‹ Anacharsis ClootsChapitre 6 sur 6 · LIVBE · texte numérisé non relu

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dez-vous chez Pache, l'accusateur ne sut vraiment plus que faire. Qu'il aille confier ses reprises d'hésitation au terrible Comité? A d'autres! Le Comité avait dit, et l'heure était à l'obéissance. Cependant Fouquier, pour raffermir sa tête et sa conscience, crut devoir prendre avis du tribunal lui-même. Le soir donc du. troisième jour, le tribunal s'assembla dans la chambre du conseil; on lut les dépositions, on pesa bien les charges, et, tout vu, tout pesé: — «* Hé! un mandat d'arrêt contre Hanriot! " dit le président Dumas. — « Arrêter le chef de l'armée sans en référer au Comité? dit Fleuriot. Référons-en ! » — C'était justement ce qu'appréhendait Fouquier. -^ « Je m'oppose à la démarche ! » s'écrie-t-il. — « Le tribunal se perd, » reprend l'honnête Naulin. — « Il se perd ! »• appuie Fouquier. Quart d'heure après, cependant, tous les juges se rangeaient à l'avis de Fleuriot; on rédigeait la délibération, tous la signaient, et c'était Fouquier lui-même qui devait aller avec Dumas la présenter au Comité. Mais, accompagné du seul Dumas, quoique Dumas soit de taille, Fouquier ne se sent pas en force. D'eux-mêmes, Fleuriot etHermann, amis de Robespierre, s'offrent aussitôt pour adjoints (1). Et les voilà tous quatre qui vont au Comité, et voilà Fouquier qui produit la délibération; elle vient d'avoir lieu: — « Quoi! vous Jvez délibéré sur l'arrestation d'Hanriot? hurla Billaud. Mais pourquoi pas sur Pache aussi, le premier magistrat du peuple ! >» Alors ce fut ce que les hommes de loi appellent une semonce. On les taxait d'imbécillité. « Écartez les preuves qui peuvent exister tant contre Pache que contre Hanriot. Il ne s'agit pas de raisonner ici ; il s'agit que cela

(1) Procès de Fouquier.

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. marche. — «La décision du Comité sera ponctuellement suivie et exécutée! cria soudain Dumas, comme pour étourdir sa conscience. — Ça marchera! » dit Fouquier à son tour, qui, loin d'être confondu, se sentit tout rasséréné par la semonce faite en commun. Car, on ne peut le nier maintenant, il a des ordres ; il n'est qu'un instrument. D'autres que lui peuvent l'attester, instruments eux-mêmes. Qu'il est fier! C a marchera!...'

— Vous entendez, dit encore le comité. Amalgamez, cumulez , arrangez- vous. Mais dans l'acte d'accusation, pas un mot des déclarations faites contre Pache , Hanriot et autres. Et, vienne l'audience, c'est à Dumas de couper la parole aux accusés , et d'écarter les témoins qui bavardent.

— Entendu, dit Fouquier se grossissant la voix; l'affaire ne nous pétera pas dans les mains , j'en réponds. — Et il retourna dans son cabinet pour amalgamer, cumuler, suivant ordre.

Mais la réapparition de Fouquier au Comité, et surtout la délibération entre juges qui l'avait précédée, donna à penser à Robespierre sur la dévotion du tribunal à sa justice. Les juges avaient donc des répugnances à se mettre au pas gouvernemental? Quoique Dumas eût sacré, ses collègues pourraient bien reculer au moment d'agir. C'est pourquoi, le lendemain, Robespierre pria Scellier, un des plus honnêtes et des plus influents , à un dîner où les Dantonistes se trouvèrent en nombre. Pour tâter le juge, l'Incorruptible se plaignit de la lenteur que le tribunal mettait à punir les conspirateurs. Les Dantonistes appuyèrent : « A quoi bon des défenseurs , des témoins à décharge, quand le crime est constant,- manifeste, flagrant?... » Mais Scellier répliqua nettement que la loi

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astreignait le tribunal à des formes» que ces formes étaient la sauvegarde de l'innocence, qu'il fallait mettre les prévenus à même de se justifier et de se défendre , et qu'il regarderait , lui , comme un crime odieux la violation qui en serait faite. — «Ah ! ah ! fit alors Robespierre aigri y voilà comme vous êtes , vous autres , avec vos formes ; attendez! avant peu, le Comité fera rendre une loi qui en débarrassera le tribunal, et nous verrons. »» Scellier ne répliqua, mais son silence disait : «Je persiste. » — Il faudra donc trier les juges qui feront la leçon aux jurés? Les jurés ! Mais s'ils allaient se former une conviction antigouvernementale ; car leur conscience est encore moins disciplinée que celle des juges? — Hé ! on fera aussi le triage. — Soit ; mais il en faut treize ; treize solides , c'est-à-dire qui fonctionnent bien ; — est-ce trouvable ? — quand le temps presse , que les Dantonistes peuvent déborder, ou plutôt la Ville retrouver tête et comprendre?...

« Qu'on arrête Antonelle ! »» dit Robespierre.

Antonelle, c'était le grand juré qui, au premier essai d'envahissement du comité sur les consciences du tribunal, avait donné sa démission. Or, pour se justifier devant les patriotes , Antonelle venait de publier ses fameuses Ohsercations de juré , avec commentaires , et la maxime qu'il donnait comme pierre de touche de sa conduite était toute clémence pour les intempestifs , si criminels aux yeux du Comité : *« L'homme, disait le philosophe, est souvent meilleur au fond que ses actions mêmes, surtout dans des moments de tourmente et de vertige. Un seul degré de bouillonnement de trop peut tout à coup précipiter une jeunesse généreuse dans des excès. » En outre, Antonelle reprochait à messieurs du Comité euxmêmes de violer, dans leurs arrêtés, ce qu'ils décoraient

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du nom de principes; et, stoïquement, il disait: -C'est ma conviction! n — « Qu'on arrête Antonelle! » fit tout le Comité avec Robespierre, — afin de faire voir aux jurés, fonctionnaires désormais, ce qu'on pourrait contre eux, s'ils s'avisaient d'avoir une conscience propre, comme leur ancien collègue. Antonelle fut arrêté le 30.

Mais, comme cette arrestation s'opérait , les Dantonistes faillirent enlever au Comité de salut tous les profits de la campagne antiparisienne. Bourdon de l'Oise demande, en pleine Convention, qu'on décrète de prise de corps Héron, l'agent des même Comités, et l'Assemblée décrète. A ce coup, le Comité comprend qu'il faut brusquer les choses. Couthon se fait vite brouetter du pavillon de Flore à la tribune conventionnelle , et il annonce bravement : l'instruction terminée , le procès pour demain ! Puis Robespierre à sa suite : « Hier, un membre fit irruption au Comité, et , avec une fureur qu'il est impossible de rendre, demanda trois têtes. » A ces trois têtes, ce fut à qui des Dantonistes cacherait la sienne. Les trois têtes, c'étaient Camille , Phelippeaux, Bourdon de l'Oise, dont les Sans-Culottes Montagnards demandaient le sacrifice pour expier le martyre des têtes parisiennes qu'ils ne pouvaient sauver.

Or Robespierre parlait encore — qu'éclatent et grondent, dans Paris endimanché , les canons des huit mille élèves du salpêtre. C'est la fête promise voilà trois semaines, fête toute nationale, comme au lendemain de la prise de Toulon. Spectacle gratis ! tambours, clairons , canons, roulez ! sonnez ! tonnez ! Étourdissez la ville par excellence , toute démocratisée depuis six jours. Dans l'ivresse de la poudre , le Comité lui replâtre vite une conscience nationale, qui doit lui tenir lieu de son Sans-

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Culottisme, conscience humaine. En avant, marche! Et sus à l'Angleterre ! Le canon blague si bien que nul ne songe assurément plus à la voix éteinte, à la plume morte de quelques indisciplinés , journalistes ou magistrats municipaux , dont on se débarrassera demain , pendant que , lasse, la ville cuvera sa fête.

Comment! c'est vraiment pour demain?... — Le plus surpris à cette annonce , devinez qui ? Ce fut Fouquier ! — Il n'était prêt.

Aux membres du Comité, qui lui disaient : «« Amalgamez ! f» Fouquier avait répondu trop vite : « J'en réponds! » L'amalgame était, en justice, une méthode toute nouvelle, sans précédents. Et sans précédents, que pouvait faire ce procureur de vieille école ? Il fallait avoir le jet le rayon, le don, être en état de grâce pour appliquer ; en un mot , il fallait créer, — lui , l'instrument Fouquier. — Ah ! combien le huis clos franc et brutal de la justice du roi lui parut préférable à ces hontes secrètes et préalables de la justice d'éclat ! Choisir les individus, les grouper en factions, puis les confondre tous dans une seule et même conspiration , afin de les perdre en bloc pour le salut public , c'était là l'œuvre ! Il fallait assigner aux conjurés un but vague, mal déterminé, qui permît d'envelopper le plus de factions possible dans l'affaire. Le nombre ne doit pas faire peur, au contraire. Toutes se complètent. Ce qui manque à l'une s'emprunte à l'autre. Brouillez, et la conspiration prend corps. Fouquier comprenait bien. Seulement il avait la main lourde ! Lui , qui jusqu'alors s'était fait un mérite de bien déterminer, de circonscrire ses accusations , afin de pouvoir s'écrier à tue-tête : «* Il est évident ! » il ne va plus oser désormais murmurer que : « Il paraît, » — moins encore : « Il

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paraîtrait ! » cependant il opère dans la seule ville peutêtre où l'amalgame sort applicable. C'est Tunique moyen même, pour le sacerdoce, de réduire, de sanctifier la villemodèle des individus unis! L'homme est à Paris si vivant, si sociable, si parlant, si humain, que chacun, ma foi, y a des titres à l'amalgame , et surtout après quatre ans de révolution , quatre ans de liberté de plume , de liberté de langue. Qui donc n'a pas été intempestif? Qui ne Test pas même encore? C'est à ne faire qu'une bouchée de la ville entière ! Le deuxième jour d'essai, Fouquier saisit enfin cette vérité. Aussi, dès qu'il eut attaché bravement la cocarde noire au chapeau d'Hébert , il se vit en passe de royaliser tout Paris : Tout Paris suivait, s'amalgamait, sans qu'il eût à le contraindre, ni même à recourir aux dénonciations. C'était merveille ! Et déjà donc triomphaitil, — quand, malheur! voici Pache, Hanriot , et Lubin, et Brochet , et Brochet, Gobaut lui-même qui reviennent sous sa plume dans la foule, avec les autres, avec tous , grâce au système : — ce qu'il ne fallait pas. — Fouquier s'arrêta... Il devait étendre, oui; mais il devait aussi circonscrire. — Comment faire ?

