‹ Amusements sérieux et comiques :Chapitre 15 sur 26 · M. SE1IE3TS · texte numérisé non relu

M. SE1IE3TS

rel («) que son fils, c'est qu'il est toujours plus vieux que lui ; les liens du sang se fortifient avec l'âge, à mesure que les passions s'affaiblissent et que leur nombre diminue.

La rupture des liens du cœur est d'autant plus sensible qu'ils sont en plus petit nombre ; et l'on peut dire qu'à un certain âge un père ne tient presque plus au monde que par ses enfants.

La nature nous fournit dans les arbres une image de l'ingratitude des enfants. Le tronc d'un arbre communique sa sève, c'est-à-dire, en terme de jardinier, son amitié, aux branches qui sortent de lui, et nous ne voyons point que la sève retourne des branches au tronc (x).

Quelques enfants ingrats vont conclure de là que l'ingratitude est donc fondée sur la nature : qu'ils considèrent, dans ce même arbre, que les branches ressentent bien plus vivement le mal qu'on fait à leur tige, que la tige ne ressent celui qu'on fait à ses branches. Un poète italien ajouterait que l'amour filial des branches les fait expirer de douleur du même coup de cognée qui abat la tige, et que la tige dénaturée reverdit

fa) Dans le sens vieilli de : sentiments qui naissent des liens duTsang.

souvent de joie, après qu'on lui a coupé ses branches.

La contrariété de ces deux comparaisons dans un même sujet me met en humeur de chercher quelques raisons pour prouver tout le contraire de ce que je viens d'établir. J'ai dit que les pères sont plus touchés de la mort de leurs enfants que les enfants de celle de leurs pères : voici quelques motifs de consolation pour ceux-ci, et d'affliction pour les autres.

Tu vois dans ton fils celui qui te doit survivre : avertissement fatal, objet importun ; cet objet disparaît, sujet de consolation.

Tu vois dans ton père celui à qui tu dois survivre ; en le voyant, tu raisonnes ainsi : Je suis venu en ce monde trente ans après lui, je n'en dois sortir que trente ans après ; tant qu'il vivra, j'ai mes trente années franches. Par ce raisonnement, la vie du père fait dans l'imagination du fils une espèce de rempart contre la mort ; ce rempart tombe, sujet d'affliction.

Un fils est accoutumé dès sa naissance à avoir un père ; il est attaché à lui par les préjugés de l'enfance. Est-il de plus forts liens et plus difficiles à rompre ?

A l'égard du père, il n'a commencé d'avoir des enfants que vers l'âge de raison ; et cette raison a dû l'empêcher de s'attacher trop à une chose qu'il pouvait perdre.

Un père perd à la mort de son fils une personne qu'il aime ; un fils perd en son père une personne dont il est aimé : c'est perdre beaucoup davantage, puisque la perte est plus irréparable. Il est bien difficile de retrouver qui nous aime ; il ne l'est pas tant de retrouver qui nous puissions aimer.

Ajoutez à cela qu'un père qui perd un fils peut espérer d'en avoir d'autres ; mais, à parler juste, on ne peut avoir qu'un père en sa vie.

Les réflexions commencent à m'ennuyer ; rentrons dans le cercle bourgeois. J'y remarque qu'un faiseur de réflexions continuelles est un ennuyeux personnage ; il ne vous donne pas le temps de respirer.

Ce jeune magistrat a beaucoup d'esprit ; mais il dogmatise pour se rendre plus vénérable. Il dit tout par maximes, jusqu'aux compliments ; il veut être solide dans les conversations les plus enjouées, et ne badine que par sentences.

C'est une chose admirable, lui dit une grosse réjouie, que vous sachiez si bien faire le vieillard à trente-cinq ans ; votre voisine, qui en a cinquante, n'a pas si bonne grâce à faire la jeune.

Une vieille, répond notre jeune doyen, une vieille qui travaille à se rajeunir, et qui veut revoir le pays du bel âge, y va plus loin qu'elle ne croit ; en courant à la jeunesse, elle retombe dans l'enfance.

