A. LACROIX. VERBOECKHOVEN A C\ ÉDITEURS
15, BOULSYARV MONTMARTRE
Au coin de la rue VWienne Même maison à Bruxelles, à Leipzig et à Livourne
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ANAGHARSIS GLOOTS
LE CONVENTIONNEL Septembre 1792— Juin 1793.
A cette heure même où Frédéric riUuminé allait peutêtre, par la grâce de Dieu-, ensanglanter la ville révolutionnaire, — derrière le sire, à trois cents lieues, dans Berlin sa capitale, des placards, datés de Tan premier de l'Espérance de la liberté universelle, étaient affichés, chaque nuit, sur les murs. On y criait aux Prussiens : « Réveillez-vous! c'est la guerre des peuples contre les
* Dons ce volume, comme dans le précédent, nous racontons toujours selon Anacharsis. C'est le seul moyen, croyons-nous , d'arriver à bien mettre en lumière le personnage et de le livrer à nos lecteurs dans toute son originalité. ,t
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rois! » De ces appels à rinsurrection, les plus fins Berlinois désignaient tout bas comme auteur le jeune et riche baron autrichien Eschine Portock, déjà proscrit de
Vienne, et de retour à peine de son voyage en France. D'audace, en effet, le baron s'apprêtait à mettre au grand jour ses* impressions -de voyage. En pleine monarchie prussienne, il devait armorier le titre du livre djun beau bonnet rouge enguirlandé de lauriers, et signer bravement la préface de son nom de baptême jacobin : Junius Frei, autrement dit : Brutus, l'homme libre (1).
Or entre toutes les lettres qu'il comptait imprimer s'en trouvait une, écrite de Strasbourg, le 21 janvier 1792, et dans laquelle Portock disait : « Les gardes nationales sont presque toutes animées de l'esprit patriotique ou démocratique : ce qui, malheureusement, est ici la même chose. Elles ne paraissent pas craindre, en vérité, l'ennemi extérieur et désirent la guerre ; mais elles redoutent les aristocrates qu'elles vont se laisser à dos, et parlent de les pousser tous devant elles au jour de la bataille. »» — Eh bien ! ce que sentaient", craignaient, disaient les gardes nationales strasbourgeoises à la veille de la déclaration de guerre, les Sans- Culottes parisiens le sentent, le craignent, le disent tout soudain, le 1*^ septembre, à la fatale nouvelle; et tout soudain, comme pour les justifier, les aristocrates, les antinationaux, de se réjouir, de m^acer, de s'apprêter derrière les barreaux même des prisons où ils sont entassés. Dans les correspondances royalistes saisies au château et publiées chaque jour depuis le 10 août, les députés, les jacobins, les Parisiens ont pu voir déjà que les Messieurs ne les avaient
(1) Vertraute briefe Uber Franckreich, Berlin, 1792. Premier Yplaine.>
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jamais traités entre eux que de racaille, de gueul, de jean-foutres, de bandits ; aujourd'hui, les Messieurs se fontunjeu'd'écrire aux journalistes eux-mêmes : « Vous serez pendus, mis au: carcan, étranglés,^ roués \ifs!...» Ils auraient encore la faculté d'imprimer leurs feuilles, qu'ils dresseraient, ma foi! la liste nominative des hommes bons à tuer, comme au jour de la fuite de Varennes. Enfin le bruit court que Lafayette, qui vient d'émigrer, n'en est pas moins réservé pour l'échafaud par les Autrichiens qui l'ont pris. — Que sera-ce de nous autres alors?
— Votre sort, ô Sans- Culottes, les journaux de ce matin vous l'annoncent. Lisez ce que Brunswick appelle son plan : « Quand on entrera dans Paris, tous les habitants seront rassemblés en pleine campagne ; on en fera le triage. Lés révolutionnaires seront suppliciés; les autres... on jette un voile sur leur sort. L'empereur a donné par écrit ordre de n'épargner, au premier signal de révolte, que les femmes et les enfants; en cas d'inégalité de force, de brûler les magasins, de faire sauter les poudres, dé mettre le feu'aux villes. Dans tous les cas, les maisons des révolutionnaires seront à l'instant livrées au pillage et leurs biens confisqués. On n'accordera aucun asile aux insurgés dans aucun pays de l'Europe. » — A ces lectares de sang, à ces nouvelles de sang, à ces menaces de sang, la ville tout ahurie regarda au ministère de la justice où était Danton, à la Mairie où était Marat, à la Commune où était Robespierre. Et au lieu de Tétat de siège qui paralyse : De l'audace ! leur cria Danton. — Sauvez-vous vous-mêmes, leur cria Marat.
— Que le Conseil général remette au peuple le pouvoir qu'il a reçu de lui, dit Robespierre. Tel fut l'oracle du trio jacobin-cordelier. Alors tout se simplifia. En unj»
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secotide, par toute la ville fut posé le problème : Ou tous les aristocrates en avant, ou pas un derrière ! — En avant de nous? Mais c'est conduire à l'ennemi ses amis; c'est recruter pour lui contre nous-mêmes ! — Alors... pas un derrière !... Et le tocsin sonna le deuil ; le canon tonna l'alarme ; un drapeau noir fut arboré sur la maison-commune; tous les gardes nationaux se rassemblèrent; tous les comités de section. tinrent séance; la ville entière fut debout : puis on jugea et on tua. On jugea, mais seulement ceux qui devaient être jugés : les prisonniers. On tua, non point les royalistes, mais les complices de l'Autrichienne, mais les massacreurs de la Saint-Laurent, mais les prêtres réfractaires à la loi ; bref, tous les conspirateurs de quelque état qu'ils fussent, anciens ministres, archevêques, évêques, juges, princes, colonels; on les tua de compagnie avec les malheureux dont ils n'avaient cessé de menacer la ville, à la veille des journées d'octobre, à la veille du 21 juin, et dont ils la menaçaient encore cette fois : les galériens et les voleurs. Enfin on tua, non par les bras de tous, en furieux, mais sous les yeux de tous, socialement, quelques-uns seuls à la besogne, soit comme j lires, soit comme exécuteurs, en plein jour, dans les rues, sur les places, et cependant que toutes les choses à l'entour allaient leur train : boutiquiers faisant l'exercice, électeurs discutant les candidats, fédérés se hâtant vers les envahisseurs, et les meilleurs d'entre les plus jeunes s'abattant sur les départements pour crier à la France : Aux armes et au vote ! Rachetez le sang qu'il faut verser par un choix de bons députés sansculottes.
Ainsi que les autres, que dis-je ? mieux que pas un, Anacharsis eut son spectacle. A deux pas de sa demeure.
SOUS ses yeux mêmes, on tua. Le 2 septembre, au soir, il se rendit, en bon citoyen, à l'Assemblée générale de sa section, et dans la nuit il put voir la cour de l'Abbaye, éclairée, rouge, pleine de cadavres, et le comité en séance, puis la rue Sainte-Marguerite avec son pêle-mêle (Je tueurs et de tués, puis la porte de la prison qui de temps à autre s'ouvrait soit pour une victime, soit pour un racheté, car derrière la porte c'était le tribunal; que présidait— entouré de gardes nationaux, aidé de fédérés marseillais— l'un des plus brillants vainqueurs de la Bastille, le capitaine Stanislas Maillard. Un moment le cœur du philosophe se souleva. Mais il entendit un fédéré qui criait : Mon frère a été tué à côté de moi aux Tuileries : je le venge! Mais il songea à la bataille, autre massacre dont tous étaient menacés, puis au carnage, qui dans cette même ville devait suivre le massacre-bataille ; enfin il eut conscience des quatre années de mépris, d'insultes, de menaces et de misère que ce peuple avait essuyées sans relâche; alors il ramena ses regards sur la paille où dormaient les conspirateurs parmi lesquels était même couchée sa proie du 12 août, une des plus belles , Rohan-Chabot, — et le philosophe se surprit à dire froidement : « Ce devait être ! »
Dans la rue, donc, à la vue dé ce sarig, pas un cri ne s'élève pour protester; — mais, à l'ombre, bien bas, dans les couloirs de la pauvre Assemblée agonisante, deux, trois, huit, dix voix grondent : celles de Brissot et consorts. Non parce que ces beaux esprits plaignent le sort des aristocrates, mais parce qu'ils envisagent leur propre néant, oubliés qu'ils sont. L'heure n'est plus d'appliquer avec finesse la philosophie à la politique, et c'est pourquoi ils se butent. En vain, dès les premières goutteg
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sanglantes, Danton traîne le vieux Roland, de sa chapelle de la rue Neuve-des-Petits-Champs à la Mairie, chez le bonhomme Pétion, au-dessus même du comité de surveillance parisien, et le jette brutalement au milieu des quarante- huit présidents de section réunis pour qu'il entende bien toutes les voix de la ville lui crier : *< Il faut marcher, marcher avec nous ! Sïl pleut du sang, vous en êtes bien la cause, à l'égal de Brunswick; allons, pas d'ajournement , et moins d'entêtement ! »• — L'entêté vieillard, se posant en martjrr de toutes ces voix stridentes, ne veut rien comprendre. Que dis-je ? plus on s'efforce de lui démontrer que ce qu'on a culbuté le 10 août ne peut plus se rasseoir, que l'acte insurrectionnel ne pouvait avoir pour unique but de le ramener lui, sa femme et les autres au ministère ; qu'à cette heure loù la loi s'improvise, on ne distingue guère l'exécutif du législatif; qu'il ne s'agit plus d'intrigue, de double jeu, de monarchie républicaine et d'autant moins que la mise à mort des conspirateurs appelle logiquement le supplice du grand coupable, Capet l'aîné ; — non, plus on veut lui enfoncer avant ces vérités, plus le vieillard se roidit. Il n'a que ces mots : « Je n'aime pas la méfiance qui suspecte. Suis-je honnête homme ? Suis-je ministre? — Eh! tout ministre que vous êtes, on peut vous arrêter, si vous ne marchez pas. — Moi, Roland! » —Et le vieillard, excité plustjue jamais par l'injure, animé moins que jamais du souffle parisien, reprenait le chemin de son ministère, retrouvait sa femme, sa reine ; à Tentêtement du vieillard s'ajoutait l'entêtement féminin, et de cet accouplement nocturne résultait, le 3 au matin, une belle et longue épître, chef-d'œuvre de style, qu'on se mettait à lire aux amis et qu'on expédiait vite à l'Assemblée. Quelle
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lettre ! Elle ne menaçait pas la ville ; perfide, elle Texcusait- — Quoi I mais c'est se faire juge des exécutions populaires ! Excuser aujourd'hui, ne serait-ce pas en vue d'accuser demain? Marat avise le coup. Aussi, pour déjouer la manœuvre rolandine qui tend à détacher de Paris les départements, il rédige avec son comité de surveillance parisien une petite circulaire dans laquelle il conjure, au contraire, les départements de s'enchaîner à Paris par des actes analogues de justice sommaire. Et ce même jour, comme dans tous les comités de section, une question se pose : «Qui payera les frais de cette justice? » Tous les Sans-Culottes, pour tâcher encore de ressaisir Roland, disent: « Ce doit être le ministre de l'intérieur. »»
Or, le 3 septembre, Anacharsis était encore, les pieds dans le sang, au comité de sa section, quand on y cria : « Que le ministre paye les frais ! »» Et comme le citoyen Delaconté dit alors au président du comité, Jourdan : « Je vais dîner chez Roland ce soir; je lui parlerai de la chose, -r- S'il vous plaît que je vous accompagne, fit Anacharsis. Je me flatte de pouvoir le convaincre. — Soit, je vous présenterai. » Et voilà Anacharsis chargé avec Delaconté d'obtenir du ministre un bon de 3,000 livres dont la section s'engage à justifier l'emploi.
Je vous présenterai, avait dit Delaconté, et c'était bien dire. Anacharsis, en effet, n'avait jamais pratiqué Roland ni sa femme. Pour la première fois, le 3 septembre, à cinq heures, il visitait les hôtes du petit hôtel Choiseul.
Dieux et déesses ! quel accueil ! que d'honnêtetés ! quelle fête (1)! — «Vous nous amenez là une personne qui n'était pas invitée? — Mais... fit DelaconjLé. — Il y aurait
(1) Mémoires de madame Rokmd, — Cloots, Appel am f^enre humain.
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à se récrier sur le manque d'usage ! -^ Mais encore un coup... — C'est la section qui nous députe, madame, dit vite Anacharsis. — Ah! laissons le prétexte; je raille, car j'estime hautement la surprise que nous fait le philosophe cosmopolite par excellence. Restez-vous à dîner? » — Et l'on se met à table, et des dix-huit places à prendre madame Roland assigne la première à l'Orateur : quel honneur ! — Non-seulement il fait face à ses collaborateurs de la Chronique, Cournand, Lachaise, Millin, mais il coudoie les gloires de la Gironde, Guadet, Vergniaud, Gensonné : — « Messieurs, leur dit-il en faisant allusion à son adoption toute récente, je ressemble aux nouveau-nés qu'on baptise : je n'apprends à connaître mes parrains qu'après mon baptême. — Et tous d'applaudir, et la dame du lieu de ne plus lui désourire. C'est en vain qu'une voix murmure à l'oreille de l'Égérie du ministère : — <* On vient d'introduire chez vous un insupportable parasite que je suis fâché d'y voir ; » l'Égérie n'a qu'un haussement d'épaules pour l'importun et ne sourit que davantage et avec plus de franche bonté encore au vaste appétit d' Anacharsis, qui, en effet, mangeait en parlant, parlait.en mangeant, et, miracle! sans que les mots qui ne cessaient de sortir de sa bouche, les mets qui ne cessaient d'y entrer, vinssent à se faire obstacle au passage. Jamais madame Roland n'avait vu quelqu'un tant manger devant elle. Car chez les autres, plus délicats, la jaserie nuisait à la mangerie. — « Mais que raconte-t-on au dehors? se disait par intervalles Anacharsis. Les murailles de cette maison pourraient être transparentes comme le cristal ! »»
On discourait sur les événements du jour. Il y avait bien ça et là quelques embarras de langue, demi-gronderies, bouffées d'humeur; mais, mon Dieu ! cela s'expliquait
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naturellement par les tracasseries dont Roland était victime depuis quelques jours, par la visite domiciliaire qu'avait dû subir Brissot le matin même ; et quand Anacharsis se mit en devoir de leur prouver que le carnage était une mesure indispensable et salutaire , on l'écouta volontiers, on le laissa parler aussi haut qu'il lui plut. Cependant quelqu'un dit : — « Avouez que, sans la faction jacobino-cordelière, nous échappions à cette nécessité ? »» Mais Anacharsis nia la domination d'une faction quelconque. Alors un autre : — •• La faction domine si bien que c'est à faire déserter Paris. — Déserter Paris ! Encore ! Mais ce sera toujours un crime de lèse-nation. » — Et son apologie de la ville commença. Mais on lui observa doucement qu'en vérité le moment était mal choisi pour faire l'éloge des têtes parisiennes; — mais il répliqua hautement qu'il ne savait pas, au contraire, de moment plus favorable. — Que c'était l'heure de l'anarchie sanglante I — Dites plutôt l'heure d'une justice éclatante! et il invoqua le témoignage de Gorsas, et celui même de Louvet, dont les journaux ne laissaient pas que d'applaudir aux jugements du peuple. Tous alors sourirent de la naïveté germanique du nouveau Français, et la dame du lieu fit dévier vite la conversation. Comment ^ùt-on fait entendre à ce philosophe candide qu'on était à la veille des élections et qu'il fallait capter les suffrages ; que, s'il convenait qu'un ministre boudât par conscience, ses amis devaient d'autant plus galantiser le peuple par tactique, de sorte qu'en cas de victoire électorale on pourrait donner des lettres de grâce à la ville — quelle grandeur d'âme! — aussi bien qu'on la dirait maudite, en cas d'échec — quelle humanité ! Et c'est pourquoi on lui faisait si bon accueil, à lui électeur et candidat ; et c'est
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pourquoi on se montrait d'oreille si complaisante pour ses folies universelles. Mais quand Delaconté et Anacharsis s'ouvrirent à Roland sur l'objet de leur mission, Roland dit : «« Je ne donne rien. »
A neuf heures, sitôt qu'Anacharsis fut hors de la maison, loin de cette société si polie, si délicate, si habile et si vertueuse, — qu'il eut retrouvé la rue, les groupes, les cris, le sang, — chose étrange ! s'imaginer qu'il avait vécu ces quatre heures de commérage chez le premier ministre même de ce peuple tout à l'action, — non, c'était impossible ! Aussi, pour se retremper, se rua-t-il, le même soir, aux Jacobins, dans la bagarre électorale-
Là se forgeait l'avenir, pendant qu'aux prisons — Paris se purgeait du passé. Mais à quel feu ! sous quelles sueurs ! à quels cris ! Le travail qui consiste à réduire toutes les voix d une ville à quelques-unes, échos de toutes, n'est point jeu d'enfant ni passe-temps de vieillard : toutes les passions y volcanisent. Ainsi les électeurs avaient décidé qu'ils voteraient à voix haute, comme le doivent faire toutes consciences vraiment libres, et les noms jetés à la foule avaient été estimés au poids des murmures ou des applaudissements; puis, entre les plus longuement acclamés^^on s'apprêtait à choisir les élus. Hélas ! le nom d'Anacharsis ne devait pas figurer parmi les noms élus, car il n'avait pas rang parmi les acclamés. Ce n'est pas qu'on eût prêté l'oreille aux mauvais plaisants qui demandaient qu'on lui réservât l'apostolat des lois nouvelles, de compagnie avec l'illustre Palloi, patriote par décret; — non, l'on n'avait prêté l'oreille à personne. Le nom d'Anacharsis était sur la liste dressée par Louvet, et tous les clients de la Sentiiielle rolandine, — à l'exception de Kersaint pourtant, qu'on daigna retenir une minute.
— tous, dis-je, avaient dû faire le plongeon d'un seul coup aux éclats d'un orage continu de sifflets et de cris.
— •« Ah! nous sommes encore victimes de la faction, clamaient tous Ips naufragés à l'Orateur qui ne soufflait mot. Oui, la faction domine ici. Et la preuve, écoutez le premier nom que l'on va proclamer. » — ♦< Pétion sans aucun doute, » disait Anacharsis. — Non. On cria : Robespierre ! — « Alors, à Pétion la deuxième place ! » — Point du' tout : à Danton! « Toujours la faction! Mais nous verrons demain. » — Les rejetés comptaient sur les nouvelles électorales des départements. Il était à croire que les lettres, circulaires et journaux, expédiés sournoisement par les Brissotins, avaient opéré contre Paris; car monsieur-madame Roland s'était employé à cette œuvre aussi chaudement que Louis XVI et sa femme au recrutement contre la ville des vieilles puissances européennes. Or, qui sait? à l'annonce de quelques élections brissotines, l'opinion parisienne pourrait bien s'affranchir de la faction et repêcher les engloutis. — Vain espoir! Les engloutis comptaient sans Marat- Veille -Toujours. Le 5 septembre, dès le matin, il y avait groupe à chaque coin de rue, autour d'une affiche : Marat ^ rAmi du peuple, aux Amis ie la Patrie. Depuis le 10 août, c'était le cinquième placard du journaliste sans-culotte :
« Mes chers amis, s'écriait Marat, vous dire que du choix de vos représentants à la Convention nationale dépendent votre sûreté, votre liberté, votre repos, votre honneur, la prospérité et le salut de l'empire, c^est vous remettre sous les yeux une grande vérité, que l'exemple de vos indignes députés à l'Assemblée constituante et à la législature actuelle ne vous permet plus de révoquer en doute...
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« Il ne s'agit donc plus de vous engager à n'accorder votre confiance qu'à des hommes éclairés et purs, — vous y êtes trop intéressés! — mais de vous indiquer, parmi les candidats qu'on vous propose, les hoToynes qui sont dignes de vos sufirages et les hommes qui en sont indignes; car, songez-y bien, si les travaux de la Convention sont manques, vous n'avez plus à attendre qu'anarchie, misère et désolation. ♦»
Et suivait la liste commentée des sujets déméritants proposés par l'auteur de la Sentinelle, dans la vue de servir la faction des ennemis de la liberté :
Barère de Vieuzac, homme nul, sans vertu et sans caractère. Boutidonx, sableur de Champagne, etc., etc.
Puis c'était la, liste des hommes qui avaient le mieux mérité de la patrie : Robespierre, Danton, Panis, Billaud- Varennes, Fréron, Vitet, maire de Lyon, Merlin, Chabot, Paris, greffier, Manuel, Def orgues, Jourdeuil, P.-J. Duplain, Rafiron duTrouillet, J. Fauchet, homme de lettres, Guermeur, Boucher-Saint-Sauveur, C. Desmoulins, Guedon (sic), Robert, Talien (sic), Brune.
Et pour couplet final : « Mes amis, disait brusquement Marat, je finirai par vous rappeler l'Ami du peuple. Vous connaissez ce qu'il a fait pour la patrie; peut-être ignorezvous ce qu'il fera encore pour votre bonheur : la gloire d'être le premier martyr de la liberté lui suffit. — Tant pis pour vous si vous l'oubliez! >»
Ainsi parla Jean-Paul Marat pour conjurer la tempête départementale de Jean-Pierre Brissot.
Mais Anacharsis n'alla pas dans sa lecture jusqu'à la fin de l'affiche. S'arrêtant soudain vers le milieu de la deuxième colonne, ses regards s'y plantèrent. Il y avait :
/.-J?. Cloots, dit rOrateur du genre humain, mouchard berlinois ! -*— Justement la même qualification dont Marat l'avait baptisé au lendemain de la déclaration de guerre, et dont Camille à son tour l'avait adjectivé le soir même du jour où l'Orateur avait prêché pour Roland. Or, cette fois, Jean-Paul la lui répétait sans souci 'du décret qui avait proclamé Français le philosophe Anacharsis... — Etait-ce permis? — lorsque l'armée prussienne s'avançait sur Paris... — N'était-ce pas crier : « Qu'on l'arrête! » — quoi encore? A ce moment qu'on faisait justice sommaire des traîtres, — n'était-ce pas le vouer bellement à la mort? Tous les amis parlèrent d'assommer Marat, et se disposèrent à grossir la troupe des niais et des intrigants qui devaient aller le soir même dénoncer l'Ami du peuple à l'Assemblée. Mais Anacharsis, lui, n'eut qu'un mouvement d'indignation qu'il réprima soudain; il respectait trop cette liberté de presse que Marat s'eflForçiait d'acclimater en France. — «« Allons, point de sot efiroi, dit-il ; notre adversaire mène la campagne électorale à l'anglaise ; tant mieux ! A moi de lui répliquer de langue ! » Et, calmant les efirayés, il leur fit convenir qu'il fallait moins s'irriter de son étiquette banale de mouchard que de la qualification de sujets dont Marat les flétrissait tous, en réservant pour les siens le titre i'hommes. Voilà l'injure ! Vite aux Jacobins, et point à l'Assemblée !
Aux Jacobins la foule des électeurs était plus grande, plus agitée que jamais. On y sentait bien Marat. Anacharsis s'élance; un flot le porte au pied de la tribune; mais un autre aussitôt le rejette au loin. Il reptend un courant, même remous s'y produit. Il attend, vaine attente! Il proteste, cris d'enfant! Et comme, le lendemain, il revient, et qu'il clame encore, et qu'il se démène.
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qu*à lui seul il fait un tapage et qu'il se nomme, toutes les têtes se retournent vers la sienne qui domine. Aussitôt : « A la porte le mouchard ! le complice de Roland! l'agent de Brissot-Brunswick! Hors d'ici le Prussien! » Et l'Orateur se vit pressé, poussé, roulé vers la porte. La foule allait comme le vomir, quoiqu'il criât toujours, quand soudain : « Qu'on s'écarte ! » Une voix haletante venue du dehors, disait : « Respect au député du peuple !»
— C'était un courrier qui arrivait de Chaumont en Vexin. Jean-Baptisté Cloots était député à la Convention par le département de l'Oise. Le deuxième sur la liste! Thomas Payne, l'autre adorateur des Droits de l'homme, allant devant, et puis l'ami Villette, comme il convenait, derrière. A cette annonciation, Ânacharsis transfiguré resta sans langue. Il rayonna, il palpita. Tout ce qu'il y avait d'âme en lui s'épandit au dehors ; et le député de l'Oise glorifia le genre humain. .
Mais toute la lumière de son extase n'eut qu'une durée d'éclair. Autour de lui, si, par respect pour sa nomination, les cris acharnés des factieux avaient cessé, c'était maintenant le chœur des amis satisfaits qui le ramenaient aux réalités de la vie. Le chœur disait : — « Les départements sont plus éclairés que cette ville, que Paris, ah! bravo! »»
— Ce qu'entendant, l'élu dit : • Quel blasphème ! * — « Ils sont plus éclairés, puisque l'un d'eux vous a nommé, vous philosophe! » — Mais Anacharsis : — « Si l'un d'eux m'a choisi, c'est parce que j'aime le^genre humain; le genre humain dont Paris est le symbole ! Il m'a choisi, le département de l'Oise, parce que j'aime Paris ! » — « Aimer encore Paris, la ville sanglante, fi donc! Paris n'aura pas la sagesse de l'Oise. Vous allez voir qu'ici on ne nommera pas un philosophe. -^Priestley, par exemple, Priestley, le grand
Anglais !» — On vient d'acclamer CoUot ! — « Ah ! CoUotcabotin !» — Et Billaud! — «Billaud-botte-de-foin ! Toujours la faction ! » — Panis a passé. — « Quoi ! Panis du comité de surveillance ! On va donc prendre toute la liste de Marat Tégorgeur? Ah! nommez Priestley, ou la ville est maudite. Oui, des philosophes comme Thomas Payne, comme Anacharsis ! » Et pendant un jour, deux jours, l'apôtre parisien fut enlevé, enveloppé dans un tourbillon antiparisien dont on le faisait centre. Sa nomination, son triomphe, ô ironie des choses humaines! s'interprétait contre la ville elle-même.
L'Orateur, en «flFet, servait au jeu de la tactique brissotine. Comme en 90, mister Brissot avait imaginé l'histoire nègre pour battre en brèche la puissance jacobine; comme en 92, il avait imaginé de crier:» Guerre!» pour se dérober aux factieux tout en intimidant les aristocrates; aujourd'hui il imaginait non moins finement d'opposer aux révolutionnaires de la grand' ville les philosophes étrangers, afin de s'afficher encore, pour reprendre pied, plus humanitaire que les Sans-Culottes euxmêmes, — Ah! ils font fi de Pétion, de Roland, de nous tous ! Eh bien ! lançons-leur aux jambes le gi*and Priestley, et voyons s'ils auront l'efironterie de lui préférer à l'élection quelqu'un de leurs Jacobins-Cordeliers. — Pauvre Jean-Pierre 1 Les Sans-Culottes eurent cette effronterie. Le 9 septembre, comme la troupe brissotine revenait, Louvet en tête, crier aux Jacobins : « Priestley! nommons Priestley! » — Plutôt Marat, fit la salle tout entière* Oui, nommons KAmi du peuple, l'ennemi des Rolandistes. — Et Robespierre pérore : « Je sais, dit-il, qu'il existe une coalition de philosophes. Je sais que MM. Condorcet et Brissot veulent mettre des philosophes à la Convention.
Priestley a écrit dans son cabinet — bien ! mais il nous faut, aujourd'hui, des patriotes qui se soient exercés dans les révolutions. Plutôt un boucher, plutôt un homme qui ne sache pas même parler sa langue ! »» — Oui, des hommes d'action. Marat! plutôt Marat! reprit la masse clubée; et Marat, en effet, fut acclamé député de Paris. Aussitôt — et sans l'intervention de Brunswick, qui, resté à Verdun, espérait tout de l'anarchie, son œuvre ! — le sang, qui n'avait cessé de couler pendant sept jours, s'arrêta. La bourgeoisie respira, le peuple espéra : il y avait une affirmation. On crut que les terreurs allaient cesser, et que sous le drapeau la victoire allait suivre. Ah! badauds de Sans- Culottes, qui s'imaginaient que l'amour-propre, cette couronne des beaux esprits, se chiquenaude comme celle d'un roi 1
La clique brissotine ne laissa pas une minute chômer ses rancunes. Anacharsis, le jour même, en eut nouvelle. On l'accusa d'avoir aidé à la nomination du monstre. Non-seulement il n'avait pas couru à l'Assemblée électorale crier avec les autres : « Priestley ! nommons Priestley ! »» mais impatient de voir depuis vingtquatre heures Tinterprétation antiparisienne que l'on faisait de son élection, mais désireux de rallier toutes les consciences qui ne cessaient plus que d'individualiser, le député de l'Oise avait glissé dans la Chronique de ce jourlà un long appel belliqueux, où il prouvait qu'on devait être Parisien quand même, par cela même que Paris était menacé.
. « Oui, il importe au peuple français de conserver la ville de Paris, disait-il. C'est là où toute la France doit se sauver ou se perdre. Il est écrit dans le livre des destinées que le département de Paris sera le tombeau des
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tyrans ou des Français. Hommes de la Loire, de la Dordogne, de la Gironde, accoi'rez. Le quartier général de là nation est à Paris, et ceux qui vous conseilleront de rétrograder sont des ignorants ou des fourbes. Paris est la ville des Français ; la conquête du chef-lieu désorganiserait complètement le corps politique. Il importe donc aux aristocrates de s'en emparer et aux démocrates d'y accourir en foule pour le défendre. Parisiens, ou pour mieux dire, Français de Paris, vous marcherez glorieusement contre le scélérat de Brunswick... La grande mesure révolutionnaire du 2 septembre nous ferme toutes les portes de derrière ; nous avons brûlé la flotte qui aurait pu tenter ou afiaiblir notre courage. Nous triompherons comme l'Amérique, ou nous périrons comme Sagônte. Point de milieu entre la victoire nationale et la conflagration de la France ! >»
Ah ! combien ces premiers cris d'un député départemental, poussés tout à la gloire de Paris, que dis-je? du 2 septembre même, et quelques minutes avant l'élection de Marat, mirent en peine les tacticiens ministériels ! Et comme ces messieurs eurent un redoublement de dépit quand, à leurs interpellations, Anacharsis "répliqua hautement « qu'il ne verrait jamais dans Paris le seul individu Marat ; que lui, député philosophe, agirait toujours en dehors des coteries et des sectes ; qu'il ne se considérait pas comme le mandataire du seul département de l'Oise, ni même des jtjuatre-vingt- trois départements, ni même des six mille cantons de France, mais comme le représentant de vingt-cinq millions d'individus, auxquels s'ajouterait bientôt un milliard de frères; — qu'au reste, dès ce soir, à la barre... » — Comment vous parlerez en-" core aujourd'hui? firent-ils tous effrayés. N'est-ce pas
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assez d'écrire dans la Ckront'qi$e,.(m nous tous laissons CQud'éesfrancRes?... — « Dès ce soir^àl» barre, reprit Amacharsis, j^affirmeraî à nouveau le caractère de ma mission universelle, comme ce matin j'ai? manifesté mon souffle parisien, ^r — Et le soir, en effet, il apparat devant l'Assemblée. En le voyant, oa put se croire au printenips de Fàge d'or, car la fleur des imprimeurs parisiens lui faisait couronne. Anacharsis venait demander, en leur nom, une statue pour le créateur d^e la parole, pour le Verbe des philosophes, pour cet inventeur sans lequel nous serioits comme muets et isolés sur la terre — Jean Gattenberg. « C'était à rOrateur du genre humain, dit-il, à voïfâ présenter la pétition des imprimeurs du chef-lieu du globe. Ma mission, sanctionnée par la législature constituante, m'a fait découvrir un vaste horizon ; elle a été pour moi ce que la pomme tombée d'un arbre dans le jardin de Newton fut pour le philosophe anglais. Les loi» d^e la souveraineté partielle des peuples me conduisirent à la éécoavertede la souveraineté indivisible de l'espèce humaine. » Et l'Orateur, député de- l'Oise, chanta encore pendant plusi d'une heure aux législateurs philanthropes l'avénement de la. nation unique, dont l'imprimerie sera le lien social. Mais il chanta sans grands applaudissements, Claude Fau-chet et tous les partisans des corporations nationales murmurèrent contre^ l'apôtre de la nation unique quand ils Fente ndirent phraser : <* Guttenberg vécut danis une de nos principales communes^ à Strasbourg, ville célèbre, que la Germcmie ne disputera plus à la France; car tous les hommes seront des frères, des Germains ; le monde entier va devenir une heureuse Germanie par la manifestation des droits de l'homme !...♦»— «Quel tour de gibecière ! grondaient les mystiques. Il met au service
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de son idée les expreâsâons dont rou» a^ons toujonrs usé pour prêcher la vérité contraire ! — Quant anx politiques*, ik. trouvèrent déplacée là glorification de Vimprimerie, quelques minutes après le triomphe électoral d'un journaliste tel que karat. — « Quoi l toujours Marat !
— Eh ! oui ! à votre allure, noaibre de gea» pourraient croire... — Que je prends le vent? Mais comment me soupçonner quand j'écris dans la Chronique; quand Carra, Gorsas et le Patriote français ne cessent de me faire écho ; lorsque Condorcet m'appelle toujours : ** Notre bon ami Cloofcs! ''-et que Brissot lui-même, que je ne connais pas, s'est écrié à . la nouvelle de mon élection : « Puissent tous les départements faire d'aussi bons choix!»» Enfin, ferais-je l'apologie de Guttenberg,. si j.e devais applaudir .à l'exaltation robespierriste des gêna qui ne savent pas lire?.,. Vous. ne dites mot, mes bons amis?... Vous fautil donc servir mon opinion sur les élection» parisiennes.
