' dans le soleil, éblouissante de beauté comme Vénus sortant de Fonde.

On passerait des heures dans ces kiosques magiques , le visage caressé par la brise, l'oreille doucement occupée par le bruisse*' ment des feuilles et le chant des oiseaux. Quand on a sous les yeux ce merveilleux spectacle, il semble qu'on n'ait rien à envier au monde et qu'il n'y ait plus qu'à se laisser vivre. On n'ambitionne rien au delà, on ne peut souhaiter davantage.

C'est le paradis des rêveurs; c'est le rêve de l'artiste.

Mais il nous faut repartir et pour un instant renoncer au soleil, aux palais de marbre et aux fleuri empourprées. Nous voilà perdus dans les petits canaux. A droite et à gauche, de grandes façades jadis somptueuses, aujourd'hui vermoulues et fendillées, se dressent et nous cachent presque le ciel bleu. Les balcons disjoints et qui semblent suspendus par un miracle d'équilibre , des balustrades chancelantes qui paraissent prêtes à tomber dans l'eau, des fenêtres murées , d'autres garnies de barreaux descellés par la rouille , et partout une sorte de lèpre qui s'écaille sous l'action du temps et de l'humidité ,

Des lucarnes sans vitre et par le vent cognées , Qui pendent, comme font les toiles d'araignées; Des pignons délabrés où glisse par moment Un lézard au soleil, — d'ailleurs nul bruit...

tout cela nous transporte dans un monde bien différent de celui où nous nous complaisions il y a quelques minutes.

Voyez! les murailles se dégradent et suintent l'abandon; des perches de bois blanc allongent en avant leurs grands bras chargés de linge mal blanchi et étalent aux regards du passant la défroque de la famille. Tout ici respire la misère, la solitude et l'abandon. Sur les fondamenta, une fille en haillons, à peine vêtue, les cheveux ébouriffés et la face noircie par le soleil et par la crasse, nous poursuit en courant et implore notre pitié. Parfois c'est une fenêtre qui s'ouvre; un visage inquiet et curieux laisse tomber sur nous un regard. Et les frêles arabesques qui , de loin en loin , se dessinent avec grâce sur

ces vieux murs dégradés , le reflet du marbre qu'on aperçoit sous la lèpre qui le recouvre , les escaliers verdis par la mousse , qui baignent leurs marches jadis blanches dans les eaux noires et opaques^ tout cela complète merveilleusement ce lugubre tableau et semble souligner cette désolation poignante et ce cruel abandon. Il n'est pas jusqu'au cri monotone des gondoliers et au bruissement de la gondole glissant entre ces palais solitaires , qui ne viennent ajouter à cette pénible impression. Loin de troubler le silence, ils semblent le rendre plus solennel et pour ainsi dire plus pénétrant.

Malgré soi l'on ferme les yeux ; et alors, par une sorte de mirage, on revoit ces lieux comme ils étaient au temps de leur splendeur. Les étoffes chatoient, les armes brillent, les bijoux et les pierres précieuses étincellent comme aux beaux jours. Puis ce sont les vieux palais avec toutes les séductions de la jeunesse, éclatants de fraîcheur, superbement colorés par leurs saillies de marbre , et derrière le store empourpré , il semble qu'on entende deux belles voix qui chantent à l'unisson , ou l'éclat d'un rire argentin qui fait vibrer de joie les échos du voisinage.

Mais c'est un rêve, un doux rêve qui, comme tous ses pareils, ferait paraître le réveil plus poignant, si la gondole, en tournant brusquement^ ne nous rendait tout à coup le ciel bleu , le soleil , le bruit et le grand air. Nous quittons en effet brusquement les petits canaux et nous voilà longeant le Champ de Mars. Les arbres qui bordent le rivage projettent sur nous leur ombre vivifiante. L'eau se paillette de reflets joyeux. Le ciel brille dans toute sa splendeur, et sur le Campo di Marte nous entendons le pas sonore des troupes qui manœuvrent , les cris et les commandements des chefs , le bruit des armes qui résonnent en cadence et les clairons qui s'exercent et répètent leur leçon.

C'est une sorte de résurrection, un rappel à la vie. On goûte avec un plaisir acre ce retour à la lumière , au soleil et au bruit. On rejette le manteau glacé qui pesait sur les épaules, on respire à pleins poumons ; car il semble que l'on sorte d'une espèce de froid tombeau. Tant il est vrai que, dans notre frêle existence, toutes les émotions fortes naissent des contrastes violents.

A mesure que nous avançons , le chemin s'élargit et l'horizon se développe , la lagune apparaît avec ses colorations étranges , son ciel bleu et ses flots plombés. Au loin, voici les rivages de Fusine et derrière eux les vertes prairies et les montagnes grises, plus près San Giorgio in ÀlgaetSan Angelo posées là comme des sentinelles avancées , et à cent pas de nous le pavillon italien flotte joyeuse*ment sur de grandes barques couvertes ; ce sont les bateaux de la douane qui guettent les fraudeurs. Heureux douaniers! vivre là sans rien faire. Rêver du matin au soir et du soir au matin, admirer la

nature et contempler Venise ; respirer le grand air sous un ciel

clément , exister sans soucis , sans préoccupations et sans craintes 1 On peut bien dire que les douaniers vénitiens sont les rois de la création. Mais notre gondole tourne encore sur elle-même, et nous voilà pénétrant dans le canal délia Giudecca.

Ici nous rentrons dans Venise, non pas dans la ville de marbre, dans l'asile de la puissance, de la joie, du plaisir, mais dans la cité commerçante, dans la partie industrieuse, dans le quartier du négoce, des ateliers, des chantiers et des magasins. Large cinq fois comme le Grand Canal, bordé de quais, encombré de vaisseaux, le canal delta Giudecca était jadis le vrai port de Venise. C'est là encore que de nos jours on retrouve un peu d'activité commerciale, et c'est sur les fondamenta qui longent les deux rives que viennent s'entasser les marchandises et les produits sur lesquels on trafique, les provisions qu'on apporte, et tous les matériaux indispensables à cette improductive cité. C'est bien certainement un des plus beaux endroits qui soient au monde. Cette immense nappe d'eau, bordée de maisons basses et fortement colorées, avec les églises de Santa Maria del Rosario^ Santa Eufemia et du Rédemp^ teury qui tranchent, par leurs masses blanches sur les habitations qui les entourent; les bateaux qui se pressent et s'entassent, avec leurs coques brunes , leurs voiles multicolores et leurs grands mâts empanachés de flammes rouges ou bleues, et dans le fond, fermant l'horizon, San Giorgio Maggiore avec sa façade de marbre^ son superbe péristyle et sou campanile orgueilleux, qui dresse dans les airs ses grandes lignes roses et blanches, tout cela

forme un merveilleux tableau, baigné dans une lumière sans pareille.

Ah ! ils sont bien coupables les peintres qui, possédant sous leurs yeux un semblable spectacle, s'amusent à inventer une Venise de convention faite de couleurs criardes et de tons discordants ! Au lieu de recevoir des impressions, de les traduire et de nous les transmettre, alors qu'il leur suffirait d'éprouver ces beaux paysages, de s'imprégner de cette lumière , de copier servilement ces lignes et ces couleurs, ils préfèrent substituer leurs fantaisies à la vérité, leurs imaginations à la réalité. Ah ! ils sont bien coupables, car ils nous privent, nous autres éloignés, de grandes joies et de bien doux plaisirs.

Maintenant que nous avons embrassé d'un regard le canal délia Giudecca, nous allons, s'il vous plaît, retourner au point où nous étions tout à l'heure, et par le Canareggio, qui monte vers le nord, gagner l'autre partie de la lagune.

Le Canareggio n'est point sombre et lugubre comme le Rio de Saint-André ou celui de Sainte-Marguerite : il est large, bien aéré et visité par le soleil. A peine y sommes-nous entrés que voilà Saint-Gérémie qui semble nous saluer et nous fait bon accueil. Ensuite c'est le palais Labia qui développe sa somptueuse façade, annonçant plus d'argent dépensé que de goût et de style. — Il a coûté quatre millions et demi; on le dit du moins, et je le crois sans peine. Cela prouve une fois de plus que le bon goût est plus rare que les écus. A l'intérieur, le palais Labia renferme une grande salle couverte de fresques par le Tiepolo ; c'est un des plus beaux ouvrages de ce maître facile. A ce titre, ce vaste palais mérite que nous lui rendions son salut. Ce devoir rempli, continuons notre marche. Ce petit pont, sous lequel nous allons passer, porte le nom du canal : c'est le ponte di Canareggio, Une fois le pont franchi, nous allons nous trouver en face du palais Manfrin. Jadis il y avait là une des plus belles galeries de tableaux qui fussent non-seulement à Venise, mais dans le monde entier. Malheureusement, les musées et les collections princières sont .venus y puiser à pleines mains, et, quoiqu'elle conserve encore quelques nobles œuvres de Lau-

SUR LES LAGUNES. 13t

renzo Lotto, du Bonifazio et de Filippo liippi, la {paierie Manfrin a perdu son prestige. Sa renommée a disparu avec ses principaux chefs-d'œuvre.

A mesure que nous approchons des lagunes^ le Canareggio va en s'élargissant. Des deux côtés s'alignent des quais assez vastes ; aussi, voyez comme l'aspect change tout d'un coup. Vous croiriezvous encore à Venise ? Non pas ! ces maisons basses et ces quais nous rappellent un autre pays. N'étaient la propreté douteuse de ces maisonnettes et leurs façades lézardées, nous penserions naviguer sur quelque gracht hollandais. Est-il donc vrai que Venise, avec des quais, ressemblerait à Amsterdam ? Gela est bien possible ; mais alors elle ne serait plus Venise.

Mais nous voici arrivés aux lagunes. L'aspect que Venise présente de ce côté est vraiment étrange ; on dirait une ville fermée. Autant du côté de la Giudecca il semblait y avoir d'animation, d'activité et de vie, autant ici tout parait triste, désert, abandonné. Partout de grands murs, des façades mornes et sans ouvertures, et, de loin en loin, quelques quais sans oisifs, sans promeneurs, sans passants. Les murailles de brique, qui baignent leurs pieds dans les flots verts., ont quelque chose de sombre, de refrogné, d'inhospitalier, qui tranche avec la sérénité du ciel et la gerbe de paillettes qui pétille sur les flots. Pas un bateau, si ce n'est les cabanes des douaniers, étagées de distance en distance. Pas un chant, pas un cri, un silence absolu que trouble seul le clapotement des vagues minuscules qui viennent frapper à l'avant de notre gondole. A mesure qu'on avance, il semble que le silence augmente d'intensité et que le paysage devienne plus désert. Cette solitude impressionne. L'imagination fait des siennes. Elle peuple de drames lugubres cette plaine immense, silencieuse et sans bruit, bordée de maisons sans regards.

Tout à coup la ville semble vouloir se dérober à nos regards, la perspective s'agrandit. Sur notre gauche apparaît un gracieux ilôt qu'on prendrait pour un joyeux jardin ceint de hautes murailles par un propriétaire jaloux : c'est le cimetière. Plus loin, Mnrano découpe sur le ciel bleu ses clochers et ses toitures.^

pendant que sur la droite Tarsenal dessine ses créneaux moresques et dresse orgueilleusement ses tours armées de mâchicoulis. Puis ce sont les dômes des églises , les campaniles et les coupoles : San Zanipoloy San Francesco délia Vigna^ et San Pietro di Castelloy dominant la foule des maisons qui s'entassent à leurs pieds*

Dirigeons-nous, si vous le voulez bien, vers la gauche, du côté du cimetière. A mesure que nous approchons, cet asile de la mort semble plus aimable et plus charmant. Cette muraille couronnée de feuillage a un aspect tout à fait agréable. Rien de triste, rien de lugubre, rien qui évoque une sinistre pensée. La chapelle Émilienne, avec sa disposition hexagone et sa gentille coupole de marbre blanc , avec ses attiques , ses pilastres et ses colonnes , ressemble plutôt à un kiosque gracieux qu'à un saint réduit. I/église Saint- Michel, qui se trouve derrière, développe son élégante façade de marbre et dresse le plus joyeusement du monde son joli clocher byzantin. Dans tout cela il n'y a point de place pour la tristesse, à peine pour le recueillement. Mais nous abordons à la petite porte, nous gravissons les marches mal jointes , et nous entrons dans le champ du repos»

Si jamais un lieu justifie son nom, c'est bien celui-là. C'est en effet un champ véritable, planté de quelques arbres, garni de violettes et de giroflées qui poussent avec fureur dans tous les coins. N'étaient quelques croix blanches et quelques pierres qui n'ont point encore disparu sous les plantes parasites, on ne se douterait guère du lieu où l'on se trouve. Au dehors pas un bruit, pas un cri, pas même un bourdonnement. Le silence dans ce qu'il a de plus complet et de plus impressionnant. Au dedans le frôlement que produit la brise dans les feuilles , le chant d'un insecte et le bruissement des lézards qui s'enfuient sous l'herbe. Les lézards l il y en a des milliers dans cette petite île. Jamais je n'en avais vu une telle quantité , pas même à Pompeï, où cependant ils ont pris la place des anciens habitants et régnent en maîtres. A chaque pas que l'on fait , on les voit fuir par douzaines , courir sur les tombes , grimper sur les murs et se hvrer à des steeple-c hases insensés. Ils tiennent fidèle compagnie aux morts. Toutefois ce ne sont point les seuls

êtres vivants qui fréquentent ce funèbre asile : de loin en loin de petits enclos ornés de fleurs fraîches , parés de plantes , entretenus avec un tendre soin , prouvent que ceux qui ne sont plus reçoivent encore de nombreuses visites et ne sont point abandonnés par lés cœurs auxquels ils étaient jadis si chers.

Vous n*y verrez point toutefois de monuments orgueilleux , point de ces pseudo- sculptures qui brillent plus par la prétention que par le bon goût'. La mort est ici sans faste et sans apparat. G*est à peine si le style lapidaire, si prolixe dans tant d'autres pays, se charge de rappeler les qualités du défunt , et cependant plus d'un de ceux qui sont venus chercher là un repos éternel possède un nom qui appartient à l'histoire , et aurait des droits indiscutables a quelque mausolée. C'est dans un coin de cette terre égalitaire que repose Léopold Robert ; c'est là que le grand artiste a trouvé les consolations que son cœur cherchait vainement ailleurs » l'oubli de ses déboires et de ses chagrins, la tranquillité après la lutte, au lendemain de la victoire.

Au fond du cimetière se trouve un cloître qui tombe en ruine. Ce cloître communique avec l'église Saint-Michel qui, à l'intérieur, ne tient point tout ce que promet sa façade. Notons cependant quelques délicieux ornements de la Renaissance, d'une finesse et d'une élégance exquises, souvent copiés et recopiés par les artistes, et deux tableaux estimables, l'un de A. Zanchi, le Serpent exhaussé par Moïse , l'autre, V Adoration du Veau d'or, par G. Lazzarini, qu'on peut regarder comme le dernier peintre appartenant à la grande école vénitienne.

* Ce cimetière ne date que des premières années de ce siècle. En parcourant les églises nous verrons que les Vénitiens du vieux temps , qui s'y faisaient enterrer, ne se privaient point de monuments ambitieux et souvent disproporlionnés avec l'importanœ quMls avaient eue dans Tliistoire.

Il a été question, sous l'ancienne administration communale, de transformer le cimetière actuel en une sorte de Campo Santo monumental, analog;ue à celui que possède Bolog^ne. Le projet mis à Tétude donna lieu à une série de travaux préparatoires. Le plan de l'édifice fat même arrêté, mais il n'y fut point donné suite; et cette grande nécropole, dont la vue perspective a été publiée dans il Comune di Venezia nel Irienno 1860, 1861, 1862, est restée à l'état de projet.

De Féglise, on passe dans la chapelle Émilienne , dont la forme extérieure reproduit la disposition intérieure. C'est un petit temple hexagone, fort élégant, enrichi de bas-reliefs et de marbres précieux, où le vert antique et le cipoUin marient agréablement leurs couleurs. Ce petit édifice si gracieux et si correct fut construit par le Bergamasco en exécution d'un legs pieux , et Ton peut dire que jamais les intentions d'un donateur ne furent plus aimablement et plus dignement exécutées.

En sortant du <;imetière, nous nous trouvons bien près de Murano. Allons y faire un tour. C'est une île célèbre et qui mérite que nous la visitions. Murano est une Venise au petit pied ; comme elle, ayant son Grand Canal qui serpente à travers ses vieilles masures, restes de palais princiers et de casinos opulents. C'est ici, en effet, que les nobles vénitiens de l'autre siècle avaient leurs petites maisons. On y venait en partie fine, et ces murailles, aujourd'hui fendillées et décrépites, ont bien souvent retenti des éclats d'un rire joyeux et du bruit des verres. Derrière leur ombre discrète, elles ont abrité plus d'un couple amoureux et protégé bien des rendez- vous aimables.

Aujourd'hui c'est à Murano que s'est transportée la Venise industrielle. C'est là qu'on fabrique ces verreries et ces verroteries si justement célèbres, ces filigranes de verre qui semblent tissés par les doigts d'une fée. C'est une des industries d'art les plus anciennes qui soient demeurées en Europe aux mains d'une population sans jamais cesser d'être exploitées. Dès le huitième siècle, il y avait à Murano des artistes verriers. En 1291 leur nombre s'accrut singulièrement, car un décret du Sénat obligea les fabricants de verreries, résidant à Venise, à transporter leurs pénates dans l'île de Murano. Le texte de ce décret est même intéressant à retenir, car il prouve la haute estime dans laquelle cet art industriel était tenu par le sénat vénitien. 11 commence en effet par ces mots : « Ut ars tant nobilis semper stet et permaneat in loco Muriani... »» Les incendies considérables qui avaient éclaté depuis quelque temps dans les principaux quartiers, rendaient du reste ce déplacement indispensable. A partir de cette époque, la production de la petite île

prit une énorme extension. On s*appliqua à colorer le verre, à imiter les pierres précieuses, on créa toutes ces formes délicates et sveltes, ces cornets élégants, ces coupes charmantes, ces bouteilles et ces gobelets si légers et si gracieux qui nous émerveillent encore aujourd'hui. Puis ce furent les miix>irs de Venise , les lustres et les girandoles. Tout le monde voulut en avoir, l'ancien continent et le nouveau. Les coupes, les plateaux^ les cornets prirent le chemin des cours européennes, pendant que les verroteries pénétrèrent dans les deux Amériques, dans les Indes et jusque dans l'extrême Asie. Les Chinois eux-mêmes portèrent des boutons sortis des verreries de Murano ; du moins Macartney le prétend et personne n'a osé le démentir. Henry III, lorsqu'il passa par Venise, voulut visiter ces beaux établissements. Il fut si émerveillé des produits magnifiques qui sortaient de ces fabriques , qu'il créa gentilshommes un certain nombre des artistes -ingénieurs qui les dirigeaient * .

De nos jours encore, l'industrie verrière occupe à Murano un grand nombre de bras et jouit dans le monde industriel d'une indiscutable célébrité. Les Cah*es et les Hottentots continuent d'être ses tributaires , aussi bien que les élégants de Paris et les amateurs de Londres. Une institution du reste qui fait bien comprendre l'importance de cette belle fabrication, c'est le musée rétrospectif qu'on a établi à Murano même, et dans lequel on s'est efforcé de rassembler des verreries de toutes les époques et de tous les modèles. Ce musée est encore loin d'être complet, mais il renferme une foule de documents qui présentent un indiscutable intérêt.

Une autre grande attraction de Murano, c'est sa basilique de Saint-Donat, qui date du dixième siècle. Elle est moitié romaine et moitié byzantine. L'abside, bâtie sur un plan polygonal, avec deux rangs d'arcades superposées, est surtout fort intéressante. A l'intérieur, la richesse des matériaux employés est en harmonie avec la ferveur extrême de l'époque où l'église fut édifiée. Les trois

* Voir pour Thistoire de Murano, le Memorîa inedita sultisoia di Murano, du conseiller Rizzi, et le Memoria sulie Venele fabbriche vetrarie, par le conseiller Rosii.

nefs sont soutenues par des colonnes de marbre grec, qui proviennent d*Altino. Une Vierge colossale, en mosaïque du douzième siècle, décore la demi -coupole formée par Tabside, et un riche pavé en mosaïque , datant de la même époque , complète , par ses arabesques gracieuses, cette sévère décoration.

La position de Saint-Donat est fort pittoresque. Son clocher et son abside, qui dominent une petite place à moitié couverte d'herbes, ont quelque chose de simple et de grandiose à la fois , qui termine agréablement ce gracieux village planté au milieu des eaux. En retournant sur nos pas , regardons toutes ces curieuses maisonnettes. La plupart sont en ruine; mais aucune n*a cette apparence malpropre et misérable dont nous avons été affectés sur le Rio dei Tolentini, ou sur le Rio di San Andréa, Les murs s'effritent joyeusement au soleil. Les plantes parasites descellent les blocs de pierre et les plaques de marbre le plus gaiement du monde. Les balustrades suspendues à miracle ne semblent menacer personne. La brique , qui apparaît de loin en loin sous le stuc et le plâtre , colore agréablement les murailles à demi ruinées, et, sur les demeures les plus modestement habitées de nos jours , de vieilles armoiries sculptées dans la pierre étalent depuis cinq siècles leurs prétentions nobiliaires. Les arcades et les colonnettes se succèdent. A moitié disjointes, elles s'inclinent en tout sens et semblent vouloir s*écrouler. Pas un trait qui soit géométrique , pas une ligne qui soit droite : c'est un agréable fouillis de vieilles choses et de vieilles maisons; mais rien de triste, de réservé, de refrogné, d'inhospitalier dans cet aimable désordre. On dirait un vieillard, au chef branlant, aux jambes qui flageolent, et qui au déclin de la vie a conservé le franc sourire et la joie communicative de ses jeunes années.

Mais nous voici de nouveau sur les lagunes ; nous laissons cette fois le cimetière à droite, et nous nous dirigeons sur la vaste enceinte crénelée qui entoure l'Arsenal vénitien. Vu à cette distance, celui-ci possède vraiment une grande tournure. Ses longues murailles de brique , crépies et peintes en rouge , couronnées d'une ligne interminable de créneaux moresques, é vidés au sommet, ont,

malgré leur grand âge, quelque chose de martial et de fier. A leurs pieds, la mer verdâtre vient briser ses petits flots à peine écumeux, A droite et à gauche, des campaniles et des clochers dominent cette grande et majestueuse masse de créneaux, de toitures et de tours, et, de loin en loin, le mât d'un vaisseau vient rappeler la destination primitive de cette vaste enceinte, sa destinée si glorieuse et les miracles qui s*y sont accomplis.

L'Arsenal était jadis en effet la gloire de Venise, sa force et, dans les périls, son extrême ressource. Aussi jamais enfant ne fut mieux ' soigné par une mère prévoyante , et chaque siècle lui apporta son contingent d'améliorations, d'agrandissements et d'embellissements. En revanche, c'est de cette vaste enceinte, qu'on peut appeler une ville dans la ville, que se sont élancées les flottes et les armées qui, refoulant l'invasion des Ottomans, ont sauvé la civilisation de l'Italie et peut-être celle de toute l'Europe! Tel qu'il est aujourd'hui, nu, désert, abandonné, l'Arsenal de Venise peut encore donner une haute idée de ce qu'était la marine de la vieille République. Ceux qui connaissent son histoire peuvent repeupler par la pensée ces chantiers et ces docks, faire gronder les marteaux de forge et mugir le bronze en fusion. Figurez-vous près de vingt mille hommes occupés, affairés, actifs, industrieux, allant, venant, travaillant dans cette immense enceinte. Les carcasses des navires se dressent sur les chantiers couverts, et des milliers de bras, maniant en cadence le marteau et la vrille, criblent de trous la carène des vaisseaux. Plus loin, c'est la corderie, la plus grande qui soit au monde. Ensuite viennent les magasins d'armes et de munitions ; puis les bassins avec des galères, des galéasses, des brigantins prêts à prendre la mer. Admirez cette infatigable activité, cette ardeur au travail : l'entrain règne partout et l'ordre aussi. C'est que cette population de travailleurs est une troupe d'élite.

Les atsenalotiiy comme on appelait ces habiles ouvriers, étaient

en effet les enfants chéris de la République. Ils n'étaient guère que

trois à quatre mille inscrits comme titulaires; mais les douze mille

ouvriers qu'on leur adjoignait brûlaient d'envie de se faire remar-

quer, pour arriver à faire partie de leur cohorte choisie. C'était en

is*

effet danâ Télite des ouvriers qui leur étaient adjoints et aussi parmi les fils des arsenalotti qui, après concours, étaient reconnus aptes à en faire partie, qu'était recruté ce corps privilégié. Ces jeunes gens avaient des écoles spéciales où ils se préparaient aux examens et où ils puisaient un ensemble de connaissances considérable pour l'époque. C'est au soin tout particulier qu'on apportait à la composition de ces corps de travailleurs qu'il faut attribuer en grande partie la supériorité de la marine vénitienne. Tant il est vrai que l'instruction du peuple a toujours concouru à la force et à la puissance de l'État. Mais là ne se bornaient pas les privilèges des arse-^ nalotti; ils formaient en outre la garde d'honneur du Doge. C'est eux qui occupaient la Loyyeita pendant les séances du Grand Conseil, lis veillaient sur la Banque, et le palais de la Monnaie était placé sous leur surveillance. Enfin, quand le Doge, accompagné par les ambassadeurs de tous les peuples amis, par le conseil des Trois, le conseil des Dix, par le Grand Conseil et le Sénat, escorté de toute la noblesse, suivi par la foule bigarrée et par le peuple dans tous ses atours, s'en allait épouser l'Adriatique et dire à la mer le

Desponsamus te, mare, in signnm vert perpeluique dominii,

c'étaient encore les arsenatolii qui seuls avaient le droit de ramer sur le Buceniaure et de diriger le vaisseau ducal.

C'était leur grande fête. Ils étaient ce jour-là associés à la plus haute noblesse. A milieu des cris et des fanfares, au bruit du canon tonnant sur la plage, on les voyait entourer le Sénat et le Doge; et celui-ci, en récompense de lem* dévouement à la République et de leur inaltérable fidélité, leur offrait dans la cour du Palais ducal un somptueux et magnifique repas. Puis , avant qu'ils quitassent le palais, chacun d'eux recevait un 'présent. C'étaient quatre flacons de vin muscat et une boite de confetti tim«brée aux armes du Doge. En outre, et dans toutes les' alarmes^ on leur faisait, pour stimuler leur zèle, des distributions d'argent. Aussi les arsenalotti étaient-ils les plus ardents patriotes qu'on pût

trouver. JIs portaient à la République une affection enthousiaste. Ils ne l'appelaient jamais que a notre bonne mère », et les ateliers ne s'ouvraient et ne se fermaient qu'au cri de : u Vive saint Marc! »

Mais ce beau temps n'est plus. Ces travailleurs d'élite ont fait place à de vulgaires ouvriers, à des mercenaires sans enthousiasme, à la solde du premier venu, à la dévotion du plus offrant. Les bassins sont vides, les chantiers sont déserts, et l'on peut dire que l'Arsenal a vécu. Nous allons le visiter toutefois; nous lui devons encore cette marque de déférence.

Pour procéder avec ordre, considérons d'abord la porte. C'est un monument curieux, que tout le monde connaît, car les gravures et les photographies ont inondé l'Europe de son image. L'ensemble en est pourtant plus pittoresque qu'imposant, plus bizarre qu'élégant. On dirait volontiers un dépôt d'objets curieux et disparates, le portique d'un immense magasin de curiosités. Bien que l'architecture soit des Lombardi et remonte à 1460, c'est-à-dire à la bonne époque , on a tant ajouté, on a entassé à droite et à gauche tant de trophées empruntés à l'Orient, que l'effet général est perdu. Un critique bien sévère a dit que « Venise ressemble à un pirate retiré des affaires w. Rien ne justifie mieux cette remarque que l'entrée de l'Arsenal. Toutefois ce ne sont point ces trophées rapportés sur son sol qu'il faut reprocher à la vieille République , mais bien plutôt les trésors qu'elle a détruits. Les Romains lui avaient donné l'exemple de ces déménagements systématiques, et personne ne songe à leur faire un crime d'avoir transporté chez eux les chefsd'œuvre de la Grèce antique. Les Vénitiens, en dépouillant le Péloponèse , n'ont fait que les imiter. Il n'y a donc pas à les en blâmer trop fort. Mais ils n'ont pas non plus le droit de se plaindre aujourd'hui de ce que leurs vainqueurs ont transporté sur d'autres rivages les objets d'art qu'ils trouvaient à leur goût. Ces actes-là ne sont point du vandalisme. C'est au contraire un hommage rendu à TArt. Le vandalisme, c'est l'incendie de Persépolis par Alexandre le Grand; c'est le sac de Rome par Genséric, le pillage de Constantinople par les soldats de Dandolo; ce sont les Prussiens criblant

de boulets la cathédrale de Strasbourg, brùlaut sa bibliothèque et

bombardant Paris.

Parmi les trophées qui nous ont valu cette digressiou, se trouvent quatre lions de marbre rangés par progression de taille. Tous quatre ont eu la Grèce pour patrie, ce qui ne les empêche pas, du reste, d'être, comme art, d'une affreuse médiocrité. François Morosini, le Péloponésiaque , les apporta en 1687 dans sa patrie. Le plus grand vient du Ph'ée. Deux inscriptions à peu près indéchiffrables,

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VENISE Entrée Je l'Arse

et dans lesquelles cependant on a voulu découvrir que cet énorme animal était consacré à Minerve, entourent sa crinière usée par le temps. Les savants de l'autre siècle ont longtemps discuté et disputé pour savoir s'il était phénicien ou pélasgien. Canova, lui, prétendit qu'il avait l'Âttique pour patrie. Le grand statuaire devait s'y connaître j mais il faut bien admettre que, si son dire est exact, cette bête colossale est antérieure aux époques artistiques de la Grèce et surtout au siècle de Périclès. Les trois autres ne sont guère plus aimables. Décidément la beauté n'est point leur afTaire. Mais ils sont

SUR LES LAGUNES. lil

tous aussi vieux , et c'est leur haute antiquité qui constitue leur principal mérite.

La porte franchie nous donne accès dans les bassins vides , sur tes quais abandonnés et les chantiers délaissés. C'est avec une sorte de mélancolie qu'on parcoui*t du regard ce grand désert. ♦ Les ouvriers et les matelots qui flânent le long des hautes murailles semblent des ombres revenues de leur sombre séjour, pour chercher les navires absents. L'activité a fait place au recueillement, et l'animation à la solitude. Heureusement, voici le musée qui nous offre une réunion de précieux souvenirs , et qui , en nous plongeant dans le passé , va nous faire oublier un peu le présent.

Quand on a vu les musées de marine et les collections de modèles qui existent dans les grands pays maritimes; quand on a parcouru le Musée d'artillerie de Paris, la Galerie des armes de la Tour de Londres ; quand on a vu les armures historiques qui sont à Stockholm et le cabinet du roi Victor-Emmanuel à Turin , il est difficile de s'extasier beaucoup et longtemps sur les « richesses » de l'Arsenal de Venise. Néanmoins un certain nombre de pièces présentent un véritable intérêt historique. Nous allons en passer la revue.