A qui en veut cette dame qui traverse l'assemblée sans regarder personne ? Son habillement est plus que négligé, sa coiffure n'est qu'ébauchée ; elle a les yeux battus et la voix éteinte : vous devinez bien que c'est une joueuse (x). Elle tire à part notre homme grave pour lui emprunter vingt louis d'or qu'elle lui demande tout bas. Oui-da, répond-il tout haut, afin qu'on l'entende, ma bourse est à votre service ; mais considérez à quelles extrémités le jeu... Hé ! donnez vite, interrompt la joueuse, on m'attend. Faites réflexion, continue-t-il en cherchant sa bourse, que vous étiez il y a six mois la plus charmante personne du monde : la reconnaissez-vous, Mesdames, depuis qu'elle s'est abandonnée au désordre du lansquenet ? Hélas ! si une femme possédée du jeu oublie de se parer et de con-

server sa beauté, que n'oublierait-elle point dans l'occasion ?

La joueuse avale cette avanie, dans l'espérance des vingt louis d'or ; le prêcheur indiscret les tire de sa bourse, en continuant de moraliser avec une telle application, que la joueuse a pris la bourse, couru au lansquenet, et perdu l'argent avant qu'il ait achevé de prouver qu'elle ne devrait point jouer.

Mais il n'est pas temps de s'impatienter, il ne fait encore que commencer son sermon ; la joueuse vient de lui fournir un texte, il va diviser en trois points la conversation : que je plains deux ou trois femmes dont il s'est fait un auditoire ! Elles voudraient bien le laisser parler tout seul ; mais elles ont des procès, elles iront bientôt le fatiguer par leurs sollicitations : il est bien juste qu'elles se laissent ennuyer par ses réflexions.

Réjouissez- vous, Mesdames, je vois venir un jeune cavalier de ceux que vous appelez de jolis hommes ; celui-ci est des mieux tournés. Il attire déjà vos regards, je prévois que vous l' écouterez plus volontiers que le sénateur, que son arrivée a interrompu : ses discours seront moins chargés de morale.

A peine l'aimable cavalier a-t-il paru, qu'il est entouré de toutes les femmes du cercle ; les unes le connaissent, les autres ont envie de le connaître ; toutes enfin, s'empressent de l'approcher. Quelle fureur ! s'écrie mon Siamois...

Ici je m'arrête tout court pour répondre à un critique, qui me demande d'où vient présentement ce Siamois, et de quoi je m'avise de le faire parler ici. Franchement je ne me souviens pas bien moi-même où je l'ai laissé ; j'ai dû le placer à quelque coin de mon cercle bourgeois, pour être spectateur de tout ce qui s'y passe. J'ai tort de vous l'avoir fait perdre de vue ; et puisque j'avais commencé de voyager avec lui, il eût été plus régulier de l'avoir toujours à mes côtés. Mais qui sait si cette régularité ne vous eût point ennuyé ? J'aime mieux encore que mes Amusements soient irréguliers qu'ennuyeux.

D'ailleurs, en commençant ce livre, j'ai fait mes conventions. Souvenez- vous-en : ne suis-je pas convenu avec moi-même que je ne suivrais exactement ni le voyage ni le Siamois ? Je finirai donc comme j'ai commencé, sans me gêner ni dans le dessein, ni dans les sujets, ni dans le style ; en un mot, je me mets au-dessus de tout, excepté du bon sens.

C'est donc seulement parce qu'il m'en prend envie, que je quitte la digression, pour savoir du Siamois pourquoi il s'est tant récrié en voyant un troupeau de femmes s'ameuter autour d'un bel homme (ce sont ses termes). N'ai-je pas raison de m'étonner ? continue-t-il : la plupart de ces femmes me paraissent modestes dans leur maintien, sages dans leurs paroles ; je crois voir en elles une raison solide. Une mouche les pique : les voilà aux champs (a) ; la vue d'un jeune homme les met hors des gonds. Est-ce donc ainsi que l'amour... ? Doucement, mon cher compagnon, doucement.

Il ne faut pas attribuer à l'amour toutes les fautes que les femmes commettent contre la modestie et contre la bienséance ; je connais en elles une passion presque aussi forte, et d'autant plus dangereuse qu'elles peuvent s'y abandonner sans honte : cette passion, c'est la curiosité.