— Soit! — Alors Anacharsis de leur écrire aussitôt sous la mlMrilque de Conseils aux éleelewrs : « Évitons deuix écueils : le patriotisme sans lumières, et les* lumières sans patriotisme. — Il faut des représentants qui s'ensevelissent dans les comités,, et dont les travaux obscurs répandent la clarté sur une grande Assemblée. Point de
- mandataires ignorants ! Point d'hommes dont la vue est circonscrite dans les limites d'un canton. Autant vaudrait prier les six ministres .de nous donner une Constitution que d'en charger s^pt cent cinquante personnes étrangères à nos relations au dedans et à nos relations au dehors^.. 9* — «* Assez i tout ceci peut s'appliquer aussi bien à nous qu'aux aiwferes! — San» doute» Ce sont des principes et teura diévelopperaent*. — Ah l il s'agit bien de cdbi! — Et de quoi s'agit-il dooc?... »
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Le 13 septembre, un placard jaune, signé Roland, l'apprit à rOrateur et à tous les Parisiens. Ce placard, — réplique aux diatribes de Marat contre le ministre, était le signal attendu par la clique ministérielle pour donner le bal aux factieux. Sitôt Tafâche étalée éclate un chant non point crié avec désespoir mais phrasé avec énergie : « Si Paris n'a pas le même esprit que les départements, Paris est ruiné! » Ah! d'où vient qu'ils osent, les tacticiens, commencer une attaque aussi franche et si prompte contre la députation parisienne, à peine au complet? Ils osent autant parce qu enfin ils ont nouvelles des départements, et qu'ils croient savoir que les deux tiers de la Convention seront avec eux : ils sont les plus forts ! Oui, les circulaires des bureaux de l'intérieur ont fait florès; oui, les lettres des amis girondins n'ont pas été vaines; oui, les conseils de la Sentinelle ont été suivis : Lyon, Marseille, Bordeaux, Nantes, Rouen, toutes les villes decommerce, insouciantes des principes, ne députent presque à la Convention future que des défenseurs de leurs ricïiesses locales. Anciens constituants, gros propriétaires, fins spéculateurs, ex-initiés aux mystères de l'ancien Cercle social, et tous ennemis de la grand'ville, voilà la mise départementale. Sans l'appoint du Centre, où le paysan, tout à la terre, craint le retour des nobles et la résurrection des prêtres, sans l'apport du Nord-Est, où l'envahissement du sol par les vieilles puissances a fait comprendre toute l'énergie qu'il faut pour la délivrance ; sans quelques autres têtes fortes, dont certains groupes d'électeurs sont contraints de faire aumône à l'opinion des Sans-Culottes, la députation de la Ville serait seule gar-s dienne de la Révolution ! — Et c'est pourquoi le cri vainqueur des Brissotins : « Si Paris n'a pas le même esprit
que les départements, Paris est ruiné! » Et c'est pourquoi ils commencent aussitôt la ruine de la grandWille dans sa réputation : « Paris, depuis le 10 août, est un repaire de voleurs et d'assassins, à la tête desquels est le triumvirat Danton, Matât et Robespierre. Si l'one pris les Tuileries, c'était pour voler, pour piller et pour boire dans les caves; si Ton a tué en septembre, c'était pour fouiller les poches des aristocrates. Danton s'est fait voter des fonds secrets, — encore pour voler; le comité de surveillance a recueilli les montres, les bijoux et les effets des massacrés, — toujours pour voler. Enfin, que sont ces boutiquiers, ces artistes, ces hommes de science qui composent le conseil de la commune parisienne? — tous des voleurs, qui ne peuvent rendre leurs comptes ! Oui, qu'ils nous rendent leurs comptes, ces voleurs, ces égorgeurs!... » Et, non-seulement dans les journaux, mais à la tribune de l'Assemblée nationale, c'est à qui s'empressera d'ébruiter quelque scandale parisien pour l'édification des départements.
— <* Eh bien! comprends-tu maintenant, Anacharsis? Tu marcheras avec nous, n'est-ce pas? » Mais déjà ahuri, Anacharsis à tous les vents criait : « Que faites-vous? Taisez- vous! par grâce, par justice, écoutez-moi! que je vous rassure, si vous avez peur! » — car il s'imaginait une panique, loin d'aviser qu'il y eût un plan. Et il courut chez Roland, où personne ne voulut l'entendre ; mais il courut à la Chronique, où il fallut bien l'entendre : « Chronique de Paris, je veux défendre Paris! Qui s'y opposerait?» — Et tout fiévreux, il écrivit pourtant un article réfléchi, mesuré d'allure ; tant chez l'Orateur la passion n'égarait pas la raison! — « Coup d'œil observateur! disait-il. Beaucoup d'excellents citoyens sont efifrayés des scènes san-
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glantes qui abrègent notre révolution. . . Ils se réjouiraient d'apprendre la destruction des Autrichiens, et ilss^affligent de la destraction des agents de l'Autriche. On s'imagine que le penple est le jouet d'un prétendu triumvirat, qui n'existe que dans un placard signé Marat. La souveraineté nationale ne jBéchira jamais sous lautorité de quelques individus. Le peuple s'est montré grand et généreux dans le scrutin épuratoire des prisons. — La France, échappée comme par miracle aux complots, aux conspirations de tous les scélérats de TEurope, a pris les précautions que le bon sens^ dicte à un simple particulier. Les ennemis du peuple remplissaient tous les cachots de l'empire; ils attendaient l'arrivée des troupes liberticides pour briser leurs chaînes et pour donner la main aux mécontents de toute espèce. La guerre des gladiateurs qui désola trois ans l'Italie allait se renouveler en France, de concert avec les tyrans de l'Allemagne. Le peuple français, sans avoir lu l'histoire romaine, étouffe la guerre des esclaves par une prompte justice. Blâmer cette mesure politique, c'est blâmer un voyageur qui tue des assassins à son corps défendant. Le peuple agit comme un individu qui songe à sa conservation, qui s'irrite contre les obstacles, qui ac- ' cueille ses amis, qui écrase ses ennemis. Un peuple courroucé est semblable à un homme en colère, qui s'apaise dès que la contradiction cesse... La nation s'est montrée le défenseur des personnes et des propriétés,, en punissant .les filous et en exterminant les traîtres qui voulaient se baigner dans des flots de sang. »» Et revenant aux meneurs : « ..• Rien de plus facile que d'égarer un peuple accroupi sous le fantôme royal ; mais ceux-là se perdront euxmêmes, qui essayeront de l'égarer sous la règle immuable des droits de l'homme. Une nation émancipée ne veut ni
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tuteur ni protecteur; une nation ssias rois et sans prêtres se charge de la tutelle et de la protection de tous les membres de la société. L'impertinent qui voudra la protéger, hi mener, l'influencer se fera ^if&er. J'étudie le cœur àuaaaain dans les bourgs et les faubourgs, à la campagne, à la vilie, dans les clubs et les groupes; et je dis, en vérité, que les événements extraordinaires qui épouvantent les âmes faibles me rassurent parfaitement sur les destinées de laFrance et du monde (1). » Et, dès qu'il eut signé, Anacharsis, tout rassuré, se redressa, ayant aux lèvres un beau sourire.
Mais, hélas! quarante-huit heures après, balayant l'article, la tempête, plus furieuse que jamais, gronda de toutes parts. Au cri de détresse qui fut poussé le 17^u matin : « Les diamants de la couronne sont volés ! On a pillé le Garde-Meuble <>ette aiuit!» mille cris triomphants répondirent : « Les voleurs, nous les connaissons! Ce sont les coquins du 10 août, les égorgeurs du 2 septembre, les filous de la Commune! » Et le tourbillon soudain s' emparant des bourgeois, les bourgeois entendirent : « Boutiquiers, vous aviez peur hier de Brunswick pour vos boutiques? Eh bien! les pillards sont ici, et vos représentants sont leurs chefs. Sachez-le bien, le dernier mot de la faction, de la faction de l'Égalité, c'est le partage des biens; c'est l'appUcation de la loi agraire! »» Et quelqu'un montrait, en effet, un bonhomme de prêtre défroqué, Jacques Roux, qui, aux Gravilliers, prêchait la suffisante vie tout aussi haut que Claude Fauchet, en 1791, dans son Cercle social ; or le quelqu'un qui montrait Jacques, c'était Claude lui-même ! Et quelqu'un encore
(1) Chronique de Paris,
signalait un jeune homme, un rêveur, armant de Meudon chaque matin, — ^Varlet (1), que suivaient dans Paris cinq Savoyards porteurs d'une tribune, d'un marche-pied, d'un coussin et d'une tenture de velours rouge, et qui, s'installant en plein soleil, exposait justement les mêmes doctrines que le Brissot d'autrefois ; or le quelqu'un qui signalait Varlet, c'était le Brissot d'à présent; enfin on envoyait les badauds au quartier de l'idée pour entendre dire, en pleine Cordelière, que la propriété sacrée par excellence était la propriété industrielle, c'est-à-dire la propriété acquise par le travail, au rebours des propriétés féodales, fruits de la conquête, — des propriétés cléricales, fruits de l'aumône. Et sur ce, tous les politiques de dire : « Vous avez entendu! Il y a bien un système. On veut tuer l'héritage en exaltant le travail. » Et tous les tripoteurs du Perron-Vivienne, tous les escrocs du Palais- Égalité d'ajouter : « A bas les perturbateurs ! » Et tous les gros propriétaires arrivant à leur tour : « A bas les perturbateurs ! » Et tous les royalistes cachés, tous les Feuillantins honteux : « A bas les perturbateurs ! »
Si bien que d'heure en heure les inquiétudes, les terreurs renaissent, s'étendent, grandissent, non plus grâce à Brunswick, — car il paraît qu'un général sans-culotte, une armée sans-culotte lui barrent vraiment passage, — mais grâce au jeu des Brissotins. C'est à croire que la Convention ne s'assemblera pas. — « Et nous l'espérons bien, » grondent les royalistes. On s'attroupe, des boutiques se ferment, les prisonniers de fraîche date tremblent. On prévoit un autre massacre; onsentune émeute... — « Que le triumvirat parisien va fax/e naître en haine des
(1) Souvenirs de ma vie, par Jnlian. — Le Patriote français.
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députés départementaux. *» — Dites plutôt que Roland et Brissot voudraient exciter contre la députation parisienne. Car, voyez donc ! tous les quartiers sans-culottes se sont privés de leur jeunesse pour fortifier d'autant la barrière humaine qu'on oppose aux Prussiens; et, dans les rues de la ville, ce n'est plus que fédérés suspects, retenus, entassés à dessein, semble-t-il, par Roland et consorts. Que dis-je? dans les compagnies franches se glissent des aristocrates comme officiers, des Suisses licenciés comme soldats, et surtout dans ta Légion Germanique , mon pauvre Anacharsis, le croirais-tu? Enfin on apprend que Paris est insulté dans toutes ses manifestations extérieures. Ses soldats volontaires n'arrivent au camp que pour se voir traités de désorganisateurs, de couards par MM. les officiers d'état-major; et tous les commissaires envoyés par Danton aux entours de la grand'viile, afin de porter le mot du 10 août : Égalité ! de prêcher la guerre sainte et d'enlever le vote républicain; tous ces braves enfants du quartier de l'idée, qui n'ont pour arme que l'idée même, — Sébastien Lacroix, Chaumette, Momoro, Paris de Suttière, Baumier, Ronsin, Westermann... — Eh bien? — ...on les poursuit sur les routes, on les arrête dans les villes; on veut les tuer, les pendre — à la Brunswick !
Ah! quelles angoisses! quelles secousses î que de tortures n'éprouva pas Anacharsis en ces jours de tourmente ! Mêmes angoisses ! mêmes secousses ! mêmes tortures que la ville elle-même : et comme elle il en devint halluciné ! — Tantôt il comptait les heures, les minutes qu'il lui fallait encore subir avant que la Convention fût ! Tantôt il criait avec une bande qui passait : « A bas les perturbateurs ! » sans trop savoir pourquoi. Puis, à une autre rencontre :
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« A bas les diviseurs! « sans trop savoir encore. Tantôt n'ayant en tête que ^sa légion, dont on avait attaqué l*«s* prit «n pleine Commune, il courait à l'àôtel de Montpensier pour s'enquérir si Ton avait dit vrai ; et, en guise de protestation, il faisait afficl^er à nouveau son appel aux Sans-Culottes allemands de bonne volonté, en les avertissant surtout de se munir d'un certificat de civisme. Ou bien, comme c'était le bruit que les comités belges et liégeois venaient de se dissoudre, il avisait le président du comité belge. Balsa : — « Fausse nouvelle, * lui disait Balsa, Alors il se laissait prendre au conte qu'un hel esprit voulait bien loi faire sur la loi agraire des factieux. Et vite il esquissait un article contre les partageurs. Puis il voyait rouge ! Puis il entendait des cris, des égorgements, un massacre, une bataille, la MarseUlaise! Prêtres, nobles, Prussiens se ruaient au travers des Sans-Culottes éventrés, et sur une mer de sang parisien, Louis XVI, toujours blanc d'innocence, s'avançait hors de la tour du Temple ! . . . Quel cauchemar 1 Étaient-ce là les débattements d'une raison à l'agonie? Non; c'était la crainte de l'avorteraent qui le faisait halluciner ainsi dans le travail de l'enfantement. Le 21 septembre, son supplice et celui de la ville prenait fin aux cris de : « Vive la République ! »» — Où suis-je ?... Il est — ils sont tous, députés de Paris, députés des départements, à leurs bancs, au Manège, réunis en Convention, et dans Paris même. Au-dessus de leurs têtes s'agitent, suspendues aux deux extrémités de la salle, deux masses hurlantes de braves Sans-Culottes, qui se relient, de chaque côté, par un cordon de jolies têtes sans-culottines, non moins bruyantes. De là«haut, pour Anacharsis» l'inspiratkm doit descendre. Autour de^sa personne, les faces criaates
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de ses <M)Uègues imi paraissait vraiment répulilicaines, et sans rnn reste même d^émotions rancunières de la veille ; ear c^est «ibt un signai parti d une bouche parisieune, Collot^d'Herbois, que les trois cent soixante et onze premiers membres assemblas acclament la République. Et quelle république ! Non point fédérative comme l'amëricaine, ni monarchique comme la polonaise, ni aristocratique comme l'athénienne, ni armée comme la romaine ; mais la république universelle égalitaire, et par cela même pacifique des Sans-Culottes, c'est-à-dire : un autre monde ]
Toutefois il eut quelque saisissement de voir Collot le Parisien s'effitcer tout à coup et céder l'honneur de sa motion répubHcaine à un prêtre ex-constituant, l'ami Grégoire. — «Est-ce qu'il veut abdiquer aussi, celui-là? Ce serait bien le cas. * — Mais point. On laissait prêcher à ce janséniste l'abolition de la royauté pour rassurer, au contraire, leclergé constitutionneL — «Oh! si j'étais superstitieux ! " fit Anacharsis, Mais, minute après, il fut tout rasséréné, grâce à Billaud, autre Parisien, qui faisait décréter l'avènement d'une ère nouvelle, l'Ère de régalite, de la catholicité des droits de l'homme, et l'effacement de l'ère chrétienne, l'ère de la catholicité des droits de Dieu. Vivat ! — En ce moment Anacharsis fut salué une deuxième fois député, — de la part des électeurs de Saôhe-et- Loire. Il écrivit sur place à l'assemblée électorale de ce département :
u Citoyens philanthropes, vous avez voulu m'attacher plus intimement à la d^ense de la liberté et de l'égalité, en me nommant votre représentant à la Convention nationale. Plusieurs départements ont émis le même V€bii. Celui de l'Oise, «n m'envojant directement un exprès, a
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en la priorité. Je ne démentirai pas Tattente des hommes libres^ car je porte dans mon cœnr la haine des rois et Tamour des lois. Les serments démocratiques seront tou^ jours à ma portée, et je jure de maintenir Tunité de Tempire français, en attendant Tunité de la grande nation du genre humain. Salut et fraternité ! »
Ce même jour, au ijoir, Anacharsis voulut assister à la pompe fmièbre de la royauté sur la section des Tuileries, et le lendemain — il y avait trente-six heures qu'il" siégeait — il demanda l'envoi du procès-verbal de cette cérémonie à tous les États républicains de l'Europe. Personne n'eut garde de trouver intempestif ce premier cri de l'Orateur du genre humain, car, depuis le matin, on avait nouvelles de la canonnade de Valmy. Les volontaires sans-culottes étaient restés fermes en face des vieilles bandes des vieilles puissances. La ville pouvait compter sur ses défenseurs : libre à chacun désormais d*y révolutionner tout à Taise ! — C'est encore pendant ces belles heures qu' Anacharsis reçut la première accolade de l'autre prédicateur des droits de l'homme, l' Anglo-Américain Thomas Payne. Il avait débarqué, la veille, à Calais, au bruit du canon. Quoique nommé par trois départements, Joseph Priestley n'avait pas voulu venir ; mais David Williams était à Paris, et le ministre de l'intérieur se promettait bien de l'appeler chaque jour en consultation.
Ai-je dit toutes les premières joies de l'Orateur député de l'Oise ? Non. La Convention s'organise en vingtdeux comités pour l'expédition des affaires, et voilà qu' Anacharsis est nommé du comité diplomatique. Et comme il arrive au bureau où ce comité doit se réunir, tous les autres membres, Grégoire le prêtre, Brissot, Rewbell, Villette, Guadet, Guyton-Morveau, Kersaint,
Carnot, lui défèrent le titre de président. Quoi ! TOratear du genre humain président du comité diplomatique de la Convention nationale , c'est-à-dire le représentant de la France sans-culottisée dans ses rapports avec les souverains opprimés? Mais tout est consommé : il n'y a plus d'hésitations ; et nous marchons bien droit. A quelle diplomatie révolutionnaire nous allons nous livrer !
Hélas ! à aucune diplomatie, révolutionnaire ou non, pauvre honnête homme ! Quoi qu'aient proclamé la Convention et la ville entière, tout est mensonge encore. Les intrigants ne sont pas à terre. Ton comité, malgré sa belle étiquette, ne dispose de rien. Tu n'es placé là que pour ébahir les gobe-mouches sans-culottes ; et ta république, qui se produit toute-puissante à Paris, est presque escamotée déjà par les sabreurs en chef qui ont mission au loin d'ordonner la défense. C'est au camp que l'on négocie, c'est avec Dumouriez que déjà s'abouche le tyran de Prusse. La canonnade de Valmy n'a été qu'un simulacre de bataille, dont la fumée doit suffire à masquer le jeu honteux des deux traîtres. Car si l'un, le général, fait fi de l'opinion parisienne, l'autre, le roi, fait bon marché de son allié l'empereur.
Le Prussien, en efifet, n'avait marché si résolument avec l'Autrichien que sous promesse d'une bonne part du gâteau polonais. Le Brandebourgeois n'avait guère idée de restaurer en France l'influence des Habsbourgs. Bien au contraire. Aussi, tout en marchant, il se laissait aller à penser que le renversement de Louis XVI ne serait peutêtre pas, après tout, un grand mal ; qu'en terrifiant le populaire on pourrait bien l'arrêter court, et que les philosophes salueraient au besoin comme roi le cousin philosophe Brunswick. Mais Guillaume et Brunswick
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passent le Rhin, et, loin de se ralentir, le monTemenit re* dioable, et loin d'être terrifiée, c'est la ville qui terrifie : (•10 août \ 2 septembre ! yiye la République ! » Guil* laume et Bmnswick de s'arrêter. Car s'ils arriyent dans Paris, et que l'exaltation gagne encore, et que la tète d'un roi vienne à tomber : quel exemple ponr lef continent ! Âh ! plutôt négocier l'assassinat de l'idée révduticninaire, puisque nous ne pouvons l'attaquer de front; plutôt parlementer pour la retraite, qui, du moins,, nous dispense de refaire de nos mains le lit de rAutriche. — Et le général français ne refuse nullement de prêter Toreille. Dès les premiers mots qui se soufflent (1) : « Comment traiter avec vous, dit au général le favori Manstein, voik; n'avez pas de roi? — Nous avons maintenant, déclama Dumou- • riez,, la Convention nationale, qui est chargée d'exprimer la volQnté de la nation. — Oui, mais codstment est-elle composée votre Assemblée dite nationale? Par exemple, vous avez là un Clools, Prussien, qui serait pendu s'il était chea nous. — Hé l c*est parce qu'il a mérité d'être pendu ch^ vous qu'il a mérité d'être élu chez nous,. » gouailla Dumouriez en regardant le plus sérieusement du monde le favori diplomate. Manstein comprit le regard. Ces deux hoimmes se valaient. Ils devaient s entendre : on n'inquiétera nullement les Prussiens dasâ leur retraite; on laissera à Louis XVI la vie sauve ; on nationali-sera le mouvement révolutionnaire ; on emploiera les forces de la République à l'abaissement de la seule maison d'Autriche ; les troupes françaises pourront conquérir la Belgique sans que la Prusse y mette obstacle. Mais quie l'Autriche ne sache rien!... — Ni la ville nonphas l.>.
{ly Ckuonique dé Pari».
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Et les cmiiéfences se suceèdeiat , les dîners aussâ , oa se fait politesse. En même temps^ sur ht route de Paris au eamp ce ne sont qm' émissaires et agents secrets, qui se croisent avec les paiivres volontaires, allant, eux, naïvement se battre au cri de : « Vive la Sans-Culotterie universelle! »
Or ce fut quarante-huit heures après l'entrée de l'Orateur du genre humain au comité diplomatique que, dans les couloirs de l'Assemblée, on murmura : « Les Prussiens font des offres de paix. » Et, justem^ent, l'orage antiparisien, qui semblait dissipé depuis l'ouverture de la Convention, éclatait de nouveau et de toutes ses forces. Ce qu'Anacharsis avait pris pour des faces n'était rien que des masques !' Voyez ces furieux ! « Une loi pour contenir les assassins, crie Kersaint. — J'ai frémi en venant, dans cette ville; crie Buzot. — La députation de Paris est un gros d'agitateurs, » hurle un autre. Et l'on s'élance, on se coudoie, on se pousse, on se menace, poing sous le nez. Le lendemain encore, le surlendemain aussi, tous les jours. En vain les députés parisiens veulent se défendre : « A bas le triumvirat ! à la guillotine ! » — Marat va parler : «* Marat à la porte ! Un décret d- accusation contre Marat ! Comment siéger à côté de Marat ! Marat- Septembre !... » En vain le conseil de la Commune se fait petit, humble, docile : « Supprimons cette Commune d'insaargents! Désorganisons cette moinicipalité rebelle ! » Et, pour conclure, c'est nia: appel aaix départements: <» Lyonnais, Marseillais, Bordelais, envoyez une garde ; o«i,. une garde départementale pour nous défendre des factieux !. Quatre hommes par chaque député ! »
Ah ! conumie'les propositions des Prttsaiên)S.et de Dumour riez arrivent bien ! Comme elles vont être agréées par
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d'aussi fiers Sans-Culottes ! Et surtout quand les ministres brissotins tiennent à eux seuls la machine ministérielle !
— Oui, mais ils ne sont pas les seuls à qui les traîtres se communiquent. — Comment ? — Au grand scandale de la clique rolandine, c'est le Parisien Danton , ministre démissionnaire, qui reçoit le vrai mot et fait la réponse. Quoi ! Danton , homme du 2 septembre tout comme Marat, s'aboucherait avec Dumouriez le roué et le tyran de Prusse? Il trahirait aussi?...— Non; ce n'est pas qu'il trahisse, ni qu'il veuille intriguer systématiquement à la Brissot. Il tripote, lui, révolutionnairement. Sans principes, sani? croyances, allant de nature, tout du moment, il se brusque avec qui veut, qui peut, pour un coup de main. C'est un bon diable ! Aussi tout s'excuserait en lui, n'était sa paresse dans la jouissance et qui gâte tout, quoiqu'il la donne comme ruse et qu'il s'en pare. Danton s'imagine donc que purger de ses ennemis, et le plus vite possible, le sol de la France, c'est bien la grande affaire, celle du moment; que faire reconnaître l'existertce politique de la République française par le roi de Prusse, c'est encore parfait ; que mettre la main sur la Belgique pour donner satisfaction à l'esprit révolutionnaire, excellent ! et qu'au besoin y introniser le fils d'Égalité pour récompenser le père de ses services et débarrasser la France d'un prétendant: on ne peut mieux !... Quel obstacle alors à ce qu'on agrée son projet antérieur au 10 août : renvoyer l'Autrichienne à ses parents d'Autriche.
— Et puis ? . . . — Et puis laisser la vie sauve à Louis XVI . — Mais?... — Mais, mon Dieu ! d'ici là les esprits se calmeront, les rancunes s'endormiront, nous verrons bien... Et voilà ce que va dire tout bas l'ami d'Églantine à Dumouriez, ce que Dumouriez répète ou fait deviner à celui
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qu'il appelle le vertueux Manstein. Et, eomme les Rolaxi«* distes grondent de se voir ainsi mis à Fécart sur leur propre terrain, qu'ils veulent entendre, et se croient plus en droit que personne de faire figure auprès de leur eher Brunswick , on députe aux avant-postes Carra en compagnie de Silleri-Oenlis.
Mais la Sans-Culotterie universelle à fonder? Mais les droits de l'homme à pratiquer? Mais cette haine aux tyrans que nous avons jurée, que nous jurons sans cesse à la tribune? Tout cela n'est-il qu'une amorce pour les simples? Et n'avons-nous de républicain que lé nom? Quoi! c'est un héros du 10 août, Westermann, qui se charge de rassurer le Prussien sur la santé de Louis XVI? Quoi ! c'est un général qui promet au sire brandebourgeois qu'on n'aggravera pas le sort du prisonnier, dont vingt-cinq cuisiniers font le service?... Et cependant la pluie d'injures d^s Brissotins ne cesse de tomber sur la ville.
Tout d'abord Anacharsis, déjà mis aux champs par la rafale ântiparisienne , ne voulut rien entendre de ces bruits de couloir. — « Hé ! l'épidémie moissonne dru les Prussiens, disait-il. Entre Dumouriez, qui les serrera de près, et Custine qui, venant du Rhin, leur coupera toute retraite, ils seront écrasés sans peine ! », Mais quand sur la terrasse des Feuillants il avisa un agent du ministre des affaires étrangères, le seigneur Proly, qui avouait hautement que nous serions trop heureux si les Prussiens voulaient se retirer, qu'il serait impolitique de les pour* suivre, qu'on pouvait facilement détacher la Prusse de la coalition et l'armer, peut-être, contre l'Empire ; quand il vit le ministre lui-même, Lebrun-Tondu, venir faire le mystérieux à la tribune; et quand enfin le comité diplo* niatique eut demi-part du secret, Anacharsis, quoique
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indigné, se garda bien d'applaudir aux cris sinistres que quelques voix déjà articulaient dans les cafés : « On veut tuer Paris ; on nous vend à l'Europe ; adieu la République ! »» — Non ! Il qualifia même de lâches ces alarmistes impitoyables; et, détachant les consciences autant qu'il put du spectacle de ces hontes souterraines, il / leur fit faire 'volte-face, et les occupa tout mm nouvelles miraculeuses qui d un rayon balajraient ces hontes. — On intrigue avec le Prussien?... Laisse cela et contemple plutôt, brave Sans-Culotte, la Savoie, qui, sans intrigue, sans combat, tout d'ellermême comme une sœur, se jette aux bras de la France libre. — Le cousin Montesquiou, en eifet, avait passé* la frontière; et les Savoisiens, à la vue des Français libérateurs, s'étaient écriés : » Vive l'égalité! Vive la République»! » Et de toutes parts les arbres de la liberté s'étaient plantés.
Or, le 28 septembre, le cousin Montesquiou annonça par lettre son entrée triomphale à Chambéry et posa cette question : — « Les Savoisiens parlent de proposera W France un quatre-vingt-quatrième département, ou, au moins, une république sous sa protection... Que dois-je faire? » — Alors Bancal des Issarts, un des anciens adeptes du Cercle social et grand apôtre d'une confédération universelle, cria : — «• Que la Savoie ait un gouvernement particulier !» — Et Louvet à son tour : — « Nous ne voulons pas forcer les peuples à adopter nos lois. — Mais autant dire qu'à la paix les pays délivrés retourneront sous le joug des despotes! » fit Lacroix. — «La question à l'examen des comités diplomatique et de la guerre, n demandèrent plusieurs voix. — Alors Danton : — «En nous députant ici la nation française a icréé un grand comité d'insurrection, générale des pe^^des. Remplissons notre mission, mais ne
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ppécipitoûs pas nos décisiong. Je deifiknde aussi le renvoi. au comièé diplomatique. » — C'était là parler comme eut fait Anacharsis lui-même. Aussi l'Orateur applaudit, comme pas un, au cri du dépoté Parisien.
Mais qu'ayait donc osé demander Bancal avant Danton? « — Que la Savoie ait un gouvernement particulier? » Et qu'avait prétendu Louvet? — « Que nous ne voulions pas forcer les peuples à adopter nos lois? » — Et, ma foi, nombre de députés avaient appuyé ces dires , qui remettaient en mémoire certaines doctrines antiparisiennes de 1791. L'Orateur, ne sachant trop qu'imaginer de ces approbations, ni de leur nombre, résolut, avant toute discussion dans les comités, d'interroger encore une fois l'oracle conventionnel du haut de la tribune. Le même soir il rédigea un projet d'adresse aux Savoisiens, et, le lendemaiji, comme Rabaut-Pômmier et Cambacérès venaient de faire décréter que le projet de Constitution serait soumis à Texamen des hommes instruits et libres dans l'Europe entière, Anacharsis, profitant vite de cette bouffée de cosmopolitisme, s'élança à la tribune : — Ci- . « toyens, dit-il, c'est au nom du Genre Humain que je vous propose l'adresse suivante pour les Savoisiens. Vous devez des conseils à ce peuple nouvellement né à lo liberté. » —^ Et il lut :
-• La république des Conquérants de la liberté vous félicite, frères et amis, du succès de nos armes dans un pays jadis démembré de la France par la discorde féodale, et qui va se rapatrier sous la sauvegarde des droits de rkomme. Les Allobroges des trois départements du cidevant Dauphiné partagent la joie de tous les Français, étt embrassant les Allobroges des nouveaux départements é\x Mont-Cenis et du Monl^Blanc.
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« Vous sortez d'un long esclavage, vous êtes novices dans Fart de vivre libres; la malveillance de votre clergé, de votre noblesse, de votre magistrature, vous indiquera des routes périlleuses. La sagesse de nos conseils sera la seule autorité que nous exercerons sur vous; votre bonheur est Tunique fruit que nous prétendons tirer de rabaissement de vos tyrans. L'intérêt de Tagriculture, du commerce, de l'indépendance, de la dignité, du repos intérieur et vicinal... tout vous prêche l'unité indivisible, tout vous invite à faire cause commune avec nous. Choisissez, prononcez.
« Les individus de la Corse se déclarèrent librement Français en 1789, nonobstant la séparation des mers et l'existence d'une cour perturbatrice. C'est aux Savoisiens i décider s'ils veulent augmenter la prospérité de la république des indimdus^unis. Formez-vous en assemblées primaires; voyez siBriançon et le Fort-Barreaux ne seraient pas mieux placés dans les gorges de la Novalèse et sur la cime du Saint-Bernard. Discutez les principes conservateurs de la liberté civile et politique. Déjà le ruban tricolore flotte sur les montagnes qui vous séparent de vos oppresseurs; vous arborez religieusement le bonnet rouge et la cocarde tyrannifuge.
« Frères et amis, nous vous envoyons quatre de nos collègues; nous recevrons vos commissaires... Les courtisans perfides, qui tergiversèrent deux années avec Avignon et Carpentras, ne provoqueront pas en Savoie des scènes désastreuses à l'aide d'une liste civile abominable.
*• Heureux AUobroges, nous perdons le souvenir de nos sacrifices en vous rendant libres sans effusion de sang. Les eaux limpides de vos fleuves et de vos lacs promettent au reste de l'Europe une révolution bénigne, m^
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passage non sanglant de l'ancien régime des rois au nouveau régime des lois. Nous nous aiderons mutuellement à la recherche des moyens de jouir d'une liberté plénière et durable. Ce sera sans doute votre but , et vous serez parfaitement d'accord avec la Convention nationale de France. *
Telle fut l'adresse-modèle, douce, souriante, lettre familière, proposée par Anacharsis et qui disait bien la différence entre les conquérants dominateurs des temps anciens et les conquérants libérateurs des temps nouveaux. Même langage et plus tendre encore après la conquête que devant. — Conquête ? Dites bien rencontre entre gens de même famille, et que suit une reconnaissance. — Me reconnais-tu, frère savoyard?... Et tous de s'embrasser, tous de se réunir^
Mais, en vérité, à la Convention, on n'eut garde d'embrasser Anacharsis dès qu'il eut parlé. « C'est préjuger des principes, » dit une voix. — « Il faut attendre le rapport du comité, » ajouta une autre. — « Il serait dangereux de laisser croire par quelque louche rédaction que les pays conquis seront forcément incorporés aux départements de la République française, » clama quelqu'un. — « Au Comité diplomatique ! Renvoyons au Comité ! »• Et l'on renvoie au Comité. Du haut de la tribune, Anacharsis dévisageait les mécontents. Tous étaient de la bande des aboyeurs contre Paris : Brissotins, Girondins, Rolandistes. « Y aurait-il système et non pas ignorance? fit soudain l'Orateur. Renseignons -nous vite. »» Et ce fut bien pour se renseigner qu'il accepta de diner chez Roland quarante-huit lieures après.
