PROJET DE DÉCRET
- La Convention nationale, voulant mettre un terme aux erreurs, aux inconséquences, aux prétentions contradictoires des corporations et des individus qui se disent souverains, déclare solennellement, sous les auspices des Droits de VTiomme :
« Art. l^, — Il n'y a pas d'autre souverain que le genre humain.
« Art. 2. — Tout individu, toute commune qui reconnaîtra ce principe lumineux et immuable, sera reçu de droit dans notre association fraternelle, dans la république des Hommes, des Germains, des Universels,
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« Art. 3. — A défaut de contiguïté ou de communication maritime, on attendra la propagation de la vérité pour admettre les communes, les enclaves lointaines. »»
Quand il descendit, Anacharsis eut seulement conscience de la sagesse de ses collègues. Tous les masques lui riaient au nez. Seuls les Montagnards vinrent lui serrer la main : « Ah ! citoyens (1) ! fît l'Orateur indigné, Emmanuel Sieyès, avec son tiers état, n'aurait pas joué un plus sot rôle dans un lit de justice à Versailles que moi avec mon genre humain parmi nos hommes d'État. Mais, au moins, à la cour de Versailles, n'était-on pas inconséquent ; on ne s'y piquait pas de professer la vérité, d'établir la liberté et l'égalité sur les Droits de V homme; on n y reconnaissait que le droit français. Et moi, qui fonde ma constitution sur la déclaration des droits universels, je rencontre des Français d'autrefois, des Huns et des Goths, des grands enfants dans le sein d'une Assemblée qui invoque les Droits de Vhomme,.. Sans la sagesse du peuple, on me persécuterait corporellement comme Galilée et Jean- Jacques... Mais si nos hommes en place, nos messieurs n'entendent pas ce langage, le public l'entendra parfaitement. Toujours les gouvernés ont été plus philosophes que les gouvernants. Sous l'ancien régime, la ville valait mieux que la cour; sous le nouveau régime, le forum vaut mieux que la conveTir tion. Un gouvernement quelconque a la manie de se croire plus sage que le peuple ; cette manie est le comble de la sottise : l'expérience nous guérira, j'espère. »» Sur ce, il alla hâter l'impression de sa harangue. Et comme Rabaut avait fait groupe, ô honte ! avec les rieurs, il donna ordre
(1) Cloots^ Préface des Bases constitutionnelles.
d'afficher en tête de la brochure l'opinion du Cévenols sur rOrateur du genre humain en 1792. «^ Il a paru un de u ces hommes qui savent s'élancer du présent dans l'ave- « nir, etc.! Il a prévu que la déclaration des Droits serait «« un jour la théologie sociale des familles humaines, «« etc., etc. » — Oui, c'est Rabaut lui-même qui, voilà juste un an, parlait ainsi de moi. Alors tout à l'idée, il est aujourd'hui tout à l'intrigue. »
L'intrigue ! — Ah ! certes, malgré le supplice de Capet, la trahison de Dumouriez, l'acquittement de Marat et malgré le cri parisien : « Suspension des vingt-deux ! »» l'intrigue vivait toujours, et si bien que, non contente de payer de mépris la parole du philosophe, elle lui ménagea, au dehors, une flétrissure insigne. « Il peut en appeler au peuple des rires de la Convention et crier sur la place publique sa panacée universelle, — non-seulement nous ferons aboyer autour de lui : Prussien ! espion ! parasite ! charlatan! mais quelqu'un s'approchera un journal en main, la Chronique, par exemple, et lui chantera le plus gaiement du monde : Pardon, citoyen; mais on dit que vous êtes un voleur!... » Ce fut, en effet, l'ordure qui lui arriva droit au cœur à sa sortie (1).
Dès la première nouvelle des massacres vendéens, on avait songé à la Légion Germanique pour combattre les brigands. Avec les Vainqueurs de la Bastille, c'était la seule troupe. qui fût disponible à Paris. Mais cette légion franche, dont on avait à dessein empêché l'organisation ne comptait que huit cents hommes au lieu de deux mille, Toujours pour faire pièce aux patriotes, les royalistes
(1) Journal français, Patriote, Chronique, etc., — et Audouin, Journal uni' versel.
annoncèrent aussitôt que, sans aucun doute, le conseil d'administration de la légion avait volé les avances faites par la république. Or qui présidait le conseil? Anacharsis. Cloots ! — Vite donc, à la suite des royalistes, les Brissotins accoururent n'ayant en tête que leurs haines de coterie, et ils clamèrent : <« Cloots est un voleur ! »
Anacharsis n'eut la force que d'en appeler, non pas au peuple, mais à Cambon. Cette infamie le paralysa tout. Tant de cynisme et d'entêtement chez des hommes si bien doués par la nature et l'éducation le confondit. Mais le comble i ce fut d'entendre Guadet proposer enfin, le 30 avril, de transporter l'Assemblée hors Paris, à Versailles ! - — Anacharsis se crut en retour des journées d'octobre, — et, quelques jours après, de voir les muscadins s'attrouper et refuser d'aller en Vendée, comme les Vendéens refusaient de courir aux frontières, — Anacharsis se demanda si vraiment la Bastille avait été prise ! — Or, en ce moment, les Anglais venaient de débarquer à Ostende, les Hanovriens et les Hollandais entraient en ligne ; à Anvers, là même où, un mois auparavant, avait siégé le Comité insurrecteur batave, allait s'ouvrir un congrès des brigands couronnés, — Anacharsis ne put s'empêcher de croire sincèrement que les Girondins-Brissotins-Rolandistes pactisaient avec l'ennemi.
Le soir du 5 mai on le vit monter, fiévreux, à la tribune jacobine. Son regard étincelait, sa lèvre était crispée, son geste bref et saccadé comme la voix. Il annonça sonner le tocsin d'alarme (1), et, dans un cri pour lequel il semblait avoir ramassé toutes ses forces, il soufl^ :
(1) Audouin, J(mmal universel.
« Vite à Liège! vite en Vendée! Sans-Culottes, aux armes \ » — Le lendemain, Anacharsis Cloots délirait sur sa couche. La bile avait envahi son organisme, comme la réaction toute la république. Nouveau Loustalot, il tombait, en face de la guerre civile, malade de la patrie (1).
Enfermé dans sa chambre, il eut le même délire qu'à la veille de la Convention, lorsqu'il courait ejx halluciné dans Paris. Pendant vingt-cinq jours toute sa tête éclata en visions, en cris, mais visions plus folles, cris plus farouches qu'alors, et, pourtant, cris et visions n'étaient cette fois que les faits, que les réalités, que les accomplissements du dehors qui se répercutaient en lui.
Il voyait (2) les émigrés, les muscadins, les tripoteurs d'argent, qui déjà avaient fait alliance au 10 août contre le peuple, sortir soudain de dessous terre, courir aux salles de section, et chasser des assemblées tous les patriotes, en criant : « Mort aux anarchistes ! >» — Et c'était vraiment ainsi dans Paris ! Il se croyait vivant à Marseille, à Aix, à Lyon, et il entendait désigner par liste les patriotes pour la guillotine. — Et c'était vraiment ainsi dans ces villes ! Il s'imaginait ensuite être aux armées : toutes lui pa'ssaient en déroute devant les yeux. — Et c'était vraiment ainsi amx frontières ! Alors, sur la mer, lui apparaissait d'Artois qui se rendait à Londres, et toute une rumeur de royalistes en gaieté s'échappait du Palais ci-devant Royal : « Oui, d'Artois va s'entendre sur les affaires de France. » — Et ce qu'il entendait là s'entendait vraiment ainsi dans les rues ! Ou bien c'était une
(1) Cloots, 'Appel an genre humain,
(2) Journal français.