, Il en était donc encore là, ne sachant qu'aviser, lorsque la déclaration efirontée de Couthon vint le foudroyer; et, à peine revenait-il de sa surprise, que le Comité le mandait. Il accourt. — L'acte d'accusation? — Fouquier donne ce qu'il a. — L'imbécile ! On jette au feu son travail. — Il faut refaire cela et vite! mais ici, sans sortir, sous les yeux mêmes du Comité. On ne le lâchera pas. — Alors Fouquier prit sa première leçon sur l'amalgame. Les hommes en état de grâce dictant, elle fut complète. L'accusateur ne devait jamais l'oublier.

Cette conspiration, toujours fluante, on la lui fit dire

sans ambages, et dès la première ligne, la plus atroce, la plus vaste, la plus immense. . . toufes les factions s'y trouvaient, tous les moyens étaient mis en œuvre. — Mais dans quel but? pour établir quoi? — Dites rétablir... — La royauté? — Non, la tyrannie, d'abord sous le nom d'im grand juge! D'eiofd est sublime. C'était le lien. Ace rf'd^iorrf Fouquier sentit l'inspiration. En quelques heures tout fut bâclé.

.-. Or, pendant qu'il bâclait, messieurs du Comité délibérèrent la mort prochaine, non plus d'Hébert et consorts, mais des tripoteurs dantonistes, justement les dénoncés d'Hébert....

Ce même soir, Anacharsis Cloots était appelé au greffe de sa prison. Là, un délégué des tribunaux lui demandait, par manière d'instruction sommaire, s'il se reconnaissait coupable de conspiration; et, sans attendre réponse, des gendarmes le poussaient avec eux dans une voiture, et la voiture, suivie par d'autres, roulait vers la Conciergerie. Dans les autres était Ronsin, étaient Desfieux et Pereyra. Anacharsis faisait partie de l'amalgame hébertiste. Le myope incorruptible l'avait fait inscrire.

Ce fut avec le printemps, — 1®^ germinal, que le calvaire des hommes selon la nature commença. Juste au moment où la bonne mère s'éveillait, ses fils, hélas ! prirent le chemin de la mort. Au matin, le philosophe Anacharsis était encore tout ébahi de sa mise en jugement, quand il fut introduit dans la salle commune où l'on déjeunait avant l'audience. En entrant, on lui remit un acte d'accusation signé Fouquier. L'Orateur du Genre humain était littéralement accusé d'avoir conspiré contre la liberté du

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peuple français et la représentation nationale ; d'avoir tenté de renverser le gouvernement républicain pour y substituer un pouvoir monarchique, d'avoir ourdi le complot d'ouvrir les prisons, afin de livrer le peuple et la représentation nationale à la fureur des scélérats détenus ; d'avoir coïncidé avec ses complices, à la même époque, dans les moyens et le but de détruire la représentation nationale, d'anéantir le gouvernement et livrer la République aux horreurs de la guerre civile et de la servitude par la diffamation, par la révolte, par la corruption des moeurs, par le renversement des principes sociaux, par la famine, etc., etc., etc. On ne l'accusait pas d'avoir enlevé les cloches des tours de Notre-Dame, — et pourtant, c'eût été plus juste. Mais il eut un redoublement de surprise à la vue et au nombre de ses complices. Quel gâchis de têtes avait su imaginer le comité ordonnateur! Ils étaient dix-neuf, et de différentes nuances. Non-seulement c'étaient Hébert, Vincent, Ronsin, Momoro et leurs amis Cordeliers, Hubert-Leclerc, Charles Bourgeois, Mazuel, Ducrocquet, Ancar ; mais c'étaient aussi les diplomates de la paix plâtrée, les adversaires d'Anacharsis, Desfieux, Pereyra, Dubuisson, et môme Proly, tous amis soit de Danton, soit de Taschereau, ami lui-même de Robespierre. Plus à l'écart se tenait une trinité muette : un vieillard, le général Laumur, un jeune homme, le chirurgien Armand, une femme, veuve depuis trois jours de son mari, Madame Quétineaa, — trois royalistes, disait-on. Anacharsis regardait encore de tous ses yeux, quand un camarade vint tomber dans ses bras, de Cock, le bel Hollandais. Fouquier l'avait arrêté le 26.

En ce moment arriva un nouveau complice, auquel Momoro alla tendre la main : le médecin Laboureau, premier

commis du conseil de santé près les bureaux de la guerre.

C'était lui qui avait proposé, le 24, à la Cordelière, de nommer des défenseurs officieux pour les incarcérés du 23. — « Ah ça ! il y à donc conspiration? fit Laboureau comme allait faire Anacharsis lui-même. — Il n'y en a pas ombre, fit Momoro. — Mais Pereyra, mais Dubuisson... — Hé ! c'est la faction Proly, reste elle-même de la faction Dumouriez ; on nous l'implante pour nous rendre criminels. — Mais Laumur?... — Autre aristocrate qu'on nous jette également aux jambes. »» — Et Momoro, qui préparait sa défense, se remit à écrire. Anacharsis eut alors pleine lumière sur l'intrigue. L'idée parisienne-cosmopolite, pour laquelle il avait vécu et vivait encore, était bien celle pour laquelle on voulait le faire mourir. Le sourire donc lui remonta du cœur au visage, et, comme Momoro, il s'en remit, imperturbable, à la conscience du j'iry.

Des autres, Ronsin était gai; — non point qu'il eût la foi de Momoro, d'Anacharsis. Bien au contraire. Il se savait perdu; mais sa perte, simple accident, ne pouvait entraîner celle de la liberté : ce qui le consolait. Hébert, lui, était absorbé. Comme Ronsin, il voyait bien leur mort, mais à la suite venait celle de la république : ce qui le contristait. — Quant à Vincent, insouciant de son sort, il se plaisait à ne point perdre de l'œil Laboureau , et se pariait à lui-même qu'il était un espion.

Dans le groupe des diplomates, Desfieux, surpris de la hardiesse de l'amalgame, disait à l'adresse du tribunal : « Je voudrais bien voir ce qu'ils vont dire et faire. » — A neuf heures, tous purent voir. On les introduisit dans la salie de la Liberté.

Le prétoire était vide : quelques assistants çà et là, et

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qui n'enveloppaient même plus les jurés : ne devant pas s'inspirer de l'opinion, les jurés avaient été isolés. En entrant dans cette solitude, les défenseurs des Droits se regardèrent : Quoi ! pas un ami? et déjà supposaient-ils plus volontiers encore un abandon qu'une défense, quand une rumeur puissante leur monta du dehors comme un encens. Les amis n'étaient pas terrifiés, Paris n'avait pas oublié, quoique au lendemain d'une fête. Bien avant le jour, les Sans-Culottes faisaient masse sur la place du Palais; avec le jour, dans les rues voisines; — comptant bien apporter l'appui de leur présence à leurs magistrats calomniés. Mais les portes ne s'ouvraient pas, mais les postes étaient doublés, huit mille marchands maximes étaient aussi debout : oui , c'est presque à huis clos qu'on va juger. — 0 camarades ! du calme ! ne bougez pas l La faction qui domine au Comité et dans l'Assemblée ne cherche, comme au 31 mai, qu'un acte de violence qui justifierait l'accusation. Ayons fiance aux jurés !

La conscience des jurés devait être, en eflfet, le grand espoir des accusés sans- culottes. Aussi tous les regards se reposèrent sur eux quand ils entrèrent. Comme les cinq juges, dont n'étaient ni Scellier ni Naulin, — les treize jurés, dont n'étaient ni Bavoy ni Chrétien, avaient été triés. Mais, quoique de choix, ils pouvaient être encore bien treize consciences. Quoi de plus sensible queGanney, que sa bonté même faisait tenir pour imbécile! Quel homïne plus sobre et partant plus rassis que Trinchard? Il ne prend jamais, le matin, que du chocolat, afin d'avoir la tête plus saine. Est-il un patriote plus irréprochable que Laporte? un plus brave citoyen que Trey? Et Dix- Août! comme il est plein de scrupules! à ce point qu'ayant l'oreille dure, il se place toujours au premier rang pour

ANACBARSIS, T. II. 29

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mieux entendre accusateur, témoins et accusés. Quant au luthier Renaudin, c'est le modèle des pères de famille. Ainsi des autres.