Ce n'est pas amour, par exemple, c'est curiosité pure, que cet empressement pour le cavalier qui vient d'entrer. Premièrement, curiosité de voir de près son habit : c'est un habit d'invention, tout couvert d'une broderie imaginée et méditée

(a) Etre aux champs, ou se mettre aux champs signifiait dans le langage familier : s'emporter.

à fond. Le dessin leur plaît : il est bizarre, extravagant et raisonné ; pour en étudier l'effet, le cavalier s'est enfermé cinq ou six matinées avec son brodeur. Ce chef-d'œuvre de génie mérite bien toute l'attention des dames.

Autre motif de curiosité pour elles : ce joli homme à la vogue depuis peu ; c'est la dernière mode, et il n'est permis qu'aux provinciales de ne le point connaître.

Fort bien, me dit le Siamois, on m'a déjà fait comprendre combien vos Parisiennes sont scrupuleuses sur les modes ; elles auraient honte de porter un habit de l'an passé : selon la règle des modes, ce joli homme leur paraîtra bien laid l'année qui vient.

Mais je leur pardonne de suivre l'usage du pays ; je suis fâché d'avoir mal interprêté leur curiosité : je ne jugerai plus du cœur des femmes par leurs démarches.

A l'égard de votre joli homme, la curiosité me prend aussi de savoir si son esprit répond à sa figure ; mais il n'a point encore parlé : commencera-t-il bientôt ? Les dames qui l'environnent, dis-je à mon curieux, ont autant d'impatience que vous de l'entendre parler ; écoutons.

Elles lui adressent toutes la parole ; que répondil ? Tantôt oui, tantôt non, et tantôt rien : il parle à l'une des yeux, à l'autre de la tête, et sourit à celle-là d'un air si mystérieux, qu'on croit qu'il y entend finesse. On devine qu'il a tout l'esprit du monde : sa physionomie parle, son air persuade, mais sa représentation (a) fait toute son éloquence ; sitôt qu'il s'est montré, il a tout dit.

C'est dommage que la nature n'ait pas achevé son ouvrage ; pour peu qu'elle eût joint l'esprit à un extérieur si prévenant, on lui eût passé mille balivernes pour un bon mot.

Mais nos dames commencent à se lasser d'entretenir une idole ; chacune prend le parti d'aller à quelqu'un qui lui réponde. Le cavalier va dans la chambre voisine, ne pensant qu'à étaler ses charmes ; mais il est frappé d'abord de ceux d'une jeune femme ; il l'assiège des yeux, il la minaude (b), il l'aborde enfin (1).

Cette dame est fort réservée ; mais tout char-

fa) Anciennement, représentation prenait parfois un sens voisin de prestance.

(l>) Il lui fait des mines. Ce sens transitif est exceptionnel. Comparer ci-dessus la note (a) de la page 82.

mant que lui paraisse le cavalier, son abord ne l'alarme point, et c'est encore la curiosité qui l'expose avec lui au péril d'un tête-à-tête. Elle se dispose donc à écouter l'aventurier (a). Voyons comment il se tirera d'affaire avec elle.

Il doit être fort embarrassé auprès de cette femme : elle a beaucoup d'esprit, elle ne se payera pas de mines. Cependant nous en voyons des plus spirituelles qui ne méprisent pas un bel extérieur : aussi notre joli homme se promet-il bien qu'en persuadant qu'il aime, il persuadera facilement qu'on le doit aimer. Il met en usage les tours d'éloquence les plus fins et les expressions les plus touchantes du langage muet : c'est sa langue naturelle, il la parle bien ; mais la belle dame l'entend mal : que fera-t-il donc pour s'expliquer clairement ? Il a au doigt un diamant d'un grand prix, il faut trouver une manière galante de l'offrir : il prend un air enjoué et badin, qui lui donne lieu de poser sa main dans toutes les attitudes qui peuvent faire briller son diamant aux yeux de l'indifférente. Il l'éblouit, elle tourne la tête d'un autre côté : ce badinage

(a) Aventurier se disait, familièrement et sans nuance péjorative, d' « un jeune homme qui tâche de gagner les bonnes grâces de toutes les femmes, sans être amoureux d'aucune ».

l'importune. C'est pourtant l'unique ressource du sot ; il est fort étonné de trouver une femme à l'épreuve d'un homme comme lui, et d'un diamant comme le sien : c'est une insensible, c'est une cruelle.