La compagnie était nombreuse autour de la table ministérielle, ce lundi-là : c'était entre autres Buzot, l'an-
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cien constituant, et présentement galant de Madame; Lanthenas et Bancal des Issarts, amis de la maison; Louvet et Gorsas, les écrivains gagistes du ministère; un député de la Gironde, Gensonné; deux députés de Marseille, Barbaroux, qui commandait au 10 août les fédérés marseillais, et Rebecqui, marchand de son état. Anacharsis leur dit ce qu'il avait sur le cœur. Aussitôt, sans ambages ni préambule (1) : — Une république ne devrait pas être plus étendue que mon village, trancba net Buzot. — Oui, des petites républiques, des petites républiques ! cria Rebecqui à la suite de Buzot. — Frères , prêcha à son tour frère Bancal , en se tournant tantôt vers le député de l'Eure, tantôt vers le député de rOise, je crois, moi, à la confédération universelle, mais je ne veux pas départementaliser les hommes. La sagesse me dit : Faisons fraterniser les nations dans un congrès. Fraternité! Fraternité! — Alors, reprit Anacharsis, de même que vous rejetez aujourd'hui la Savoie, vous rejetterez demain Nice? — Nice! cria Rebecqui, mais je le crois bien : son commerce ferait tort à Marseille. — Vous êtes orfèvre, monsieur Josse, jeta rOrateur au nez du Marseillais. — Non , pardieu ! rébéqua le plus sérieusement du monde Rebecqui, je suis marchand de liqueurs!... Et il ajouta : Des petites républiques!... Anacharsis laissa Rebecqui et revint à Buzot : — Votre opinion, lui dit-il, est une hérésie politique. — Je m'étonne que vous traitiez d'hérésie te fédéralisme, mesura Buzot. La Grèce, si féconde en grands hommes, était composée de républiques fédérées; les États-Unis, la Suisse nous offrent nn composé dn
fl) Mémoirtê de madame Roland, — Cloots, Ni MairaJty ni BoUind,
même genre. . . — Ah ! parlons France et voyons au moins le moment actuel, la situation où nous sommes, fit Anar charsis avec quelque impatience. — Oh ! d'accord ! Dans le moment actuel, l'unité est importante à conserver, parce que la France offre ainsi une masse plus imposante aux ennemis du dehors ; mais on ne peut se dissimuler qu'il y aura du relâchement dans les liens politiques qui uniront un Provençal avec un Flamand... Jamais l'enthousiasme d'hommes séparés par deux cents lieues ne peut être commun, uniforme et vif, comme celui des habitants d'un petit territoire. — Cependant l'élan patriotique dont nous sommes témoins... — Oui, grâce à nos appels réitérés. — Grâce à Paris! — Ah! nous y voilà, exclama le ministre à son tour. Paris roi de France! — Dites, s'il vous plaît, commune centrale l — Bel exemple à donner, qu'une tourbe de révolutionnaires. -^ Vous feraient-ils peur? — Peur? Mais les Parisiens ne sont que des ppltrons. Tous les jours ils désertent. -^ Quoi! les Parisiens qui ont déjà fourni plus de trente mille combattants — des poltrons ! ... Et voilà Anacharsis qui s'emporte. Il oublie où il est, qu'il parle à un vieillard, et que Madame écoute ; il pique le quaker, il larde le ministre ; enfin il ose crier aux oreilles du sexagénaire que son esprit n'est pas mûr. La rage congestionnait Roland. On pria l'Orateur d'en rabattre. — « Alors, puisque vous ne voulez pas m'entendre, leur dit-il à tous, je vous conseille de lire. » Et il leur recomnaanda le Fédéra^ liste. « Ah 1 je sais, fit Gorsas ; le livre de Madissoa, Hamilton et Gay qu'on vient de traduire. — Oui, qui a paru au moment de la guerre d'Amérique pour combattre la fédéralisation, dit un autre, — Et qui a eu peu d'influence là-bas, paratt*il, grommela Roland qui re$âu9oi-
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tait. — Mais la dernière Convention américaine professait les mêmes principes, répliqua Anacharsis. » Et il promit à Gorsas de lui en procurer un exemplaire. Quelques moments après, l'Orateur reprit encore son thème, mais sur un ton plus calme, avec les arguments d'un diplomate. •« Voyons, réfléchissez, — il faudrait réunir la Savoie, disait-il, ne serait-ce que pour déjouer les sénats helvétiques. » On ne lui répondait plus. * Mais enfin, ajouta-t-il, si les Savoisiens eux-mêmes demandent à se réunir? — Oui, des Savoisiens de Paris, cria Roland, des Jacobins! — Non, des Savoisiens de la Savoie. Une députation est déjà en route. — Ah! je sais, éclata le vieillard, plus menaçant que jamais*', je sais que des habitants de Carouge me sont adressés ; qu'ils doivent se recommander à moi pour la réunion ; mais ils n'y retourneront pas deux fois. — Comment? — Ah! je les recevrai à cheval! » — Cette explosion finale cloua l'Orateur. Plus de doute, Roland, Brissot et consorts avaient un système et qu'ils mettaient au service de leurs rancunes contre Paris.
Vaincus dans leur rêve de transporter la Convention à Bourges ou à Tours ; obligés de légiférer dans la ville par excellence, ils voulaient non-seulement la perdre de réputation par leurs criailleries, mais anéantir, au nom d'un principe, son influence révolutionnaire, en réchauffant l'idée fédérative que Fauchet avait prêchée au Cercle social, et à laquelle l'isoliste Brissot et Roland le Lyonnais s'étaient déjà ralliés en 1791 pour miner la toutepuissance jacobine d'alors. Tous les songe-creux, avides d'un religamen supernaturel, toutes les ambitions locales, qui s'étaient complu jadis aux prêches des vr?tis vieux enfants de la nature , devaient nécessairement refaire
groupe encore à cet appel des intrigants ministériels qui disaient : « Au nom de l'égalité qu'on proclame si haut, il ne faut pas que Paris soit plus que le dernier village de France. » — Quoi ! ces beaux esprits s'avisaient d'ébranler l'unité départementale, cette création philosophique de 89, pour se soustraire à l'opinion parisienne dont 89 également avait affirmé l'omniscience? — Oui. Et le mot de Roland : « Ce sont des Savoisiens de Paris, des Jacobins qui veulent la réunion, »» le disait bien franchement. Si l'occupation de la Savoie avait eu lieu sans effusion de sang, que dis-je? aux cris de : Viv* la république! c'était, en effet, aux Jacobins qu'on devait ce miracle. Moutesquiou n'avait apparu que précédé de la légion des AUobroges, dont deux Jacobins-Savoisiens de Paris, Dessaix et Doppet avaient le commandement. Ils s'étaient consacrés au culte de l'idée parisienne, les Savoisiens de la Savoie ! Point de doute ! Et c'est pourquoi, aux yeux des myopes ministériels, l'agrandissement de la France, qui grandissait d'autant l'influence de la Société mère, figurait une intrigue jacobine. — Anacharsis se sentit triste. Il voyait ces hérétiques prendre la même route que le dernier des rois de France : Capet n'avait trahi la nation que parce qu'il n'avait jamais voulu de Paris. Mais le tourment d' Anacharsis était surtout de penser que ces hommes péchaient plutôt par entraînement que par coquinisme; qu'ils étaient faits pour fraterniser avec lui. Et il se rappelait que le même jour, à la lecture d'un manifeste de Brunswick où se trouvait cette phrase : « L'acclamation non motivée d'un petit nombre d'individus, dont plusieurs même sont des étrangers, s'est arrogée le droit de balancer rq)inion de quatorze générations, qui ont rempli les quatorze siècles
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d'existence de la monarchie française... »» Brissotetses amis non-seulement avaient eu le plus méprisant des rires pour cette gasconnade allemande, mais, en entendant ces mots : « ...dont plusieurs sont des étrangers, » ils avaient jeté un regard de bon camarade à l'Orateur, car c'était bien à Cloots, Prussien renégat, et non point à l'insulaire Thomas Payne, que Brunswick avait visé.
Et le lendemain du dîner, quand toujours triste Anacharsis se rendit à l'assemblée, qui se trouva sur son pasrgage pour l'interroger? Un des convives de la veille, BarbarouX, — « bon jeune homme,» disait Marat luimême. Ce brave garçon avait écouté sans souffler mot ce qu'avait dit à table Anacharsis, et il venait à lui : « Mon cher Anacharsis, je voudrais m'entretenir tète à tête avec vous pour dissiper tous mes doutes sur le gouvernement fédératif. Ces questions vous sont plus familières qu'à moi. » L'Orateur eût embrassé l'interrogeant, dont le patriotisme lui parut pur comme les traits mêmes de son visage : « Défiez- vous des gens qui vous mettent en avant, » lui dit simplement Anacharsis. Et il ajouta : « Le philosophe est seul!... >» sans achever le vers, par politesse sans doute: « ...mais l'imposteur fait secte. »
Le philosophe est seul! — Ah! comme ce mot, tout d'amertume, avait bien l'accent de son àme à cette heure! Ce n'est pas qu'il fût seul encore, ni que jamais il dût être seul, lui si homme, si sociable, si vivant I Mais dans le désir même de cette sociabilité, il se sentait près de se détacher du monde qu'il avait vécu, le monde de ses habitudes, de son éducation — pour émigrer vers un autre, dont hier encore il avait horreur, qu'il imaginait plutôt qu'il ne le voyait, mais dont il aspirait déjà d'instinct avec volupté toutes les senteurs plus franches. Or, dans ce
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passage, dans cette émigration, il n'allait avoir pour lest que sa conscience seule. Voilà pourquoi ce soupir : Le philosophe est seul ! . •
Seul donc, il commença l'enquête. — Quelle enquête? — Hé ! la recherche même des forces de l'intrigue afin de rompre à bon escient, sans remords!... Et le voilà scrutant les mystères du ministère-Roland; et il vit : l'esprit de la Bottche de Fer dictant à douze ou quinze secrétaires ou sectaires des affiches larmoyantes dont on couvrait tous les murs, des lettres édifiantes dont on remplissait toutes les poches, des comptes moo^aux dont on énervait la Convention. Les journaux tels que la Sen- Unelhy de Faublas-Louvet, et la Chronique du mois^ de. Tilluminé Bonneville — Ah! te revoilà, frère Nicolas! — étaient imprimés à la librairie du Cercle social, rue du Théâtre-Français, puis distribués, placardés dans toute la France avec l'argent de la nation. Tel était l'apport des mystiques, — les Rolandistes, — dont madame Roland et son vieillard étaient les chefs. Quant aux philosophes, aux sceptiques, — les Brissotins,^ — Anacharsis, pour s'enquérir, éplucha d'abord le Patriote français. En outre des injures que Girey-Dupré, le frère-chapeau de Brissot, crachait à la face des députés parisiens, il y avait chaque jour quelque chose pour la doctrine fédéraliste. C'étaient des passages de Montesquieu, d'Helvétius, de Jean-Jacques Rousseau. Six lignes d'entrefilet, pas da-> yantage, mais, là, bien en vue. On ne pouvait plus faire. Car il ne fallait pas contredire le cri que Ton était contraint de pousser à tue- tête : Vive l'unité, vive l'indivisibilité de la République ! Mais Brissot n'en avait pas moin« la conscience fort à Taise, puisqu'il se faisait fort de prouver, — à l'oreille, c'est vrai, — que le système fédé-
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ratif n'était pas destractenr de l'unité, ni même de l'indivisibilité. Ah! quelles escobarderies, Jean-Pierre!
Même tactique dans le Courrier des départements. Corsas avait puissamment aidé à la révolution du 10 août; mais, comme Paris l'avait dédaigné aux élections, il avait épousé la doctrine antiparisienne plus chaudement encore peut-être que les autres. Non-seulement il servait des entrefilets philosophiques à \at mode du Patriotey mais il risquait, sous la rubrique Londres, des lettres anglaises qu'il fabriquait lui-même, et où l'hérésie se produisait en toute effronterie. Anacharsis avait eu Gorsas pour camarade de classe; il voulut, après le journal, tâter l'homme aussi. Il l'avise donc, un soir, à la Convention, le tire à part, dans un coin, et l'interroge journal en main. « Ah! fit Gorsas, tu veux parler des entrefilets. Mais ils ne m'appartiennent pas. Ds sont de Fourcade, mon collaborateur. Et te l'avouerai-je ? je ne les ai insérés qu'avec difficulté; mais Fourcade m'a dit que ce n'était que pour ouvrir la discussion, tu comprends? Et puis, d'ailleurs, ce ne sont que des citations ; tu as vu!... »» Anacharsis n'écoutait déjà plus Gorsas. Le nom de Fourcade, sitôt lâché, lui était resté dans l'oreille. Fourcade ! c'était le lessiveur de l'orateur ordinaire du faubourg Antoine, Gonchon. Fourcade brassait les discours que Gonchon venait réciter à la barre. — Qu'est-ce? Les Brissotins auraient-ils, grâce à Fourcade, un pied déjà dans le faubourg de Liberté? S'ils allaient s'aviser un jour de présenter les manouvriers comme antiparisiens, comme fédéralistes? Et, ma foi! on a vent déjà qu'une section faubourienne, celle des Quinze- Vingts, se propose de députer à la Convention pour demander la dissolution de la Commune ! Hé ! hé ! Fourcade !...*— Gorsas, trop
heureux de voir Âuacharsk oublier les lettres anglaises et concentrer toutes ses inquiétudes sur Fourcade et ses entrefilets» offrit aussitôt à ce brave camarade d'interpeller Fourcade et dans son propre journal. « Oui, dans mon Courrier^ tu peux Tentrepr^idre, mais, tu m'entends, sans le nommer. » Et Ânacharsis, diarmé des procédés de ce bon Gorsas, rassuré tout à fait sur ses intentions, lui rédigeait, en effet, une petite note toute à Fourcade :
« Gorsas, mon camarade au collège et mon collège à la Convention, connaisse^vous bien Tanonyme qui vous envoie des citations de Mably, de Montesquieu, de Rouaseau pour nous inviter au morcellement fédératif, et nous inspirer le fol amour des corporations rivales?... Mably, Montesquieu, Rousseau se rétracteraient s'ils vivaient aujourd'hui. » Puis Anacharsis citait un passage du livre de Madisson, Hamilton et Gay, qu'il comparait à trois anges descendus du ciel pour éclairer la terre : m Une souveraineté sur des souverains, un gouvernement sur des gouvernements, une législation qui porte sur des communautés^ et non sur des individus est une faute énorme en théorie et en pratique. » Et sur cette définition du fédéralisme , Anacharsis Cloots, l'auteur de la république universelle embrassait cordialement l'auteur du Courrier des départements, en attendant l'expression de la volonté générale ou plutôt l'heure où. la Convention s'occuperait de la question, car il comptait bien dissiper toutes les incertitudes du haut de là tribune.
Et c'est ainsi qu' Anacharsis procédait à son enquête, quand — - enfin on annonce, publiquement, officiellement, que les Prussiens sont en pleine retraite^ et, tout bas, qu'on simule une poursuite pour tromper l'opinion
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sans-culotte. Anacharsis de s'arrêter. « Quoi ! Custine ne leur coupera pas la route? — Custine? Hé ! loin de mar^ cher contre eux, il se jette, au contraire, sur le Rhin. Mais ne le maudis pas, Orateur, car il a pris Spire. — Spire ! — Il va prendre Worms — Worms ! — Et c'est à croire qu'avant peu il sera dans Mayence... — Une des clefs de rAlIemagne ! — Oui, que les Jacobins allemands vont lui livrer. Car les professeurs, les philosophes, Bœhmer, Forster, Adam Lux, Wedekind, Hoffmann accourent de Gœttingne, désertent Bonn, les uns- pour servir de guides aux conquérants libérateurs, les autres pour se jeter dans May^ice même : Venez vite ! Les portes s^ouvriront et vive la république \ Tout comme en Savoie. — Raison de plus alors d'écraser les Prussiens!... — Mais Anacharsis n'avait plus la force de blâmer Custine. Tout le crime de laisser l'ennemi s'échapper retomba, à ses yeux, sur Dumouriez le négociateur. — « Dumouriez ! Que me veut l'Orateur des Sans-Culottes? n fit une v<«x. A la grande surprise d'Anacharsis, c'était Dumouriez, en effet, qui se plantait, chair et os, devant lui ; Dumou* riez arrivé de la veille à Paris, et déjà au Comité diplomatique. Mais, surprise plus grande ! ^- ce n'était pas Dumouriez vil serviteur des Prussiens, comme se l'imaginait Anacharsis; mais Dumouriez bonnet-rouge, glorieux mandataire de la sans-culotterie universelle , — qui se montrait. Non, il ne vient pas honteusement rendre compte de sa conduite passée ; il accourt en enthousiaste, tète haute, annoncer ses conquêtes futures : « Demain nous serons en Belgique ! La Belgique sera régénérée ! — Comment? Mais les Prussiens?... — Les Prussiens nous laisseront faire. — Mais pourquoi? — Pas d'explications! Et les Autrichiens, nous les battrons. Ah! la sans-culotterie I
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Ah ! ce braTe Anachansis ! » Et Damouri^z èe lai redire aussitôt» de but en blanc, le pri^os de Manstein, et sa réplique, ah! quelle réplique! « C'est parce qu'il a mérité d'être pendu chez vons qu'il a mérité d'être élu chez nous! Fallait me voir!... »» Et voilà Anacharsis étourdi, qui s'apprêtait, minute avant, à une nouvelle enquête de ce côté, et qui ne s'enquiert plus du tout. Il est sous le charme. Dumouriez marche au bras de Dant(m, — lui de suivre derrière. Dumouriez parait à la barre et fait un discours à la gloire du cosmopolitisme, — lui d'être si transporté, quMl ne voit pas que le serment à la République a été escamoté ; Dumouriez se rend aux Jacobins, où il embrasse Robespierre, — lui d'applaudir à l'embrassade, comme si le jeu était nouveau. Dumouriez se montre à l'Opéra, Anacharsis va le voir à l'Opéra ; Dumouriez comédien est fêté par un comédien, Anacharsis est de la fête. EnlSn, quand on dîne tous, Danton, Brissot, Dumouriez, chez Pétion, pour fraterniser, -^ Anacharsis est de la pàque. Et, comme Anacharsis, tout Paris, pendant six jours, s'enivra du général. Ce n'est pas qu'on ne devinât point le coquin sous l'épaulette, mais on voulait vaincre, et Dumouriez, à cette heure, avait son étoile sur l'horizon. Brissot, qui ne s'enivrait guère, songeait bien à remplacer l'homme, qu'il sentait n'être pas sien; mais par qui? Par un Péruvien!... Or, eût-il osé, que Dumouriez aussitôt tirait de sa poche une lettre signée Clavière, — lisez Brissot, — et qui les perdait tous, ministère et députation. Les étourneaux ! Dès l'ouverture de la Convention, ils s'étaient jetés dans les bras du général, pour se défendre de Paris (1) : « Vous poiivez beaucoup en écrivant
(1) Catalogne Charwaay,
« LSVXB Y
à la Canvention nationale et as pouyoir exécutif des lettres én^!^que8 qu'on puisse rendre publiques, et qui provoquent de grandes et fortes mesures. . . Il peut y avoir dans votre métier même, dans les opérations auxquelles vous êtes appelé à réfléchir, des ressources pour employer toutes ces mauvaises têtes qui meurtrissent le chose publique. Ne pourrie;&-vous pas résoudre une expédition quelque part hors de l'Empire?... Rien ne les dompterait mieux que cette mesure, à laquelle on ajouterait quelques avantages propres à les tenter. Faites, s'il le faut» la Légion des Sans- Culottes, à qui vous dowierez la commission d'aller montrer à nos ennemis étrangers qu'ils savent mieux se battre que faire des motions. »
Ah ! voilà une lettre qui eût avancé l'enquête d'Anacharsis. Mais son regard ne pouvait traverser la poche de Dumouriez. Et c'est pourquoi l'Orateur s'asseyait dans le voisinage de Brissot, à la table de Pétion.
Ils s'y trouvèrent face à face (1). Chacun parlant à cœur ouvert, l'Orateur, qui n'avait jamais traité qu'af<« &ires avec Brissot au Comité diplomatique, trouva l'occasion bonne pour le tâter familièrement comme un autre Gorsas. — « Quid du fédéralisme, dont j'ai lu quelque chose dans votre Patriote ? •» Et la conversation s'engage, je veux dire la dispute; car Brissot est de riposte. Anacharsis le trouve gai, sociable, mais, loin d'admettre la République universelle, Jean-Pierre arrive à lui déclarer net, comme Buzot, que la France est déjà trop grande. Thomas Payne, l'autre prédicateur des Droits de l'homme, était à portée de voix. Il entend le français, s'il ne le parle. On le prend pour juge : Mister Brissot, jugea-t-il,
(1) Clooti, JVi Marat, ni Roland.
nous sommes encore dans l'enfance des gouvernements ; le système de mister Cloots pourra fort bien se réaliser un jour. Une monarchie est souvent trop étendue; mais la république des Droits de l'homme peut couvrir le monde entier. Les mille départements de mister Cloots seront beaucoup plus faciles à gouverner que les cinq cents provinces d'un' César, d'un Gengiskan, d'un Charlemagne. » Ainsi prononça Thomas Payne. Mais mister Brissot en appela de la sentence de Thomas; si bien qu'Anacharsis put dire au lever de table : «* Je ne reproche pas à Bifilssot lés vues qu'on lui prête, mais je lui reproche les vues qu'il n'a pais. Sa tête ne se redresse pas d'une ligne au-dessus de la pente qu'elle a prise depuis dix ans. v
Ce fut quelques heures, après cette escarmouche, et quelques heures avant le départ de Dumouriez pour l'ar^ mée du Nord, que la discussion sur la conduite des généraux en pays, ennemi s'ouvrit dans le sein des comités diplomatique et de la guerre réunis, et qu'enfin Anacharsis put bien juger de la doctrine hérétique, car là chacun se donna carrière, et, comme chez Roland, toutes voiles dehors. — Ah ! comme Brissot s'exclama ! comme Kersaint protesta! quand Anachàrsis leur proposa tout bellement pour article premier du projet de loi : « Le général fera proclamer les Droits de l'homme à son de trompe le lendemain de la prise d'une ville, et, en vertu de ces droits imprescriptibles, les assemblées primaires procéderont à l'élection d'une magistrature fraternelle. »» Ma foi! les membres du Comité de la guerre ne se montrèrent pas plus favorables à cette application des principes que les membres du Comité diplomatique. Cependant, quand Anachàrsis leur eut démontré que, si nous
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n'appuyions pas nos droits par des mesures révolutionnaires, nous péririons au milieu de nos triomphes, — le Comité de la guerre approuva la démonstration et aussi quelques membres du Comité diplomatique. Et quand Anacharsis leur eut demandé si le général ne devait pas prélever une contribution sur le prince ou chef du gouvernement et sur ses agents, prêtres et nobles, — Goupilleau et les autres membres du Comité de la guerre, voyant dans cette mesure une ressource de plusieurs milliards, applaudirent encore, mais la majorité du Comité diplomatique protesta au nom même des principes hérétiques. C'est alors que, pour mettre fin à la discussion qui se prolongeait, on résolut de diviser la question. Il fut arrêté que les Comités diplomatique et de la guerre présenteraient un projet de loi « sur les biens des princes, seigneurs et nobles, lorsque les généraux de la république entreront en pays ennemi ; » et qu'au Comité diplomatique seul serait réservé le projet de loi « sur la conduite des généraux relativement à l'organisation provisoire du gouvernement. » Or, à qui les deux Comités voulurent- ils confier la rédaction du premier rapport? A rOrateur du genre humain lui-même. — « On ne parlera pas des biens du clergé, vous avez entendu ; et pas un mot non plus contre la Prusse, comme bien vous pensez... » A ces restrictions, Anacharsis crut comprendre que son nom allait servir de fausse marque à l'intrigue. Il hésitait donc... Mais soudain une idée lui surgit en tète ; il accepta. Il venait d'imaginer qu'il pourrait bien, grâce au privilège de langue dont jouit un rapporteur, glisser son paragraphe sur la proclamation des Droits de l'homme comme article additionnel, et provoquer ainsi une discussion publique entre les orthodoxes et les éthérodoxes.
« A l'école des habiles, on ne laisse pas que d'apprendre,» dit-il à Dumouriez, qu'il entretint à part. Dumouriez riait. Il riait, non point de Cloots et de sa prétendue ruse, mais des Brissotins et de leur sottise réelle, qui dispensait le général de se compromettre. Grâce à l'inobservance des principes, Dumouriez allait repartir en conquête, sans être embarrassé d'un décret qui lui dictât sa conduite : ce qu'il voulait. Aussi, gouaillant toujours, il se plaignit avec Cloots ; il lui recommanda bien de lui faire expédier au plus vite le décret sur la proclamation des droits, s'U passait ! Et Anacharsis non-seulement le salua Général du Genre humain (1), mais lui présenta le chef de sa légion germanique, Guerresheim, et l'Irlandais Ward; puis, à l'heure du départ, il lui fit ses adieux en style de madrigal : « Amant de la Victoire, l'Orateur du genre humain vous souhaite d'engendrer les départements de l'Escaut, de la Lys, de la Meuse-Inférieure, de la Moselle-Inférieure, de l'Issel, des Bouches-du- Rhin et csetera. *» Ah ! de quelle serrement de main le paya Dumouriez !
En quelques heures Anacharsis eut broché l'exposé des motifs de son projet de loi, car il croyait que, dès le lendemain, la Convention se ferait un devoir de l'entendre. Mais, sans tenir compte de son titre de rapporteur, ni de l'urgence du décret, on le pria de patienter trois ou quatre jours. Et c'est pendant qu'il attendait qu'il lui fut enfin bien révélé que le système fédéraliste n'était pas un article de foi, mais une machine de guerre contre la ville. Juste à son propos, la Chronique le déclara hautement. Cette feuille, qu'il pouvait tenir pour son
(1) Cftr^nîigiiM de Fmiê.
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journal, s'était montrée jusqu'alors tolérante et nullement systématique quoique rancunière. Anachârsis apportait-il un article tout à la gloire de Paris, le camarade Millin murmurait, mais il insérait la chose et sans commentaire. Loin de pratiquer l'hérésie brissotine, l'oracle des chro-niquants^ Caritat Condorcet, professait non moins ardemment que r Orateur le culte du genre humain et prêchait la guerre sainte. Il était antijacobin sans être antiparisien. C'était même un bruit qu'il reniait sous main les ministériels et leur clique. Cloots l'avait un jour entendu formuler à l'adresse de Roland : « Il faut aux intrigants un Lafayette civil. » Mais le 17 octobre, voilà Millin qui reproduit la lettre de Cloots à Gorsas et la fait suivre de longues réflexions dont le thème : « On ne peut songer à détruire le prodige de sociabilité qu'on voit en France. Personne n'a ce projet. Cette idée éphémère n'est due qu'à un mécontentement passager contre Paris. Ce sont les agitateurs parisiens qui font songer à ce système. Il ne faut pas que Paris affecte une supériorité quelconque sur les autres municipalités. »»
Anachârsis ne s'était donc pas trompé. Ce demi-aveu disait toute l'intrigue. Quelque éphémère qu'on déclarât l'idée, elle n'en existait pas moins, que dis-je ? elle gagnait d'espace, et si vite, qu' Anachârsis apprit encore à même heure son exportation dans la nouvelle France, en Savoie. Le citoyen Roy er, évêque et député de l'Ain, accourut tout inquiet au Comité diplomatique, et communiqua à l'Orateur et aux autres membres une lettre qui lui était adressée de la Savoie même. En ce moment, une convention nationale savoisienne se formait pour décider de ce pays conquis à la liberté. Or la lettre signalait les manœuvres ministérielles de Roland auprès des dé-
pûtes savoisiens, afin d'empêcher la réunion. Royer ajouta que les départements voisins prendraient peut-être fait et cause pour le mont Cénis si la réunion ne se faisait pas, et que les AUobroges du ci-devant Dauphiné pourraient bien se séparer de la France : « Tant mieux ! répliqua gravement Brissot : nous avons trop de départements, r, Il avait dit la même chose à Cloots chez Pétion, mais plus gaiement. « Ah ! vite, s'écria l'Orateur, vite à la tribune ! Il faut s'expliquer, ou la France se démembre elle-même. »
Et le 20, sur la demande de Goupilleau, qui obtint le silence en aihionçant des milliards à récolter (2), Anacharsis put lire le rapport. Il avait tout prêt son article additionnel , mais les Brissotins — ont-ils eu vent du tour qu'il méditait? — demandent l'impression du rapport et Tajournement de la discussion. Quoi! l'ajournement ! quand Montesquieu attend cette réponse depuis un mois, quand Dumouriez sera peut-être en Belgique avant huit jours et que la question se posera de nouveau? — « L'ajournement de la discussion, oui; » et l'Assemblée se lève et vote, et l'Orateur tout confondu descend de la tribune. « Suis-je au milieu d'hérésiarques? » dit-il. Non, car Lasource, à son tour, venait quatre jours après lire ati nom du Comité diplomatique seul un rapport tout en contradiction avec celui d'Anacharsis. Il demandait que la nation française ne s'immisçât en rien dans le gouvernement que les nations affranchies voudraient se donn-er, et l'Assemblée avec non moins d'ensemble se levait pour prononcer l'ajournement de la discussion, aussi bien que l'impression du rapport. « Que signifie tout cela? se dit Anacharsis. L'Assemblée serait-elle incapable de prendre une décision? Aurait-elle le mépris des principes? Et ne
vote-t-elle l'impression, qui n'engage à rien, que pour amuser les spectateurs sans-culottes? n Ne voulant pas toutefois se tenir pour battu, il résolut de remonter à la trihune propriomotu,s2iris s'aider de son Comité (1). Mais, au bout de deux jours, il put voir que la tribune était inabordable. Non-seulement il fallait se morfondre de grand matin à la porte de la salle pour se faire inscrire au bureau par des secrétaires qui ne paraissaient qu'à dix heures; mais, comme l'ordre du jour était toujours interverti, la prise de rang comme orateur était toujours nulle. Alors Anacharsis, ennuyé, fatigué, en vint à dire : '« Il serait plus facile, vraiment, de faire un ouvrage que d'obtenir la parole à la Convention. Oui, j'aime mieux penser, goutte à goutte, dans mon cabinet que de perdre mon temps à assiéger la tribune. » Et lui, si fier un mois auparavant de s'aâseoir dans l'enceinte du Manège, tant il croyait à l'héroïsme révolutionnaire de ses collègues, — on ne le vît plus que se traîner, soit à son banc, soit au Comité, pour faire acte de présence, nullement pour discuter ni pour voter.
Il se garda bien, pourtant, de communiquer aux autres cet accès de découragement passager. Il s'en cacha même comme d'une honte. Non-seulejnent il écrivit alors à ses électeurs de Clermont que c'était avec l'orgueil de la vertu qu'il se voyait le représentant de la première nation du monde, mais aux villageois de la petite commune de Bulles, qui, divisés d'intérêts, le priaient naïvement de transmettre leurs plaintes à la Convention, il présenta la Convention comme une bonne mère, qui allait s'occuper incessamment de leurs affaires, et il ajoutait : « Vi-
(1) Clooti, Étrtnnet avut Cotmopolitês»
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vons en bons citoyens, oublions les vieilles querelles. Si les uns sont plus riches, les autres sont plus industrieux. Si Jacques a de meilleurs bras, Pierre a une meilleure tête. Ne songeons qu'à venger la nation, payons les impôts, aiguisons nos armes !» et il embrassait fraternellement ses chers camarades, ses braves commettants sous l'anneau des Droits de l'homme. Ahl il se fût plutôt coupé la langue, lui, que de jeter l'alarme et semer la défiance, à l'exemple des Brissotins.
Il y avait donc toute une semaine qu'il boudait l'Assemblée, et déjà s'enfermait-il pour s'employer tout seul à condamner Louis XVI et à jeter les bases de la Constitution future, ces deux missions dont les conventionnels avaient mandat, mais dont la plupart ne se souciaient guère, — quand sa porte s'ouvre. — C'est une députation : députation savoisienne (1)! Oui, des Savoisiens de Paris, Gavart, Raz, Gervais, Revenal, Langlois, Laroche, Violet viennent quérir l'Orateur du genre humain, président du Comité diplomatique... — Pour?... — Pourboire à la réunion de la Savoie, avec les municipaux parisiens, au milieu de la foule, sous la tente, aux Champs-Elysées. — « La clique ministérielle intrigue en Savoie, comme vous savez. Eh bien ! l'opinion doit se manifester à Paris au plus vite pour neutraliser les efforts des Rolandistes. » — A cette apparition, à cette invitation, à cette déclaration, Anacharsis de tomber dans les bras des Savoisiens étonnés, et de les embrasser tons et de pleurer : « Ah! vous êtes mes sauveurs ! leur disait-il ; d'où me relevez-vous!... Pardonnez-moi mon égarement; j'avais oublié la seule force qui pût les vaincre ; j'avais oublié
(1) Chronique de PârU. -* ÀnnaUê fMârtél^fu».
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Paris! Oui, c'est Paris qui doit réunir la Savoie à la France. » Et Anacharsis, ayant repris tête, leur raconta toutes ses luttes, toutes ses enquêtes depuis un mois, mais aussi toutes ses impuissances. Ah ! qu'il voyait bien qu'une Assemblée n'était grande qu'aux heures seules où elle se faisait l'écho même de la grand'ville ! Sans la barre, c'en serait fait de la tribune, car non-seulement il faut que l'Assemblée tienne le milieu parisien, mais il faut encore que l'opinion l'assiège, la force, la brutalise, sinon elle cuisinera les lois au goût de l'intrigant à la mode, sans souci des principes. « Une assemblée à Bourges comme la rêve Brissot, ajouta-t-il en riant, mais ce ne serait qu'une corporation qui, légiférant pour elle seule, du matin au soir personnaliserait. Or, m'est avis qu'on ne s'en acquitte déjà que trop bien ici. » Les Savoisiens non-seulement applaudirent* à ses paroles, mais les appuyèrent d'exemples , et l'éclairèrent même sur son propre cas. En effet, s'il eût donné lecture de son rapport le 21 au lieu du 20 octobre, il est à croire que l'Assemblée n'eût pas voté l'ajournement ; car, le soir même du jour où l'Orateur avait lu, Paris avait exprimé son vœu pour la réunion. Et c'était sans aucun doute sous l'influence de l'opinion parisienne que l'Assemblée avait rejeté, le 24, le rapport désolant du brissotin Lasource.