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voiture emportant vers la Suisse Desfleux le jacobin eu compagnie de lord Bedford (1), et la main qui poussait la voiture lui siemblait celle de Danton le tripoteur. — Puis, l'assemblée s'intronisant aux Tuileries, s'inspirant soudain de Tesprit du lieu et créant une commission secrète ^our faire le procès à la grand' ville, il la vit aussi. Alors toutes les voix de carnaval éclatèrent : « Les Jacobins sont vaincus! ils iront à la guillotine ! On va donner de la pelle au cul aux municipaux! Les Maratistes sont morts! »» Et l'halluciné sentit (^u'on arrêtait déjà dans toutes les sections. Enfin, du sein même de la commission des Douze, un homme se levait, — 0 honte! n'est-ce pas Rabaut? — et rhomme osait attenter à la liberté de la ville 'par excellence en appréhendant, la nuit, au collet l'un des premiers magistrats parisiens, Hébert. Aussitôt les quarantehuit sections, les quarante-huit comités révolutionnaires, le comité central, le conseil général de la commune, les Jacobins, le comité des Jacobins, les Cordeliers, le comité des Cordeliers, la société Fraternelle, la société des Sœurs, le comité révolutionnaire des Sœurs... tous les éléments de la ville, enfin, s'animaient, s'agitaient, tourbillonnaient dans la tête du moribond... Et puis soudain c'était le vide, un désert! La Seine seule, larmoyante, traînait son eau à travers un espace de sable, sous un soleil stupide. Nulle trace d'un autrefois ! Sur ce sable, pas une poussière. Et pourtant, là même avait été Paris!... — Qui donc avait passé?. . . Les Barbares de la Russie? Les Pandours de l'Autriche? Les grenadiers prussiens? — Non!... Tesprit Girondin, destructeur de la communion des âmes! — Or, ce que le malade voyait dans sa fièvre
(1) Procès des Hébertistes,
n'était encore que la réalisation de la menace qu'à même heure Isnard le Marseillais faisait en pleine Convention, à titre de président^ — articulant non plus la mort du seul Marat, ni des seuls Jacobins, ni des seuls Cordeliers, ni des seuls Communaux, mais la mort de la grand'ville, qui redemandait son magistrat. « Oui, on cherchera un jour la place où Paris a existé ! »
En face de cette éternité muette, l'halluciné crut qu'il étouffait; il poussa un appel de détresse épouvantable, qui, pourtant, n'était rien qu'un soupir; mais à ce souffle, vrai verbe créateur, son désert entier frissonna» Tous les atomes, tous les grains de sable de l'espace se remirent en branle, bourdonnèrent, et ce fut en lui comme un essaim de cloches. Tout plein de cette harmonie, il saisit bientôt des formes, qui se détachaient du désert, qui, luimême, disparut. Puis il sentit... quoi?... une main!.. Oui, un homme. 0 bonheur! le charme était rompu! Il touche du regard ses amis qui l'entourent. Le voilà hors de crise! . . . Mais, pourtant, le bourdonnement continue, ébranlant sa couche, emplissant sa chambre. En vérité, on dirait le tocsin ! — Oui, brave Anacharsis, c'est le tocsin insurrecteur! Lui seul t'a rappelé à la vie. Avec Paris, tu ressuscites! — Car, à la menace d'être changée en un désert, la ville soulevée tout entière demande sur l'heure à la Convention 1^ suspension des vingt-deux principaux Brissotins-Rolandistes. — «* Non! jamais carillon flamand ne résonna plus agréablement à mes oreilles insurgeantes! « exclama soudain le ressuscité (1). Et il s'enquit à toute minute des fortunes diverses de l'Insurrection morale.
Dès le début, au 31 mai, on eut peur d'un coup d'État
(1) Clôots, Appel au genre humain.
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dantoniste. Le grand tripoteur, qui, lors de la trahison de Dumouriez, n'avait attaqué les Brissotins que pour égarer l'opinion sur son propre compte, espérait bien les sauver du désastre auquel il avait aidé malgré lui. Convention dissoute, Jacobins dispersés, Commune anéantie, et Danton se plantait là comme l'indispensable, aux applaudisse*ments de l'opposition anglaise. — Mais les magistrats parisiens, s'alliant aux. Jacobins -Cordeliers, déroutent encore l'intrigue. Le 2 juin, sur l'ordre du commandant sans-culotte Hanriot, toute la ville en armes, artisans et bourgeois, enveloppaient les Tuileries, et, sans qu'un seul coup de fusil fut tiré, en dépit des amis de Danton qui cherchèrent vainement à se faire violenter pour avoir droit de protester plus tard , la Convention prononça la suspension des vingt-deux députés antiparisiens désignés par la ville elle-même.
Debout, Anacharsis I l'idée parisienne est sauve et sans tache ! — Malgré l'appel des royalistes aux vieilles puissances et l'appel des fédéralistes aux départements ; malgré la coalition des rois et la révolte des amours-propres froissés, le gouvernement de la France départementalisée est à jamais fixé dans la Commune centrale. L'Assemblée et la Ville ne vont plus avoir qu'une volonté une. Et la France ira jusqu'au Rhin , et ce sera la liberté du monde !
Juin 1793 — Germinal an II
a — Oui, le beau rêve d'Anacharsis se réalisera un jour. La République universelle s'établira et tous les hommes seront frères (1) ! » — Tels furent les premiers mots qu'à peine hors de chambre le ressuscité recueillit. A ce bonjour oriental que lui envoyait le Journal des hommes libres de tous les pays, Anacharsis se crut salué par toute la terre, et, rayonnant, il s'avançait, quand il apprit que ce beau souhait ne lui était exprimé qu'à propos de mulâtres, de blancs et de noirs, qui avaient présenté à la Convention un drapeau tricolore, où l'alliance du genre humain était peinte sous la figure d'hommes de différentes couleurs! — « Quoi! toujours l'histoire nègre! dit-il ; nous en sommes encore à la peau ! Brissot n'est plus là, pourtant, avec sa langue d'endormeur? » Et il in-
(1) Journal des /iommes libres.