Dans le moment qu'il désespère de son entreprise, cette cruelle, cette insensible lui saisit brusquement la main, pour voir de près le diamant dont elle détournait d'abord les yeux : quel changement de fortune pour un amant rebuté ! Il reprend courage ; et pour faire une déclaration en abrégé, il tire la bague de son doigt et la présente. On la prend ; et afin de la mieux considérer, on redouble d'attention : il redouble d'espérance et de hardiesse ; il croit être en droit de baiser une main qui reçoit son diamant. La dame est si attentive à le regarder, qu'elle ne pense point à se fâcher ; au contraire elle sourit, et sans autre cérémonie met la bague à son doigt.

C'est à présent que la conquête est assurée : l'amant, transporté de joie, propose l'heure et le lieu du rendez-vous. Monsieur, lui dit alors la dame, d'un grand sang-froid, je suis charmée de ce diamant ; et ce qui fait que je l'ai accepté sans scrupule, c'est qu'il m'appartient. Oui, Monsieur, le diamant est à moi ; mon mari le

prit sur ma toilette il y a trois mois, et me fit croire ensuite qu'il l'avait perdu.

Cela ne peut être, répliqua le fat, c'est une marquise qui me l'a troqué.

Justement, continue la femme, mon mari connaît cette marquise ; il lui a troqué mon diamant, la marquise vous l'a troqué, et moi je vous le prends pour rien, quoique mon mari méritât bien que je fusse d'humeur à en donner le même prix qu'il en a reçu de la marquise.

A ce coup imprévu, le joli homme demeure interdit et confus : c'est en cette occasion que je lui pardonne d'être muet ; un homme d'esprit le serait à moins.

Après le dénouement de cette scène, on entend du bruit dans l'antichambre ; c'est un pauvre valet qui voit entrer un homme tout doré. Hé bonjour, lui dit le valet, bonjour, mon ancien camarade. Tu en as menti, réplique l'autre, avec un soufflet. Sottise des deux parts : le valet ne pense pas à ce qu'il est, ni l'autre à ce qu'il a été ; la pauvreté ôte le jugement, et les richesses font perdre la mémoire.

Cet homme qui s'offense de la familiarité d'un

IÔO LES AMUSEMENTS

valet, familiarise avec un duc et pair : quelle distance de lui au duc ! Mais entre lui et le valet, je ne vois que le temps et l'argent (1).

Vous vous étonnez qu'il se méconnaisse depuis peu : il était, dites- vous, si modeste dans les premiers temps de sa fortune ! D'accord, il eût été le premier à vous dépeindre l'état naturel de sa misère passée et les miracles de sa prospérité subite. Tout cela frappait encore les yeux du monde, et il se faisait un mérite d'en parler, pour fermer la bouche à ceux qui en parlaient avant lui : ont-ils commencé à se taire, il s'est tu. A mesure que les autres oublient la bassesse de notre origine, nous l'oublions aussi ; mais par malheur les autres s'en ressouviennent de temps en temps : et quand nous avons une fois commencé à nous oublier, c'est pour toujours.

Ce grand seigneur fut toujours élevé en grand seigneur ; son âme est aussi noble que son sang : je l'estime sans l'admirer. Mais celui qui par ses vertus s'élève au-dessus de son sang et de son éducation, je l'estime et je l'admire.

Toi donc de qui les vertus égalent la fortune pourquoi cacherais-tu un défaut de naissance, qui relève l'éclat de ton mérite ?

AMUSEMENT ONZIÈME l6l

Et toi qui n'as d'autre mérite que d'avoir fait fortune, fais-nous voir toute la bassesse du passé : nous n'en sentirons que mieux le mérite de ton élévation.

Ceux qui sont tombés du haut de la fortune, regardent toujours l'élévation où ils ont été ; mais ceux qui se sont une fois élevés ne peuvent plus regarder en bas.

Cependant il serait salutaire à ceux-ci de bien envisager leur première bassesse, pour tâcher de n'y plus retomber ; et ce serait un bien pour les autres de perdre de vue une élévation qui leur fait mieux sentir la grandeur de leur chute.

Voilà, dit-on, un homme qui fait si fort le grand seigneur qu'il semble qu'il n'ait jamais été autre chose. Hé ! c'est souvent parce qu'il le fait trop qu'on s'aperçoit qu'il ne l'a pas toujours été.