La belle réponse aussi qu'avait faite à ces mêmes Savoisiens le président de la Commune , Chaumette ! « Frères, l'entrée des Francs dans votre pays n'est pas une invasion, une conquête!... c'est le rapprochement de deux portions de la même famille, séparée jadis par le despotisme... De leurs embrassements mutuels naîtra peut-être la liberté du monde !» — « Ah! je vous jure
bien, fij; Anacharsis, que le président du Comité diplomatique ne tiendra pas demain un autre langage. »
Et le 28 la fête eut lieu, fête de la liberté, de l'égalité et de la gaieté. AnacHarsis s'y trouva en compagnie de quatre autres membres de la Convention, Hérault, Lequinio. Mercier et Thuriot, et des deux commissaires envoyés en Savoie par le pouvoir exécutif, Tacteur Michot et le président de la commune du 10 août, Huguenin. Il y avait deux cents convives tant AUobroges affranchis que Français libérateurs. Çà et là, blanches apparitions, des citoyennes savoyardes, portant ceinture aux trois couleurs, et puis au centre de la table, quatre points noirs, quatre petits ramoneurs coudoyant les législateurs de la première nation du monde. Assis en face d'un énorme pâté et entre deux de ces enfants, l'Orateur du genre humain présidait. Ah! comme il choyait ses voisins, comme il les régalait ! En fêtant leurs petites personnes,* ce n'était pas seulement à la Savoie qu'il songeait, mais à l'avenir aussi. Aussi comme il embrassait l'avenir ! Et quand la musique, — musique de sa Légion Germanique, s'il vous plaît, — se mit à jouer la Marseillaise, comme il fit chanter à ces enfants le nouveau couplet, le plus beau peut-être de l'hymne, et qu'on avait composé à leur honneur, ma foi ! quinze jours auparavant, — pauvres petits savoyards!...
Nous entrerons dans la carrière Quand nos aînés n'y seront pins!...
Au dessert, échauflfé par ces célébrations fraternelles, Anacharsis se leva et, mettant la main au pâté, il cria : « Liberté ! » 0 miracle ! doux symbole ! du pàté-voliére s'échappèrent nombre d'oiseaux de diflférents plumages.
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— Oui, liberté! liberté I répétèrent non-seulement les convives, mais la foule qui les enveloppait tous. Alors Anacharsis porta ce toast : — « Aux amis de la concorde fraternelle, de l'unité, de la souveraineté indivisible du genre humain ! » — Oui, aux amis de la concorde, de l'unité ! fit la foule. Puis un autre toast : — « Honte et confusion aux émissaires des sénats helvétiques et à quiconque vo* tersL contre l'admission ! »» — Honte à quiconque votera contre l'admission, oui ! cria la foule avec plus d'énergie encore. Fuis un troisième toast : — <* Au bon exemple des Corses, des Avignonnais, des Niçards et des Savoisiens, qui, les premiers, ont adopté la division départementale dont les cases vont se multiplier dans tous les domaines de la raison universelle ! » — Aux Niçards, aux Savoisiens ! Aux Savoisiens, aux Niçards! clamèrent la foule et les convives, qui, tous, se. confondirent. Alors l'Orateur moulant sur la table et de tous ses poumons : «« Que l'autel de la patrie sur le mont Blanc, la plus haute montagne de l'Europe, serve de fanal aux départements des Bouchesdu-Rhône et du Danufee I — Oui, aux départements des Bouches-du-Rhône et du Danube! fit la foule. — Et du Tage ! fit Cloots. — Et du Tage ! fit la foule. — Et de la Neva! fit Cloots. — Et de la Neva! fit la foule. — Et du Tibre ! — Et du Tibre ! — Et de la Tamise ! — Et de la Tamise ! »» Et la Marseillaise éclata, musique et voix; les hommes, les enfants, les femmes, chantaient, buvaient, pleuraient; AUobroges affranchis, Français libérateurs, tous embrassés par tous. — Voilà mon vrai Comité diplomatique! s'écriait Anacharsis. Et toujours chantant, ils s'en allèrent aux Jacobins achever la soirée. Ce fut là vraiment la rentrée d' Anacharsis dans la société mère, qu'il avait négligée depuis près de six mois. U y revenait avec
ridée cosmopolite, l'idée de propagande, avec le monde. Les murailles de la jacobinière, devenue presque une cellule, s'en élargirent de nouveau. Ah! comme les intrigues ministérielles de Roland en Savoie resteront sans effet, quand les Savoisiens apprendront que les Jacobins, que les Cordeliers, que la Commune parisienne souhaitent leur réunion à la France, et que le Président du Comité diplomatique de la Convention la désire non moins vivement encore ; bref, que l'Assemblée et Paris fraternisent en dépit des diviseurs !
Le lendemain, dès le matin, il ne fut bruit dans la ville que des toasts d'Anacharsis. Mais, loin de les trouver fraternels, nombre de gens les dirent intolérants. L'Orateur ne s'était-il pas écrié : Honte et confusion à quiconque votera contre l'admission ! — Eh bien ? — Eh bien ! de quel droit flétrir un vote futur? C'est vous qui semez la zizanie... — Je ne me repens de rien, fit Anacharsis sans vouloir s'expliquer. Et qu'il avait raison! Son cri d'alarme : Honte et confusion ! était justement de mise à la minute qu'il l'avait jeté. C'est à croire même qu'en cet instant il avait vu comme un voyant, puisqu'il avait parlé comme un inspiré. Du milieu de la foule qui l'enveloppait, ses yeux de l'esprit avaient dCi plonger jusqu'à la rue Neuve-des-Petits-Champs, et surprendre le petit comité des petits intrigants groupés dans le petit boudoir de leur reine et, prêtant de longues oreilles au long parlage écrit de Faublas-Poucet, — je veux dire Faublas Louvet, — contre le premier élu des députés pari- ^ens, Robespierre. Oui, ce même soir, cette même nuit, honte et confusion ! les Brissotina-Rolandistes avaient été occupés à mesurer l'effet d'une nouvelle machine antiparisienne qu'ils venaient d'achever.
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Depuis plus d'un mois ils n'avaient cessé de manger du Marat; à toutes modes ils l'avaient accommodé, au point de le couronner de têtes de mort et de lui emplir la bouche d'une cuisse d'enfant, qu'il lui faisait tenir en guise de sceptre. Mais comme les Jacobins s'étaient résolus à ne plus leur disputer cette proie, comme Marat lui-même acceptait de s'effacer pour quelque temps afin d'ôter tout prétexte à scandale, ces messieurs, qui ne vivaient que de leur haine contre Paris, affectèrent de ne voir qu'une défaite dans ces condescendances jacobines, et c'est pourquoi ils happaient vite un autre député parisien. — Eh bien, vous savez ce qui s'est passé hier au soir? se disaient-ils entre eux, à la Convention, dans la matinée du 29. Paris veut régner sur la Savoie, en donnant à croire aux Savoisiens que la Convention fait avec la ville cause commune. Il n'y a pas de temps à perdre. C'est aujourd'hui qu'il faut attaquer, puisque nous sommes prêts. — Et, provoquant une occasion soudaine, ils firent signe; Louvet s'écria : — J'accuse Robespierre ! Et toutes les voix des intrigants clamèrent ; — Silence ! Qu'on écoute !
On écouta — gauche, droite, centre, tribunes, — la pièce de rhétorique à laquelle la femme-màle Roland avait travaillé et que récitait l'homme-femelle Faublas contre l'Incorruptible. Jamais la clique n'avait encore mieux laissé poindre que ses rancunes n'étaient qu'électorales. Or, pendant que Louvet phrasait son infamie, quelqu'un se leva, traversa la salle ; on le regarda, puis on se regarda: c'était Anacharsis qui montait vers l'extrémité gauche et qui s'asseyait tout au milieu de la députation parisienne, que dis-je? aux côtés mêmes du frère de l'homme qu'on
(1) Bévolutions de France et de Bradant de 1792.
accusait. Indigné, il laissait là ses amis, le jour même qu'on attaquait — quelle grandeur d'àmel — celui-là peutêtre dont la mine lui revenait le moins dans* l'Assemblée entière, tant il trouvait la cause qu'on voulait meurtrir en la personne de Robespierre et juste, et sainte, et solennelle. Puisse un jour le myope tenir plus de compte de cet héroïsme que des dénonciations ténébreuses de la veuve Chalabre!... Oui, Anacharsis venait de faire acte de transfuge. Il était à la Montagne. Et, palpitant, il brûlait d'émotion non moins que Robespierre, l'accusé, et non plus que lui il ne quittait des yeux mons Louvet qui l'avait poussé là. Et comme la vipère jouait toujours de la langue, Anacharsis fît sur l'heure acte de Montagnard en en jouant aussi : besoin d'un cœur troublé. Il se trouvait derrière Danton. Danton s'efforçait de prouver à Pétion toute la sottise de messieurs ses amis ; Anacharsis se penche, et raconte tout ce qu'il a entendu au Comité, ce qu'on a pu lire dans les journaux; bref, le résultat de son enquête. Robespierre jeune aussitôt de saisir les propos, de les redire au voisin, qui les répète à l'autre; qu'on se les passe! Et ce ne fut qu'une traînée sur la Montagne. Nombre de députés sans-culottes quittent leur place, se glissent, descendent, se rapprochent, font groupe*, entourent l'Orateur, qui continuait , reprenait, commentait, pérorait plus bas mais nan moins vivement que Louvet. Il n'était plus seul, on l'écoutait bien, mais il se sentait encouragé moins encore par les écouteurs que par l'accusateur lui*méme. A chaque injure contre Paris qui lui jaillissait aux oreilles, il donnait en réplique, pour remède, une histoire rolandine fraîchement inédite ; et c'était comme une lutte entre lui, causant sur la Montagne, et l'autre, haranguant de la tribune. Il avait
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à dire, en effet ; car nul des Montagnards n^avait pied dans les Comités, ni place à la table de Roland. — Comment? Il leur raconta donc... — Oui, entraîné, questionné, il en vint à leur découvrir jusqu'aux étranges propos de table du ministre, si bien que le groupe dont il était centre oublia Louvet, et qu'au moment où celui-ci poussait le plus beau cri de son rôle, le fameux: « Dieu ! je Tai nommé ! >» les Montagnards , sans rien entendre, répétaient entre eux tous le mot de Roland aux Savoisiens : « Je les recevrai à cheval! » Lorsque le réquisiteur Louvet eut dit, la Convention, malgré les cris des tribunes et de la Montagne, vota l'impression du discours. Sur ce, les Montagnards, serrant les mains d'Anaoharsis, lui crièrent : « Imprime aussi ! » Imprime ! Ah ! il ne s'attendait pas à cette conclusion.
— Jusqu'alors il avait rayonné, et le voilà qui pâlit ; il ne palpite plus, il tremble. À lui, qui croyait avoir assez fait déjà en racontant, il est enjoint d'imprimer, puisque l'autre imprime. Sa prose doit distraire l'opinion des blessures faites à Robespierre par la iN*ose de Louvet.
— Oh ! citoyens Montagnards ! c'en est trop ! —
Mais son trouble fat plus grand encore à la sortie. Ses amis ne détournaient de lui ni leurs yeux ni leurs pas. Chacun de lui adresser la parole, de lui tendre li main, comme si rien n'eût été. On avait dû pourtant le voir traverser la salle, monter, s'asseoir làrhaut et causer avec les autres? Non, paraissait-il. Il se risque à la CAro^ nique : même politesse que la veille. MilUn ne semble non plus avoir eu vent de la chose. On oause, on rit, où lui donne même à résoudre un problème pour faire niche à Roland, à Bonneville, aux mystiques. •— Les Herrenhuters de l'Allemagne et de la Hollande demandent s*ils
peuvent venir habiter la France, obtenir le droit de citoyen, être admis aux fonctions publiques, etc., quoiqu'ils vivent en communauté, quoique leur religion leur défende de jurer, etc. — Mais, dit Anacharsis, les frères Moraves sont munis d'un bon passe-port : l'industrie et la probité. Tous les établissements de commerce et toutes les associations industrielles sont permis dans Tempire des Droits de l'homme. — Réponds alors, dit Millin. Et le législar teur Gloots d'écrire quelques lignes, heureux comme un enîaxktqm, coupable, travaille à se faire pardonner. Mais, à peine l'Orateur dehors : — - Il nous reviendra, dit Millin. — Ah ! s'il leur fût revenu, ils le tenaient pour l'éternité, les habiles !
Le lendemain, Anacharsis avait donc un remords d'avoir parlé. Il maudissait le mouvement qui l'avait entraîné sur la Montagne; il eût plus volontiers renié qu'imprimé ce qu'il avait dit. A l'Assemblée, pendant deux, trois, quatre jours, il ne sut là où s'asseoir. Comme un tourmenté de Dante, il allait, il venait et parlait ne sachant pas trop à qui, et souriait ne sachant trop pourquoi. Enfin, comme des Montagnards impatients M soufflèrent au passage : « Eh bien ! imprimez-vous ?» il prétexta, pour se tirer d'affaire, la peine que lui donnait la Correspondance générale des Émigrés^ dont la publication était d'urgence.
A la retraite des Prussiens» l'avant-garde du général Kellermann avait mis la main sur le portefeuille de Monsieur et sur celui du secrétaire de Calonne. On y trouva une volumineuse correspondance qui non-seulement attestait l'activité des intrigues de tous les conspi-^ rateurs émigrés ou non, mais qui prouvait encore que pas un seul homme probe» pas une seule femme honnête n'avait pu vivre impunément dans le milieu corrompu
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de la ci-devant cour. La Convention crut bon de publier partie des lettres, et six commissaires furent choisis parmi les membres des Comités diplomatique et de sûreté générale pour faire le dépouillement. Désigné comme un des six, le président du Comité diplomatique proposa d'attirer l'attention du public sur cette compilation et par Tordonnance des matières et par Toriginalité du titre. Après avoir imaginé d'intituler l'ouvrage : Les émigrés peints par eucù-mêmes, il se chargea d'éplucher toutes les lettres et d'en présenter les exiraite sous forme à'ana. C*était donc ce travail qui, pendant quelques jours, servit de prétexte à ses hésitations.
Mais l'excuse ne pouvait être de durée. Et d^à perdait-elle de sa force, quand l'Assemblée, ayant ouï la réplique de Robespierre à Louvet, déclare ne vouloir plus s'occuper des personnes. « Oui, à l'ordre du jour les choses! »» s'écrie l'Orateur tout soulagé. Et comme Mailhe vient faire son rapport sur Louis XVI : — Oui, jugeons le roi et non plus Paris ! — Enfin, c'est la nouvelle de la victoire de Jemmapes; Dumouriez tient la Belgique : — Ah ! vive la sans-culotterie universelle ! Mes paroles sont au vent. Je n'ai rien dit et n'imprime point! »
Hélas ! illusion folle ! Deux jours se passent. Dans les rues de la ville, il entend qu'on chante à tue-tête :
A la guillotine Marat, Danton, Robespierre !
Qui chante ainsi? Cessent des fédérés, frais arrivés à rappel des Girondins-Brissotins-Rolandistes. Il rentre à l'Assemblée : Buzot demande plus haut que jamais sa garde départementale; et les injures recommencent de
plus belle. Il court aux Jacobins : la correspondance annonce qu'à l'invite de Roland et compagnie, nombre de sociétés affiliées du Midi rompent, avec la sociétémère. — Anacharsis, imprime ce que tu nous as dit! — Le lendemain, nouvelle alarme : — As-tu lu le manifeste de Dumouriez aux Belges ?*Le Comité belge, qui accompagne le général, ne ressemble guère au Comité des Allobroges qui faisait conduite à Montesquiou. Ce sont tous nobles et banquiers dont aucun ne jacobinise. Dans les villes, ils prêchent en Girondins contre la réunion ; et Dumouriez, qui s'entend avec eux, ne confisque pas le bien des prêtres au profit de la nation ; tout au contraire, empruntant sur ledit bien, il consacre ainsi le droit des détenteurs. — Quoi! Dumouriez trahit? — Non-seulement Dumouriez, mais ton cousin Montesquiou. Hier il signait des traités fabriqués à sa guise; aujourd'hui il s'enfuit avec la caisse de l'armée. Et non-seulement le cousin, mais aussi le général Anselme, qui, entrant à Nice, laisse ses soldats piller. Et non-seulement Anselme, mais aussi Custine, qui, pénétrant dans Francfort, pressure si bien les bourgeois que des députés en accourent à Paris, criant : « Miséricorde ! r* — Imprime ! imprime vite ! La faction, par ses allures antiparisiennes, encourage toute cette débandade. Si tu tardes, la réunion de la Savoie ne sera pas prononcée.
Et puis, vois donc. Tous les journaux, ou plutôt tous les journalistes disparus au 10 août, reviennent sur l'eau. Assurément ils comptent reprendre pied bientôt, ceuxlà qui reprennent langue au moment du procès du roi. Dans le Journal généraly dans les Nouvelles politiques qui font suite à la Gazette de Cerisier, lis ces articles qu'inspire Narbonne, Necker ou Calonne, et que ré-
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dige Tabbé Poncelin, Tabbé Geoffroy on M. Soard. S ridée parisienne n'est pas tonte-pnissante, c'est fait de nous. Or, la cliqne fédéraliste, à l'ombre de laquelle ces messieurs ressuscitent, vient justement d'enlever à la Sans-eulotterie son plus brillant organe. — Comment? — Mais les Annales patriotiques. — Mon journal insurrectîonnel? — Oui, qui, hier encore, était tout parisien, grâce à Salaville... — Eh bien? — Eh bien! Carra est de retour de sa mission aux armées, mais tout transfiguré. Avec la morgue d'un homme qui a fait le diplomate auprès du roi de Prusse, il vient dire que la France peut s'entourer d'une barrière de peuples libres, Belgique, rives du Rhin, Alpes extérieures, Catalogne, Biscaye, — que le roi de Prusse prêtera la main à ce plan ou du moins laissera faire; que l'Angleterre ne répugne pas à s'allier avec nous contre la Russie^ etc. — Or la condition secrète de ces arrangements c'est, assurément, l'étouffement de la grand'ville, car maître Carra, lui, le Carra du 10 août, désavoue soudain ses collaborateurs aux Annales, se déclare pour la force départementale de Buzot, et il écrit : *• Je vois qu'il ne s'agit que de quelques individus, de leurs passions, de leur ignorance, de leur sot orgueil, et je souris de pitié, et je dis : C'est une gourme dont la République naissante veut absolument se débarrasser, et dont la purgation consolidera son tempérament au lieu de l'affaiblir. » — O trahison ! fit Anacharsis à ce coup. Et il n^hésite plus, et il prend la plume... — Non, il hésite encore!... Quoi! trahir ainsi ses amisl — Mais l'unité compromise î — Profaner la sainteté de leur table! — Mais Paris menacé? — Violçr l'hospitalité, révéler ce qui a été dit dans l'arrière-cabinet après le café et la liqueur! — Mais les souverains opprimés qu'on dupe?...
LE CONYBNTIONNEL ffï
Cependant qu'il méditait ainsi, le mystère «e divulgue à demi, nombre de conventionnels sont alléchés : » Quel secret a donc le Prussien? Vite, qu'il parle! • Et déjà se grossit le dire : Roland a prétendu ceci, proclamé cela. Enfin on crie aux oreilles de l'Orateur : •• Imprime, ou tu es complice ! » Alors Ànacharsis se rendit au Comité diplomatique , où devaient se trouver Brissot, Guadet, Kersaint, qui en étaient membres. Et là il déclara qu'il allait imprimer ce qu'il savait (1). « Quoi? — Qu'il y a un parti de fédéralistes. — C'est faux ! cria Brissot. — Oui, la société de Roland est une société de fédéralistes, re^ prit Cloots. — C'est là un mot du guet pour les bourreaux, reprit Brissot. — Mais ton opinion même sur l'annexion de la Savoie ? — Tu n'as pas compris. — Si bien ! — Voyons ; il faut s'eôtendre , dit Guadet qui arrivait. Il n'est pas donné à tout le monde d'avoir des conceptions aussi vastes que celles d' Anacharsis. Ces messieurs raisonnaient chez Roland du fédéralisme par rapport à la République universelle qui, comme on sait, doit embrasser l'Europe, FAsie, l'Amérique et les sept planètes. *» Et Guadet s'efforça de ramener l'Orateur. Mais l'Orateur ne cessait de crier : « Il s'agissait bien de la France. — Ta, ta, ta, faisait Brissot. — Je puis t'affirmer, reprit Guadet, que l'opinion de Buzot, de Barbaroux et surtout celle de Gensonné me sont parfaitement connues. — Je suis pour l'unité de la République ! disait Kersaint. — Je . suis pour les frontières naturelles de la France ! disait Brissot ! » Aucun ne disait : « Je suis pour Paris ! » ce qu attendait l'Orateur. Bien au contraire. Kersaint se vanta de s'être toujours fortement prononcé contre la tyrannie
{!) Ré/Hmseê au Pmsàitn Cloots^ par Roland, Kersaint, Guadet, Brissot.
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des tribuns de la cité parisienne. Et Jean-Pierre déclara qu'il fallait une autre organisation de la Commune. C'est pourquoi Ânacharsis répliquait sans cesse : « Je dis la vérité ! » Alors Guadet lui cria : « Mentiris impudentissimè t y* Anacharsis regarda Guadet, et froidement : « Vous avez trop dîné, monsieur. Mais nous verrons. J'imprimerai toujours. » A ce calme, on changea de tactique. Brissot, Kersaint, Guadet l'enveloppèrent : « C'est faire acte de transfuge. Il va se dévouer à une faction de brigands qui le mépriseront, qui le renieront ! y Puis, comme on »Qe gagnait rien ainsi, on revint aux injures, aux menaces : « Il faut te rétracter ! Tu veux donc qu'on nous massacre? » Anacharsis les laissa dire, jusqu'à ce qu'en* fin, gagnant la porte : « C'est égal, j'imprimerai toujours! »
Quarante-huit heures après la brochure était faite et sous presse. On attendait un monstre plein d'écume. 0 surprise! en toute sagesse, gouaillant pourtant, Anacharsis avait écrit. Au milieu des injures, des grossièretés, pluie quotidienne, — ce pamphlet se produisait comme un modèle d'honnêteté et de bon goût. Ni Marat, ni Roland! était le cri du livre. Avec l'Assemblée, le pacifique dénonciateur arborait la maxime : A bas les hommes! A l'ordre du jour les choses! Fi de Marat! Fi de Roland ! deux êtres qui se donnent mutuellement une importance grotesque ! ... Et le plus modestement du monde il commençait : *• Il y a plus de trois semaines que j'ai articulé un fait, très-indifiérent par lui-même, mais qui excite aujourd'hui la curiosité de la Convention et de la Nation... »» Et il racontait... Puis, ayant raconté, il concluait : « L'erreur engendre Terreur. On se fait mutuellement des reproches exagérés ; les vilenies et les injus-
tices s'en mêlent de part et d'autre ; les vengeances privées s'agroupeut en vengeances publiques. On est exclu ignominieusement d'un club ou d'un corps électoral ; le moi des égoïstes s'en offense aux dépens du peuple. On s'accroche à tout, et aux royalistes, et aux fédéralistes, et aux isolistes, et aux nihilistes. N'importe, il faut entraîner la patrie dans la méprisable cause du moi que vous aimez mieux que le nous. Le moi, c'est Brissot, Cloots, Robespierre; le nous, c'est la France et le genre humain. Et vive la République universelle ! » Tel était l'accent ; rien de plus outré* De ci, de là, des traits pour tenir en éveil et tous des mieux lancés ; la main n'avait tremblé : « Les pygmées se coalisent derrière un homme en place dont ils renforcent le mannequin gigantesque. Le poète Chenier a dit que Roland est un personnage historique; et moi, prosateur, je maintiens que Roland est un personnage fabuleux. » Ou bien encore : « Les royalistes et les fédéralistes vont réveiller la secrète jalousie des principales villes contre la grand' ville, en insinuant que Paris veut être roi de France, Ils en concluent naturellement que la maison de Bourbon est préférable à une Maison-Commune. De là résulte une garde militaire, qui, au premier mécontentement prévu et provoqué, entraînera la Convention nationale Dieu sait ou! De là résultent des lois attentatoires à la presse et à la poste; et la chute des Jacobins, et l'élévation d'un sénat, et l'abaissement de la sans-culotterie , et le maintien du culte salarié ! »
Il n'était pourtant pas resté toujours de sang-froid pendant qu'il brochurait. L'indignation avait essayé mainte fois d'envahir une page ou deux, mais le philosophe avait eu l'art de la déverser toute — à côté, dans une préface
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qu'il esquissait en même temps pour la Correspondance des Émigrés et qu'il alla soumettre, le jour môme de l'appantion de sa brochure, à ses collègues de la Commission des Six : •* Qu'ils lisent! criait-il là, sans réserve, à l'adresse de messieurs de la clique ; qu'ils lisent ! Ils verront les vrais auteurs de nos maux ; ils verront que ce qu'ils appellent des crimes est ce qui a fait le salut de la République ! Qu'ils regardent donc les émigrés comme le centre de leurs haines ! Et s'ils voulaient encore rappeler le 2 septembre, où la vengeance peut-être cruelle mais aigrie et provoquée a pu frapper quelques gens équivoques, nous leur répondrons avec ce Marseillais : Mon frère a été tué à côté de moi pour la liberté : je le venge ! » Deux collègues d'Anacharsis, Hérault et Musset, apposèrent avec lui leur signature au bas de ce morceau. Et ce fut la première marque d'^time que reçut le cosmopolite dénonciateur.
Mais devinez quels gens, d'abord, le ton de la brochure interloqua le plus? — Ceux-là mêmes en faveur desquels Anacharsis se prononçait, les Sans-Culottes montagnards. Tous, excités, aigris, déjà blessés, s'attendaient au coup de fronde de l'injure pour marquer leurs adversaires. Point. L'Orateur lunatique, après avoir attaché — ô honte ! — Jean -Paul Marat au même pilori que Roland, dévoilait sans colère les secrets brissotins. Seul, Basire applaudit, comprit l'habileté grande, et se chargea d'ouvrir les yeux aux camarades : « Marat est à son banc. Nous pouvons savoir tout de suite ce qu'il pense lui-même de l'utilité de récrit. » Et il les entraîna. Baàire avait compté sur le bon sens du grandjournaliste, et ayec toute justice : « Mais je* regarde la brochure, dit soudain Marat, comme trèspropre à éclairer les départements sur le compte de Ro-
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land et sur la faction brissotine. — Tu u'es poartantpas épargné, loi poussa Basire. — Hé! je m*en f... bien, brusqua Marat. Il est utile aux Jacobins que Ton me car lomnie. Il faut que les aristocrates trouvent un moyen de nous attaquer. Ne pouvant mordre la Société entière, ils s'en prennent à moi pauvre diable ! £h bien ! tandis qu'ils me déchirent, ils laissent la Société tranquille. — Mais la phrase où Cloots dit que le peuple croit aux vertus de Marat et de Roland? — Mon Dieu! fit encore tout franchement Jean-Paul, lorsqu'il parle de mes vertus il ne se trompe peut-être pas ; mais il se trompe grandement lorsqu'il parle des vertus de Roland. Dans trois mois, vois-tu, le peuple détestera cet homme autant qu'il l'idolâtre aujourd'hui. Quant aux calomnies répandues contre jnoi» j'y répondrai, mais ce n'est pas encore le temps. »
Marat ayant ainsi jugé, — le soir, aux Jacobins, le nom d'Anacharsis retentit de nouveau avec accompagnement, non plus de huées, mais d'applaudissements. La fin de la séance fut consacrée à la lecture du pamphlet, et les frères et amis en votèrent l'impression et l'envoi à toutes les sociétés affiliées. Cependant à la séance du lendemain — le lendemain, quoi donc? — oui, je dis bien, le dimanche, un secrétaire se leva et dit : « Je propose de rédiger comme suit l'arrêté pris hier relativement à l'ouvrage d'Anacharsis Cloots : La société, considérant que l'ou- « vrage d'Anacharsis Cloots renferme des dispositions <• très-utiles contre Roland, Brûssot et les partisans de la « République fédérative, en arrête l'impression sans « partager cependant les opinions de Fauteur sur ce qui « concerne Marat. »
Qu'est-ce ? un blâme ! On veut que la société rabatte de son enthpusiasme? Qui donc a soufflé cette voix et
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organisé la cabale ultra-maratiste? — Le myope incorruptible, parbleu ! — Quoi I lui, qui, à la Convention, n'ose pas se prononcer en faveur de Marat et pour qui Cloots s'est si publiquement compromis ? — C'est vrai. Mais l'Incorruptible voit avec peine cet entraînement subit de la société à la suite d'un converti qui le devance. Au reste, par égard pour Anacharsis , il ne proteste que sous le masque de son frère. C'était, en eflTet, Augustin qu'il lançait à la tribune, pour renchérir encore sur la rédaction proposée. Frère Augustin demande, de sa voix la plus creuse, qu'on annote la brochure de Cloots sans même consulter le vœu de l'auteur. «« La société a ce droitlà, je le soutiens ! » Par bonheur pour Anacharsis, Basire accourt, qui proteste contre une pareille doctrine, s'indigne de l'arrêté rectificatif, en appelle à Marat contre Marat lui-même, et démontre que le caractère personnel du pamphlet en fait justement le mérite. « Oui, cet ouvrage, avec ses erreurs, produira même un plus heureux effet sur les esprits égarés que toutes les adresses de votre comité de correspondance. En le lisant, on se demandera tout de suite de quel parti est l'auteur... On verra d'abord que l'auteur n'est ni jacobin bien prononcé, ni rolandiste, ni brissotin. On verra qu'il dit beaucoup de mal de Marat, mais, comme il parle également contre Brissot, Roland et les autres, on dira : Cloots est un homme impartial ! (1) »
Ah ! ils avaient compris cela tout de suite, les Girondins- Brissotins-Rolandistes. Ils n'hésitèrent pas dans leur rage, comme les Jacobins dans leur enthousiasme. Sur l'heure ils éclatèrent. Cloots s'offre à eux le jour même au comité
(1) Journal des Jacobin$.
diplomatique (1) : « Si nous assommions ce scélérat de Prussien ! » font-ils en chœur. Puis Guadet se détachant et le visant du poing : « N'aie pas peur ; nous te perdrons dans l'opinion publique! » Trois jours après, en eflfet, le feu s'ouvrait.
Non, jamais homme ne fut assailli avec un tel ensemble. Roland le ministre, ou plutôt Madame, voulut avoir l'honneur de porter le premier coup. On prit position dans le Patriote. Le 21, Mon mot aux gens de bien, jeta le ménage Roland; le 22, Un mot aux Jacobins, jeta Guy- Kersaint; le 23, Un mot sur Cloots, jeta Guadet; le 24, Dernier mot sur Cloots, jeta Brissot Feu roulant de mots !
« — Je ne répondrai point à Cloots, disait Monsieur- Madame, parce qu'un homme qui me met en parallèle avec Marat n'est pas fait pour m' entendre. Cloots joue le rôle d'un parasite mécontent; il se venge par des calomnies de n'avoir pas été assez admiré chez nous. »
« — Je ne répondrai point à Cloots, disait Kersaint. En parlant à cet homme je l'ai trouvé si méprisable qu'il m'est impossible de me croire offensé. » Et après avoir expliqué tant bien que mal sa conduite et ses dires , il priait les Jacobins, qu'il aimait, de bannir de leur sein ce Cloots, calomniateur, fou, méchant, intrigant, insociable.
« — Il faut que je m'explique sur les vociférations dont se plaint Anacharsis Cloots, » disait Guadet jouant le sangfroid parce qu'il se voyait accusé de fureur. Et il prétendait n'avoir jamais parlé qu'avec l'accent du sentiment ; et, pour conclure, il annonçait que c'était lui qui avait fait accorder à Cloots le titre de citoyen français.
(1) Cloots, Appel au genre humain.
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« — Roland, Kersaint, Guadet ont déjà répondu à Cloots ; ilsle devaient, disait enfin Brissot. Cloots n'était pas encore entièrement enfoncé dans le mépris comme Chabot. M Et il commentait à sa gaise les propos que lui prêtait le Prussien Cloots ; et il s'écriait : « J'ai vu Cloots s'affichant pour l'Orateur du genre humain et condamnant à l'esclavage et à la mort une partie du genre humain ; je l'ai vu comparant la race noire à des ballots incommodes qu'on jette à la mer dans une tempête ; je l'ai vu, je ne dis pas très-équivoque, mais très-prononcé contre les patriotes lors de l'afiFaire du Champ-de-Mars ; admirateur de Barnave et des Lameth, défendant la monarchie, etc., etc.... Des bluettes, un style péniblement original, une imagination folle, pas de logique, beaucoup de méchanceté, une marche variable, un but inconnu, voilà Cloots. Il fallait le démasquer une fois pour mettre nos concitoyens sur leurs gardes ; il ne faut plus désormais l'apercevoir. »»
Toutes les batteries de la clique, h TltemomUre^ Us Annales^ la Chronique répétèrent ces mots, ces cris. Enfin le vertueux ministre fit tirer les quatre chefsd'œuvre à mille exemplaires, les emballa dans la même brochure et les expédia, aux frais de l'État, par toute la France, en avertissant tragiquement que le Prussien Cloots avait voulu les désigner, lui et ses amis, au couteau des assassins. Rappeler septembre pour couronnement, ah ! le coquin 1 — Non, ah ! la coquine !
