AMUSEMENT TROISIÈME PARIS
Paris est un monde entier ; on y découvre chaque jour plus de pays nouveaux et de singularités surprenantes que dans tout le reste de la terre : on distingue dans les Parisiens seuls tant de nations, de mœurs, et de coutumes différentes, que les habitants mêmes en ignorent la moitié.
* Chaque quartier de cette ville est une province, et ces provinces sont si distinguées les unes des autres par les airs et les manières, qu'une Parisienne du Marais pourrait passer pour une provinciale au faubourg Saint-Germain (x).
Pour être frappés plus vivement d'une variété que les préjugés de l'usage et de l'habitude nous font paraître presque uniforme, imaginons-nous qu'un Siamois (2) entre dans Paris. Quel amusement (3) ne serait-ce point pour lui, d'examiner avec des yeux de voyageur toutes les particularités de cette grande ville ? Il me prend envie
de faire voyager ce Siamois avec moi ; ses idées bizarres et figurées me fourniront sans doute de la nouveauté (1), et peut-être de l'agrément.
Je vais donc prendre le génie (a) d'un voyageur siamois, qui n'aurait jamais rien vu de semblable à ce qui se passe dans Paris : nous verrons un peu de quelle manière il sera frappé de certaines choses que les préjugés de l'habitude nous font paraître raisonnables et naturelles (2).
Pour diversifier le style de ma relation, tantôt je ferai parler mon voyageur, tantôt je parlerai moi-même : j'entrerai dans les idées abstraites d'un Siamois (b) ; je le ferai entrer dans les nôtres : enfin supposant que nous nous entendons tous deux à demi-mot, je donnerai l'essor à mon imagination, et à la sienne. Ceux qui ne voudront pas prendre la peine de nous suivre, peuvent s'épargner celle de lire le reste de ce livre, mais ceux qui cherchent à s'amuser doivent un peu se prêter au caprice de l'auteur.
Je suppose donc que mon Siamois tombe des
(a) La disposition d'esprit. Voir ci-dessus, p. 63.
(b) C'est-à-dire dans ses imaginations subtiles, éloignées des idées qui nous sont communes. Le sens est différent de celui que prend l'expression « idées abstraites » dans les traités philosophiques.
nues, et qu'il se trouve dans le milieu de cette cité vaste et tumultueuse, où le repos et le silence ont peine à régner pendant la nuit même ; d'abord le chaos bruyant de la rue Saint-Honoré (x) l'étourdit et l'épouvante, la tête lui tourne.
Il voit une infinité de machines différentes que des hommes font mouvoir ; les uns sont dessus, les autres dedans, les autres derrière ; ceux-ci portent, ceux-là sont portés ; l'un tire, l'autre pousse ; l'un frappe, l'autre crie ; celui-ci s'enfuit, l'autre court après. Je demande à mon Siamois ce qu'il pense de ce spectacle : J'admire et je tremble, me répond-il ; j'admire que dans un espace si étroit tant de machines et tant d'animaux, dont les mouvements sont opposés ou différents, soient ainsi agités sans se confondre ; se démêler d'un tel embarras, c'est un chefd'œuvre de l'adresse des Français. Mais leur témérité me fait trembler, quand je vois qu'à travers tant de roues, de bêtes brutes et d'étourdis, ils courent sur des pierres glissantes et inégales, où le moindre faux pas les met en péril de mort (2).
En voyant votre Paris, continue ce voyageur abstrait (a), je m'imagine voir un grand animal ;
(a) Voir la note b de la page précédente sur le sens du mot abstrait.
le3 rues sont autant de veines où le peuple circule ; quelle vivacité que celle de la circulation de Paris ! Vous voyez, lui dis-je, cette circulation qui se fait dans le cœur de Paris : il s'en fait une encore plus pétillante dans le sang des Parisiens ; ils sont toujours agités et toujours actifs ; leurs actions se succèdent avec tant de rapidité, qu'ils commencent mille choses avant que d'en finir une, et en finissent mille autres avant que de les avoir commencées.
Ils sont également incapables et d'attention et de patience ; rien n'est plus prompt que l'effet de l'ouïe et de la vue, et cependant ils ne se donnent le temps ni d'entendre, ni de voir.
Les Parisiens sont aussi laborieux que voluptueux. Ils se fatigueront vingt- quatre heures pour assaisonner un plaisir d'un moment.
Leurs passions sont vives, et cependant ils aiment la commodité de l'indolence ; ils l'ont déjà introduite dans l'amour, en retranchant les soins, les inquiétudes, les craintes, les rigueurs, en un mot, toutes les fatigues de la tendresse galante. Ils ont rendu l'amour moins vif, mais plus commode qu'il n'a jamais été.