Hélas! si honnêtes qu'ils fussent, — ces jurés, ébranlés par la tempête jacobine, interdits par l'arrestation d'Antonelle, prévenus de leur nouveau rôle par Dumas luimême, n'étaient plus déjà que des demi-consciences. Ils s'apprêtaient à transiger, que dis-je? c'était même fait. Que Dumas coupe la parole aux témoins et accusés, supprime les défenseurs, en un mot, dirige les débats selon le Comité, peu leur importe. C'est une affaire gouvernementale où ils n'ont que voir. Ils ne se formeront une conviction que sur ce qu'ils entendront à l'audience. Voilà qui est dit. Aussi se sont- ils assis tranquilles, mais remerciant toutefois dans leur cœur le Comité de les avoir affranchis ce jour-là, jour d'essai, de l'oppression des pleines consciences d'un auditoire.

Sauf Ronsin et Vincent, les accusés, ne soupçonnant le cas, espérèrent donc encore, et d'autant plus qu'ils se firent soudain une autre illusion à la vue du grand nombre de gens qui s'apprêtaient à prendre note. Non-seulement deux juges qui ne siégeaient pas, Coffinhal et Thonnête Naulin, mais le juge siégeant Subleyras, mais le président Dumas lui-même, mais le greffier Paris, et un avocat Ferrai, tous griffonnèrent dès qu on parla (1). Le Comité veut doncremplacer la publicité d'audience par une plus grande publicité de presse? pensèrent les apôtres des Droits. Soit ! — Et les voilà qui se consolent presque de l'absence de leurs amis. Aucun d'eux ne savait que, deux jours auparavant, à la Jacobinière, les Dantonistes, qui semblaient

(1) Procèê de Fouquier,

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craindre qu'on n'abusât un jour contre eux-mêmes des prétendues révélations d'une audience trop secrète, avaient proposé, par la bouche de Dufourny, qu'on fit choix d'un tachygraphe consciencieux pour le procès d'Hébert. Or Couthon avait brusquement demandé, au nom de Robespierre lui-même, la question préalable sur cette proposition, « afin de ne pas permettre aux conspirateurs de se rendre intéressants. >» Nul des scribes qui étaient là ne songeait donc à faire œuvre de publicité. Subleyras et Coffinhal, préposés en ce jour à la rédaction du Bulletin, étudiaient la physionomie de l'audience, afin de pouvoir défigurer patriotiquement après coup le compte rendu que rédigeait l'avocat Ferrai. Dumas recueillait l'esprit des débats pour le service de l'éternel rapporteur Saint-Just ; Paris annotait tout ce qui pouvait convenir à Danton; seul, l'honnête Naulin écrivait selon la vérité, mais c'était pour l'histoire, et encore l'histoire n'en devait-elle rien avoir. Qui le croirait ? sans l'accusateur Fouquier, qui, accusé lui-même, soulèvera un jour le coin du voile et laissera surprendre ce qu'on appelle le secret du gouvernement , la postérité se fût toujours nourrie de la fable-Coffinhal.

Comment,' en effet, ne pas s'envelopper de tout mystère et de toutes ombres pendant une pareille œuvre? É coûtez ! . . . Quels témoins, et quelles dépositions ils font!...

Dumas, le président, fut à la gêne dès le premier : c'était Legendre. On lançait en ayant ce député parisien, bonne bête du quartier, pour donner tout de suite haute couleur à l'affaire. Mais Legendre n'avait à raconter que son dîner chez Pache, entrevue fraternelle qui témoignait plutôt contre l'accusation ; et tout en racontant, le boucher ne cessait de dire Pache, Bouchotte, Hanriot, dont

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il fallait se taire. Or Dumas n'osait interrompre, par respect pour la représentation nationale.

Au témoin qui suivit, plus grand embarras encore. Dufourny, Tennemi des Cordeliers, l'ami de Phelippeaux, vint, non point déposer de faits à lui connus, mais lire des pièces fournies par d'autres : quatre ou cinq lettres écrites à Phelippeaux lui-même par des amis détenus contre Ronfiin le général. A la lecture des deux premières, qui n'étaient, comme eût dit Robespierre, que des phelippotiques, Dumas annota pour Saint-Just : <« Ce signataire parait plutôt un vil intrigant qu'un observateur. »» Et la dernière lettre achevée : « Aussi lâche, aussi vile que les précédentes (1). » Sans les Jacobins Moenne et Sambat, que l'on produisit contre le tourbillon diplomatique Desfieux- Pereyra-Proly, la pièce à tiroirs n'eût pu se soutenir vingt- quatre heures.

Mais, le lendemain, farce plus ignoble encore ! Laveaux, le journaliste, avait dans un jour d'humeur calomnié Vincent, son chef, en Taccusant de vol. On le fait venir pour qu'il répète sa calomnie. Il la répète comme un mensonge; vite, Cofônhal l'insjrit comme vérité. Puis succèdent deux espions, deux moutons des prisons. On supporte le premier, le bijoutier Jacquemier; mais au second, Jobert, un Austro-Belge, ancien aide de camp du général d'Alton, ce bourreau de la Belgique en 1789, Fouquier lui-même se sentit un remords en face de son cynisme. S'il n'eût pas craint de tout gâter, il eût requis contre le coquin. Ce même jour, l'ami de Danton, Westermann, déposa sur le compte de de Cock; or, loin de vouloir reconnaître dans l'agent des réfugiés bataves un

(1) Notes manuscriteê de Dumas,

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banquier ami d'Hébert, comme l'avait imaginé Camille- Robespierre, il déclara que le colonel de Cock avait bravement combattu pour la France à ses côtés, toujours au premier rang. « S'il a pratiqué Hébert, c'est qu'il habitait sur la même section que le tout-puissant substitut, »» ajouta habilement le Dantoniste. De la déposition de Westermann et de Tinterrogatoire de de Cock il ressortit, aux yeux mêmes de Dumas, que de Cock était coupable d'avoir sacrifié avec ses amis 420,000 livres depuis 1791 pour la cause de la liberté; d'avoir, sous la garantie de ses correspondants, fait des emprunts en Hollande pour approvisionner l'arniée de la République ; d'avoir connu les plans de Dumouriez et de les avoir jugés inexécutables; d'avoir accepté des missions du général pendant la campagne (1), etc., etc., etc. Oui, voilà ce que le président dut annoter pour Saint-Jus fc!...

Alors seulement Dumas comprit qu'en ces sortes d'affaires on ne pouvait donner force à l'accusation que par la variété même du spectacle et des impressions. L'amalgame des témoins amenait contradiction dans les témoignages, qui trop approfondis se détruisaient l'un l'autre. A chacun il ne fallait donc prendre que sa fleur, qui toujours avait le parfum de l'ensemble. C'est pourquoi il fit hâter le pas aux témoins, qui défilèrent plutôt qu'ils ne déposèrent. Quels qu'ils soient, d'où qu'ils viennent, peu importe : ils ont le masque, et quantité emporte qualité.

Le premier jour, les Amis des Droits acceptèrent avec patience le martyre; quelques-uns môme sourirent à la torture. Mais, à la deuxième épreuve, — quand ils se virent tenaillés dans leur honneur par les drôles de la

(1) Procès cTHébert et consorts.

plus vile espèce, ils firent éclat. En s'entendant accuser d'avoir voulu faire un Deux Septembre ; d'avoir pénétré dans les prisons, non plus par ordre pour délivrer, mais par révolte pour égorger ; d'avoir enfin tenu dans une inaction perfide Tarmép révolutionnaire qu'il n'eût jamais désiré tant que d'avoir sous la main, Ronsin eut un tel jet d'indignation, que Dumas le trouva bien insolent. Momoro, lui, ferme sous les soufflets mêmes de la canaille qui faisait preuve, terrifia ses bourreaux par ses principesfroidement répétés. — « Vous avez demandé quatre-vingt mille têtes, dit-on niaisement au brave Ancar, ancien commissaire à l'armée de Mayence et à l'armée du Nord ; vous vous êtes opposé à la levée des voiles. >» — « Le voile! exclama le Cordelier, je l'aurai sur le cœur tant que les patriotes seront opprimés. Mon patriotisme est si chaud qu'il me donne une fièvre ardente ! « Quant à Vincent : a Chaumette est-il dans la conspiration ? »» lui demanda Dumas. — ** Il attend qu'on l'y mette, « parluisa Vincent. Puis, vivement, aux jurés : « Je vous prie, citoyens, de ne pas arguer de cette parole que je reconnaisse l'accusation. Il n'y a encore rien de jugé, »» gouaillat-il (1). — Mais soudain tous crièrent : « Qu'on cite Pache ! qu'on assigne Hanriot! — Ils ne sont pas dans l'afiaire, »» hurla Dumas. — «Des défenseurs! La loi nous accorde des défenseurs, »» firent-ils encore tous. — Mais Dumas : « Taisez-vous ! » Et l'audience fut levée, et l'orage se prolongea dans la salle commune. Alors Ronsin, voyant Momoro qui s'apprêtait encore à une défense écrite : « Qu'est-ce que tu écris? cela est inutile ! C'est un procès politique. Il faut mourir. Vous avez parlé aux Cordeliers,

