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mon cœur. » Ce cri-là, il l'avait poussé quatre ans auparavant, à son entrée dans la société-mère.
Au dehors, cependant, il retrouva toute sa langue. Les plus ardents Jacobins l'avaient suivi (1) : « Ah ! leur ditil, après le roman de Robespierre, je ne suis plus étonné du succès des dictateurs avant l'invention de l'imprimerie. Ce discours m'eût hissé deux ans plus tôt à la lanterne ; il n'est pas très-dangereux à l'époque de la Sans-Culotterie organisée. »
Et comme tous le consolaient : «« Bah! reprit-il, la tuile qui m'est tombée sur la tête ne m'a pas abattu. Robespierre m'eût tué à Venise ou à la Mecque, mais il n'a fait que m'égratigner à Paris. Non. Les Sans-Culottes ne sont pas des sénateurs ni des idolâtres : Ils n'ont aucun intérêt à tromper ni à être trompés. »
Et comme on l'embrassait : « Vous êtes mes chirurgiens, disait-il encore. Mon aventure augmente l'énergie de mes sentiments démocratiques. Un vrai républicain est optimiste. Il aime le gros bon sens des groupes et la grosse joie des Percherons. »
Si bien que, lorsque Chaumette arriva avec ses Cordeliers pour s'enquérir, Anacharsis avait reconquis toute sa sérénité : « Ahl fit-il alors, confondre toutes les époques et commenter malignement toutes les expressions, c'était la méthode du cardinal de Richelieu, qui ne voulait que deux lignes en ouvrant un livre pour faire pendre l'auteur MS'légalement. Autant vous en pend à l'oreille, mes camarades. »
Et il ajouta aussi : « Ma faute capitale , la cause de tous mes malheurs, je m'en confesse sincèrement, c'e^t
(1) Cloots, Afypel au genre humain.
d'aimer trop le genre humain et pas assez les cliques et les personnages. Beaucoup de têtes étroites ressemblent au locataire d'un appartement qui dirait à son propriétaire : « Tu n'aimes pas ma chambre , car tu n'aimes que « ta maison. » France ou Gaule, tu seras heureuse lorsque tu seras guérie enfin des individus. Sois libre et moquetoi des joueurs de rôle. Je ne désespère de rien : déjà les choux et les raves remplacent les saints de notre calendrier. »»
Enfin il leur promit à tous d'en appeler au genre humain de la sentence jacobine. « Si Robespierre est représentant du comité sauveur, je suis, moi, représentant du peuple sauveur. Attendez huit jours!... »»
Le Comité, lui, n'attendit pas huit jours les profits de sa victoire: Le lendemain, 23 frimaire, quelques amis de Danton ayant rappelé le vote de la veille sur le renouvellement, le conventionnel Granet s'écria (1) : « Je demande qu'on remette aux voix cette question. Et si l'affirmative est décidée, je demanderai alors l'appel nominal pour savoir ceux qui veulent ce renouvellement. ^ Chose étrange ! à ces mots il y eut terreur d'une part, applaudissements de l'autre. Le Comité, si petit encore le 22, apparut soudain comme une toute-puissance : c'était le grand vainqueur de la Sans-Culotterie. Aussi fut-ce avec enthousiasme qu'on accueillit un discours amphigourique du robespierriste Jay-Sainte-Foix : « Renouveler le Comité sans motifs, dit- il, c'est faire supposer (il sousentendait : à l'Europe) que le Comité a cessé de mériter votre confiance. C'est vouloir suspendre les opérations commencées (il sous-entendait : diplomatiques). En con-
(1) Journal de Perlet. — Nouvelles politiques. '
LA SANS-CULOTTEBIE 305
servant le Comité, la Convention le recrée continuellement. Conservons-le donc! — Oui, conservons-le, >♦ crièrent tous les messieurs du Marais, quoiqu'ils eussent préféré à coup sûr la politique extérieure dantoniste. Mais, comme avant tout il fallait étouffer le sans-culottisme sans ameuter les Sans-Culottes, et que Danton était trop compromis pour cette besogne : — « Conservons Robespierre! >»
Ce fut donc réellement ce jour-là, 23 frimaire, que fut constitué le gouvernement provisoire de Robespierre- Barère. Et pourtant le triomphe jacobin auquel ces politiques étaient redevables de leur triomphe conventionnel n'avait été qu'une rafle; encore, pour enlever le vote, avait-il fallu comprendre les prêtres dans la mesure générale d'exclusion. Or cette concession faite à l'esprit philosophique entamait la politique du Comité. C'est pourquoi Robespierre vint effrontément déclarer, quatre jours après, à la Jacobinière, que les prêtres n'avaient pas été compris dans la proscription. Et les Jacobins, éblouis à leur tour par son triomphe conventionnel, ne répliquèrent pas.