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terrogea. A peine quelques pas, quelques écoutes, Anacharsis ne»se sentait plus déjà qu'une demi-renaissance. Nulle bouffée d'enthousiasme ne lui venait à l'àme dans ce Paris vainqueur des isolistes. A la Convention, aux Jacobins, à la Commune, tout se taisait, ne bougeait presque. Etait-ce surprise de la victoire ou modestie dans le triomphe? Non; c'était pudeur, sentiment qui toujours suivra l'acte insurrectionnel, qui n'est pas révolution. Ce plus saint des devoirs sera-t-il générateur ou d'énervement? La conscience doutait, car cette fois il n'y avait pas tache de sang, sceau de l'idée. L'Assemblée mutilée n'ose vouloir; la Commune triomphante n'ose pouvoir; Hanriot abdique, Marat se couche; des hommes d'action c'est à qui se montre désarmé en face du fédéralisme vaincu. Aussi, tout d'abord rien que des mots qu'on dirait des excuses pour ne pas effaroucher la France. Adresses de la Convention aux Français, de la Commune à toutes les Communes, des Jacobins à toutes les Sociétés ; — et celle-ci, que rédige Camille le Parisien, Anacharsis le cosmopolite, arrive à temps pour la signer comme secrétaire. Il a sa récompense; son nom est de la fête. Mais qu'il prenne garde! qu'il se recouche plutôt que d'agir ! Car déjà s'élève un bruit, que ce sont des étrangers, espagnols, autrichiens, anglais, prussiens qui ont fait le coup, comme on disait au 10 août des Maltais et des Avignonnais, comme au 14 juillet des Auvergnats et des Gascons. — Vite une constitution, un pacte social! crie Paris à la Montagne, en voyant les cerveaux ébranlés. Quelle qu'en soit la lettre, nous accepterons le pacte. Législateurs, saavons l'unité! Et bravement six Montagnards se mettent à l'œuvre. Anacharsis ne fut pas des six, quoiqu'il eût fait partie naguère de la commission jacobine.
LA SANS-OXTLOTTERIB 161
Vu son origine prussienne, il dut se tenir coi, pour ne rien compromettre.
Et qu'il fit bien! Car, à peine la résolution prise, au moment même où la ville qu'ils disent de sang se montre d'ordre, les députés mis aux arrêts s'échappent. Ils fuient un à un, qui au nord, qui au midi, qui à l'est, qui au centre; par toute la Prance, il s'émiettent, les malheureux! Ils vont criant aux départements: «A nous, Calvadociens ! A nous. Girondins ! A nous, Finistère, Lozériens, Nîmois, Lyonnais et Marseillais! » — comme en 89 les parlements aux provinces : « A nous, Bretons ! A nous, Picards ! » Mais le cri de la grand' ville : « A nous, Français ! »• aucun ne l'a. Et de toutes parts, à leurs cris diviseurs, cris barbares, s'improvisent aussitôt des généraux protecteurs: Wimpfen à Caen, Précy à Lyon, Beysser à Nantes, à Bordeaux Miranda doit venir ; dans la Lozère, des bandes s'arment sous les ordres de l'exconstituant Charrier; tous s'agitent, constitutionnels, royalistes, fédéralistes; les départements se déclarent, on les compte: soixante-douze contre Paris désarmé. — Ah! c'est donc la guerre civile qu'ont provoquée les quakers ! C'est bien à l'épée des royalistes que ces républicomanes doivent s'en remettre de leur salut? Et, s'ils convoquent à Lyon, patrie d'élection des Rolands, une convention rebelle, n'est-ce pas à coups de guillotine qu'ils essayeront de l'installer, ces hommes de loi d'amour et de paix?... L'idée s'affole dans toutes les têtes ! Jusqu'à Bris* £jt, lui qui avait pris rationnellement refuge à Bourges, ville centrale à ses yeux du congrès futur, — il court à Lyon. Mais, comme il courait, on l'arrête, et c'est bien fait pour sa mémoire, sinon pour sa tête. Du moins, s'il meurt, ne sera-ce pas comme les autres fuyards, sur les
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routes, (lians les cavernes, au milieu des champs, — afiames, abandonnés, dévorés, se suicidant, c'est-à-dire ea isolistes! Non, Jean-Pierre, tu mourras au milieu des brigands parisiens. Ta chanteras, Camille te pleurera.
Mais qui songe à les tuer? Non, vous ne mourrez pas^ vous ne devez pas mourir, et Tunité triomphera. Car Paris dépêche aux villes rebelles des commissaires pour adjurer Tunion, et la Convention, aux quatre vents de rinsurrection, des députés à titre d'otages! Enfin voilà le pacte, le lien social, la Constitution faite d'audace en quinze jours. ï^aris va la jurer. Jurons-la tous et quelle qu'elle soit. Venez, nos frères!... — Ni pacte ni trêve! bataille! — Hélas! c'est la réponse; et les fédéralistes gouaillent cette constitution soudaine , la falsifient , la nient; en même temps que, sous main, soixante-treize députés de leurs amis, qui siègent encore, signent une protestation contre tout décret conventionnel, — ce qu'ont fait les Parlements en 89 contre l'Assemblée constituante, ce qu'ont fait les aristocrates de 91 contre les constitutionnels, • Hors la loi! »» s'écrie le comité de salut public de la Convention, se faisant l'écho des Sans- Culottes, Alors Paris fermente, le Paris des tripots. Agioteurs, banquiers, accapareurs, muscadins et parents i'émigrés reprennent voix : Il faut afiEaoner le peuple, les anarchistes ! Et vite on affiche, on brochure, on pérore, on correspond; fausses nouvelles, fouisses patrouilles, faux assignats ; et, regardant le Temple : Vive Louis XVII, c'est le murmure ; et comme au 10 août Lafayette ; comme à l'établissement de la Convention et au jugement du roi Ihimomez, — un général est encore là guettant une proie : Arthur Dillon, — jadis favori d'Antoinette, mais aussi hou ami du Parisien Camille. Or Dillon n'attend pas
LA SAMS-CULOTTEBIE 16S
l'occasion; Dillon rêve un coup de main (1). Aidé des généraux qui doivent aller aux Indes, il peut avec douze fausses patrouilles s'emparer de la Monnaie, du Pont- Neuf, de la Maison-Commune, de l'Arsenal, du Ministère de la guerre, forcer les portes du Temple, égorger Pache et Hanriot comme les aristocrates de Versailles voulaient en 89 égorger Lafayette et Bailly, — et, se fortifiant, s'il le faut, dans l'île Saint-Louis, proclamer roi l'orphelin royal, au nom duquel on se bat en Vendée, peut-être même à cette heure à Lyon. Et qui doit présenter l'enfant au peuple ? Ecoutez ce que dit Lhuillier, procureur syndic du département; il assure que c'est Danton. Quoi! encore le tripoteur ! . . .
^ « Qu'on arrête Dillon ! hurlent de toutes leurs voix les Sans-Culottes affamés — En prison le général ! *> répète la Montagne malgré les ciis de Camille ; et l'intrigue est avortée !
Mais, à peine quelques heures, à la veille même où Paris va jurer le pacte, c'est une autre clameur, immense aussi et de détresse ; la ville a sa tache de sang : Marat est mort... — Malade? — Non, assassiné ! — A son banc? . — Dans son bain, d'un coup de couteau, et par une femme de province, une ci-devant, accourue exprès pour cela du Calvados, ton royaume à cette heure, ô Buzot! ton diocèse, ô bon Fauchet ! L'insensée ! elle tue parce qu'elle croit au conte^ inventé par une autre femme, la Roland, et répété par les amis de cette reine : l'incarnation de la grand' ville dans un journaliste. L'incarnation d'un Dieu à laquelle tu ne crois pas, enfant à la main sanglante ! est plus facile encore à s'imaginer. Ton crime n'est que
(1) Procès des Hébertistes.