Moi qui suis Parisien, et qui aime à travailler
commodément, je diviserai l'amusement de Paris en plusieurs amusements fort courts. Ainsi je pourrai me reposer dès que je serai las de penser, et le lecteur pourra sans s'incommoder m 'épargner l'affront de jeter mon livre avant la fin du chapitre (1).
Dans le milieu de Paris s'élève un superbe édifice ouvert à tout le monde, et presque fermé par l'affluence des gens qui s'empressent d'y entrer et d'en sortir.
On monte par plusieurs degrés dans une grande salle où se traitent les affaires les plus sérieuses. Dans cette salle même on étale toutes les bigarrures comiques qui composent l'habillement des femmes. Un Parisien voit cela sans étonnement ; mais mon voyageur siamois est étonné de voir dans un même lieu (x) les hommes amusés d'un côté par des babioles, et de l'autre occupés par la crainte des jugements d'où dépendent toutes les destinées.
Dans cette boutique on vend un ruban ; dans l'autre boutique on vend une terre par décret : vous entendez à droite la voix argentine d'une jolie marchande qui vous invite d'aller à elle ; et
à gauche la voix rauque d'un huissier qui fait ses criées ; quel contraste (*) !
Pendant que le voyageur fait ses réflexions sur cette bizarrerie, il est épouvanté par la lugubre apparition d'une multitude de têtes noires et cornues, qui forment en se réunissant un monstre épouvantable, qu'on appelle la chicane (2) ; et ce monstre mugit un langage si pernicieux, qu'un seul mot suffit pour désoler des familles entières.
A certaines heures réglées, il paraît un homme grave et intrépide, dont l'aspect seul fait trembler et dompte ce monstre. Il n'y a point de jour qu'il n'arrache de sa gueule béante quelque succession à demi-dévorée (3).
La chicane est plus à craindre que l'injustice même. L'injustice ouverte, en nous ruinant, nous laisse au moins la consolation d'avoir droit de nous plaindre ; mais la chicane par ses formalités nous donne le tort en nous ôtant notre bien.
La justice est, pour ainsi dire, une belle vierge, déguisée et produite par le plaideur, poursuivie par le procureur (a), cajolée par l'avocat, et défendue par le juge.
(a) On nommait procureur, dans l'ancien droit, l'officier de justice que nous nommons avoué.
Nous voilà déjà dans les digressions, me dira le critique. Le critique a tort ; car les digressions sont précisément de mon sujet, puisqu'elles sont des amusements. Cela est si vrai, que je vais continuer.
Par forme de digression, je vous avertis que dans tous les endroits de mon voyage où le Siamois m'embarrassera, je le quitterai, comme je viens de faire, pour m'amuser dans mes réflexions, sauf à le reprendre quand je m'ennuierai de voyager seul. Je prétends quitter aussi l'idée de voyage, toutes les fois qu'il m'en prendra fantaisie : car bien loin de m'assujettir à suivre toujours une même figure, je voudrais pouvoir à chaque période changer de figure, de sujet et de style, pour ennuyer moins les lecteurs du temps ; car je sais que la variété est le goût dominant.
Quoiqu'il n'y ait rien de durable dans le monde, on remarque néanmoins au Palais une chose éternelle, c'est le procès ; certains ministres de la chicane s'appliquent à le perpétuer, et se font entre eux une religion d'entretenir l'ardeur des plaideurs, comme les Vestales s'en faisaient une entre elles d'entretenir le feu sacré.
Une chose étonnante, c'est que malgré le
bruit épouvantable qui 8e fait autour des tribunaux, on ne laisse pas d'y dormir : plût au Ciel, lorsqu'on y décide un procès, que les anciens juges fussent bien éveillés, et les jeunes bien endormis !
Il y en a pourtant de très équitables (x). L'embarras, c'est de pouvoir les bien instruire d'une affaire : comment s'y prendre ? La partie leur est suspecte, le factum(a)les endort, le procureur les embrouille, l'avocat les étourdit, le solliciteur les importune, et la solliciteuse les distrait (2) ; à toutes risques j'aimerais mieux la solliciteuse.
Un de mes amis se vantait que la plus charmante femme du monde ne pourrait jamais lui faire oublier qu'il était juge. Je vous crois, lui répondis-je ; mais tout magistrat est homme avant. que d'être juge. Le premier mouvement est pour la solliciteuse ; le second pour la justice.
Une comtesse assez belle pour prévenir en faveur d'un mauvais procès le juge le plus austère fut solliciter pour un colonel contre un marchand.
(a) Dans l'ancien droit, on nommait spécialement jaclum le mémoire, ou exposé des faits et moyens.
Ce marchand était alors dans le cabinet de son juge, qui trouvait son affaire si claire et si juste, qu'il ne put s'empêcher de lui promettre gain de cause.