Cependant, si avant d'accuser Cloots Robespierre avait dû diriger l'opinion par la plume de Camille, il lui fallut encore, après la sentence, diriger l'opinion pour qu'on goûtât l'affaire. Les journaux n'applaudissaient pas. Le Journal des Sommes libres n'eut qu'une demi-colonne de séance, ou se lisait : « Robespierre a vivement scruté dans les détails de la conduite et des écrits de Cloots. Partout Robespierre a vu en lui un fourbe, un traître, un émissaire de la Prusse. Il a généralisé son opinion à tout ce qui est étranger paVmi nous, nobles, prêtres, banquiers, financiers, étrangers. » Et rien autre. Ainsi Charles Duval
306 LIVEE VI
distinguait habilement Robespierre des Jacobins et signalait déjà le système de llncorruptible : généralisation, amalgame.
Si le Moniteur, lui, vu ses relations officielles, jugea prudent, le 25 frimaire, de cracher un mot sur Cloots, — du moins la Gazette nationale emprunta l'injure à sa voisine, la Gazette de France. Elle racontait qu'en Prusse (toujours la Prusse), le parti de la paix, dit le parti français (c'était Hertzberg, le prince Henri, Lucchesini), gagnait chaque jour sur le parti de la guerre, que représentait Brunswick ; et elle ajoutait : « Brunswick et Wurmser sont fort en peine, et partant George et Pitt sont aussi fort en peine ; -d'où il résulte que Cloots et le genre humain sont aussi immanquablement fort en peine. »»
Ah! plût à Robespierre que le Comité n'eût pas e:^gé davantage du journal sans-culotte les Révolutions de Paris. Mais point. Il fallait pour bien faire, comme on dit, que, dans la feuille même rédigée par Momoro le Cordelier, Anacharsis le Cordelier eût sa flétrissure, — afin de donner à croire aux Sans-Culottes que le club de la rae Thionville applaudissait à la décision des frères jacobins. Or, ce même 25 frimaire, Prudhomme, le propriétaire de la feuille , recevait une lettre, — lettre anonyme, bien entendu, — et que, tremblant, il se hâta d'insérer (1). Tout en se félicitant de l'épuration jacobine, tout en appliquant même, comme sans y voir, un soufflet aux Cordeliers, l'auteur de la lettre présentait Anacharsis en compagnie de Proly et d'Aoust; -^ Proly le pacifique devant ; — d'Aoust, l'ami prétendu de l'évèque de
(1) Réi>ol\Ui(ms de Paris,
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Liège , derrière. — On pouvait donc penser que Cloots n'avait été chassé de la Jacobinière que parce qu'il intriguait pour la paix comme Proly, et contre les réfugiés liégeois comme d'Aoust. Aussi, pour donner à cette fable un dernier coup de brosse qui la couvrit du plus beau lustre de vérité, l'anonyme écrivait :
