LE PUBLIC
Le public est un souverain, duquel relèvent tous ceux qui travaillent pour la réputation ou pour le gain.
Ces âmes basses qui ne se mettent guère en peine de mériter son approbation craignent au moins sa haine et son mépris.
Le droit qu'il a de juger de tout a bien produit des vertus et bien étouffé des crimes.
Sans la crainte de ses jugements, que de héros auraient été moins héros ! que de guerriers pacifiques ! combien peu de vertueux se seraient fait aimer ! que de scélérats se seraient fait craindre !
Les exhortations des pères, le naturel (a) des
(a) Voir la note (a) de la page 148.
enfants, l'amour des maris, la vertu des femmes, tout cela aurait bien peu de force, sans le Qu'en dira-t-on du public, qui retient cha:un dans son devoir.
Tout le monde fait sa cour au public : les ambitieux briguent sa faveur, et les honnêtes gens son approbation ; les coquettes veulent s'attirer ses regards, et les femmes de bien son estime ; les grands recherchent son amitié, les petits n'en veulent qu'à son argent.
Le public a l'esprit juste, solide et pénétrant ; cependant comme il n'est composé que d'hommes, il y a souvent de l'homme dans ses jugements.
Il se laisse prévenir comme un simple particulier, e: nous prévient ensuite par l'ascendant qu'il a pris sur nous depuis tant de siècles.
On a beaucoup de vénérat'on pour ses jugements : car on sait que c'est un juge insensible à l'intérêt et aux sollicitations.
Il y a tel particulier qui vit et meurt dans ses préventions ; mais comme le public ne meurt point, il revient infailliblement des siennes ; quelquefois par malheur il en revient un peu tard.
Si nous vivions deux ou trois siècles, chacun jouirait à la fin de la réputation qu'il mérite.
Cela ne serait pourtant pas sûr, car le public est si malin, qu'il rend moins volontiers justice aux vivants qu'aux morts, et que souvent il n'élève les morts que pour rabaisser les vivants.
Le public est un vrai misanthrope ; il n'est ni complaisant ni flatteur : aussi ne cherche-t-il point à être flatté. Il court en foule aux assemblées où on lui dit ses vérités : et chacun des particuliers qui composent ce tout aime encore mieux se voir draper (a) que de se priver du plaisir de voir draper les autres.
Le public est le plus sévère et le plus fin critique du monde ; cependant un vaudeville grossier suffit pour l'amuser toute une année.
Il est constant et inconstant. On peut dire que depuis le commencement des siècles l'esprit public n'a point changé : voilà sa constance. Mais il est amateur de la nouveauté ; il change tous les jours de façons d'agir, de langage et de modes : rien n'est plus inconstant.
[a] Voir la note (a) de la page L67.
Il est si grave, qu'il imprime la crainte à ceux qui lui parlent, et si badin qu'une coiffure de travers fera rire tout un auditoire.
Le public est servi par les plus grands seigneurs : quelle grandeur ! mais il dépend de ceux qui le servent : qu'il est petit !
Le public est, pour ainsi dire, toujours en âge viril par la solidité de sa raison. C'est un enfant, que le moindre jouet fait courir comme un écervelé. C'est un vieillard qui radote quelquefois en murmurant, sans savoir à qui il en veut, et qu'on ne peut faire taire quand il a une fois commencé à parler.
On ne finirait point à chercher des contrariétés dans le public, puisqu'il a en lui toutes les vertus et tous les vices, toute la force et toute la faiblesse humaine.
Qu'il est heureux ce public ! les rois lui font bâtir de superbes édifices, et lui laissent de beaux monuments, afin qu'il se souvienne d'eux. Tous les historiens travaillent à son histoire : c'est pour lui qu'on laboure, qu'on sème et qu'on recueille ; c'est pour lui chercher des commodités qu'on approfondit les beaux arts. Combien d'hon-
nêtes gens abrègent leurs jours pour lui fournir de beaux exemples et de savantes instructions ! Combien de poètes et de musiciens se creusent le cerveau pour le réjouir ! En un mot, on sacrifie à son utilité la vie et les biens de chaque particulier. Voilà un bonheur sérieusement établi ; mais quelque comique vous dira que le public ne peut être heureux, puisqu'on lui empoisonne son vin, et que toutes ses maîtresses sont infidèles.
Reprenons le sérieux, pour considérer la véritable grandeur du public. C'est de lui qu'on voit sortir tout ce qu'il y a de plus considérable dans le monde : des souverains pour gouverner les provinces, des intendants pour les régler, des guerriers pour combattre, et des héros pour conquérir.
Après que ces gouverneurs, ces magistrats, ces guerriers et ces héros se sont ainsi glorieusement répandus de toutes parts, ils viennent tous se rassembler à la cour : là l'intrépidité tremble, la fierté s'adoucit, la gravité s'humanise et la puissance disparaît.
Là, ceux qui se distinguaient comme autant de souverains viennent se confondre parmi la foule
des courtisans, deviennent courtisans eux-mêmes ; et après s'être attiré les regards de tous, ils se contentent d'être regardés d'un seul.
Comme ces regards relèvent l'éclat des plus belles actions, chacun est jaloux de celui qui se les attire ; mais chacun ne laisse pas de caresser celui dont il est jaloux.
C'est ainsi que le mérite qu'ils se connaissent réciproquement, et qui paraît l'unique lien de leur amitié, est souvent le principe secret de leur haine.
Il est de belles âmes qui s'affranchissent de ces faiblesses vulgaires : et les véritables héros n'ont pas plus de peine à voir la gloire des autres qu'à partager avec eux la lumière du soleil.
Je conviens, dit mon Siamois en me disant adieu, que la France fournit quelques-uns de ces héros parfaits, et leur réputation est venue jusques en mon pays ; mais c'est pour voir encore quelque chose de plus grand que j'ai entrepris ce voyage ; et voici le raisonnement que j'ai fait en traversant les mers. La France est pleine d'hommes illustres, qui ne s'entr'aiment guère ;
il y a aussi quelques vrais héros qui s 'entr 'estiment sincèrement ; mais les uns et les autres s'accordent tous pour en révérer et en admirer un seul : il faut que ce soit un grand homme (*) !