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l'acte d'une virginité. Va mourir, et mourir stérile, même dans ton acte sanglant! Car Paris jure le pacte, et tu n'as fait qu un deuil de section, de famille. Les Cordeliers enterrent leur mort; avec mesure môme ils le pleurent, et si quelque désespéré s'avise de larmoyer: OcorJesu! 0 cor Marat! le cordelier Brochet rappelle aussitôt à Tordre la douleur pindarique du pleurard (1).
Mais Paris tout entier a pourtant un cri de douleur?... Ah ! o'est bien d'une autre blessure, — blessure faite à la France ! Déchirée au dedans, la nation vient d'être mordue aux frontières. Mayence la Germaine s'est rendue au Prussien ; Valenciennes et Condé tombent aux mains de l'Anglo-Autrichien, et, comme on voyait Brunswick au mois d'août passé venir sur Paris, on attend au mois d'août prochain York et Cobourg. Aussi, comme en septembre 92 s'éveille la terreur! Terreur dans des têtes d'affamés! Que sera-ce donc cette fois? Déjà circule un bruit que la Convention est minée; déjà vient la nouvelle que les arsenaux sautent; puis c'est un autre bruit, qu'il y a la peste... Où?... Dans le palais du peuple, l'hôpital!
Ah! au nom de la terre ! en est<5e donc fait de la révolution? La France va-t-elle avoir le sort de la Pologne ? Asservie, partagée! — Voilà le cri de détresse qui part d'au delà du Rhin, du fond de l'Allemagne, et vient fçapper Anacharsis, — Anacharsis désespéré c©mme eux sans doute. Car c'est la voix désolée de ses commettants, des souverains opprimés. Ils se sentent déjà presque orphelins. Où donc est l'Orateur? — Adsum! fait-il aussitôt. 0 miracle ! il sourit toujours.
(1) Nouvelles politiques,.
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Ouï, en face du cadavre encore chaud de Marat, quand la France est en feu, déchirée, dévorée, l'Orateur, est-ce à croire? jette aux effrayés d'outre-Rhin la réponse la plus fraîche, la plus confiante, la pllis heureuse, qui se puisse dire. Moins longue, elle n'a pas moins d'ailes que la lettre qu'il écrivait à son prince allemand au lendemain de la fédération. Et c'est à un prince aussi qu'il s'adresse, mais celui-ci de nouvelle fabrique, serviteur de l'opinion, bon cousin de Marat, un journaliste.
L'Orateur sourit parce qu'il regarde la Constitution ; et il la montre à ses commettants comme la Montagne la montre à la France, en croyant. Car il croit (2).
Est-il fou? Une constitution bâclée? — Oui, bâclée en quinze jours, et c'est là son mérite. Au moins n'est-elle pas d'académie et ne sent-elle l'huile de la lampe. — « Mais j'en ferais bien autant, »» disent les aristocrates. — Et voilà justement pourquoi vous ne devez pas la dédaigner, aristocrates. — « Mais nous ne pensons pas autrement dans notre village, dit le démocrate en sabots. »» — Et voilà justement pourquoi elle est belle comme le génie, puisqu'elle est simple comme la nature, ô démocrate ! — Mais elle est si courte? — Quel progrès! Que sera-ce quand nous aurons la république européenne ou universelle? La constitution de l'univers, — vous le savez, je l'ai dit, — n'exigera pas la moitié des chapitres qu'exige la France environnée de peuples étrangers. Il faut de gros in-folio pour constituer la tyrannie ; il ne faut qu'une page pour con^ stituer la liberté. — Et l'Orateur de sourire encore. En vérité, il est fou!
« Mais l'invocation à l'Être suprême, philosophe? Mais l'article assez louche sur la liberté de la presse, homme libre? Mais la doctrine américaine, qui méconnaît la so-
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lidarité des peuples? Orateur du genre humain, renieraistu tes principes? — Eh! l'heure n'est pas aux lamentations sur le pacte, répondait Anacharsis aux indiscrets. Qu'il, serve d'antidote à la guerre civile, voilà le principal. Comprenez-vous ?» Et tout bas il murmurait : « Pourvu qu'il dure quinze jours! »» Aussi n avait-il garde d'applaudir aux aboiements du pauvre Jacques Roux, enragé de ne trouver à l'œuvre montagnarde odeur de sans-culottisme.
Aux yeux d' Anacharsis , toutefois, la Constitution, outre sa brièveté, avait bien encore un mérite, et qui faisait même oublier à l'Orateur le rajeunissement de la vieille formule sacerdotale Deo optimo maximoque : la loi ne reconnaissait plus de domestiques. Or, n'était-ce pas lui l'inspirateur de cette déclaration ? Après le 10 août, n'avait-il pas pris en main la cause des gens de maison, qu'on excluait du vote par crainte, non par principes? Ne s'était-il pas écrié : « Un domestique n'est qu'un artisan domicilié avec l'ordonnateur de ses travaux? » Si la Constitution n'a pas le ton si franc, si elle prêche même la reconnaissance aux citoyens officieux, elle n'en détruit pas moins pourtant la domesticité, base première du vieil ordre social , où n'étaient que maison du roi et maison de Dieu. Oui, à bas la domesticité, comme à bas la sujétion! Plus d'autre service que celui de la patrie; ni noble ni prêtre, ni valet ni maître. Tous au niveau et debout : égalité parfaite ! — Anacharsis pouvait donc saluer franchement la Montagne constituante et la faire saluer à ses commettants. « Oui, cette montagne en travail qu'on voulait faire avorter enfante uh dieu générateur; oui, tous mes vœux vont s'aocomplir ! Oui, je touche au terme de mon ambition!... — Ton ambition? Ah! quelle est-
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elle donc, Anacharsis? Avoue-la enfin, éx-Prassien, cideyant noble, millionnaire patriote, philosophe débaptisé, orateur des Sans-Culottes et député dé l'Oise? Ton ambition, eh bien? — ,^ Voir le monde libre en mangeant i la gamelle avec les cultivateurs de mon voisinage. • — Et comme en 90, à Theure où Thumanité s'affirmait par tête, il s'annonçait orateur du genre humain, voilà qu'il se,proclame, — aujourd'hui que la loi de nature se manifeste toute, — Cultivateur! L'Orateur du genre humain, cultivateur en France : il a son couronnement 1 C'est ainsi qu'il signe désormais. « Les coteaux de Crépy seront les dortoirs de ma vieillesse bienheureuse, - ainsi pense-t-il, ainsi criet-il, ainsi jure-t-il, et plus haut encore qu'en 92. — Quoi! même en dépit de la guerre civile? — Môme en dépit de la guerre civile ! — Quand les soixan;te-douze départements sont soulevés? — Quand les soixante-douze départements sont soulevés ! — Et que York et Cobourg sent en France? — Oui, et que York et Cobourg sont en France !... Car, à peine a-t-il dit : « Je suis cultivateur ! » que déjà la paci^ fication commence sous l'impulsion de la commune sansculotte.
