‹ Amusements sérieux et comiques :Chapitre 5 sur 26 · LA COUR · texte numérisé non relu

LA COUR

La cour est un pays très amusant. On y respire le bon air ; les avenues en sont riantes, d'un abord agréable. Elles tendent toutes à un seul point. Et ce point, c'est la fortune (1).

* Ce point paraît immense, et son immensité paraît charmante à ceux qui le voient de loin. Approchez-vous-en, ce n'est qu'un point aussi imperceptible, mais bien moins solide que le point mathématique.

La fortune de cour paraît nous attendre au bout d'un grand chemin ouvert à tout le monde ; il semble qu'on n'ait qu'à y mettre le pied pour parvenir : cependant on n'arrive à ses fins que par des chemins couverts et de traverse, disposés de manière que la voie la plus droite n'est pas toujours la plus courte.

Je ne sais si le terrain de la cour est bien solide ; j'ai vu des nouveaux débarqués y marcher avec confiance, et de vieux routiers n'y marcher qu'en tremblant.

C'est un terrain haut et bas, où tout le monde

cherche l'élévation : mais pour y arriver, il n'y a qu'un seul sentier, et ce sentier est si étroit, qu'un ambitieux ne saurait y faire son chemin sans renverser l'autre.

Le malheur est que ceux qui sont sur leurs pieds, ne relèvent guère ceux qui sont tombés ; car le génie (a) des courtisans, c'est de ne rien donner à ceux qui ont besoin de tout, et de donner tout à ceux qui n'ont besoin de rien.

* Pour faire fortune à la cour, il faut être tout à fait sage, ou tout à fait fol, très modeste ou très effronté ; les premiers méritent tout en ne hasardant rien ; les autres attrapent quelque chose en hasardant tout.

* Les demi-sages et les demi-modestes ont trop peu de vivacité pour prévenir, et trop peu de mérite pour qu'on les prévienne. Les grâces distribuées par réflexion ne vont point jusqu'à eux, et ils n'attrapent pas celles qu'on donne aux importuns.

Malgré les difficultés qui se rencontrent à la cour, on y va loin quand on est conduit par le

(a) Le mot duit s'entendre ici dans le sens : disposition d'esprit.

vrai mérite ; la difficulté, c'est de le faire distinguer. Il y en a tant de faux ! Celui même qui s'y connaît le mieux, s'y trouve quelquefois bien embarrassé : tel pour échapper à son discernement, se couvre d'une recommandation étrangère, et ne paraît qu'à l'abri d'un patron ; en sorte qu'un homme est toujours caché derrière un autre homme.

On annonce un nouveau venu, on le prône, on dispose tout pour lui, et sans lui : il n'agit, ni ne parle. C'est un homme sage, dit-on. En effet, il y a de la sagesse dans sa modestie et dans son silence ; car pour peu qu'il eût agi ou parlé, on eût connu qu'il n'est qu'un sot.

C'est ainsi que l'habileté des uns fait la fortune des autres : et si quelqu'un brille par son propre mérite, aussitôt, pour en offusquer l'éclat, la médisance élève ses plus épais nuages, et l'envie ses plus noires vapeurs ; en sorte que la vertu ne paraît plus vertu, le vice ne paraît plus vi:e ; tout est confondu. Dans cette affreuse obscurité, le soleil paraît, pénètre tout, voit et fait voir les objets tels qu'ils sont : c'est alors que l'on rend justice ; c'est alors qu'on peut dire que l'honnête homme est heureux quand on se ressouvient, et le scélérat quand on oublie (}).

En voyageant dans le pays de la cour, j'ai remarqué que l'oisiveté règne parmi ses habitants ; je ne parle que du peuple (l) ; car les grands et ceux qui travaillent à le devenir ont des affaires de reste ; le manège de courtisan est un travail plus pénible qu'il ne paraît.