La première salle est consacrée à la marine. Elle renferme un grand nombre de modèles de vieilles galères, de galéasses et de brigantins, de corvettes, d'avisos et de frégates. Les galères surtout sont intéressantes à cause de la disposition des bancs de la chiourme. On ne comprend pas facilement, avant de l'avoir vue, Tinstallatioa de ce mécanisme humain, qui faisait mouvoir en cadence et sans encombre un nombre aussi considérable de rames et d'avirons. Dans les modèles, chaque place est clairement indiquée. Le galérien y était retenu par une chaîne, et, sur la proue et la poupe du bateau , deux véritables mitrailleuses braquées sur les rameurs répondaient de leur obéissance et mettaient l'équipage à l'abri de leur mutinerie.

Outre ces intéressants modèles, cette première salle contient encore une quantité de glorieux trophées enlevés aux Turcs , des drapeaux, des étendards, des pavillons, de toutes dimensions et de toutes couleurs, et beaucoup même qui n'en ont plus, car le temps

a fait sa grande œuvre, ea déchiquetant les étoffes, en rongeant les mailles et en substituant aux colorations vives cette teinte d'un brun roussâtre dont il flétrit sans pitié ces antiques débris. Voilà aussi de grandes lanternes de forme bizarre et de structure étrange. Ce sont des fanaux enlevés aux galères turques à la bataille de Lépante. Mais de tous ces vieux souvenirs, le plus intéressant est sans contredit le modèle du Bucentaure. Cette magnifique barque, toute couverte de sculptures , véritable palais mouvant de la plus somptueuse magnificence, était entièrement dorée, et à l'intérieur garnie de velours cramoisi. C'était une merveille d'élégance et de richesse. Elle symbolisait l'empire de Venise sur la mer; aussi, quand la République s'écroula, le Bucentaure disparut avec elle.

Le président De Brosses, qui visita en 1739, c'est-à-dire trentehuit ans avant qu'il fût détruit , ce navire unique au monde , nous en a laissé la description. Voici en quels termes il en parle : « Le Bucentaure est, à mon gré, une des plus belles et des plus curieuses choses de Tunivers. C'est une grosse galéasse ou fort grande galère, toute sculptée et dorée à fond en dehors, du meilleur goût et de la manière la plus fiinie. Le dedans forme une vastîssime salle parquetée, garnie de sofas tout autour et d'un trône au bout pour le Doge. Elle est partagée dans sa longueur par une ligne de statues dorées qui soutiennent le plafond ou pont, sculpté et doré en plein. Les embrasures des fenêtres, l'éperon, les balcons de la poupe et les bancs des rameurs et le gouvernail sont du même goût, et toute la machine a pour toit une tente de velours couleur de feu , brodée d'or, n

Ce BucentaureAk était le troisième bateau construit pour célébrer les noces du Doge et de l'Adriatique. Le premier avait été mis à la mer en 1520; il servit jusqu'en 1600. Le second, plus grand et plus riche , le remplaça la même année , et dura jusqu'en 1725. C'est alors que fiit construit le troisième, qu'on brûla en 1797. La dorare de ce dernier bâtiment coûtait , à elle seule , dix-huit mille sequins, soit environ deux cent vingt mille francs. C'est assez dire sa splendeur. Mais continuons notre visite.

Une autre grande salle est consacrée aux armes et aux armures.

Au milieu d'un amas de piques, de hallebardes, de lances et de pertuisanes, voici les cuirasses des généraux Duodo, Morosini et Zeno; ensuite vient celle du g[Iorieux Béarnais : Henri IV la portait à la bataille d*Ivry. 11 en fit hommage à Venise, sa fidèle alliée, avec Tépée qu'il avait à la même bataille ; mais l'épée a disparu, sans qu'on pût savoir ce qu'elle est devenue. Voici maintenant des casques et des salades, provenant des compagnons de Dandolo; puis des épées et des arbalètes; enfin des fusils à mèche, des arquebuses, des coulevrines et des canons. Tous les modèles s'y trouvent, même des canons se chargeant par la culasse et des mitrailleuses datant du seizième siècle Une des coulevrines est surtout admirablement belle. C*est une œuvre d'amateur et d'artiste ; un joyau, un vrai bijou, plutôt qu'un instrument d'attaque ou de défense. Elle fut du reste ciselée, damasquinée, incrustée et dorée par des mains essentiellement patriciennes. Le fils du doge Pascal Cicogna la fabriqua lui-même pour un ambassadeur turc. Mais son père s'opposa à ce qu'elle sortît de Venise, et la pièce fut offerte au Grand Conseil, qui en accepta l'hommage. Napoléon P*", en vrai dilettante d'aitillerie , la fil essayer au Lido. On trouva que sa portée était de 2,500 mètres. Certes, depuis le fondeur Cicogna, on n'a pas fait plus beau que son bijou; mais MM. Krupp et Armstrong ont créé des engins de plus longue portée.

Une série qui, elle aussi, ne manque pas d'intérêt, c'est celle des instruments de torture. Il y a d'abord ceux que le conseil des Dix employait couramment; et dans le nombre, il nous faut surtout remarquer deux casques qui paraissent être d'un modèle tout à fait inédit. Ces casques de fer* étaient doublés de pointes qui piquaient la tête du patient pendant que le juge, assis à ses côtés, fixait sou oreille à une petite ouverture et par là écoutait les aveux que la souffrance arrachait parfois avec les plaintes. Il y a ensuite toute la collection de Francesco di Carrara, tyran de Padoue. Ce Carrara était bien l'un des princes les plus industrieux quon ait'connus dans l'art de faire souffrir son semblable; aussi la collection est-elle des plus complètes. Parmi ces objets, il en est un surtout digne de fixer notre attention. C'est une clef, laquelle renfer-

mait un mécanisme étrange ; un ressort faisait saillir k son extrémité de petites pointes qui causaient une blessure insensible ; mais ces pointes étaient empoisonnées, et la mort de la personne ainsi frappée ne se faisait guère attendre. Quelques beures après avoir été touché, le malheureux succombait sans qu'on pût deviner les causes de aa mort. C'est ainsi que ce gracieux prince se débarrassa du général

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VENISE Le Bucentaure, d'après une (ihotagrapfaie.

lombaM ftusConi, qui avait eu le malbeur de plaire à une dame sur laquelle le tyran avait jeté les regards. Un autre jour, un officier tiivtl ayatit osé, dans une assemblée, contrarier ses projets, il le frappa de la même façon, et le pauvre bomme mourut de la même manière. Toutefois, comme ces moyens expéditifs n'étaient pas de mise en toute circonstance, et que, du reste, la barbare nature du Carrara ne se serait pas accommodée d'une vengeance aussi

SUR LES I,AGUNES. lAï

rapidement satisfaite, son inventive imagination avait su créer tout un arsenal pour torturer à loisir ses ennemis, arsenal dont l'inspection Délaisse pas que d'être instructive.

Je vous fais grâce dn casque d'Attila et de mille autres curiosités tout aussi apocryphes. I,e principal est vu. Sortons, s'il vous plaît; mais, tout en regagnant notre gondole, jetez un regard sur cette tour carrée ; c'est là que, le 22 mars 1848, s'était retiré le colonel Marinowich pour rédiger les ordres qui devaient faire rentrer Venise

VENISE itiire dei Giari/iiii.

dans l'obéissance. Depuis plusieui-s jours, la ville avait secoué le joug des Autrichiens; mais l'autorité allemande disposait encore de l'arsenal et des foris. Elle pouvait, en quelques heures, mettre tont à feu et à sang. Marinowicb, dont le caractère implacable était connu des ouvriers de l'arsenal, avait le commandement de ces postes importants. Il prenait ses dernières dispositions pour résister à outrance, quand les arsenalotti se présentèrent à sa porte. lies ouvriers étaient sans armes. Marinowich ordonna qu'on les laissât entrer.

U<y AMSTERDAM ET VENISE.

— Que me voulez-vous? dit-il à celui qui paraissait l'orateur de la troupe.

— Te tuer! répondit celui-ci.

Et tirant un compas de sa manche, il le plongea dans le cœur du colonel. Marinowîch tomba à la renverse; alors les ouvriers se précipitèrent sur son corps et le mutilèrent affreusement,

A partir de ce moment, la révolution était victorieuse. Sans chef qui pût centraliser leurs efforts et combiner la résistance, les Allemands, disséminés dans la ville et dans les forts, ne pouvaient rien contre Témeute, dont le flot grossissait à chaque instant et menaçait de tout emporter. Lorsque, quelques heures plus tard, Manîn se présenta pour demander qu'on lui livrât les clefs de l'arsenal, le major Bodai, qui commanda qu'on fit feu sur lui et sur ses hommes, eut le même sort que Marinowich. Un sous-officier lui passa son sabre au travers du corps. Ce furent les deux seules victimes qu'on immola en expiation de trente-trois ans d'oppression, de tortures et d'humiliations sans nombre.

Mais nous voici de nouveau dans notre gondole, achevons notre grande tournée. Nous regagnons la lagune, nous longeons les grands murs crénelés, puis nous tournons brusquement à droite, et nous voilà dans le canal San Pietro. A notre gauche, s'étend l'île du même nom avec son église et ses casernes; à notre droite, s'élève un quartier désert dont les maisons ruinées semblent abandonnées depuis des siècles. Pas un cri^ pas un chant, pas un bruit qui trahisse la présence de l'homme; un oiseau qui passe dans le ciel, le clapotement des vagues contre l'avant de la gondole, le grincement de la rame contre son appui, et c'est tout. Heureusement voici la Pnnta di Quintavalle; nous la doublons bien vite, et les arbres des jardins publics nous apparaissent projetant sur les eaux leurs ombres allongées.

Ce serait une merveilleuse promenade que les jardins publics, si les Vénitiens consentaient à s'y venir promener ; mais ces magnifiques allées de hêtres et de platanes sont aussi désertes que les quartiers de Y Isola San Pietro. C'est à peine si l'on voit un enfant courir, ou un amoureux rêver sous leurs vastes ombrages. A

leurs pieds pourtant se déroule un des plus beaux panoramas qui soient au monde : c'est en s'appuyant sur la balustrade de marbre qui les entoure qu'on aperçoit Venise sous son plus merveilleux aspect. Mais qu'importe? lia mode n'est point de venir aux Giardim publiciy et personne n'oserait rompre en visière à cette despotique déesse.

Il faut un événement d'importance, ou l'appât de quelque nou* veauté, pour faire sortir les Vénitiens de leur apathie ordinaire et les amener jusque-là. En 1846, un spéculateur avait eu l'ingénieuse idée de transporter aux Giardini un vieux carrosse qu'il avait fait venir de Padoue, et auquel était attelé un exemplaire de cet animal inconnu à Venise qu'on appelle cheval. Il n'en fallut pas plus pour donner aux jardins publics une animation tout à fait insolite. Bien des gens, qui n'avaient aucune idée d'une voiture, accoururent pour contempler ce véhicule extraordinaire et le quadrupède chargé de le traîner. On pouvait tenir quatre dans ce carrosse, et pour une somme fort modeste, faire le tour des jardins. On s'entassait douze sur les banquettes et l'on se pencliait à corps perdu pour observer le mécanisme prodigieux qui faisait tourner les roues. Jamais la pauvre rosse qui menait ce monde primitif n'avait excité une pareille admiration. Sans cette importation, qui fit la fortune de l'homme ingénieux qui en eut l'idée , des milliers de Vénitiens n'auraient point connu d'autres chevaux, que ceux du monument Colleoni et de la place Saint-Marc. Jadis, du douzième au quinzième siècle, il n'en était point ainsi. A cette époque, les rues n'étaient pas encore pavées et les ponts consistaient en madriers de bois allant d'un bord à l'autre des canaux. Les patriciens, pour ne point se crotter, faisaient grand usage de mules, et le peuple employait les ânes pour les transports. Pour aller d'un quartier à l'autre, les nobles montaient à cheval; les sénateurs en faisaient autant pour se rendre au Palais dùcal, et la volée de cloches qui les appelait aux séances se nommait encore, dans les derniers temps de la République, la Trottiera. Ce n'est qu'à partir du quinzième siècle que l'usage des petites barques et des gondoles devint général. L^exhaussement des ponts et leur édification en pierre, avec des

arches élevées permettant le libre passage des bateaux, ont dû con-

tribuer beaucoup à ce changement. Du reste, à parcourir la Venise de nos jours, on ne peut guère se figurer comment il était possible d'aller jadis à cheval à travers cet écheveau de ruelles et de culsde-sac. Il est probable que la Trottiera avait non-seulement pour but d'appeler les patriciens au Sénat, mais encore d'inviter le peuple à laisser la place libre et à ne point encombrer les rues. Bien peu de Vénitiens savent aujourd'hui que leurs ancêtres étaient aussi grands chevaucheurs. Et Salvator Rosa, s'il eût mieux connu l'histoire, n'aurait point fait son épigramme sur les cavaliers vénitiens.

Depuis le carrosse padouan, quelques échantillons de la race chevaline se sont montrés à Venise, mais sans exciter, à beaucoup près, une aussi vive admiration. Les pei*sonnes qui fréquentaient les Giardini il y a cinq ou six ans, ont pu y voir un gentleman solitaire qui chaque jour faisait sa promenade équestre dans les allées ombreuses ; et, en été , à l'époque des bains de mer, un véritable omnibus attelé d'un véritable cheval traverse le Lido^ et transporte les baignem^s et les baigneuses du rivage des lagunes aux rives de l'Adriatique.

Mais descendons les degrés de marbre , jetons une dernière fois les yeux sur ce panorama magique que le soleil rougit de ses derniers rayons, et embarquons-nous pour aller au Lido.

Il faut une demi-heure pour gagner la rive de cette grande île qui . sert de rempart à Venise et la protège contre les fureurs de l'Adriatique. La mer verte s'empourpre des derniers rayons du soleil. Le sable qui atteint presque la surface de l'eau apparaît avec des reflets rosés sous la mince couche qui le recouvre. Au loin, le Lazaret, les îles de Saint-Lazare, de Sainte-Hélène et Sainte-Elisabeth, semblent d'immenses radeaux échoués sur cette vaste plage. A mesure que nous avançons , l'air s'anime , et les bâtiments du Lido se dessinent en rouge vif sur l'horizon pâli par le crépuscule.

Une église et quelques maisons blanches, tel est ce village décrit par Charles Nodier, et que Byron, Casimir Delavigne et George Sand ont célébré en véritables poètes. Les maisons blanches ont de petits jardins, et les petits jardins sont couverts de treilles sous lesquelles des tables vertes et des chaises de bois attendent les joyeux consom-

SUR LES L\GU>'ES. liO

mateors. C'est I& qu'ont Heu de nos jours les orgies vénitiennes. Une orgie vénitienne I A ces mots, n'est-il pas vrai, votre imagination prend le mors aux dents? Les gentildonne aux cheveux blonds, en robes de velonrs, découvrant leurs blanches épaules, les patriciens en longues simarres, les guitares et les luths, les vins de Chypre et de Grèce, les coupes de cristal et les gobelets d'or, tout cela brille , étincelle devant vos yeux ravïs. Hélas ! il faut en rabattre. Figurez-vous bonnement quatre braves étudiants et autant de folles grisettes gaie-

TENISE Un ciib.-irel a» Li

ment attablés devant des huîtres grasses et du vin blanc épais et sucré. Rien de plus, rien de moins; cela se passerait de même à ChàtîUon ou à Clamart. Et encore ces fétes-là sont-elles rares, et les cabarets sont presque toujours déserts.

Après trois cents pas à travers le village, nous a\-ons dépassé les jardins palissades de nattes de paille et remplis d'arbres fruitiers, et nous voici de l'autre côté de l'île. A nos pieds, ce n'est pins la mer sans profondeur, transformée en un lac tranquille.

c'est la grande voix de TAdriatique roulant ses flots majestueux et venant se briser sur la plage mouvante. Le rivage est désert, les pas s'impriment dans le sable qui craque, les coquillages encore mouillés accrochent quelques étincelles rouges qu'ils reflètent joyeusement. Au loin, deux ou trois voiles blanches s'inclinent au gré des vents et des flots, et de l'horizon bleui par la brume de grandes lames accourent, blanchissant leur sommet d'une brillautc écume et faisant entendre au loin leurs sourds grondements.

C'est là que, dans la chaleur de Tété, le beau monde de Venise vient prendre les bains de mer, A droite de la plage s'élève le château Saint-André, grand et superbe fort, tout construit en marbre d'Istrie. Commencé en 1525 par Sanmichieli, il fut achevé vingtcinq ans plus tard, sous le dogat de Louis Mocenigo. « On avait cru impossible, dit un émineut critique, que cet ingénieur parvint à fonder une aussi énorme masse dans un terrain marécageux continuellement battu par les vagues de l'Adriatique et par le flux et le reflux de la mer. Cependant il y réussit '. » C'est à la pointe de l'île, devant ce noble château fort, que s'avançait jadis le Bucentaure. Chaque année il venait accomplir à cette place la cérémonie des fiançailles du doge avec la mer. C'est là que tombait l'anneau nuptial; et de 1520, date de la naissance du premier Bucentaure, jusqu'à 1796, époque à laquelle le troisième sortit pour la dernière fois, deux cent soixante-seize anneaux ont été jetés dans ces flots écumeux. Ils y sont encore, et la mer les conserve comme un précieux souvenir de ces fêtes merveilleuses ; elle les roule dans le sable, dans la vase et les herbes qui garnissent son lit, tous, à l'exception d'un seul qui fut avalé par un poisson et retrouvé par un pêcheur. Le fait parut si extraordinaire que Paris Bordone fut chargé d'en conserver le souvenir. C'est son tableau, lequel se trouve actuellement à l'Académie des beaux-arts , que nous reproduisons ici«

Le château Saint- André, qui avait été construit pour défendre Venise contre les entreprises des hommes , comme le Lidô semblait avoir été édifié par la nature pour la défendre contre les fureurs

' Qualremère de Quincy, Histoire des ouvrages des plus célèbres architectes.

VENISE

L'Anneau ilu Ttoffi.

de la mer, hâta au contraire la chute de la République. A la fin d'avril 1797, peu de jours par conséquent après cet horrible massacre des Français qu'on appela les Pâques véronaises, un lougre portant le pavillon tricolore et commandé par le capitaine Laugier, se voyant poursuivi par deux frégates autrichiennes, n'hésita pas à venir s'abriter sous les batteries du liido, après les avoir saluées de neu( coups de canon. On lui signifie aussitôt l'ordre de s'éloigner, malgré la tempête et aussi malgré les frégates qui lui donnaient la chasse. Déjà il obéissait, lorsque, sans lui donner le temps de prendre le large, les batteries du fort Saint-André font feu sur le malheureux vaisseau et le criblent de boulets. Le capitaine s'élance sur son banc de quart et crie qu'il s'éloigne; mais, sans prendre garde à ses explications , une seconde décharge rase sa mâture et le renverse mort avec les quelques hommes qui étaient à la manœuvre. Alors, spectacle horrible ! ou vit des Esclavons et des matelots vénitiens se diriger vers le lougre désemparé, grimper à bord du bâtiment, égorger ce qui restait de l'équipage, dépouiller les cadavres et piller le navire. Le lendemain, le Sénat faisait remercier publiquement lé commandant du fort, et une gratification était remise aux matelots qui avaient pris part au massacre des Français et au pillage du vaisseau.

On croyait à ce moment Bonaparte bien loin. Ou le disait battu par les Autrichiens et regagnant en pleine déroute les frontières françaises. Il n'en était rien cependant; et, deux jours après cet odie.ux massacre, on apprit à Venise la marche victorieuse du jeune général^ la fuite des Autrichiens et l'ouverture des négociations de paix entre la France et l'Empire. Ces- nouvelles, comme on le pense, plongèrent le gouvernement de la République dans la consternation. U dépêcha en toute hâte des ambassadeurs au quartier général des Français. Ceux-ci, n'osant affronter la présence de Bonaparte, lui écrivirent une lettre des plus soumises, pour lui offrir toutes les explications qu'il pouvait désirer. Mais le général refusa de les voir. « Je ne puis, leur-répondit-il , vous recevoir tout couverts de sang français. Je ne vous écouterai que lorsque vous m'aurez livré les trois inquisiteurs d'État , le commandant du Lido et l'officier chargé de

la police de Venise. » Et comme les ambassadeurs tentaient de le séduire par un moyen qui avait souvent réussi, et lui proposaient une réparation financière. « Non, non, répliqua le général irrité; quand vous couvririez celte plage d'or, tous vos trésors, tous ceux du Pérou ne sauraient payer le sang d'un seul de mes soldats ' . »»

Aussitôt après cet entretien , Bonaparte riédigeait le manifeste de la déclaration de guerre , faisait abattre les armes de Venise dans toutes les possessions de terre ferme occupées par l'armée française, municipalisait les villes, proclamait partout le renversement du gouvernement vénitien et ordonnait au général Kilmaine de porter les divisions Baraguay-d'IIilliers et Victor sur le bord des lagunes. Ces ordres furent exécutés avec une telle rapidité, qu'on vit en un clin d'œil disparaître l'antique lion de Saint-Marc depuis les rives de risonzo jusqu'à celles du Mincio ; et le jour où la déclaration de guerre fut lue au Sénat, on entendit gronder le canon français dans la direction de Mestre et de Fusine.

Mais revenons au village. Le chemin qu'il nous faut prendre est bien solitaire aujourd'hui ; cependant parfois il s'anime, et au mois de septembre, tous les lundis, il devient l'inévitable rendez-vous des bourgeois et du bon peuple de Venise. Des deux côtés de la route s'étalent des trattorie en plein vent, des débits de vin noir et des fabriques defrittoli, des bals champêtres et de bruyants orchesb'es. Tout le monde, jeunes et vieux, riches et pauvres, beaux ou laids, est venu là dans l'uniforme intention de se divertir. Le vin bleu coule à flots des bouteilles dans les verres, et des verres dans les estomacs toujours altérés. Les tables boiteuses prêtent un appui incertain aux convives chancelants; et l'amour, qui se fourre partout, même où il n'a que faire, vient aiguillonner les danseurs, les buveurs , les chanteurs , et provoquer les regards de côté , les tendres propos, les doux aveux et les affectueux sourires.

Mais nous voici de retour au bord des lagunes. C'est de la place où nous nous trouvons en ce moment qu'en 1818, trois nageurs intrépides , lord Byron , Scott et un gentilhomme vénitien , le che-

• L. Galibcrt.

SUR LES LAGUiNES- 155

valier Mengaldo , partirent pour se livrer à uq sport d'un nouveau genre : une course à la nage. Voici comment le poète, aimable cerveau^ si souvent encombré de bliie-^evils , raconte cette joute, dans une lettre qu'il écrivit quelque temps après à son ami M urray :

u Étant partis tous les trois du Lido , nous nous dirigeâmes vers Venise. A l'entrée du Grand Canal, Scott et moi, qui nous trouvions de beaucoup en avant, nous ne vîmes plus notre ami Tltalien; le fait du reste était sans importance, car sa gondole le suivait pour le recueillir. Là Scott sortit de l'eau, inoins parce qu'il était fatigué .qu'à cause du froid. Il était resté quatre heures dans l'eau sans prendre de repos , si ce n^est en nageant sur lé dos , ce qui faisait partie de nos conventions. Je continuai jusqu'à Santa Chiara, ayant parcouru toute la longueur du Grand Canal (indépendamment de la distance du Lido), et je pris terre à l'endroit où la lagune se rouvre à Fusine. J'avais été dans l'eau sans aide ni arrêt, sans toucher terre, ni barque, quatre heures vingt minutes à ma montre. M. lloppner, notre consul général, assistait à cette partie. Il fut notre témoin pendant toute la course. Mes compagnons furent quatre heures dans l'eau : M engaldo pouvait avoir trente ans , et Scott en avait vingt-six. »

Mais laissons là Byron et ses amis. Regardons Venise ! IjC soleil se couche et la ville s'enflamme. Les vitres, les marbres, les dorures accrochent les derniers rayons du soleil et paraissent embrasés. Les sommets des campaniles, les coupoles et les dômes semblent rougis à la forge. La mer, sans perdre ses tons argentés, prend des teintes lumineuses et phosphorescentes. On dirait un lac de plomb fondu duquel surgit une fournaise immense. Tout pétille, tout bouillonne. L'air lui-même tremble et donne à ce superbe décor un aspect vacillant qui le rend encore plus extraordinaire. Bientôt le soleil disparaît tout à fait derrière les monts vicentins. Le ciel dépouille peu à peu ses teintes sanglantes. La mer s'assombrit progressivement, et sa couleur glauque miroite sous les derniers reflets du crépuscule; Puis la ville rentre dans l'ombre, et les sommets des monuments, qui s'illuminaient encore de teintes rougeâtres, ne tardent p4s à $e<rdlorer en.noir. Lanuit est venue!.

Nous remontons ea gondole , tout émus du spectacle merveilleux qui vient de se dérouler devant nous. A mesure que nous avançons, le ciel devient plus sombre. Tout se transforme et change de caractère. C'est à peine si nous distinguons les jardins publics qui sont

VENISE LA KUIT D'après un Ublean At CaDalello.

sur notre droite. Les lumières semblent une longue processioD de torches qui vogue à la surface des eaux noires. Leur reflet dans la mer fait paraître plus foncées les grandes façades qui se dressent derrière elles. Vus de la sorte , les palais et les campaniles ont l'air de vastes fantômes qui se promènent à la surface des ondes. Sur la

Piazzetta et sar le môle , au pied du Palais ducal , les lumières se pressent et forment une sorte de faisceau qu'on prendrait de loin pour un groupe de cierges entourant un cercueil. Le silence est complet, absolu; c'est à peine si l'on entend le sifflement que produit la gondole en glissant à la surface de Feau. A mesure que nous approchons, les formes grandissent et deviennent plus distinctes. Elles paraissent flotter sur la mer avec des allures de spectres.

Le Rio délia Paglia s'ouvre devant nous obscur et désert. On dirait un gouffre béant; les prisons des deux côtés, et sur nos tètes le pont des Soupirs , ont quelque chose de poétique et de lugubre à la fois. On dirait que de ces murs, confidents forcés des malheureux destinés aux plus affreux supplices, il s'échappe comme des plaintes et des gémissements. Malgré soi Fimagination fait des siennes : on pense à Foscari, à Carmagnola. On entend bourdonner à ses oreilles les noms illustres des victimes qui ont trouvé la mort derrière ces épaisses murailles. Il semble qu'on soit doué d'une seconde vue, et que la pierre devenue transparente permette aux regards de fouiller l'éternelle obscurité de ces puits impénétrables. C'est par ces imperceptibles ouvertures, par ces lucarnes grillées qui font tache sur le mur de marbre, que ces discrets cachots prenaient l'air indispensaUe au prisonnier. C'est par cette porte voûtée qu'on sortait les cadavres de ceux qu'on avait étranglés en secret dans leur prison lugubre. Pendant ce temps, tout en haut du palais, sous les plombs, gémissaient d'autres prisonniers. Silvio Pellico y expia son patriotisme, et c'est aussi de cette fournaise aérienne que Casanova parvint à s'échapper. Il est le seul prisonnier qui se soit dérobé à ses vigilants geôliers. Aucun autre n'y réussit, et, du reste, bien peu l'esayèrent, tant était grande la terreur qu'inspirait le terrible tribunal. Mais les prisons et le palais ducal disparaissent. Nous passons devant la demeure de Bianca Capello ; pas une lumière, pas un bruit, si ce n'est le cri monotone du gondolieri qui rend le silence encore plus intense et plus impressionnant. Devant nous, un écheveau de canaux suspects, noirs comme des caves, humides et froids. Parfois une lanterne éclaire

un tournant on un ponf, et mire dans l'eau sa clarté que reflè* tent des escaliers disjoints et des murailles lépreuses. Uae fenêtre grillée, une porte bardée de fer, soigneusement close, une ouverture murée , c'est tout ce qu'il nous est permis d'apercevoir. A droite, à gauche, les canaux s'enchevêtrent, s'entre-croisent, et les eaux noires tracent des routes obscures , au mîHeu de formes indécises qui se perdent dans la nuit.

Enfin, nous voici arrivés! Et notre journée est finie. Nous avons vu Venise sous tous ses aspects. — Il ne nous reste plus qu'à visiter les églises et h parcourir le Palais ducal. Mais, si vous le voulez bien, nous réserverons cela pour le moment où nous nous occuperons de l'art. Pendant que nos impressions sont encore fraîches, courons à Amsterdam, et étudions, à son tour, la Venise du Nord.

VENISE Le pool ilea Sonpirs

LA KALVERSTRAAT

Le Palais du roi. — Marbres et peintures. — Le Vlerschaer» — La salle des Bourgeois. — Le Campanile. — Coup d'œii sur la ville.. — Un immense éventail. — Tours et clocliei*s. La campagne et la mer. — Couleur! — * La Kalverâtraat. — Aspect et population. — Àpotheek et OEsterhuisi — Mirabeau et Sopbie. — Le Perroquet. — L'Orphelinat bourgeois. — Physionomies et costumes. — Le Saint lieu et THostie miraculeuse. ^ Lo Bagijnenhof et les béguines. — Harmonie! — Ivrognes et chanteurs. — La Dronkegilde, — Beau monde et cavalerie légère. — La tour de la Monnaie et le marché aux moutons.

Nous allons maintenant faire pour Amsterdam ce que nous avons fait pour Venise : considérer la ville dans son ensemble , puis l'examiner ensuite en détail.

Pour cela , il faut d'abord retourner au Dam , pénétrer dans le palais du roi, parcourir avec le gardien les salles désertes et les chambres abandonnées, admirer en conscience les meubles couverts de housses et les tentures fanées. Ce n'est qu'après nous être promenés dans tous les appartements officiels, dont le mobilier remonte au temps du roi Louis, que notre guide consciencieux nous permettra de faire l'ascension du campanile qui doit nous servir de belvédère. Résignons-nous donc. Du reste, cette inspection ne sera pas perdue pour nous. Au cours de notre promenade, nous trouverons bien à relever quelques détails intéressants, quelques jolies sculptures , quelques tableaux remarquables , et puis, par le contraste, le spectacle final nous paraîtra encore plus splendide.

Remarquez d'abord la profusion de marbre employé dans cette demeure, bourgeoise en son principe et devenue royale après coup. Du haut en bas, les murs en sont couverts. Les sculptures, les attributs, les ornements s'étagent, finement fouillés et s'enlevant en haut relief. Un peu lourds , comme le comporte l'époque qui leur a

donné naissance, ils ne manquent pourtant pas d'une noble élégance; ils ont surtout une grande tournure, une sorte de majesté solide, honnête et point trop prétentieuse, bien en harmonie avec la destination première de l'édifice.

A voir cette quantité de pilastres et d'entablements , à voir ces colonnes et ces frises, ces murs revêtus de bas-reliefs, on croirait que les carrières d'où ce marbre est sorti sont situées dans le voisinage. Ce n'est qu'après coup qu'on songe qu'il a fallu apporter d'Italie tous ces matériaux précieux , et alors on s'étonne du chemin qu'ils ont dû faire et de la dépense qu'ils ont occasionnée. Mais la municipalité qui éleva ce monument à sa gloire et en fit son palais, était une des plus riches du monde; rien ne lui coûtait pour montrer sa puissance et sa force. Et puis, dans ce temps-là, on ne se perdait pas dans de mesquins calculs. On savait faire grand.