« Si la Montagne , si les législateurs d'idée parisienne n'osent agir, nous sauverons seuls l'unité nationale, avaient crié les voix saines de la ville ; Hanriot est là toi:h jours prêta marcher, etPache, au besoin, sera grand juge, magistratissime. En avant donc. Montagnards, ou sinon. . . » Et les braves montagnards s'étaient "repris d'ardeur : Barrières fermées, Palais-Royal fermé, son public épuré, les suspects arrêtés ; Antoinette à la Concierçerie pour être jugée, les prêtres réfractaires à déporter; enfin le Comité de salut public renouvelé; hors d'ici, Danton! au secours, Robespierre l'unitaire ! — Et voilà tout dit.
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et voilà tout fait; et dans ce Paris d'ordre et de paix, du haut de la Montagne, le pacte, plus rayonnant, apparaît à la France. — 0 bonheur ! la France adore. De toutes les communes des fédérés se détachent ; de toutes parts ils arrivent pour jurer le pacte, le 10 août, anniversaire du triomphe suprême de la ville sur le palais, des Sans- Culottes sur le roi. Quoi qu'aient fait, quoique disent encore les fédéralistes, les fédérés communaux se risquent à huit mille dans la ville sanglante. L'élan est tel que la ville elle-même en a surprise, et ne peut croire à tant de bonheur. « Ne seraient-ce pas des traîtres ? — Des traîtres ! Ah ! voyez donc comme ils se hâtent de courir à l'Assemblée saluer la Montagne, qu'ils proclament bien la sainte ! Car ce ne sont point les enfants du prince des assassins qu'ils y voient ; les sicaires leur semblent transfigurés en Moïses, les hommes du poignard en hommes de la loi. Et *ous de s'incliner devant le nouveau Sinaï.
Alors, pour leur donner satisfaction parfaite, tous les monstres parisiens leur furent exposés bien au jour. Anacharsis et les autres se firent une joie, une fête de leur en montrer la beauté, la rareté, la curiosité. Les fédérés en ouvrirent les yeux d'étonnement, d'admiration.
Et d'abord c'était Pache le maire, papa Pache, dans son île. Ni carrosse, ni livrée comme avait Bailly, le chef de là municipalité paternelle ; rien de la suffisance à la Pétion, comme au temps des municipaux beaux-esprits. Employé du peuple, Pache vient bonnement de sa campagne tous les matins, à pied, son pain en poche s'il est besoin, pour faire les affaires parisiennes; puis, aflaires faites, il s'en retourne aussi bonnement auprès de sa femme et de ses filles, dont aucune ne s'avise d'avoir cercle autour d'elle. « Ah ! le bonhomme! disaient les
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fédérés ravis. S'il nous faut jamais un symbole d'unité, le voilà bien trouvé! Il n'a pas l'allure dictatoriale, celui-là ! «
Mêmes transports.à la vue du compère Chaumette, le procureur de la Commune. Quelle merveille que ce petit jeune homme à cheveux plats ! A la sçille Saint-Jean, dans son conseil, malgré la foule, comme il se laisse aborder ! que dis-je ? comme il se mêle, et jamais las. Il a oreille et langue pour tous. Ni garde ni laquais non plus; de palais moins encore ; une chambre et sa femme qui ravaude, voilà tout. A qui frappe : Entrez ! Tout comme chez Marat. Brave Anaxagoras !
Mais l'autre aussi? — Quel autre? — Eh ! l'homme à la pipe, aux moustaches, à la hache, aux grandes colères?
— Le père Duchesne, f ! Voilà un drôle de loup-
garou! Loin qu'il soit aussi diable qu'il se dit noir, bien fin si vous lui trouvez la gueule enfumée. Au reste, le voici 1 — Où? — Là, près de Chaumette. — Quoi! ce monsieur de la peau fine? — Lui-même, le Normand. Mais abordez- le. Aussi poli qu'un Chinois; car, s'il est ours mal léché, ce n'est qu'au vis-à-vis des conspirateurs et des traîtres. Avec les Sans-Culottes, vrp.i bon vivant, il donne dans l'œil. Hier la girouette était à la pluie; comme un bonnet de nuit il était triste; mais aujourd'hui le temps se lève, le voilà gai comme un pinson, il fait jabot; c'est un beau fils (1) !... Ah ! si vous voyiez son ménage, à lui! Si vous connaissiez sa Jacqueline, la nonne! Langue affilée, mais cœur évangélique ! Ne croiriez-vous pas que Fauchet l'endoctrinait hier encore (2), et
(1) Journal du Père Ihtchesne.
(2) Souvenirs de Desgenettes.
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que ses principes sont restés ceux dé sœur Goupille, quoiqu'elle soit femme du Normand-Parisien ? Allez la voir. Son orgueil est de montrer son lit, le lit qu'elle avait au couvent. « Devenu celui d'une mère, il n a changé de forme ni de couleur, »» dit-elle.
• En face de ces magistrats de chair et d'os des temps nouveaux qui leur rappelaient les magistrats légendaires du bon vieux temps, les fédérés étaient émerveillés. Et ils allaient au Luxembourg, où le brave Hanriot, le général de l'insurrection morale, leur versait à boire : A la santé de l'unité! Et ils revenaient à l'Assemblée, où des tribunes ils admiraient Hérault, le bel Hérault, qui présidait la Convention au 31 mai, et qui présidera encore le jour de la fête. « C'est la coqueluche des jolies femmes. Savez-vous qu'Antoinette elle-même ne Ta pas dédaigné du regard? — Je le crois bien! Mais toi, qui donc es-tu? — Orateur du genre humain, cultivateur en France! — Quoi ! le grand Anacharsis, le cosmopolite sans-culotte'! et tout aussi simple que les autres !.. . » On restait là sans voix !
En huit jours les fédérés n'avaient plus en tête Brissot le quaker, Condorcet l'académique, Vergniaud et sa rhétorique, aucun des politiques de coterie ni des beaux esprits de saloii. Ils marchaient fiers comme en janvier aux bras des gars parisiens, criant : «« Jurons la Constitution! Jurons l'unité! — Qu'importe que les ac?capareurs de Marseille veuillent secourir les marchands de galons de Lyon, la rolandine ! Les AUobroges sont là, nouveaux Français, qui leur barreront passage. Jurons la Constitution ! -^ Qu'importe que Mayence la Germaine soit la proie du Prussien ! Son héroïque garnison est en route pour écraser la Vendée ! Jurons l'unité ! — Qu'importe que
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les Anglais houzardaillent jusqu'à Saint -Quentin! Sans- Culottes, pas de journées de septembre, cette fois. Mais au tribunal, Custine, le général traître! Antoinette au tribunal! et jurons tous. Non, on ne buzotera pas la France ; tous, nous mettrons la tête dans le même bonnet, et nous mangerons le pain de la fraternité. »» Le 10, en effet, on le mangea.
0 Voltaire ! 0 Suisses de Chàteauvieux ! Quand Paris célébrait Yotre rappel, toi de l'exil, tous des' galères, quelle fête à venir ne prévoyait-on pas ! La voilà donc, individus-unis! Fête parisienne, fête du genre humain, fête de l'unité, fête de la nature ! Et qui s'accomplit en vue des tentes ennemies, non plus avec la fièvre d^s diables de Valmy, mais dans le calme héroïque de l'universalité, de la sans-culotterie à jamais constituée.