« Il résulte, d'après plusieurs données que nous avons, que la tactique des puissances coalisées est d'avoir en France pour émissaires quelques notables de leurs sujets qui, sous les dehors d'un patriotisme affecté, déclament contre leur patrie, ^ù ils se disent avoir été persécutés; telle est l'intrigue dont Robespierre a montré le fil, le 22, à la société des Jacobins, où, dans un discours, il a violemment inculpé Anacharsis Cloots, gentilliomme, né sous la domination prussienne. Après diYoir prouvé que l'orateur du genre humain était un traître, payé par l'étranger, il a conclu par demander que tout noble fût exclu de la Société. En conséquence, le seigneur Guedro-Prussien a été rayé de la liste des membres, ainsi que les nobles d'Aoust, Casablanca et autres. Aux faits allégués par Robespierre on pourrait ajouter qu' Anacharsis Cloots possède, près de Clèves, une terre dont il a porté le nom et qui, je crois, est toujours intact, quoique sous la griffe rapace du lion prussien, contre lequel les sujets de sa domination ne dirigent jamais impunément des déclamations politiques. Le.même Cloots a encore près de Clèves un oncle, nommé Pauw, auteur de plusieurs écrits, lequel, par la protection du feu roi de Prusse, a obtenu un canonicat à Xanten, où il n'est nullement inquiété, quoique oncle de l'Orateur du genre humain, qui passe pour ennemi de la Prusse. »
Hein! qu'en dites-vous? Est-il plus gros entassements
d'infamies! plus bel aflSchage d'impudences! Et notez l'oncle de Pauw, qu'on ne s'attendait guère à voir en cette affaire. Philosophes, garde à vous!
C'est en vain que Momoro indigné avait dans le même numéro un article qui démasquait la politique du Comité : — la lettre accusatrice de Cloots était là tout entière ! En vain le Sans-Culotte disait : «« Ce sont les rois qui veulent la paix, qui veulent tuer la révolution; la France n'a que faire d'entrer dans la balance politique de l'Europe... » — les patriotes, lisant ensuite la lettre, oubliaient volontiers l'article. En vain Momoro terminait en disant : « La France sera libre, l'Europe sera libre, ne formerionsnous qu'un bataillon sacré de 500,000 Sans- Culottes. Quant au roi de Prusse et autres coalisés, ce sont des voleurs de grands chemins qui assaillent une famille en voyage! >» — les Parisiens, ayant lu la lettre, croyaient que Robespierre avait prouvé, et confondaient Cloots et le roi de Prusse dans leurs malédictions. Que dis-je? ils purent même s'imaginer que la lettre était dudit Momoro, car l'anonyme avait eu soin de la signer d'un M...!
Cependant le chef-d'œuvre du coquinisme gouvernemental fut le compte rendu officiel de la séance. Ah! quels yeux fit Anacharsis en voyant dans le journal jacobin le discours de Robespierre tout au long, dans sa hideur; et les quelques mots qu'on lui avait permis de dire, à lui, — son interrogatoire! — tronqués, falsifiés pour l'usage du roi de Prusse et du Comité !
« ... On lui demande où il est né. — R. Je suis de la Prusse, département futur de la République française ! (Est-ce bien trouvé !)