Du mobilier, nous n'en parlerons point. Ces tentures de damas jaune ou bleu, ces lits à bateaux et à baldaquins, ces sièges carrés, incommodes et démodés, tout cela ne nous intéressait guère. Notons seulement au passage quelques bons tableaux : c'est d'abord Curius Dentatus refusant les présents des Samnites, par Govert Flink, et Fabricius dans le camp de Pyrrhus, par F. Bol, deux honnêtes et sérieuses peintures un peu lourdes, mais où l'on retrouve ce beau coloris si familier à l'école hollandaise et quelques rayons de cetle magique lumière dont Rembrandt enseigna le secret à ses deux élèves. Malheureusement, si Bol et Flink ont conservé la fantaisie un peu étrange qui distingue leur vieux maître, si leurs Samnites ont l'air de Turcs du temps de Soliman le Magnifique, et Curius Dentatus l'aspect d'un vieux juif échappé de son ghetto, la suprême harmonie, le merveilleux clair-obscur, la transparence des ombres, tout cela fait souvent défaut à leurs vastes productions. On sent que l'habileté existe , que le talent ne manque pas; mais c'est le souffle qui est absent.

Dans une autre pièce , voici encore une énorme toile ; celle-ci est de Nicolas de Helt Stokade , bon peintre né à Nimègue , et dont on ne connaît que quelques tableaux. Cette grande machine représente Joseph et ses frères en Egypte. Elle est là pour nous

LA KALVERSTRAAT. 161

apprendre sans doute que le népotisme n'est point une invention récente. Mais penchez-vous, s'il vous plaît, et reg;ardez par ce balcon les belles sculptures qui se trouvent dans la pièce située à l'étage au-dessous. Colonnes, frises, statues et bas-reliefs, tout cela est de grande qualité. Les bas-reliefs surtout; ils représentent le Jugement de Salomon ; Brutus faisant décapiter ses fils, etSéleueus se faisant crever un œil, pour sauver la vue à son fils, qui, coupable d'adultère, était condamné à perdre les deux yeux. Ces motifs de bas-reliefs et les statues de la Justice et de la Prudence , et aussi cette tète de Méduse , et cette femme qui , le doigt sur la bouche , doit être l'emblème du silence , tout cela vous dit assez le lieu où nous nous trouvons. C'est là, en effet, que jadis on lisait aux condamnés à mort la sentence fatale. C'est la salle de haute justice, le Vierschaer que IjC Jolie , dans son langage burlesque , appelle

Un fort beau lieu.

Destiné pour faire lecture D'une très- fâcheuse écriture; J'entends fiicheuse pour ceux-là Que leurs crimes amènent là ; Vu qu'en sortant on les fait vistc Sans fourrier aller prendre gistc En paradis ou en enfer, Par une corde ou par le fer.

Jamais salle funèbre, disons-le vite, ne fîit décorée avec plus de riche simplicité et de bon goût. Rien ne choque dans sa disposition ni dans son ornementation. Pas même la profusion de sculptures. CeUes-cî peuvent en effet passer, à juste titre , pour une des meilleures œuvres d'Artus Quellin, qui, malgi'é sa qualité d'Anversois, Alt le statuaire ordinaire de la ville d'Amsterdam.

Mais continuons notre course. Le gardien ne manquera pas de nous faire admirer en passant les petites natures mortes de De Wit, figurant un bas-relief de marbre, et dépassant comme vérité d'exécution les bas-reliefs véritables qui sont dans le voisinage. On vous priera de remarquer aussi une peinture de Wappers , représentant Van Speyk faisant sauter son navire plutôt que de se rendre aux

Anversois. Cela est fort beau comme patriotisme et comme bra-

voure, mais secondaire comme peinture. Aussi, après avoir jeté un coup d'œil sur la salle du Trône^ salle sans grand caractère, dont le plafond peinturluré et aux arêtes badigeonnées augmenté encore l'insignifiance et la froideur, nous gagnerons la salle de bal, qui est la merveille du palais.

Jadis cette pièce énorme s'appelait la salle des bourgeois. C'est là que ceux-ci s'assemblaient aux grands jours. C'est là qu'on prenait les décisions importantes^ qui ensuite se traduisaient par les résolutions du magistrat. Entièrement lambrissée en marbre blanc, décorée d'un double rang de pilastres superposés , ornée de statues plus grandes que nature, surmontée par une voûte couveile de peintures allégoriques , cette salle est une des plus magnifiques qui soient en Europe. Ses proportions énormes ' ne nuisent point à sa beauté^ et Ton ne sait trop, à la voir, ce qu'on doit le plus admirer de la sérieuse élégance de sa décoration ou de la hardiesse de sa voûte suspendue, sans colonnes, sans appui, sans soutien, à cent pieds au-dessus du pavé de marbre.

Toutefois, malgré sa décoration marmoréenne, si riche dans sa majestueuse simplicité , cette grande et belle salle n'a ni l'aspect coquet ni la gaieté qui conviennent à une salle de bal. Les di*apeaux qui sont suspendus à ses deux extrémités, héroïques guenilles déchiquetées par la mitraille et décolorées par les ans, protestent, eux aussi, contre cette destination nouvelle. Ce n'est point au milieu des gracieux sourires , au son des quadrilles et des valses qu'ils ont été conquis. C'est dans des flots de sang, au bruit du canon et de la fusillade. Leur place n'est donc point dans un lieu de plaisir. Les trophées de victoire , rappelant le trépas héroïque de milliers d'hommes, ne doivent point agiter leurs replis ensanglantés sur la tète des danseurs.

Mais nous voici au terme de notre promenade dans l'intérieur de ce palais tant vanté. Le custode consent maintenant à nous conduire au belvédère. Faisons donc l'ascension, qui n'est ni longue ni pénible; le coup d'œil, toutefois, n'en est pas moins merveilleux. Si Téblouissement que nous éprouvons n'est pas le même qu'à

' Les proportions de cette grande et belle salle sont tout à fait inusitées. Elle joesure en effet 120 pieds de longf, 67 de large et 98 de haut.

AMSTERDAM La Salle des Bourgeoil) d'aprèl une ancienne gravu

LA KALVERSTRAAT. 165

Venise, nous n'en sommes pas moins éblouis; et cet océan de toits rouges, dont les ondulations s'étendent autour de nous, a quelque chose de chaud, de coloré, de vigoureux, qui, dès les premiers instants , nous retient et nous charme.

Cette fois, ce n'est pas un chaos qui nous apparaît. Les maisons n'ont pas l'air d'être jetées au hasard, éparpillées sans règle et sans dessein prémédité. Tout autour de nous, nous voyons les rues et les canaux dessiner leurs courbes harmonieuses et savantes , les toitures se grouper par ilôts, les entablements et les pignons s'aligner en bon ordre , et Ton peut distinguer à l'écartement des façades les grandes artères qui mettent en communication tous les points de la cité. Les tuiles rouges et noires forment une curieuse marqueterie, si vive de ton, si propre, si nette, qu'on la dirait lavée chaque matin à grande eau. Tous les pignons qui nous appa* raissent sont chamarrés de tons bruns et gris-blanc , et , entre les maisons, de grands arbres verts arrondissent leurs cimes, qui, par le contraste, avivent les couleurs, font paraître les toits plus rouges, et paraissent elles-mêmes d'un vert plus foncé.

Puis, si nous regardons l'ensemble de la ville, ce ^'est.plus une forme irrégulière , un plan incorrect que nous avons sous les yeux. Les hommes n'ont pas obéi au sol et ne se sont point arrêtés au commandement de la mer, leur défendant d'aller plus loin. Ce sont eux, au contraire, qui ont commandé aux éléments et qui les ont plies à leur volonté. La terre et l'eau leur ont obéi sans murmurer et sont venues où on les appelait. Aussi, grâce à son développement logiqne, dont nous pouvons saisir les grands traits, Amsterdam estelle encore aujourd'hui la cité maritime la plus rationnelle qu'on, puisse souhaiter. De notre belvédère, nous la voyons, comme sur un plan, arrondir son harmonieux demi- cercle. Ayant à sa base cette plaine liquide et argentée que l'on nomme F Y, elle semble être un immense éventail ouvert, ou, comme le dit Le Jolie, un superbe rabat d'Espagne.

Car si Ton pi'enait un rabat , Ayant vinçt et sept dents de rat, Au lieu d'une belle dentelle, On eh aurait le vrai modèle*

De toas côtés la monotonie est rompue par les dômes, les clochers, les campaniles et les tours. Ces dernières, qui dominaient jadis les remparts ou servaient à défendre les portes, nous montrent les étapes successives par lesquelles le développement de la ville a passé. Voyez à deux pas de nous ce gros massif de constructions avec 3es tourelles engagées et ses cinq poivrières. C'est l'ancienne porte Saint- Antoine. En 1500, la ville s'arrêtait là. La tour de Mon^ talbaan, avec son campanile noir si curieux de formes et si gracieux de dessin, qui est située bien au delà, sur le Oudeschans, marque un second temps d'arrêt. Mais voyez comme, elle aussi, elle a été dépassée depuis! Elle nous semble aujourd'hui presque au centre de la cité. Puis c'est la Rondeel et la tour de la Monnaie, qui gardaient jadis l'entrée de l'Amstel et concouraient à la défense de la ville , et qui maintenant sont si loin des nouvelles issues qu*on ne pourrait, à voir la place qu'elles occupent, supposer leur primitive destination. Seule, la Schreyerstoren (la Tour des pleureuses) a conservé son emplacement aux extrémités de la ville, mais cela tient à ce qu'elle a été bâtie au bord de la mer, et encore n'en a-t-elle plus pour bien longtemps, car, dans quelques années, l'Y, envahi par des constructions nouvelles , ne viendra plus baigner le quai , qu'elle domine aujourd'hui de ses antiques créneaux.

Amsterdam, en effet, n'a pas dit son dernier mot. En ce moment, elle franchit ses anciennes barrières; ses maisons, trop à l'étroit dans son enceinte, s'éparpillent dans les plaines d'alentour. Le long de l'Amstel, elles se groupent et s'alignent. Auprès de la porte d'Utrecht, elles s'ouvrent de nouvelles avenues. De tous côtés les machines à vapeur enfoncent des pilotis dans le sol inceilain et mouvant, les charpentes se dressent, et les murs s'élèvent comme par enchantement. Quelques années encore et une ville nouvelle enserrera l'ancienne dans un réseau de constructions neuves qui, elles aussi, ne tarderont pas à être dépassées.

Mais au delà de ces habitations nouvelles, enfants perdus qui s'égrènent dans la prairie , voyez cette merveilleuse nappe verte qui s'étend à perte de vue. C'est le polder; c'est la Hollande fleurie; ce sont les champs toujours fertiles, rayés par des canaux qui les

LA KALVERSTRAAT* 167

coupent dans tous les sens. Partout des moulins qui tournent ou des clochers qui lancent vers le ciel leurs aiguilles. Au centre y ce grand fleuve étincelant qui semble un serpent d'argent endormi sur un tapis de verdure, c'est l'Amstel, qui donne son nom à la ville; Sur notre droite, ces toits rouges qui paraissent ramper sur le sol, c'est Halfweg. Plus loin , cette masse grise , c'est Haarlem , et si le temps était plus clair, nous pourrions apercevoir lerempart des dunes qui protègent la Hollande, et den*ière elles la mer du Nord avec ses tendres reflets. Partout où nos yeux se portent sur ce merveilleux pays, nous voyons la fertilité, la richesse, l'abondance, la prairie interminable, coupée de bouquets d'arbres et émaillée de bestiaux.

Tournons-nous davantage. Ce grand lac aux reflets argentés, poin^tillé par les coques noires des bateaux et par leurs grandes voiles rouges, c'est l'Y. Quelle activité! Voyez les vapeurs qui fument; comptez les bateaux rebondis qui, sous l'effort de la brise, inclinent gracieusement leur forte mâture. Et pour servir de fond à ce tableau^ une bande verte qui dépasse à peine le niveau des eaux et porte dix mille moulins à vent, dont les ailes semblent agitées par une espèce de folie vertigineuse. C'est Zaandam, le lieu du monde où Ton en compte le plus. Chacune de ces maisons ailées représente près de cent mille florins ' . Jugez par là de la richesse amassée sm* ce coin de terre. Puis, au milieu des moulins, cette jolie raie blanche qui coupe la prairie, c'est la Zaan, le Pactole de cette petite Californie; et encore plus sur la droite, cette grande barre argentée montant en ligne droite, c'est le canal de Noord-Holland, qui, large de 120 pieds et long de 60 kilomètres, coupe en deux toute cette opulente presqu'île, l'un des pays les plus fortunés qui soient au monde.

A la base de ce canal gigantesque, voici le port; il semble s'étendre jusqu'à ce point noir qui vous représente les écluses de Schellingwoude , et au delà duquel vous voyez le Zuiderzée.

■ La somme de cent mille florins, à laquelle sont estimés la plupart des moii> lins à vent hollandais, représente non-seulement le prix de la construction et de rinstallation industrielle, mais aussi le capital social nécessaire à l'exploita tien de ces curieuses usines.

Puis, plus près de nous, les docks et les chantiers, et, plus prés encore, le Damrak, peuplé de bateaux pansus et ventrus; à droite, à gauche, des clochers noirs, charmants de forme, élé* fiants au possible et dominant de leur faite org[ueilleux les rues et les canaux, les places et les carrefours. A gauche, le dôme obèse de l'église luthérienne, les grands toits des églises et, tout aux extrémités de la ville, le palais de l'Industrie, dont les énormes verrières, les campaniles, les clochetons et la coupole reflètent les rayons du soleil et projettent dans le ciel bleu une myriade d'étincelles. Puis ce sont les masses vertes du Jardin zoologique et du Plantage. C'est l'Amstel qui, sous le nom de Rokin, traverse toute la ville et la partage en deux. Ce sont les rues qui convergent de tous les points pour aboutir au Dam. C'est le Dam luimême , avec sa fourmilière vivante qui grouille à nos pieds , pendant que le bruit des voitures et des voix , le cri des enfants et le son des orgues, montant jusqu'à nous, accentuent l'existence de cette turbulente cité.

Vous voyez que si, vue de ces hauteurs, Amsterdam ne ressemble guère à Venise, elle n'en offre pas moins un coup d'œil merveilleux. Sur les bords de l'Y comme au milieu des lagunes, c'est la couleur chaude, vive, généreuse qui domine. C'est elle qui couvre de son manteau étincelant l'immense étendue qui se déroule sous nos yeux ; mais, toujours variée, elle n'emploie pour colorer les rives de l'Amstel ni les mêmes teintes , ni les mêmes nuances , ni les mêmes moyens que ceux dont elle se sert aux bords de l'Adriatique. Ce sont deux colorations intenses, mais dont les gammes harmonieuses , ayant deux points de départ différents , ne sauraient se confondre dans leurs développements chromatiques.

Voici notre inspection finie. Descendons, s'il vous plaît, et commençons notre course à travers les rues. La première qui s'ouvre devant nous , c'est la Kalverslraat. Son nom n'est point d'une euphonie parfaite *. Mais cela ne l'empêche pas d'être à la fois le boulevard des Italiens et la rue Vîvîenne d'Amsterdam. C'est en

> KalverstrcuU signifie rue des Veaux.

LA KALVERSTRAAT.

^et la voie la plas passante et la plus peuplée de toute la cité. C'est le rendez-vous des étrangers , des curieux et des flâneurs. C'est là que les industries de luxe étalent les splendeurs importées de Paris

AMSTEltDAfd Entrée de la KalTcrilraat.

et de Londi-es; c'est là que les restaurants et les cafés sont les plus élégants et les mieux fréquentés. C'est le passage des banquiers qui se rendent à la Bourse, et la promenade des demoiselles qui cbeixbent un banquier.

Comme la place Saint-Marc , la Kalverstraat a le privilège de n*être jamais déserte. A quelque heure que vous la traversiez , soit de jour, soit de nuit, vous y verrez du monde. Ce n'est guère que de trois heures à cinq heures du matin qu'elle est à peu près vide, et encore , pendant ce temps de repos , le bruit d'une voiture , le chant d'un noctambule , ou le pas pesant d'un ivrogne attardé qui regagne sa demeure, trouble de loin en loin le silence de la nuit. A cinq heures , les balayeurs commencent leur poudreuse besogne , puis ce sont les servantes accortes qui lavent les trottoirs et savonnent les maisons ; à huit heures, les orgues et les chanteurs prennent possession de vos oreilles , en même temps que les omnibus , les voitures et les chariots commencent leur défilé. A partir de ce moment , l'animation la plus active et la plus bruyante ne cesse de régner dans la Kalverstraat. Mais c'est surtout entre trois et cinq heures de l'après-midi, au moment de la Bourse, et le soir, entre huit et onze heures , après la fermeture des magasins, qu'elle arrive à sou comble. En été, quand le temps est favorable, la rue est pleine à ne pouvoir s'y tourner. Les cafés débordent dans la rue, et la foule dans les cafés. On va , on vient , on s'agite , on se bouscule , les badauds le nez aux vitres des magasins , les boursiers et les gens d'affaires au centre de la chaussée , les belles filles plâtrées et fardées à leur place, c'est-à-dire sur le trottoir. Il y a là un mouvement, une agitation que vous ne retrouverez nulle part en Hollande, et qui fait qu'Amsterdam est bien la vraie capitale de cet industrieux pays.

Pourtant d'activité, cependant, la Kalverstraat est singulièrement étroite. A peine a-t-elle dix à douze mètres de large dans ses parties les plus favorisées, et encore, de loin en loin, une maison, protégée par des bornes de pierre et par de grosses chaînes de fer, ou bien précédée par un petit perron de granit, vient-elle, en supprimant le trottoir, diminuer singulièrement la largeur de la rue. Elle n'est pas non plus fort régulière ni parfaitement alignée ; en outre, elle décrit des courbes bizarres, que lui impose son parallélisme à l'Amstel. Ses maisons n'ont rien de majestueux, surtout dans la partie qui avoisine le Dam . Elles sont pour^ la plupart étroites et

LA KALVERSTRAAT. 171

étriquées. C'est à peine si de ce côté on en compte quatre ou cinq qui aient une certaine tournure. Il ne manque point dans Amsterdam de rues plus larges et mieux percées , mais c'est à celle-là que le public a donné sa préférence , et c'est à elle qu'il l'a fidèlement conservée. Entrons donc et parcourons-la.

Dès le principe, vous pouvez voir que je n'ai rien exagéré. A droite et à gauche, ce sont des bijoutiers et des orfèvres, des libraires et des papetiers, des restaurants et des cafés. Partout des industries de luxe. Nos yeux s'arrêtent en outre sur quelques enseignes bizarres et particulières au pays. La tète de bois, peinte et dorée, avec l'œil écarquillé et la bouche ouverte, portant le casque ou le turban, nous indique la maison d'un apotheker. En Hollande, toute apotheek^ qui se respecte a sa porte surmontée d'un semblable ornement. Son origine et sa signification, je ne saurais vous les dire , mais l'usage est général , et , en outre , il est fort ancien.

Cette couronne royale, toute chargée de drapeaux et de fleurs, qui se balance au<«dessus du trottoir, nous révèle également la présence d'un commerce local, mais nous indique une plus stomachique industrie. Nous, sommes en face de ce qu'on appelle un oesterhuis, mot qui signifie littéralement a une maison d'huitres », et que nous traduirons^ si vous le voulez bien, par cette périphrase de tf maison où l'on mange des huîtres ». A proprement parler, cette boutique est celle d'un marchand de poisson. Car, outre les huîtres, on y vend du saumon frais ou fumé, des sardines de France , des harengs conservés et aussi des harengs frais.

C'est à l'époque où les premiers bateaux arrivent de la pêche aux harengs que le poissonnier décore sa boutique de fleurs et de drapeaux. C'est alors un jour de fête nationale pour toute la Néerlande. Les Hollandais n'oublient point , en effet , que cette pêche miraculeuse a été l'origine de leur merveilleuse prospérité. C'est contre ces faibles animaux que se sont escrimés tout d'abord leurs indomp-

* En Hollande, on donne le nom à\ipoieck aux pharmacies, dro()[iieries et magasins de produits chimiques.

tables marins. Aussi, quand les premiers barils font leur entrée en ville , quelle joie , quel enthousiasme ! Tout le monde veut avoir sur sa table quelqu'un de ces premiers. arrivants. Ils sont retenus des mois, que dis-je, des années d'avance, car chaque poissonnier a sa clientèle, que, de père en fils, il fournit depuis un siècle ou deux. Pendant les premiers jours, on paye les harengs frais jusqu'à un florin la pièce, ensuite on Les vend à peine un sou.

Mais cette fiirie gastronomique ne dure que peu de temps, et la boutique du poissonnier est ouverte toute Tannée. Il faut à son commerce un autre aliment de plus longue durée. Pendant Tété, c'est le saumon fumé , qu'on étend par tranches fort minces sur du pain beurré. Ce sont les poissons conservés dans la saumure et aussi les crevettes, que l'on mange en tartines. Avec l'automne et pendant tout l'hiver, on a les huîtres, celles qui donnent leur nom à la maison. Le soir, entre onze heures et minuit, après le concert et le théâtre, ou bien en soitant-du cercle, on vient avec ses amis s'installer dans le petit salon qui forme rarriére-boutique. Là, posément, doucement, comme un homme qui remplit un sacerdoce, on s'en administre quelques douzaines. Ce sont des huîtres d'Ostende ou du Texel, et on les accompagne de bière anglaise ou de vin du Rhin. C'est une petite débauche à laquelle ou se livre volontiers , et il faut croire qu'elle ne laisse point que d'être lucrative, car la plupart des poissonniers sont de riches négociants, payant de gros impôts.

Presque en face du poissonnier , voyez-vous cette grande façade grise, portant, en guise d'épigraphe, ces trois mots latins : « DOGTIUNA ET Amigitia? n C'cst uu ccrcle. Plus tard, nous ferons connaissance avec ce que les Hollandais appellent leurs « societeit »; aujourd'hui que nous faisons partie du pubUc , l'accès nous en est interdit. Sachez seulement que c'est là le rendez-vous des gros négociants de la cité. Ils y viennent à quatre heures et aussi le soir. A quatre heures, en sortant de la Bourse, c'est pour prendre l'amer^ le bittertje, comme on dit. Le soir, on cause, on lit les journaux, et surtout Ton fait sa partie. Les choses se passeat ainsi depuis 1788, car c'est pendant cette année-;-là que le cercle fut fondé , ou plutôt qu'il fut restauré. Il existait, en e£Fet, depuis quelques années déjà;

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mais, société plus politiqae que commerciale et surtout très*patriote, il avait été fermé en 1787, quand les Prussiens vinrent à Amsterdam rétablir l'ordre et le prince d'Orange. Le bâtiment actuel, lui^ ne date que de 1802.

Après « l)octrina " , vient toute une série de cafés. Us tiennent les deux côtés de la rue , et tous portent des noms sinon étranges , du moîoi fort étrangers. Cest le café Polonais, le café Suisse et le café Français; puis vient le café Neuf, qui dans quelques années sera vieux ^ mais ne changera pas de nom pour cela. Voici maintenant les éditeurs d'estampes et de musique,. les fleuristes, les chemisiers et les tailleurs. Ces derniers surtout sont nombreux. C'est chez un de leurs prédécesseurs, nommé Lequesne, tailleur de corps, comme on disait en ce temps-là, que, le 14 mai 1777, fut arrêté Mirabeau. Celui qui devait jouer quelques années plus tard un rôle si éclatant à l'aurore de la Révolution française, vivait là très-modestement du prix de quelques traductions qu'il faisait pour les libraires du Dam. Mais cette vie de privations ne lui était point à charge. Il s'était enfui de France avec madame de Monnier, et celle qu'il devait plus tard rendre si célèbre sous le nom de « Sophie " était là pour le consoler dans sa peine et le distraire dans ses ennuis. « Depuis six heures du matin jusqu'à neuf heures du soir , écrit-il quelque part, j'étois au travail; une heure de musique me délassoit, et mon adorable compagne , qui , élevée et établie dans l'opulence , ne fut jamais si gaie, si courageuse, si attentive, si égale et si tendre que dans sa pauvreté, embellissoit ma vie. Elle faisoit mes extraits, elle travaiUoit, lisoit, peignoit, revoyoit mes épreuves. Son inaltérable douceur , son intarissable sensibilité se 'déveioppoient dans toute son étendue... Le pinceau s'échappe de ma main; je n'achèverai pas ce tableau . »»

Lisez également dans le mémoire qu'il adresse à son père\ le récit de son airestation : « Le jour même où je fus arrêté, dit-il, à trois différentes reprises, des gens en place me firent avertir que je le serois le lendemain. Fatale erreur! Je ne dois point la leur im-

' Lettres originales de Mirabeau. Paris , 1792.

puter à trahison. On leur força la main en un instant. Le consul de France vint chez moi offrir argent, passe-port, en un mot, liberté absolue, si je voulois remettre madame de Monnier. On se cachoit d'elle. Hélas! si elle l'eût su, j^aurais eu encore ses sollicitations à repousser. La nuit même, nous devions disparoi tre. Cette héroïne d'amour, de courage et de bonté était calme et sérieuse , mais jamais elle ne voulut sortir avant moi. Une minute plus tard, elle étoit sauvée. J'étois déjà hors de la maison. Un ami Talloit conduire par une autre route; car nous n'osions nous montrer ensemble... Je sus qu'elle était arrêtée..» Justice du ciel! Sophie était arrêtée!... » Mirabeau revient sur ses pas, on l'arrête à son tour, et tous deux vont, dans une longue détention, expier les quelques instants de bonheur qu'ils avaient passés dans la Kalverstraat.

Mirabeau s'y croyait pourtant bien caché sous le pseudonyme de Saint - Matthieu , et avouez qu'il fallait être un fameux policier pour aller découvrir, sous le nom d'un apôtre, l'auteur du JBf6/faérotikon.

Considérez maintenant cette porte close. Certes, vous ne devineriez point , à la voir, où elle peut nous conduire , et vous ne soupçonneriez guère la destination de l'humble demeure dans laquelle elle donne accès. Cette vulgaire façade, semblable de tout point aux maisons ses voisines, est celle d'une église catholique. Mais si l'entrée de ce sanctuaire vous parait étrange, qu'allez-vous dire en entendant son nom? La sainte maison, en effet, se nomme le Perroquel (de Papegaai). Certes, voilà un titre bien extraordinaire et même assez irrévérencieux. Toutefois, si nous parcourions ensemble les divers quartiers de la ville , nous en trouverions encore dé plus surprenants. Je ne vous parle pas de la Colombe (het Duifje), de V Etoile (de Star), de la Foi, l'Espérance et la Charité (het Geloof, de Hoop, en de Liefde). Ces noms*-là, à la rigueur, peuvent avoir quelque rapport avec la religion , et par conséquent avec une église cathoUque. La colombe s'envola de l'arche, et c'est sous sa forme qu'on représente assez communément le Saint-Esprit. L'étoile guida les bergers. La foi, l'espérance et la charité sont les trois vertus théologales. Tout cela se tient et se relie au culte. Mais

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des noms comme le Cor du postillon (de Posthoom), comme le Polo^ nais (de Pool), Y Arbrisseau (het Boompje), Y Hôtel de ville de Boom (het Stadhuis van Hoorn), et tant d'autres du même calibre, appliqués aux asiles de la religion catholique, apostolique et romaine, ne sauraient se comprendre sans une raison toute particulière qui mérite bien quelque explication.

Lorsque nous nous occuperons du caractère des habitants d'Amsterdam, nous verrons que leur tolérance, en matière de religion, était fort étroite pour tout ce qui regardait le culte catholique. Alors que les diverses sectes protestantes, depuis les luthériens jusqu'aux anabaptistes, alors que les juifs et les mahométans eux-mêmes jouissaient en Hollande de la plus entière liberté et avaient le droit de bâtir autant de temples et de synagogues qu'ils le jugeaient convenable, il était interdit aux catholiques de se livrer à aucune démonstration extérieure de leur culte'. Leurs églises étaient tolérées, à condition de revêtir l'enveloppe d'une maison ordinaire et de se dissimuler sous un nom n'ayant aucun rapport avec l'ancienne religion dominante. Aussi, pour se conformer à ces rigoureuses prescriptions, les catholiques durent-ils agencer leurs églises dans des arrièremaisons. L'entrée revêtit l'aspect d'une habitation ordinaire, et pour qu'on pût facilement distinguer ces saintes demeures, on leur conserva les enseignes qu'elles avaient dans le principe, ou bien on leur en donna de nouvelles, conçues de telle façon que le rigorisme le plus ardent ne pût y trouver rien à redire. C'est là ce qui explique non-seulement l'extérieur étrange et la situation bizarre de la plupart des églises catholiques d'Amsterdam, mais aussi les noms plus bizarres encore sous lesquels, même de nos jours, on a coutume de les désigner.

Continuons notre route , inspectant les boutiques et les passants . Évitons toutefois de laisser nos regards fouiller ces rueUes suspec tes

* La municipalité d'Amsterdam, nous devons le constater, fat en tout temps beaucoup plus tolérante pour les catholiques que celles des autres villes hollandaises. Dans ces dernières, le culte romain était l'objet de véritables persécutions. A Amsterdam, on fermait les yeux, et l'on se contentait de sauver les apparences.

qui, de chaque côté, déshonorent la Kalverstraat. Nous n'aurions rien à gaguer à percer l'obscurité dont elles s'enveloppent. Les malheureuses créatures, en robes blanches, qui, même en plein jour, y étalent leurs repoussantes personnes , sont bien faites pour nous chasser de ces cloaques impurs. Étrange contraste que celui de cette rue, qui parait être l'âme de la cité, et de ces ruelles immondes qui semblent en être les égouts, où viennent s'échouer toutes les hontes et tous les vices.

Une petite ruelle , par exemple , sur laquelle il nous faut jeter les yeux, c'est celle que vous apercevez à droite. Remarquez ce gracieux et curieux portique qui donne accès dans une grande cour entourée de galeries. C'est l'entrée de l'orphelinat bourgeois de la ville (Burgerweeshuis), Ces amusants bas-reliefs rehaussés en couleur qui surmontent la porte et ornent les murailles , représentent les orphelins dans leur ancien costume. Il était mi-partie, moitié rouge et moitié noir. Ce sont, comme vous savez, les couleurs d'Amsterdam. Cela faisait un effet assez étrange. Aujourd'hui encore, l'accoutrement de ces pauvres enfants ne laisse pas que de surprendre les étrangers; car, s'il a abdiqué ses formes antiques, on lui a conservé les couleurs éclatantes qu'il possédait autrefois. Le costume des garçons, qui s'est tout à fait modernisé^ jure surtout avec les nuances qui le composent. Celui des filles, qui est demeuré à peu .près intact, est singulièrement plus harmonieux. Comme au temps passé, elles portent une robe à basques et à manches courtes, divisée par moitié dans sa longueur, d'un côté noire et de l'autre rouge. Un fichu couvre leurs épaules; un petit bonnet rond en mousseline et guipure, retenu par deux épingles d'or, cache leurs cheveux , relevés à la chinoise ; des gants blancs montant jusqu'au coude et un petit tablier complètent cet accoutrement certainement fort étrange, mais qui ne manque ni de caractère ni d'une certaine élégance pittoresque.

Ajoutez à cela que la plupart de ces fillettes sont fraîches et roses, et que beaucoup sont jolies comme des amours.

A rencontrer ces enfants un à un dans la rue , on est surpris de l'anachronisme de leur tenue, mais quand on les voit réunis

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easeoible, c'est biea autre chose. A la promenade, lorsqu'ils vont à l'église, filles et garçons, fraleraellement mêlés, forment de longues files de deux couleurs qui font le plus singulier effet. Chez eux, quand ils jouent , dans leui- préau, c'est tout pareil. On se croirait transporté en arrière de deux siècles nu moins.

