ACTE I, SCK.NE IX
A songer. — C'/est ainsi que Dieu, loin du grand jour,
Faisait mon âme exprès pour un étrange amour.
Vous qui m'aimez aussi, vous qu'aussi Dieu m'envoie,
Écoutez. — Le chemin de Montdidier à Roye
Passe près d'un manoir où j'étais l'an dernier.
In soir, pour y loger un certain prisonnier
Dont j'avais vu venir l'escorte dans la plaine,
On vint me demander ma prison. Châtelaine,
Je dois toutes mes clefs au roi mon suzerain.
J'obéis. Dans la nuit, jusqu'à ce souterrain.
J'osai, par un couloir dont je savais l'issue.
Me glisser curieuse et sans être aperçue.
Le soupirail grillé rayonnait au dehors.
Je n'oublierai jamais ce que je vis alors.
Le prisonnier allait et venait sous la voûte.
— Quoique sans l'avoir vu, vous connaissez sans doute
Quel aspect effrayant il présente aux regards. —
Dans l'ombre on distinguait quatre sbires hagards.
Personne ne parlait. C'était comme une tombe.
Moi, plus pâle qu'un front sur qui la hache tombe.
Je regardais glacée à- travers les barreaux
Ce spectre qui marchait gardé par des bourreaux.
Combien de temps restai-je en ce lieu? Je l'ignore.
Le lendemain, captif et sbires, dès l'aurore,
Tout avait disparu comme une vision.
Que vous dire à présent? Folie, illusion,
Bon ou fatal dessein, le fait est qu'une idée
Vit depuis ce jour-là dans mon âme obsédée.
Partout ce prisonnier comme une ombre me suit,
Passe et me tend les bras, puis rentre dans la nuit.
Je le délivrerai. Quelle est cette Tictime ?
On voit bien qu'il est jeune; il n'a pas fait de crime.
De quel droit les bourreaux qui l'ont au milieu d'eux
Lui changent-ils la vie en un rêve hideux?
Qu'est-ce que ce mystère? Ainsi, pour ne rien feindre,
J'ai fini par l'aimer à force de le plaindre. -
•200 LKS JlIiMKAUX.
J"ai su qu'à Pierrefonds on l'avait transféré,
Et je veux le sauver et je le sauverai !
Je me suis dit cent fois ce que vous m'allez dire,
Que c'est une démence, un abîme, un délire,
Que je ne connais rien de lui, que je pourrais
Choisir quelque seigneur beau, jeune... — Eh bien, apré?
Je l'aime ! — C'est un but, une fièvre, une flamnif* .
Une volonté sombre et qui me remplit l'àmo.
Le délivrer! Mon Dieu, je le vois toujours là !
Je ne sais pas quel nom vous donnez à cola,
Mais je sens que je l'aime !
0 la triste chimère !
Vous n'avez jamais eu les conseils d'une mère. C'est vrai, pauvre jeune âme ! Hélas !
ALIX
il souffre tant î /Vyez pitié de lui.
LE COMTE JEAN
Son visage, pourtant, Vous ne l'avez pu voir, madame.
ALIX
Je le rêve.
LE COMTE JEAN
Et rêvez- vous aussi l'échafaud et la Grève,
Les juges effrayants, pourvoyeurs de tombeaux,
Et les arrêts de mort qu'on vient lire aux flambeaux V
ALIX
Il faut que je le sauve ou bien que je succombe. t)ieu le veut. J'ouvrirai son cachot ~ ou ma tombe.
A cri: I. sciNi: i\.
LK COMTE JKA>.
Oh ! n'allez pas plus loin, — pour mourir, je le sai, — Dans ce projet sinistre, impossible, insensé ! Par tous vos parents morts, par leur àme et la vôtre, Par le lien obscur qui nous joint l'un à l'autre. Mol vieillard tout à Tiieure et vous encore enfant, .le vous en prie. Alix. — et je vous le défend î
ALIX
J'entends la voix d'en iiaut m'ordonner le contraire, Kl, qui que vous soyez, je ne puis m'y soustraire. Votre défense est vaine. — Écoutez, mon ami ; Quand ma mère, cet ange avant l'heure endormi. Quand monsieur le marquis Paul de Créqui, mon pore, Sortirait de la tombe exprès pour me la faire. Me pardonne le ciel, je n'obéirais pas !
LK CO.MTK J K A>.
Kh bien, allez ! Dieu sait où vous mènent vos pas Je n'ai plus rien à faire à présent que vous suivre. Vous aimer, vous aider, et ne pas vous survivre.
Je vous attends demain.
LK