Les fédérés avaient eu huit jours pour se préparer à la fête. Par le cœur d'abord, en embrassant à toute rencontre; par l'esprit ensuite, quand ils se virent introduits vivants dans un monde bien autrement idéal que leur paradis chrétien : le Musée ! Les beaux-arts né sont plus aristocrates, ou les a délogés des palais, des châteaux; ils sont clubés. Admire, sans-culotte, élève ton âme devant ces beautés huipaines, éternelles et multiples, de tous âges, de toutes formes, de toutes actions, de toutes nations, tableaux et statues. Puis, rentré au village, tu brûleras vite, intelligent enfin, l'image grossière devant laquelle tu t'agenouillais, croyant. Mais viens encore, regarde toujours; incline-toi, si tu veux même, mais cette fois pour t'enquérir : car voilà des reliques, non plus légendaires, mais les grandes reliques de l'histoire, les monuments. L'histoire, c'est ton passé. Individu, apprends ton âge d'homme. TU n'es pas isolé, tu
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ne vis pas avec les vivants, — des vivants seuls ; homme citoyen, tu vis aussi des morts et pour l'avenir. Sens-tu bien comme la vie t'enveloppe? Tu ne crois plus, n'est-ce pas, que la terre soit un lieu d'exil? Tu es bien au monde comme le poisson dans l'eau? Ah! ton cœur bat, ton esprit veille ! Fraternisons; vite à la fête, le jour se lève!
Le jour se levait, et comme toujours, depuis trois mois, clair et beau. « Le bon Dieu lui-même s'est fait sans-culotte, « disait la foule. Et devant le faubourg de Liberté, sur les ruines mêmes de la Bastille, à cette place où Voltaire avait reposé au retour de l'exil, apparut la Nature aux cent mamelles, mamelles jaillissantes, tout Paris, toute la France à Tentour.. Hérault, le président, entonna l'hymne éternel : « 0 Nature, c'est dans ton sein que le peuple a recouvré ses droits et qu'il s'est régénéré. Il a rentré dans la simplicité de tes voies, et il a retrouvé la liberté et l'égalité. Salut! » Puis tous burent, président, députés, fédérés, vieillards, enfants, tous de l'eau du nouveau baptême. « Les lois de la République, s'écriaient les régénérés, sont celles de la Nature une et indivisible. »» Et ils cheminèrent.
Sans baïonnettes ni tambour, ils allaient, le cœur seul marquant le pas. Les sociétés populaires d'abord, — nouvelle providence sociale, — avec l'œil de la vigilance pour symbole ; puis la Convention, entourée d'un ruban tricolore, — chaque député, chaque légiste tenant en main, comme le Sans-Culotte des faubourgs à la fête de ChàteauvieuXj^ l'épi de blé de la mère Nature. Anacharsis, cultivateur député de l'Oise, bonjour! Puis,' c'étaient les huit mille fédérés départementaux, armés de piques parisiennes, non pour le combat, mais pour le faisceau; puis derrière, c'était... c'était la foule ! rien que
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la foule ! Paris, la France, l'Univers, les Individus tous unis. Mais les juges? Dans la foule. Mais Pache le maire? Dans la foule. Mais Chaumette le procureur? Mais le général? Dans la foule des hommes unis, sans uniforme et sans écharpe ; administrateurs , administrés pêle-mêle ; nulle part de gouvernés :,la loi seule ordonne. Et du milieu de cette foule, harmonieuse confusion d'indisciplinés, surgissaient en spectacle les fruits de cette sociabilité féconde, l'industrie, les arts et métiers, instruments du bien-être. Oui les philosophes encyclopédistes l'avaient prévu : L'Humanité a pour mission de jouir d'ellemême en fraternisant avec la nature ! Place à la grande Sans-Culotterie valeureuse au travail ! Mais chut ! voici le char funèbre des martyrs de la liberté : chapeau bas ! Puis la couronne royale cahotée dans la charrette du bourreau . Vivat ! . . .
Et tous ces êtres, tous ces humains ramenés à la nature par l'exercice de leur propre raison, s'avançaient, passant sous un arc de triomphe en l'honneur des femmes des 5 et 6 octobre , ménagères héroïques qui avaient été crier : « Du pain ! » à celui qui se disait alors le propriétaire de la France. Elles sont là sur leurs canons. « Enfantez des citoyens! »» leur criait Hérault en passant; en passant aussi Anacharsis murmurait du fond du cœur le premier cri qu'il avait poussé en 89 : « Le roi à Paris ! »
Et Ton arrivait sur la place de la Révolution : « Salut à la liberté ! Ici la hache a frappé le tyran, » et le président jetait une torche sur un monceau d'armoiries qui prenait flammes : «* 0 nuit du 19 juin! ô nuit de l'ambassade! r* disait Anacharsis levant les yeux; — dans le ciel mille oiseaux s'envolaient, êtres vivants et libres.
Puis c'était aux Invalides le monstre du fédéralisme
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terrassé par le peuple français. «* Guerre à qui veut nous diviser! Diviser, c'est nous anéantir, » disait le président ; et tout glorieux, Anacharsis se rappelait avoir le premier sonné le tocsin d'alarme contre la Gironde.
Enfin on entrait au Champ de la fédération, en se courbant sous le niveau égalitaire. Le président proclamait la Constitution acceptée ; et , quoiqu'il y eût en France guerre au dedans, guerre au dehors, Hérault s'écriait avec non moins d'élan qu Anacharsis : - La république est éternelle! — Oui, une, indivisible, impérissable, comme la nature! » répétaient-ils tous. Alors les quatre - vingt - trois piques parisiennes- départementales formèrent le faisceau, la foule alla saluer une dernière fois les morts des grandes journées; puis, tous, parfumés de souvenirs, bien approvisionnés d'émotions> s'assirent sur l'herbe. On mangea.
A ce spectacle sublime : » L'autre monda est créé, exclama l'Orateur^ oui, créé ici-bas. Que di&-je? Il n'y a plus d'ici-bas, puisqu'il n'y a plus déterre, selon la Bible, fixe sous la main d'un seul et peuplée de misérables pécheurs. Où je suis, où je mange, c'est bien un monde newtonien se jouant dans l'espace avec l'infinité des mondes, sans cris ni pleurs, sans blasphèmes ni prières, sans gémissements, en harmonie parfaite. Adieu les êtres de raison, adieu le sacerdoce d'hier ! L'homme est tout à l'homme parce qu'il est tout à la nature, parce qu'il ne bat plus sa nourrice. Et cela, ajoutait-il étendant ses regards sur la foule communiante, grâce à Paris, chambre des pairs de la Sans-Culotterie; Paris, commune centrale des individus-unis, les humains ! »
0 brave Anacharsis! bois, mange, regarde, parle, souris, ris, éclate, trinque, tope, pérore, embrasse, enivre-
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toi de paix, de sociabilité, vite et pleinement, car avant six mois... écoute! c'en sera fait de toute cette floraison de consciences. — Qui blasphème là? — Tous ces fiers indisciplinés seront retournés à la règle, remis au pas. — Tais-toi 1 — La terre s'arrêtera de nouveau, Dieu rentrera dans ^n ciel, Tautorité chez les hommecu
— Tu mens! — Et ces humains ne seront plus quun concept, une abstraction, un être de raison, le peuple, matière gouvernable. Alors, sur toutes ces têtes de muets, tètes de morts, pèsera le gouvernement le plus oppressif qui jamais aura été ! Gouvernement anonyme, immaculé, vertueux, tout aux flegmatiques, les hommes de la loi. Ils sont en germe, les monstres ! Ils croissent, et déjà s'adorent-ils dans leur croissance. Aussi viendront -ils, vaincront-ils, et n'auront-ils pas même conscience d'avoir vaincu des forts, que dis-je? des égaux. Avant d'avoir conquis, ils méprisent. Ils ne conquièrent même pas, ils écrasent! L'homme en état de grâce ne fait pas grâce. Orateur, enivre-toi de paix, de sociabilité, vite et pleinement, car voilà le despotisme légal, despotisme encore plus terrible à chacun, parce qu'il est plus juste pour tous, que le despotisme local des fédéralistes. Hélas ! après les isolistes, les solitaires! Place aux jansénistes de la liberté!