(l) L'Abréviateur,

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tandis qu'il fallait agir. Cette franchise indiscrète vous a perdus. On tous arrête en chemin et sur le coup de temps ! Vous deviez savoir que tôt ou tard les instruments des révolutions sont brisés. Il vous restait une ressource, vous l'avez manquée. — Cependant, soyez tranquilles, dit-il à tous; le temps nous vengera; le peuple victimera les juges et fera justice de notre mort. » — Alors, venant à Lahoureau l'espion : « Laboureau, d'après ce que Momoro m'a dit de toi, tu es un bon garçon. Il n'y a rien ici qui te regarde, et je te réponds que tu seras remis en liberté. »» — Puis, reprenant son discours : «Voilà déjà longtemps que je me suis aperçu que vous étiez mirés et suivis dans le sénat par un tartufe. Il vous a surpris parce que vous ne vous en êtes pas assez méfiés. Il faut mourir! — La liberté est perdue, fit alors Hébert. — Tu ne sais ce que tu dis. La liberté ne peut maintenant se détruire ; le parti qui nous envoie à la mort y marchera à son tour, et ce ne sera pas long. »

Si le prétoire avait été vide le premier et le deuxième jour, — au troisième, les Amis des Droits le trouvèrent plein à déborder ; et, surprise ! de quel monde ! C'était la tourbe qui avait fait scandale à leur club pendant les dernières heures de la Cordelière, muscadins, Robespierrots, Phelippotins : le Comité les avait appelés à son aide. Il s'agissait d'enlever l'afiaire qui menaçait ruine, — en les faisant crier plus haut que les accusés, qui slnsurgeàient et dont les clameurs troublaient les consciences solitaires des citoyens jurés. Brave Ganney ! bon Trinchard ! cher Laporte! il vous faut, paraît-il, savourer un peu de l'opinion pour vous recheviller l'àme? Oyez donc ces applaudissements qui saluent la passion d'Hébert.

Comme chef de la conspiration , le magistrat parisien-

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journaliste avait été mis sur le fauteuil, à la place distinguée, tout au-dessus des autres. Quand, ce jour-là, son profil pâle et frêle apparut, domina, — de l'auditoire partit toute une décharge de rires, de huées, d'injures. Le corps en faillit culbuter.

L'audience fut d'abord à moitié remplie par les dépositions sur les séances des Cordeliers. A chaque témoin, et quoiqu'il dît, la foule muscadine faisait en chœur, par manière d'interprétation : « Oui, ils ont prêché l'insurrection ! >» Et comme les accusés répliquaient dans le bruit : « Mensonge ! c'est Carrier ! c'est la Montagne elle-même! . . .

— Vous vouliez anéantir la Convention entière, criait alors Dumas pour leur couper la parole. — C'est vrai! » clamait à sa suite tout l'auditoire. Quant à Hébert... Ah! pauvre père Duchesne ! Jamais bouffonnerie plus complète ne fut représentée. — Il avait requis contre les loteries, il en avait obtenu la fermeture. On le convainquit d'en avoir été le soutien. Et tous les ex-banquiers de jeu qui étaient là d'applaudir. — Il n'avait cessé d'aboyer après Chabot ; on lui avait fait même parfois reproche de trop d'acharnement. On le convainquit d'en avoir été bel et bien l'ami. Et tous les muscadins d'éclater. — Il avait, — et c'était maintenant un remords pour lui, — fait exclure Jacques Roux des Cordeliers par concession à l'esprit jacobin ; on le convainquit d'avoir les mêmes principes que Jacques. Et tous les spéculateurs, opérant sur les biens nationaux, de s'écrier : « Bravo 1 »» Enfin le grand défenseur de la Sans-Culotterie fut convaincu net de royalisme. Oui, on le lui dit en face, onle lui prouva même. — En s'appuyant de l'autorité de Camille? — Non, par la lecture seule

— est-ce à croire? — de son propre journal, le Père-Dwchesne! On ne lui cita pas les articles écrits de la veille,

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franchement, contre les Dantonistes (le Comité s'en fût gardé), mais quelques lignes de ces numéros héroïques, parus le lendemain du 2 juin, en pleine dissolution, que dis-je? au lendemain de l'assassinat de Marat, en pleine trahison, pendant ces deux mois funèbres où la Commune parisienne, seule, avait tenu tête à tous les dangers et sauvé la République des mains des tripoteurs et des traîtres sans faire tache à la liberté.

Fouquier prit le numéro 269 et lut : « Qu'ont fait les trois Assemblées nationales? Rien. On veut, à force de malheurs, forcer le peuple à demander l'ancien régime. On veut tout tenter pour fatiguer le soldat. Que faut-il faire? renouveler la Convention; organiser un pouvoir exécutif et ne pas réunir les pouvoirs dans les mêmes mains. La contre-révolution sera faite, si on laisse le Comité de salut public tel qu'il est aujourd'hui ; les ministres obéissent comme des esclaves à ce Comité. »

Fouquier prit le numéro 272 et lut : «* La Convention conserve encore une partie de ses vieilles habitudes. Le tribunal révolutionnaire a deux poids et deux mesures. Une misérable cuisinière a été condamnée; mais on ne juge pas aussi vite les grands scélérats. Les juges et les Comités se laissent corrompre. »

Fouquier prit le numéro 275 et lut : « Montagnards, tant que les Comités usurperont tous les pouvoirs, nous n'aurons jamais de gouvernement, ou nous en aurons un détestable. Pourquoi les rois ont-ils fait tant de mal sur la terre ? C'est que rien ne s'opposait à leurs volontés, pas plus qu'à celles de vos Comités. Nous n'aurons jamais de liberté; notre Constitution ne sera qu'une chimère, tant que les ministres ne seront que des galopins aux ordres des derniers balayeurs de la Convention. La Ré-

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publique, dévorée par tant d'insectes , deviendra étique

et périra! La liberté est f quand tous les pouvoirs sont

confiés à des hommes inviolables. y>

Et c'est en vain qu'Hébert s'écriait : •« Mais, en ce tempslà, c'était Danton qui était au Comité de salut public! C'était Chabot qui régnait au Comité de sûreté ! C'était Custine qu'on hésitait à juger !... Lisez donc mes derniers numéros ! Lisez donc le Journal du Clnb, où nous prêchons l'union avec les Montagnards du Comité de salut et du Comité de sûreté !... »

Mais Fouquier, pour réponse, lui lut une phrase d'un numéro d'octobre : « Les bougres qui nous gouvernent sont les dévorateurs de la substance publique. Dans une république tout gouverne, et la masse des gouvernés est bien plus pure que celle de ses gouvernants... » — «Mais rien n'est plus aisé que de perdre un homme en décomposant ses phrases, fit encore Hébert hors de lui. On met en oubli les circonstances où mes écrits ont été rédigés. » Alors Fouquier poursuivit, en donnant lecture, des numéros où le Sans-Culotte faisait l'éloge de Vincent et Ronsin, emprisonnés par la faction phelippotine. Et comme Hébert répliquait encore, — « Le journal passera sous les yeux des jurés, dit sententieusement Fouquier. — Mais je proteste... — Vos journaux n'ont été examinés qu'à partir du 31 mai ! hurla Dumas à son tour. — Mais... — Mais est-ce votre désintéressement qui vous a fait recevoir 100,000 francs de la Trésorerie nationale pour remplir une mission dont les patriotes se sont acquittés pour rien? »» A cette résurrection subite d'une calomnie inventée après le 2 juin et réchaufiée depuis par Camille, tous les muscadins, ivres dé l'audace du président, s'écrièrent : « Vive la République î »» Hébert ouvrit la

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bouche, ouvrit les yeux, comme un étranglé. On entendit alors : * Sa figure témoigne contre lui. Elle fait pièce à conviction ! »» Et ce fut un débordement de rires, au milieu desquels Dumas leva la séance , cependant que les coaccusés d'Hébert demandaient à pleine voix : « Mais la conspiration! mais les preuves! Qu'on appelle Collot! Qu'on appelle Carrier! Elie Lacoste! Pache! Hanriot!... Tous sont nos complices si nous sommes coupables!.., » Mais les gendarmes les entraînaient.

« Ah! c'est l'inquisition ! Ils veulent me brûler vif!...* Tel fut le cri d'Hébert dès qu'il revint à lui. Ronsin voulut le réconforter. Mais Hébert tout à coup : « Nous, des royalistes ! ... Si on allait le croire !» — Et il montra Desfieux, Pereyra, Proly, Laumur... Avec ces hommes, des antiparisiens, ils devaient, tous, les Sans -Culottes, aller à la mort, — accouplés aux yeux du peuple dans la même charrette ! A l'idée qu'on flétrissait jusqu'à leur mémoire, Vincent, Momoro, Ancar, Bourgeois, Mazuel eurent comme un vertige. Ils faillirent s'élancer sur le trio diplomate de la paix plâtrée, et sur Laumur, et sur Armand. . . Que sais-je? Ils pleurèrent, ils injurièrent, ils étaient fous, — quand soudain une voix douce s'éleva, qui, par sa douceur même, arrêta tous les cris. La .voix psalmodiait !.».

Je rêvais cette nuit que, de mal consumé, Côte à cote d'un gueux on m'avait inhumé 4 Mais, ne pouvant souffrir ce fâcheux voisinage. En mort de qualité, je lui tins ce langage :

— Retire-toi, coquin, va pourrir loin d'ici I Il ne t'appartient pas de me parler ainsi.

— Coquin ! ce me dit-il d'une arrogance extrême, Va chercher tes coquins ailleurs, coquin toi«même. Ici, tous sont égaux ; je ne te dois plus rien.

Je suis sur mon fumier comme toi sur le tien !...