Hff^

Entrée de l'Orphelinat bourgeoia.

Il y a quelques mois de cela, c'était aux fêtes de mai 1874, lorsque le roi est venu visiter Amsterdam ; on avait, sur l'emplacement de cette petite ruelle, élevé une immense estrade que recouvraient les pensionnaires de l'orphelinat. Toute cette belle jeunesse, disposée pour ainsi dire en espalier, anxieuse de ce qu'elle allait voir, babil-

larde au possible, animée par le plaisir, faisait le plus singulier effet. Ces joues blanches et roses plissées par un sourire, ces regards éveillés juraient avec les antiques habits de ces chers petits êtres. Et cette foule remuante, turbulente et moqueuse, qui s'agitait sous ces couleurs éclatantes , composait un curieux tableau que je n*ou^ blierai de ma vie.

De graves personnages , de hauts moralistes , de profonds philosophes se plaignent de ce qu'on conserve à ces pauvres enfants une tenue qui souligne, pour ainsi dire, leur malheur et les donne en spectacle.

D'autres personnages non moins graves, philosophes et moralistes non moins profonds, prétendent que cela offre de grands avantages pour la 3urveillance des orphelins; car il est défendu aux cabaretiers de leur servir à boire et aux voituriers de les emmener hors de la ville sans une permission spéciale des régents ; et grâce à leur costume on peut facilement les reconnaître. Les deux opinions ont du bon. Je crois que la première, qui est, somme toute, la plus humaine, finira par triompher, quoique, après tout, la seconde soit singuUèrement pratique. Les oi*phelins, en effet, ne sont point claquemurés dans leur asile. Ils vont et viennent à travers la ville et jouissent d'une grande liberté. Il n en peut, du reste, guère être autrement, car, à partir d'un certain âge, on les met en apprentissage. Ne soyez donc pas surpris si , dans nos courses à travers Amsterdam, nous en voyons quelqu'un installé chez un libraire, classant des livres ou des gravures, ou bien chez un charron, en train de raccommoder une roue ou de maiteler un essieu.

Les orphelins ne se bornent point, toutefois, à se signaler dans les professions manuelles ou dans l'industrie. Il en est qui s'élèvent plus haut. En cherchant bien, nous pourrions en découvrir quelques-uns dans les professions libérales, et d'autres parmi les

officiers de l'armée néerlandaise. L'un des plus glorieux enfants de la jeune Néerlande, Van Speyk, qui porta si haut l'honneur du pavillon hollandais, n'est-il pas sorti du Burgerweeshuis d'Amsterdam?

A l'intérieur, l'Orphelinat^ qui fut jadis un ancien couvent, date dp

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seizième siècle, et a conservé tout le cachet des coostniptioiis de son époque. Les bâtiments ne jurent donc point avec la population bigarrée qui les occupe.

La cour est assez vaste. Elle est bordée par une $orte de préau couvert. A Fintérieur, les galles ne sont pa$ trop grandes, mais tout y est d'une propreté merveilleuse : cette propreté hollandaise , qui commence par étonner et qui finit, quand on demeure dans le pays y par devenir un besoin, une nécessité. Car si, comme on 1'^ dit, c'est une sorte de vertu, il faut ajouter que c'est une vertu conta{>[ieuse.

Jadis l'Orphelinat bourgeois était de l'autre côté de la Kalverslraat. Il occupait l'emplacement sur lequel s'élève aujourd'hui une auberge de qualité nommée la Couronne royale (Keizerskroon). C'est là qu'il fut fondé dans les premières années du seizième siècle par une sainte fille, appelée Hester Klaas. En 1580, le nombre des orphelins bourgeois s'étant accru au delà de toute prévision, on dut abandonner l'établissement devenu trop petit, et les pauvres enfants traversant la nie allèrent habiter le couvent de Sainte-Lucie, où ils sont demeurés depuis ce temps.

Tout à côté de leur ancienne demeure , ces grandes baies ogivales, ces énormes verrières et cette petite flèche qui semble vouloir percer le ciel, nous indiquent la présence d'une église. C'est, en effet , un temple protestant. 11 porte deux noms. Pour les réformés, c'est la chapelle du nouveau côté de la ville {Nieuwezijds Kapel). Pour le clergé catholique, pour les fidèles romains, c'est le saint lieu (Heiligeslede).

Jadis , en effet , cette église fut élevée par la ferveur des catholiques sur un emplacement béni , qui avait été signalé à leur piété par toute une série de saints prodiges.

C'est en 1345 que le premier de ces miracles eut lien. A l'endroit même où s'élève la chapelle, existait à cette époque une pauvre échoppe , et dans cette échoppe vivait une vieille femme malade depuis de longues années. Le 16 mars, la vieille se trouva en danger de mort. Le curé de la paroisse vint un peu après vêpres lui donner la communion. Le soir, la vieille vomit, et la voi-r

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sine qui veillait à son chevet jeta les déjections dans le feu. Mais le lendemain, quel ne fut pas l'étonnement des assistants! L'hostie, qui avait été rejetée par la malade, était au milieu du foyer, hrillant d'un éclat extraordinaire. Loin d'avoir été consumée par les charbons qui l'entouraient, elle semblait, au contraire, rayonner la chaleur.

Le curé, prévenu en grande hâte, s'empressa de se rendre chez la vieille. Il retira du feu l'hostie miraculeuse , la mit dans un ciboire et la transporta en grande pompe à l'église voisine. Mais, quelques jours après, l'hostie avait disparu. On la cherchait partout, mais en vaiD, quand, à son grand étonnement, la vieille, qui depuis était guérie, la trouva dans un coffre de bois au milieu de ses bardes. On la porta de nouveau à l'église , mais sans plus de succès , car elle revint toujours à son lieu de prédilection. Le curé, qui était un homme instruit et sensé , en conclut qu'il ne fallait pas la contrarier, mais bien lui élever, sur l'emplacement qu'elle avait choisi, un asile qui fût digne de la recevoir. Les fidèles furent de son avis. Ils fournirent les fonds, un architecte fut mandé, les maçons se mirent de la partie, et quelques mois après, la chapelle que nous voyons s'élevait dans la Kalverstraat.

Une fois installée dans son sanctuaire, l'hostie ne manqua pas de faire de nouveaux miracles. C'est elle qui, en 1482, guérit l'archiduc Maximilien, depuis empereur d'Allemagne, d'une fièvre maligne qu'il avait attrapée à la Haye. C'est pourquoi le prince fit présent au saint lieu d'un ciboire d'or et- de riches ornements d'autel. Cet exemple fut suivi par une foule de pèlerins, qui vinrent en habits de laine et nu-pieds enrichir de leurs cadeaux le sanctuaire et son clergé. Aussi, au moment de la Réformation, la chapelle comptait-elle six autels magnifiques, superbement garnis de chandeliers et de calices en vermeil et ornés de pierres précieuses. Tout cela disparut alors, et la chapelle cessa de renfermer l'hostie. Mais longtemps encore après que la Réforme eut pris possession de l'église, on vit des fidèles venir en cachette, se prosterner dans le saint lieu et baiser avec transport les dalles de marbre sanctifiées par les miracles.

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Aujourd'hui Thostie miraculeuse habite non loin de là , dans là petite église des Béguines, vers le milieu de la Kalverstraat. Mais elle a cessé depuis longtemps de faire des miracles.

Bien que nous n'ayons ni l'intention de nous prosterner devant elle, ni même la pensée de visiter l'église qui la renferme et qui n'a rien de bien remarquable, nous donnerons cependant un coup d'œil au petit béguinage qui se* trouve sur notre chemin et qui ne manque pas d'un certain caractère. Nous y voici; il nous faut franchir deux portes et une barrière. Vous voyez que les béguines sont bien gardées. A six heures du soir tout cela se ferme, et il est interdit aux personnes étrangères de demeurer dans l'enceinte de la communauté. De cette façon la vertu des béguines est à l'abri de toute tentative audacieuse et de toute surprise nocturne.

Mais ce qui garde ces vieilles filles bien mieux que les serrures et les verrous, c'est leur grand âge, leurs bouches édentées et leurs cheveux absents. Cupidon n'a garde de mettre les pieds dans une semblable retraite. II sent qu'il n'y a rien à faire pour lui. Il serait désarmé au premier sourire.

Si les béguines sont peu folâtres, cela n'empêche pas toutefois leur béguinage d'être une paisible et charmante retraite. Il se compose de deux vastes cours, occupées au centre par de grands arbres, et une pelouse de gazon bordée de petites maisons. Ces maisonnettes, qui se pressent les unes contre les autres, comme des sœurs épeurées, sont précédées chacune d'un petit jardinet. Elles ont toutes un air de recueillement , qu'augmente encore le silence qui règne dans l'enceinte. On dirait que tous les bruits du monde viennent expirer à la porte de ce lieu, et l'on ne se douterait jamais, en présence de cette impressionnante solitude , qu'on est au centre d'une grande ville, à deux pas d'une rue passante, vivante, bruyante et même tapageuse.

Mais ne nous arrêtons pas davantage dans ce paisible asile; regagnons \a Kalverstraat et continuons notre chemin. Ici le terrain s'ondule , se courbe en dos d'âne , et il nous faut franchir un pont. C'est le Spui qui passe sous nos pieds, c'est-à-dire le canal qui

jadis servait à l'écoulement des eaux de la ville. Les maisons, qui s*écartent brusquement pour faire place à Télément humide , nous accordent à droite et à gauche une petite échappée. Le soir, quand la lune se mire dans les canaux d'Amsterdam , ce petit point de vue ne manque pas d'une certaine poésie mélancolique. Malheureusement, on ne peut s'y arrêter bien longtemps. La rêverie, à laquelle on voudrait s'abandonner, *est en effet brusquement troublée par un effroyable tapage. D'une maison voisine s'échappent les braiements discordants d'un affreux orchestre de bal. Le trombone mugit, le violon grince, la grosse caisse ronfle et le piston résonne. Le plancher , ébranlé par les pieds des danseurs , gémit en cadence et marque la mesure. Cet affreux réceptacle de cacophonie porte un nom bien étrange, il s'appelle « Harmonie ». C'est bien certainement par antiphrase qu'on l'aura nommé de la sorte.

La Kalverstraat est du reste la rue harmonieuse par excellence. Â ses deux extrémités se trouvent de bruyants carillons; au centre est le fougueux orchestre que nous venons d'entendre; le jour, les orgues y font vibrer leurs accents nasillards, et le soir, dès que le gaz a remplacé la lumière du ciel , il est bien rare que quelques chanteurs avinés ne s'y donnent pas rendez- vous. A mesure que la soirée s'avance , V harmonie se corse. Au chanteur solitaire succèdent bientôt des groupes non moins mélodieux, dans lesquels les voix féminines forment le fausset. Tout cela glapit à l'unisson quelque refrain banal ou quelque chanson égrillarde, jusqu'au moment où un effroyable accordéon vient maixjuer le pas et guider les nocturnes musiciens dans leurs discordantes vocalises ; cela dure jusqu'à trois heures du matin. Oh! nuits sans sommeil que la JEa/verstraat m'a coûté, je n'ai garde de vous oublier !

Mais que diraient, bon Dieu ! les Amsterdamois du vieux temps, s'ils nous entendaient nous plaindre ? Ils en ont vu bien d'autres. Les jours surtout où la Dronkegilde ^ était en liesse. Ces jours-là, il ne fallait pas seulement se boucher les oreilles, il fallait encore barricader ses maisons. Les ivrognes, en effet, étaient les maîtres

* Corporation des ivrognes.

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de la rue , et quels maîtres ! Us débouchaient dans la Kalverstraat tambours battant et enseignes déployées. Sur leur bannière était peint Temblème de leur association, un pot énorme. Armés de bâtons, de piques et de couteaux, éclairés par des torches , malheur à qui se trouvait sur leur chemin ! La bande sauvage ne respectait ni Tâge ni le sexe. Elle frappait ceux qu'elle rencontrait et les dépouillait de tout. On avait beau donner à ces vauriens sa bourse et ses bijoux, leur laisser prendre ses vêtements, quelquefois aussi on laissait sa vie entre leurs mains. Chaque année, le nombre des meurtres augmentait. La Dronkegilde, certaine de Timpunité, commençait même à s'attaquer aux maisons. On menaçait les paisibles habitants de briser leurs carreaux et d'incendier leurs demeures s'ils ne jetaient par les fenêtres de l'argent aux furieux qui les taxaient. Enfin, en 1494^ ces excès étaient arrivés à un tel point que le bourgmestre Dirk Ruijsch supplia l'archiduc Philippe de dissoudre la funeste association. Le prince expédia une lettre et des gens d'armes. La lettre^ défendait les excès, et les gens d'armes étaient chargés d'en faire exécuter la teneur. Depuis cette époque, on rencontra encore bien souvent des ivrognes dans les rues d'Amsterdam , mais ils avaient cessé de former une corporation.

Tout en causant, nous venons de franchir le Spui, et voilà soudain la physionomie de la rue qui change. Nous sommes bien encore dans la rue Vivienne, mais le boulevard des Italiens a disparu. Les beaux magasins se succèdent, les étalages sont plus vastes et mieux garnis que jamais; mais plus de cafés, plus de désœuvrés, de flànem*s, plus de bayeurs aux corneilles. L'aspect général s'est modifié. Il est devenu plus calme el plus sérieux, plus honnête aussi, car l'élément féminin, celui que les Hollandais nomment volontiers la « cavalerie légère » , s'y rencontre beaucoup moins. Le samedi toutefois, et aussi le dimanche^ l'animation est plus grande. Le premier de ces

' Cette lettre se trouve rapportée dans le livre de M. Scheltema intitulé : Archives de la Chapelle de Fer {hei Archief der Ijseren Kapet). M. Ter Gouw, dans son opuscule sur la Kaherstraat, parle long^uement de la corporation des ivrognes.

jours est celui du sabbat, et les jeunes juives, qui en profitent pour se livrer au plaisir de la promenade, viennent volontiers montrer là leurs toilettes tapageuses et animer la Kalverstraat de leurs bruyantes causeries.

Le dimanche, les boutiques sont fermées et les demeures sont closes; mais le défilé des voitures remplace les promeneurs et les badauds. Les landaus aristocratiques, les calèches patriciennes, bourrées de nombreux enfants, dont on voit à travers les glaces les joyeuses mines fraîches et roses ; les élégants coupés , abritant un jeune couple ou quelque gracieuse/reii/e aux lèvres souriantes et aux cheveux cendrés, s'engouffrent dans cette partie de la. Kalverstraai, escortés par toute une armée de promeneurs et de promeneuses 4ans leurs plus beaux atours. G*est en effet par cette interminable rue, qui s'ouvre sur notre droite, qu'on se rend au Vondelspark. En touchant à la Kalverstraat, cette longue voie porte tout d'abord le nom de ruelle des Saints (Heiligensteeg). Pourquoi? Je ne sais trop, mais bien certainement ce n'est point à cause de cet élégant portique que nous apercevons à notre gauche, car c'est celui de la maison d'arrêt et de correction. Sans les statues qui surmontent la porte et représentent la Justice impassible enti*e deux coupables enchaînés, on ne devinerait pas toutefois à quelle sorte d'asile celle-ci donne accès ; son ordonnance est en effet peu sévère, et les maisons voisines n'ont aucunement Fair d'une prison. Il est vrai que le corps de logis habité par les détenus n'est pas visible de la rue, et se trouve caché par les édifices qui l'entourent. Jadis on employait les prisonniers qui étaient enfermés là à râper du bois du Brésil : de là le nom de Rasphuis {rasp, râpe) donné à ces sortes de maisons de correction. Les femmes, elles, étaient occupées à filer, et c'est pour cette raison que les établissements de correction qui leur étaient affectés portent encore aujourd'hui le nom de Spin^ huis {spiriy rouet).

La Heiligensteeg aboutit à une petite place tout en longueur, qui s'appelle un peu prétentieusement place Royale. Puis, cette place franchie, elle se développe sous le nom de rue de Leyde (Leidschestraat)^ et nous conduit à la porte du même nom, et après

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avoir traversé le fossé extérieur de la ville, aboutit au Fondelsparky qui est le bois de Boulogne d'Amsterdam. C'est là que vont les élégantSy les oisifs et les belles patriciennes. C'est là que se rend aussi la menue bourgeoisie. Carie monde suit le monde ; les uns pour voir, les autres pour être vus.

Nous voici arrivés à la tour de la Monnaie , c'est-à-dire à l'extrémité de la KalverstraaL C'est ici que jadis se terminait la ville, et cette tour servait à la défense des remparts. Elle faisait partie de la porte des Réguliers, ainsi appelée à cause d'un couvent qui existait au milieu de la prairie. On possède encore bon nombre d'anciennes gravures représentant cette vieille porte avec son pignon à redans et ses poivrières à girouettes. Elle avait une grande touniure, comme toutes les constructions de cette époque.

Lorsqu'on reporta les barrières de la ville de l'autre côté du Singel, on démolit la Regulierspoort, mais on conserva la tour que nous voyons encore, et on la surmonta d'un joli campanile noir, avec horloge et carillon. Au pied, on éleva cette grande maison qui devint une sorte de corps de garde pour la milice bourgeoise. C'est là que se réunissaient à tour de rôle les différentes compagnies de la ville. Tous ces braves dont Rembrandt, van der Helst, Govert Flink et les peintres de la grande époque nous ont conservé la rutilante physionomie, vinrent monter la garde au seuil de ce poste municipal, au pied de cette longue tour au carillon babillard. La pique et le mousquet au poing, ils veillaient à la sûreté de leur ville chérie , et pendant les entr' actes des factions vidaient joyeusement les canes et les gobelets. Mais, en 1672, quand les Français vinrent jusqu'aux environs d'Amsterdam, comme la grande cité n'osait plus expédier ses métaux précieux aux établissements monétaires des autres villes, on supprima le corps de garde et on installa à sa place un établissement de frappe. Aujourd'hui, le local a encore changé de destination. Il est devenu tout bonnement une auberge ; mais il a conservé son ancienne dénomination, et s'appelle toujours Muntlogement , c'està-dire hôtel de la Monnaie.

De ses fenêtres, nous avons une jolie vue, qui s'étend en partie sur la Doetenstraat, FAmstel et le Schapenplein y ou place aux

Moutons. La place aux Moutons, la rue aux Veaux (Kalverstraat) et le petit pont que nous avons franchi tout à l'heure et qui s'appelle écluse du Petit-Bœuf {Osjessiuis), autant de noms qui en disent bien long sur la destination primitive de cette partie de la cité. C'est en effet sur les terrains vagues qui se trouvaient jadis en cet endroit, que se tenaient au quinzième siècle les marchés aux bestiaux. Aujourd'hui, c'est presque le Centre de la ville; c'est en tout cas sa partie la plus animée, la mieux fréquentée et la plus passante.

Le Dronliegllde (luociatloD dei ÎTrognei).

(suite).

La Reguliersbrêestraat. — Le Coin du diable. — Le marché au beurre. — Brocanteurs et bouquinistes. — La statue de Rembrandt et la Kermesse. — h' Amstelstraat, — Les Juifs. — Allemands et Portugais. — Les Spekjoden, — Le quartier juif. — La Joden^ bréestraat, — La rue aux Puces. — Egouts et cloaques. — Défroques et baillons. — Rembrandt et Spinosa. — La Sint-'Anthonies bréestraat, — La porte Saint- Antoine. — La rue du Sang. — Nieuwemarkt et Vischmarkt. — La Zeedyk, — Le pays des marins. — Femmes et familles d'occasion. •— Un coin de FOrient. — Les Musicos. — L'Oudekerk, — La Warmoestraat, — Le duc d*Albe et le comte de Brederode. — Vondel. — La Damstraat, — Une ancienne boutique. — Le Nés, — Une ruelle endormie. — Orgie bourgeoise. — Les saints noms. — La rue de la Soif. — La nouvelle digue et la digue de Haarlem. — Physionomie de cette dernière. — La chasse aux coeurs.

En sortant de la Kalverstraat, la rue qui s'ouvre devant nous esila Reguliersbréestraat, ou large rue des Réguliers. C'est une voie très -courte 9 mais vaste, où nous trouvons également une excès* sive animation. Là encore, les industries de luxe, les bijoutiers et les fleuristes sont nombreux, mais moins que dans la Kalverstraat, et l'on voit tout de suite qu'ils ont affaire à une clientèle d'un autre ordre.

"Les bijoutiers, en effet, n'étalent plus à leur devanture les chaînes de Paris et les bracelets de Londres. Les boucles d'oreilles émaillées n'alternent plus avec les rivières de diamants et les broches fiilgurantes. Ce sont les casques d'or qui reluisent au soleil, les ferronnières et les frontons, les pendants d'oreilles en filigrane et les tire-bouchons en spirale ; en un mot , tout l'attirail d'orfèvrerie qui convient aux beautés campagnardes et aux servantes coquettes.

La Reguliersbrêestraat n*a guère d'histoire connue et ne ren*

ferme point de monuments. Les maisons qui sont sur notre droite et forment trois ou quatre îlots se nomment, je ne sais pourquoi, le tt Coin du diable i> (Duivelshoek). Et pourtant elles ne semblent guère, par leur physionomie riante, légitimer un surnom aussi terrible. Je puis même vous assurer que toutes ces ruelles qui s'enchevêtrent à plaisir sont habitées par de fervents catholiques. Il ne se passe guère, en effet, de fête un peu carillonnée intéressant l'Église, sans que toutes ces bicoques soient décorées de superbes drapeaux aux armes et aux couleurs de Sa Sainteté. En temps ordinaire, ce sont les défroques de ces pauvres gens qui remplacent les oriflammes, pavillons d'un autre ordre et d'une nature bien différente.

Mais nous voici sur le Botermarkt , le marché au beurre, ainsi nommé parce qu'on y vend des oiseaux et des chiens, des casseroles et des plumeaux, des images, du fil, des aiguilles, des cages, des chaudrons, des cornichons et de vieux livres, de vieux livres surtout, mais dans toute l'année pas une seule livre de beurre. Tous les lundis , en effet , il se tient là une sorte de bruyant marché où l'on trafique de tout ce que nous venons de nommer , et encore de mille autres choses. La place est couverte d'étalages sommaires et de boutiques montées sur des voitures à bras; et c'est un bruit, un tapage infernal. Les autres jours , ce sont les bouquinistes qui occupent le Botermarkt. Leurs massives brouettes et leurs tréteaux couverts de longues planches , plient sous le poids des vieux bouquins. Les in-folio étalent leurs tranches rouges, entamées par le soleil, gondolées par la pluie et flétries par la boue, à côté des in-seize, qui semblent se faire encore plus petits. Tous les textes vivent pêlemêle : les cantiques avec les chansons; la Bible coudoyant Faublas; les livres de chiioirgie étalant leurs brutales indiscrétions auprès des poëmes les plus doucereux, des bergeries les plus fades. Pour les langues, c'est la tour de Babel. Les bouquinistes, eux, sont là, insouciants, jusqu'au moment ou quelque client connu d'eux s'approche de leur étalage. Alors ils se transforment, gesticulent, parlent haut, et plongeant à corps perdu dans les grands bahuts qui leur servent de magasin, ils en ressortent à tout instant rappor-

tant à la lumière du jour quelque rareté , quelque incunable enseveli depuis beau temps dans la poussière de ces profondeurs.

Mais quand on entre en marché, ce sont bien d* autres cris et bien d'autres gestes. Le marchand est là haletant, Tœil hors dé Forbite, regardant avec orgueil le livre auquel vous en voulez; le tournant dans tous les sens, le frappant d'un air amical, en faisant craquer la reliure ou Tessuyant du revers de sa manche. Il en demande un gros prix; vous en offrez le quart. Il vous regarde alors avec une sorte de dédain mêlé de tristesse, et vous fait un léger rabais. Vous vous éloignez. Il vous laisse partir, mais tout à coup, à vingt pas de là, vous sentez sa main qui vous tire par la manche. Il consent à abaisser soq prix; de votre côté, faites quelque chose. Voyons, vous payerez la moitié de ce qu'il vous avait demandé dans le principe. Mais il ne peut descendre plus bas; c'est ce que le volume lui coûte. Son sou«rire moitié pleurard et moitié narquois vous attendrira sans doute; du moins il paraît y compter, car il plisse affreusement son abominable figure. Vous vous éloignez de nouveau. Il vous laisse aller avec un soupir. Mais sa poursuite n'est pas ûme ; à cent mètres plus loin, vous l'aurez encore à vos trousses, vous harcelant, jusqu'à ce que, vous voyant sur le point de disparaître, il accepte le prix offert tout d'abord. Vous prenez alors le bouquia^ U empoche votre argent et revient triomphant à son magasin sommaire.

Je vous ai donné tous ces détails, espérant vous distraire et empêcher votre attention de se porter vers le nord de la place, du côté du Reguliersplein. Hélas ! je n'y ai guère réussi, car je vois vos regards se fixer sur cette brune statue. — Vous désirez savoir quel peut être ce bizarre personnage? Hélas! c'est Rembrandt qu'on a voulu représenter là. Pauvre Rembrandt! Du haut des cieux, ta demeure dernière , si tu aperçois ce monument lugubre chargé de personnifier ton génie, tu dois avoir une bien pauvre idée des artistes qui t'ont succédé sur le sol de ta cité chérie !

Vous demandez pourquoi l'on a choisi le marché au beurre pour y placer cette statue et aussi pourquoi on l'a reléguée dans un coin

de la place? Ma foi, je n'ea sais rien, et je ne puis découvrir à cela qu'une raison, c'est qu'on anra vouin sans doute procurer à l'illusti-e artiste une grosse somme de distractions posthumes. Le Boterniarkl est en effet le lieu où se passent les saturnales de la Kermesse ; il est du moins le point de la ville ou cette folie fniieuse atteint son paroxysme.

AMSTERDAM Les Marchnnda de Ticux livres.

C'est dans la première quinzaine de septembre que la chose a tieu. A ce moment-là, la place disparaît sous les baraques de toutes sortes. Femmes colosses, vues panoramiques, spectacles guerriers, cbiens savants, prestidigitateurs et femmes à barbe, toutes ces belles industries s'étalent à qui mieux mieux et cberchent À grand renfort de trombones, d'orgues et de tambours, à-attirer chez elles une société aussi nombreuse que peu choisie. C'est ub

A TRAVERS LES RUES. lî»

Iforrible tapage, une cacophonie épouvantable, à laquelle viennent «e mêler tousjles bruits discordants d'une foule en délire qi\i veut, en quelques heures i liquider une année de retenue et de contrainte. Voilà pour les yeux et les oreilles. Le nez et le palais ne sont guère plus favorisés. Les fabricants de gaufres et de poffertjes, les cabarets en plein vent et les marchands de sur\ sont là en abondance, criant leur marchandise, vous excitant à en prendre votre part et au besoin venant vous raccoler par le l)ras. S'ils se bornaient à ces excitations, les marchands de poffertjes seraient encore excusables; mais ils empestent l'air de leur abominable friture, qui, partout où vous allez, vpus poursuit de son odeur nau-»séabonde, véritable comjpromis entre le suif des antiques lampions et la graisse brûlée ; quelque chose d'horrible qui vous prend à la fois au nez, aux yeux et à la gorge,

: Tout ceci, c'est la Kermesse di; jour, mais celle dé nuit est bien autre chose : c'est une folie furieuse, une bousculade échevelée, où le sexe et l'âge ne sont respectés par personne. Les jours de grand délire, vous voyez toute cette foule ahurie par l'alcool, enragée par le bruit , grisée par ses propres clameurs , se ruer sur elle-* même. Les hommes, rudoyant les filles, les décoiffant et les prenant à pleins bras, les embrassent à pleine bouche ; et les filles, prises de folie, s'attaquent à tous les hommes. Les joues empourprées par le schiedam, lés yeux hors de la tête, les cheveux en désordre, les vêtements souillés de boue , de graisse et de vin , toute cette cohue insensée passe la nuit à sauter, à danser, à se bousculer, et surtout

' On appelle ainsi les concombres, les cornichons, les betteraves et les oig^nons confits dans du vinai(jre.Le5ur(zuur) est un grand régal pour les Hollandais des basses classes. En tout temps et en toute saison, on en rencontre des marchands, installés au coin des rues, avec une petite charrette portant leurs provisions auxquelles ils joignent des œwh durs. Moyennant un cent^ on pique avec une fourchette dans le bocal , et on mange un énorme cornichon ou une. grosse tranche de betterave. C'est un spectacle à faire dresser les cheveux sur la tête. Jadis la bourgeoisie hollandaise ne dédaignait pas , elle non plus , ce genre de régal. 11 y a trente ans, on voyait encore, sous une des galeries de la Bourse, une» espèce de cave où un nommé Spekman tenait un magasin de ces sortes de.provh* sions, et les négociants de la ville venaient en famille, s'installer autour de petites tables d'acajou et se divertir en mangeant des œufs durs et des dornichons*

lai AMSTERDAM ET VENISfE.

à crier dés chansons triviales. Puis, sur les quatre heures du matin, quand il faut regagner sa demeure et quitter le lieu de l'orgie annuelle, on aperçoit ces braves gens par groupes de cinq ott six, battant les murailles, zigzaguant le long des canaux, titubant à chaque pas, qui s'en retournent chez eux, en nasillant entre deux hoquets la romance à la mode.

A voir la population hollandaise, en temps ordinaire si calme et mesurée , on ne soupçonnerait guère qu'elle peut se laisser entraîner à de pareils excès. Dans les premiers temps de mon séjour en Hollande, je ne pouvais le croire, et je m'indignais assez volontiers contre MM. les bourgmestres, échevins et conseillers municipaux, qui parlaient déjà à cette époque de supprimer la Kermesse. Pauvre peuple! disais-je en moi-même, ces bourgeois enrichis, qui dédaignent tes plaisirs, veulent t' empêcher de t' amuser à ton aise. Depuis ce temps, j'ai bien changé d'avis; il faut applaudir des deux mains à la suppression de pareilles orgies ; il faut remercier les honnêtes magistrats qui ne craignent pas de braver l'opinion et de se rendre impopulaires pour moraliser leur ville. Avant longtemps, la Kermesse «l'Amsterdam aura cessé d'être, et j'espère que pas une voix honnête D^osera protester contre sa disparition.

Toutefois, comme élude de mœurs, c'était une des phases les plus curieuses de la vie hollandaise. Ces jours-là, les personnes les plus discrètes, les plus réservées, semblaient prises d'une sorte de vertige} elles allaient au-devant d'affronts et d'insultes qu'en tout autre temps elles eussent considérés comme une monstruosité. Je me souviens d'avoir été témoin, la première fois que j'assistai à la Kermesse d'Amsterdam, d'un fait qui m'est toujours resté présent à l'esprit : Je regardais , avec un de mes amis^ homme considérable et du plus noble caractère, une sorte de parade qu'exécutaient deux saltimbanques. A nos côtés se trouvaient trois jeunes filles, âgées de quinze à seize ans , blondes et fraîches , comme les Hollandaises savent l'être. Leur maintien était d'une extrême modestie, et tout en elles respirait une éducation sévère et une grande distinction. Yint à passer une bande d'ivrognes, se tenant par le bras, répétant un refi*ain débraillé et bousculant la foule. L'un d'eux aperçut nos

voisines. S'avançant d'un pas, il prit à pleines mains la chevelure de la plus jolie, et lui renversant brusquement la tête en arrière, il appliqua ses lèvres souillées par le genièvre et le cigare sur celles

de la belle enfant.

a Quoi! m*écriai-je en regardant mon ami, vous tolérez des borrenrs pareiUes !