— Hé ! s'il vous plaît, où sont-ils donc les loups, les revenants? Bonnes gens, mes amis, je nô les vois guère. Il leur faudrait un troupeau, ce dont nous n'avons pas l'allure. Allons, point de trouble-fête! Vive la Sans- Culotterie universelle! La révolution est close, affirmée, parachevée sans retour.
Cependant... — Cependant quoi? Voyons. — On intrigue. — Belle nouvelle! depuis le déluge on intrigue.
— Oui, mais comme au temps de la monarchie et comme
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hier avec les Girondins, l'intrigue est au gouvernement.
— A la Convention? C'est connu. Chassez donc l'intrigue d'un groupe de légistes : parleurs de tribune, intrigants de couloirs. — L'intrigue est au comité de salut public, te dis -je! — Au comité depuis son renouvellement? La preuve?-:— Eh! avoir comme on en fait avec la presse.
— Voudrais-tu, citoyen contradicteur, arguer de la suppression du journal de Prudhomme? Mesure de salut public qu'il faut accepter pour un temps ! Pourquoi s'avisait ce libraire d'admirer en artiste le caractère de la Corday au moment où les fédérés venaient jurer le pacte ! Que n*en prenait-il le portrait dans le JBatave, où nous avons esquissé sur nature (1)? — Mais le ThermomUré à^ Dulaure le brissotin? Va-t-il être supprimé pour un temps? Dis: supprimé pour toujours. Le comité offre six mille francs de la clientèle pour multiplier d'autant les abonnés à la Feuille du comité lui-même (2). Qu'imaginestu d'un comité ayant journal? Voilà qui est mieux que le bureau d'Esprit public .établi par Roland. — Idée de Danton! qui ne rêve qu'un comité gouvernemental et partant responsable, afin de donner plus de jeu, dit-il, à l'opposition législative ! — Oui, et afin de pouvoir, à son heure et par un simple vote, s'emparer de la direction suprême. Les ministres Desforgues et Destournelles ne sont-ils pas déjà tout à sa dévotion ? — Qu'importent ces habiletés? Robespierre veille au comité de salut, et c'est au bras d'Hébert qu'il marche!... — Oui, pour aller aux Cordeliers attenter à la liberté d'opinion dans la personne du pauvre Jacques Roux. — Mesure de salut public, ré-
(1) Le Bataoe,
{2) Dulaure, Supplément aux Crimes des anciens comités.
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pliquait encore Aiiacharsis. Non, Thomme-unité n'est pas à craindre tant qu'il agira de concert avec Hébert et CoUot. Pas de mauvaises pensées ! la commune centrale et le pouvoir exécutif vont de pair. Liberté dans l'unité ! Ayons confiance! Et quant aux étoufiements des journaux girondins, c'est moins au comité que profiteront ces silences brusqués qu'à la brave Sans-Culotterie qui clame par la bouche de Duchesne tant aux faubourgs qu'aux ar/nées : Ça ira; et surtout laissons faire; les meneurs sont sous le couteau !
Il fallait laisser faire, en eflet. Jamais on ne vit plus forte raison sociale. Déjà quelques habiles, commentant à* leur guise la pensée de tous : La révolution est faite ! murmuraient : Amnistie ! et demandaient la mise en jeu de la Constitution montagnarde, — quand paraissent à làbarre les fédérés eux-mêmes. Les cris de la veille étaient : Vive la Constitution! Vive l'unité! Ils ne crient plus, miracle! que : Vive l'unité ! Aux applaudissements des Sans-Culottes parisiens qui l'ont inspirée, à la grande joie des Montagnards qui l'ont rédigée , ils viennent exiger rajournement de la Constitution qu'ils ont jurée : «* Avant tout, qu'on avise aux moyens de sauver la patrie! Pour le quart d'heure, soyons révolutionnaires! » Comme Anacharsis admira ce mépris rationnel de la France sansculottisée toute pour les constitutions écrites aussi bien que révélées ! Comme il n'eut garde d'être efirayé de l'avenir à l'exemple des parlementaires qui disaient tristement : «« Il n'y aura donc toujours que du provisoire? — Eh! je ne sais rien de moins provisoire, leur répliquait Anacharsis, que trente millions de consciences humaines nationalement constituées. N'entendez-vous pas le vœu qu'elles articulent encore?... Les consciences criaient : Levons-
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nous en masse! Courons en masse aux frontières! ^ C'était le cri qu'Anacharsis avait poussé dès 92 ! Oui, -un Aernier effort! Tous debout, les vivants ! toutes en réquisilion, les forces! si bien que les mesures de salut rie paissent durer plus de quinze jours! Avant quinzaii^e on est au Rhin et sur TEscaut. -Quelle France alorsl Nation cosmopolite] pour ceinture la mer et des fleuves, et Ton échappe aux Tieilles puissances ! Et quelle paix : Liberté chez nous, propagande chez tous! A bientôt la république européenne! Car il ne s'agit plus d'un jeu ministériel comme avec Brissot; car on ne saurait douter du triomphe des masses individualisées. Hélas ! nous avons la Vendée pour exemple. Qui donc depuis six mois a pu vaincre ces paysans fanatisés? A notre tour, ayons lé fanatisme de la liherté! Sans-Culottes, en avant! Une croisade civique!... Et Anacharsis sortait glorieux de la Convention, toute disposée à se rendre au vœu de tous, quand, avisant Robespierre : « Eh feien? fît-il. — Eh bien? »» fit l'autre. Les deux hommes se rencontraient, comme en 92, à la veille de la bataille! — « Une croisade civique! dit l'Orateur. — Eh! nous n'avons déjà que trop de soldats aux frontières, » lui jeta l'Incorruptible (1). Qui fut ébahi? — Cloots, parbleu! Le myope a parlé de soldats? Mats il n'y a plus ni soldats, ni prêtres, ni nobles. On ne voit en France, an Gaule, que des hommes-citoyens, des sansculottes. N'éprouve-t-il pas d'enthousiasme, ce membre du comité de salut! A-t-il déjà mépris 'des voix de la terre, cet eJu d'hier au pouvoir? Va-t-ii nous réchauffer son thènae de 92, en imaginant toujours la guerre comme un fléau et non comme une propagande? — La propa-
iX) Gloots, Appel OM genre humain^
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gande?... Ah! armée ou écrite, l'homme-unité en fait bon marché! Quelques heures après avoir dit à l'Orateur : « Il y a trop de soldats aux frontières, » Kobespieire criait aux Jacobins : « Il y a trop de journalistes à Tintérieur! » Cette fois, Ànacharsis leva les épaules et murmura : « Oh! les joueurs de rôle! »» Puis, laissant là le Robespierre, il se dit: « Quoi! ces fédérés qui viennent de crier : Guerre! de tout leur cœur, s'en retourneront au pays, tête basse et sans voix pour l'appel aux armes? « Sont-ce des revenants de Paris ou de l'autre monde? » diront leurs frères en les revoyant. Vite ! d'un coup de langue redressons ces* têtes. •» — Et trois jours après, 19 août, Anacharsis, l'homme-confiance, était à la tribune jacobine. Robespierre, l'homme-défiance, présidait. Il y avait chambrée complète. Députés, Fédérés, Jacobins, tous d'oreille complaisante. Nouveau Pierre THermite, Anacharsis prêcha la croisade civique (1) :
m Condé, Mayence, Valenciennes sont pris, commençat-il à dire ; d'autres places frontières tomberont peut-être entre les mains de l'ennemi : bien méchamment sot qvA s'en réjouira! Bien bonnement faible qui s'en épouvantera! y» — Les têtes se relevèrent toutes à ces simples mots, les premiers. — « Les tyrans sont plus embarrassés que nous! Je les attends à la trouée. Nous verrons comment ils se tireront de la fourmilière. » — Ce disant, l'Orateur souriait; chacun de lui prendre de son sourire. — « S'il faut quatre-vingt mille hommes pour détruire la Vendée, combien en faudra-t-il pour détruire la France? Le calcul est bien simple. » — Aussi simple que ton langage. Tout le monde te comprend. Continue, sans-culotte.