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A ces vers naïfs du vieux poëte Patrix, si singulièrement exhumés, les colères s'éteignirent, les regards se rencontrèrent, les visages se sourirent , les mains se tendirent, et tous tombèrent, s'embrassèrent dans la charité du genre humain, sur le sein de Tapôtre de la République universelle, leur coaccusé, leur consolateur, Anacharsis Cloots.

Oui, c'était Anacharsis, qui n'avait rien perdu de son calme philosophique pendant ces trois jours d'agonie, en dépit des juges, des jurés, de l'accusateur, des témoins. Et pourtant il n'avait pas moins subi d'épreuves que les autres. A l'audience on l'avait amalgamé, lui neuvième, entre Desfieux et Pereyra. Mais, en déclinant ses noms et qualités, il fit déjà sentir aux jurés comme il se distinguait bien de ses voisins les diplomates : « Anacharsis Cloots législateur, — répondit-il à Dumas, — né Clévois, en deçà du Rhin, et Parisien depuis vingt-sept ans. *» Il n'avait pas dit autrement dans la Jacobinière, le jour de son épuration. L'emprisonnement ne l'avait donc point amendé. C'était toujours l'incorrigible aspirant aux frontières naturelles de la Gaule, — partant un agent de l'étranger.

Dans l'acte. d'accusation, Anacharsis n'avait pu trouver une seule ligne à son adresse. Aussi, en s'asseyant, s'étaitil murmuré comme Desfieux : « Je voudrais bien savoir ce qu'on va dire contre moi. »» — Mais l'attaque ne se fit pas attendre. Le témoin Dufourny lui porta le premier coup, rude choc qu'il n'avait su prévoir. L'Homme libre venait de déposer contre Ronsin, quand, par une réminiscence subite, il reprit la parole pour raconter, de la façon la plus bénigne, que Cloots, en compagnie d'Hérault, avait fait auprès de lui, en septembre, une démarche dans l'intérêt

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d'une émigrée , la femme Cheminot. A ce nom tous les yeux des jurés se fixèrent sur la coaccusée de Cloots, la citoyenne Quétineau, et il se fit dans leur esprit un amalgame par consonnance. — « Avez-vous pratiqué de's manœuvres tendantes à séduire et corrompre le témoin, à extorquer un certificat? déclama le président de sa plus belle voix. — Je n'ai demandé aucune déclaration, répondit Anacliarsis le plus simplement du monde, je n'ai rien fait de contraire à la loi et qui pût en la moindre chose compromettre les intérêts de la République ! » Mais il avait beau .dire, les jurés ne songeaient plus qu'aux deui noms Cheminot-Quétineau, dont la confusion pouvait excuser une des vingt condamnations qu'exigeaitd'eux le Comité. Le lendemain Anacharsis, prenant toujours au sérieux tout ce jeu de justice, ne s'inquiéta nullement d'entendre le marchand bijoutier Jacquemier présenter aux jurés les concerts de la prison comme des réunions de conspirateurs. — Le sot conte ! — Il convint avec le greffier de Saint-Lazare d'avoir embrassé Ronsin sous ses yeux ! — Quel mal à cela? — Enfin il eut une exclamation de résurrection quand le ministre même de la République en Suède, un des agents de la politique étrangère du Comité, un partisan de la paix plâtrée, de la neutralité armée, etc., Verninac-Saint-Maur , vint hautement déclarer l'innocence du philosophe cosmopolite : « Tête exaltée, dit-il, mais je ne lui ai jamais soupçonné de projets nuisibles à la République (1). »Ah! citoyens jurés, ce témoignage courageux à cette heure est d'autre poids que les suppositions du Phelippotin Dufourny. Aussi, tout heureux, Anacharsis se nourrissait encore, le troisième, jour de la parole tombée

(1) Procès d'Hébert et consorts.

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si bravement, si miraculeusement des lèvres d'un diplomate, et les jurés assurément devaient en garder l'empreinte, car les témoins défilaient — déjà trente-six — sans rien plus dire du député de l'Oise, — quand maître Fouquier lui-même, s'adressant brusquement au candide conspirateur : « N'as-tu pas entretenu une correspondance avec les généraux ennemis? —-A cette interpellation, Anacharsis se crut réveillé de son rêve par la voix même de Robespierre. Il nie, tout ahuri. Mais l'accusateur lui oppose une déclaration dans laquelle on parle de trois lettres par lui écrites à Brunswick. — « Quelles déclarations? quelles lettres? » — L'auteur de la déclaration soutient les avoir vues sur la table du général prussien Kalkreuth. — «Où les a-t-on vues? Quand les a-t-on vues? Pendant les pourparlers du siège de Mayence? ou plutôt en 92, après Valmy? Ne seraient-ce pas de simples signatures données par moi sur pièces comme président du comité diplomatique? Et Kalkreuth n'aurait-il pas uniquement montré mon nom comme argument contre la paix plâtrée que les traîtres voulaient faire et qu'on veut faire encore? Car que disaient ces lettres? Où sont-elles? Le nom de mon dénonciateur?... n Et, sans se laisser distraire par les huées des muscadins ni par les rappels calculés de Dumas, Anacharsis allait toujours, tenant sous son doigt Fouquier qui ne soufflait plus. Mais une voix s'éleva des bancs des jurés : « Votre système de la république universelle était une perfidie profondément méditée et qui a donné un prétexte à la coalition des têtes couronnées contre la France. » Anacharsis s'arrêta, regarda. Qui disait là le mot du procès ? Renaudin le luthier ! qui, au lendemain de la démission de Gobel, avait apparu si robespierriquement à Fabre, à l'évêque et à Cloots lui-même.

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Ah! plus d'espoir! Non-seulement l'esprit du Myope agite la langue de Fouquier, mais il siège, mais il écoute, mais il juge. Anacharsis comprit enfin : l'idée parisienne-cosmopolite était condamnée ! L'Europe attendait!... Et il vit la mort. Et soudain il s'apaisa. Il eut même, miracle ! plus de sourire encore que dans son rêve d'acquittement ; car son aventure s'expliquait "toute.

C'est pourquoi il répondit à Renaudin avec la douceur d'un enfant : « Citoyen, la république universelle est dans le système naturel. J'en ai donc pu parler, comme l'abbé de Saint-Pierre, au temps de la Régence, parlait de la paix universelle. Quant à me suspecter d'être le partisan des rois, par cela seul que je me suis déclaré l'ennemi de tous, vous n'oseriez ! »

C'est pourquoi aussi, — les muscadins lui ayant alors crié aux oreilles : « Le Prussien à la guillotine 1 >» — le philosophe se retourna vers eux: «* A la guillotine, soit; mais vous m'avouerez, citoyens, qu'il sera bien extraordinaire que Thomme brûlable à Rome, pendable à Londres, rouable à Vienne, soit guillotiné à Paris, en pleine république, n

C'est pourquoi enfin, dès qu'il se retrouva, le soir, dans la salle commune avec ses seuls camarades de guillotine, qui se bataillaient, hélas 1 il les rappela, au nom de la mort, à la fraternité, et les amena tous à dormir leur dernière nuit sur la terre, comme il la dormit lui-même, dans le calme du Juste.

La dernière nuit ! Oui , c'était bien la dernière des enfants selon la Nature. En ce moment les politiques du pavillon de Flore ordonnaient à Fouquier, qui leur racontait sa journée, d'en finir avant vingt-quatre heures.

Le 4 germinal donc, — dès l'ouverture de l'audience,

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— le président Dumas demanda aux jurés s'ils étaient suffisamment instruits. Ils répondirent : «Non. >» Alors on produisit un témoin, un seul, mais à lui seul il valait les trente-neuf autres. Grâce à lui, le miracle attendu de l'amalgame le plus parfait s'opéra dans l'esprit des jurés. Le témoin ne parlait pas, il baragouinait : c'était un Allemand, un ci- devant officier de ta légion germanique, ô mon pauvre Anacharsis ! — Windel, qui déposait contre Armand et madame Quétineau, baragouina les projets formés, l'été dernier, par le général Dillon : fausses patrouilles, enlèvement du petit Capet, l'île Saint-Louis pour refuge, etc., en même temps qu'il disait les agitations muscadines, royalistes, phelippotines des derniers jours contre les Cordeliers. Et cela sans méthode, sans suite et naïvement, à l'allemande, avec bredouillement. Les jurés, à cet amphigouri, se crurent en droit de ne point distinguer non plus , leur conviction naquit. Et d'autant plus forte, que Dumas entama l'éloge de Pache,

— « Pache qu'on voulait assassiner ! » — l'éloge de Hanriot, — « Hanriot qu'on devait égorger! » — Or, ce disant, Dumas regardait avec fureur les Cordeliers, Ronsin, Hébert, Vincent, Momoro! C'étaient eux qu'il accusait de regorgement. — *« Mais ce n'est pas nous! Nous n'avons pas conspiré ! criait Ronsin, criait Vincent, criaient-ils tous, s'imaginant Dumas fou de colère. — Ah! il n'y a point eu de conspiration? éclata le président. Il n'y a point eu de conspiration!... N'avez-vous pas formé le projet barbare d'affamer le peuple ?. . . N'avezvous pas, par vos écrits, vos manœuvres, tenté d'avilir la représentation nationale? N'avez-vous pas rassemblé des troupes, voilé les Droits de l'homme, préparé douze fausses patrouilles, prêché l'insurrection, préparé votre retraite

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dans File Saint-Louis, correspondu avec Brunswick, négocié ayec Dumouriez, avec les détenus, avec les banquiers?... w Et Dumas mêlait, confondait, triturait, fouettait, gâchait, pétrissait tous les éléments de l'afifaire, passant des yeux, du geste, de Pereyra à Vincent, de Vincent à Armand, d'Armand à Ronsin, de Ronsin à Cloots, de Cloots à Proly, avec un élan, upe fureur, une conscience tels que les Robespierrots, les muscadins, les Phelippotins, les fédéralistes de l'auditoire s'écrièrent émerveillés : « Vive la république ! Périssent les traîtres!... y> Et Dumas reprit, et ils reprirent aussi dans un délire qui ne cessa qu'en entendant dire aux jurés : « Nous sommes suffisamment instruits. »» — ** Gendarmes, faites retirer les accusés, " fit Dumas pour se débarrasser des criailleries. — Et les jurés se retirèrent aussi, pour délibérer, dirent-ils.