— Hé ! que voulez-vous que j'y fasse? me répondit-il fort tranquillement ; elle sait bien en venant ici à quoi elle s'expose , et si elle y vient, c'est que cela lui plaît. »

Je regardai alors la jeune fille, croyant la trouver à moitié morte de frayeur et de honte. Point du tout ; de l'air le plus candide et le plus naturel, elle arrangeait ses cheveux, remettait en place son chapeau déplacé par l'assaut qu elle venait de subir, et souriait doucement à ses gracieuses compagnes. — J'étais ébahi! Au fait, mon ami avait pleinement raison. Je me tus et je continuai mon chemin. Si vous voulez, nous pouvons en faire autant.

Avançons sur le Botermarkt, aujourd'hui tranquille et presque désert. Cette interminable rue qui s'ouvre sur notre droite, c'est VVtrechtschestraaty et au bout, cette coupole grise, surmontée d'un génie et entourée de clochetons , de campaniles , d'aiguilles et de pinacles, c'est le Paleis voor Volksvlijt, autrement dit, le Palais de l'Industrie.

Devant nous, voici YÀmstetstraat, qui n'aurait rien de bien remarquable , n'étaient les deux théâtres qu'elle renferme. Le premier, qui a nom Théâtre des Variétés, est, malgré son titre absolument français, consacré à la littérature hollandaise, ou du moins aux traductions en hollandais des pièces allemandes et françaises qui ont quelque succès. L'autre, le Grand Théâtre Van Lier, est cosmopolite : on y joue en français, en hollandais, en allemand, et même jadis on y chantait l'italien.

Ije Botermarkt et Y Amstelstraat sont, pour ainsi dire, les postes avancés du quartier juif, où maintenant nous allons pénétrer. Le personnel des deux théâtres , ainsi que les bouquinistes de tout à l'heure, sont presque exclusivement des enfants d'Israël, et, pour peu. que vous laissiez flâner votre, regard dans les ruelles qui

nous entourent, vous pouvez remarquer que les nez accentuent leur courbure d'une façon tout à fait particulière.

Bien que les juifs d'Amsterdam n'aient jamais étéenfermés dans un ghetto, comme cela se pratiquait, il y a peu de temps encore^ en Allemagne et dans bien d'autres pays, ils ont cependant adopté un quartier qui, de nos jours, a conservé une physionomie toute spéciale. C'est dans ce quartier que nous allons entrer après avoir traversé l'Amstel. Mais avant, il n'est peut-être pas inutile de dire quelques mots sur la population juive d* Amsterdam.

Un jour qu'on demandait à un grand banquier la différence qui existe entre un juif et un israélite :

— « Au-dessus de trente mille livres de rente , répondit-il , on est israélite. Au-dessous, on est juif. »

Jamais la sagesse de cette réponse n'a été plus facilement saisissable que dans la ville que nous traversons. Il y a, en effet, une différence énorme entre le juif hollandais arrivé à la fortune et celui qui végète dans la pauvreté. Autant l'un est propre, bien élevé, poli, autant l'autre est sale, grossier et commun. Autant le premier aime le faste , autant l'autre s'en soucie peu. Il n'est pas jusqu'à leur physionomie qui ne diffère d'une façon presque absolue. Chez l'un, le contact de la bonne société, le respect des convenances, l'étude et la surveillance de soi-même finissent par corriger ce que les traits ont pour ainsi dire de trop accentué; tandis que chez l'autre, l'œil devient visqueux et se borde de rouge, la lèvre lippue s'abaisse , l'expression générale devient basse, presque bestiale. N'étaient les cheveux qui demeurent crépus, et ce nez, ce diable de nez qui continue ses courbures étranges , on ne pourrait croire qu'ils appartiennent à la même race et que c'est le même sang qui coule dans leurs veines.

Mais, pauvres ou riches, aimables ou grossiers, propres ou teigneux, toute la population juive d'Amsterdam se divise en deux grandes branches qui non- seulement vivent côte ^ côte sans se confondre, mais même se détestent cordialement. Ce sont les juifs portugais et les juifs allemands. Les uns et les autres sont faciles à reconnaître. Ils ont compliqué leui' nature primitive, des qualités et

des défauts des races chez lesquelles ils ont séjourné, des pdys où ils oui vécu , et aussi bien physiquement que moralement , il est impossible de les confondre. Le juif portugais est svelte, bien pris dans sa taille; il a les cheveux noirs et le teint brun, Tceil grand et bien formé, et son nez n'affecte point d'allures fantastiques. Sa lèvre est mince; ses pieds, ainsi que ses mains, ont conservé une petitesse toute sémitique. Il soigne volontiers sa personne, aime les bijoux ; en un mot, il a, malgré son long séjour en Hollande, conservé tous les caractères des races asiatiques. Joignez à cela qu'en contact avec les races latines , il a contracté le goût des arts et qu'il exprime sa pensée avec clarté et même avec élégance. Presque tous les écrivains et presque tous les journalistes juifs de mérite auxquels la Hollande a donné le jour appartiennent à celte fraction du sémitisme néerlandais. L'un des plus illustres poètes qu'aient produits les Pays-Bas, Da Costa, était un juif portugais.

Les juifs allemands , qu'au siècle dernier on appelait communément « smousen » (ce mot est une sorte d'injure)', présentent au physique et au moral des caractères absolument différents. Ils sont trapus, mal bâtis, avec la tête grosse et les mains énormes. Leurs cheveux blonds et crépus, leurs barbes rouges sont dans un état de délabrement spécial. Le défaut d'entretien en fait le réceptacle d'une foule d'objets les plus disparates. Joignez à cela des vêtements troués, graisseux et imprégnés des plus détestables odeurs; des visages lippus et chassieux, des bouches énormes et généralement édentées, des yeux qui persistent à pleurer toute l'année la Jérusalem absente, et vous aurez une idée de cette triste population. Abjecte de père en fils et de mère en fille, loin de vouloir sortir de son abjection, elle semble s'y complaire. L'expérience, en effet, n*est plus à faire. Tous ceux qui, par leurs talents, leurs aptitudes spéciales ou leur volonté, se sont placés hors de ce funeste milieu,

* Bien que le moi smousen ait élu oouiinuuéaieat employé au siècle dernier, et san« intention blessante, par un grand nombre d'auteurs pour désigner les juifs allemands, il convient toutefois de rappeler qu'à son origine ce nom était,de juiFà juif, une véritable insulte. Smousen est, en eFfet, la corruption d'un mot hébreu signifiant misérable, homme digne de la mort.

sont devenus des gens de bien et des hommes comme il faut, et ils sont les premiers à gémir sur cette sorte de lèpre qui s'attache à une partie de leurs coreligionnaires, et sur l'état de dégradation morale et physique où ceux-ci s'entêtent à croupir.

' Ces Israélites éclairés, instruits et au-dessus des préjugés ridicules, forment une troisième classe parmi les juifs amsterdamois. Les deux premières doivent leur surnom à leur pays d'origine. C'est rhumour hollandais qui a donné à la troisième le nom sous lequel on la désigne. Ces israélites, en effet, sont appelés plaisamment les spekjoden (juifs qui mangent du lard). Comme leurs coreligionnaires français , ils n'hésitent pas à reléguer parmi les pratiques vieillies toutes les tendances par trop exclusives de leur race, ils savent que le devoir de ceux qui viennent demander à un peuple une généreuse hospitalité est de sç plier aux usages et aux coutumes de ce peuple. Bien accueillis partout, grâce à cette intelligente condescendance, ils occupent une grande place dans le monde politique et financier, et aussi dans le monde littéraire. Fait excessivement remarquable, il n'est presque pas de grand journal en Hollande qui ne compte, parmi ses principaux rédacteurs, un israélite et un ancien ministre protestant! Rapprochement bizarre, et qui montre comment souvent les extrêmes arrivent à se toucher. Ces israélites d'élite font, du reste, tous leurs efforts pour entraîner la population juive d'Amsterdam dans une meilleure voie. Jusqu'à présent, ces efforts n'ont point été couronnés de succès; espérons que l'avenir leur réserve un sort meilleur. Toutefois, ce n'est pa^ à nous de nous plaindre; car c'est à cet entêtement que nous devons la physionomie toute spéciale, et peut-être unique au monde, du quartier que nous allons traverser. De l'autre côté de l'Âmstel nous allons nous trouver, en effet, en plein quartier juif .

Tout en franchissant la rivière, regardez les larges façades et les longues cheminées qui s'élèvent sur l'autre rive. Ces belles usines, qui baignent leurs pieds dans la rivière, sont des tailleries de diamants. Exploitée de père en fils par une population industrieuse et d'une habileté surprenante, la taille des diamants est une de^ richesses de la ville d'Amsterdam, et c'est pour l'ouvrier un des*

métiers les plus productif qui soient. Cette' intelligeatè iodustrie est presque eotièrement entre les mains des juifs. Ceux-ci ont su en faire» une sorte de monopole, qui se concentre dans un nombre limité de familles. Les difficultés considérables que piésente ce travail tout

AMSTERDAM Quartier juif. — La rue aux

spécial, la longueur de l'apprentissage , les aptitudes particulières qu'il exige, permettent à l'ouvrier d'éloigner tous ceux qu'il ne veut pas initier aux secrets de sa lucrative profession. Aussi quand le travail est abondant, l'ouviier est-il le maître de fixer lui-même

202 AI^iSTERDAM ET VEWISE.

son salaire. C'est dire qu'en tout temps celui-ci est fort élevé *. Mais malgré les sommes considérables qu'ils parviennent à g^afjner de la sorte, les tailleurs de diamant ne s'étaient montrés, jusque dans ces années dernières, ni très-fortunés ni fort économes. L'amour de la bonne chère et des fanfreluches les aidait à dissiper en deux jours le produit de la semaine, et il n'a fallu rien moins que la découverte des mines du Cap pour les forcer, par l'excès de leurs salaires, à devenir, pour ainsi dire, des capitalistes malgré eux.

Le petit canal que nous longeons, après avoir dépassé les tailleries de diamants, porte un nom assez lugubre : c'est le Leprozengrachty le canal des Lépreux. Il tire son nom de la léproserie qui était jadis située dans le voisinage, et qui a été transformée en orphelinat. On y conserve quelques tableaux de mérite, entre autres le chef-d'œuvre de Ferdinand Bol; mais nous nous occuperons de cela plus tard. Avant tout, regardez cette grande église qui se dresse devant nous, avec son portique et ses deux tours badigeonnés en gris. Ce monument, antique quant aux intentions, et qui fait du reste un fort bon effet, est l'église de Saint-Antoine de Padoue. Elle appartient aux catholiques, mais comme elle est au milieu du quartier juif et qu'elle a été édifiée par un enfant d'Israël, on la nomme communément Moïse et Àaron,

Sur notre droite, ce vaste bâtiment qui profile ses trois pignons, c'est l'Arsenal. Vous l'eussiez plutôt pris pour un magasin ordinaire ; il paraît bien petit et bien mesquin, surtout si nous le comparons à celui de Venise, où l'on pouvait équiper une galère et armer trois mille hommes en un jour. Mais, disons-le vite, ce n'est pas en cet endroit qu'on édifiait et qu'on appareillait les vaisseaux de la Repu-blique ; c'était sur les chantiers de l'État et sur ceux de la Compagnie des Indes. Les arsenaux, la ville en possédait six, n'étaient que de vastes magasins où l'on serrait les approvisionnements d'armes et

' u En 1872, les salaires des ouvriers tailleurs de diamant se sont, dans le courant de Tannée, élevés de 100 à 200 Vo. » {Verstag over den toesltuid van handely sclieepwaari en nijverheid te Amsterdam , année 1872.) — En 1873, le salaire d'un ouvrier ordinaire était de 100 florins (210 francs) par semaine; les bons ouvriers pouvaient gagner le double.

de munitions pour être en tout temps prêt à Tattaque de Tennemi ou à lâ défense de la patrie.

Cette grande place qui s'ouvre sur notre droite porte le nom d'un avocat juif, qui s'est illustré au commencement de ce siècle : Jonas Daniel Meyer ; et ces deux grands bâtiments de belle prestance qui sont situés de chaque côté de la place, ce sont deux synagogues. Celle de gauche est la synagogue portugaise ; l'autre, celle des Allemands. Elles ont un peu l'air de se regarder comme des chiens de faïence. On ne dirait guère, à les voir, des temples consacrés à Jéhovah. On les prendrait plutôt pour de spacieux magasins. N'en disons point toutefois trop de mal, car Allemands et Portugais sont très-fiers de leurs sanctuaires, et nos critiques, quelque fondées qu'elles puissent être, nous vaudraient certainement une méchante affaire. Entrons plutôt dans celte grande rue tapageuse qui s'ouvre devant nous Cette fois, nous voilà en plein dans le quartier des juifs. Certes il n'y a pas à s'y tromper, car sa physionomie est bien particulière. Grâce à ses habitants, en effet, nous retrouvons, en plein cœur d'Amsterdam, l'Orient et son activité turbulente. A ne considérer que les gens qui sont là, on se croirait plutôt à Stamboul ou au Caire que sur les rives de l'Amstel. Il faut, en effet, à tous ces enfants d'Israël, la vie en plein air, l'existence extérieure. Ils oublient le ciel gris, la pluie et les giboulées, le brouillard et le vent froid du nord, pour se prélasser dehors, au seuil de leurs maisons. Aussi voyez comme la rue est pleine. Les boutiques instaUées en plein vent ont l'air d'une foire perpétuelle, et les étalages envahissent la chaussée.

lia foule qui va et vient, qui crie et se coudoie perpétuellement, a tous ces signes extérieurs dont nous parlions tout à l'heure. Ce sont les doigts et les nez crochus, les cheveux crépus, les yeux pleurards i en un mot, les gens chassieux, teigneux et malpropres dont nous tracions le trop fidèle portrait. A chaque instant, c'est un vieillard à la barbe inculte, au dos voûté, à la bouche de travers, qiii vous frôle, glapissant son horrible réclame ; c'est quelque femme à l'embonpoint suspect, à la figure boursouflée par une graisse malsaine, qui vous barre le chemin. Un faux tour, fait de crin ou de soie,

caché ses cheveux et la rend eûçore plus répiifj^nànte. Toutes s'enlaidissent, aussitôt leur mariage, de ce ridicule et sale ornement. C'est à peine si, dans les deux cents qui sont là, nous en rencontrons une qui ait quelque apparence de beauté, et pourtant il s'est trouvé des auteurs pour vanter le type des juives amsterdamoises. Ces affreuses conimères forment, avec les négociants de la rue, le personnel de la scène burlesque qui se déroule sous nos yeux, pendant 'qu'accoudés aux fenêtres et aux portes, étalés sur les perrons ou grouillant dans le ruisseau, jouissant du spectacle de la rue et en aspirant les senteurs nauséabondes, une foule d'enfants sales à faire peur, les cheveux emmêlés, couverts de haillons, crasseux et pouilleux, en semblent être les comparses.

Quel amas de choses innomées, et aussi quel étrange amalgame que celui de toutes ces industries juxtaposées dans le plus curieux désordre! Marchands de défroques humaines et marchands de comestibles, négociants en vieux meubles etfrituriers de bas étage,

tout cela est rassemblé , dans un pêle-mêle incroyablement pittoresque.

Ici c'est un vieillard à la barbe blanche , au regard visqueux, qui étale une garde-robe ci-devant luxueuse , dont la soie est sans reflet et les plis sans couleur.

^ui nous dira par quelles voies détournées cette robe de bal est arrivée souillée, éraillée, maculée jusqu'à cette horrible échoppe, quelle taille elle a serrée, quelles épaules elle a entourées de sa brillante garniture? Derrière cet éventail brisé s'est dissimulé plus d'un sourire, et ce chapeau rose aplati a touché jadis des cheveux parfumés. Ressuscitez par la pensée les formes gracieuses . qui ont animé toute cette défroque. Ressuscitez aussi tous les vaillants guerriers dont nous voyons la dépouille : grenadiers^ artilleurs, chasseurs et fantassins , dont voici les schakos éculés , les casques de rebut et les bonnets de police mangés aux vers, jadis vous avez fait battre bien des cœurs! Naatje et Toontje, Lotje et Kaatje vous ont adressé de tendres regards et d'amoureux sourires. Qu'êtes-vous devenus, brillants séducteurs?

Mais continuons d'avancer au.miheu des débris de toutes sortes

A TRAVERS LES BUi:S.

et des produits suspects. Voilà maÎDtenant un friturier de k pire espèce ; et- lui-là , il n'est guère besoin de nos yeux pour apprécier ce qu'il vend , les narines suffisent. Tout à côté, c'est un étalage d'és-

Drtrait de Rambrandt.

lampes encadrées, de miroirs et de faïences neuves. Plus loin, sur une brouette , un concurrent promèae des porcelaines d'occasion (quelle occasion!), ébrécbées, fêlées et fendillées, des cannes à

épée et des carcasses de parapluie. Puis ce sont les poissons sécbés et les bonnets de tulle, les statuettes de plâtre et les comestibles les plus extraordinaires, concombres confits, fromages verts et foies de veau fumés ^ dont les acres émanations nous prennent à la gorge. Au milieu de tout cet attirail le sur trône en maître , et , de toutes . parts, descrisstrident$,desdiscnssion&terriblespouruncenfoupour moins encore, nous écorchent les oreilles et nous brisent le tympan. Notez que l'industrie de ce curieux quartier ne se concentre pas dans la rue ; à tous les étages de ces longues maisons se trouvent des négociants d'occasion, des industriels au petit pied qui , tout le jour, produisent et trafiquent, ceux-ci dans le neuf, ceux-là plus nombreux dans le vieux. Baccommodeurs d'horloges félëes, monteurs et démonteurs de bijoux, banquiers à la petite semaine, préteurs sur gages, fabricants de lorgnettes, tous ces métiers-là foisonnent aux alentours. Regardez plutôt les enseignes qui surmontent les portes et décorent les façades, précédées pour la plupart d'un verset en hébreu. Ici, il n'est même pas besoin de chercher pour trouver. Tout s'offre à vous, surtout ce q[u*on ne souhaite guère. Lisez plutôt le nom de cette rue qui s'ouvre sur notre gauche : Flooijenburgerstraat; cela signifie, littéralement traduit : rue du Bourgeois aux Puces ; ou, si vous aimez mieux, tout simplement : inie aux Puces. Vous voilà édifié sur le sort qui vous attend, si vous y pénétrez. Au bout de cette ruelle, sur l'autre rive du canal, s'étend tout un îlot de maisons qu'on nomme le Vlooijenbunj (château ou bourg aux Puces), et cela semble naturel à tout le monde. La Haye ne renferme-t-elle pas dans son quartier juif une voie qui se nomme la rue aux Poux?

Ce n'est pourtant pas là le côté le plus mal hanté et le plus négligé du quartier juif. Pourvoir ses vrais cloaques, que la propreté hollandaise rend plus choquants encore, il nous faudrait appuyer sur la droite. Là nous trouverions, dans des ruelles immondes, décorées de loques sordides qui sèchent au bout d'un bâton, au seuil de maisous couvertes de crasse et d'ulcères, une population hâve et fétide, croupissant au milieu d'épluchures innomées. Mais évitons ce spectacle nauséabond et n'abandonnons point la Jodenbréestraat.

Découvrons-nous, s'il vous plait, devant cette jolie maison qui jure avec ses voisines. Ses assises de brique et de pierre, son attique élégant, son petit escalier de granit suffiraient à excuser notre attention, si une inscription enveloppée d'une couronne ne nous disait que nous sommes devant un des sanctuaires de l'art hollandais. C'est, en effet, dans cette demeure, à la fois gracieuse et simple, que Rembrandt habita pendant les plus belles années de sa vie: c'est là que ce merveilleux génie peignit ses plus belles œuvres et grava, pour la postérité, ces étonnantes compositions, qui aujourd'hui encore nous surprennent et nous ravissent. Il vint s'y installer au lendemain de son mariage avec Saskia Uylenburg. Auparavant, il demeurait de l'autre côté du pont, dans la Sint Anthonies Brêestraat. Mais la maison était trop petite pour un ménage, et puis l'artiste espérait dans l'avenir, et le présent lui souriait.

Cette résidence nouvelle n'était-elle pas, du reste, admirablement choisie? le grand artiste n'avait qu'à lever les yeux pour apercevoir le superbe clocher de la Ziiiderkerk, lançant dans le ciel son élégant campanile aux tons chauds et aux formes gracieuses. De sa fenêtre, il découvrait ÏOudeSchans avec sa merveilleuse perspective dominée parla tour de Mot%talbaan, et enfin, à ses pieds, ne voyait-il pas défiler la plus étonnante procession qu'il pût souhaiter ? Les types les plus curieux et les plus étranges, les gueux, les mendiants, et toute cette étonnante juivaillerie qu'il a si bien rendue, se succédaient tout le jour sous ses fenêtres. Combien d'estampes amusantes et curieuses sont sorties de cette contemplation? Sa Faiseuse de pannekoekeriy son Lépreux^ sa Synagogue^ son Vendeur de mortaux-rats, sa Femme à la calebasse y son Juif au grand bonnet ^ et tant d'autres sujets étonnants, il les a trouvés là, dans la Jodenbrêestraat. C'était une mine intarissable pour un génie comme le sien.

Aussi y demeura-t-il près de vingt ans; et quand il quitta cette demeure pour aller, amère dérision ! se réfugier au Canal des Roses (Rosengracht), il avait perdu ce qu'il aimait le plus au monde, sa femme et son fils ; il avait dissipé sa fortune, et, poursuivi par ses créanciers, il lui fallait consacrer son avenir à liquider son passé.

20a AMSTERDAM ET VENISE.

Heureusement pour nous, les épreuves les plus, cruelles ne purent entamer ce vaste génie; et dans ses dernières années conune^au meilleur temps de sa vie, il ne cessa de produire avec la même sérénité ces chefs-d'œuvre inimitables, qui sont la gloire de son pays et l'honneur de son siècle.

Rembrandt n'est point, du reste, le seul hôte illustre qiii ait véca dans ces parages. Spinoza a dû naître et vivre tout près d'ici. Où? On l'ignore encore, mais on finira parle découvrir '. C'est dans quel-r qu'une de ces échoppes qu'il a travaillé , c'est dans quelqu'une de ces bicoques qu'il a étudié Descartes et imaginé son système. C'est bien certainement tout près d'ici qu'il a vécu jusqu'au jour où,, chassé par ses coreligionnaires, qui voyaient en lui un apostat, et poursuivi par leur haine, il fut forcé d'aller cacher son génie dans une ville plus hospitalière, où, ironie du sort! le philosophe qui voulait dessiller les yeux de ses contemporains fat forcé, pour subsister, de fabriquer des verres de lunettes.

Saint-Évremont, qui le connut à cette époque, nous a laissé son. portrait : « Il avait, nous dit-il, la taille médiocre et la physionomie agréable; son savoir, sa modestie et son désintéressement le faisaient estimer et rechercher de toutes les personnes d'esprit qui se trouvoient à là Haye. » Imagine-t-on une figure pareille pour un aussi farouche. réformateur? Il est vrai que, rendu prudent par le traite-, ment que lui avaient fait endurer les juifs d'Amsterdam, il dissîmu^ lait une partie de son système et ne se livrait pas tout entier à ses interlocuteurs. « Il né paraissoit point, dans ses cotiversations or<]inaires, qu'il eût les sentiments qu'on a ensuite trouvés dans ses^ œuvres posthumes. Il admettoit un être distinct de la matière, qui avoit opéré des miracles par des voyes naturelles, et qui avait ordonné la religion pour faire observer la justice et la charité et pour exiger Tobéissance. »

' Depuis que CCS lig^nes sont écrites, M. Scheltema a découvert le ]ieu de naissauce de Benedictus de Spinoza. « C'est sur le Houtgracht, m'écrit réuiinen^ archiviste d'Amsterdam, dans ]a maison portant la lettre Q et le n* 205, qu'esl né Spinoza. Cette maison, habitée par J. N. Hergt, est aujourd'hui occupée par un magasin de porcelaines. »

k TRAVEHS LES IllIES.

Cela différait sensiblement de ce qu'il proclama depuis comme base de sa doctriDc.- Mais laissons là Spinoza et la philosophie, et continuons notre promenade.

Ln |>oi'te Saiot-Antoioc.

Franchissons le pont-levls, et, tout en passant, donnons un coup d'œil à i'Oitde Sehaiis, qui s'ouvre devant nous. C'est un des coins les plus remarquables de la ville. Ce long canal encombré de

2l0 AMStEllDAM Et VENISE.

bateaux, avec ses rives garnies de maisons brunes, avec ses trains de bois qui cachent presque l'eau i et au loin cette tour moitié briques et moitié ardoises, rouge et noire, qui coupe le ciel; puis, plus loin encore, derrière les ponts et les écluses, cette petite échappée qui donne sur l'Y ; tout cela forme un tableau magique.

Une fois le pont franchi, nous entrons dans la large rue de Saint- Antoine, dans Sint Anihonies Brêestraat. Nous sommes encore sur le domaine des Juifs. Je n'ai, du reste, guère besoin de vous le dire, cela se voit et se sent. Les nez en crochet et les cheveux frisés abondent; mais, sur les confins de leur empire, les enfants d'Israël se montrent moins envahissants. Ici les maisons .leur suffisent presque. Ils ne campent plus dans la rue et ne couvrent plus la chaussée de leurs étalages fantastiques. C'est à peine si quelques négociants ambulants se promènent avec leurs brouettes et leurs éventaires, psalmodiant le prix et le détail de ce qu'ils offrent. Mais, par contre, de chaque côté de la rue, les maisons sont encombrées des industries les plus diverses. Depuis le sous-sol, où l'on descend par une sorte d'échelle, jusqu'au grenier, tout est boutique. Chaque étage renferme un commerce et un commerçant. Que les habitants, toutefois, ne nous empêchent pas de regarder la rue, et que les maisons ne détournent point notre attention de cette petite poite qui se trouve sur notre gauche et de la petite citadelle que nous apercevons au loin. La porte, avec ses ornements funèbres, ses crânes et ses ossements en croix, ne manque pas d'un certain caractère. Elle date du dix-septième siècle et donnait accès jadis dans le cimetière de la Zuidektrh, Aujourd'hui les cimetières sont hors la ville, et c'est miracle que cette entrée, avec ses insignes de la mort, n'ait point encore disparu.

Quant à la petite citadelle, c'est l'ancienne porte Saint-^Antoine* Bien qu'elle ait changé, de destination, elle a vraiment encore une belle tournure. Ses grosses tours et ses tom*elies, ses meurtrières et ses toits pointus réjouissent le regard) et forment une agréable perspective.

Elle fut construite en 1490. Une pierre, qui se trouve encadrée dans la façade postérieure, en fait foi. En ce temps-là^ la ville

n* allait pas plus loin • Amsterdam s'arrêtait là . La rue où nous sommes, le quartier juif, et toute la partie du sud-est de la ville, n'existaient point. C'étaient de gfrandes prairies, des polders tonfliis, où les vaches noires et blanches paissaient trau* quiUement.

Aujourd'hui la vieille porte, qui se trouve enfermée au centre de la cité, a répudié ses allures guerrières. Jadis, elle dominait les fossés de la ville et s'appuyait sur de fortes murailles. Mais depuis longtemps les remparts ont disparu et les fossés comblés ont fait place à un double marché qui, d'un côté, se nomme Marché Neuf {Nieuwemarkt)^ et de l'autre, Vichmarku c'est-à-dire Marché aux Poissons. Le Marché Neuf est une grande place, peu régulière, mais très-pittoresque, à laquelle vient aboutir le Kloveniers burgival ou fossé des Arquebusiers. Ce grand canal bordé de larges quais, avec ses arbres et ses maisons, ses ponts et ses bateaux, et son animation constante, offre une perspective tout à fait réjouissante. Les vieilles maisons qui le bordent penchent en avant leur pignon de travers et mirent leurs noires façades dans les eaux épaisses et verdâtres. Leurs rangées titubantes se continuent sur la place, qu'elles entourent comme un cercle de vieux troubadours avinés. La plupart, en effet, ont des entablements qui ressemblent à des panaches, ou sont coiffées de pignons à redans. Leurs assises de pierre et de brique , leurs modillons sculptés , leurs enseignes ou leurs armoiries incrustées dans la pierre, leurs fenêtres à petits carreaux, semblent nous dire, en vieux langage, les faits et gestes du temps jadis, et nous fredonner les antiques ballades de la reine de l'Y.

Que de choses, en effet, se sont passées sur cette place et que d'événements pourraient nous raconter toutes ces vieilles maisons ! Cette étroite ruelle que vous voyez à gauche , qui vous semble triste et sombre, dont l'entrée parait froide et humide comme celle d'une cave, où l'air et le soleil n'osent presque pas pénétrer, porte un nom sinistre. On l'appelle la rue du Sang {Bloedstraat). C'est dans ce recoin de la ville qu'habitait la sainte Inquisition. Plus loin, se trouvent 1^ rue d^s Moines et la ruelle de la Courtine

{Gordijnsteeg). C'est au milieu du Nieuwemarkt qu'avaient lieu la plupart des exécutions. C'est là encore que, dans ces derniers temps, on pendait les criminels. Aujourd'hui ces spectacles funèbres ont disparu pour toujours, et la Néerlande, en proscrivant la peine de mort de ses lois répressives, s'est placée à la tète des nations civilisées.

Mais le Nieuwemarkt conserve dans son histoire bon nombre de souvenirs moins lugubres. C'est dans une de ces jolies maisons qu'habita Bartlwlomeus Van cler Heist, le grand peintre de la bourgeoisie patricienne , le portraitiste par excellence des élégantes et des puissants d'Amsterdam. Tout ce que la grande cité possédait alors d'illustre et de riche vint poser dans son atelier. Grâce à bii, nous revoyons aujourd'hui vivante et animée cette société hollandaise qui, depuis plus de deux siècles, goûte l'éternel repos.

Le Marché aux Poissons, qui se trouve derrière la vieille .porte Saint- Antoine , est une constniction commode, bien installée et qui, au point de vue utilitaire, est biçn supérieure à la Peschiera de Venise. Mais, par contre, les étalages qu'on y voit n'ont pas cet aspect pittoresque qui nous a tant réjouis. C'est à peine si le cabillaud et le saumon, la sole et la plie, l'anguille de mer et le hareng, qui en forment les hôtes ordinaires, peuvent compter sur la visite accidentelle de quelque monstre exceptionnel.

Disons, du reste, qu'Amsterdam n'a pas non plus, pour les produits de sa pêche, le fanatisme que Venise nourrit pour les hôtes de l'Adriatique. Le poisson de TY ne se mange guère à Amsterdam, et les belles pièces prennent, pour la plupart, le chemin de Cologne ou celui de Bruxelles. Il est presque rare de voir du poisson frais sur une table amsterdamoise. Une ou deux fois par semaine au plus on en mange dans les familles ; et les restaurants et les tables d'hôte de la ville n'en ont guère que le vendredi, à cause de leurs hôtes catholiques. Seul le hareng, quand il arrive, fait exception à cette règle presque générale. Pour celui-là, il n'y a ni fêtes ni dimanches. C'est un hôte désiré qu'on attend avec impatience; aussi, dans la saison, veut-on le voir sur sa table chaque jour et presque à chaque repas.