Pendant que j'ai fait mes réflexions, mon Siamois a fait aussi les siennes : il s'étonne moins de l'homme doré qui se méconnaît, que de l'assemblée qui semble le méconnaître aussi.

On lui fait un accueil de prince : ce ne sont pas

des civilités, ce sont des adorations. Hé ! n'êtesvous pas contents, s'écrie notre Siamois, n'êtesvous pas contents d'idolâtrer les richesses qui vous sont utiles ? Faut-il encore idolâtrer un riche qui ne vous sera jamais d'aucun secours ?

J'avoue, continue-t-il, que je ne puis revenir de mon étonnement : je vois entrer dans votre cercle un autre homme de bonne physionomie, on ne fait nulle attention sur son arrivée. Il s'est assis, il a parlé, et parlé même de très bon sens ; cependant personne ne l'a écouté, et j'ai pris garde qu'insensiblement chacun défilait d'un autre côté, en sorte qu'il est resté seu1 à son bout.

Pourquoi le fuit-on ainsi ? ai-je dit en moimême ; a-t-il la peste ?

Dans l'instant j'ai remarqué que tous ces déserteurs se rangeaient auprès de l'homme doré qu'on fête tant ; j'ai compris par là que la contagion de celui-ci, c'est la pauvreté.

O dieux ! s'écrie le Siamois, entrant tout à coup dans un enthousiasme semblable à celui où vous l'avez vu dans sa lettre ; o dieux ! transportez-moi vite hors d'un pays où l'on ferme

l'oreille aux sentences du pauvre, pour écouter les sottises du riche ! Il semble qu'on refuse à ce vertueux mal vêtu sa place entre les hommes, pendant qu'on met ce riche sot au rang des dieux. En voyant cela, j'aurais presque envie de pardonner à ceux qui s'enflent de leur prospérité. Celui-ci fut autrefois moins qu'homme parmi vous, vous en faites à présent une divinité. Ah ! si la tête tourne à ce nouveau dieu, il s'en faut prendre à ceux qui l'encensent.

Il y a parmi nous, continue-t-il, des peuples qui adorent un certain oiseau, à cause de la richesse de son plumage (1). Pour justifier la folie où leurs yeux les ont engagés, ils se sont persuadé que cet animal superbe a en lui quelque esprit divin qui l'anime. Leur erreur est encore plus tolérable que la vôtre : car enfin, cet animal est muet ; mais s'il pouvait parler, ainsi que votre homme doré, ils reconnaîtraient que ce n'est qu'une bête, et cesseraient peut-être de l'adorer.

L'enthousiasme eût mené trop loin notre voyageur sincère ; pour l'obliger à ne plus parler, je lui fis remarquer un personnage du cercle, qui mérite bien qu'on lève le voile dont il se couvre pour attirer la confiance des sots (2).

Wll SEMES! S 1 l

Examinez-le bien, ce sérieux extravagant. Sa marotte c'est la probité : marotte aimable, si son cœur en était attaqué, mais il n'en est frappé qu'à la tête.

On ne s'est point encore aperçu qu'il fût ni voleur, ni faussaire : sur cette confiance, il se met à la tête de tous les gens de bien.

Il exige une foi aveugle pour ce qu'il dit ;

écoutez-le comme la vérité même. Affirme-t-il

que ce roturier est noble, on n'ose plus lui demander ses titres.

Bien plus, il veut être cru sur les choses d'opinion (a) comme sur les choses de fait.

Hier deux astronomes, bons amis d'ailleurs, mais ennemis mortels dans la dispute, en étaient déjà aux injures ; l'homme de probité arriva, et ne doutant point qu'un seul mot de sa bouche ne dût établir la paix entre eux : Fiez-vous à moi, dit-il au plus emporté ; en homme d'honneur, ce n'est point le monde qui tourne, c'est le soleil.

S'il fait quelque affaire, il prétend que son

(a) Voir la note (a) de la page 118.

mot soit un arrêt dont on ne puisse appeler sans injustice. Il s'offense qu'on songe seulement à prendre avec lui les sûretés ordinaires. On doit savoir que sa promesse verbale vaut mille contrats. Il eût volontiers exigé des parents de sa femme qu'il la lui eussent donnée en mariage sur sa parole.