A l'instant même la charmante comtesse parut dans l'antichambre ; le juge courut au-devant d'elle ; son abord, son air, ses yeux, le son de sa voix, tant de charmes enfin le sollicitèrent, qu'en ce premier moment il fut plus homme que juge, et il promit à la belle comtesse que le colonel gagnerait sa cause. Voilà le juge engagé des deux côtés. En rentrant dans son cabinet, il trouva le marchand désolé : Je l'ai vue, s'écria le pauvre homme hors de lui-même, je l'ai vue, celle qui sollicite contre moi ; qu'elle est belle ! Ah, Monsieur, mon procès est perdu ! Mettez-vous à ma place, répond le juge encore tout interdit, ai-je pu lui refuser ce qu'elle me demandait ? En disant cela, il tira d'une bourse cent pistoles ; c'était à quoi pouvaient monter toutes les prétentions du marchand. Il lui donna les cent pistoles. La comtesse sut la chose, et comme elle était vertueuse jusqu'au scrupule, elle craignit d'avoir trop d'obligation à un juge si généreux, et lui envoya sur l'heure les cent pistoles. Le colonel aussi galant que la comtesse était scrupuleuse, lui rendit les cent pistoles ; et ainsi
chacun fit ce qu'il devait faire. Le juge craignit d'être injuste, la comtesse craignit d'être reconnaissante, le colonel paya, et le marchand fut payé.
Voulez-vous savoir mon véritable sentiment sur le procédé de ce juge ? Son premier mouvement a été pour la solliciteuse : c'est ce que je n'ose lui pardonner ; son second mouvement a été pour la justice : c'est ce que j'admire.
Pendant que je me suis amusé, mon voyageur s'est perdu dans le Palais : allons le chercher. Je l'aperçois dans la grande salle, je l'appelle, il veut venir à moi, mais l'haleine lui manque, la foule l'étouffé, le courant l'emporte ; il nage des coudes pour se sauver. Il m'aborde enfin ; et pour toute relation de ce qu'il vient de voir, il s'écrie : O le maudit pays ! sortons-en vite, pour n'y jamais rentrer.
* Avant que d'en sortir, lui dis-je, examinez bien ce grand homme sec et renfrogné ; quoiqu'il porte une longue épée, il ne fait la guerre que par procureur. C'est un chicaneau d'épée. Il parle à quelqu'un. Ëcoutons-le. Il est normand ; la scène ne sera pas si brillante que s'il était gascon ; mais elle vous instruira peut-être
des maximes les plus solides de la chicane frauduleuse. Je connais la personne à qui il parle. C'est une plaideuse (x).
* Une plaideuse! s'écria mon Siamois. Est-ce que les femmes savent plaider ?
* Mieux que les hommes quand elles s'en mêlent, lui répartis-je. Comme elles suivent plus loin que nous et la haine et l'amour, elles réussissent également en procès et en galanterie. Celle-ci en se ruinant s'est acquis l'esprit de chicane, qui joint à l'esprit de femme, l'emporte encore sur l'esprit normand ; en un mot, à force de perdre son bien, elle a appris à usurper celui des autres.
* Notre Siamois curieux d'entendre le dialogue de la plaideuse et du Normand, me tira derrière un pilier, d'où nous pouvions les entendre sans être vus. Nous jugeâmes par les discours de la plaideuse qu'elle avait fait au Normand force supercheries dont elle craignait les suites.
* Ah, Monsieur, lui disait-elle d'une voix tremblante, si ma procédure n'a pas été loyale, je désavoue mon procureur. Je sais que vous avez des preuves apparentes contre ma bonne
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foi, et que vous pouvez me perdre de réputation, quoique je sois innocente. Ne me poussez pas à bout, je vous en conjure. A cela il ne répondait rien, fronçait le sourcil, et se mordait les lèvres comme un homme outré qui va éclater en invectives.
* Nous attendions que l'orage fondît, quand tout à coup notre Normand prenant un air gracieux et flatteur : Ne craignez rien, ma chère Demoiselle, lui dit-il, ne craignez rien ; votre procédé est estimable ; vous avez mérité mon estime et ma vénération, et j'irai chez vous dès demain pour vous rendre hommage.
* Ah, je suis perdue, s'écria-t-elle ! et vous ne dissimulez votre ressentiment que pour me perdre, pour m 'abîmer.
* Au contraire, Madame, reprit notre flatteur en lui serrant la main, je vous applaudis, je vous félicite ; rien n'est plus aimable, rien n'est plus charmant que le tour que vous m'avez joué, et vous m'avez trompé d'une manière tout adorable. J'avoue que j'en ai pensé être la dupe.
* Je vous jure, reprit-elle d'un air contrit, que je n'ai point eu dessein de vous tromper.