A côté du Fisckmarkt s'ouvre une longue i-ue, bruyante et pas trop large, que nous allons suivre quelque temps. C'est la Zeedijk, la digue de mer. Rien que ce nom nous indique ce qu'était la nie dans son principe. Aujourd'lini, le voisinage du port lui donne encore une pbysionomie toute spéciale. C'est dans ce quartier, en effet, que les marins, au retour de leurs longs et périlleux voyages ,

AMSTERDAM lentolirs du nnarlier jiiil.

logent et vivent en attendant un nouveau départ et de nouvelles pérégrinations à entreprendre. Aussi magasins et boutiques sont-ils encombrés de tout ce qui est indispensable ou nécessaire, utile ou même agréable aux bdtes babituels de la mer du Nord et de rOcéan. Les maisons elles-mêmes sont agencées de façon à pouvoir leur offrir des logements en harmonie avec leurs besoins et leurs ressources. A chaque instant, vous voyez sur une porte : Zeemanlogement, écrit en grosses lettres. Et quelquefois, sur le seuil de la

maison, ou apparaissant aux fenêtres des divers étages, les figures bronzées de loups de mer, jeunes ou vieux, mais toujours désœuvrés, dépaysés, et comme étonnés de se trouver transplantés sur le « plancher des vaches » .

Ce n'est point tout, en effet, que d'être à terre, il faut encore savoir où, comment et avec qui s'amuser. L'argent dépensé seul ne soucie guère. Il semble qu'on n'en ait point assez vite raison; donc, il faut a de la société » , des amis qui vous aident, et certes ces gens« là ne manquent point. On m'a même assuré que plus haut dans la rue, dans certaines maisons qui sont auprès du port, le marin, au retour de ses lointains voyages , pouvait obtenir à prix réduit une famille complète et un ménage organisé. Pendant tout le temps qu'il demeure à terre, il peut se prélasser au milieu des fades senteurs d'un intérieur pauvre. Il a compagnie pour aller au dehors et pour demeurer au logis ; parents de rencontre et amis d'occasion qui l'aident de toutes leurs forces à dissiper son épargne. Lui, le pauvre isolé, s'applaudit de trouver de si vives sympathies sur sa route, et l'argent sort de son gousset pour abreuver ces sincères affections. Mais, un beau jour, la bourse est à sec ; il faut de nouveau partir. On signe un nouvel engagement et l'on se met en route. Les amis vous font la conduite à bord; on s'embrasse et quelquefois on pleure ; on boit au moins dix fois le dernier verre d'adieu. Tout ému, on se frappe dans les mains, on se crie : u Au revoir. » Et le pauvre matelot égaré au milieu des mers songera plus d'une fois à ces affections improvisées; il reverra dans son esprit cette chambre enfumée, et son cœur, ému par le souvenir de ces jours passés u en famille », laissera échapper un soupir à l'adresse du bonheur entrevu de cet entourage de rencontre.

Mais tournons, s'il vous plaît, à gauche; prenons la Vredenburq steeg, traversons ce petit pont de bois, et regardons à notre droite. Nous nous trouvons en ce moment sur l'un des points les plus pittoresques qui soient à Amsterdam. Je sais qu'en disant cela je vais faire frémir plus d'un honnête Amsterdamois ; mais qu'importe! Ces grandes maisons décrépites et lépreuses, qui baignent leurs pieds dans l'eau et décrivent une courbe bizarre ; ces mille fenêtres qui

les percent en tous sens, ces amas de fleurs qui semblent des jardins suspendus, ces vérandas, qui ont tout l'air de moucharabis, donnent à ce côté de VOude Zijds Achter Burgwal une physionomie toute spéciale. Forcez un peu les couleurs, foncez le bleu du ciel, ensoleillez fortement les maisons, soulignez les ombres d'un trait noir, et vous vous croirez à Gonstantinople ou à Venise, jamais à Amsterdam.

En continuant votre chemin, le petit pont qui coupe VOude Zijds Voor Burgwal nous offrira un spectacle à peu près analogue. Ces canaux sans quais, qui font le désespoir des voisins^ font la joie du coloriste; ces eaux vertes, ces maisons dont la brique perce sous la couche de plâtre, ces boiseries noires ou grises, ces vitrages qui accrochent les lueurs du ciel et les reflets de l'eau, fournissent à l'aquarelliste les plus magnifiques motifs qu'il puisse souhaiter.

En descendant du pont, nous revoilà dans le quartier des marins. Ces maisons, à droite et à gauche, à l'air sombre et peu engageant, ce sont des musicos. Elles n'ont guère l'apparence, avec leurs boutiques borgnes préservées du jour par des rideaux de cotonnade rouge, de temples élevés aux Muses. Revenez-y le soir. Leur aspect n'est plus le même. Les disciples d'Euterpe et de Terpsychore s'y sont donné rendez-vous. Des orchestres indisciplinés écorchcnt sur tous les tons et rarement en mesure les valses de Strauss et les polkas d'Offenbach. Le Beau Danube bleu ou les refrains de la Belle Hélène mettent en mouvement les énormes bottes des matelots et les souliers ferrés des gens du port. Les hourras accompagnent cette cadence bizarre faite de secousses imprimées au plancher. Et toute cette foule s'agite au milieu de tourbillons de fumée, entretenant son ardeur avec force verres de schiedam et sa soif par une consommation déréglée d'œufs durs et de concombres confits. Tristes plaisirs, direz-vous, que ceux goûtés de la sorte dans une atmosphère empestée par le genièvre et le tabac ; tristes plaisirs en effet, et malgré cela il semble que ce soit un paradis, tant ces braves gens s'y rendent avec ferveur, et tant surtout ils ont de la peine à le quitter.

\ Si nous longeons pendant quelques instants VOude Zijds Voor

Burgwaly nous n'allons pas tarder à nous trouver derrière ÏOude^ kerk. C'est un charmant tableau que celui qui s'offrira alors à nos yeux. La vieille église, avec ses grandes baies ogivaîes et ses toits inclinés en tous sens, avec son beau clocher noir et son horloge dorée, semble émerger du feuillage. A ses pieds s'étend une gracieuse petite place qu'entourent de vieilles habitations presque contemporaines de l'église. Ajoutez à cela le canal qui reflète les maisons, les arbres et le ciel, et un petit pont de bois qui coupe le canal; tout cela se compose admirablement et forme un délicieux point de vue, qui ne peut manquer de nous retenir quelques minutes.

Si vous faites le tour de l'église, ne manquez pas de remarquer les portes latérales. L'une est d'un beau style gothique, avec des armoiries à profusion, et l'autre, qui appartient à la Renaissance, est charmante de dessin «et d'un goitt excellent. Mais nous voici de nouveau dans une des grandes artères de la cité; c'est la /Finrmoestraat ou rue aux Herbes, jadis l'une des plus célèbres de la ville, l'une des plus passantes et des mieux fréquentées, u La peuplée et marchande rue aux Herbes, comme dit Gaspar Barleus ^, où les maisons sont extrêmement chères et les places fort étroites. Là demeurent pesle-mesle les orfèvres, horlogers, joailliers, tapissiers, lapidaires, fourbisseurs, armuriers, sculpteurs, estaisniers, les marchands de vin, de toiles, de draps, de soye, peletîers, chapeliers, passementiers, droguistes, apothicaires, ciriers et infinies autres sortes de marchans et artisans. » C'est par cette rue que Marie de Médicis fit son entrée dans Amsterdam. Le conseil communal, qui voulait l'éblouir, lui fit prendre ce chemin pour qu'elle pût juger d'un coup la population d'Amsterdam, sa richesse et son industrie. Au dix-septième siècle, en effet, la JVarmoestraat jouait le r6le que remplit de nos jours la Kalverstraat ; et cela se comprend. A ce moment toute l'activité de la ville se portait vers la mer ;

* Marie de Médicis entrant dans Amsterdam, ou Histoire de la réception faictc à la Reyne mère du Roy très-chrestien par les bourgmaistres et bourgeois de la ville d'Amsterdam. Gaspar Barleus, Auisterdaiu, 1G38.

c*est donc entre le port et le Dam que se trouvait tout le mouvement, et la fFarmoestraat , qui reliait la Bourse aux docks de l'Est et aux rivages de VY, était le chemin obligé des armateurs^ des spéculateurs, des flâneurs étrangers et des négociants de la ville.

Aujourd'hui que le centre de la vie s'est déplacé, qu'Amsterdam s'est étendue dans tous les sens, que les routes nouvelles et les chemins de fer ont remplacé la navigation amoindrie sinon disparue, il ne faut pas s'étonner que la fFarmoestraat nous semble moins animée qu'au temps de Marie de Médicis. Les maisons, elles aussi, ont perdu leur ancienne splendeur. On a peine à se figurer qu'elles aient été les plus aristocratiques de la ville, et que le duc d'Albe, tout-puissant maître du pays, ait tenu à y loger. C'est à Thôtel de Tournay, au coin de la Tapenbrugsteeg , qu'il habita en 1573, dans les années néfastes où la tyrannie espagnole essayait de noyer Tindépendance batave dans un fleuve de sang. Un peu plus haut, auprès de Sint-Janstraat , chez Gornelis Loefszoon (si j'ai bonne mémoire), logea, en 1567, le comte de Bréderode, et c'^st aussi tout près de là qu'est né le célèbre poète Bréderoo, qui eût pu être le Molière de la Hollande si sa muse,

Un peu trop forte en gueule et fort impertinente ,

n'eût préféré suivre une voie infiniment plus rabelaisienne. Mais la renommée de tous ces illustres habitants, grands seigneurs et poètes, se trouve singulièrement éclipsée par celle de ce bon vieillard qui, pendant vingt ans de sa vie], vendit des bas à ses concitoyens et tint boutique au coin de la fFarmoestraat et de la ruelle du Vieux-Pont (Oudebrugsteeg). Cet honnête négociant continuait là le commerce de sa famille, mais son esprit était ailleurs. Dans son imagination merveilleuse, les héros et les dieux apparaissaient éclatants de gloire et resplendissants de lumière ; et quand le bonhomme racontait ses visions, il le faisait dans un merveilleux langage, que nul n^a surpassé depuis. ^Ses confrères le traitaient de

rêveur ; et ses clients , qui ne comprenaient rien à ses élans poétisa

qties, le quittèrent. Les affaires alors marchèrent de mal en pis, d'au* tant que le pauvre homme s*attaqua à forte partie. Ne s'était-il pas avisé, lui petit négociant, de s^indigner du meurtre d'Oldenbarneveld et de conserver au fond de son cœur une dette de reconnaissance pour ce grand citoyen? Il osait, lui simple poète, résister aux Gomaristes triomphants. Était-ce donc parce qu'il avait traduit Virgile, Horace et Ovide, parce qu'il était l'auteur de trente tragédies, les plus belles qu'on eût écrites dans sa langue, qu'il lui était permis de relever la tête et de dire hautement son opinion? Certes cela ne pouvait être admis. Tolérer semblable chose eût été de la dernière imprudence. Que serait devenu le prestige de l'argent, s'il eût suffi d'être un grand poète pour se rébellionner contre l'autorité d'un synode et l'infaillibilité des Predikants? Aussi, non-seulement le pauvre homme fut ruiné, mais encore traîné devant les juges et, qui pis est, condamné. Disons cependant, à la louange d'Amsterdam, que Jooste Vondel, le plus grand poète de la Néerlande, ne mourut point de faim. Grâce à la bienfaisance d'un bourgmestre, il obtint au Mont-de-Piété un petit emploi, qu'il conserva jusqu'à la fin de sa vie; et ni la calomnie ni les démarches incessantes de ses ennemis ne purent lui ravir le pain destiné à soutenir ses vieux jours.

Mais nous voici revenus au Dam. Nous ayons parcouru tout le centre et tout l'est de la ville. Il nous reste maintenant les rues du nord-ouest. Elles sont peu nombreuses , et ce ne sont pas les plus intéressantes; aussi avant de nous y engager nous donnerons, s'il vous plaît, un coup d'œil à deux voies qui s'ouvrent auprès de nous, et méritent bien un regard.

La première, cette vaste rue qui s'étend à notre gauche, est la Damstraat. Nouvellement élargie, en grande partie reconstruite, elle a perdu tout caractère et ne conserve guère de souvenirs du vieux temps. Nous n'en parlerions pas sans un certain passage couvert, qu'il nous faut signaler à votre attention. Ce passage est tout en granit, construit dans le goût de ces années dernières; nous nous abstiendrons d'en juger l'architecture, mais nmis le traverserons pour arriver à une petite boutique qui se trouve tout au fond, dans

À TRAVERS LES RUES. ild

la inielle de la Flèche, Pijlsteeg. Le propriétaire de cette échoppe porte iin nom doublement célèbre et dans l'industrie et auprès des g[Ourmets : c'est là que ses ancêtres ont commencé le commerce qui devait leur acquérir une fortune immense et une renommée universelle. Il est/ en'effet, peu de pays au monde où le nom de Wynand Focking ne soit parvenu. Il n'est guère non plus d'amateurs de liqueurs fines dont ces quatre voyelles et ces neuf consonnes ne chatouillent agréablement l'oreille.

Entrez dans cette boutique, que surmonte une vieille enseigne représentant l'Hercule traditionnel ; vous y trouverez tout dans le même état et à la même place qu'il y a un siècle et demi. Ce sont les mêmes petits carreaux laissant filtrer un demi-jour tamisé par des vitres verdâtres. Ce sont les mêmes rayons chargés d'énormes bouteilles ventrues, qui font rêver à Gargantua. C'est le même comptoir avec son petit baquet dans lequel on rince les verres, et ceux-ci ont conservé la forme de leurs aines d'il y a cent ans. Rien n'est changé. On dit même que la femme qui nous sert en ce moment date aussi de l'autre siècle. Je n'en crois rien, quoique depuis dix ans que je fréquente la -maison, je Taie toujours vue à la même place, avec la même coiflure, le même collier, la même robe et le même sourire.

L'autre rue qu'il nous reste à voir dans ce quartier s'ouvre en face de la PTarmoestraat. C'est le Nés. Nom singulier, n'est-il pas vrai? pour des oreilles françaises. Le Nés, qui fait pendant à la Kalverstraat, de l'autre côté du Rokin, est une des rues les plus bizarres de la ville. Elle est pour la population civile et commerciale ce que la Zeedijk est pour les marins et les gens du port. En plein jour, vous la trouverez assez insignifiante, étroite, pas trop propre, ensommeillée, si je puis m'exprimer ainsi ; car elle ne parait guère s'éveiller que le soir. Les maisons en sont délabrées, on sent partout la négligence, l'insouciance, le manque d'ordre, comme dans une chambre non faite où dans les coulisses d'un théâtre. Tel est l'effet qu'elle nous produit.

Le soir tout cela change. Les lumières teintent partout les car-

reaux en rouge. A travers les portes et les croisées entr'ouvertes

s'échappent des harmonies étranges. Les pianos font entendre de bruyantes mélopées et accompagnent les chansons en vogue. A mesure que la soirée avance, les passants se font plus nombreux, et les magasins ont depuis longtemps éteint leurs becs de gaz dans tout le reste de la ville, que le Nés, continuant d'être éclairé, conserve son air de fête et de bruyante gaieté.

C'est dans cette aie, en effet, que résident les principaux cafés chantants de la ville ; on y trouve en outre un ou deux petits théâtres, une salle de bal; il n'en faut pas plus pour lui donner une nocturne animation, qui du reste contraste vivement avec les attitudes silencieuses et recueillies des petites ruelles aboutissantes. Celles-ci ont en outre des noms qui s'harmonisent mal avec un aussi bruyant voisinage. Lisez ces noms*: c'est la ruelle de Saintlierre, celle des Ermites, ou encore la petite rue des Cellebroeders ou Frères de la vie commune. Une seule dans tout cet écheveau parait bien nommée, c'est la Nadorststeeg, rue de la Soif ' . Celle-là est bien à sa place auprès du Nés, Quant aux autres/ avouez que leur appellation est assez singulière.

Pas plus singulière toutefois que celle dç la rue que nous allons parcourir maintenant, et qui se nomme la, Nieuwedijk, La Nieuwc" dijky ou Nouvelle Digiie^ qui commence au Dam pour se terminer à l'extrémité du Singel, est en effet, avec la PFarmoestraat, la voie la plus ancienne de toute la cité. Toutefois, rue de grand passage et de commerce, elle s'est toujours tenue au courant des réformes, et n'a conservé que peu de vieilles façades et de monuments anciens. Pour attirer les chalands, les commerçants ont sans cesse rajeuni leurs devantures, en sorte que la Nouvelle Digue, aux yeux de l'ignorant du passé, justifie assez bien son nom.

Il n'en est pas de même pour la digue de Haarlem {Haarlemmer^

1 Ce qui rend ce noin plus étrange à la place où il se trouve, c^est que la nadorst est une soîf toule spéciale qu'Olinger définit de la façon suivante : u Soif qui suit ordinairement une débauche faite la veille. » Est-ce un avertissement pour les buveurs de ce qui les attend le lendemain, s*ils pénètrent dans le Nés?

dijk)^ à laquelle aboutit la Nieuwedijk, et qui, bien que beaucoup plus récente, paraît beaucoup plus âgée. Celle-ci a en effet conservé les façades du vieux temps. Les maisons y sont pressées, seiTées, entassées et peuplées depuis les sous-sols jusqu'aux combles. Il n'est guère, dans toute la rue, de cave qui ne soit boutique. On desrend à ces antres malsains par de véritables échelles. C'est là que s'abritent les pauvres gens que la misère cantonne dans les petites industries, marchands de ferraille, de pommes de terre et d'eau chaude. Au-dessus de leur tête, les voitures roulent et les maisons s'allongent. Et celles-ci, qui datent d'un siècle ou deux, ont conservé les pignons à redans et les attiques pointus. Les frontons Louis X(V^ ornent encore leurs sommets. Les perrons de granit coupent toujours les trottoirs, et les enseignes sérieuses ou cocasses, incrustées dans la pierre, continuent d'émailler les devantures des magasins. La Haarlemmer Dijk est du reste un des points les plus animés de la ville. C'est un passage obligé pour quiconque va du chemin de fer hollandais au Dam, et réciproquement. Omnibus, vigilantes, équipages et charrettes se succèdent sans interruption ; sans compter les piétons, qui longent les maisons, évitant les chocs et les éclaboussures.

Mais si en temps ordinaire la Haarlemmer Dijk regorge de passants, que dire de la foule qu'on y voit le troisième lundi du mois d'août? Ce jour-là les trois quarts de la ville s'y portent. C'est une cohue sans pareille. Pourquoi? — Vous ne sauriez jamais le deviner. — C'est parce qu'il y a pour le moins cinq ou six siècles, les seigneurs d'Amstel avaient coutume, ce jour-là, d'aller chasser aux cerfs dans la forêt de Haarlem. Le bon populaire amoureux de spectacles et de processions princières s'assemblait là, pour voir le départ des chasseurs et assister au défilé du retour. Depuis ce temps-là, les sires d'Amstel ont cessé d'être. La forêt de Haariem a été remplacée par un parc anglais, et les cerfs sauvages par des chevi*euils apprivoisés. Mais rien n'y a fait, et le bon peuple va toujours voir s'ils viennent.

C'est là un de ces détails qui, mieux qu'un gros livre, font comprendre la ténacité d'une race et son inébranlable obstination. Il est

vrai -qu'on s'est consolé de cette attente toujours vaine par un catemboui-. La promenade de jadis se nommait Her tjesda^, le jova des cerh. Aller à cette promenade Se nommait Hertjeyagen , chasser le cerf. On a changé une lettre. Maintenant on dît Hartjesjagen, ce qoi veut dire chasser anx cœurs. Et de fait, dans cette joyeuse assemblée, on échange plus d'un amoureux coup d'oeil et plus d'un tendre propos.

Voilà notre course à travers les rues tei'minée. Nous l'avons bien écourtée sans doute; notre cadre toutefois ne nous permettait guère d'en dire plus long. Il nous reste maintenant à parcourir les canaux.

AMSTERDAM ml des «eigaeun au dix-sejiLiciiic siiolc.

L'AmsCel et ses trois noms. — Le Roktn. — La Banque. — Arti et ÀmicUiœ, — * Fêtes sur Teau. — Le Kloveniers burgwaL — Le Musée yan der Hoop et le Trippenhuis, — -Lc^ peintres du rieux temps. — Tableaux et gravures. — Tétje Boen. ^- La Compagnie des Indes. — Une église wallonne. — Le palais de PAmirauté. — Les trésors de Thôtel doville. ^- Cuiiosités et tableaux. — Le Heerenlogement, — Le quai des fabricants de cercueils. ~- IjC groene burgwaL — Asiles de bienfaisance. •— Le Binnen. — La ville et les prairies. — Cunti'aste. — Le SingeL — Marché aux fleurs. — - Le Heerengracht, — ■ Ingenîo et labore. • — Les petites maisons de Gronihout. — Galeries et collections. — Le Keizersgracht, — Félix merith, — Le Musée Fodor. — La Westerkerk, — Le docteur Tulp et Bilderdijk. — Le Westermarkt, — Le Prinsengrucht, — Le parc et le jardin zoologique. — Les grands bassins de l'État. — L*École des mousses. ^-La maison de Buîter. — La reconnaissance du peuple. -^ LaTonr des pleureuses. — Zaandaui. — La Chine de la Hollande. — Hystérie de propreté. -^ La cabane de Pîcri-c le Grand. — Retour. — La Willemspoori et le Vondelspark»

Nous avons vu que Venise était divisée en deux parties à peu

près égales par son Grand Canal; il en est de même d* Amsterdam. La « Venise du Nord *» est coupée en deux par TAmstel, bien autrement vaste et large que la grande artère vénitienne, mais qui, comme celIé-ci, affecte la forme d'un S.

Dans sa course à ti^avers la ville , TAmstel prend trois noms. II s'appelle d* abord Binnen Jmstel, ce qui signifie Amstel intérieur, nom qu*on abrège souvent en disant seulement Binnen. Puis, entre les anciens murs de la ville et le Dam, on le nomme Rokin; et enfin, après qu'il a franchi le Dam, dans l'espace qu'il parcourt entre cette place et l'Y où il va se jeter, on le nomme Damrak, ce qui signifie coude ou tournant du Dam . Les Amsterdamois , eux , désignent le tout sous un seul nom : f Fa ter, l'eau. Et en effet, pour les habitants de la grande ville, l'Amstel n'est-il point l'Eau par

22i AMSTERDAM ET VENISE.

excellence? N'est-ce pas, pour ainsi dire, de ses flots qu'est sorti ce hameau de pécheurs^ qui devait, dans la suite, devenir une cité glorieuse, et la ville n'a-t-elle point emprunté le nom de sa jolie rivière pour s'en parer et le rendre à jamais célèbre? Amste^ lerdam^, d*où Ton a fait Amsterdam, signifie, en effet, « levée des habitants de TAmstel. » La ville doit à la rivière et sa vie et son nom, c'^est plus qu'il n'en faut pour justifier sa reconnaissance.

Si r Amstel affecte , sur les cartes , la même forme que le Grand Canal, par contre il ne lui ressemble guère. Tout d'abord, il a des quais, et rien que cela suffirait à lui donner une physionomie fort différente de celle de son collègue vénitien , si ponts , maisons , bateaux, grands arbreS', promeneurs, voitures, et le reste, ne venaient augmenter encore la dissemblance de ces deux nobles rivaux.

Vous connaissez déjà le Damrak. C'est par là que nous sommes entrés en ville. Nous avons suivi son quai pour arriver jusqu'au Dam, nous n'y reviendrons pas. Mais il nous reste à parcourir le Rokin et le Binnen AmsteL

Le Rokin est la partie la plus étroite de l'Amstel. Là le fleuve semble se faire petit et s'amincir pour passer sous le Dam. Avant et après le passage , les rives se rapprochent ; mais jamais , même dans cette partie, la plus étroite de son parcours, l'Amstel n'a moins de cinquante mètres de large. Dans les parties les plus favorisées, l'écartement de ses rives double cette distance et va même au delà.

Ce sont là , vous le voyez , d'autres proportions que celles du Canal Grande^ qui, lui , ne possède jamais plus de cinquante mètres, même dans les endroits où il atteint sa plus grande largeur. Mais ces proportions différentes sont bien la nniindre différence qui existe entre les deux grandes voies. Sur le Rokin, plus de palais de marbre, plus de façades fouillées, plus de balcons à jour. Partout

1 Amstelodam , Amstelodamus , Amsteiredam , et encore deux ou trois autres variations du nom, sont employés indifféremment jusqu'au milieu du dix-huitième siècle pour désigner la capitale de la Holladde. Aujourd'hui on ne dit plus qu'Amsterdam.

la brique sombre relevée par des boiseries blanches, les larges entablements surmontés d'une poulie, leB hautes maisons inégales, sans autres décors que leurs frontons enjolivés d'ornements Louis XIV ; le beau subordonné à l'utile ; les fantaisies de Tart répudiées pour faire place aux nécessités du négoce.

C'est qu'en effet nous sommes sur un des points qui furent jadis les plus commerçants et les plus industrieux de la cité ; et la simplicité des mœurs commerciales de cette époque se peint sur toutes ces façades presque uniformes. On sent, à voir ces grandes maisons brunes, que c'^st là qu'on gagnait l'argent, quitte à le dépenser ailleurs , ou à l'envoyer fructifier encore dans l'autre hémisphère. De chaque côté s'allongent des quais, et sur les quais, des arbres, et à l'ombre de ces arbres , des bateaux qu'on décharge , des stoom^ booien qu'on emplit d'énormes caisses portant les noms de Batavia, Bornéo, Suriuam, Sourabaya^ qu'on embarque pour les Indes hollandaises , et dont les inscriptions font rêver à des horizons enso leillés , avec des palmiers gigantesques , des cactus , des bananiers , et toute la flore des tropiques. A mesure que nous descendons l'activité augmente. Les grandes grues se <lres$ent, les bateaux se font plus nombreux, les voitures se pressent et les marchandises s'entassent. Gela va jusqu'au Grand-Pont {Langebrug), où le mouvement se ralentit. G'est cette partie du Rokin, en effet, qui, bien que la plus large , est la plus tranquille. Des deux côtés de grandes et belles maisons se dressent. Sur la rive droite , ce vaste et superbe hôtel aux larges assises de pierre grise, à la physionomie solide et fière, c'est la Banque d'Amsterdam, devenue Banque de l'État, l'un des établissements les plus riches qui soient en Europe , et dont le papier est reçu comme de l'or sur toutes les places du monde. En face, c'est un cercle, une sorte d'association d'artistes néerlandais, jirti et Amicitiœ est le nom aimable sous lequel cette societeit s'abrite. Avouez qu'on n'en pouvait trouver un plus euphonique. Les médaillons que nous apercevons sur la façade auraient, du reste, suffi à nou« révéler sa destination.

Les maisons se succèdent à droite et à gauche. Calmes et modestes, avec leurs teintés sombres et leurs clairs entablements,

leurs petits perrons de granit, leurs bornés de pierre polie et les chaînes de fer qui les protègent éontreles indiscrétions des passants; elles ont bien l'aspect le plus hollandais qu'on puisse souhaiter. Les quais larges, avec leur bordure d'arbres qui se mirent dans les eaux tranquilles, ont quelque chose de grandiose et de noble. Les vieux Amsterdamois, qui connaissaient bien leur ville et la chérissaient par-dessus tout, estimaient que c'était une des plus belles parties d'Amsterdam. Aussi quand, en 1638, Marie de Médicis leur vint rendre visite, c'est là qu'ils voulurent lui donner une fête brillante comme celle que les Vénitiens avaient offerte à Henri III sur leur Grand Canal.

Des paysans construisirent en dehors de la ville, par ordre des bourgmestres, un vaste radeau tout recouvert de gazon, de feuillage et de roseaux. Sur cette île factice, les artistes de la cité avaient élevé « deux arcs triomphaux faits en forme de maison » . Ces portiques abritaient un théâtre, et formaient une sorte de monument u de noble et superbe ordonnance n , qui flottait sur les eaux tt comme une autre Délos » . La foule, toujours curieuse de spectacles, s'était entassée sur les quais, à toutes les fenêtres et jusque sur les toits des maisons, qu'on avait dû consolider à cet effet, u Les ponts, comme les plus commodes, ployaient sous le fardeau des regardants », et la reine déclara que « ny en Italie ny en France, non pas mesme à Paris, ville très-peuplée, elle n'avait jamais veu une si grande multitude de gens ramassés dans un lieu si étroict. »

Au milieu du Rokin, tout ce qu'Amsterdam renfermait alors de puissant et de riche avait pris place dans des chaloupes magnifiquement parées. Lorsque la reine parut dans la barque amirale , Neptune vint lui offrir ses hommages. Il était à moitié nu et tout couvert d'algues et de roseaux. « Il avait pour chariot une coquille, comme il convient au dieu de la mer » , traînée par des chevaux marins « aboutissant en poissons », et entourée par quatre naïades. Son compliment fait, le dieu s'éloigna et l'on conduisit l'auguste invitée devant le théâtre où allaient se dérouler des allégories, sous forme de tableaux vivants*

D'un côté, la scène représenta tout d'abord le mariage de Frai»-

cois de Médicis et de Jeâûne d'Autriche; puis ensuite la ville d*Ainstei-dam recevant des mains de Maxiitiilien la couronne impériale, qu'elle était si fière de porter au-dessus de ses armes *. De raûtre- côté, le théâtre figura successivemeàt quatre tableaux; tous quatre relatifs aux événements qui avaient précédé ravédément de Henri IV au trône. La France, représentée par une grosàe boule, assez, semblable, ma foi, à un énorme freinage de Hollande, sur laquelle on avait écrit le mot Ga //fa, était torturée, martyrisée par des Furies animées par la Discorde , ces Furies représentant les différents partis qui s'étaient disputé le trône de Henri HL Après bien des aventures et des mésaventures, après avoir été coupé en morceaux et à moitié incendié, le gros, fromage, la pauvre France, veux-je dire, était raccommodée par un Hercule, qui la cerclait de fer,, et qui, nouvel Atlas, Ja plaçait sur ses épaules, d'où elle ne. devait plus bouger. Cet Hercule, vous l'avez deviné, n'était autre que Henri IV. Je vous fais ^râce de. l'intervention des dieux et des déessesu Vénus en tête, tout l'Olympe prenait part à ce grand drame historique, et rendait la scène plus émouvante encore par la richesse de ses costumes et la noblesse de ses attitudes.

Après le théâtre^ on eut des joutes. Des gens, costumés en Français et en Toscans, luttèrent avec des lances et se livrèrent à mille exercices plus extraordinaires les uns quç les autres ; le tout au son > des trompettes et des orchestres qui, placés dans des barques pâvoi-

' Amsterdam attachait une très-haute importance à cette disdnction, qu^elle avait obtenue de Maximilien en li89. Huit ans plus tard, le 27 juin 1497, quand Philippe le Beau, fils de Maximilien, fit' son entrée solennelle à Amsterdam, il cotièentît à coûsserver à la ville un certain nombre des privilèges qu'elle tenait > de ses prédécesseurs, mais, en partant, il lui refusa celui de porter cette précieuse couronne. Andries Boelen Dirksz, l'un des bour^jmestres d'Amsterdam, assembla alors* ses collè{jues, leur dit que le prince pouvait leur enlever leur argedt., mais ne devait pas. leur enlever Thonneur, et s'offrit d'aller trouver. Philippe, qui en ce moment visitait la Haye, et de reconquérir à prix d'or cette précieuse couronne qu'il leur avait ravie. Les collègues acceptèrent. Andries Boelen partit avec deux conseillers et deux riches marchatids. Ils revinrent ' quelques fours après, rapportant une lettre du prince quj les autorisait à reprendre leur chère couronne. Cette lettre leur avait coûté une somme considérable; H. Scbeltema, dans son livre Het Archie/der Ijzeren Kapel, en a donné la copie.

sées, formaient à la barque amirale une harmonieuse escorte. Il faut connaître l'enthousiasme que les Amsterdamois, même de nos jours, laissent éclater dans les fêtes publiques, pour se faire une idée exacte de ce que pouvait être une semblable solennité. La reine déclara qu^elle n'avait jamais vu « de foule plus empressée, plus criante et plus joyeuse. »»

Mais nous voici arrivés aux anciennes écluses du Doelen^ Sur notre droite , se trouvent la tour de la Monnaie et le marché aux Moutons. Sur notre gauche, existait jadis le Rondeel, et nous voyons encore au loin la grosse tour du Doelen , qui arrondit son ventre obèse surmonté d'un toit pointu. Ce sont les débris des anciennes fortifications. Le Rondeel avait pour mission de défendre l'entrée de l'Amstel, et la tour du Doelen lui prêtait main-forte au besoin. Le Kloveniers Burgwal, sur lequel ils se trouvent, servait de fossé, et ces toits en poivrière, ces jolies tourelles arrondies, que nous apercevons à l' extrémité de ce curieux canal, appartiennent à la vieille porte Saint-Antoine, que nous avons déjà saluée en sortant du quartier juif.