Il se pique d'être toujours exactement vrai dans ses expressions. Selon lui l'exagération est un mensonge horrible ; et c'est trahir la vérité que de s'exprimer faiblement dans les choses même qu'on devrait taire. Où trouverons-nous donc un modèle de cette exactitude impraticable ? Vous la trouverez en lui seul. Pesez bien, vous dira-t-il, la force de mes paroles ; vous devez croire simplement ce que je vous dis, rien de moins, ni rien au delà. En une occasion seule, il vous permettrait d'ajouter : c'est quand il fait son propre éloge, et il le fait à tout propos.

Sur quelque sujet que roule la conversation, il s'y jette à bon sens perdu, pour faire l'étalage de ses vertus.

Une femme, par exemple, après avoir bien prouvé qu'il n'y a plus dans nos jeunes gens, ni galanterie, ni sincérité, s'écriera plaisamment :

l66 LES AMUSEMENTS

Ah ! j'ai tort, Messieurs, j'ai tort ; il y a encore de la sincérité parmi les hommes : ils disent tout ce qu'ils pensent des femmes !

A propos de cette espèce de sincérité, notre homme croit pouvoir mettre sur le tapis celle dont il se pique : Chacun a ses défauts particuliers, dit-il, mais tout le monde a celui de la dissimulation : mon défaut à moi, c'est d'être trop sincère.

On tombe sur une autre manière : Il y a des riches si durs, dira un homme ruiné, qu'il entre de la dureté dans leur compassion même ; s'ils regardent le malheur d'autrui, c'est pour mieux goûter leur bonheur propre.

Quel excès de dureté ! s'écrie l'homme d'honneur ; à mon égard je tombe dans un excès tout opposé, je m'attendris d'un rien : je suis trop bon, c'est encore un défaut dont je ne me corrigerai jamais.

Un autre enfin, qui dans la suite d'un récit prononce par occasion le mot d'avarice, se voit interrompu par le personnage, qui déclare net que la libéralité est son vice.

Ah ! Monsieur, dit froidement l'homme inter-

rompu, vous avez là de grands vices : sincérité, bonté, libéralité ; l'excès de modestie qui vous fait avouer ces vices, fait comprendre que vous avez toutes les vertus contraires.

Voilà, ce me semble, rompre en visière à l'homme d'honneur ; c'est tirer sur lui à brûlepourpoint : il devrait être cruellement blessé. Cependant il n'a pas seulement senti le coup ; il s'est fait un calus de vanité qui le rend invulnérable : il prend tout en bonne part. Dites-lui d'un ton ironique : O le grand héros de probité ! il croit la chose à la lettre. Déclarez-lui tout net que vous le connaissez pour un franc scélérat : c'est une ironie, vous plaisantez, et il entend raillerie.

Les railleurs ont beau jeu, comme vous voyez, avec un esprit si bien tourné : cette humeur commode met toute l'assemblée en goût de raillerie. Quel régal pour les diseurs de bons mots ! Ils peuvent là se rendre intelligibles à tous, hors à celui qu'ils drapent (a). Cependant leur malignité n'est pas encore contente : le plaisir serait de le piquer au vif pour confondre sa vanité. Ils se hasardent à l'attaquer en face : vous n'y

(a) Draper quelqu'un, dans le style familier, c'était le railler fortement (comme nous disons arranger).

l68 LES AMUSEMENTS

gagnerez rien, sa vanité est un mur d'airain, tous vos traits s'émoussent, et votre venin ne fait que blanchir (a). C'est pourtant dommage de perdre le fruit d'une raillerie si mordante.

Mais je m'aperçois qu'il n'y aura rien de perdu : voici un esprit de travers, qui prend pour lui tout ce qu'on a dit pour l'autre. Il rougit, il pâlit, il perd contenance, il déserte enfin, et sort en menaçant des yeux toute l'assemblée.

Que juge-t-on de cette levée de bouclier (b) ? Tout le pis qu'on peut ; c'est l'esprit du monde. S'il n'avait que la tête malsaine, dit-on, il n'aurait pas été si sensible ; mais apparemment sa conscience est si ulcérée, qu'on ne peut toucher aucune corde, qui ne réponde à quelque endroit douloureux : en un mot, tout le blesse, parce qu'il est capable de tout.