« Un citoyen lui demande s'il n'a pas eu des liaisons intimes avec les banquiers Vandenhy ver, s'il n'a passolli-
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cité leur élargissement quand ils furent arrêtés. — R. Arrivé à Paris, dès Tàge de onze ans, au collège, éloigné de tous mes parents, il fallait bien que j'eusse des banquiers ayec lesquels je correspondisse pour payer ma peusien. Depuis, ayant voyagé presque toute ma vie, les Vandenhy ver me faisaient passer des fonds dans les endroits on jeme trouvais; voilà comme je les ai connus; mais f ai cessé de les voir du moment où je me suis aperçu qu'ils ne partageaient point mon amour pour la liberté. On m'objectera sans doute V intérêt que j'ai pris à leur première arresta^ tion. Alors ils n'étaient pas coupables, alors ils furent reconnus innocents. »
Comme les Jacobins durent se sentir réconfortés par cette lecture! Ce que voyaient là leurs yeux était bien fait pour les mettre en doute sur ce qu'avaient entendu leurs oreilles, le 22 frimaire. L'ex-président qu'on leur avait escamoté n'était plus le Gaulois Cloots, rêvant la rive gauche du Rhin pour frontière, afin d'afifranchir la jeune France de la vieille Europe; fi donc! c'était Cloots le Prussien, jouant le fou, brouillant les cartes pour faire le jeu de la coalition! Ce n'était pas d'un pensionnaire au collège du Plessis que les Vandenyver avaient été les correspondants, mais bien d'un pensionnaire du roi de Prusse ; lisez plutôt! Non, Cloots, Parisien depuis vingt-sept ans, comme nous avions cru entendre l'autre soir, n'est qu'un vagabond, qu'un agent-secret, u« drôle chez qui l'amour de la liberté n'est que la haine de tout principe social, et qui déclare hautement, à propos de banquiers convaincus de traîtrise : Us n'étaient pas coupables!...
Quant aux journaux du marécage, la plupart pensionnés par Necker ou Calonne, et qui n'arrivaient pas aux mains des badauds patriotes, on leur permit d'apprendre à leurs
310 LIVRB VI
lecteurs la signification toute diplomatique de l'expulsion de Cloots. La Feuille du Salut public même inséra à leur intention une petite note qu'ils n'eurent qu'à reproduire :
« L'expulsion des étrangers de la Société des Jacobins doit naturellement faire de la peine aux puissances coalisées. Ils ne pourront plus nous présenter aux États neutres comme des ambitieux qui ne tendent à la république universelle que pour faire le chef-lieu de la commune de Paris. Cette extravagance, qui n'a jamais été partagée par la nation française, servait cependant de base à d'insidieux commentaires. Nous voulons conserver nos droits au prix de notre sang, mais nous savons aussi respecter ceux des nations. Notre profession de foi, à cet égard, est invariable comme notre amour pour la liberté. »
Mais un journal, bien cher aux modérés, les Ncmtelles politiques^ — rédigé par ce bon M. Suard, qui, en juin, n'avait cessé de dénoncer Carra, par vengeance ! et qui, un jour, devait fermer sa porte au grand proscrit,^ Condorcet, par prudence ! — ce journal, dis-je, ne put se contenter des quelques lignes de la feuille semi-officielle. Il crut sage d'ajouter : « A Athènes on punissait de mort tout étranger qui se mêlait dans l'assemblée du peuple, parée que, disait la loi, il usurpait ainsi les droits de la souveraineté. »
Le cri sanglant ne se fait donc pas attendre, ô mon cosmopolite! — Vite! ton appel au genre humain!... la coupe est trop amère!...
Mais, sous un pareil orage, aura-t-il assez de force pour mènera fin sa protestation? C'est à douter; carie Batate, son journal, ou plutôt celui des réfugiés, souffle à peine mot. Le lendemain de l'expulsion du Cosmopolite, il a seu-
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lement osé rappeler qu'Anacharsis était Tantiprêtre, et qu'il avait recommandé à la reconnaissance de la nation le curé Meslier. Aujourd'hui, 26 frimaire, il s'avise bien de soupirer à nouveau, mais c'est encore sous le masque le plus épais. En 1784, Dorfeuille, président actuel du tribuual populaire à Lyon, avait publié une épître en vers aux comédiens italiens excommuniés par rÉglise. Le Sans-Culotte Bat ave réimprimait la pièce, qui convenait en tous points à Cloots et autres proscrits de l'Église jacobine :
... Allez au ciel par vos vertus Et laissez clabauder l'Eglise !