Mais, en vérité, si pour défendre la misérable cause de leur moi, les messieurs firent un feu aussi bien nourri sur un seul homme, leur rage se justifiait, de reste, par l'activité des manœuvres de cet homme. Car Anacharsis ne se contentait pas de les combattre à Paris et par toute
la France. Quelques jours après l'apparition de sa brochure, il avait encore expédié hors frontières une longue adresse aux assemblées primaires de Flandres, du Hainaut, du Brabant, pour déloger les intrigants de. l'esprit des Belges, auxquels le comité Balsa prêchait le système Carra, « Je vois avec douleur, criait-il aux frères et amis brabançons et flamands, que des conseillers perfides veulent vous faire adopter précipitamment la dénomination de République Belgique. Nos intrigants profitent de votre noviciat pour vous tendre un piège funeste. Une secte impie de fédéralistes français et belges a ourdi de longue main, au milieu de Paris, une trame infernale. Cette secte est le résidu de tous les clubs monarchiques et feuillantins qui ont échoué contre la vigueur d'un grand peuple. Nos apdtres du schisme politique vont courir le monde pour faire fortune hors de la France, bien sûrs de rentrer malgré nous si leurs sophismes prévalaient dans le reste de l'Europe. Défiez-vous, frères et amis, de ces adeptes qui vous prêcheront une autre doctrine que la souveraineté du genre humain; un autre mode de gouvernement que la répartition, départementaire... Les brouillons veulent se ménager une retraite ; ils ont en horreur l'imposante sans-culoUerie, et vous les verrez accourir dans la première république qui se laissera bercer et mener inconsidérément... L'art de tromper les hommes a fait des progrès étonnants depuis quatre années. Je vous préviens, frères et voisins, qu'il s'est formé en France des compagnies d'accapareurs de petites républiquesjMv^^^^e^... Si j'avais la tête aussi étroite et le cœur aussi sec que plusieurs personnages de ma connaissance, je formerais dès aujourd'hui» dans Paris, un comité clévois pour préparer ma chère province de
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Clèves (qui va secouer le joug prussien) à recevoir le joug de mon influence en lui persuadant de s'ériger en ripu'* hlique cUvoise.., Braves Belges, choisissez lentement entre l'unité- départementaire, qui joint le maximum de l'indépendance au maximum de l'économie, et la pluralité républicaine, qui joint le maximum de la dépense au m-aximum de l'absurdité. »
Comme on peut voir, la bombe était de poids et devait faire ravage. Eh bien? Comme il la lançait, le hasard lui ouvrit encore tout un arsenal où il compta puiser à pleines mains contre la clique. La cachette de l'ex-roi, l'Armoire de fer, avait été trouvée ; Roland, tremblant pour ses amis et prenant à la hâte, avait dû néanmoins apporter le nid presque entier à la Convention ; on avait tiré au sort douze membres pour faire le dépouillement de ces pièces qui devaient compléter le dossier du roi et commencer peut-être celui des Girondins ; le sort avait fait Anacharsis un des douze : qu'on juge de l'eflroi de la clique et de ses inquiétudes! Le flair d' Anacharsis pouvait leur être plus fatal que celui des onze autres ensemble. — Si le roi n'avait pas brûlé nos projets contrerévolutionnaires? S'il les avait cachés là? Si Roland ne les avait pas aperçus en fouillant au jugé? Et s'ils allaient tomber sous les yeux du coquin qui s'est donné mission de nous démasquer? Il est plus que jamais indispensable de le convaincre de mensonge, de ruiner sa moralité. Sa flétrissure compromettra même l'autorité de ses onze collègues, s'ils veulent aussi montrer les dents ! — Et c'était donc encore en prévision de ce scandale possible que les Brissotins-Girondins-Rolandistes criaient à tue-tête : Oh! le calomniateur! Oh! l'homme méprisable! Oh! le fou! Oh! l'infâme! Oh! 1^ traître! le Prussien!
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Toutefois, ce déchaînement qui devait causer, à les entendre, la perte d'Anacharsis, décida, au contraire, de son triomphe. Malgré leur bruit, les projectiles brissotins n'étaient que dragées d'enfants, de nulle blessure ; mais l'explosion qu'ils faisaient mit aux champs les journalistes jacobins Audoin, Camille, Merlin, Duval : tous s'employèrent pour Cloots. A même heure, les journaux royalistes, heureux de pouvoir crier : « A bas la république ! » à charge d'ajouter «universelle», vinrent grossir l'artillerie girondine. Nombre de conventionnels, voyant ce renfort, se détachèrent de la clique et prirent le chemin des Jacobins. Alors les braves montagnards, se départant de leur réserve, jugèrent qu'Anacharsis méritait bien l'embrassade. Leurs bras s'ouvrirent : il fut de la famille.
Pour la première fois il serra la main de Marat (1). « — J'avoue, dit-il à Marat, que je ne savais trop que penser sur ton compté. — Et moi, répliqua l'Ami, j'avais des renseignements hasardés sur le tien. — Te rappellestu, Marat, que dans ton affiche électorale tu me gratifias de l'épithète de mouchard berlinois? — Mon fils, répondit Marat, c'est comme cela qu'on apprend à se connaître. Je vois maintenant que tu es un bon enfant. — Ah! chanta Anacharsis, plus nous avancerons et moins nous broncherons I » Camille aussi vint le féliciter de bouche : « Brave . Anacharsis, s'écria-t-il, tu sauves la patrie, tu recrutes la Montagne ; nous étions perdus sans ton dévouement civique! » Robespierre lui-même, enfin, lui donna des louanges : « J'approuve la constance de ton caractère universel. Cloots, tu es le seul qui aies bien posé la question de la souveraineté, n
(1) Cloots, Appel au genre humain.
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A cause de ces étreintes et de ces bonnes paroles, il rayonnait donc malgré l'averse rolando-brissotine quand, le 26 novembre, il apparut en personne à la tribune jacobine pour répondre aux diatribes ministérielles. — « A mon tour la parole ! » s*écria-t-il au milieu des applaudissements. Et ce furent des hourras quand, après avoir réfuté les accusations du quatuor fédéraliste, il donna sa profession de foi : « J'ai pu me tromper dans un apprentissage de quatre années. On me reprochera des erreurs suivies d'un prompt retour à la lumière. La délivrance du monde a été mon but. J'ai pu broncher, mais je ne suis jamais tombé. Mon noviciat est fini ; je suis maintenant dans la voie du salut, sur le grand chemin de la sansculotterie, sans laquelle il n'y a ni propriété, ni sûreté, ni liberté. » Alors, prophétisant, il ajouta': « Je neveux être ni le complice des Brissotins, ni le compagnon de leur infortune prochaine ! » — Le lendemain on l'embrassait dans les groupes. '
Oui, mais il fut chassé des salons (1) ! — C'est vrai ! — Adieu les soirées de madame Helvétius! — Adieu! — Adieu les causeries chez Julie Talma! — Adieu! — La porte, enfin, de son second père, le banquier Vandenhyver, lui fut fermée. — Hélas ! oui. Ce qui fâchait ce monde, c'était moins la ruade du Prussien contre la faction rolandine que l'effronterie de son émigration sur la Montagne.- Il était de mode, en ces hautes régions, de tenir le camp des montagnards pour un essaim d'imbéciles, d'ignorants et de brutes obéissant à un balayeur de palais, Robespierre; à un avocatien, Danton; à un arracheur de dents, Marat. Impossible de fraterniser avec une pareille troupe !... Or,
(1) Cloots, A^ppel OM genre hwnain.
voici qn'nn lettré de la plus belle faconde, an philosophe •de la plus forte trempe, neveu d'un philosophe de la grande époque comme Condorcet, et qui est de naissance, et que nous avons choyé, gâté au point de lui laisser chez nous toute permission de langue, — eh bien? s'en va faire publiquement société avec ces émigrés de Bicêtre ! Pourquoi pas demain avec les cannibales de la l|^.nde commune qui hurlent à l'hôtel de ville? Qu'il détale de céans ! On croirait que nous acceptons son apostasie , que nous ne nous distinguons plus des drôles, et que nous voulons bien leur reconnaître des qualités sociales : ce qn^il ne faut pas. Hors d'ici, Maratis-Cloots !
Avec se3 amis de collège, Gorsas et Millin, Maratis- Cloots dut rompre aussi ; tous deux l'y provoquèrent. Le 23, la Chronique avait reproduit la lettre de Roland , mais précédée de deux lignes , signées Millin : « Anacharsis m'a dit chez moi, devant témoins, que Marat était un scélérat... et aujourd'hui il lui reconnaît des vertus! * Anacharsis envoya sur l'heure à Millin un article pour se justifier; mais l'article lui revint avec quatre pages d'injures, et ces mots pour conclure : « Porte ailleurs tes poisons ! »» — « Quoi ! dans un journal où je n'ai jamais cessé d'écrire, on donne pleine audience à mon adversaire, et l'on m*éconduit si je veux répliquer! » Le 26, à la tribtme jacobine, Anacharsis avait signalé cette violation du droit des gens. Aussitôt Millin de se faire victime et de s'écrier : « Tu n'es qu'un traître ! Tu m'as dévoué aux vengeances jacobines, moi, un ancien camarade, qui ai toujours cherché à te faire valoir. Cloots, tu as commis une action infâme. C'est le fait d'un lâche ! Il fallait venir t'expliquer avec moi !... Je m'étais promis de ne rien insérer de toi sur cette question!... Je t'imprime
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sur le front le signe de l'ingratitude et de la perfidie! » — « Millin ! Millin ! murmura TOrateur. à cette braillade d*homme coupable, tu sais que mes prédictions s'accomplissent. Le jour approche où tu regretteras mes poisons. Cet oracle est celui d'Anacharsis Cloots. Adieu, Millin. >» Gorsas, lui, batailla ministériellement dès le premier jour. Roland avait pris cent abonnements à son Courrier. Gorsas s'as^cia aux plaisanteries de Madame sur le parasite mécontent, et répéta quatre écus à Cloots pour ses quatre repas ministériels. Indigné de cette platitude : « Le balourd Gorsas me taquine puérilement, dit Anacharsis, pour «nés quatre dîners. Ce paillasse du théâtre de la rue Neuve-des-Petits-Champs, ce farceur, ce mime subalterne m'en veut sans doute beaucoup d'avoir réfuté ses quatre articles en faveur du fédéralisme ?» A cette réplique de maître, le mime subalterne eut toute la grossièreté de son état : « Je vais parler à tes oreilles, Cloots, mon ancien camarade de collège. Le proverbe qui dit que ventre affamé n'a pas d'oreilles en a menti pour toi. Je sais que tu en as. Ton barbier me l'a dit. » Et il le menaça de le bâtonner comme il avait bàtonrié au Palais- Royal, sous les yeux mêmes de Cloots, le fameux spadassin Sainte-Luce. Et il lui cria: « Tu mens avec impudence lorsque tu m'attribues les trois ou quatre articles que tu as, dis-tu, réfutés ; ils sont de Fourcade, je te l'ai dit net. » Et voilà Fourcade, en effet, qui réclame pour lui le hasard du péché, en envoyant aussi son soufflet à l'ami Cloots. « Car je préfère, concluait-il, la lumière de Jean-Jacques à la bannière d'Anacharsis. » Cette conclusion fit oublier à Cloots ses oreilles menacées par Gorsas. Jean-Jacques proclamé dieu des fédéralistes, et juste au moment où les Jacobins, dans leur chapelle.
rencensaient comme unitaire. Il y avait à rire ! D'autant plus que l'Orateur se rappelait que, sous la Constituante, et les aristocrates de la droite, et les patriotes de la gauche, et les christicoles de toutes nuances avaient invoqué pêle-mêle, à l'occasion, l'autorité du citoyen de Genève ! Oui bien, il y avait à rire ! et encore à rire !
Mais ce n'était pas, comme on sait, pour obtenir un petit aveu de Fourcade que Cloots avait soulevé la tempête ; ni pour venger Robespierre qu'il avait renié ses amis, ses protecteurs, ses anciens consanguins d'idées; ni parce qu'il était devenu la coqueluche des Jacobins, qu'il bravait, sourire aux lèvres, la mitraille injurieuse. C'était qu'il croyait sauver l'unité de la France, la liberté de Paris, et l'idée de propagande ! — Il avait dénoncé l'hérésie brissotine; la clique lui répliquait par un démenti : eh bien ! voici la ville par excellence qui, pour sortir du chaos révolutionnaire où vous dites qu'elle se complaît, veut élire à nouveau son conseil communal, le directoire départemental et tous ses oflSciers municipaux. Laissezla, qu'elle se crée une volonté une, — vous que j'accuse de vouloir attenter à sa volonté même, — et je serai un calomniateur! — Voici Doppet le jacobin qui arrive tout glorieux de sa chère Savoie. Il apporte les vœux, les votes de ses concitoyens : que leur pays soit réuni à la France républicaine, c'est leur demande ! Votez la réunion, vous que j'accuse d'intrigues contre l'accroissement du groupe des hommes libres, et je serai un calomniateur !
Et toute l'opinion répéta à sa suite : « Oui, l'heure est venue ! Prouvez sur l'heure qu'il est un calomniateur ! »
La clique avait démenti Cloots avec un tel acharnement, qu'ils durent prouver I — Grondant, rancunant, ils laissèrent donc Paris s'organiser, s'harmoniser. 0
bonheur! Clootsest un calomniateur! — Le jour du vote sur la Savoie arrive. 0 bonheur! Cloots, tu es mn calomniateur! car ils se lèvent pour la réunion, les premiers, oui, plus vite, ma foi, que la Montagne elle-même. Seulement Grégoire le rapporteur avait eu mission de flétrir la République universelle :
« Il serait beau sans doute de voir tous les peuples réunis ne former qu'un corps politique, comme ils ne forment qu'une famille ; mais quand on nous parle de République universelle quelle est l'acception de ces mots ? Si l'on entend que l'univers entier aura les mômes lois, il est évident que, quoique les principes de la nature et la déclaration des droits soient de tous les lieux comme de tous les temps, leur application est subordonnée à une foule de circonstances locales qui nécessitent des modifications.
« Veut-on dire que les peuples, ayant des constitutions différentes, les fonderont toutes sur les principes de l'égalité, de la liberté, et se chériront en frères? C'est le cas d'appliquer le conseil d'un ministre à l'abbé de Saint- Pierre : « Envoyez préalablement des missionnaires pour « convertir le globe. »
« Veut- on dire, enfin, que les divers États du globe formeront des alliances? Cette hypothèse ne s'applique guère qu'à ceux qui sont rapprochés par des relations commerciales... La république universelle est en politique ce que la pierre philosophale est en physique. Si la République universelle n'était ^as un être de raison, c'est sans doute en se fédérant que les grandes corporations du genre humain communiqueraient entre elles; mais, si l'on voulait appliquer ce système à notre gouvernement, — le système fédératif serait l'arrêt de mort de la République.
« Après avoir soufflé sur ces chimères, rentrons dans l'ordre dn réel et de l'utile. *»
Ah ! mon janséniste, qui doïic l'avait enfanté ce réel, si ce n'est ce démon de la chimère, donnant à l'Orateur assez d'audace pour démasquer l'intrigue, assez de force pour braver l'infamie? Ils n'hésitèrent pas, les Montagnards, d'attribuer la victoire au soi-disant Prussien (1) : « Cloots, tu nous a sauvés ! Cloots, tu les a empêchés de nuire! >» lui criàient-ils. Ils l'avouèrent eux-mêmes, les démasqués, quand, cinq jours après, Rabaut déclama : « On a imaginé de dire que plusieurs de nous voulaient amener la République fédérative*. Cela est faux. Paris est et sera toujours le- point central de la République, et la Convention a détruit cette calomnie en prononçant la réunion de la Savoie à la République française. »» Enfin ils prouvèrent, les Brissotins, qu'ils n'avaient renoncé au système de Carra que réellement contraints et forcés par Cloots, en redoublant de rage contre celui-ci, au point de donner un brevet de patriotisme au pamphlet royaliste le plus insulteur et le plus cynique, le Journal français.
Fondée, depuis quelques jours, pour sauver Louis XVI de l'échafaud, cette gazette-caillette était rédigée le plus gaiement du monde par un échappé aux massacres de septembre, Journiac Saint-Méard, que flanquaient un apprenti royaliste, Michaud, et un étudiant en médecine, Nicolle Ladevize. Comme avec les députés parisiens, le trio fit pelote avec Anacharsis. Et Ton vit Journiac, qui jouait à l'agonisant depuis septembre, lui léguer par testament une gibecière et des gobelets, en même temps
(1) i!/ooI«ftorw de Tranct et de Brabant.
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qu il donnait à Camille une yipère dans un bocal, à Billaud la première coupe de ses foins, à Danton un roitelet de la plus petite espèce empaillé avec le plus grand soin, etc. Puis ce fut une lettre adressée au sublime Orarateur, datée de l'an prochain de la Confédération universelle des Algonquins, Marabouts, Esquimaux, Iroquois, et signée du citoyen Orviétan, marchand d'onguents sur la place de la Révolution. Et ce fut encore : « Depuis la dernière aventure de Cloots chez le ministre Roland, ce Prussien aventurier ne sait plus où aller dîner, car tout le monde lui a consigné sa porte. Le procureur de la commune, pour surcroit d'infortune, le menace de lui faire payer une double patente, comme faisant le métier d'espion concurremment avec celui de parasite, y Et puis encore : « Elotz le pygmée, grimpé sur Anacharsis comme sur une échasse, se croit presque un colosse, en voyant le nom du plus plat gredin.de la République universelle accouplé à celui du plus illustre philosophe de l'antiquité. Nous avons un digne émule d' Anacharsis Cloots, c'est M. Anaxagoras Chaumette. »» Enfin, le trio, qui imaginait déjà de broder sur septembre des légendes tantôt tragiques, tantôt bouffonnes, — et le verre de sang de Mademoiselle de Sombreuil, et le cri d'une femme à des tueurs qui lui rapportaient son mari victime : « Ciel ! vous avez changé sa tète! » — ces rieurs, dis-je, s'avisèrent de commencer la légende de Cloots :
« Anacharsis sortait un jour de dîner chez le ministre de l'intérieur et se retirait en chancelant. Un malheureux l'aborde et lui demande une aumône légère. — « Je *< souffre, lui crie-t-il, je n'ai pas mangé de vingt-quatre « heures. — Mon ami, reprend froidement Anacharsis, « c'est une grande question de savoir lequel souffre le plus
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« de celui qui n'a pas assez ou de celui qui a trop mangé. « Tu meurs de faim, et moi d'indigestion. Adieu, nous « voilà quitte à quitte. »»
« — Un citoyen de la République universelle observait que ce même Anacharsis Cloots, ou plutôt Anacharsis- Marmite, n'ouvre jamais la bouche que pfiur manger chez les autres ou pour dire du mal de ceux chez qui il mange.
— Craignez, lui répondit-on, craignez sa dent envenimée.
— Si j'étais, répliqua le citoyen, gelinotte ou saumon, je la craindrais bien davantage. »
Et le quaker Brissot applaudissait à ces gausseries, et le vieux Roland éclatait, et Madame souriait, et toute la chapelle était en gaieté, non moins bruyamment que le Palais ci-devant Royal. « Bravo ! fit Anacharsis entendant ces bravos ; ils se trahissent ! L'injure royaliste va servir à la patrie. Qu'ils redoublent encore! »» Il examinait à cette heure les pièces trouvées dans l'Armoire de Fer. Quoique épurée par Roland, cette trouvaille gardait encore trace des intrigues rolando-brissotines. On y sentait qu'à l'exemple de Barnave et des Lameth, lors du massacre du Champ de Mars, la clique antiparisienne avait aussi mené partie avec le château, lors du massacre de la Saint-Laurent. Cependant les demi-mots qui témoignaient étaient si vagues que Guadet et consorts pouvaient dire : « Nous avons conseillé, oui; mais qu'il y ait eu entente, point! »» — « Eh bien ! écoutez ! lisez, et ditesmoi, cria soudain l'Orateur à ses collègues de la commission des Douze, en leur présentant le Patriote et le Journal français, dites-moi si leur accord dans le présent avec les royalistes ne confirme pas leur alliance dans le passé? — Et tu n'as pas tort, vint lui clamer Chabot membre du comité de surveillance. Ce sont des traîtres. J'ai
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le secret de la clique. — Comment? — Je viens de prendre Fauchety ton ami, la main dans le sac. Ils intriguent à Londres avec Narbonne ; et à Paris, l'Anglais David Williams, l'intime de Roland, demande à défendre Capet. t — En es-tu sûr? — Ah ! l'affaire va éclater. Viens dîner ce matin chez moi,» en vrai sans-culotte; j'offre un dindon. Tu en apprendras de belles !»
Et Anacharsis, impatient, alla vite se grouper autour du dindon de l'ex-capucin (1) avec cinq ou six autrçs Montagnards qui composaient la minorité du comité de surveillance. Et il entendit le récit mystérieux que leur fit un agent éconduit du ministre des affaires étrangères à propos d'un voyage à Londres. Et il eut sous les yeux la lettre signée Williams et remise la veille même chez le portier de Chabot, et il revint, tout échauffé, à la Convention, car il croyait tenir un secret. Mais toute la clique était au fait ; elle force Chabot de raconter, elle éclate de rire ; le secret se change, ne sais comment, en une mystification. On se moque du capucin, on se moque de la lettre ,qui est fausse; on se moque des histoires de l'agent; madame Roland apparaît triomphante et méprisante, et les voilà tous conspués, au point qu'éclatant de rire aussi, Marat leur crie : « Oh ! les dindons !... >»
« Ah ! je jure bien de ne plus m'abandonner à l'ardeur inconsidérée des zélateurs patriotes, fit Anacharsis, qui alla soudain cacher sa honte dans le sein de la commission des Douze. Il ne me faudrait qu^un second pas de clerc de cette force, et ma cause serait à quia. Gravir la Montagne pour aller faire troupe avec les dindons, à d'autres s'il vous plait! » — Hais il ne laissa pas, pour»
0) Le Journal français y <— et te ^fondeur.
tant, haleine reprise, d'entrevoir derrière la mystification qu'ils avaient subie tout un jeu d'intrigues réelles dont on leur avait escamoté la vue. Sans aucun doute, on tripotait à Londres avec Talleyrand, avec Narbonne et autres. Lebrun, Roland, Danton, Dumouriez poursuivaient, chacun pour soi, la partie diplomatique qui s'était nouée en Champagne. — « Qu'on reconnaisse la République, et le roi ne sera pas jugé, et la Belgique ne sera pas réunie, devait murmurer l'un. Qu'on me laisse les coudées franches, et je rabats sur la France à la tête de l'armée pour mettre le holà ! » devait proposer l'autre. Et le fait est que la légion germanique d'Anacharsis s'organisait lentement, et qu'on ne semblait guère pressé de la lancer à la frontière. Et le fait est qu'on parlait moins que jamais de la suppression du salaire du clergé; et le fait est qu'on avait laissé le petit pays de Porentruy se constituer en république rauraçienne ; enfin le fait est qu'on s'abstenait toujours de prendre décision sur la conduite que devaient tenir les généraux chez les souverains opprimés. — Or, l'heure de juger l'ex roi s'approchait; le dépouillement des pièces de l'armoire de fer touchait à sa fin. . . Ah ! vraiment oui, qu'on tripotait!.-.
Mais Anacharsis n'eut pas même le temps de sacrer contre les cabaleurs. Il n'avait encore fait que le geste de la menace, qu'on lui criait : « Victoire! les Belges s'incorporeront â nous. Les intrigants qui te mettent en peine sont déroutés dans la Belgique comme en Savoie, et grâce à toi! » — Son adresse aux assemblées primaires de Hainaut, Flandres, etc., avait été lue dans toutes les tribunes des Amis de la liberté et de Tégalité. Cette lecture avait engendré partout l'enthousiasme. Les sociétés jacobines de Mons, de Courtrai, de Bruxelles, etc., avaient
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unanimement arrêté que le mot dç République tout court serait substitué à la dénomination inconcevable de République belgique. Et cela non-seulement en dépit des proclamations de Dumouriez et des manœuvres pratiquées par les nobles, prêtres et banquiers belges, mais en dépit aussi de Vandernoot, ce triste héros des Brabançons en 89, qui, pensionnaire de l'Anglais et réfugié à Londres, écrivait à même heure aux Belges de faire bande à part des Français, de s'en tenir à la Joyeuse Entrée, et surtout dene pas ouvrir l'Escaut !
« — L'Escaut! ah! nous l'ouvrirons! » fit glorieusement Anacharsis ragaillardi.
L'ouverture de l'Escaut fut, en effet, l'une des deux grandes questions de ce mois-là, décembre. Non moins que le jugement de Capet, l'affranchissement du fleuve devait faire le salut du monde. L'Europe féodale se transfigurait d'elle-même, sans propagande armée. Par l'influence seule de la France, le continent se départementalisait.
Le 26 juillet (1), une capitulation pour l'organisation d'une légion franche étrangère avait été passée entre le ministre du roi Lajard et les réfugiés hollandais Abbema, de Witt, de Boœtzlaer, Huber, de Cock et Vanhœy. Ces messieurs» qui formaient le conseil d'administration de ladite légion, devaient lever deux mille huit cents hommes, les habiller, les nourrir et payer pendant un an, moyennant la somme de 2,238,553 livres 10 sous, que fournirait le gouvernement. A cette heure, la légion était organisée et campait à Dunkerque, mais sans objet déterminé. Les chefs du parti français en Hollande avaient,
(1) Le Journal militaire de Goumay.
depuis le 10 août, vainement fatigué de leurs prières le ministre Lebrun pour obtenir promesse de déclaration de guerre à la maison d'Orange. On leur répondait toujours : « Attaquer la Hollande, c'est vouloir la guerre avec l'Angleterre! » ou bien : « Comment soutenir votre parti, quand vous-mêmes êtes divisés et que l'aristocratie vous domine? » Après l'occupation de la Belgique : nouvelles instances; point d'autre réponse. C'est pourquoi ils songèrent à l'Orateur du genre humain et tombèrent dans ses bras au moment même où l'Orateur songeait à eux (1). Ils lui contèrent qu'en Hollande l'agitation était grande ; — que les toasts les plus patriotiques pour la régénération du pays et la prochaine arrivée des Français se portaient dans les repas par des bouches jadis circonspectes et craintives; — qu'à Dockum, ville de la Frise, le bourgmestre avait donné à la garnison, pendant quelques jours, les mots d'ordre suivants : Les Français ! Hoésée ! Victoire ! Égalité! — qu'à Groningue l'arbre de la liberté avait été planté par les bourgeois et les étudiants. L'arbre avait trente pieds de hauteur, était surmonté du bonnet de là liberté et décoré des armes de France et de la ville ; — qu'à Utrecht on chantait, hommes et femmes, la Marseillaise y dont les feuilles publiques annonçaient une belle traduction en vers hollandais; — qu'à Harlem on avait coiffé, à l'enseigne d'un cabaret, la figure du roi de Prusse d'un bonnet jacobin et d'une cocarde tricolore; — qu'un batelier était entré dans le port avec le drapeau des États, au lieu du drapeau du prince d'Orange, et qu'il y avait eu émeute; — enfin que dans l'Overissel on distribuait l'Avis des Français aux peuples de l'Europe. — Les
(1) Cloots, £e» haXa'ots opprimés aux Français libérateurs.
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Bataves exposèrent alors le plan d'attaque qu'ils avaient arrêté déjà : on opérerait par la mer de Zélande; et ils ajoutèrent savoir de source certaine que Dumouriez voulait l'expédition. Ainsi donc, caisse, troupe, général, plan de campagne, mouvement insurrecteur, tout était prêt. — « Bien, fit Anacharsis ; mais il faut oublier entre vdus toute division, toute nuance : vous sans-culottiser? — Nous nous sans-culottiserons, dirent les Hollandais. — Il faut que tombent les barrières de l'Escaut? dit Anacharsis. — Elles tomberont, dirent les Hollandais. — Il faut, enfin, après victoire, vous réunir départementalement à la France ? dit Anacharsis. — Ah ! pour cela, nous tâcherons, » dirent encore, mais plus bas, les Hollandais.
Anacharsis courut interroger Lebrun. Lebrun lui fit confidence que le conseil exécutif avait un moment songé à l'occupation de la Hollande, mais qu'on avait renoncé à ce projet, — l'Angleterre n'attendant qu'un prétexte de déclarer la guerre. — « Cependant Dumouriez, si j'en crois mes Bataves... — Oui, Dumouriez fest le seul qui voudrait encore tenter le coup. Mais il faudrait frapper en secret, sans même avertir la Convention. — Et pourquoi?... — A vous dire le vrai, Pacbe est l'obstacle. »
Pache, le vieux Pache, ancien ami de Rousseau, ancien secrétaire du ministre de Castries, ancien président de la Société fraternelle du Luxembourg, avait été nommé en octobre ministre de la guerre, sur la présentation de Roland, dont il était l'ami. Mais, àpeine l'installation faite, les deux vieillards avaient rompu. Pache accueillait dans ses bureaux toutes les jeunes têtes du quartier de l'idée, toutes les énergies révolutionnaires et scientifiques de la grand'ville. — Pache disait : « Qui n'aime pas Paris
n'aime pas la République! » — Quelle conduite! quel blasphème! Oh! rompons! — D'autre part, Dumouriez, Custine, généraux rêvant un rôle, voulaient faire à leur guise l'un en Belgique, l'autre sur le Rhin ; Pacha leur écrivit : Il faut obéir (1). Les fournisseurs volaient, ne comptaient qu'avec les chefs. Pache cassa les marchés, arrêta les escrocs, réorganisa les approvisionnements. On avait décidé en conseil, à la fin d'octobre, de prendre le Rhin pour ligne des opérations; Pache, sans se soucier des intrigues, des pourparlers, des engagements secrets, et de celui-ci, et de celui-là, avec la Prusse ou l'Angleterre, enjoignit à Custine de renoncer à courir l'aventure en Franconie, àDumouriez de remonter vers Custine!... Donc, les capitalistes et leurs amis, les généraux et leurs amis, les états-majors et leurs amis, et les royalistes et les fédéralistes, tous aboyaient, quelle meute ! après Pache l'idiot, après Pache l'impuissant, l'hypocrite, la vieille bête. Mais le bonhomme, ministre de la guerre, restait imperturbable dans son ministère. Il ne jouait pas à la république et ne la jouait non plus aussi. — Quand Dumouriez s'avisa de dire : « Je veux aller en Hollande; qu'on me rende mes fournisseurs! >» Pache répliqua : « ^ous n'irez pas en avant; vous n'aurez plus vos fournisseurs; vous remonterez vers Custine. » Et c'est ainsi que Pache, qui avait la même foi parisienne qu'Anacharsis au point de se séparer en même temps que lui et des mêmes personnes et pour les mêmes motifs et sous les mêmes injures, — c'est ainsi, dis-je, que Pache le Parisien était l'obstacle à la propagande armée de l'autre Parisien. C'était lui le bonhomme Hiver qui arrêtait l'élan.
(1) Com^pondancê eiUn Pache et Dwnouriej.
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« Il suspecte Damouriez? fit Anacharsis. Eh! si mon projet de décret sur la conduite des généraux avait passé, rien ne serait à craindre. Provoquons-en le vote. »» Mais Lebrun, à qui le décret ne semblait guère sourire, conseilla d'exposer d'abord le projet des Bataves au comité diplomatique. « Quoi! l'ouverture de l'Escaut, la conquête de la Hollande, la guerre avec l'Angleterre? Jamais ! » cria la clique brissotine. Et comme Lebrun parla d'agir secrètement : « Ne faites pas cela, dit Guadet : on vous coupera la tête si votre entreprise échoue ! — Et après tout, ajouta-t-il, que nous importe que les Hollandais, des marchands de fromage, soient libres ou esclaves? »» A pareil cri, Anacharsis eût étranglé Guadet. Hors de lui, il revint vers les Bataves : — « Vite! rédigez-moi une adresse en date de Hollande. Écrivez : — « Orateur « du genre humain ! Nous voyons les fers de nos voisins, « le peuple Belge, brisés ; nous avons entendu le canon « libérateur qui a chassé les oppresseurs autrichiens. Le « drapeau tricolore flotte sur ces remparts d'où l'aigle u d'Autriche s'est envolé. Ce drapeau est donc enfin à nos u portes! Nos concitoyens, dont les actions et jusqu'à la » pensée ont été si Ibngtemps comprimées, croient le mo- « ment venu de faire aussi leur entrée dans l'univers, etc. « La conduite admirable de vos noifabreux et vaillants « bataillons dans les pays conquis par eux à la liberté, fait « désirer, même atMs riches capitalistes. . . — Soulignez-moi u ces mots — ... de ce pays, leur prochaine arrivée dans nos « provinces. Ce vœu était depuis plus longtemps celui des « sans-culottes bataves, etc. On ne dira plus avec vérité « que nous sommes déchirés en deux factions arîstocrati-^ « ques... — Soulignez encore, et continuez sur ce ton. — « Enfin dites pour conclure : — « La seule question qu'on
« se fait tous les jours, avec plus de confiance que d'in- « quiétude, se réduit à ces deux mots : Viendront-ils! — « Je vous le demande à mon tour, Orateur éloquent des « souverains opprimés, membre du comité diplomatique, « viendront-ilsf etc. Les menaces ou des moyens plus « persuasifs encore du ministère britannique enchaine- « ront-ils la détermination de Lebrun, et, par lui, la « tonne volonté (soulignez bonne) bien certaine (soulignez <• deux fois bien certaine) du victorieux Dumouriezl »
Armé de cette adresse, le Cosmopolite montait, le 10 décembre, à la tribune jacobine, lisait la pièce, et, lecture faite, il criait en agitant une autre feuille : « Voici ma réponse :
« Oui, frères et amis, nous viendrons malgré le cabinet britannique et ses vils suppôts. Le peuple français méprise les menaces et les séductions des intrigants de Londres et de Paris. Il nous tarde d'achever là révolution... Vos braves gueux sont les pères de nos braves Sans-Culottes. Ne désespérons pas de l'ascendant de la philosophie après avoir admiré les succès de la réformation calvinienne.
« Illustres Bataves, ne doutez pas de la conversion prochaine de nos frères les Belges. Montrez-vous avec le bonnet sur la tête. Opulents Bataves, roulez vos tonnes d'or sans inquiétude : le pauvre sera toujours le fidèle gardien du riche dont ï'àme est sans-culotte ! — Un peuple industrieux, créancier de la France et situé à l'embouchure de nos principaux fleuves, doit désirer ardemment de s'incorporer avec le reste de la Gaule.