A l'égard des subalternes, ramper et demander, c'est tout leur manège, et leurs longs services font tout leur mérite.

J'excepte quelques officiers, qui sans bassesse et sans manège, bornent leur ambition à bien servir le maître, et vivent tranquilles dans cette médiocrité d'état où l'on trouve ordinairement le vrai mérite.

Dans cet état médiocre que je mets entre le peuple et les grands seigneurs, on peut être poli sans fourberie, et franc sans grossièreté : on peut n'avoir ni la bassesse du peuple, ni la hauteur des grands ; en un mot, on peut être ce qu'on appelle un galant homme.

En faisant le portrait d'un galant homme de condition médiocre, je ferais insensiblement celui d'un grand seigneur aimable ; tant il est vrai que malgré la différence du rang, un honnête homme ressemble toujours à un honnête homme.

Les courtisans de la première classe sacrifient tous également leur vie et leur repos ; les uns par principe d'honneur et de vertu, se sacrifient, parce qu'ils sont utiles à la cour ; les autres, parce que la cour leur est utile.

Ces derniers sont les plus acharnés à la fortune : j'en ai connu un, qui a soixante et quinze ans, commençait à prendre des mesures pour se retirer. J'ai beaucoup travaillé, disait-il, et je n'ai travaillé que pour avoir le moyen de vivre en repos ; j'espère bien me reposer dans quelques années. Je dirais volontiers que ceux de ce caractère travaillent jusqu'à la mort, pour se reposer le reste de leur vie.

* De tous les peuples du monde les courtisans sont ceux qui s'ennuient le plus hors de leur pays natal, les vieux surtout : car les jeunes, à qui la vanité vient avant l'ambition, aiment mieux dominer à la ville que de s'élever à la cour ; c'est peut-être ce caractère de petitesse et de domination qui leur a attiré de nos jours le nom de petit maître (1).

* Le nom de petit maître court risque de n'être pas écrit au temple de Mémoire. De peur que mon livre ne s'oublie comme eux, ne le

chargeons point d'une longue description de leur caractère.

Quoique le courtisan et le petit maître soient d'un même pays, ils ont néanmoins des mœurs toutes différentes.

Le courtisan s'étudie à cacher son dérèglement sous des dehors réglés. Le petit maître fait vanité de paraître encore plus déréglé qu'il n'est.

L'un pense beaucoup avant que de parler ; et l'autre parle beaucoup et ne pense guère.

L'un court après la fortune ; l'autre croit que la fortune doit courir après lui.

Les courtisans, en caressant également tout le monde, confondent leurs amis avec leurs ennemis ; les petits maîtres sont plus sincères, ils ne cachent ni leur amitié, ni leur haine, si ce n'est en se saluant ; car leurs jeux de mains ont équivoques ; on ne sait quelquefois s'ils se jouent, ou s'ils se querellent ; leurs compliments sont mêlés d'injures, et leurs embrassades sont moitié caresses, moitié coups de poing (*).

Le langage courtisan est uniforme, toujours

AMT-EMESTS

poli, flatteur et insinuant (x) : le langage petit maître est haut et bas, mêlé de sublime et de trivial, de politesse et de grossièreté.

* Si la cour a ses petits maîtres, la ville a aussi les siens : les petits maîtres de ville copient les autres et leur ressemblent à certain air près, air de cour qui donne des grâces aux défauts mêmes ; puisqu'ils n'en peuvent imiter les grâces, je ne leur conseille pas d'en imiter les défauts (2). Mais ce n'est pas ici le lieu d'exposer le caractère des petits maîtres de Paris. En voyageant par cette grande ville, si je les trouve en mon chemin, j'en parlerai peut-être. Si je n'en parle point, ils ne m'auront servi que de transition pour passer de la cour à Paris. Entrons dans cette ville immense.

Nous y trouverons de quoi nous amuser longtemps (3) ; la vie d'un homme ne suffit pas pour en achever le voyage.

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