* Ha ! ne dites point cela pour votre honneur, répliqua-t-il ; c'est la tromperie, c'est votre habileté à tromper qui me charme, qui me ravit. Oui, charmante personne, la manière adroite dont vous m'avez ballotté, trigaudé (a), leurré, tourné, viré, m'enlève, m'enchante ; vous me voyez passionné pour vous, et cela sans faiblesse ; car ce n'est point votre beauté, ce ne sont ni vos yeux, ni votre bouche, ni votre teint :je ne suis point sensible à ces fadaises ; ce qui me touche dans une femme, c'est un esprit subtil et façonné (b), un cœur solide et politique. Ne se passionner qu'avec réflexion, ruser ingénuement, faire la naïve et la franche pour parvenir à ses fins : c'est par là que vous m'avez gagné le cœur.
* Ces louanges ne me conviennent point, reprit-elle toute déconcertée ; mais enfin, où voulez-vous venir ?
* Je ne puis encore en venir à rien, continuat-il d'un air tendre ; je suis si passionné, si transporté d'admiration pour votre patelinage ! Une affabilité, un langage, des paroles dorées : vous
(a) Trigauder, dérivé de Irigaud, signifiait : agir sans franchise. Il est exceptionnel que ce verbe soit employé transitivement.
(b) C'est-à-dire formé par l'usage du monde.
m'amusiez par de belles propositions d'accommodement, pour avoir le temps de me faire souffler un exploit, et de me faire condamner par défaut. Cela était joliment imaginé et très agréablement conduit ; et ce titre que vous avez fait contrefaire par un... Je sais bien que la signature n'est pas tout à fait fausse ; aussi n'est-elle pas tout à fait vraie (») : c'est une signature vraisemblable. Quoi qu'il en soit, vos prétentions sans titre étaient injustes, et en fabriquant un titre, vous corrigez l'injustice. Cela est bon.
* En vérité, Monsieur, reprit la plaideuse, je ne sais plus comment je dois prendre vos discours.
# Du bon côté, répliqua le Normand, en l'embrassant ; tout votre manège est si fort de mon goût, et je trouve tant de conformité entre vous et moi, qu'il m'est venu en pensée que nous étions nés l'un pour l'autre. Oui, Mademoiselle, je crois que pour donner un bon tour à cinq ou six procès où nous sommes faufilés vous et moi, il nous serait avantageux à l'un et à l'autre de réunir nos droits par un contrat de mariage ; en un mot, si vous entendez bien vos intérêts,
(a) Nous dirions : elle n'est pas non plus tout à fait vraie.
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vous serez ma femme dès aujourd'hui, et voici pourquoi : deux vertueux (:l) réunis se fortifient, et séparés nous nous détruirions l'un l'autre.
* Ha ! Monsieur, répliqua la plaideuse à qui ce mariage n'était pas si avantageux qu'au Normand, quand je refuserais de me marier, vous êtes trop honnête homme pour me détruire.
* Pardonnez-moi, pardonnez-moi, reprit brusquement le Normand, et je veux ce mariage, parce que je ne suis pas dupe ; je puis vous ruiner, vous pouvez m 'enrichir. Il faut s'entr'aider les uns les autres charitablement. Ainsi touchez là, nous mourrons ennemis ou mariés ensemble.
* La plaideuse laissa prendre sa main d'un air si interdit qu'on eût pris sa crainte pour de la pudeur, et notre épouseur continua ainsi : J'ai déjà dressé un projet de contrat de mariage C'est un chef-d'œuvre de composition. Je crois que cet ouvrage d'esprit sera de votre goût. Il est conçu dans des termes savamment équivoques : par exemple, en parlant de cette grosse terre que vous m'apportez en mariage avec le procès y adjoint, pour mettre en valeur la terre
(a) Le mot est pris ici dans le sens étymologique de vertu, et signifie forts.
et le procès, j'y comprends tous les environs qui seront à notre bienséance. Elle est belle, notre terre : gros revenus, beaux droits seigneuriaux ; mais ce que j'estime plus que tout cela, ce sont certaines vieilles prétentions soutenues de certains vieux titres dont je suis nanti. C'est une recherche curieuse qui m'a coûté bien du travail ; mais il fallait cela pour augmenter vos terres sur celles des voisins. Ces voisins sont des sots. Ainsi je pourrai les déposséder, les ruiner, les abîmer avec justice ; je dis avec justice, car enfin, selon la Coutume du Mans, rien n'est plus juste que d'arrondir sa terre.
En finissant ce dialogue, nos épouseurs politiques s'éloignèrent de nous, et moi pour ôter brusquement à mon voyageur siamois l'idée ennuyeuse du Palais, je le menai droit au pays de l'Opéra (1).