(1) Cloots, Croifdde civique.
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— Le sans-culotte alors leur parla finances : — « Les finances sont très -secondaires dans un État libre... Les /aux souverains doivent tout à autrui. Le vrai souverain se suffit à lui-même. Un roi endetté craint la chute de sa couronne ; un peuple endetté est sûr de ne jamais manquer de rien... La cherté rend les riches moins riches et les pauvres moins pauvres. A moins de frapper la terre de stérilité, nous soutiendrons la guerre jusqu'à la fin des siècles. Une nation de vingt-cin^ millions d'insurgents est impérissable. La France, cria-t-il alors, est comme une vaste forêt qui, nonobstant des coupes annuelles, existe pour Tutilité du genre humain. Un peuple qui se lève eu masse déconcerte les meilleures troupes disciplinées. J.-J. Rousseau disait aux aristocrates polonais : « Mettez « vos villes à cheval, et vx)us écraserez les Russes. »» Je dis aux démocrates français : « Mettez la France en réqui- « sition et vous sauverez le genre humain ! »» — Opposer Jean- Jacques à Robespierre, c'était à précipiter d'étonnement l'Incorruptible de son fauteuil. Il y eut des murmures : — « Nous rentrerons dans nos riches départements de Jemmapes et de Liège. >» — Les murmures continuèrent. L'Orateur les brava par une bouffonnerie : « Les bouches du Rhin, ces anciennes limites de la Gaule, chanteront l'hymne de la liberté !» — Ce fut un silence de saisissement. Vite alors : — « Oui. Précipitons-nous en masse vers les rives du grand fleuve, et jamais Allemand ne remettra un pied hostile dans la France régénérée. Les Romains perdirent la Gaule en laissant aux barbares un pied en deçà du Rhin. Il serait aussi impolitique qu'inconstitutionnel de ne pas profiter des leçons de l'histoire. Autant vaudrait rendre la Savoie et Nice, les clef3 des Alpes, que d'abandonner aux Impériaux la
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Gaule-Belgique, la clef du Rhin. Nous ne déchirerons pas notre livre sacré. Le peuple français, aux termes de sa sublime constitution, ne fait point la paix avec un ennemi qui occupe son territoire. Ce peuple libérateur a juré. Il ne se repentira pas! •»
Comme le peuple qui avait juré, Anacharsis, qui avait* prêché, n'eut pas non plus à se repentir. Tous les fédérés applaudissaient. Un groupe de Jacobins, pourtant, continuait de gronder (1). Maïs, en dépit de la cabale, l'assemblée entière vota l'impression du discours, sa distribution aux membres de la société, aux fédérés des communes, aux citoyens des tribunes, et son envoi à toutes les sociétés affiliées et à toutes les armées. Quand la Convention décréta la levée en masse, la France entière était déjà ébranlée par la parole de l'Universel. Les fédérés, de retour au pays, n'eurent qu'à commenter le discours pour comniuniquer à tous la foi parisienne-cosmopolite, aussi bien que les missionnaires montagnards pour organiser la croisade.
Quelques jours après, cependant , Anacharsis avait encore aux oreilles les murmures impertinents qui avaient failli troubler son triomphe, et devant ses yeux les marques ironiques des cabaleurs qu'il avait reconnus fort bien. C'étaient Pereyra le gouailleur, Proly le faiseur, Desfieux l'intrigant, Dubuisson le dramatique et Taschereau l'aigre fin, — la bande, la tourbe, le tourbillon, l'escadron volant de la diplomatie prétendue jacobine, au temps du ministère Lebrun.
Quoi! le trio Proly-Dubuisson-Pereyra serait toujours en crédit? Ils auraient même grandi d'importance, ces
(1) Appel au genre humain. <
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beaux fils, depuis le 31 mai, et malgré leur ténébreuse intrigue avec Dumouriez? .C'est à le croire; ma foi ! à leur persiflage ! Messieurs les agents secrets ont toute la suffisance des excellences d'autrefois, les agents accrédités. Avec eux on compte, et le comité de salut n'ose, paraît- 'il, arrêter la partie qu'ils mènent, par crainte, sans doute, de leur voir brouiller les cartes. N'est-ce pas à leur influence peut-être qu'il faut attribuer l'hésitation du journal jacobin à insérer la prédiction belliqueuse de l'Orateur? On ne saurait pourtant leur laisser poursuivre leur jeu en dépit de la levée eu masse. Et ces industriels de la paix, qui opèrent aux frontières, ne vont pas, j'imagine, se croiser sur les routes avec les Montagnards qui courent par la France en criant ; « Aux armes! » — Pourquoi non? Ils y comptent bien.
Hein? Bertbold Proly, hier l'ami, le conseil du ministre Lebrun, aurait encore l'oreille du comité? — Oui,. car il n'est pas moins Tapai de Hérault qui brasse avec Barère les afiaires diplomatiques (1). Ah! la fine mouche que le seigneur Proly! Comme il ne dément guère son double sang, le bâtard ! Belge par sa mère, il est pacifique ; de père autrichien^ il est diplomate. Aussi quel pacifique actif! Il a tellement l'amour du tripot, de la coulisse, dé l'intrigue, de la trame, que, dès 82, il agiotait déjà comme pour se faire la main. Aujourd'hui qu'il touche aux affaires de France, bien habile qui l'en débusquera. C'est avec le même entregent qu'il défend la nationalité belge catholique et contre l'Autrichien et contre le Français. A peine en a-t-il fini avec Dumouriez, qu il est déjà dans les jambes de Dampierre; son tenant lieu; et quand ce général
(1) Procès des Hébertistes,