« Voyez nos sages Allobroges, dont l'industrie, jadis nuisible à la France, vient augmenter notre prospérité commune par une incorporation d'autant' plus volontaire
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qu'ils ont eu à combattre toutes les cabales qui tendent à fédéraliser la France. Voyez Porentruy, qui s'est tristement constituée en république rauracienne, et dont il nous faudra nous séparer haineusement par une triple barrière fiscale!... »» Alors, ayant déclaré qu'il avait pour les Rolàndistes toute la méchanceté de la justice, il démasqua leur tactique contre sa doctrine : « Je prouve que, sans le morcellement du genre humain, nous n'aurions pas besoin de la machine compliquée, fragile et ruineuse qu'on appelle un gaui)emement^ et nos logiciens prétendent que cette machine perdrait de son énergie avec la nation unique. Je pose des principes en Europe et nos messieurs vont les porter brusquement chez les Esquijnaux pour nous prouver que ces principes sont inadmissibles chez les peuples policés. Je stipule pour l'éternité et l'on m'oppose des contradictions passagères!... Où en serions-nous s'il fallait bâtir avant de tracer un plan?... »» Puis, revenant aux Bataves : « Salut et gloire! leur criait-il, vous savez apprécier la vérité sainte; vous ne vous séparerez pas de vos libérateurs... Le baiser fraternel des cosmopolites sera le sceau de la République universelle... Levez-vous hardiment; nous sommes en 1792; nos hommes arrivent ! »»
« L'impression de l'adresse et de la réponse ! »» cria la jacobinière. Mais Anacharsis n'avait pas encore tout dit. Voyant quel enthousiasme excitaient la question batave et l'exposition de ses principes, il fit remarquer aux frères et amis qu'il était difficile d'obtenir la parole à la Convention, quoi qu'on eût à dire et quoiqu'il y eût urgence. « Voilà six semaines, observa-t-il alors, qu'on a distribué mon rapport sur la conduite des généraux ; et mille incidents reculent la discussion ! » C'était pour lâis-
ser tomber cette réflexion dernière qu'il avait surtout péroré. La jacobinière comprit le rappel. « Oui, le décret sur la conduite des généraux est d'urgence, *» firent-ils tous. Et, le lendemain, dans les couloirs de la Convention, à la vue de Capet qu'on amenait enfin pour être interrogé, les Montagnards répétèrent le cri de la veille : « Le décret sur les généraux ! Vite ! »»
Le soir même, le comité diplomatique, le comité militaire et celui. des finances, le conseil exécutif, les commissaires de la trésorerie, les directeurs des vivres et des approvisionnements se réunirent pour discuter. Il y eut séance pendant quatre jours consécutifs.
« Quel est l'objet de la guerre que nous avons entreprise? se demanda-t-on d'abord. — L'anéantissement de tous les privilèges. Guerre aux châteaux, paix aux chaumières, voilà les principes.
« Quel a été, au contraire, jusqu'ici notre manière d'agir ? — Nous avons dit aux peuples : Vous êtes libres, mais nous nous sommes bornés à des paroles. La conduite de Custine, prélevant des contributions, est blâmable; celle de Dumouriez, se permettant des emprunts, non plus régulière.
« La France a proclamé, en se levant le 14 juillet, que rien n'est légal sous le despotisme ; qu'elle détruisait tout ce qui existait par un seul acte de sa volonté. Il faut donc que nous nous déclarions pouvoir révolutionnaire dans les pays où nous- entrerons* Il faut abattre tout ce qui . est contraire aux droits du peuple. Que les généraux publient dans chaque commune une proclamation qui relève les citoyens de toute espèce de servitude ; que les dîmes et droits féodaux soient sur-le-chaûip supprimés ; qu'on détruise ensuite toutes les autorités existantes ; car Taris-
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tocratie domine partout, et les Sans-Culottes doivent désormais participer à l'administration. Enfin, convoquons les assemblées primaires; que tout individu admis au vote et à l'élection prête serment à la liberté et à l'égalité ; qu'il renonce aussi par écrit à tous privilèges et prérogatives. Non-seulement nous enverrons des représentants en mission^ mais aussi des commissaires nationaux qui se concerteront avec les administrations provisoires. Comme les peuples, par la suppression des contributions anciennes, n'auront plus soudain de revenus, nous leur ofirirons notre monnaie révolutionnaire : les assignats. Alors, un mêmeintérêt unira les deux peuples. Les frais de la guerre seront pris sur les biens meubles et immeubles des princes et de leurs adhérents. S'il est besoin de contributions extraordinaires, les commissaires, de concert avec les administrations provisoires, les établiront sur les riches. Quant aux peuples qui ne voudront pas rompre avec les castes privilégiées, nous leur dirons : Vous êtes nos ennemis, et on les traitera comme tels. »
Et voilà ce qui fut discuté, et voilà ce qui fut adopté ! — Comment? Mais ce sont les principes mêmes d'Anacharsis ! et plutôt développés qu'expurgés? Sa parole a donc eu raison de toutes les raisons contraires? — Oui, mais parce qu'à sa voix s'était alliée celle du plus positif des membres de la Convention nationale, Cambon. L'homme-chiffre prêcha comme l'homme-idée. L'application des grands principes était de salut pour les intérêts matériels eux-mêmes. Le grand prêtre des assignats comptait , grâce au décret , s'emparer du bien des prêtres dans la Belgique, et, par suite, obtenir la suppression, en France, du traitement clérical. Son dire entraîna donc les commissaires de la trésorerie et le comité
des finances. Quant aux votes du conseil exécutif et du comité militaire, ils furent conquis par le vieux Pache, qui se voyait déjà en main une arme pour contenir son Dumouriez ou le forcer à jeter le masque. Les directeurs des vivres et des approvisionnements, qui ne pouvaient non plus avoir raison du général, opinèrent comme le ministre; enfin la clique rolando-brissotine, dont l'influence était anéantie dans cette réunion par l'adjonction des forces administratives, allait se rendre elle-même, quand, dans la matinée du 15, Anacharsis brusqua la victoire. Il apportait une lettre qui lui était adressée par Dumouriez en personne : ««Vite! le décret! le général lui-même affiche le sans-culottisme le plus parfait. »» Et il lut :
« Aa quartier général de Liège, le 12 décembre lt92, l'an premier d« la République fnnçaUe.
« Le Général des Sans-Culottes à r Orateur des Sans- Culottes.
« Les armes des républicains français ont triomphé des ennemis du dehors. Puissions-nous n'en plus avoir au dedans! Hâtons-nous d'étouflTer les germes des dissensions intestines : ne détournons point sur les personnes l'attention publique qui ne doit se porter que sur les choses ; faisons céder tous les intérêts particuliers, tous les ressentiments de l'amourrpropre à l'intérêt général, à l'amour de la patrie. Arrivons à la République universelle en démontrant aux peuples le bonheur et la prospérité de la République française, fruits de la sagesse d'un gouvernement bien organisé, où tous les pouvoirs distincts agiront sans frottement et sans confusion. Toi, cependant, Orateur du Genre humain, poursuis ta géné-
ANAGHARSIS, T. II. 7
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reuse carrière ; tonne contre les préjugés et le fanatisme; éclaire les faibles mortels; rends-les sensibles et vertueux; que la fraternité, la seule, la vraie religion, devienne le charme de notre existence et le lien de tous les cœurs. Adieu, voilà la douce philosophie de la nature. Pourquoi faut -il que les canons et les baïonnettes soient les moyens de l'établir et de la propager? »
« — Eh bien? le général est pour la République univôr* selle, entendez-vous! 11 est pour les principes, s'écriait l'Orateur interprétant à sa guise la gasconnade idyllique du porte-épée ; il nous prêche l'union : attestons-lui notre accord par un vote unanime 1 » Pache eut un sourire, mais la clique applaudit. Que dis-je? prenant soudain exemple sur Dumouriez, qui se sans-culottisait par ruse, les Rolando-Brissotins se piquèrent d'apparaître plus révolutionnaires que Gambonet Anacharsis ensemble. A peine Cambon, sous le feu de l'enthousiasme des tribunes et de la Montagne, eut-il, tout bouillant, expliqué, lu et fait voter à la Convention le grand décret perturbateur, — que Buzot demanda que, dans les pays régénérés, les nobles fussent exclus par mesure de salut public de toutes fonctions pendant un an. — Ah! les habiles! Cette exagération, qui faussait les principes, transâgurfuit du coup le décret rationnel en une loi de terreur, et pouvait en empêcher l'application. Au re^te, dès le lendemain, ils eurent à cœur de prouver qu'ils n'avaient nullement voté sous Tinfluence de l'idée parisienne. Car, changeant brusquement de tactique à l'égard de la ville, ils déclarèrent que les meneurs sans-culottes, qu'ils avaient toujours présentés comme dçs anarchistes, étaient, au contraire, des hommes de dynastie ; et ils attachèrent le grelot orléaniste ail cou de la députation parisienne comme eut
fait un aristocrate de 89 ; et ils forcèrent la Montagne à défendre d'Orléans-Égalité, que Danton, par tactique aussi, avait fait nommer député de Paris. Si bien que les patriotes semblaient royaliser en demandant à tous cris la tête de Capet , et n'avoir idée que de cacher leur jeu en acclamant le décret qui déversait la révolution sur toute l'Europe. — N'était-ce pas merveille ?
Merveille ou non , — Anacharsis n'en rayonnait pas moins le 18 décembre. Non-seulément il eut nouvelle le matin même que Miranda était à Ruremonde, douze lieues de Gnadenthal, et qu'il y avait reçu déjà une députation de Clévoifi pour aviser aux moyens de secouer le joug royal, mais les comités de la guerre, des finances et diplomatique se réunirent au conseil exécutif pour entendre rOrateur, qui, entouré des insurgents bataves , prêcha l'expédition de Hollande :
^ Citoyenis, il n'y a plus à hésiter. Notre décret révolutionnaire du 15 décembre décide la question... Laisserons-nous à la faction anglo-prussienne des trésors qui alimentent les armées de terre et de mer du stathouder? Laisserons-nous gémir sous un joug de fer des voisins qui" ne demandaient en 1787, à la France, qu^un corps de vingt mille hommes pour garantir leur pays de llnvasion du duc de Brunswick? Étoufferons-nous tes germes de rinsurrection que l'espérance de notre joyeuse entrée fait éclore dans sept provinces opulentes, dans les terres de la généralité ot dans les plus belles colonies de l'Europe? Relèverons-nous le conrage de nos ennemis, en montrant une pusillanimité honteuse à l'aspect du cabinet de Saint-James? Non. L'épée est tirée: Nous en avons trop fait pour nous jeter à genoux, et pas assez pour mériter les honneurs du triomphe.
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« Si nous craignons le roi d'Angleterre, fermons l'Escaut, évacuons la Belgique, négocions, demandons la paix. »» — Et il montrait que l'Angleterre n'était rien moins que redoutable. Les Irlandais, les Ecossais, les Amis de l'égalité faisaient trembler l'aristocratie constitutionnelle... « Non, nous ne devons pas redouter la guerre avec la Chambre Haute de Westminster... Notre ruine est certaine si le département des Bouches*du-Rhin n'est pas le prix de nos travaux civiques. Il est temps d'étouffer les intrigues antigallicanes de la Haye ; il faut prévenir l'entrée d'une escadre anglaise en Zélande et l'entrée de troupes allemandes dans la Gueldre. Plusieurs domaines de l'Autriche, de la Prusse, de Liège et de l'Empire sont tellement mêlés avec ceux des Hollandais, qu'il nous serait impossible de vivre en paix avec la Hollande stathoudérienne. Par exemple, comment mon pays natal de Clèves resterait-il libre et paisible en laissant le prince d'Orange régner à nos portes? Mes ennemis personnel», ajouta-t-il alors en fixant ses regards sur Guadet et consorts, auront beau m'appeler le Prussien Cloots, je vais devenir Français sous tous les rapports, n Et il racontait l'ambassade que ses anciens compatriotes venaient d'envoyer à Miranda. Et il démontrait qu'on n'avait à craindre ni la méprisable canaille orangieime ni l'insalubrité des marais. Et il exposait à nouveau le plan de campagne des insurgents bataves. Il ne s'agissait pas d'assiéger Maestrich, ni Bar-le-Duc, ni Breda, ni Bergop-Zoom, mais d'envoyer quelques frégates à Dortrecht pour faire soulever toute la partie sud. Une armée s'avançait sur Nimègue, qui ne tenait pas quatre jours, et sur Arnheim, qui ouvrait ses portes sans attendre un bombardement. Point de petites mesures : il importe
au repos public, au salut de la Gaule que le dernier tyran des Bataves et le dernier tyran des Français expient leurs crimes sous le glaive de la justice du Genre humain. « Jç me résume : renversons le stathoudérat si nous voulons chasser l'ennemi au delà du Rhin ; délivrons la Hollande, si nous voulons sauver la France. »»
Le 10 décembre, aux Jacobins, l'Orateur avait lancé au vol, comme pour faire réponse à Grégoire, que la suppression ou dû moins Taffaiblissement de la machine gouvernementale était la conséquence réelle de ses principes si chimériques; —il déclarait aujourd'hui que sa propagande armée, qu'on lui faisait rêver jusqu'au Kamtchatka, s'arrêtait bel et bien, comme celle du conseil exécutif, aux bords du Rhin et à ses Bouches.
Mais pendant qu'il disait la clique vociférait : « Vil Prussien 1 » Et quand il eut conclu : « Non, ce n'est pas la Hollande qu'il faut attaquer pour sauver la France, crièrent-ils, mais l'Espagne qui nous menace. — Oui, en Espagne (1), fit Carnot ajoutant sa voix semi-feuillantine au carillon brissotin. — Quoi ! dégarnir les armées du Nord et du Rhin, où nous sommes en pleine activité, pour porter nos forces aux Pyrénées, où nous ne sommes pas en guerre ! répliqua le vieux Pache. Mais, se prononçàtelle demain contre nous, l'Espagne ne serait pas en mesure de commencer les hostilités avant dix mois ! — D'accord, reprit quelqu'un de la clique , mais vous voulez l'ouverture de l'Escaut : ce qui fera échec au commerce anglais, n'est-ce pas? Eh bien, il faut, en retour, affranchir les colonies espagnoles du joug de la métropole. —
(1) J.-N. Pache, Sur une affaire pendante à la troisième section du tribunal civil. Second mémoire. Brochure. An V. i
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La gneire d'Espagne se fera donc pour le compte de TAngleterre ? — Eh ! ne dédommagerez-yous pas la Prusse en lui assurant la Silésie contre T Autriche, si nous gardons les provinces rhénanes?... — Ah! plus de doute, clama l'Orateur à cet aveu des hommes d'Etat, vous rêvez toujours alliance avec les tyrans prussiens, hollandais et anglais, pour établir une République belgique sous la protection des quatre puissances. Et, cette opération faite, vous forcerez la sans-culotterie française à recevoir une constitution de fabrique étrangère! Oui, votre système de calomnie est bâti sur ce projet liberticide. » Et il reprit pour démontrer que, par l'occupation de la Hollande, pays protestant, on cernerait cette Belgique catholique, on y triompherait du parti prêtre, et qu'elle s'incorporerait, malgré l'intrigue, à la France. — « Vil Prussien! " répétait toujours la clique. Et, deux jours après, les raisons, les injures allaient encore, quand les ministres firent dire d'ajourner toute discussion : Dumouriez venait à Paris!
Se sentant suivi de l'œil, serré de près dans ses allures par un homme de Pache, et qui ne bronchait guère, le poëte commissaire-ordonnateur Ronsin, — Dumouriez, le grand vainqueur, avait rêvé de se jeter sur la Hollande, qui était proche et qui semblait s'offrir à lui avec ses banquiers (1). C'est pourquoi il avait écrit à Gloots un doux billet d'amour dès qu'il avait eu vent que Gloots chantait pour les Bataves. Mais le décret franchement sans-culotte qui lui revint en manière de réponse n'était rien moins que prévu par le général prétendu sans-culotte. — • Vite à Paris! dit-il oubliant la Hollande. » Et malgré Pache
(1) Correspondance de Dumouriez avec Pache.
encore il accourait après avoir menacé les Jacobins de Bruxelles. — Le décret, du 15 le forçait à se démasquer.
Quoi ! vient-il menacer les Jacobins de Paris? En ♦vérité, pour un coup de main, la chance paraît bien belle!... Car, faut-il le dire, Tesprit public est comme nul, à cette heure, dans la grand'ville. Le scandale que les Rolando- Brissotins n'ont cessé de nourrir à la Convention est cause de cet énervement. Les salles des sections sont vides, les bourgeois fatigués, blasés, disent : « Qu'on en finisse! » L'artisan murmure : « A qui se fier? » demandant du pain ; et cependant des départements accourent encore nombre de bandes armées, aux cris de détresse toujours poussés par les comédiens de la Gironde. — En vérité, la chance... — Oui, paraît belle f mais c'est à distance f — Car, approchez, et regardez-moi la tribu jacobine qui veille pour fous ; écoutez-moi ces Cordeliers qui, au quartier de l'idée, sont encore de langue et d'action ; interrogez ces quelques têtes qui se groupent quand même le »oir, dans les sections; passez à Fhôtel de ville, où siègent, de six à dix heures, le» communaux qui, nouvellement réélus, tiennent à se faire respecter,, eux et leur procureur Chaumette et son substitut Hébert. — Eh bien ! qu'en dites-vous? Ces Parisiens, ee» ffontmes, en face de Rntrigue qui ne désarme pas, n'ont^ls point l'àpreté des sectaires? Ne semblent-ils pas avoir hérité de toute l'énergie de la ville énervée ? Aussi, quand l'artisan murnmre : «• A qui se ficar? >^ quand le bourgeois, dans sa boutique, crie : « Qu^on en finisse! » — ah! ce n'est pas en la clique brîssotine qu'ils espèrent, c'est bien aux communaux qulls s'adressent, et ce n'est pas aux Montagnards qu'ils visent, mais à l'ex-roî : « Qu'on en finisse avec Capet ! *
Comment! ils ont à ee ;poinl rajacune du Vetâ? ils
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veolent tirer yengeance du roi des émigrés? — Allons donc! pour Tindivida, il n'ont plus ni haine ni compassion, nul sentiment. Les pièces de Tarmoire de fer n'ont guère excité que leur curiosité ; et des plates réponses de l'accusé nulle n'était propre à leur toucher le cœur. Ils attendent la mort de Capet pour en finir ayec la royauté. — Quoi! c'est le principe républicain qu'ils invoquent? -^ Oui, et grâce à la clique des hommes d'Etat, qui, en cela, sont encore dupes de leur tactique. Au lendemain du
10 août; on eût jugé Louis le traître^ et peut-être eûj^on plaint la mort du mari de l'Autrichienne, mais aujourd'hui, après trois mois d'attente, d'atermoiement, de lassitude, c'est comme représentant du droit divin qu'on envisage Capet : il faut le sacrifier afin d'asseoir l'ordre républicain, puisqu'il y a république. Car que proposent-ils les habiles, les Rolando-Brissotins ? appel au peuple, assemblées primaires, bannissement, prison perpétuelle! — Mais c'est la guerre civile, le chaos, l'inconnu! Ah! plutôt ce qui est, avec la guerre à l'extérieur ! disent les bourgeois énervés, mais positifs.
Aussi ils peuvent venir les Dumouriez et les Biron, et les Valence, les Westermann, les Kellermann ! Ils peuvent s'efibrcer, les royalistes, d'apitoyer le monde en chantant par les rues : « Pauvre Jacques ! »» Ils peuvent courir au théâtre, les muscadins, pour applaudir à la délivrance, toute d'allusion, de Raoul de Créqui! Ils peuvent enfin, royalistes et fédéralistes, insulter aux magistrats parisiens à peiné installés : carabin Chaumette ! Lhuillier cordonnier! — Sabres, chants, bravos, cris, rien n'y fera!
11 a salué l'élection de Marat — ce bourgeois, ce marchand, cet artisan, parce qu elle affirmait; eh bien! il saluera la mort du roi, parce qu'elle affirme encore.
Anacharsis attendit donc, le cœur ferme, Dnmouriez.
Mais, en attendant, il fit brochure de toutes les adresses tyrannifuges qu'il avait jetées aux quatre vents depuis la déclaration de guerre et donna ce bouquet en étrennes aux Cosmopolites (1). A ce moment, de Liège, deMayence, des montagnes de Févêché da Bàle, dji haut des Alpes affluaient à la Convention des demandes d'annexion; renvoi de trente commissaires Jacobins était décrété pour sans-culottiser la Belgique ; les patriotes hollandais faisaient afficher des appels à l'insurrection dans les rues mêmes d'Amsterdam; en Angleterre, on criait : « Liberté ! Fraternité ! Plus de roi I » En Ecosse, à Perth, à Aberdeeh, mouvements plus graves encore: on s'ameutait; Genève révolutionnée, le Valais tout agité ne demandaient qu'un coryphée jacobin pour être de la danse : le Fiémontais Rotundo allait y être expédié ; enfin Cloots avait nouvelle que le général Lamarlière s'était avancé jusqu'à Clèves : il avait vu Gnadenthal (2)1 En vérité, l'offrande aux Cosmopolites venait bien à son heure, quoi qu'en pussent dire les hommes d'Etat. — « Je m'estimerai heureux de la fermeté de mes principes ; ma vertu me tiendra lieu de toutes les récompenses... Non, je ne céderai pas à ceux qui sont capables de céder, je ne me laisserai pas vaincre par ceux qui veulent être vaincus. J'oserai et tenterai tout : je ne renoncerai jamais au dessein d'affranchir ma patrie... »» Ainsi écrivait jadis Brutus à Cicéron. L'Orateur du genre humain emprunta au dernier des Romains cette lettre dont chaque mot, chaque cri était
(1) Cloots, Étrennes aux Coêmùpolites.
(2) Le Patriote frartçais, — Histoire des traités de paix, par de Garden ; et Révolutions de Paris.
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si bien selon son âme, et l'afficha au front de son livre, mais en se désignant pour patrie le monde entier. Puis, à la suite, il broda : «• J'ai le malheur de me moquer de ceux qui me trouvent trop fougueux, trop sérieux, trop badin, trop zélé pour mes opinions, trop insouciant pour moi-même, etc. Hélas! mes chers ennemis, la délivrance et l'incorporation d'un homme m'intéressent davantage que le bien et le mal qu'on dira de mon chétif individu, etc. La voix d'un représentant des Sans-Culottes pèse davantage que celle de tous les représentants de là. gente culottée, etc.
« En attendant la collection des Discours, Harangues, Épttres, Dissertations, Philippiques, Adresses d'Anacharsis Cloots, 'on offre au public un petit recueil'à l'usage de la propagande pour l'avancement de la République universelle, vrai système social à l'ordre de tous les jours et de toutes les régions. »
Au premier nouvel an de la République, Anacharsis n'oubliait donc pas ses chers ennemis. Et, loin de rêver un rapatriage, il semblait, au contraire, avoir à cœur d'attester que sa haine civique ne perdait rien de sa force en passant la ligne de 1793. La sérénité de sa conscience était telle, en effet, qu'il voulut même, ce premier janvier, redescendre dans ses souvenirs, et, se posant droit en face de son passé, il promena un long regard d'épreuve sur chacun de ces hommes avec lesquels il avait fait divorce. Eh bien, il ne ressentit que trois secousses, trois soupirs de regret : l'un pour le feuillantin Rœderer, qui avait souhaité comme lui de municipaliser l'Europe féodale, et qui, pourtant, venait de le mordre dans le Journal de Paris (\)\ l'autre pour le philosophe Condorcet,
(1) Journal de Paris,
LE COKVIWTIONNEL lOT
qni, non moins haut que Ini, prêchait la propagande armée, et qui, pourtant, ne pouvait s'empêcher de nager entre deux eaux; le troisième, enfin, pour le prédicant Rabaut Saint-Étie«ne, son premier admirateur, qui, huit jours auparavant, avait exposé à la Convention tout un vaste système d'éducation municipale, destructeur du régime paroissial, et qui, pourtant, n'en restait pas moins à la suite des antiparisiens. Quoi! mon pauvre Rabaut, tu ne vois donc pas que le sans-culottisme seul peut réaliser ton rêve, et que les hommes d'État, par égard pour les catholiques belges, les unitaires anglais et leurs alliés mystiques, escamoteront toujours la question de renseignement selon la nature?...
Mais si l'Orateur eut alors commémoration de ses chers ennemis, — ceux-ci, de leur côté, lui ménagèrent aussi des étrennes, et qui avaient leur poids, celles-là.
- — Ah ! tu n'as cessé de n^us prêcher ta propagande armée! Tu nous pousses à la guerre avec l'Angleterre, et tu te refuses à notre expédition espagnole! Eh bien, ton système, qui doit nous emporter, te balayera d'abord. — Le premier janvier Kersaint montait à la tribune, et, après un discours tout à la guerre, et de guerre universelle encore, il proposait la formation d'un comité de défense générale extérieure. Plus de comité diplomatique, puisque la diplomatie n'est plus de mise ; et voilà le comité de défense décrété, et voilà le comité diplomatique à vau-l'eau. Aussitôt des listes se forment pour l'organisation nouvelle ; Anacharsis s'y fait vite inscrire (1) ; mais dans les couloirs on entend : « Un Prussien ne peut convenir pour la défense de la France! Plus de Prussien ! »
(1) Cloots, Appel au genre humain.
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Et, en effet, quand on annonce le vote, — parmi les préférés, plus d'Anacharsis. Il était écarté des conseils, et juste à l'heure où l'on parlait d'appliquer ses principes. Quel triomphe pour la clique ! Mais aussi quelle logique !
Le lendemain, encore un grain, et à la même tribune. Gensonné le Girondin discourait. Il discourait contre Paris pour Louis XVI, en prêchant l'appel au peuple. Or, il s'écria (1) : « L'amour de la liberté a aussi son hypocrisie et son culte, ses cafards et ses cagots; il est en économie politique des charlatans comme dans l'art de guérir... On les reconnaît à leur haine pour la philosophie et les lumières. Ils mentent avec impudence ; ils se font rechercher par des titres séduisants, par des formules extraordinaires. L'un se proclame l'ami du peuple; Y SLutre le dÀfenseuT incorruptible de ses droits; un autre a inventé le haume de la Rèpullique universelle. Mais, s'ils obtiennent quelque succès, Irréflexion a bientôt dissipé leur prestige ; avant d'avoir atteint le but ils se font connaître, et le peuple, honteux d'avoir été leur dupe, chasse tous ces baladins, ou s'il laisse subsister leurs tréteaux, il ne les écoute du moins que pour rire de leurs folies, et ne répond à leurs caresses que par le mépris ! »
Anacharsis s'était fait promesse de ne point parler sur le procès du ci-devant roi. Membre de la commission des Douze, il avait eu mission de réunir les pièces accusatrices : quoique obscur,, c'était là le grand acte ; il s'en contentait. Assez d'autres se pressaient autour des tribunes conventionnelles et jacobines, avides qu'ils étaient de profiter de l'occasion pour se distinguer, et se souciant peu, dans leur amour-propre, de prolonger par leurs dis-
(1) Moniteur,
cours la crise où l'on agonisait, et qui faisait la joie des Brissotins. Combien l'Orateur en eût-il payé pour se taire, s'ils eussent été à Tendre !
Toutefois, quand il s'entendit, en pleine Convention, insulter d'aussi haut et traiter de cagot, de charlatan, de menteur, l'envie de rendre fèves pour pois à Gensonné le chatouilla si fort qu'il s'emparait, le soir même, de la tribune jacobine, qu'au reste on se fit fête de lui céder comme étant un blessé du jour ; et là, prenant pour texte le jugement de Capet, il harangua pendant une Iteure contre ses chers ennemis (1).
Il ne s'arma pas d'injures, mais de raisons, et dressa l'acte d'accusation des Rolando-Brissotins, mieux que ne devait le faire jamais Robespierre ou Saint-Just.
«... On se demande, dit-il entre autres choses, par quelle fatalité des hommes, jadis patriotes, courent aujourd'hui à la perte de leur* honneur et de leur existence? C'est qu'ils ont méconnu le véritable esprit de la sans-culotte rie; c'est qu'en déviant d'une ligne, on est bientôt à lyie distance efirayante du bon chemin ; et, la querelle une fois engagée, l'entêtement de l'orgueil, la passion aveugle, l'ignorance des faits, la calomnie intarissable, le besoin d'une planche dans le naufrage, vous environnent de tous les débris de l'ancien régime ; et le rolandiste est étonné lui-même de se voir le point de ralliement de tous les aristocrates échappés au courroux du peuple. »
Quant au baume dont Gensonné l'avait proclamé l'inventeur : « Le baume de la République universelle, ditil, guérit toutes les plaies politiques. Ce baume ne se vend point, mais la raison le distribue gratis au genre
(1) Cloots, Procès de Louis le Dernier, Harangue.
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humain, malgré les hurlements des barbares chassés de Rome par la vigilance des oies du Capitole, malgré les sifflements des couleuvres cachées dans la fange d'un noir marais.-, «
** Hàtons-nous, cria-t-il enfin, hâtons-nous de juger un prisonnier auquel tant de scélérats s'intéressent vivement... On veut nous efirayer avec les grands mots de VJEurope aristocratique et de la postérité aristocratique ; comme si en prenant les grandes mesures qui accélèrent la Révolution universelle, nous n'aurions pas pour nous, et l'Europe sans-culotte, et la postérité stms-eulotte, et notre propre conscience sans^culotte,.. Je conclus à la mort de l'ex-roi et de tous les rois qui seront amenés sur le sol de la terre libre. L'échafaud des monarques sera le tombeau des Feuillants ! »
Après cette passe, il était à croire que la clique laisserait quelque répit à l'Orateur, d'autArt plus que Dumouriez, arrivé depuis quarante-huit heures, se tenait dans sa nvaison de Ciichy . Le Girondin Gensonné, le médecin d'Égalité Seiffert, et les amis de Danton, et le jacobin tripoteur DesfiauK, et Proly Tagent de Lebrun, tous s'étaient déjà présentés chez le maître de la Belgique, le favori de la fortune, le Di6tt des soldats. Anacharsis courut donc 4 ses Hollandaifi pour les conduire aum... quand, sur sa route même, les mystiques se montrent à leur tour et fondent sur lui traîtreusement. — Quinze jours auparavant, frère Bancal , prétextant que son nom figurait dans la brochure Ni Mmrat^ m Molani^ avait écrit une longue et lourde réponse à Cioots (1) ; mais, comme il n'avait eu pour but que de réchauffer sa Confédération Universelle,
(1) Henry Bcmcal à Cioots mm tmll^ue.
Cloots ni personne n'avait lu- Cette fois, il ne s'agissait point de^ Bancal, mais des pourfendeurs Bonneville et Fauchet : — Frère Niôolas ressuscite ! Enfoui jusqu'alors dans le bureau d'esprit public du ministre Roland, il revient au jour, armé du Bulletin des Amis comme Fauchet du Journal des Amis, pour secourir les Brissotins en péril. Or la première personne qu'avise Nicolas, c'est Cloots, son ennemi d'autrefois. Vite il charge... — Oui, je dis bien, il charge un Hollandais qu'il embauche de rédiger une lettre dénonciatrice contre Cloots. Kersaint venait de dérober la vue des affaires de France à l'Orateur; il faut encore le perdre dans l'esprit du Comité batave {1). — « Que ce Cloots est méprisable! écrivit donc le Hollandais de Heere, qui toutefois n'osa risquer que ses initiales; que ce Cloots est méprisable ] Fils d'un marchand d'Amsterdam, il employa sa fortune à acheter une petite terre dws le pays de Clèves, qu'il dit baronnie; et le voilà à Paris baron et Prussien, reniant sa patrie où toute sa famille existe, — famille d'honnêtes citoyens qui valent mieux que le baron prussien. 11 a eu l'impudeace de me dire, au commencement de la révolution, qu'il était le cousin des marquis et abbé de M... {Montesquiou), qu'il y avait son couvert mis. Je lui répondis : Je ne savais pas que M... fut d'une famille hollandaise. Ce Cloots faisait sa cour à tous les Lameth et à tons les courtisans de l'ancien régime, etc., etc.... » Comme on peut voir, l'illuminisme n'a de mesure ni dans la losange ni dans l'insulte. Ce fut bonheur pour Anacharsis. Le Comité du parti batave français, dont la plupart des membres connaissaient Cloots depuis l'ambassade,
(1) BvXUtxn des Amis, journal.
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s'indignèrent de cette honteuse attaque ; ils marquèrent plus de confiance encore au prétendu Prussien, et MM. de Cock et de Nyss furent désignés pour se rendre avec lui auprès du général (1). C'étaient deux hommes éloquents et de grande apparence. Ils représentaient les deux nuances du parti patriote batave. En venant de compagnie, ils attestaient l'accord qui régnait maintenant entre tous les proscrits. On avait répandu déjà que Dumouriez ne se laissait approcher qu'à grand'peine. 0 surprise! ce fut à bras ouverts qu'il accueillit Anacharsis, qu'il accueillit les Bataves. Il accepte leur légion, il accepte leur argent, car ils ont beaucoup d'argent. On ira en Hollande!... Leur parti est plus considérable à Amsterdam que celui du stathouder? Tant mieux! nous triompherons! — Et comme les Bataves lui exposent leur projet d'attaque par la Zélande : — J'examinerai. Revenez demain. — Ils reviennent. — Plan impraticable, mais "qu'importe ! Partez devant, je vous suis. Rendez-vous à Anvers avec votre légion, avec votre caisse. Lebrun placera un agent auprès de vous pour être au fait de la partie politi(iue. Et ça ira ! Au revoir, à Anvers ! — En vérité, c'est bien le général des Sans-Culottes, se dit Anacharsis tout rasséréné. Il n'a l'air de songer au roi. » Et il propose à Dumouriez de venir aux Jacobins, et Dumouriez lui répond sans embarras de langue : «« Attendez, au moins, que je sois allé à la Convention. » — Or Dumouriez ne devait aller à la Convention non plus qu'aux Jacobins. Il s'isolait, cette fois, dans sa toute-puissance, comme font les prétendants, car il prétendait ! Il prétendait donner à lui seul l'ordre et la paix à la France. Non-seulement tous les partis lui
(1) Mémoires de Dumouriez.