Voilà deux caractères qui paraissent fort opposés ; cependant il serait aisé de prouver qu'ils ont tous deux le même fond. Quel est ce fond ?

(a) Blanchir était parfois employé absolument pour signifier : agir superficiellement, et par extension : échouer complètement.

(t>) Dans le sens primitif, faire une levée de boucliersl c'est manifester publiquement son opposition ou son mécontentement.

Devinez-le si vous pouvez : un mot ne suffirait pas pour vous l'expliquer nettement, et je n'ai pas le loisir d'en dire davantage. J'entends venir un homme qui m'est connu : il m'interromprait sans miséricorde ; j'aime autant le prévenir et me taire.

Silence, silence, et tenez-vous dans le respect : vous allez voir paraître un de ces grands seigneurs, qui croient que tout leur est dû, et qui doivent à tout le monde (1). Sa voix bruyante se fait entendre du bas de l'escalier ; on vient l'annoncer, et chacun prend son sérieux lorsqu'il entre avec un air riant et un visage ouvert, qu'il referme tout à coup apercevant son ennemi. Il lui sourit néanmoins par politique, et lui fait mille protestations d'amitié ; mais en offrant ses services, il pâlit comme un Gascon qui offre sa bourse.

A peine est-il assis, qu'il s'empare de la conversation, parle en même temps à quatre personnes de quatre affaires différentes ; interroge l'un sans attendre la réponse de l'autre ; propose une question, la traite et la résout tout seul. Il ne se lasse point de parler, on se lasse de l'entendre, chacun s'écoule. Et voilà le cercle fini.

Le Siamois me demande si notre voyage l'est

aussi. A peine est-il commencé, lui dis-je, vous n'avez encore fait que la première journée. J'y renonce donc, reprend-il brusquement ; car avant que j'aie fait toutes mes réflexions sur ce que j'ai vu dans cette première journée, je serai trop vieux pour en faire une seconde.

Vous avez raison, lui dis-je, la vie de l'homme est trop courte pour bien connaître un seul homme.

Il faudrait vivre au moins un siècle pour connaître un peu le monde, et en revivre encore plusieurs pour savoir profiter de cette connaissance.

Nous sommes trop curieux de savoir ce que le monde fait, et pas assez d'apprendre ce qu'il devrait faire ; c'est pour cela qu'on voit tant de gens qui savent comme on vit, et fort peu qui sachent vivre.

Le m:t de savoir vivre renferme, ce me semble, toute la sagesse humaine ; cependant l'usage a bien affaibli cette expression. On appelle un homme qui sait vivre celui qui ne manque point de politesse ; on s'informe peu s'il manque de probité.

Une autre expression dont on abuse encore, c'est celle de connaissance du monde : tel passe pour connaître le monde, qui n'a la tête pleine que de faits : un tel mourut hier, il avait été ceci, il avait été cela, il laisse douze cents mille livres, on parle de marier son héritière à un seigneur malaisé ; telle et telle chose est arrivée. Enfin, celui qui sait le mieux toutes les minuties d'une histoire du temps s'attire de l'attention et de l'estime : c'est un génie supérieur, une bonne tête, qui connaît le monde. Et si vous vous avisez de faire une réflexion solide sur ces événements, on dirait de vous : C'est un parleur ennuyeux, qui ne connaît pas le monde.

On permet pourtant les réflexions satiriques ; mais on ne reçoit point celles qui instruisent, on n'écoute que celles qui mordent.

De tout ceci le Siamois conclut que la vie des Français se passe à s'examiner, et à se moquer les uns des autres : et j'en conclus, moi, par rapport à mon sujet, que le plus grand et le plus ordinaire de tous les amusements, c'est celui que le public donne aux particuliers, et que les particuliers donnent au public.

Le public est un grand spectacle toujours nou-

veau, qui s'offre aux yeux des particuliers et les amuse.

Ces particuliers sont autant de petits spectacles diversifiés qui se présentent à la vue du public, et le divertissent.

J'ai déjà fait voir en raccourci quelques-uns de ces petits spectacles particuliers ; notre voyageur exige encore de moi que je lui dise un mot du public.

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