C'est là que s'arrêtait la ville à la fin du quinzième siècle, après deux agrandissements successifs. Ceux qui creusèrent ce fossé se jugeaient peut-être alors bien hardis, et ne croyaient certes pas que, deux siècles plus tard, les remparts qu'ils élevaient se trouveraient au centre de la cité. Aujourd'hui le Kloveniers Burgwal est un des plus pittoresques canaux d'Amsterdam. Ses vieilles maisons, ses brunes façades et ses ponts en dos d'âne lui donnent un aspect tout à fait vénérable. Sans être le plus ancien, c^est bien l'un de ceux qui paraissent les plus vieux.. C'est aussi celui que les artistes préfèrent, car c'est sur ses quais que s'élèvent les deux plus beaux Musées que renferme la grande cité. Le Trippenhuis, ou Musée royal, avec tous les chefs-d'œuvre de l'école hollandaise, et le Musée van der Hoop , l'une des plus belles galeries qui aient existé depuis un siècle.

' Les anciennes écluses sont aujourd'hui remplacées par un pont qui met en communication les deux rives de l'Amstel, mais qui a conservé toutefois le nom de Doelen Sluis^

L'un et l'autre sont consacrés à la glorification de la peinture nationale; mais c'est au Trippenhuis que vous verrez la merveille des merveilles, le chef-d'œuvre des chefs-d'œuvre, la maîtresse pièce de l'art hollandais, cette Ronde de nuit, œuvre unique au monde y qui aurait suffi à immortaliser le nom de Rembrandt , si tant d'autres chefs-d'œuvre ne s'étaient chargés de le faire. C'est là que se trouvent aussi les Syndics des drapiers, une autre merveille, et cette grande toile de Van der Helst, le Banquet de la garde civique, qui, lui aussi, fîit longtemps considéré par quelques-uns comme le chef-d'œuvre de l'école.

L'art hollandais n'est du reste représenté nulle part aussi glorieusement qu'au Trippenhuis. Les Ostade et les Steen personnifient joyeusement l'humeur et la gaieté de leurs, contemporains, pendant que les Van der Helst , le& Bol , les Flink et les Frans Hais nous peignent leurs fantaisies guerrières et leurs vanités bourgeoises, et que les Hobbema, les Ruysdaël, les Wynands, les Guyp et les Van Goyeii font défiler sous nos yeux les merveilleux horizons de leur verdoyante patrie. C'est un tout complet, et dont on ne pourrait trouver ailleurs l'équivalent. Tous y sont, les grands et les petits; les grands surtout. Terburg et Metzu, avec leurs jolies scènes d'intérieur et leurs mignons portraits ; Karel Dujardin et le Bamboche, avec leurs animaux spirituels et leui*s scènes italiennes ; Potter, avec ses gracieux pâturages et ses superbes ruminants; les Both , avec leurs couchers de soleil dignes du Lorrain. Un seul est absent : Johannes Vermeer, le Van der Meer de Delft , si cher à Uiîrger. Espérons qu'il ne tardera pas à rejoindre tous ses célèbres confrères et ses illustres contemporains.

Mais ce n'est pas à cette collection sans rivale que se bornent les richesses du Trippenhuis. Au-dessous des tableaux se trouve le Cabinet des estampes, qui, en vieux maîtres hollandais, est presque aussi riche que le Musée de peinture. Rembrandt y règne sans partage. C'est là qu'il faut, pour connaître toute l'éten-^ dite de son génie , venir le voir et l'étudier. Que d'heures exquises nous avons passées en sa compagnie dans cette salle basse, avec, ses grands cartons sous la main et ses petites eaux-fortes, sous

les yenx ! Tout l'Anisterdain du vieux temps défilait devant nous, à travers les scènes de la Bible. Que d'observation fine, que d'habileté, que de soin, que de talent, que de génie ! Ce ne sont point des personnalités qui se succèdent sur ces paf|[es étonnantes; ce sont des caractères, des caractères tracés avec une fermeté surprenante, une volonté extraordinaire, une puissance inouïe. Avec du noir et du blanc, Rembrandt savait faire de la couleur; avec trois traits, il animait ses personnages et leur donnait la vie. Et c'est ainsi qu'il composait son interminable comédie humaine, dont les acteurs, éclos dans son cerveau, animés par son burin, se trouvent être les personnages qui vivaient de son temps et aussi ceux qui vivent de nos jours et qui vivront encore dans la postérité.

De l'écrin qui renferme toutes ces merveilles, je n'ai pas grand'chose à vous dire. C'était jadis u la belle maison du marchand Trip. n Aujourd'hui, c'est le plus détestable musée qui soit au monde. Les chefs-d'œuvre y sont à peine visibles , tant ils sont mal éclairés. Les jours frisants dénaturent leur coloris et l'assombrissent , pendant que les poêles en hiver et la poussière en été couvrent ces merveilles artistiques d'une crasse épaisse, qui en aura bien vite raison. La princesse d'Orange logea, en 1738, chez le marchand Élie Trip , et personne n'estimera qu'elle dut se trouver mal à l'aise, car la maison est vaste, belle et commode. Mais les appartements princiers ne conviennent guère aux œuvres des grands peintres. Il leur en faut d'agencés spécialement pour eux; et c'est de quoi la municipalité d'Amsterdam ne s'est point encore mise en peine. Elle a construit à grands frais un palais pour l'industrie : le commerce doit être content. On a élevé des marchés pour le poisson, une bourse pour le grain: l'estomac doit être satisfait. Il n'est pas de culte qui n'ait ses temples, même celui de Plutus, car on a reconsti-uit la Bourse. Il serait maintenant grand temps de s'occuper de l'Art, qui est un des plus beaux fleurons de la couronne amsterdamoise.

A quelques pas du Trippenhuis, dans la maison occupée par ce marchand d'huile (un magasin d'huile à côté d'un musée!), se trouvait jadis un autre sanctuaû^ de l'art. C'est là qu'étah située la

boutique ou plutôt le théâtre de Tetje Roen^ le Tabarin hollandais. lÊmule de Bobèche, de Galimafré et des masques italiens, Tétje Roen avait établi là ses tréteaux ; il y jouait ses parades, amusant ses compatriotes par ses lazzi, ridiculisant les travers du jour et initiant les Amsterdamois aux fantaisies de la commedia dell'arte. Cachant ses pointes satiriques sous une apparence niaise et bonnasse, il égayait le public aux dépens des puissants et des riches. Aussi fut^il fameux en sa vje, et même aussi après sa mort. Car lorsqu'il eut rendu son malin esprit , il devint une sorte de personnage légendaire. Comme le Pasquin romain et le Gobbo vénitien , il se trouva Fauteur posthume de tous les bons mots et de toutes les pointes salées qu'on voulait lancer dans le public. Cent ans après sa mort, des images populaires publiaient encore les niaiseries de Tetje Roen. Il était devenu une sorte de niais amusant, moitié Gribouille et moitié la Palisse.

Ce qui prouve toutefois que Tetje Roen n'était point un sot comme on s'est plu à le répéter, c'est qu'il sut s'enrichir. — En 1770, quand il mourut, il avait, à la snite de spéculations heureuses et de jeux débourse, amassé une grosse fortune, et laissait deux filles qui furent cotées parmi les riches partis d'Amsterdam.

Avant de quitter la Kloveniers Burgwal, n'oublions pas de donner un coup d'œil à cette vaste maison , sombre et modeste d'allures, qui fait l'angle de la Hoogstraat et du canal. C'est l'antique demeure d'une des plus puissantes associations commerciales qui aient existé dans le monde. C'est la maison de la Compagnie des Indes orientales , de cette société qui régnait en maîtresse sur l'extrême Orient, centraUsait entre ses mains les transactions de l'ancien continent , armait des navires par centaines , équipait des flottes de guerre , enrichissait sa patrie et couvrait de gloire le drapeau néerlandais. A l'extérieur, la maison de la Compagnie ne paye guère de mine ; mais franchissons le portail, et nous allons nous trouver dans une des plus jolies cours de style Louis XIII qu'il soit possible de souhaiter. Tout est intact et conservé avec un soin parafait. A la fois gracieux et solide, élégant et sévère , c'est un des spécimens de l'architecture de^ce temps-là les plus complets qu'on puisse souhaiter.

Touchant la Compagnie des Indes, se trouve une des plus vieilles églises de la ville. Fondée en 1409, cette église dépendit d'abord d'un monastère de religieux Pauliniens. Le monastère ayant été supprimé en 1578, l'église fut alors donnée aux réformés, et plus tard spécialement affectée à l'usage des protestants réfugiés, du Brabànt, de la province de Liège et aussi de notre France, qui vinrent chercher à Amsterdam un refuge contre les rigueurs de Tinquisition , et dont la cohorte fut singulièrement grossie par la révocation de Tédit de Nantes. Mais si ces braves gens croyaient plus noble d'abandonner leur fortune et leurs amis que de renoncer à leurs croyances, ils n'en conservaient pas moins au fond du cœur un profond amour pour leur bien-aimée patrie, qu'ils ne rendaient point solidaire des folies intolérantes d'un roi mal conseillé. Aussi, même dans leur exil, ils ne consentirent jamais à délaisser la langue qu'avaient parlée leui^ pères , et dans laquelle ils avaient eux-mêmes appris à bégayer. Au milieu d'une population étrangère, qui ne pouvait les comprendre, ils continuèrent de s'exprimer en français, et voulurent recevoir, dans leur langue maternelle, la prédication et l'instruction religieuses. C'est ainsi que fut fondée l'Église wallonne, qui, après deux siècles et demi , a conservé dans toute leur pureté les principes qui présidèrent à sa naissance. Aujourd'hui encore, ses enfants parlent français et doivent comprendre la langue de leurs ancêtres pour recevoir la parole de Dieu. Tous les services religieux, la prédication, l'instruction se font dans notre langue, et, de peur que celle-ci ne vienne à se corrompre, les Wallons font venir de France et de Suisse, de Paris et de Genève, des théologiens d'élite, d'une érudition à toute épreuve , qu'ils chargent d'exercer chez eux le saint ministère , et xlont ils font leurs prédicateurs. Est-il rien de plus touchant que cet écho de la patrie lointaine, que ce souvenir du pays originel conservé pieusement à travei*s les générations qui se succèdent ? Une pareille persistance dans un des plus nobles sentiments qui soient au monde, prouve plus en faveur d'une race d'hommes que les éloges les plus pompeux et que les éclats passagers d'une gloire factice. Ajoutons encore que les Wallons sont, pour leur patrie d'adoption, des

enfants tout aussi dévoués qu'ils l'eussent été pour leur mère patrie^ si celle-ci ne les eût point repoussés de son sein. Bien qu'ils aient conservé cette pieuse coutume de prier dans la langue de leurs pères , ils n'en sont pas moins devenus, au fond du cœur, d'excellent^ Néerlandais, prêts à verser, pour leur seconde mère, le sang que la France a si malheureusement dédaigné. Industrieux^ laborieux, intelligents, l'industrie les a faits riches. Honnêtes, scrupuleux, intègres, ils n*ont jamais cessé d'être estimés et honorés par ceux qui les avaient accueillis. Quelle leçon pour ceux qui les ont laissés partir !

L'église wallonne a sa principale entrée sur YOude zijds achter burgwaly étroit canal ombragé d'arbres, bordé de petites maisons toutes vieilles, et rabougries et d'une physionomie vénérable. De l'autre côté du caaal, et presque en face de l'église, se trouve l'hôtel d^ ville. Les bâtiments qu'occupe aujourd'hui la municipalité étaient jadis la demeure du conseil de l'amirauté. C'est dans ce vaste hôtel que logeaient les princes d'Orange et les gouverneurs de la province de Hollande quand ils séjournaient dans la grande cité. Car Amsr terdam offre ce cas de décentralisation bien curieux que, tout en étant la capitale du royaume, elle n'est la résidence ni du gouvernement de l'État, ni même de celui de la province. C'est là aussi que Marie de Médicis habita, pendant le temps qu'elle demeura à Amsterdam. « Il est bien vrai, dit un contemporain, qu'un plus « auguste et plus royal palais estoit deu à une si grande Reyne. it Mais la ville d'Amsterdam ne lui en pouvoit donner un plus u auguste , pour la mémoire de ses princes , qu'autrefois elle y u avoit receus. n C'est dans ce palais que la vieille reine, chassée de France par son fils (et qui, sevrée d'honneurs et de considération , ne devait point s'attendre à un semblable et si triomphal accueil), reçut la visite et les hommages de MM. les bourgmestres de la ville. Accompagnés du pensionnaire de la province^ ces magistrats quittèrent la maison de ville, « dont ils n'avoient coutume de bouger ny quand la ville est esmeûe de joye ^ ny quand elle est troublée de tristesse » , et vinrent lui souhaiter la bienvenue. Ce fut maître Guillaume Boreel, sieur de Duyn-

bekc, qui porta la parole. Il félicita la princesse dans les termes les plus chaleureux, he soir, les bourgmestres la prièrent de donner le mot d'ordre à la garde de la ville, montrant ainsi qu*ils se mettaient à SCS ordres et se plaçaient sous sa protection. La reine donna le premier jour le nom de « Marie » comme mot de passe, voulant témoigner de cette façon que son nom était une sauvegarde pour la ville. Pendant les quatre jours qu'elle demeura dans Amsterdam, il en fut de même, et, chaque soir, le chef delà milice vint se mettre à ses ordres et recevoir ses instructions '.

Ces braves bourgmestres, et le pensionnaire Guillaume Boreel, sieur de Duynheke, qui avait si vaillamment porté la parole au nom du conseil communal, ne se doutaient guère qu'un jour leurs successeurs, congédiés par un monarque français, quitteraient l'hôtel de ville pour venir s'installer à leur tour dans les bâtiments où ils avaient logé la ci-devant reine de France. C'est pourtant ce qui eut lieu. Quand le roi Louis vint résider dans la capitale de ses États, il lui fallut un palais; il jeta naturellement les yeux sur celui du Dam, qu'habitait le conseil communal d'alors, et qui servait d'hôtel de ville. La

' Un auteur du siècle dernier, faisant allusion aux honneurs tout particuliers lient on accabla la reine mère pendant les quatre jours qu'elle demeura à Amsterdam, se demande : « Ltail-ce pour braver la cour de France, et surtout le cardinal de Richelieu, ou pour reconnaître les services qu'elle avait rendus à la République pendant sa ré{[ence..., que Marie de Médicis fut reçue avec des honneurs si extraordinaires? n (Cerisier, Tableau de thistoire des Provinces^ Unies,) La réponse est facile, car Louis XIII, dans tous les discours et dans les représentations allé((oriqucs, fut associée la reine sa mère, et vanté comme le plus puissant souverain de l'Europe. — Bien mieux, le jour où Marie quittait Amsterdam, Anne d'Aulricbe mettait au monde un fils. Quand la nouvelle de cette naissance arriva dans les Provinces-Unies , on fit partout de grandes réjouissances, les poètes eux-mêmes se mirent en frais. On ne pensait (j^èrc alors, comme le fait remarquer avec une pointe d'ironie l'auteur hollandais de « ia Vie du prince Frédéric Henri», que celui dont on célébrait la naissance avec tant de joie serait un jour ce fameux Louis XIV qui dev«iit subjuguer la plus grande partie des provinces de la République et mettre celle-ci à deux doigts de sa perte.

Il est très-présumable que le sentiment auquel obéirent les Amsterdamois fut le même que celui qui guida les Vénitiens dans la réception qu'ils firent à Henri III. Les deux républiques furent l'une et l'autre très-flattées de « l'auguste visite n qu'elles reçurent, genre d'honneur sur lequel elles n'étaient point encore blasées h cette époque*

municipalité fut priée d'aller se loger autre part ; t'est à ramirauté qu*elle vint s'installer, et depuis cette époque elle y est restée.

L'hôtel de ville actuel, malgré sa transformation récente, renferme un grand nombre de vieux et intéressants souvenirs. Dans ses greniers se trouvent une foule d'armes anciennes, de modèles, de plans, toute une série d'armures gravées ayant jadis babillé les compagnies d'élite de sa «milice urbaine ; des statuettes fort curieuses représentant les comtes et comtesses de Hollande, ainsi que les princes de la maison de Bourgogne, et datant du quinzième siècle; de superbes cornes d'argent, des chaînes, des masses, des sceptres -de même métal, ayant constitué jadis le trésor des Gilden ou confréries d'arbalétriers ou d*arquebusiers '.

Aux archives, on rencontre une foule de documents curieux , intéressants; car les archives d'Amsterdam sont, grâce à M. Scheltema, l'érudit chercheur qui en a la direction, les mieux ordonnées qui soient en Hollande. Plus bas , dans la salle du bourgmestre et dans celle du conseil, il existe toute une série d'excellents tableaux, de Frans Hais, de Backer, de Van der Helst, de Honthorst; vaillantes pages d'histoire, admirablement brossées, magnifiquement peintes, qui représentent les capitaines et les officiers militaires et civils de l'Amsterdam du temps passé. Govert Flink et Cornelis Antonisz sont là aussi avec des Schutterstukken, et l'allemand Sandrardy le Vasaride l'école hollandaise, avec une énorme toile représentant les chefs de la milice saluant le buste de Marie de M édicis.

Mais reprenons bien vite notre route. Donnons un simple coup d'œil à cette longue façade qui termine VOude zijds Burgwal. Bien qu'il soit aujourd'hui une sorte d'hôtel des ventes, ce noble monument était jadis le Heerenlogement, auberge de qualité où la ville d'Amsterdam recevait les étrangers de distinction qui la venaient visiter*.

* La plupart de œs superbes pièces d'argenterie se trouvent représentées dans deux tableaux de Van der Helst faisant partie du Musée royal. I^ous les avons nons-inémes décrites avec soin dans notre livre intitulé : « Objets d'art et de curiosité tirés des grandes collections hollandaises, n Haarlem, 1873,

' C^est au Heerenlogement qu'habita le czar Pierre le Grand. Depuis que ces VtQnes sont écrites, cette grande et belle demeure qui rappelait tant de souvenirs a été démolie.

Ce coup d'œil donné, regagnons en toute hâte les bords de TAmstel, que nous avons délaissés depuis trop longtemps.

En quittant le marché aux Moutons et la tour de la Monnaie, le premier quai s'ofFrant à nos pas porte un nom assez sinistre, celui des fabricants de cercueils ^ Doodhistenmahers. Rassurez-vous tontefois; rien ne vous oblige à une funèbre emplette. Bien mieux, vous ne trouverez sur ce quai aucune trace visible de cette intéressante et nécessaire industrie. Peut-être est-ce regrettable, car c'est toujours un curieux spectacle que de voir de quelles excentricités posthumes les hommes les plus sensés sont parfois capables. A Stockholm, où ces magasins-là abondent, ils sont une distraction pour tous les étrangers. Mais si Amsterdam ne nous offre pas des étalages de cercueils de luxe pour reposer nos regards, nous avons quelque chose qui vaut mieux. Le Groene Burgwal s'ouvre en effet devant nous, dominé au fond par la magnifique tour de la Zuider^ kerh. C'est là encore un tableau charmant et complet, de ceux qu'on n'oublie guère dès qu'on les a aperçus, et qu'on s'étonne de ne pas vojr plus souvent reproduits par les peintres.

Figurez-vous une longue bande argentée, formée par un étroit canal sur lequel, çà et là, se trouvent de petits bateaux avec de grands mâts. La bande argentée est bordée par de beaux arbres bien verts , qui arrondissent en pomme leurs cimes feuillues et se penchent sur l'eau qui reflète leur image. Derrière les arbres, un petit quai pavé de briques roses et une interminable rangée de jolies maisons, toutes inégales, avec des pignons en avant, de petits perrons noirs, des façades brunes piquées de traits blancs et des toits du plus beau rouge brique qu'on puisse souhaiter. A mesure qu'ils s'éloignent, arbres et maisons semblent se rapprocher et finiraient par se joindre, si tout à coup une large façade ne venait fermer la perspective; et au-dessus de cette façade se dresse un grand et superbe clocher construit moitié en briques et moitié en pierres noircies ou couvertes d'ardoises, c'est-à-dire moitié rouge et moitié noir^ élégant au possible et d'une incroyable richesse de tons. Vous voyez qu'il y a là de quoi séduire un artiste et nous retenir quelques instants.

Le Zwanen Burgwal, qui vient ensuite, nous offre un tableciu qui n'est pas sans analogie avec celui que nous quittons, mais plus vaste, moins bien composé et surtout moins tranquille. Les maisons toutefois y prennent des attitudes on ne peut plus pittoresques , et la tour de Montalbaan que nous voyons dans le fond, fait, elle aussi, un excellent effet.

Cette grande construction qui borde le Zwanen Burgwal est un établissement de bienfaisance. Il porte le nom d'Orphelinat de la Diaconie. C'est une justice à rendre aux Amsterdamois , on ne peut faire un pas dans leur ville sans rencontrer quelqu'un de ces pieux établissements. D'ici nous en pouvons découvrir trois ou quatre. Après l'Orphelinat de la Diaconie en effet, et aussi après ces grandes tailleries de diamant (que nous avons déjà notées dans nos courses & travers les rues), cette maison à physionomie orientale est un orphelinat israélite, et là-bas, cette énorme construction que nous apercevons se dissimulant derrière de grands arbres, est un asile pour les vieillards. Heureux pays que celui où les pauvres orphelins trouvent dans leur ville natale une mère qui les adopte, et les vieillards pauvres une fille qui les nourrit.

Mais voici l'Amstel qui s'élargit encore et se peuple. Ce n'est plus an canal ici, c'est nn fleuve large, profond et limpide. Les ponts se succèdent , énormes et laissant au milieu un passage pour les vaisseaux. Le défilé des canaux continue. Coupant l'Amstel à angle droit, ils nous ouvrent de chaque côté des perspectives superbes bordées de maisons princières dont les majestueuses façades feraient rougir bien des palais italiens. TjC Heerengrachty le Keisersgraclit et le Prinsengracht que nous traversons ont un calme tout aristocratique , une sorte de recueillement un peu triste mais digne , qui semble un souvenir de la grandeur passée. On ne leur en veut point toutefois de cette tranquillité placide. On sait gré à ceux dont Texistence a été héroïque et glorieuse de s'enfermer, au déclin de. la vie, dans un noble et fier silence, et de ne point tomber dans ces excès de papotage , de babillage sénile qui ne conviennent qu'aux petites gens, qu'à ceux dont le nom n'a rien à démêler avec l'histoire.

2i0 AMSTERDAM fT VENISE.

A l'ombre des vieux arbres, longeant ces larges façades de granit taillées à grand plan, et surtout dessinées par de grandes lignes, imposantes par leurs riches proportions, nous gagnons doucement la Grande Écluse ou du moins le pont qui de nos jours porte ce nom. Du milieu de ce pont nous pouvons jeter un coup d'cèil sur la ville

AMSTERDAM Le BetreiUogtment, d'après

et embrasser dans son ensemble le midi de la cité, comme en venant de l'Y nous avons po en considérer le nord. N'est-ce pas un spectacle magnifique que celui qui s'offre à nous en ce moment? Quelle courbe merveilleuse que celle décrite par le Binnen Jmsteii Ce beau fleuve , large de deux cents mètres, avec ses ponts et sa flottille de bateaux, ses attires centenaires et sa double bordsre de maisons rouges et noires, ne forme-t-il pas un des tableaux les plus colorés qui soient au monde? Regardez cette marqnMerie

merveilleuse de tons sombres et gais, ces cliquetis de couleurs violentes, ces belles lignes brisées que dessinent ces pignons innombrables et ces grands clochers noirs qui dominent la ville N'est-ce point un spectacle admirable? Et ce bruit, cette vie, cette animation? On peut rester des heures à regarder cette ville à la fois si .vivante et si pittoresque. Les bateaux qui passent, les vapeurs prêts à partir, tout ce monde qui circule sur les quais, le roulement des voitures, le bruit sourd de cette grande fourmilière, tout cela suffit à occuper l'esprit, à l'absorber, à le distraire.

Puis, si nous tournons nos regards de l'autre côté, c'est encore l'Amstel, mais cette fois coulant au milieu d'une prairie touffue, bordé de feuillage, encadré dans de grands arbres, avec des moulins qui tournent sur ses rives et à leur pied des bestiaux qui paissent. Le calme absolu et le repos des champs à côté des bruits et du bourdonnement de la ville; et, comme pour rendre ce contraste plus frappant, deux grands palais, deux constructions énormes, l'Amstel-hôtel et le Volksvlijt dressant leurs masses aux deux coins du tableau.

Rien n'est plus surprenant que ces deux impressions si différentes et si proches, que ce violent contraste qui se produit ainsi sans aucune transition.

Maintenant que la grande voie d'Amsterdam, son Grand Canal, son Amstel, a été suivie par nous jusqu'au bout, nous allons, si vous le voulez bien, retourner sur nos pas, nous transporter sur l'un de ces canaux qui Tenlourent comme une ceinture et forment une soite de rempart au centre de la cité. En parcourant Amsterdam dans ce sens, nous compléterons la somme de nos impressions et arriverons à connaître les différentes faces de son intéressante physionomie.

Nous sommes à l'extrémité du Haringpahkerij . Lequel de ces canaux vous plait-il de suivre? D'abord voici le Singel, encore un ancien rempart de la ville. La perspective qu'il ouvre devant nous est aimable autant que possible. C'est un large canal avec des ponts-levis, de beaux arbres et de coquettes maisons. Si nous le. suivions, il nous conduirait à la tour de la Monnaie, car il

2i2 AMSTERDAM ET VENISE.

aboutit au centre de la ville. Notre promenade serait trop tôt finie, cependant nous pourrions assister à un intéressant spectacle. C'est en effet sur ses rives que se tient le marché aux fleurs. Dès le matin, de grands bateaux plats tout chargés de géraniums, d'œillets, de réséda, de rosiers et de verts arbustes, arrivent de la campagne et pénètrent dans le SingeL I^ien n*est plus charmant que ces jardins fleuris flottant comme de petites îles à la surface de ce grand canal, qui réfléchit dans ses ondes les mille couleurs de ce printanier fardeau. Tous les bateaux se dirigent du côté du Konings Plein, Arrivés à destination, ils débarquent leurs délicates marchandises, et le quai se trouve en un instant transformé en un magnifique parterre admirablement fleuri. Alors les jeunes filles accourent : gracieuses patriciennes qui viennent rer nouveler la parure de leurs corbeilles ou de leurs jardinières dorées, aimables grisettes qui dissipent en un instant les économies de la semaine pour acquérir un pot de réséda. Pauvre petite fleur! pendant bien longtemps elle parfumera la chambrette de la gentille travailleuse, reposera sa vue et lui fera rêver les plaisirs de la campagne, le repos des champs et les joyeuses promenades sous les grands arbres verts.

Après le Singel, nous voici au Heerengracht, ou canal des Seigneurs. C'est le bien nommé par excellence, car sur ses bords se dressent les plus beaux hôtels de la ville, les constructions les plus riches et les plus vastes et aussi les plus aristocratiques. C'est le faubourg Saint-Germain d'Amsterdam. Presque toute.s les grandes familles ont là leur demeure. Aussi voyez quelle tournure à la fois simple et grandiose affectent toutes ces nobles maisons. Point de sculptures, point de moulures, tout est modeste et sobre. Seules les proportions indiquent l'importance des constructions , et c*est la grandeur des lignes qui leur donne cet aspect imposant qui nous frappe. Ce noble caractère, nous le retrouverons tout le long du canal. G*est à peine si quelques-uns de ces édifices dérogent à cette règle de simplicité, de sobriété et de modestie. Nous devons faire exception toutefois pour cette délicieuse maison construite en brique et pierre, dont la double façade est partagée en deux par

SUR LES QUAIS. Îi5

nn angle très^obtus. Rien n'est mieux compris ni pkis aimablement architecture que cette charmante demeure. Elle a cette tournure, à la fois élég^ante et solide, cette coloration vive, cet aspect avenant, qui plaît tant dans l'architecture hollandaise de cette époque. Et puis lisez les devises qui sont inscrites dans les cartouches du haut : « Religione et probitate », vous dit Tune, u Ingenio et assiduo labobe », répond l'autre. Ce sont là les secrets et la base de ces fortunes merveilleuses qui ont peuplé d'hôtels les bords.de ce canal. Vous voyez que ces parvenus ne renient point leur origine. C'est le travail, la perspicacité , l'assiduité et surtout la probité qui ont fait de ce petit peuple commerçant et maritime une très-grande nation.

Mais voilà encore d'autres maisons qui dérogent aux règles de sévère élégance que nous constations à l'instant. Celles-là sont petites, étroites, de triste mine et de pauvre figure. Mais la pensée qui leur a donné l'être et qui a présidé à leur édification est aussi grande et aussi noble que leur aspect est chétif. Un jour, c'était il y a deux siècles, un homme de bien, négociant et bon chrétien, nommé Crombout, se trouvant à la tête d'une gi*osse fortune, laborieusement gagnée, résolut de se faire construire nne maison sur le canal des Seigneurs. T/argent ne manquait point, Cromhout était généreux : les architectes, les charpentiers et les maçons eurent beau jeu avec lui. Tout marcha vite et bien, et l'année suivante, le magnifique hôtel, que nous voyons sur ce quai, était en état de recevoir son nouveau maître. Cromhout, à sa vue, ne put réprimer un mouvement de joie, et dans son cœur il sentit le doux chatouillement de l'orgueil. « Voici donc, se dit-il, ce que moi j'ai su faire. J'étais parti de bien bas, et me voilà maintenant haut placé dans l'estime de mes concitoyens. Mes parents habitaient une bicoque ; mes enfants logeront dans im palais. »Mais à peine avait-il prononcé ces paroles, qu'il fit un retour sur lui-même. « Qui me dit, s'écria-t-il , que cette fortune, dont je me glorifie, sera de longue durée? Et comment oserais-je exiger de mes enfants qu'ils se souviennent de notre modeste origine, s'il suffit d*un tas de pierres pour me la faire oublier? » Alors , rougissant de

ce mouvemeat d'orgueil dont il n*avait point été maître, il se tourna vers son architecte , qui le regardait stupéfait : « Dès demain, lui dit-il , vous achèterez ce terrain qui borde l'autre côté du canal , vous y construirez des maisons petites , étroites , et pauvres d'aspect. Ces maisons, je les donnerai à des gens peu fortunés qui les habiteront leur vie durant. Aussi, construisez - les de façon qu'on ne puisse se mettre aux fenêtres de ma maison sans les apercevoir. Car je veux que mes enfants, en ayant constamment sous Içs yeux le tableau de la misère, ne puissent oublier qu'il y a des pauvres en ce monde. Je veux qu'ils se souviennent que nos ancêtres ont connu les privations et peut-être souffert et le froid et la faim. »

L'at'chitecte obéit. Lui, qui venait d'édifier un palais majestueux, il bâtit ces modestes demeures ; et le sage Cromhout ne consentit à habiter sa somptueuse maison que lorsque les petites maisonnettes eurent été achevées. Ne vous semble*t-il pas que c'est là une superbe paraphrase de cette parole de l'Évangile : Tu es pulvis et in pulve^ rem rêver ter is.