A midi, gravement, silencieusement, les jurés reprenaient séance, et chaque membre donna son opinion à haute voix. A l'unanimité, dix-neuf accusés furent déclarés coupables. Laboureau, seul, le mouchard, était reconnu innocent. — «' Gendarmes, ramenez Laboureau, »» dit Dumas. Et, Laboureau ramené, Dumas lui lut la déclaration du jury, prononça le jugement d'acquit et lui adressa un discours succinct dans lequel il lui rappela le danger des liaisons. Laboureau fut embrassé par son gendarme, par le président, par les juges, par lesjurés et par le témoin Brochet, Cordelier renégat. Puis Dumas, ayant fait asseoir l'espion auprès de lui, dit : « La justice voit avec plaisir l'innocence s'asseoir à côté d'elle. — Gendarmes, faites entrer les autres accusés ! >» Eux entrés et placés, le président, au milieu du silence le plus majestueux, lut encore la déclaration du jury. Or, pendant

▲NAGHARSIS, T. II. 30

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que Fouquier conclut froidement à la peine de mort^ d'après l'article 2 de la seconde section du titre P^ de la II® partie du Code pénal, et d'après l'article 2 de la loi du 16 décembre 1792 (vieux style), dont il donne lecture, et qu'il conclut à la confiscation des biens de» condamnés, en conformité de l'article 2 de la loi du 10 mars 1793 (vieux style), dont il fait aussi lecture,, toutes les victimes. Amis des Droits de l'homme ou non, protestent. — « Je demande la parole ! » crie Mazuel. — « Je suis enceinte! » crie madame Quétineau. — « Je suis innocent! » crie Ducrocquet. Mais, entre tous, c'est le philosophe cosmopolite dont la voix domine : « J'en appelle de votre sentence au genre humain ; mais, comme Socrate, je boirai la ciguë avec volupté! » Comme Socrate, en effet, on le tuait parce qu'il n'avait pas voulu croire aux idoles. Et dans le bruit les juges opinent, le président prononce, les accusés Tinvectivent, les gendarmes les enveloppent. Dans le prétoire on clame : « Vive la République! Enlevez le père Duchesne! — Ah! la République est morte ! dit encore Hébert à Ronsin. — Elle est immortelle ! » répliqua encore le général.

Mais, pendant que cette tragédie s'achève au Palais^ que fait donc la ville? — Plus rien. Paris ne bouge. Les huit mille marchands maximes sont toujours sous les armes, les huit mille élèves du Salpêtre — toujours à la disposition du Comité ; et les débris de l'armée révolutionnaire se trouvent consignés à la caserne de la Grande- Rue Verte. Pour agir, les Sans-Culottes devraient accepter, qui le croirait? l'alliance de leur ennemi même, Danton. Car, le l^ germinal au soir, on a vu une chose étrange à la Jacobinière : Robespierre prendre soudain le thème des Hébertistes qu'on jugeait et pérorer du ton

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le plus violent contre la faction parlementaire , — si bien que les Dantonistes, se voyant menacés et même déjà jugés dans les personnes de Desfieux, de Proly, de Pereyra, n'ont pas eu honte de revenir à la Cordelière pour tâcher de recréer à'ieur profit la force même qu'ils avaient détruite. Mais les Sans-Culottes ont dit: « Fi! ••

Donc, le 4 germinal, à une heure, Dumas avait prononcé ; le 4, à une heure, comme un écho la nouvelle emplit la ville (1). Quoi ! le Comité triomphe! C'en est fait d'Hébert et complices! Condamnés! On n'y pouvait croire. Mais le tambour bat, qui convoque toute la force armée. C'est bien vrai, et le spectacle est proche. Aussitôt l'ivresse éclate, à la Convention comme dans la ville. Les bourgeois massacreurs du Champ de Mars se rassemblent ; les chevaliers du poignard font figure : « C'est la revanche! »» disent les vaincus du 31 mai. Tout le Palais-Royal vomit son écume au dehors, filles publiques, agioteurs, escrocs; dans les prisons on chante, on crie ; ce sont les aristocrates qui chantent, ce sont les patriotes incarcérés qui crient : on les assomme, il y a fête. Mais le plus gai de tous, c'est Camille. Pour que la fête soit complète, il imagine une farce. Audevant d'Argant allant prendre ses degrés, Molière a fait porter des seringues : au-devant d'Hébert-Duchesne, roulant au supplice, on portera les armes de la victime, des fourneaux. Voilà qui est plus imagé que l'éponge de la Passion, j'imagine. Aussi quel fromage ne mangera-t-il pas à cette vue, le condamné, et comme on va rire de sa grimace!..- Tous donc de courir par où la procession doit passer. Les fenêtres s'ouvrent, des estrades s'improvisent,

(1) Pour ce récit nous n'avons rien emprunté aux MémoiYes de Sanson, pas même le nombre des charrettes.

et les charrettes, encombrées de monde, encombrent les rues du palais de justice à la place du supplice. Qu'ils viennent donc! — Ah! patience! ils se préparent. Ils sont à leur dernier repas : rien qu'un potage, qu'un demi-setier de vin ; puis la toilette : ce ne sera pas long.

Impuissants, les Cordeliers encore libres s'ensevelissent dans leur deuil. Au quartier de l'Idée, tout est silence. Les rues sont aussi vides qu elles étaient pleines en 89, pleines d'hommes! Les passants sont comme des ombres. Les mots s'échangent, rapides et brisés, rien qu'entre femmes, et dans le fond des maisons encore. On les recueille, tant le murmure semble éclatant. On entend: « C'est bien singulier qu'ils n'aient pas eu de défenseurs, cela ne me convient pas. Ils en donnent à tous les autres. Qu'est-ce que cela signifie? » — Ailleurs: « Des papiers qui témoignent de leur scélératesse? Tais-toi donc, le Comité en fait venir quand il en veut ! »» — Ou bien : « Tu verras la faction Pierrotine, tu verras \ » — Et dans un escalier : « A t'entendre, il semblerait que Robespierre est un intrigant. — Tu as trouvé. — Prends garde ! tu as été patriote ; tu n'en es que plus dangereuse ! >» — Quel mot ! . . . et dans la bouche d'une femme ! . . . Les femmes espionnent. Le Comité est partout, jusqu'au lit. L'État tue la famille. C'est à se fuir: on se fuit; tandis que là-bas, de l'autre côté de l'eau, écoutez quelle clameur! Tous les partis fraternisent à la vue de la première fournée parisienne. Les voilà!...

« Ah ! la République va finir ! ^ ce fut encore le cri d'Hébert. — « Elle est immortelle ! » ce fut encore la réponse de Ronsin, quand, liés, debout, ballottés sur la charrette, ils entrèrent d'un bond dans cette foule, une mer de têtes hurlantes qu'ils dominaient de toutes leurs

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têtes de condamnés. Tu ne peux donc, ô grand Régulateur, imposer à tes gouvernés cette dignité muette que les Sans-Culottes avaient tous, le 21 janvier, sur le passage de Louis-le- dernier? Dès qu'ils ont permission de langue, qu'ils se trouvent hors d'école, ne savent-ils qu'aboyer? Quelle gaieté de carnaval ! Rome la sainte en folie n'est pas pire: « Ah! il est bougrement en colère, le père Duchesne ! Il s'est brûlé à la chandelle, le voleur! Au vasistas, lécheur de sang! Va, joue à la main chaude, royaliste! » Et c'étaient des rires, des crachats et des quolibets à défrayer cent Pères Duchesne de contrebande ; et les fameux fourneaux, invention de Camille, se dressaient dans la foule, se penchaient au bout des gaules sous le nez du vrai père, qui pleurait. Oui Hébert pleurait, en avant des autres, immobiles et muets. Aucun n'avait garde de chanter comme avait fait Brissot et compagnie, victimes des brigands parisiens. Sous son masque de royaliste, sanbénito dont l'avait affublé l'inquisition d'État, Hébert pleurait, à la grande joie des royalistes, masqués en patriotes; et c'était dans la ville même des Sans-Culottes, en pleine république, que cette mascarade avait lieu. Quelle torture ! Oui, il en pleurait. « Le lâche ! » criait en riant la foule.