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font la cour, mais aussi toute l'Europe, paraît-il. Avec lui seul, homme d'épée, les vieilles puissances veulent traiter. Aussi, — le croirais-tu, Auacharsis ! — les lèvres encore chaudes de ses cris guerriers aux Bataves, il par- ' lait neutralité avec un agent des Anglais, et il assignait le même rendez-vous au diplomate qu'aux insurgents : Anvers! — Mais alors Capet? — Quoi! Capet? il ne lui fait pas obstacle? il n'est non plus restaurable? Que lui fait Capet?... Non! Dumouriez ne vient pas pour dire : Je veux le roi ! — mais : Je ne veux plus de Paohe ! C'est à Pache qu'il vise ! Voilà l'obstacle à la paix, à sa trahison. C'est l'œil qui l'observe, c'est le bras qui l'arrête que ce vieillard. Pache, c'est Paris à la guerre ! — qui ne veut ni traiter, ni se vendre, ni se rendre. Révolution dans les bureaux, révolution dans les armées! Pache est cause que Dumouriez se trouve seul dans Paris à cette heure. Il rédigera donc, non des suppliques pour Louis XVI, mais des mémoires — quatre ! — contre Pache. Il ne se montrera pas à la barre, mais il se glissera dans les comités pour crier : « Plus de Pache ou sinon... » Et il répète cela partout, chez Bonne-Carrère, à quelques jacobins; chez le ministre Lebrun, au noyau girondin ;J1 l'avoue net enfin à Anacharsis ; et c'est chez les marchands, et c'est dans les salons : « Vous êtes triste, préoccupé, estce à cause que le roi... — Oui, mais c'est à cause surtout que la France ne peut vaincre avec Pache. >• Et il ajoute : « Vous verrez sa correspondance! »» En effet, premier acte de trahison ! il envoyait à l'imprimeur, lui général, les confidences ministérielles (1).
Ah! comme le mot du traître : « Point de Pache! »
(1) Correspondance du général Dumouriex avec Pache,
ANACHAESIS, T. II. 8 '
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fut recueilli, nouveau cri d'alarme, par messieurs de la clique, et comme ils en firent balle encore contre Paris pendant les derniers jours du procès duroi I — « Cet écholà doit plaire ai; général ; et» s'il y a émeute, c'est nous qu'il servira ! » v
Émeute? — Oui, quand ils virent les derniers fédérés, que dépêchaient toujours à leur appel les départements, s'entasser tout frémissants dans la ville comme à la veille du 10 août, ils comptèrent sur l'émeute. — Allons, camaradesy» délogez-nous des tribunes ces factieux parisiens, et prêtez l'oreille à ce que nous racontons de Pache t Courez au théâtre où se voient Marat-Duricràne, Danton-Nomophage, Plaude-Robespierre (1); applaudissez et tombez-nous à coups de sabre sur les cabaleurs. Écoutez dans les rues, au Palais-Royal, comme on chansonne la Montagne, comme on persifle les septembriseurs sur l'air des Bourgeois de Chartres, Ah ! Joseph Desmoulins ! Àh ! Panis-deux septembre ! Ah ! Robespierre l'orateur blême! Et Chabot à l'œil capucin! Et Cloots donc! Cloots l'universel! Hardiment mêlez-vous au chœur. Ça se danse (2) !
Mais qui paraît ensuite?
Cloots l'nniversel, EspifiB, parasite.
En face d'Israël.
D'un bon dîiier, dit-il, Dieu ! je suis à la piste. Hâtcs^OQs de me le donner :
Qui ne donne pas à diner Est un fédéraliste I
Voilà qui est lancé ! Ah ! le petit Girey-Dupré, le frère-
(T> L'Ami dn Lofs.
(2) Le Patriote française.
LE CaWVBKTIONNEL 115
chapeau de Brissot, ne manque point d'esprit» n'est-ce pas?
Mais, frère-ehapeau, orateur blême, Duricràne, Nomo^ phage,. Clootsr-parasite, Camille-Joseph — les fédérés ne comprenaient : ils- ne pouvaient chanter ni rire. Et déjà même se refroidissaient-ils, quand arrivent h eux les Cordeliers, qui les prennent au bras, qui les eBvelcq)pent, qui les mènent au quartier et leur disent (1) : « La nuit de la Saint-Laurent, vos frères ont couché là. Comme eux soyez avec nous! » Aussitôt les fédérés revivent ? — Accourent aussi les vainqueurs de la. Bastille, qui lènr crient : »* Nous étions ensemble à la Fédération? ensemble à la prise du Château l Non» avons asile aux Jacobins: suivez -nous I » Aussitôt les fédérés le«' suivent. Yingt-quatre heures après^ ils se sentaient, miracle ? de la grande famille parisienne. Et ce qu*ils ne comprenaient plus, c'était qu'on se fût fait un jeu de leur donner comme brigands, comme buveurs de sang*, ces hommes qu'o» pouvait pendant cinq mois, dans leur propre ville, gouail- 1er, conspuer, mordre. Et ce qu'ils comprenaient moins encore, c'était la longanimité de ces buveurs qui se fus^ sent tués plut6t que de lever un doigt pour se défendre. D'où leur venait cette patience héroïque? De leur culte pour cette République qui devait faire le salut de la France. Les fédérés crièrent donc avec eux : * Vive la République ! » Et leur prenant le bras à leur tour, avec eux ils retournèrent aux portes de l'Assemblée et clamèrent à tout mandataire qui passait : « La m(nrt du roi ! Votez la mort! »» Avec eux ils envahirent les tribunes, et de toutes leurs voix unies ils lancèrent aux lé^slateurs leur
(1) Révolutions de Parié. — Journal frmt^nr.
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vœu comme un tonnerre : « La mort du roi ! Votez la mort! » Enfin, le jour du vote suprême, avec eux ils s'assemblèrent sur la place du Carrousel; au cœur même de Paris, et là, se dépouillant de leur titre de fédérés, en la haine des fédéralistes, ils se rebaptisèrent: Défenseurs de République ! et s'incorporèrent aux Vainqueurs parisiens.
Ce fut le coup de grâce de la clique. Elle avait armé ces fédéï*és pour lui conquérir Paris, et ils devenaient eux-mêmes la conquête de la ville, parce qu'ils y trouvaient amour, parce qu'ils y trouvaient tradition déjà, et tradition républicaine. Elle voulait en appeler de la sentence conventionnelle contre Capet à la France entière, qui, trop au loin, ne pouvait savoir; et voici que, grâce à elle, la France est là-haut, qui voit, qui juge, dans la personne des fédérés, ses délégués ; et, sous leurs cris républicains, il faut qu'ils votent, lesBrissotins. En vain s'écrient-ils alors qu'on les égorge : ils n'en défilent pas moins un à un pour les appels nominaux ; en vain verbalisent-ils contre leur propre troupe : ils n'en laissent j)as moins tomber le mot : « La mort! »» Et leur amour-propre n'a pour se ragaillardir que le refrain de l'imperturbable Buzot à chaque vote montagnard : « Un verre de sang à Monsieur ! » L'opinion est telle que Dumouriez garde la chambre, que Biron se tire les cartes, et les belles dames en toilette, qui font galerie dans l'Assemblée, loin d'avoir le mouchoir aux yeux, pointent et tiennent pari comme au biribi du Palais-Royal.
Au premier appel nominal : Est-il coupable? — Anacharsis monta et dit : « Oui. »
Au deuxième (1) : Y aura-t-il appel au peuple? — Ana-
(1) Journal du soir d'£tienne Feuillant.
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charsis monta et dit : «« Je ne connais pas d'autre souverain que le genre humain, c'est-à-dire la raison universelle. Soumis avec respect à sa souveraineté sainte, je dis : Non. >»
Au troisième appel : Quelle peine? — « Louis Capet, Frédéric-Guillaume et tous les tyrans de la terre sont coupables du crime de lèse-majesté. Je demande au genre humain quelle punition mérite ce crime. Il me répond : La mort. Je vote pour la mort du tyran Capet en attendant les autres. »
Si Anacharsis désignait nommément Frédéric- Guillaume, ce n'était pas par rancune d'ancien sujet* Mais Guillaume était encore le seul tyran qui eût souillé de sa présence la terre de liberté ; Anacharsis prononçait donc contre lui ! Et ce ne devait pas être en vain, hélas ! — Plus tard ce vote te sera compté par les liberticides, — ô toi qui ne traites pas, mon pauvre tyrannicide I
Dans la nuit du 17 janvier, Louis Capet était — enfin! — condamné. Mais la clique demande un sursis à l'exécution; Manuel, Kersaint donnent leur démission; Valady affiche son opinion; l'Espagne crie ; l'Amérique prie; — tout cela pour ameuter. Or qu'arrive-t-il? Point d'émeute populaire, — un assassinat royaliste! — Michel Lepelletier est tué, au Palais-Royal, par un coupe-jarret des tripots.
Le lendemain au matin , la grand'villè si hurlante s'éveillait muette : pas un cri , pas un bruit , sauf les tambours. Une seule voiture roulait lentement vers la place de la Révolution, entre une double haie d'hommes, d'enfants, de femmes, tous entassés, impassibles ; même tenue d'assises qu'au retour de Varennes. Et ce ne fut qu'à dix heures vingt-quatre minutes que la ville reprit son souffle,
reTint à la vie, éclata de nouveau comme un volcan : Vive la République! — La vieille monarchie était au panier.
— (1) 0 douleur! ô désespoir ! c'est un meurtre solennel! Bésorganisateurs furibonds, implacables! menteurs! brigands! je vous accuse devant la nation! Je veux vous percer les entrailles de ma plume d^acîer! Hâtez- vous de me conduire moi-même à Téchafaud ! Mangez ma chair, mangeurs d'hommes! scélérats! dominateurs! horde assassine! dépeceur de cadavres! égorgeur de la boucherie du 2 septembre ! tigre des Jacobins! vipère d^Arras! rejeton de Damiensi Pluton de l'éloquence! hateleur de tragédie! reptiles insolents et virulents qui grimpez sur la nation pour y boire le sang et l'infamie! tyrans de deuK jours! fusées écartéesl chouettes! serpents ! petits aigles ! crocodiles! Il leur faut des cadavres sous les griffes, sous les serres, dans la gueule. Mangez donc! voilà de la carcasse de roi, carcasse délicieuse !..,
Ainsi Claude Fauchet, l'homme de la loi d'amour, salua l'affirmation de la République, — crachant à la face de Legendre, de Robespierre, de Danton, de Collot et de ses autres collègues parisiens tout ce que son cas d'épilepsie permettait â sa bouche de vomir. Il en vînt même, dan« sa fureur, à leur reprocher de s'apitoyer sur Lepelletier. Et Gorsas, justifiant sa rage, annonça qu'effectivement la Montagne avait dû faire tuer le martyr pour se relever dans l'opimon !
Telle fut l'écume, telle fut la calomnie qui parut être la bave suprême de la clique à l'agonie. — Conspués par l«8 royalistes eux-naêmes, les hommes d'État désertè-
fl) JwsTMÂécs Amis.
rent T Assemblée; Roland délogea du ministère ; le comité de sûreté échut aux mains des Montagnards; Dumouriez regagna son armée ; la réunion de Nice fat décrétée; sur le rapport même de Brissot on déclara la guerre à TAngleterre et à la Hollande ; enfin, l'Orateur étant monté à la tribune pour se féliciter de l'amalgame de Nice et demander celui de Schambourg, il n'y eut point clameur. Les derniers mots qui s'échangeaient encore parurent soudain comme les échos d'un orage déjà loin. Patience! et l'on fraternisera.
Confiant dans la toute-puissance de lasans-culotterie , An acharsis etoploya tous ses yeux à l'expédition de Hollande et ne s'inquiéta nullement des propos que les méchantes langues tenaient malgré tout sur Dumouriez. On avait beau le lui montrer s'en retournant après avoir reconquis ses fournisseurs et obtenu le renvoi de Pache. — « Mon Dieu! faisait le Cosmopolite, on ne doit lui laisser jamais d'argent que pour quinze jours!... Que ferait-il dans un désastre sans hommes à lui? Quant au ministre Pache, dont le général ne veut point et qui ne 'veut" non plus du général, n'est-il pas dignement remplacé par Beurnonville, un Ajax dont la Montagne ne fait pas fi? Croyez-moi, nous serons toujours les plus forts. Les trente-deux missionnaires jacobins qui nous <^nquîèrent la Belgique autrement que par les armes sauront déjouer l'intrigue, s'il en est. * Et il revenait à ses Bataves, qui, du reste, méritaient bien attention.
Ils s^employaient chaudement à leur cause, ces insurgents ! A peine arrivé à Anvers, de Cock avait encore lancé un appel à l'insurrection (1). Le 24 janvier, leshaJbi-
(1) Audouin, Journal universel.
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tants d'Amsterdam trouvaient sur leurs murs un nouveau placard signé: de Cock, Jean F.-R., van Hoof, Hendrik, Schilge. Cette aflSche, sous les auspices de TÊtre éternel, évoquait 1787 et disait lès condamnations à mort, la prison, l'exil : « Dieu bon! Dieu puissant! vois la terre souillée des crimes de ces brigands qui ont eu la folle prétention de te rendre visible aux yeux des mortels. Protège les hommes qui vont rendre à Tindépendance, à leurs (ftoits naturels, à la fraternité, les victimes de l'ignorance et de la séduction. Marchons, braves amis!... »
Et le 6 février, le noyau batave resté à Paris venait à la barre, M. de Capellen en tête, remercier la Convention de sa déclaration de guerre. Mais, rédigés par AAacharsis , ces remerciements n'avaient nulle odeur d'Etre suprême : «« Voilà cinq ans que nous attendons. Nos principes sont la liberté et l'égalité. Ce sont les nôtres, ce sont les vôtres, ce seront bientôt ceux du monde entier. Toutes les nuances entre les proscrits sont effacées. Nous sommes les Bataves régénérés. Nous nous glorifions de descendre des Gueux,- et nous serons dignes de marcher sous la bannière des Droits de l'homme avec les Sans-Culottes de Valmy et de Jemmapes. »
Ils étaient si bien dignes, en effet, de marcher sous la bannière des Droits de l'homme, qu'à cette heure (1) Dumouriez nommait MM. de Cock et de Nyss colonels de la légion batave, et, s'il retenait M. de Nyss à ses côtés comme aide de<;amp, c'était à l'avant-garde de son armée qu'il envoyait le brave de Cock en compagnie de Daendels et du commandant de la légion du Nord, Westermann.
(1) Mémoires de Dumouriez.
Mais, non oontents de confier à la France républicaine et leur cause, et leur caisse, et leur légion, les Bataves voulurent encore grossir le chœur de la sans-culotterie parisienne en y mêlant leurs voix (1). Ils fondère.nt un journal : le Batate^ et ce fut Anacharsis qui se chargea d'esquisser en manière d'introduction l'histoire de la Révolution française, ce commencement de la révolution du monde.
Or il esquissait ne songeant plus que Jeu de Paume, Prise de la Bastille, Fédération, Ambassade. Tmit à l'âge d'or de la liberté, il n'avait plus l'oreille au présent, quand on lui crie : « Alerte! vous savez, Boutidoux (2)?... — Oui, une créature de Lafayette qui, en janvier, aflichait sous le masque d'un fédéré : Guerre aux factieux ! Guerre aux anarchistes ! eh bien? — Nommé commissaire-ordonnateur dans le Mont-Blanc, où il existe encore un mouvement fédéraliste. — Comment Beurnonville?... — Ah! Beurnonville ! Encore un traître ! Non-seuletnent l'Ajax français a vidé les bureaux de la guerre de tous les Sans- Culottes parisiens que Pache y avait introduits, mais c'est à coups de pied au cul qu'il répond à ceux qui le tutoient. Il appartient aux hommes d'État ! — La cliquera désarmé, pourtant? — Dites qu'elle a changé dé tactique ; car elle s'agite plus que jamais. »»
Et c'était vrai. Les Brissotins n'avaient fait retraite un moment que pour dresser un nouveau plan de campagne. Jusqu'au supplice de Capet ils avaient crié : « La révolution n'existe qu'à Paris , et encore n'est-ce que le jeu d'une faction qui terrorise la ville. »» Aussi avaient-
(1) Xe BaXwût.
(2) Joumo/ françaiê. — E^ Journal des Jacobins.
ils applaudi au peuple-bourgeois qui, de lassitude, gardait son logis, — le vide des sections justifiant leur dire. Mais quand ils se virent, malgré leurs beaux succès de tribune et leurs intrigues de coterie, entraînés par le torrent et qu'ils eurent réfléchi, leur amour-propre de politiques trouva encore plus de satisfection à reconnaître qu'il y avait eu fausse manœuvre qu'à se soumettre à la toutepuissance des principes révolutionnaires. — «< Hé ! en les laissant maîtres dans les sections, nous avons fstit l'affaire des factieux, parbleu ! Il faut les vaincre, au contraire, par leurs propres moyens, sur leur propre terrain. Bourgeois, propriétaires, envahissez vite les assemblées, et combattons ces brigands corps à corps. » — Puis ils ajoutèrent : « Autre sottise que d'avoir appelé les fédérés dans la ville. Nul doute qu'ils ne dussent se perdre en se mêlant à la tourbe parisienne, parbleu! C'est dans les villes départementales qu'il .faut nous fortifier contre Paris en les arrachant toutes à son influence. Braves amis, restes à Lyon, tenez Marseille, et tous aux sections, honnêtes gens ! ** — Et pour exciter les honnêtes gens à prendre part aux affaires publiques, ils leur soufflèrent à nouveau que la loi agraire était le but final des factieux. — « Mais votre but final, à vous, c'est la guerre civile? Par bonheur, la Constitution... — Ah! la Constitution! elle est loin d'achèvement- Va, cours<, mon cher Cosmopolite, t'asseoir à ton banc, et prête l'oreille au projet filandreux du pauvre Condorcet qui bégaye. C'est le chef-d'œuvre de Thésitation, lé plus bel avortement d'un génie mal à l'aise. Informe, malingre, fluant, tel est l'enfant. Avant six mois il n'aura pied encore ! . . .
Si bien que cette république était plus que jamais branlante et sans assises, pendant qu'au dehors, à distance, on
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la croyait s'élevant à plomb sur le cadavre du roi. La chute de la tête, en effet, avait eu un tel retentissement par tout le continent, que, si les poètes clients des mystiques se défrancisaient, comme KIopstock, aux cris de Faucliet, — l'oncle de Paw, lui, se déclarait Jacobin dans l'àme; qu'à Gœttingue les professeurs redoublaient d'ardeur en sans-culottisme ; que des frères et amis du Brandebourg entraient ouvertement en correspondance avec la société mère de Paris (1); que les cultivateurs de Spire demandaient la réunion, et qtf à Mayence, enfin, une Convention nationale s'ouvrait pour manifester officiellement le même vœu.
Anacharsis se remit donc en chasse contre les intrigants. Le 15 février, aux Jacobins, il dénonçait Beurnonville (2). Aussitôt on le nommait d'une commission pour se rendre auprès du ministre. Dans les bureaux de la guerre îl n^ avait plus de cheveux noirs ni de bonnets rouges comme au temps de Pache ; messieurs les commis étaient poudrés, frisés a toute éreînte- Quant à Tinsolence de Beumonville et à l'estime que cet Ajax avait pour les Jacobins, Cloots en put juger par la seule réponse qu'il leur daigna faire : Beurnonville les envoya tous paître.
En face d'un tel mépris pour les amis du principe triomphant, Anacharsis, tout prévenu qu'il fût contre le ministre, n*en resta pas moins cloué d'étonnement. Qu'allait devenir la propagande? Qu'augurer de Dumouriez dont Beurnonville était l'ami? — Alors on lui mit sous les yeux la (omette de France nationale, feuille tout à la
(1) Journal des Jaeokhu.
(2) Journal des Jacobins.
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dévotion d'un autre ministre, Lebrun (1). On y publiait, afin sans doute de tàter l'opinion, des articles préliminaires d'une paix avec l'Angleterre. Et dans ces articles, que, du reste, on disait être l'œuvre de la calomnie, c'était Dumouriez qui, à l'heure même ou il entrait en Hollande, proposait de renoncer à cette expédition, d'abandonner la Belgique^ sa conquête et de restituer Nice et Villafranca, sans se soucier non-seulement des promesses faites aux Bataves, mais encore du décret du 15 décembre. — « Mais c'est à devenir fou! cria Anacharsis. Vite ! une Constitution, quelle qu'elle soit, vaille que vaille, afin de contenir toutes ces ambitions, d'étouffer toutes ces intrigues, d'empêcher l'égarement des esprits ! Et vite surtout une déclaration des Droits pour qu'on puisse appliquer le grand décret perturbateur ! »» — Les Jacobins, les Cordeliers, tous les Sans-Culottes, avides du salut de la patrie, et d'autant plus indignés du projet non viable de Condorcet, n'eurent non plus d'autre vœu. Le 18 février (2), la jacobinière organisait un comité chargé de faire en quinze jours un plan de Constitution qu'on devait soumettre à la Convention au nom de la Montagne. Saint-André, Robert, Thuriot, BentaboUe, Robespierre , Billaud-Varennes , Antoine , Saint-Just^ Dubois-Crancé , CoUot d'Herbois,'Couthon furent choisis pour fabricateurs. — « Et Anacharsis Cloots ! » criat-on. — Et Anacharsis Cloots aussi, — le philosophe! Oui, comme les Brissotins l'avaient appelé jadis à leur aide sur le champ diplomatique, les Jacobins se réclamèrent de lui pour leur Constitution. Il était de poigne.
(1) Révolutions de Paris. — Et Gazetie nationale de France, t2) Journal des Jacobins,
Et il fallait, en une quinzaine, bâtir tout l'édifice jusqu'au faîte. — Ah! certes! on bâtira. Cependant, dès les premières séances, les ouvriers s'aperçurent qu'il y avait entre eux grande confusion de langues ; l'audace patriotique avec laquelle ils s'employaient à l'œuvre redoublait même cette discordance. Force fut de demander aux frères et amis plus long délai que quinzaine. Mais quant aux bases, elles seront prêtes au jour dit. Va donc pour les bases, qui sont tout ; le couronnement n'est rien. Et le lendemain Anacharsis proposait déjà pour assises : « Que les hommes de tous les pays sont frères et qu'ils doivent s'entr'aider comme les citoyens du même État ; que les rois, les aristocrates, les tyrans, quels qu'ils soient, sont des esclaves révoltés contre le souverain de la terre qui est le genre humain, et contre le législateur de l'univers qui est la Nature; que ceux qui font la guerre à un peuple pour arrêter les progrès de la liberté et anéantir les droits de l'homme doivent être poursuivis partout, non comme des ennemis ordinaires, mais comme des assassins, comme des brigands rebelles, etc., etc. « Et CoUot, et Billaud, et Crancé, et Robert, et Antoine approuvaient; Robespierre lui-même disait : Bon! Un seul, de Saint-Just, faisait : Fi î car il faisait fl des droits de l'homme.
Mais, hélas ! les bases comptent à peine quelques pierres que les bruits du dehors mettent aux champs l'atelier constitutif. La nouvelle tactique rolando-brissotine s'est révélée. A Lyon, les municipaux sans-culottes sont écrasés par l'aristocratie bourgeoise; dans maints départements les évêqiies constitutionnels comme Fauchét, par exemple, ameutent contre les curés qui prennent femme ; à Paris même, dans le quartier par
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excellence, les patriotes par excellence doivent lâcher pied : un des membres da Directoire départemental, Momoro l'imprimeur, et ses amis les Cordeliers, vident du bureau de la section. Enfin le pire c'est qu'à cette heure un allié plus puissant que tous les royalistes en* semble vient en aide à l'intrigue : la famine. Elle est maîtresse de la grand'ville! Or Pache, délogé du ministère par les hommes d'État et Dumouriez, s'est vu en retour acclamé maire parisien par les Saiks-Culottes. Les BrissQtins disent donc, joyeux : « La cause de la famine, hé ! c'est l'idiot qui a déjà affamé les armées de la République! n
Ahl ah! êtes-vous au piège, cette fois, factieux qui vous croyiez vainqueurs? — « Au piège? Non pas, font les magistrats parisiens eux-mêmes. Comité Jacobin, tu peux poursuivre ton œuvre et sans alarme. Nous tiendrons tête à tout, même à la faim qui nous assiège. Et les royalistes peuvent, à la suite des intrigants, colérer les ménagères affolées, effrayer les boutiquiers accapareurs ; nous braverons l'émeute. Bien mieux, la faim, loin d'ébranler la république, nous fait concevoir la base première de la grande sans-culotterie que vous voulez asseoir.
« Sachez-le (1), Condorcet, Thomas Payne, Duchàtelet, notre république n'est pas un fruit de votre accouplement de coterie. Elle n'est non plus une réminiscence de l'antiquité classique comme s'avise de le prétendre le lettré Camille. Elle ne sera pas seulement la négation sèche de la royauté, comme s'en contenteraient quelques politiques jacobins. Notre république, à nous, magistrats parisiens, doit avoir pour base, noua l'affirmons aujour-
^1) Journal des Amis. — £t Camilkr, Histoire de* Brissotifu.
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d*hiii avec le martyr Lepelletier, la réyolution dn pauvre. Et c*esfc pourquoi nous formulons : La première des propriétés , c'est l'existence! — Et c'est pourquoi nous envisageons froidement la crise dont on nous menace ! n
En effet, le 25 février, pour la première fois sur terre, le soulèvement de la faim, sagement réglé, servit d'avertissement aux bourgeois et s'apaisa en quelques heures, sans meurtre, sans crime ni mensonge. Que dis-jeî cette affirmation, cette proclamation, cette application du droit sacré* de vivre fit, sur-le-champ, le salut de la patrie. Pour la première fois aussi, trois cent mille hommes devaient partir aux frontières, non plus volontairement, mais de par la loi : Citoyens, obéissez, c'est l'impôt du sang qu'on prélève! Or la plupart des citoyens requis sont prolétaires. Il est à craindre qu'Ds refusent l'impôt fatal, qu'ils renient leur titre de citoyens dont ils se faisaient gloire, pnisqu'à ce titre seul on leur demande leur sang. Mais ils entendent la voix des magistrats parisiens : La patrie qu'ils vont servir ne sera point pour eux une abstraction ; la patrie qu'ils vont servir leur sera aussi une matrie. Non, ce ii'est pas seulement pour protéger les spéculations de quelques coquins sur les assignats, sur les biens nationaux ; ce n'est pas pour qu^on les affame encore davantage qu'ils courent à la victoire. Sur le sol qu'ils défendent, ils auront désormais la garantie de l'existence par le travail. Les magistrats parisiens l'affirment; les législateurs le décréteront. En route donc! » — Et, en effet, le cri des magistrats Hébert, Chaumette, Pache est répété à bouche que veux-tu chez les Cordeliers, dont le club est présidé par les Montagnards ; il a soudain écho dans le comité constitutif jacobin, qui formule : La société
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est obligée de pourvoir à la subsistance de tous ses membres, etc. Le droit de propriété est borné comme tous les autres droits, etc. — Mais aussi quel écho dans les journaux brissotins, 'et à la tribune conventionnelle! Oh! c'est à s'écrier comme Marat : « Les cochons! les imbéciles !» — « Propriétaires, font-ils sur tous les tons, avec tous les styles, êtes-vous maintenant convaincus que le but de la révolution des Sans-Culottes est l'anéantissement de la propriété ? Sus aux pillards! »
« Ah! mort aux traîtres! »» répliquèrent dix jours plus tard les Sans-Culottes, — mais, eux, sans déclamer et prononçant bien une sentence.
La nouvelle circula d'abord sourdement. — Quelle nouvelle? — Dans les bureaux, dans les couloirs on n'y voulait croire. — Mais encore? — La veille n'avait-on pas, en dépit de Guadet, accueilli avec enthousiasme les députés de Bruxelles, de Gand, de Bruges, tous demandant la réunion? La ville de Mons n'avait-elle pas été incorporée et le département de Jemmapes constitué? Non, il est impossible qu'une pareille catastrophe... — Une catastrophe? Oh! dites!... — Quand Dumouriez vient d'annoncer ses triomphes dans la Flandre hollandaise, quand le financier Cambon fait voter l'application aux Provinces-Unies du décret libérateur du 15 décembre, quand la déclaration jacobine des droits de l'homme se complète, — ô damnation! s'imaginer ce qu'annoncent les commissaires de la Belgique le 5 mars, ce qu'ils affirment encore le 6, jamais!... Il faut s'étourdir! Réunissons Tournay! Réunissons trois communes du pays de Liège, et la principauté de Salm ! Barère, lis-nous vite ton rappo.rt contre l'Espagne : nous lui déclarons la guerre, r— Mais c'est profit pour l'Angleterre ; Anacharsis a en poche
un discours (1)... — Nous n'écoutons rien. Ayons l'illusion de la toute-puissance en face même de notre désastre! — Mais qu'y a-t-il enfin?... — C'est vrai. On ne peut le cacher plus longtemps. Mieux vaut le crier sur les toits! Eh bien, l'avant-garde de Miranda est en déroute, ou plutôt son armée tout entière ; le siège dé Maestricht est levé, Aix-la-Chapelle n'est plus en nos mains! Que dis-je? Liège qui s'était prononcée unanimement, avec fureur pour la réunion, — reprise, envahie, sanglante, redevenue la proie de son évêque. Et comme un torrent, l'ennemi déborde sur la Belgique. Et, dans l'armée qui s'enfuit, la nôtre, ce sont, dit-on, des cris de : « Vive Louis XVIII.. . n
Cela su, dans Paris tout gronda. Du coup on se retrouvait en septembre. On ferme les barrières, on arbore le drapeau noir. Et voilà soudain qu'on songe que Miranda est l'ami de Brissot, et voilà qu'on se dit : « Mais Brissot est la cheville ouvrière du comité de défense générale. Plus de doute, il y a trahison ! » Et comme on ne peut atteindre aux traîtres des frontières, on bande toute sa rage contre les prétendus traîtres qui sont là sous la main. Les presses de la clique brisées, on veut détruire la clique elle-même. Quelques-uns des furieux s'apprêtent à cerner l'Assemblée ; déjà même comptent-ils les vie* times, les royalistes poussant au meurtre... — 0 surprise! qui vous sauva, Girondins-Brissotîns-Rolandistes? Ceux-là mêmes que vous ne cessiez, vous, de marquer depuis six mois pour la mort, les magistrats parisiens ! Oui, ce fut Pache, ce fut Hébert, qui détournèrent l'orage, qui ramenèrent toutes les énergies sur l'ennemi dM
(l) Gloots, Appel au genre hummn,
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frontières. — Et q«c ceci tous serve de leçon suprême, légidateurs hcmmes d'État, comme La jo^^née da25 février aux bourgeois égoïstes ! . . . Mais vite, fratemiâoiis dans le malheur. — « Quoi? Qu'est-ce? Qaelle leçon? Quel malheqir?... — Oh! les cochons! les imbéciles! »» — Ils affectaient le scepticisme le plus parfait au milieu des eflarouchements de tous. Cette terreur, à les entendre, n'était qu'une comédie montée pour excuser leur septembrisade. Non, leurs yeux ne s'étaient pas une minute détournés de dessus leur amour-propre. Et c'est pourquoi leur cœur ne battait pas au désastre de la patrie. Quant â certains d'entre eux qui voulaiefrt hien voir, ils souriaient non moins : « Une victoire — Ah ! bast l — '- eût affirmé la Sans-Cuiotterie ; mais un échec — Eh bien ! — ameutera peut-être contre les Jacobins ! »» Et tous nsfasèrent la paix parisienne.
fis s'étonnèrent même de Danton, qui accourut à ewx les bras ouverts.
Danton qui, tewt en criant: * Guerre! Propagande! Sans-Culotterieî Bords «du Rliin! »» a négocié, comme eiux, avec la Prusse; promis, oonaBie eux, de «amrer Capet; pratiqué, caressé, comme eux, à Paris, en Belgique., Dumouriez le grand vainqueur ; Danton k|uî, pactisant aujourd'hui avec Toppositiott anglaise, parti de la paix, n'a demandé la réunion de la Belgique que pour culbuter Pitt, parti de la guerre ; Danton qiai, dans le gâchis, se cïK)it rindispensable, l'arche sainte, parce qu'il se sent de force à s'adjoindre toutes les forces en* répugnant à tout priadrpe; Danton pour qui les Jacobins, les Cordeliers, la Montagne ne sont que des instrumetiKts qu'il brisera, si bes^n -e^, vienne le triomphe : les Jacobins dont il se croit maître parce que ses hornsnec; 4e Bvfiscker, Des-
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fieux, Proly, etc., occupent le bureaja et dépouillent la correspondance ; — les Cordeliers dont il se croit maître parce que ses hommes s'y groupent en comité secret ; — la Montagne dont il se croit maitre, parce que la majorité de ladéputation parisienne, Fabre, Camille, Rpbert, Panis, Sergent, Fréron, Lavicomterie, Legendre, etc., y siège tout à sa dévotion ; — Danton, enfin, qui accourt de Belgique en prétendant être maitre aussi de Dumouriez, et qui voit avec peine Forage parisien se dissiper aussi facilement, sans coup d'État, — eh bien! Danton crie aux Girondins - Brissotins - Rolandistes : « Unissons-nous ! Je vous sauve, moi! » Et, pour les attirer à lui, il ajoute : « Il y a un grand complot royaliste ! » — Oui, aux Cordeliers, aux Jacobins, répondent-ils. Il a échoué. — Oh! les imbéciles! — Un complot royaliste dans les départements! — Ah! encore un stratagème pour nous faire égorger!... Et ils n'acceptent de Danton que l'organisation (f un tribunal révolutionnaire dont ils comptent se faire arme contre les Jacobins; et s'ils votent avec joie l'envoi de députés montagnards dans les départements pour presser la' réquisition, c'est que, par ce moyen, ils dégarnissent la Montagne et qu'ils peuvent reccMiquérir la toute-puissance dans l'Assemblée.
Or, comme avait dit Danton, le complot royaliste, nouveau foudroyement! éclatait en eiSet dans la Vendée!... Mais voyez donc, Brissotins isolistes, c'est parce qu'ils n'ont que l'instinct du clochery nul sentiment de la patrie, (|ue ces paysans se font «brigands au souffla des prêtres. Rebelles à la loi qui ]&s appelle aux frontières, ils massacrent les n^agistrats». les patriotes, avec une sauvagerie d'une autre esjèce et d'une bien autre durée que les exécuteurs de septembre acharnés sur las CQns|iirateurs.