Mais pardon de cette longue digression. Le Heerengracht n'est point habité seulement par des sages , il l'est aussi par de savants collectionneurs et par d'érudits amateurs de beaux-arts. C'est en effet sur ses quais, aux environs de la Vijzelstraat, que se trouvent les deux plus belles collections particulières de tableaux qui soient en Hollande : la collection de M. J. P. Six, et celle de madame la douairière Van Loon.

Cette dernière , avec ses Wouwerman , ses Ostade , ses Weeninx , ses Steen, ses Van de Velde, est un véritable écrin qui ne contient que des perles de la plus haute valeur. Quant à celle de M. Six, alors qu'elle n'aurait ni ^di Fiancée juive, de Steen; ni sa Ménagère, de Pieter de Hoog; ni sa Chambrière, de Maas; ni son Dentiste, de Dov; ni sa Fue de Dordrecht, de Cuyp; ni sa Fue de Delft, de Johannes Vermeer ', autant de merveilles qu'on chercherait vaine-

< La plupart des tableaux que renferment ces deux ofaleries ont été décrits dans notre livre, les Merveilles de Cari hollandais.

ment autre part, il lui suffirait des deux admirables portraits de Rembrandt qu'elle possède , pour en faire une collection tout à fait exceptionnelle. Ces deux chefs-d'œuvre sont du reste célèbres auprès de tous les artistes et de tous les amateurs.

Mais si personne, dans le monde des arts, n'ignore les somptuosités de la collection de M. J. P. Six, ce qu'on sait moins généralement, c'est qu'à côté de ses merveilleux tableaux, Térudit amateur possède une collection de faïences de Delft, de vieux meubles, des argenteries anciennes , et surtout une collection de médailles bien connue de tous les numismates européens.

Ce n'est pas du reste le seul médaillier de valeur qu'on puisse trouver sur le Heerengracht. Un peu plus haut, près de la Spiegel^ straat, habite un vénérable magistrat, M. Jer. de Vries Jerz, qui possède, lui aussi, une fort belle collection de monnaies. Le vieux kantonrechter partage son temps entre ses chères médailles et les œuvres des Bilderdijck , l'un des plus grands génies poétiques de la. Hollande, dont son père fut l'ami, et auquel il a voué une admiration sans bornes ^

Si nous remontions près du Leliegracht, nous trouverions là encore un ardent collectionneur, M. Jacob de Vos, dont le cabinet contient plus d'un chef-d'œuvre. Les marbres de prix et les tableaux modernes se rencontrent chez lui avec les croquis des vieux maîtres ; et , parmi ces derniers , se trouve une série de dessins de Rembrandt, Tune des plus belles que l'on connaisse. Mais si nous voulions passer en revue toutes ces richesses, nous n'en finirions pas. Le plus court, c'est de quitter le Heerengrachty et de donner un coup d'œil au Keizersgracht, qui se trouve tout à côté, et qui , lui aussi , mérite notre attention.

Lorsque Marie de Médicis arriva au Keizersgracht, « elle s'es- « tonna de voir le canal Impérial , lequel (s'il faut en croire ceux « qui ont voyagé) n'a point son semblable en toute l'Europe , soit

* Parmi les collections de médailles que renferme la ville d'Amsterdam , nous pouvons citer encore celle de M. Heinneken, fort riche en documents concernant l'histoire nationale, et celle de M. Willem de Vos, relative à la femille d'Ocange,

u qu'on regarde la longue et continuelle suite de maisons, soit Télé- M gance, beauté et commodité de la structure, soit la variété des u frontispices , des posteaux et des faistes , bastis en partie à la u toscane, en partie à la dorique, ou à l'ionique, ou à la corinu thienne, soit les divers ponts de briques servant à conjoindre les u divers costés du canal , soit finalement les belles rangées d'arbres tt dont les bords sont revêtus. » Tel il était au temps de Marie de Médicis, tel le Keizersgracht est encore de nos jours, et nous n'aurions rien à ajouter à la description de l'honnête Barléus, si nous ne voulions dire un mot des habitants, qui, par la fragilité des destinées humaines, se sont forcément renouvelés depuis ce temps.

Quoique moins aristocratiquement habité que le Heerengracht ^ le canal Impérial (comme l'appelle Barléus) est cependant un des plus recherchés par les financiers et les riches familles. Ses grands hôtels ont le même aspect monumental et cossu ; ils possèdent la même élégance à la fois simple et majestueuse. Aussi, à première vue, le voyageur inexpérimenté confond^ il bien souvent l'un et l'autre canal ; et Ton s'égare dans les courbes du second, en croyant errer sur les quais du premier. En outre , tout comme son voisin , le Keizersgracht a aussi son cachet artistique. En poursuivant notre course, nous ne manquerons pas en effet de remarquer au passage une haute et belle façade en pierre grise, avec un attique porté par quatre demi - colonnes et un entablement orné de balustrades à mollet. Dans la frise , ces deux mots « Feux Mebitis » nous disent le. nom de l'édifice, ou plutôt celui de la société à laquelle il appartient. Et, entre les colonnes, cinq bas -reliefs, représentant la Musique , la Physique , la Peinture , la Littérature et le Commerce , nous montrent quelle en est la destination.

C'est en effet une sorte de temple élevé aux beaux-arts et aux sciences. A l'intérieur, on y trouve des salles de réunion, une belle et vaste bibliothèque, un amphithéâtre de physique, une salle de lecture et un petit observatoire. Mais son principal attrait est dans sa jolie salle de concert, qui, en hiver, a la gloire de renfermer tout ce qu'Amsterdam possède de graves patriciens et de charmantes jeunes filles. Habits noirs, blanches épaules et rivières

de diamants viennent là, presque chaque semaine, assister à d'excellents concerts donnés par le meilleur orchestre qui soit dans les Pays-Bas.

Plus loin que a Félix Meritis », beaucoup plus loin, s'élève un autre temple également consacré à l'art ; c'est le Musée Fodor. Feu M. Fodor était, en son vivant, grand collectionneur, riche amateur, et, déplus, citoyen généreux, adorant sa cité natale. A sa mort, qui survint en 1860, il légua à la ville d'Amsterdam sa précieuse collection de tableaux modernes et de dessins anciens ; et ne voulant pas faire les choses à demi, il lui concéda, en outre, deux maisons situées sur le Keizersgracht et 75,000 florins pour convertir ces deux maisons en un musée portant son nom.

Aujourd'hui, le vœu du noble défunt est accompli. Un charmant petit' musée occupe l'emplacement de son ancienne demeure, si bien éclairé, si convenablement agencé, qu'il fait rougir le grand Trippenhuis,, qui devrait prendre modèle sur lui. Et là, dans de charmantes galeries éclairées par en haut, Meissonier, Oecamps, Ary SchefFer, Robert Fleury, Gudin, Achembach et Madou garnissent joyeusement les murs, pendant que, dans de beaux albums, les vieux maîtres de la Hollande offrent leurs dessins et leurs croquis pour l'enseignement de leurs successeurs.

Mais, avant d'arriver au Musée Fodor, nous voilà au pied de la fVesterkerk ^ ou église de l'Ouest. Cette grande place, qui s'étend autour de nous, c'est l'ancien cimetière de l'église, transformé depuis en un marché où, chaque semaine, on vend un peu de tout. A l'époque de la Kermesse , c'est une des nombreuses places « où l'on s'esbaudit tout à Taise » . Destinée étrange que celle de la plupart des cimetières se transfonnant en lieux de joyeuses réunions ! Mais regardons , s'il vous plaît , cette belle et grande église , qui constitue un spécimen fort curieux d'architecture.

Elle ne remonte qu'à 1620, elle n'est donc pas très-ancienne;

mais c'est justement ce qui augmente son originalité, car, ayant

conservé la forme des vieilles églises, elle y a appliqué cette

architecture bizarre du dix-septième siècle, avec ses cintres, ses

colonnes, ses pilastres et ses altiques, qui forment la plus singulière

confasion de styles qu'on puisse imaginer. Notez que Femploi sinmltané de la pierre et de la brique, en soulignant, pour ainsi dire, chacun des détails de cette architecture, en augmente encore Fétrangeté. La Wesierkerk toutefois, bien qu'elle soit un modèle i peu près unique dans son genre, n'en est pas moins une construction élégante et agréable à l'œil. Sa grande tour, conçue dans le même goût, est à la fois hardie et gracieuse, et complète fort bien ce très-curieux édifice.

C'est presque au pied de cette église, sur le fFestermarkt , qu'est né un des plus grands génies poétiques dont la Hollande puisse s'enorgueillir. Bilderdijk , qui devait régénérer la langue néerlandaise et la vivifier en la retrempant aux sources d'un vigoureux patriotisme, Bilderdijk, le restaurateur du parti orthodoxe, a vu le jour au Stille Zijde, sur le fFestermarht.

Un peu plus loin^ sur le Keizersgracht , entre le fFestermarht et la Reestraat, est une autre maison chère aux artistes. Le docteur Tulp l'habita, le vieux Tulp, président de la Gilde des chirurgiens, bourgmestre d'Amsterdam , et beau-père de Six. Ce bon docteur Tulp, le collectionneur de tableaux et l'ami de Rembrandt, celui que vous avez vu dans la Leçon d'anatomie, le chapeau sur la tête et la pince à la main, c'est là qu'il demeura, partageant son temps entre ses malades, l'administration de la ville et le culte des beaux-arts. Heureux ceux qui peuvent mener tout cela de front!

Mais le TVestermarkt , que nous n'avons pas quitté, aboutit sur le Prinsengracht, ou canal des Princes. C'est une des trois grandes artères circulaires d'Amsterdam; toutefois il ne justifie guère son nom. Il est en effet peuplé de petits marchands, de cabaretiers, et surtout de bateliers, de pêcheurs et de mariniers qui, pas plus dans leurs habitudes que dans leurs logements ni dans leur costume , n'ont rien qui soit le moins du monde princier. Mais ce que cette population spéciale perd en élégance et en« industrie , elle le rattrape en pittoresque. Ici, plus de silence, plus de recueillement; la vie active et bruyante , les tjalks encombrés de femmes et de marmots, la tapperij et la slijterij\ avec tout leur attirail de flacons et de tonneaux et leur$ enseignes affriolantes, qui dé-

taillent toutes les liqueurs connues. Vêtu moitié laine et moitié toile cirée , la pipe à la bouche , le menton couvert d'une épaisse barbiche, le marinier hollandais se presse dans les cabarets; pendant que les ménagères au teint hàlé , entourées d'une nichée de moutards, fabriquent, sur le pont des bateaux, le déjeuner du jour, ou font sécher aux cordages le linge de la semaine. Puis ce sont les vieilles et les vieux, assis devant leurs portes, réparant les nasses, raccommodant les voiles ou reprenant les mailles des filets; et les enfants barbouillés, gros, joufflus, rouges et blonds, mal mouchés pour la plupart, espoir de la marine néerlandaise, jouent au soldat et aux billes, ou, les yeux grands ouverts, regardent travailler les vieux parents et prennent des leçons pour Tavenir.

Ces trois grands canaux, le Heerengracht , le Keizersgracht et le Prinsengracht , qui forment une triple ceinture à Amsterdam, se continuent tous les trois jusqu'à TAmstel, sans trop rien changer à leur physionomie respective. Mais, arrivés là, ils brisent brusquement avec les traditions qu'ils avaient adoptées. Le Nieuwe Heeren gracht, qui se continue jusqu'au port, compte encore sur ses quais quelques grandes et belles façades, nobles et majestueuses, mais il dépouille son cachet aristocratique et son opulente distinction. Quant au canal de l'Empereur et à celui des Princes , ils vont presque de suite aboutir au Muidergracht, qui met fin à leurs jours; et dans leur bref parcours ils traversent le quartier juif, qui leur enlève tout caractère individuel et leur imprime son cachet personnel.

Nous n'aurions donc plus guère à nous occuper de ces trois grands canaux, si le Nieuwe Heerengracht ne longeait, dans une partie de son parcours , une superbe masse de verdure et de feuil*. lage qu'on nomme le Plantage, et qui, à cause de deux établissements publics qu'il renferme, mérite que nous lui consacrions quelques instants.

Ces deux établissements se nomment le Park et le Jardin zoologique. liC Park est un fort joli jardin, dont les massifs habilement distribués forment une sorte d* élégante oasis. Au miUeu s'élève un

252 ÀMSTEBDAM ET VENISE.

kiosque et autour du kiosque des girandoles de becs de gaz et de globes de cristal. Le soir le gaz s'allume, le kiosque se garnit d'un excellent orchestre , et un public nombreux vient s'asseoir sous les grands arbres et prendre le frais. Mais comme il ne faut pas que les rigueurs de la mauvaise saison puissent interrompre d'aussi charmants plaisirs, à côté du jardin s'élève une énorme salle avec des dégagements nombreux et commodes. C'est là qu'en hiver le public vient chercher un abri pour goûter à l'aise l'agréable musique dont on continue de le régaler.

Le Jardin zoologique est situé un peu plus loin ; mais il ne faut pas manquer de l'aller voir, car c'est peut-être le plus beau qui soit en Europe, tant à cause de sa merveilleuse installation, que des hôtes exceptionnels qu'il contient. Parcourez- le doucement. 11 est impossible de souhaiter un parc mieux vallonné, mieux planté, plus soigné et plus élégamment distribué. Les massifs d*arbres exotiqpies et de fleurs y alternent avec les plus curieux animaux et les oiseaux les plus rares. Sur sa jolie rivière, vous trouverez toutes les sortes d'oiseaux pêcheurs, depuis les canards mouchetés de la Caroline du Sud jusqu'aux pélicans et aux ibis roses. Ses allées sont garnies d'une double rangée de perchoirs sur lesquels se balancent les aras , les cacatoès et les perroquets multicolores éblouissant les yeux et étourdissant les oreilles par leur interminable bavardage. Les bons, les tigres et les jaguars possèdent un véritable palais. Dans deux grandes écuries, les éléphants et les rhinocéros sont logés comme des princes, et un magnifique chalet abrite les hippopotames mâle et femelle, qui sur les bords de l'Y retix>uvent leur température sénégalienne. Chameaux, zébus, lamas, antilopes, bisons, cerfs et gazelles animent ce charmant jardin dont ils penplent les enclos. Chacun a son pavillon, sa maisonnette ou son kiosque. Seuls Les ours sont enfermés dans de grandes cages où ils se trouvent singulièrement à l'étroit. Pas moyen en effet de leur creuser une fosse. A un mètre du sol on tix>uve l'eau, et même si l'on parvenait à leur dessécher un trou , ils n'y seraient point à l'abri des névral-* gies et des rhumatismes.

Si, en sortant du Jardin zoologique, nous reprenons le Nieuwe Heerengracht et si nous continuons à suivre sa rive unique dans la direction du port, nous ne tarderons pas à nous trouver devant les Docks de l'Entrepôt royal. Ces quais immenses, qui s'étendent à perte de vue, ombragés d'arbres et bordés de magasins, ces vastes constructions qui s'alignent de toutes parts, nous donnent une haute idée du commerce et de la marine de notre grande cité. Quand on a sous les yeux ces bassins énormes , ces vastes édifices qui bordent la Nieuwe Vaart, cette interminable corderie qui s'étend sur YOostenburger gracht, les chantiers et magasins de bois de marine qui garnissent le fFittenburgergracht et le Kattenburgergracht , et surtout la forêt de mâts et de cordages qui se dressent dans les docks et bassins de la marine royale, alors on comprend comment les Provinces-Unies ont pu être jadis maîtresses de la mer, et tenir tête aux flottes réunies de la France et de l'Angleterre.

Après avoir contemplé un instant cette merveilleuse animation , ces chantiers et ces docks, ces bassins et ces navires, nous suivrons le quai de l'Y. C'est un des plus pittoresques d- Amsterdam, à cause de l'entrain maritime qui règne sur toute sa longueur et sur le bassin de l'Est qui s'étend à ses pieds. Les maisons que nous longeons n'ont rien de bien remarquable. Celle-ci cependant est une école de mousses, et, par la porte entrouverte, nous pouvons apercevoir, dans la grande cour, les marins de l'avenir grimpant dans les cordages d'un faux brick planté en terre. C'est là quils font leur apprentissage. Ils se préparent, par une instruction élémentaire mais solide, à devenir plus tard officiers de cette marine marchande qui a porté si haut et si loin la réputation commerciale d'Amsterdam.

Après YVgracht, c'est le Buitenhant qui s'ouvre devant nous. Remarquez bien le cachet de ces maisons. Elles sont à la fois simples et sévères. Sans posséder la tournure aristocratique des hôtels da Heerengracht y elles ont cependant un caractère noble et distingué. C'est là qu'habitaient jadis les grands armateurs et les officiers supérieurs de la marine hollandaise. Cette maison de modeste apparence est celle où vécut de Ruiter avec sa famille. A sa vue.

que de soavenirs nous assaillent ! G*est snr ce petit perron de granit qae bien souvent il prit congé de sa femme et de ses enfants , leur promettant de revenir couvert de gloire et tenant toujours sa promesse. La dernière fois qu'il partit^ le 24 juillet 1675, âgé de près de soixante -dix ans, il ne nourrissait plus d'aussi brillantes espérances. Malgré ses répugnances, il avait dû accepter de conduire la flotte hollandaise dans la Méditerranée. H allait porter secours au roi d'Espagne, à qui les Français étaient en train d*eQlever la Sicile. Mais tout en obéissant aux ordres de T Amirauté, il ne se faisait point d'illusions.

a La lutte est hors de toute proportion, avait-il dit quelques jours auparavant : je sais que si je pars je ne reviendrai pas. »

Et comme un des membres de l'Amirauté qui se trouvaient présents s'étonnait de cette réserve et de cette hésitation , que le grand capitaine n'avait jamais montrées dans ses campagnes antérieures , ajoutant qu*il ne croyait point que l'âge pût le rendre si timide :

u La timidité n'y est pour rien , lui répondit de Ruiter, mais j'ai regret de voir mon pays exposer ainsi la gloire de son pavillon, et je me fais scrupule de prêter lès mains à une aussi téméraire entreprise. »

Les magistrats, qui croyaient indispensable sa présence à la tête de leur flotte, vinrent alors le prier de vaincre sa répugnance.

i( Ce n'est point, leur répondit-il, aux minisires de l'État à prier. Ils n'ont qu'à commander, je suis prêt à obéir. Je n'hésiterai jamais à hasarder ma vie, partout où l'État voudra hasarder sa bannière, n

En quittant sa femme et ses enfants , il leur dit adieu pour toujours. Il les pressa tristement sur son cœur, et, pour la première fois de sa vie , une grosse larme roula sur ses joues bronzées par le soleil , tannées par le hàle , et vint mouiller sa moustache blanchie au service de l'État. — Ses pressentiments ne le trompaient pas. Quelques mois plus tard, le 10 avril 1676, il était blessé à mort. Un boulet lui enlevait le pied gauche ; et, le 29 du même mois, il expirait à Syracuse.

Son corps embaumé fut rapporté dans sa patrie. On lui rendit de

grands honneurs; un monument lui fut élevé dans la Nieuwekerk; les princes adressèrent à sa veuve des lettres de condoléance ; son buste (celui-là même que nous voyons) fut placé sur la façade de sa maison, et le peuple d* Amsterdam considéra sa mort comme un malheur public. Ce n'était que justice; mais cette justice était bien tardive, et cette même populace qui maintenant pleurait le héros, avait voulu, quelques années plus tôt, l'assassiner et livrer sa maison au pillage.

C'était au mois de septembre 1672, au lendemain pour ainsi dire du massacre des illustres frères de Witt. La foule, agitée par des meneurs venus de la Haye , s'était assemblée devant cette même maison. Elle accusait l'amiral, dont l'affection pour les deux frères était connue de tout le monde , d'avoir trahi son pays et « vendu la flotte hollandaise au roi de France » . En vain madame de Ruiter était-elle venue sur le petit perron montrer aux mutins une lettre de son illustre mari p):ouvant que le grand homme était au loin à combattre pour son ingrate patrie , la foule ne voulait point entendre raison, et prétendait que « le traître avait été vu^ le jour précédent, conduit en prison pieds et poings liés » . Heureusement , cette fois , la garde civique arriva à temps , et la populace d'Amsterdam , refoulée à coups de piques et de hallebardes, n'eut point à se reprocher im crime pRsque aussi horrible que celui que venaient de commettre les forcenés de la Haye.

En quittant le Buitenkant, nous franchissons récluse de la Grue {Kraansluis), etnous arrivons à la lourdes Pleureuses, la. Schreijers toren. C'est là un nom singulier; et cette petite tour obèse, qui sert aujourd'hui de bureau au maître du port, n'a rien d'assez lugubre dans son aspect pour le justifier. Il lui vient d'un bas -relief qu'on aperçoit sur le côté occidental. Ce bas-relief représente une femme qui pleure en montrant au loin un vaisseau qui s'éloigne ^ et l'inscription Schreijershoek (coin des Pleureuses) vous indique que jadis bien des larmes ont coulé en cet endroit. C'est en effet de ce point, situé aujourd'hui au centre du port, et qui se trouvait alors à l'une de ses extrémités, que partaient les navires se dirigeant vers les Indes. C'est là que les fenunes venaient embrasser

leur mari et les enfants leur père qui s'embarquaient pour aller coaquérir des mondes nouveaux et couraient grand risque de ne jamais revoir leur patrie ni leur famille.

Après avoir tourné le u coin des Pleureuses », il nous faut jeter un regard sur toutes ces vieilles maisons de travers, inclinées en tout sens comme une bande de soldats ivres, étalant gaiement an soleil leurs assises de piètres blanches qui s'enlèvent sur un fond de

AMSTEItDAM a tour det Pleureuses.

briques noires. Ce sont peut-être les plus vieilles de la cité, et leur grand âge excuse leurs attitudes titubantes. Depuis qu'elles penchent ainsi et semblent vouloir tomber, bien des générations se sont succédé autour d'elles. Et bien d'autres sans doute passeront encore à leur pied, avant qu'elles se décident à faire place à d'autres maisons plus réguhères et mieux.d'aplomb.

Si nous suivions oes maisons titubantes, nous retomberions sur le Damrak que nous avons déjà parcouru. Aussi vous plait-il que nous prenions un de ces petits bateaux à voile qui sont à deux pas

de. nous? Nous traverserons F Y et nous irons jusqu'à Zaandam. C'est là que jadis les vieux Hollandais aimaient à passer les mois chauds de l'année. Chaque négociant y avait sa petite maisonnette où le soir, les affaires faites , il se rendait pour prendre le thé. C'est presque un quartier de la grande ville et l'un des plus pittoresques assurément. — Bien. — Nous voilà voguant à travers le port. Cette masse de verdure que vous voyez devant vous, c'est le Tolhuis, une grande guinguette, avec orchestre le dimanche, et deux cents labiés sous les arbres verts. On y va le soir respirer le frais, rire et causer. Ces grands bâtiments qui se profilent plus loin, isolés de tonte habitation , sont les magasins de pétrole , que la municipalité prudente éloigne avec raison du centre de la cité.

Mais bientôt les bords s'écartent et le bras de mer s'élargit. A droite et à gauche, les rives sont si planes que c'est à peine si on les aperçoit dominant les flots. Elles bordent la grande plaine liquide d'un petit liséré vert. Au-dessus tournent les ailes rouges et noires des moulins à vent. A mesure que nous avançons, le nombre de ceux-ci augmente. Du côté de Zaandam, ils sont si nombreux qu'on ne saurait les compter.

Dans un temps qui n'est pas bien éloigné, toute cette petite mer, sur laquelle nous voguons, sera en partie desséchée. Le plan en est fait, et nous voyons déjà, au milieu de la masse liquide, cette longue digue qui s'avance comme un serpent voguant au-dessus des flots. Bientôt cette digue ira rejoindre Amsterdam et isolera de l'Y toute cette partie, qu'on s'empressera de mettre à sec. Mais nous voilà à l'entrée de la Zaan. Droit devant nous, nous voyons le joli village se dresser gaiement au milieu d'une masse de feuillage. Ce sont des maisons noires ou grises, jaunes ou vertes, avec des formes bizarres et des décors étranges. On dirait des jouets de Nuremberg étages sur la digue. Tout cela est propre, frais et pimpant. L'irréparable outrage des ans merveilleusement réparé nous fait croire que tous ces grands jouets ne datentque d'hier. L'église avec son clocher pointu, l'hôtel de ville et ce café à balcon, avec ses allures orientales, complètent admirablement ce tableau si bizarre. Toutes ces mai-*

sonnettes distribuées au hasard des deux côtés de l'écluse, qui porte

fièrement les armes de la ville et celles de la province, tous ces bateaux avec leurs coques brunes, leurs voiles rouges et leurs petits drapeaux, forment rbarmonie la plus étrange de tons criards et discordants. Le rouge brique, le jaune de chrome, le noir et le vert épinard s'entre-choquent et composent le plus extraordinaire assemblage de notes aiguës qu'on puisse souhaiter. Tout cela cependant se trouve adouci, tempéré et comme fondu par Tatmosphère lumineuse qui le baigne, et l'ensemble de toutes ces couleurs crues n*a rien que d'agréable à l'œil et de plaisant.

Mais nous abordons sous les grands arbres, et nous voilà parcourant les rues de Zaandam. Elles sont au nombre de deux. L'une et l'autre longent la Zaan, qui est bien la plus délicieuse rivière qu'on puisse trouver. Large et tranquille, elle coule à pleins bords entre deux rives couvertes d'arbres et de fleurs, au milieu desquels sont nichées ime foule de maisonnettes, de belvédères, de kiosques construits en bois et peints des couleurs les plus diverses et les plus étranges. Grands arbres et folles maisons se mirent dans la rivière , qui réfléchit aussi le ciel bleu avec ses gros nuages blancs. Transportez-vous là tout d'un coup. Vous vous croirez en Chine, au Japon, dans les Indes peut-être; partout, excepté à une heure d'Amsterdam et à deux cents lieues de Paris.

Les rues ne déparent point ce village unique au monde; des deux côtés elles sont bordées de petites maisons en bois, peinturlurées et sculpturées de mille manières. Leurs jardinets sont cailloutés de différentes couleurs, les arbres sont peints en blanc, et des bonshommes en terre coloriée semblent égarés au milieu des massifs taillés, peignés, ficelés, tirés à quatre épingles. Tout cela est lavé, ciré, verni, d'une propreté désespérante. Il n'est pas jusqu'aux briques du trottoir et à celles de la chaussée qui ne soient récurées, passées au torchon et périodiquement lavées au sable blanc avec un soin extrême. La propreté ici n'est plus une vertu, c'est une sorte de maladie, c'est le paroxysme du récurage.

A deux pas de nous , sur notre gauche , se trouve une maisonnette de bois qui a des prétentions historiques. C'est la cabane habitée, dit-on, par Pierre le Grand. A moitié ruinée par les années.

pour qu'elle n*achevât pas de s'effondrer sous l'action du temps , on a été obligé de l'enfermer dans un hangar de briques, comme ces chalets minuscules qu'on place dans une boite, de peur qu'il ne leur arrive quelque accident. Outre que la tradition n'est pas bien certaine (car il n'est pas prouvé que le czar Pierre soit venu travailler comme ouvrier à Zaandam, et, s'il y est venu, qu'il ait habité là), la maisonnette par elle-même n'offre qu'un médiocre ÎQtérét. L'art n'a rien à voir dans ce souvenir pseudo-historique. Les murs disparaissent sous des inscriptions idiotes ou des noms inconnus {nomina stultorum,..) péniblement gravés. C'est cependant un lieu de pèlerinage où tout le monde accourt. Les souverains eux-mêmes s'y rendent. Voyez plutôt ces inscriptions lapidaires et cette plaque de marbre consacrée par l'empereur Alexandre à son aïeul Pierre le Grand. Mais laissons de côté tous ces souvenirs plus ou moins apocryphes.

Pour rentrer à Amsterdam, nous aborderons, s'il vous plaît, à l'extrémité occidentale de la ville. C'est la seule partie que nous ne connaissions point encore. Nous y trouverons une charmante promenade , de grands arbres , un terrain vallonné , ce qui est rare en Hollande, des allées sinueuses et de petites chaumières point du tout apprêtées qui tranchent avec le spectacle que Zaandam nous offrait à l'instant. C'est une espèce de grand parc dédaigné, je ne sais trop pourquoi , par la fashion amsterdamoise , car il est trèspittoresquement situé. Les promeneurs y sont abondants, mais ce sont de petites gens, des enfants, surtout des bonnes, et, par conséquent, des militaires. C'est le Park TFelgelegen. A travers ses allées ombreuses nous gagnerons la fVillemspoort et ensuite le Singel extérieur. Ce grand canal, qui, jusque dans ces temps derniers, servait de rempart et de ceinture à la ville, mériterait bien que nous suivissions ses bords dentelés, mais cela allongerait trop notre promenade. Transportons-nous tout d'un coup à la Leidschebarrière, traversons le pont et pénétrons dans le Vondelspark. C'est par ce dernier rendez-vous des élégances amsterdamoises que nous terminerons notre excursion dans la reine de l'Y.

Le Vondelspark est le bois de Boulogne d'Amsterdam. Chaque

jour, à heure Bxe, le beau monde vient s'y promener. Assis h la porte de grands cafés, on assiste au défilé des équipages et des cavaliers. Au milieu du park, se dresse un monument élevé à la gloire de Vondel et couronné par une statue représentant ce noble génie poétique, dont s'enorgueillit à juste titre la littérature néerlandaise.

Pour que le Vondelspark soit irréprochable, il ne lui manque que trois choses : quelques accidents de terrain, un sol stable, car les allées tremblent sous le pied des promeneurs, et des arbres. Mais cette aristocratique promenade est encore un enfant; elle date pour ainsi dire d'hier. Les arbres sont à peine plantés ; le sol est bon, ils pousseront vite et bien, et leurs racines, en s'entre-croisant, rendront le terrain plus solide. Il ne manquera plus que les accidents de terrain. Pour ceux-là, je doute qu'il en pousse jamais.

u Le monde attire la foule « , dit un vieux proverbe bien juste et bien vrai. Il y a quelques années, quand on posa la première pierre du monument de Vondel, et qu'on planta les premiers arbres du parc, tout ce coin de terre n'était qu'un immense polder, habité seulement par des fermiers et peuplé par leurs bestiaux. Aujourd'hui, de tous côtés, les rues s'alignent, les maisons de quatre étages se dressent et les jardins se dessinent. Avant dix ans, vingt rues nouvelles, étalant leurs circuits où l'herbe pousse encore, auront complété ce quartier neuf, entourant le park de leurs repHs, et apportant à Amsterdam un surcroît d'étendue.

Un polder hollanJait.

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