Ainsi s'avança, toujours sous l'orage, la première charrette, puis la deuxième, puis la dernière. A la dernière, la tempête redoublait encore : c'était l'Orateur du Genre humain, le prédicateur de la guerre universelle, le baron d'Anacharsis , Maratis-Cloots. Souriant, le philosophe fermait la procession qu'Hébert le journaliste ouvrait pleurant. — « Il sourit? A mort le Prussien ! A mort le cidevant ! A mort le millionnaire ! A mort le mouchard ! Le ci-devant, le millionnaire, l'aristocrate, le mouchard

prussien, à la guillotine ! » Anacharsis avait cru qu'il sourirait jusqu'au bout. Toute une minute son sourire tint bon, mais, au prolongement de tant d'injures vomies à la fois, le sourire passa. Va-t-il pleurer comme l'autre? Point. Il se penche, il veut parler. Parler? Oui. La raison lui reste tant que lui restera la tête, et la parole tant qu'il aura sa langue. Le voilà donc, le fou, qui s'allonge en sage sur cette multitude affolée, et, de sa charrette, tribune fuyante, il demande la parole. Ce furent des rires!... « Canaille, lui crièrent toutes les voix des fenêtres, tu prêcheras ta république à la barre de Sanson ! » C'étaient ses amis des anciens jours ; il les avait quittés pour aller à la sainte Montagne. En même temps, sous ses pieds, d'en bas monta comme une vapeur sanglante : « A la guillotine!... n

Cependant il parlait ; il montrait de la tète, — car ses bras étaient liés, son corps entassé; seule la tête, bien dégagée et pour cause, avait son jeu libre, — de la tête il montrait Proly, Pereyra, Desfieux, les diplomates, avec lesquels on l'avait couplé. Quelqu'un du Comité qui était là (car le Comité surveille, il est dehors, il suit les charrettes),' quelqu'un des gouvernants entendit, crut comprendre : «< Au nom de la terre, au nom de l'Humanité, ne me confondez pas dans votre souvenir avec ces hommes!... Point de paix plâtrée!... » Mais ses paroles allèrent se perdre dans un tourbillon de cris qui l'enveloppa avec violence. Comme son patron le Scythe Anacharsis, à la face de son tyran, — Anacharsis le Sans- Culotte eiit craché sa langue à ses chiens. Mais, S. donc ! Il se redressa, ses lèvres allant toujours, et bientôt le sourire lui revint, non plus aux lèvres, mais dans les yeux. — C'est qu'il n'entendait plus ! c'est qu'il ne voyait plus !

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c'est qu'il ne sentait plus ! Le dernier mugissement de ces masses chaotiques l'avait soudain rejeté tout en lui-même. Encore au monde, il n'était plus déjà des hommes. Pour la première fois de sa vie il se faisait seul, minute avant la mort. Sa volonté se dénoua. Ses lèvres parlèrent, mais sans voix. Sa raison, n'humanisant plus, naturalisa. — Que disait-elle?...

« Laissez-moi m'endormir sous la verte pelouse pour que je renaisse par la végétation !

« La nature est une bonne mère qui se plaît à voir naître et renaître ses enfants sous des combinaisons différentes. Tout ce qu'elle renferme est éternel, impérissable comme elle ! Laissez-moi m'endormir !... »

Or la bande qui s'avançait à travers la foule, avec les charrettes, chantait à la gloire d'Hébert :

Ciel, il était si patriote !

Il faisait des discours si beaux !

Pourquoi siffle-t-il la linotte,

Le fameux marchand de fourneaux ^1) ?

Et les charrettes s'arrêtaient, et l'on criait tous en mesure : « Ran plan, ran plan-plan. Ran plan, ran plan-plan. Tambour, un ran! » Et dans la rue, aux fenêtres, d'en haut, d'en bas, éclataient alors avec des rires : ** Drelin, drelin, drelin! A la guillotine! >» Et le% charrettes, s'ébranlant de nouveau, se rouvraient passage. Mais Anacharsis, toujours hors des hommes : *• Nous ne mourons jamais, nous transmigrons éternellement dans la reproduction infinie de tous les êtres qui se réchauffent dans le sein de la nature et qui se nour-

(1) Rougiffj journal.

rissent du lait de ses innombrables mamelles. Ensevelissez-moi !.. .

« Nous étions des plantes ambulantes, nous redevenons des plantes sédentaires; nous avons pris racine dans le sein de la femme j nous reprendrons racine dans le sein de la terre. Ensevelissez-moi sous la verte pelouse pour que je renaisse par la végétation. »»

Cependant on psalmodiait encore à l'entour :

Adieu, projets ! adieu, ma Jacqueline ! Innocemment j'ai voulu m' agrandir, Pour récompense, on va me raccourcir.

J'ai cru régner... et l'on me guillotine.

Alors on passait devant la jacobinière. Et, dans la première charrette, c*était Vincent qui disait à Hébert : « Hébert, c'est le moment ou jamais de descendre pour faire une motion. »

Et, dans la dernière, c'était Anacharsis, méditant toujours :

u Que m'importe la réminiscence! Assez de peines comme cela. Laissez-moi m'endormir. Un profond sommeil ne laisse pas que d'avoir son mérite. Sous la pelouse!... »*

Or, comme Fàme du philosophe se parlait ainsi, arrive un vaste flot d'air pur qui le baigne tout entier. Est-il encore vivant? N'est-il pas mort plutôt? Il regarde. C'est l'espace, le ciel, des arbres, la nature, et devant lui la Liberté se dresse blanche comme la Minerve qu'il avait vue, dans son enfance, au milieu des jardins de Mailand: deux colombes dans les plis de son manteau. Au nom du ciel, cette fois, jouirait-il donc d'une autre vie, mêlée de réminiscences?... Ah! qu'il écoute, hélas !... Voix loin-

LA SANS-CULOTTERIE 473

taines, puis plus proches, longues clameurs, cris sanglants; c'est à la terre qu'il revient, c'est le monde qui remonte à lui : il est encore esclave des hommes, — encore en vie,

— aux Champs-Elysées, mais parisiens, — place de la Révolution, — près de Téchafaud, — nuque découverte, attendant son tour. Et déjà le supplice commence; la machine tranche, une tête a passé devant ses yeux... celle du bel Hollandais de Cock. — Oui, le dernier agent des réfugiés bataves a eu le pas sur tous, pour la satisfaction des vieilles puissances.

« Mais que fait donc le Prussien? disait-on dans la foule étagée autour de la machine. Il ne bouge ! — Il a demandé sans doute, fit un loustic, à être exécuté le dernier •pour constater encore ses principes philosophiques, en voyant tomber les têtes de ses camarades. »»

Anacharsis, en effet, était là, immobile dans le groupe des condamnés : à chaque minute un de moins. Fixe , le philosophe regardait les corps, les têtes, le sang : corps roulant, têtes tombant, sang jaillissant, ruisselant, coulant

— tout un ruisseau. Alors son cœur s'arrêta. Son sang, à lui encore, courut chaud, clair, rapide, tout à sa tête, qui n'avait plus qu'un quart d'heure. Toutes les puissances de son être s'y concentrèrent. Toutes les cases du cerveau s'ouvrirent, pleines de lumière. Et dans son crâne, qui s'élargit comme un monde, ce fut un courant de vastes images, un délire ordonné de pensées, un flux de réflexions subites, une extase de raison, une synthèse, une évidence, la vérité, l'avenir; il vit!... Jamais l'individu Cloots n'avait tant vécu que dans cette ivresse d'une minute, ivresse d'éternité. Il monta l'échafaud. Fier et droit, il se sentait sur les épaules tout un foyer de lumière intellectuelle. Le soleil se couchait, emplissant de

tons ses rayons d'or la place de TEtoile. Sur cette place même il avait rêvé de voir, — et c'avait été son premier rêve, — Voltaire, ce symbole de ITiumamté libre, pénétrer de son sourire la ville par excellence... Anacharsis sourit, puis sa tête, tournant sur son cou, s'abaissa à droite, s'abaissa à gauche, s'abaissa en avant. « Il salue la lunette ! »» crièrent des voix. — Il saluait la Liberté, pour laquelle il allait, — pour laquelle le voici culbuté, raccourci , mort. Alors ce fut un délire. Les cannes se levèrent, les chapeaux s'agitèrent, les pieds trépidèrent, les mains bruissèrent, toutes les voix clamèrent : «* Vive la République! »» Folie continue, folie sans fin, et qui reprit force à la vue de Momoro, vivant, debout, puis culbuté, raccourci, mort ; à la vue de Vincent, à la vue de Ronsin, vivants, debout, puis culbutés, raccourcis, morts; enfin à l'apparition d'Hébert vivant, debout, puis culbuté... et sur la nuque duquel le bourreau se plut à faire danser, pendant quelques secondes, le rasoir national... Quand Sanson montra à la foule la tête du journaliste, les transports furent si violents, qu'autour de l'échafaud des morts s'écroulèrent, sous les trépidations de l'ivresse, les échafauds des vivants. Et les filles publiques, et les prêtres réfractaires, et les agioteurs, et les muscadins, tous pêle-mêle, bras, têtes et jambes, s'engloutirent et roulèrent sur le pavé sanglant (1).

Le lendemain on n'avait de cette fête gardé qu'un souvenir. En s'abordant, les muscadins allongeaient le cou, jouaient trois fois de la tête : c'était saluer à la prussienne (2).

(1) Journaux du temps.

(2^ Renseignement fourni par M. l'abbé C,

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Deux jours se passent. Qui marchent à la mort? Les intempestifs Dantonistes, et à leur suite l'intempestif Autrichien Junius Frei, l'intempestif Espagnol Gusman, l'intempestif Danois Deiderikstein.