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Vous devez, à ce spectacle, renoncer à votre tactique départementale contre Paris. On va vous croire, vous philosophes, de complicité avec les égorgeurs catholiques. Fraternisez avec nous ! — Jamais ! font- ils encore.
Cependant, comme ils disaient: « Jamais! »• arrive — autre aventure ! — une lettre de Dumouriez toute de menaces contre les Jacobins. Signal attendu par les hommes de coup d'État en cas d'anarchie, elle ne peut servir aujourd'hui, dans cette ville restée maîtresse d'elle-même, qu'à donner l'éveil sur l'intrigue avortée. Aussitôt Danton revenant à la charge : « Non moins que moi vous voilà compromis ; allons ! c'est l'heure ou jamais de nous entendre. Noyons nos intrigues dans une vaste embrassade, à laquelle nous convierons les Jacobins euxmêmes pour éblouir. Oui, expliquons-nous, Cordeliers, Jacobins, Brissotins, Montagnards, et demain je cours en Belgique pour que Dumouriez se rétracte, Dumouriez qui doit nc^s sauver tous. **
Cette fois la clique comprit, accepta. Et des conférence» s'ouvrirent (1) entre tous les chefs de parti au sein du comité de défense générale. Mais que pouvait ce rapprochement d'une minute et que la nécessité seule opérait? Après quelques heures d'explications, d'amplifications, d'observations, Barbaroux dit qu'il éprouvait le besoin de haïr Robespierre ; Robespierre dit qu'il n'éprouvait pour Barbaroux aucun sentiment ; Pétion dit qu'il ne pouvait voir Mârat sans frémir; et Lasource traita de plaisants faquins tous les meneurs sans-culottes. — « Toi qui fais secte, ils ne te nomment pas, » gouailla Camille à Cloots, qui regardait cette comédie sinistre. — « Ah !
(1) AttdoaiB, Journal nnivtrHl, ^ efc Clooto, Unmo* twrlet confêrtneêê.
c'est que ma secte n'est pas autre chose que le genre humain tant redouté parles intrigants, tant méconnu par les dupes, » répliqua T Orateur, qui n'avait guère l'esprit au rapatriage.
En effet, depuis soixante-douze heures, c'étaient en lui des bouillonnements de rage, des étouffements d'émotion, des éblouissements de fièvre. Sous ses pas il lui semblait entendre les gémissements souterrains des patriotes enfouis à Machecoul par les brigands catholiques. Devant ses yeux c'étaient dans l'air grappes de pendus ballant aux vents, — les suppliciés de l'évoque de Liège. Et qui le tirait de ces visions? Des Liégois en chair et en os, qui l'embrassaient, mais vraiment chair et os, car ils étaient presque nus, tant ils avaient fui vite la potence de l'évêque et cherché refuge à Paris. Orateur, nous sommes tes commettants !
C'est pourquoi le premier acte d'Anacharsis, leur mandataire, fut de servir à ces misérables, à ces désolés la nourriture suprême des âmes, l'espérance. Replantant d'un cri le drapeau révolutionnaire à l'endroit môme d'où les brigands couronnés l'avaient arraché : « Le rendez-vous de la France est à Liège! leur flt-il. Nous nous lèverons tous. Confiance dans Paris (1)! »
Mais la pitié que ces martyrs lui inspiraient redoubla d'autant son indignation contre les antiparisiens. Jamais la Ville, devenue terre de refuge, ne lui avait paru plus nécessaire, plus sacro-sainte. Qu'on juge de sa colère en entendant les criailleries, les récriminations des conférants, tous perchés sur leur amour-propre. — « Il m'est démontré, dit-il à la fin (2), que cinq ou six coquins sont
(1) Audouin, Journal universel.
(2) Cloota, Un mot sur les conférences.
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la cause de toutes les dissensions de la France. »» Et il sortit du comité. Mais son irritation n'eut plus de bornes quand, au dehors, à même heure, il trouva l'évêque Fanchet, qui, sans souci du désastre, pasquinait encore dans son journal (1) et chantait à tue -tête, aux applaudissements des royalistes : « 0 la belle langue philosophique et sociale, qui ne parle plus que de Sans-Culottes, de Sans- Culotterie, de San's-Culottisme!... Nos philosophes modernes et leurs disciples n'ont plus que le cul à la bouche et les excréments sur la langue. Quand leur langage n'est pas teint de la couleur de sang, il l'est de la couleur de... fange. Ils égorgent les hommes ou ils les déculottent ; ils n'ont plus d'autres nuances dans leurs idées, ni d'autre idiome pour leur éloquence. Si on les laissait faire, ils convertiraient en boucherie ou en latrines toute la république. Voîlà comme ils embellissent la nature et la société ; voilà comme ils honorent la liberté et l'égalité, qui sont, disent-ils, les seules divinités qu'ils adorent. J'espère, concitoyens, que cette religion ne gagnera pas un plus grand nombre de prosélytes, et que la déesse Guillotine et le dieu Gnl ne verront plus se multiplier davantage leurs adorateurs... Cinq ou six Marats ou Cloots composeront seuls la république universelle!... »
« Frères et amis, disait sombrement, le 20 mars, Anacharsis du haut de la tribune jacobine (2), la France est trahie du fond de la Bretagne aux bords de la Roer et du Rhin, et l'on ne punit personne. Un Sainte-Foi, un Dufrène, un Dietrich, un Roland vivent encore! Roland, l*iBstrument de la faction persécutrice des patriotes et
(1) Journal des amis,
(2) Cloots, Un mot sur les conférences»
LE CONVBKTIONNEL 135
protectrice des aristocrates ; Roland, dont les ealomnie» ont aigiûsé les poignards des contre-révolniionnaireS' dm Loiret, des Deux-Sèvres, de la Vendée et du Morbihan; €e Roland, aussi scélérat que Brissotet Guadet, n'est pas sur Téchafaud. •Piltà Dieu que lajouornée du 2 septembre se fût étendue sur tous les chefs-lieux de la France ; nous ne Terrions pas aujourd'hui les Anglais appelé» en Bretagne par des prêtres qu'il ne fallait pas déporter, mais septembriser ! La déportation a doublé les moyens pécuniaires et la correspondance incendiaire des rebelles. Le« meurtres et leai brigandages ae noos affligeraient pas cette année, si nous avions exterminé, l'automne dernier, Finfàme race qisi trame dans l'intérieur. Des milUersde Français périssent maintenant de part et d'autre, gràutre au mouvement rétrograde Imprimé à la révolutioda par les Rolandistes. Sans les entours de Louis XVI^ bous n'aurions pas eu la guerre au dehors ; sans les entours de Rolan^^ nous jouirions de l'harmonie fraternelle.. On va chercher niaisement un comité d'insurrection, et ce comité existe dans Tàme de tous les amis de l'humanité. Je suis, moi, d« comité d'indignation l
« Le peuple se trompe rarement^ il ne hait pas en wn. Je vois de près les personnages qui trahissent le genre humain. Je leur vove une haine sainte furbrarant leur vengeance impie. Gardons-nous bieis de le& miassacrer; car, à moins de faire disparaître leur cadavre comme celui de Romulus, la mort de ces maehinateurs donnerait un ncnve) aliment aux calomnies des mauvais citoyesa et aux alarmes des mauvais riches. Il y a une foule de bonnes âmes qui pensent que le peuple a besoin d'un régulateur pour s'arrêter sur tel alignement. Les sots croient et les méchants font accroire f u*une révolution
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finirait par engloutir la propriété, si on ne l'arrêtait point. Le constituant Duport en concluait qu'il fallait un roi; le conventionnel Pétion en conclut qu'il faut rolandiser la France. Cette erreur funeste cause des tiraillements prolongés qui déchirent la nation et la Convention ; cette erreur rallie les riches autour des factieux, elle entraîne le pauvre dans des mesures sévères. Laissez faire le peuple ; il ressemble à Dieu, qui, malgré sa toutepuissance, est soumis aux lois éternelles. Aidez la nature et ne la contrariez pas. »»
Ce discours net et tranchant comme une sentence était si bien à l'ordre du jour que les Jacobins en arrêtèrent aussitôt l'envoi aux sociétés affiliées. Anacharsis le signa comme député de l'Oise, afin de prouver aux départements que les mandataires parisiens n'étaient pas seuls à prononcer contre les Rolandistes.
Mais, juste le lendemain, Paris crut recevoir le coup^de grâce : on apprit la défaite de Dumouriez k Nerwiijde» Déroute complète, frontières ouvertes, tout est perdu!... — Ah ! dites plutôt tout sauf, si nous voulons encore. Dumouriez vainqueur, les intrigants se fussent groupés autour de son drapeau; vaincu, ce sera pour eux tous le sauve-qui-pèut, la débandade, si nous ne bougeons , nous. Et, en effet, apçès huit jours d'attente, Dumouriez, triple traître, livraitàl'ennemi représentants et ministre envoyés auprès de sa personne, annonçait qu'il voulait le rétablissement de la Constitution de 91, c'est-à-dire la royauté, et, sur ce, passait aux Autrichiens, — cependant que Danton, lui, pour se. sauver, se jetait d'audace dans la Montagne, lâchait d'Orléans, son homme, et désignait au couteau ceux-là. mêmes qu'il comptait entraîner, la veille, avec lui, les Brissotins-Girondins-Rolandistes. Pour la
LB CONTBNTIONNEL 137
première fois, ces pauvres habiles devinrent intéressants dans leur martyre, car ils restaient seuls, et pour se trouver en face de qui? — de Marat !
Gui, à TefFronterie de la trahison les patriotes répondirent par un coup d'audace révolutionnaire non moins foudroyant. L'affirmation la plus complète de la sansculotterie pouvait seule comprimer le réveil royaliste, arrêter le dévalement des esprits et recréer une unité d'action. Non-seulement donc la Commune de Paris s'improvisa un comité de salut public pour fonctionner au besoin, et se mit en correspondance suivie avec toutes les communes de France, mais les Jacobins avouèrent, exaltèrent, portèrent sur leur fauteuil présidentiel Marat luimême* C'était dire à l'Europe : « Nous voulons la révolution du 10 août avec toutes ses conséquences ! »» C'était dire aux Montagnards qui couraient les départements en appelant aux armes*: « Redoublez d'énergie ; jamais nous n'avons été plus puissants! » C'était dire aux patriotes des villes : « Gardez -vous de la tiédeur que le souffle girondin ne cesse d'entretenir autour de vous. Camarades, Marat vous contemple! » Et nombre de circulaires, brochures, discours — dont celui d'Anacharsis — r- étaient expédiés aux quatre points cardinaux avec la signature : « Marat, président ! » afin dé leur faire sentir le dieu, le symbole !
Eh bien, le croirait-qn? au. lieu de se taire, au lieu d'aller vite s'enfoncer pour un moment dans le marais conventionnel comme Danton avait vite gagné la Montagne, la clique regarda l'exaltation maratiste comme un défi qu'on lui jetait, et sur l'heure voulut se venger. Sans voir qu'en ce moment Marat avait changé de signification, qu'il n'était plus Marat -septembre^ mais qu'il disait
138 iLim T
Tnnité, qu'il disatt le salut; sans songer même que c'était attenter comme Dumouriez à la représentation nationale^ et partant se montrer plus que jamais complice du traitre, la troirpe girondine s'avisa de faire décréter d'accusation le monstre jacobin (1).
Les plus effrajés de cette manœfiïvre furent les muets volontaires de la Convention. — Quoi! demander qu'on ouvre la voie de la guillotine aux représentants du peuple f Quoi! nous forcer de non» prononcer contre la Ville et à pareille heure!... — Jamais les modérés par tempérament, les mitoyens par principe» ne surent pardonner aux Brissotins l'embarras où ils les jetèrent ce jour-là, surtout quand ils virent la Montagne entière se lever d'un bond, se précipiter au bureau, se déclarer sous signature complice de Marat et demander l'appel nominal — comme pour Louis XVI !
Anacharsis fut des plus ardents à s'élancer (2). Lui, sixième, il signa, et quand vint son tour de prononcer sur la mise en accusation : « Comme je ne suis pas complice de Dumouriez, cria-t-il, je dis non, — Comme je ne «ai» pas Prussien, je dis oui, répliqua aussitôt un bel esprit girondin.
Paris-Marat fat décrété. Séance levée, chacun disait : » Demain il j aura du sang. »»
Comment, en effet, se contiendraient-ils, les Sansf- Culottes, quand les royaliisrtes ne se possèdent pas d'orgueil? Depuis la trabisom, les muscadins redoublaient eft injures, en menaces; aujourd'hui qu'ils triomphent, lei ville semble leur appartenir; dans les rueSy dans les tri-
(1) Moniteur,
(S) Cloo4s,. Âppei am gmrv
LE CONVKNTIONNEL 189
pots , au Palais - Égalité , écoutez-les ! ils crient en riant (1) :
« — Le grand projet à l'ordre du jour, cjest la dissolution de la Convention. — Si Dumouriez est un traître, ce sont les Jacobins qui l'ont forcé à le devenir, — On ne fait pas deux pas dans Paris sans rencontrer un meurtrier. — Que tous les honnêtes gens s'enfuient! — Les soldats demandent un roi! Fi des valets de la nation! — Comment cela. finira -t-il? A coups de poignard! à coups de poignard! — Si la guillotine fait justice du cannibale Marat, 'le peuple s'y portera de la meilleure grâce du monde. — Vite ! qu^on juge ce cadet-là, aussi bien que Laussel de Lybn, l'ami de Chàlier, et qui couche avec sa propre sœur. — Savez- vous ce que disait hier Anacharsis en voyant fonctionner la guillotine? « Bon! voilà qui va bien; je » suis content, ça marche! » — Et à tout cela Brissot, Gorsas et leurs amis étaient contraints d'applaudir. « Vivat Marcandier! Bravo Nicolle! »
En vérité, la réplique de la ville sera furieuse !
Le lendemain (2) le tambour battit. — Au coin des rues, dans les marchés, des tables furent placées, des estrades élevées; puis des hommes, tendant plume, encre et papier aux passants, dirent : « Signez, ou nous sommes la proie des, royalistes ! »» Et les passants signèrent — quoi? — l'épuration de la Convention, c'est-à-dire la suspension des vingt-deux principaux Brissotins-Girondins-Rolandistes. D'autres Sans-Culottes allèrent de boutique en boutique : « Signez, dirent-ils aux marchands, ou la guerre civile éclate ! » Et les marchands signèrent.
(1) Journal français,
(2) Journal français.
comme les passants, l'épuration, afin qu'il n'y eût pas dissolution et qu'il n'y eût plus perturbation.
Et puis apr^ès? Non pa? après, mais en même temps ce fut la fête. — Une fête? — Oui, celle de l'Hospitalité. — Comment! quand on proscrit?... — Oui, à l'heure même où la 'ville signe le renvoi des antiparisiens, quoique législateurs, elle ouvre, — quelle leçon! — tout son sein, les portes de sa Maison Commune, à des nouveaux Français possédés de l'esprit parisien, — les Liégeois fugitifs, dont les politiques brissotins avaient maudit l'incorporation. Et Chaumette, le procureur syndic, dit : « Il faut que Liège soit dans Paris, et bientôt Paris sera dans Liège (1). »• — Et un officier municipal, s'adressant aux conventionnels qui étaient là : « Législateurs députés à cette fête, promettez-nous d'engager vos collègues de la Convention à nous imiter et à fraterniser davantage entre eux. »» Alors un des conventionnels s'écria : « D'après ce qui se passe ici, je jure une haine éternelle aux calomniateurs de Paris. »
Et c'est pourquoi, en face de cette fête, on signa avec plus d'élan encore la suspension des vingt-deux.
Comment! il n'y eut point émeute? ni désordre? ni tuerie? — J'ai dit la journée tout entière. Aussi, le tribunal révolutionnaire, dont la justice tout^ politique ne s'inspirait que de l'opinion seule, prononçait, quelques jours après, l'acquittement de Marat, et, triomphante, l'idée parisienne rentrait à l'Assemblée. Or, depuis huit jours, à petit bruit, elle s'était glissée de nouveau dans les bureaux de la guerre, à la suite du sans-culotte Bouchotte, qui avait remplacé Beurnonville.
(1) Révolutions de Paris,
A ce triomphe, Anacharsis retrouvant toute sa voix : « L'heure est venue, dit-il, d'exposer les bases constitutionnelles de la République universelle. »» Et comme la discussion du pacte social avait repris cours, Anacharsis, ayant pris rang, eut la parole au 26 avril.
Il était temps pour son amour-propre. Déjà quelques amis pillaient son arsenal. Dès le 21, Robespierre était venu lire une déclaration des droits dont les bases, pour la plupart, avaient été préparées dans le comité constitutif jacobin, et tout le monde s'était écrié, en entendant le projet de l'Incorruptible : « Mais c'est de l'Anacharsis (1)! »»
Anacharsis, donc, était en personne à la tribune conventionnelle, le 26 avril, pour se communiquer lui-même. Il étala devant lui un gros manuscrit, où il avait concentré, goutte à goutte, pendant l'hiver, toutes ses idées philosophiques, politiques et sociales. Et maintenant écoute, Grégoire} écoute, Fauchet! écoute, Brissot! écoutez tous, camarades Montagnards (2) :
«... C'est en constfltant la nature que je découvre un système politique dont la simplicité sera parfaitement saisie par quiconque désire toute l'indépendance, tout le bonheur dont l'homme est susceptible. L'individu ne saurait être libre tout seul ; un petit nombre d'individus ne sauraient rester libres longtemps... Les droits de l'homme s'étendent sur la totalité des hommes. Une corporation qui se dit souveraine blesse grièvement l'humanité ; elle
(1) Journal français,
(2) Cloots, BaMê 09nstUuWmneUe$.
est en pleine révolte contre le bon sens et le bonheur.... Donc, aucune réunion partielle, nul individu ne peut s'attribuer la souveraineté. Si, par exemple, Genève ne voulait pas se réunir à nous, nous prierions Genève de nous réunir à elle. Comment aurait^elle l'impiété de nous refuser une demande fondée sur des principes éternels, sur la raison invariable?... L'Américain, en secouant le joug du Breton, était imbu de toutes les extravagances européennes; il a cru que la sage division administrative entraînait l'absurde morcellement de la souveraineté. Les fédérés français communiqueront aux fédéralistes ^américains le vrai système social. La liberté n'a qu'un formulaire... Permis à chaque canton, à diaque individu de se gouverner à sa guise, pourvu que sa manière d'être ne nuise pas à celle d'un canton voisin ou éloigné.... Il n'y a pas d'autorité plus tutélaire que celle du genre humain. Tous les individus, sous son gouvernement, jouiront d'une égale portion de liberté. Les liens élastiques de l'homme se plient à toutes les circt)nstances favorables à l'humanité... J'ai pâli sur les livres qui contiennent les différentes constitutions humaines ; partout j'ai retrouvé un mauvais goût de terroir; partout l'esprit de l'homme insulte au génie de la nature ; mais voici l'époque où le soleil de la liberté naturelle va. briser les alambics et les serres chaudes de la liberté factice. La constitution du -genre humain, connue et adoptée sans efforts, ne sentira pas l'huile de la lampe... Règle générale : partout où vous trouverez des lois qui blessent les droits de l'homme, des lois accidentelles qui contrarient les lois éternelles; partout où vous verrez les ports et les havres fermés à votre commerce, ainsi que les chemins et les canaux, -7- protestez contre l'erreur si c'est un pays Ubre ; contre le
LE CONVaaraONNEL 143
tyran si «cVst vm pays despotique; contre le» aristocrates si'c'<estuiipaysoligarchiqi]>e...Je desnaoderai aux Français qcii désirent um gouvernement fiédéra.tif : DoubleiiOAs-i&ous la dépense et les inquiétudes du gouTernement en. â^ultipliant les capitales^ les assemblées législatives, les confieils exécutifs, tes armées, les forteresses, les flottes, ies accises et les douanes ? quel sera le degré de prépondérance de nos États maritimes y qui s'enrichissent avec iij©s escadres; de nos États frontières ^ qui s' enrichissent avec nos garnisons; de nos États commerciaux, qui s'enrichissent avec nos colonies, ou de nos É-tats intérieurs, qui s'enrichissent paisiblement par le débouché perpétuel des rivières et des fleuves, des chemins et des<canaux, des lacs et des mers?. .. , Toutes les boticfaes prkoaires de France nous crient : •« Conservons Tavajatage inappi^éciable de l'unité souve- « raine que rAmérique nous envie et dont elle se rap- •* proche chaqiae jo«r... -^
« Il serait foort étrange que les Français détruisissent à grands frais leur himineuse et vigoureuse enceinte, dite capitale j pendant que les Américains en construisent une à grands frai-a. Un centre commua» un dépôt général, un point d'appui est donc nécessaire- Paris^ en France, est ie point politique essentiellement lié à tous les rayons départementaires. Ce phare de la société libre est l'ouvrage de tous; chacun y met du sien; et jamais homme %ensé ne fut jaloux de son propre ouvrage. La destinée de Paris est inséparaèle de celle de la BépubliqueL Jamais on ne décrétera qae le cbef-lieu sera irrévocablement sur la Seine ; mais la combinaison des circonstances, la situation ]ifeureuse, rhaintude, etc., plaident en £aveur de la permadu chef4ie«.
« Mon avenaion pour ite «loroeUfezneiàt du monde pro-
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vient d'un problème dont la solution m'appartient. Je me suis demandé pourquoi les Italiens de Gènes et de Venise s'armaient et se battaient pour la moindre altercation, pAidant que les Français de Marseille et de Bordeaux accommodent leurs différends par une simple procédure? N'est-il pas évident que l'ignorance de la volonté universelle est la cause immédiate de toutes les guerres? Le droit du plus fort, le droit de conquête est la conséquence de l'oubli de la loi unique. Les républiques grecques, les républiques helvétiennes, les républiques flamandes ont cru remédier aux incohérences de leurs systèmes erronés par des transactions pénibles qui, en augmentant l'influence du plus puissant ou du plus intrigant, font désirer aux plus faibles, aux plus débonnaires la médiation d'un statJiouder, d'un président, d'un avoyer; on s'accoutume à la protection d'un homme au dedans ou d'un homme au dehors. Et voilà comment les Macédoniens et les Romains furent appelés dans la Grèce fédérative ; les rois de France et de Sardaigne dans la Suisse fédérative ; les rois d'Angleterre et de Prusse, dans la Hollande fédérative... Tout languit, tout se corrompt, tout se détruit dans l'absence d'une vérité mère.
« L'opinion de placer entre nous et les tyrans de petites républiques tient aux vieilles idées aristocratiques de l'influence et de la protection. Nous ne permettrons à ces petites républiques que de faire tout ce qui nous con* vient : malheur à elles, si leur industrie contrarie la nôtre ! Or, elle tuera la nôtre ! car la main-d'œuvre ne sera pas chère dans un pays dont la dépense publique retombera en grande partie sur nous. Il faudra donc recourir au système prohibitif... Ces républiques seront moins libres que nos départements. Et notre bonheur mu-
tuel eu souffrira d'autant plus que les tyrans se mêleront de nos querelles... Le commerce est la principale cause des dissensions humaines ; or les républiques sont plus commerçantes que les royaumes. N'ayons pas de voisins, si nous ne voulons pas avoir d'ennemis. Ennemi et voisin sont synonymes dans les langues anciennes.
« Tout se révèle, tout se simplifie, toutes les barrières tombent, et l'immense attirail qui gène l'action du gouvernement disparait avec les corporations nationales... Il ny a qu'un seul pouvoir, celui du souverain; toutes les distributions sont des agences, des devoirs. Je dirai donc le devoir législatif, le devoir exécutif, sans porter préjudice aux autorités constituées... Quel inconvénient y aurait-il de composer le conseil exécutif de sept ministres, en ajoutant le département des arts, des sciences, de l'agriculture, des manufactures et du commerce aux six départements existants?... Où trouvera-t-on un meilleur corps électoral pour le choix des ministres, que l'Assemblée législative qui, par appel nominal, ne pourrait donner son suffrage à aucun de ses membres?... Le mode vicieux d'un corps électoral suprême formerait une seconde chambre plus monstrueuse que toutes les conceptions des Bicaméristes... Le conseil exécutif choisirait son président chaque semaine ou chaque quinzaine, comme cela se pratique depuis le 10 août. Ce président h'aurait aucune représentation ou distinction extérieure. Sous le règne des Droits de l'homme, le respect public se gradue sur la grande échelle de l'utihté; nous ne connaissons pas d'autre hiérarchie... Le conseil exécutif, — devoir exécutif, — n'aura aucune part à la confection des lois, sinon d'émettre son avis motivé huit jours avant le décret définitif. Il en résultera un heureux concert entre tous les
ANACHARSIS, T. II. iO
agents du gouvernement. Point de veto ! L'opinion pu blique est le seul veto tolérable... Les conséquences de nos droits sont : circonscrire les fonctionnaires publics dans une dépendance rigoureuse de la loi. — Point de sénat , point de stathouder, point de haute cour nationale : trois pommes de discorde. Les tribunaux ordinaires jugeront les forfaits soi-disant extraordinaires; tous les crimes sont de lèse-société, de lèse-nation. La responsabilité des ministres sera toujours individuelle; elle ne sera pas illusoire et alarmante, car les comités de l'Assemblée nationale éclaireront, rassureront le peuple sur toutes les opérations ministérielles. Ces opérations se simplifieront à mesure que les trônes s'écrouleront et que la république s'agrandira. Le fardeau militaire qui pèse sur toutes les branches administratives diminue toujours en raison de l'accroissement du territoire et de la population. Les bureaux de la guerre, de la marine, de la diplomatie, des colonies et des finances deviendront inutiles si nous sortons triomphants de la crise actuelle : ce triomphe est indubitable. — Mon travail sur le conseil exécutif n'est donc que provisoire. Car que ferons-nous de cette cinquième roue, lorsqu'il n'y aura plus ni armée, ni flotte, ni contributions lourdes, ni spéculations bursales, ni affaires étrangères ; lorsque les quinze cents ou deux mille députés n'auront pas d'autre besogne que la surveillance générale et la correspondance avec les arrondissements administratifs? Le ministère de la justice et celui de l'intérieur seront la seule occupation de la législature, du bureau officiel de correspondance. — Poussons la guerre avec vigueur ; que la république enveloppe tout le continent, et alors nous n'aurons plus ni dette, ni emprunt, ni remboursement. La stagnation subite du
travail n'affligera plus le peuple nulle part ; le commerce d'un pays ne tendra plus à la ruine d'un autre pays. Nous avons beaucoup de pauvres, parce que nous avons beaucoup de barrières et de soldats. Une livre de pain ou de viande, consommée dans un camp, suppose la perte de dix livres de pain ou de viande. La paix universelle maintiendra un niveau perpétuel entre la consommation e,t les consommateurs, entre l'ouvrage et les ouvriers. Il n'y aura pas de fonctionnaire moins affairé que le ministre de l'intérieur. Les biens nationaux seront vendus et chaque particulier administrera son propre bien. Nous pourrons même alors supprimer la plupart des comités et renvoyer tous les ministres. Enfin notre organisation, perfectionnée par l'union universelle, nous dispensera un jour d'avoir ce qu'on appelle un gouvernement. La lé* gislature, composée d'iiu ou deux députés par département, sera plus que suffisante pour surveiller les administrations inférieures... Les décrets seront très-rares : la somme de bonheur sera si grande pour chaque portion
de l'empire, qu'il y aura une sollicitude générale pour le
maintien de l'ordre établi. Oui, citoyens, l'univers sera un jour aussi jaloux de l'unité du genre humain que vous l'êtes maintenant de l'unité de la France. Votre principe n'est pas une affection locale, c'est le vœu du cœur humain. »
Et il s'écriait : « L'étranger! expression barbare dont nous commençons à rougir, et dont nous laisserons la jouissance à ces hordes féroces que la charrue des hommes civilisés fera disparaître sans efforts. Je ne connais de barrière naturelle qu'entre la terre et le firmament. » — Et il disait encore : « Quand l'action d'un gouvernement part du sommet, l'étendue du territoire est nuisible, cjest
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le cas des royaumes ; mais un gouvernement qui tire son énergie de la base, plus vous élargissez cette base et plus le gouvernement sera vigoureux; c'est le cas de la république universelle. »» — Et encore : «« Il en coûtera moins pour gouverner l'univers nivelé qu'il en coûte maintenant aux nations rurales pour entretenir des espions privilégiés dans les quatre parties du monde. . . La république des hommes égaux ne souffrira pas la cumulation des charges ; en fait d'honneurs et de dignités, le minimum est plus que suffisant. Un gouvernement quelconque est un mal nécessaire ; n'aggravons pas le mal par des œuvres surérogatoires ; qu'aucune section du peuple ne perde jamais de vue le principe de ne déléguer aucune fonctionqu*elle peut exercer par elle-même : la sévérité de ce principe sera le salut du peuple. »» — Et encore : « Nivelez la république sans aucune exception, subordonnez les hommes aux choses, les fonctionnaires à la fonction, les individus à la masse, la société à la loi. Notre édifice constitutionnel sera d'autant plus accessible et solide qu'il n'aura qu'un rez-de-chaussée ; personne ne sera tenté de monter plus haut. » — Et encore : «« Plus les passions particulières seront actives, plus l'union universelle sera solide : nous la rendrons indissoluble en ôtant aux ambitieux le ciment des. corporations. »» — Et encore : « Si la constitution française ne peut convenir au reste du monde, elle sera mauvaise ; elle s'écroulera aux applaudissements du genre humain. Mais vous voulez donc soumettre à la domination française tous les peuples de la terre ? Je réponds à cette question étrange que je ne connais ni domination française ni constitution française. Je demande même, pour éviter tous les malentendus, de supprimer le nom Français, à l'instar de ceux de
Bourguignon, de Normand, de Gascon. Une renonciation formelle nous couvrira de gloire en avançant d'un siècle les bénéfices de la république universelle. Il serait trèssage et très-politique de prendre un nom qui nous concilierait une vaste contrée voisine ; et comme notre association est une véritable union fraternelle, le nom de Germains nous conviendrait parfaitement. Universels de droit; Germains àeîoiij nous jouirons incessamment des bénédictions de l'universalité . »»
Et, reprenant alors : « Oui, soumettons-nous aux lois invariables. Les droits naturels ne sont pas distincts des droits civils et politiques. La propriété est éternelle comme la société ; et si l'homme travaillait par instinct, *au lieu de travailler par intérêt, nous jouirions, comme les animaux, de la communauté des biens. Jamais cette communauté n'a pu s'introduire parmi nous, car l'homme travaille par réflexion. Les communautés qu'on nous cite dans l'histoire ne vivaient que du travail des esclaves, ou par un régime théocratique et monacal. Leur existence était nuisible et précaire comme toutes les associations qui s'écartent de la règle des Droits de VJiomme, Les réformateurs Indiens, Chinois, Egyptiens, Hébreux et Chrétiens se sont étrangement abusés en prêchant les prétendus Droits de Dieu, Ils ont dit que nous étions égaux devant Dieu et que la fraternité universelle découlait de la paternité céleste. Cette erreur grave engendra le plus affreux despotisme sacerdotal et royal. »» — Et s'étant écrié : « Je défie que vous connaissiez bien la nature de la sans-culotterie, si vous admettez tme nature divine ou plastique, »» il démontra longuement toute l'absurdité du système supernaturaliste de Fauchet, de Grégoire et autres porte-mitres constitutionnels.
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Or, pendant qu'il allait ainsi, tout à son idéal, que faisait l'Assemblée? L'Assemblée protestait contre la doctrine par des cris et des interruptions? — Du tout. — Quoi donc? elle applaudissait? — Non plus. Autour de l'Orateur, c'était un immense bourdonnement de sons articulés : il y avait récréation (1). Bureau, droite, centre allaient, venaient pour leurs affaires , ou se promenaient pour leur digestion, ou se groupaient pour rire et bavarder sur le Jugement de Paris, par exemple, grand succès à l'Opéra. Les plaisantins seuls songeaient au philosophe. D'un banc, d'un groupe à l'autre ils se glissaient, jetant leur mot : «« Avouez, citoyen, que la république universelle d'Anacharsis n'est pas celle de Platon. — Il n'y a d'universel ici, répliquait-on, que l'ennui et l'impatience des malheureux comme nous condamnés à écouter ces dégoûtantes rapsodies. — Hé ! qu'on le déporte à l'instant à la nouvelle Utopie, s'il n'a pas oublié les petites maisons, brusquait un énergumène de la droite ; on n'a pas le droit de faire bâiller ainsi la nation dans la personne de ses représentants. »» — Ailleurs on entendait : «« Madame de Tencin disait que les projets de l'abbé de Saint- Pierre étaient les rêves d'un homme de bien. Ne pourrait-on pas dire que ceux d'Anacharsis sont les rêves d'un charlatan plus fripon encore qu'imbécile? »» — Ailleurs encore, c'était un bel esprit qui gouaillait à un autre en levant l'œil vers la tribune : « L'engeance des dîneurs en ville pullule si prodigieusement, que bientôt il ne nous restera pour produit net qu'une famine universelle. — Ah! passe encore si Anacharsis l'entend ainsi, et si ce n'est qu'en nous affamant qu*il veut nous faire passer le
(1) Journal françcnf.
goût du pain, comme il le dit si joliment. Mais il tient à septembriser, et c'est un peu fort. — Oui, assassiner pour convertir, c'est un méchant moyen de se faire des prosélytes. »
« — ... Je propose donc à la Convention des Français, ainsi qu'aux autres Conventions du monde, poursuivait cependant Anacharsis, de décréter ou déclarer préliminairement le principe fécond et attractif de la souveraineté indivisible, la volonté suprême et unique du genre humain. Cette vérité, reconnue par tous les hommes, produira la réunion de tous les hommes. Posons cette lai^e base aujourd'hui, et nos travaux subséquents seront impérissables : nous compterons une grande journée de plus dans les annale^ de la régénération du monde. L'an premier de la République française est l'an premier de la République universelle.
« Voici trois articles, trois résultats d'une méditation profonde, que je soumets à la sagesse de mes collègues :