Six jours plus tard, qui marchent à la mort? Troupe d'intempestifs Parisiens, d'intempestifs Dantonistes, Chaumette et Gobel en tête. En cette affaire, Anacharsis, quoique hors du monde depuis quinzaine, eut les honneurs de l'accusation. Grâce à son nom se fit l'amalgame, car tous furent préyenus d'athéisme ! Mais Robespierre, pour rassurer les athées spéculatifs du centre conventionnel, expliqua que, sous cette dénomination, il n'entendait poursuivre que l'athéisme social , c'est-à-dire la philosophie cosmopolite, l'esprit de propagande, l'affranchissement des consciences, en un mot, la Révolution.

Les Sans-Culottes parisiens regardent avec hébétement ces opérations politiques. On continue, du reste, à fabriquer tout ce qu'il faut pour achever la déroute de leurs consciences. Calomnies vagues, énigmatiques! Vincent s'est écrié , en voyant exécuter Laumur : <* Dire que sans ce coquin nous réussissions! — Brochures effrontées! Vie d'JTéiert, Vie de CTtaumette, par l'entrepreneur officiel, Tisset. — Compte rendu étrange du procès lui-même ! Toutes les dépositions y sont falsifiées à l'honneur de l'amalgame. Proly, par exemple, a reconnu qu'il avait frayé avec Barère ; on change trois lettres, cela fait Basire. Quant au grand juge, ce n'est plus Pache, on met Danton. Et c'est, en queue, une note

officielle qui parle d'élections futures, afin de faire prendre en patience cette Convention toute mutilée et qui toujours siège.

Si quelque philosophe impudent s'avise, par un reste d'habitude, de protester contre les bourdes officielles, vite la police, dont les rapports secrets tiennent lieu des voix de l'opinion publique, happe le coquin. — ^ Mais je fus embastillé sous l'ancien régime? — Raison de plus pour qu'on t'arrête sous le nouveau, réplique le Jacobin qui fonctionnarise.»» — Enfin, pour couvrir les encharrettements des patriotes, on double les encharrettements des royalistes.

A l'armée du Nord, il y eut révolte dès qu'on apprit l'attentat contre la vie des magistrats parisiens. La voix du Sapeur Sans-Culotte n'avait pas eu crédit. Mais on fusille les indisciplinés, et le Comité médite un journal : la Soirée au Camp, qui doit enlever aux défenseurs toute préoccupation parisienne. Au lieu des bougreries patriotiques, oyez les janoteries militaires du bon vieux temps: Va-de-bon-cœur, Clairvoyant, Dumanet , Latulipe, en avant!...

Le Sans-Culotte batave a ordre de franciser son titre intempestif; on applaudit au roi de Sardaigne, qui fait enlever du Valais l'intempestif Rotondo.

Quant aux intempestifs Belges et Liégeois, déjà enfermés comme suspects, — les uns se jettent de désespoir par la fenêtre de leur prison ; les autres se laissent traîner en martyrs à l'échafaud.

Quant à la Montagne, — veuve de Paris, c'est l'impuissance même. Et si quelques cris s'en détachent pour protester, Robespierre déclare tout net que la Convention entière est désormais Montagne.

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Au dehors, enfin, les pamphlétaires écrivent que la République française est aux mains de F ex-jésuite Soulavie.

Et Carnot se dandinait, dans le Comité, au coin du feu, et disait en ricanant au vieux Pache, qu'on n'osait tuer : « Eh bien ! citoyen, on fera pourtant des changements à la Constitution. »»

— Vaudront-ils le sang qu'ils ont coûté ? observa tristement le vieillard. —

Tout cela se fit au printemps, jcoup sur coup , afin de détacher la Prusse de la coalition avant l'ouverture de la campagne.

Dès que l'idée parisienne-cosmopolite fut bien morte , on apprit que la coalition des rois restait entière, intacte. Le Comité était dupé. L'Europe féodale ne voulait pas du nom même de République avec la grand'ville muette.

Et le démocrate incorruptible se vit engagé avec les modérés, avec les mitoyens, avec les médiocres, tous royalistes par accommodement. Ils allaient donc, ceuxci, triompher seuls.

Ils triomphèrent sur l'heure. Car, balayant la politique sans élan du pacifique à principes, et arborant, à leur profit, le drapeau de la guerre offensive, ils héritèrent des forces que la Sans-Culotterie avait organisées. On gagne la bataille de Fleuras, on retrouve la Belgique, on touche aux bords du Rhin ; demain on sera en Hollande. Ah ! Cloots! ah! deCockl...

Robespierre multiplie les hécatombes des intempestifs royalistes pour effrayer. — Vaine terreur!...

Il cherche un refuge dans la fête de l'Être suprême. — Vain refuge!...

Il s*enferme enfin dans sa chambre, comme en plu-

viôse. — Vaine relraite! — L'Incorruptible n'est plus l'indispensable f

Un mois après, il était mis hors la loi par ce croupion de Convention que lui-même avait monseigneurisé. Et le voilà seul, dans Paris , à la Maison Commune ! en insurrection malgré lui avec ses amis, et contre son propre ouvrage. Il ne pouvait demander secours à la ville, lui, son étouffeur ? — Au reste, la ville était bien morte !...

Il tenta de se suicider. Hélas! c'était le 14 frimaire, le 4 germinal, qu'il avait, commencé son suicide. Il agonisait depuis lors. Le lendemain on l'acheva avec la ville , car le conseil de la grande commune, — quelle ironie ! — fut amalgamé presque tout entier au bourreau même des communaux.

Non, ce ne furent pas les Dantonistes qui triomphèrent au 9 thermidor, ce ne furent non plus les Girondins, mais bien encore l'Europe féodale. Sa main alla jusqu'aux commerçants raisonneurs des quartiers Saint-Denis et Saint- Martin, qu'au mois d'août 92 elle s'était bien promis de pendre.

Dès lors elle songea à implanter dans cette ville morte un gouvernement de son cru; mais elle comptait sans les victoires des Sans-Culottes armés.

Anacharsis l'avait prédit. Les Sans-Culottes débordèrent sur le continent tout entier, s'emparant du pape, détrônant les rois, départementalisant les hommes. Mais, hélas! ce ne fut plus qu'une aventure ; — aventure héroïque, mais sans moralité ni suite» «ar leur chef, ayant épousé l'Autriche au lieu de la grand'ville, tomba. Et les vieilles puissances envahirent enfin pour restaurer.

On restaura dans la grand'ville même. On put lui faire cette politesse. Vingt ans avaient passé. Paris n'était

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plus qu un Pompéi. A ceux qui y cherchaient trace de la grande philosophie idéaliste du dix-huitième siècle, les cicérones officiels racontaient le plus sérieusement du monde qu'en 1800 elle avait été enfermée à Charenton dans la personne du marquis de Sade.

Ouverte à l'Europe du nord au sud, et sans commmie centrale, la France put rester départementalisée. L'expérience des vingt ans prouvait qu'on n'en gouvernait que plus à Taise.

Au dehors, les vieilles puissances profitèrent du désarroi des peuples pour les amalgamer sous leur coupe et proclamèrent la Sainte-Alliance des porte- couronnes. — Cependant, générations groupées, les villes ressuscitent. Quinze ans après, Paris, dans un mouvement de réveil, culbutait l'échafaudage de la Légitimité. On remuselait à nouveau la ville; à nouveau, dix-huit ans ensuite, elle se soulevait encore.

Aucun gouvernement, monarchie, convention, comité, empira, restauration, royauté, ne semblait comprendre que, si la France philosophique de 1789 avait applaudi à la translation du gouvernement au centre d'un million d'individus socialement unis, ce n'était point pour qu'on en étouffât les voix, mais bien pour qu'on s'inspirât de leurs consciences.

Par quel moyen? — C'est le problème de l'avenir, à moins que l'embrassade de Voltaire et de Frédéric, en 1740, dans la belle vallée de Clèves, n'ait été vraiment qu'un baiser Lamourette.

— Mais, au fait, Anacharsis et ses amis?... qu'advint-il d'eux après eux ? — Mon Dieu ! dans le sauve-qui-peut général, ses amis survivants, le cousin Jacques en tête, le renièrent et le donnèrent pour fou à la postérité ; un de

ses parents, accouru sans doute pour réclamer Théritage du Cosmopolite, fut arrêté à Paris, en prairial 95; l'oncle de Pauw ne put se consoler de la mort de son neveu, et se traîna péniblement jusqu'en 1799; — enfin la petite-fille d'Anacharsis... — Comment! il était père? — Oui, mais la femme ni l'enfant n'appartiennent à l'histoire. — De sa petite-fille seule on peut dire qu'elle jouait hier encore sur le théâtre de la Porte-Saint-Martin.

De Cock aussi avait laissé un fils. Mais vous connaissez tous ce Parisien-là, sa gloire est cosmopolite (1).

Quant à Chaumette, ses descendants taillent leur vigne dans la Nièvre.

Quant à Hébert, — un mot qu'il créa en 94 nous le rappelle à toute heure. A toute heure chacun dit : « Je ne veux pas qu'on m* embête ! »»

Quant au vieux Pache, enfin, — retiré, seul, dans un village, près de la frontière (2j, il s'asseyait souvent sur le bord d'un ruisseau, au pied d'un chêne, — et regardant couler l'eaù, il songeait aux contes que l'on faisait sur la Révolution française, et souriait ; — mais soudain il pensait avec émotion à cette bonne grand'ville (Ju'il avait administrée sans être orateur, ni écrivain, ni riche, ni intrigant — et il la glorifiait dans son cœur.

(1) Paul de Kock.

(2) Pache, Sv,r les factions et les partis.

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