Ouï, malgré Rome et ses abus, Vous êtes au rang des élus Quand le pauvre vous canonise ! , . .
En vérité, ces vers de huit syllabes ne sont guère propres à étouffer l'éclat du compte rendu officiel, et surtout quand les commis des bureaux du Comité de salut mêlent déjà leurs gasconnades aux voix autoritaires de leurs chefs. Un de ces mêmes jours, en effet, on lut dans la Feuille du Salut public :
« Un de nos abonnés nous mande de Dieppe (21 frimaire) qu'il a déterré dans la boutique du libraire Dubuc un ouvrage intitulé : Certitude des preuves du mahométisme.
•• 11 nous demande si cet ouvrage imprimé depuis dix ans est le même que celui qu'Anacharsis Cloots vient d'achever; auquel il a consacré pendant cinquante ans quinze heures de travail par jour, et dont il a fait hommage à la Convention. Nous demandons à Anacharsis Cloots si, par hasard, il n'aurait fait hommage à la Convention que d'une seconde édition. »
Ah ! on ne pouvait mordre plus au vif l'excommunié
Un:V£RSIT
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d'hier. C'était atteindre l'homme jusque dans ses vingt ans. Aussi, le Payan, qui avait rédigé la pasquinade, eut sur l'heure cette réponse :
<» Citoyen, mon livre de la Certitude des preuves du malismétisme a été imprimé à Amsterdam en 1779, sous l'étiquette de Londres, 1780. Votre correspondant de Dieppe ignore mes démarches infructueuses auprès de l'Assemblée législative. La mention honorable de la Convention nationale est le prix d'un travail de quatre ans et non pas de cinquante années; je ne suis vieux que de trente-huit ans. La rive gauche du Rhin m'a vu naître en 1755, et les rives de la Seine m'ont vu croître et emhellir.
« En attendant ma grande justification qui est sous presse, je vous salue fraternellement. — Anacharsis Cloots. »
Ainsi, Anacharsis n'est donc pas abattu comme on aurait pu croire ! Il a écrit ; l'œuvre est sous presse ! elle va paraître ! et l'Orateur, plus vivant que jamais, sourit toujours ! 0 myope incorruptible, comme le philosophe se joue de ta puissance !
Mais, s'il parle, de qui va-t-il être écouté? comment entendre sa voix au milieu des cris qui s'élèvent !... Quels cris donc ? — Oh ! malheur ! N'a pas quatre jours qu'il est par-dessus bord, à la mer, que tout est révolte et tempête; le navire de la Sans-Culotterie, le vaisseau parisien fait eau de toutes parts.
Il y a que les intrigants dantonistes, sur qui Robespierre s'est appuyé pour étouffer l'idée parisienne, tentent un nouveau coup, et que l'instrument qu'il a forgé, Camille, lui échappe pour revenir aux mains des tripoteurs ! Il y a que le prétendu Vieux Cordelier mord aujourd'hui le Comité sauveur lui-même, et qu'il s'écrie : « Qu'on ouvre
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les prisons aux aristocrates, » en même temps que Tami d'Eglantine demande qu'on séquestre les révolutionnaires! Il y a que la nouvelle arrive de la prise du Mans sur les Vendéens, et que tous les amis de Danton vont disant : « C'est Westermann, c'est nous qui avons vaincu; »» comme ils disaient hier : « C'est nous qui, à Paris, avons culbuté la marmite cléricale ! » Il y a que Phelippeaux, tout bouffi d'amour-propre, répète ses accusations contre le général-orfèvre Rossignol et contre le général-poëte Ronsin ! Il y a que l'autre poëte, Fabre le comique, fait enfin décréter d'arrestation Ronsin le tragique, et Vincent le secrétaire de la guerre, et Mazuel, le lieutenant de Ronsin, et Maillard, l'agent du Comité de sûreté, tous les tape-durs, dit-il, — si bien que l'armée révolutionnaire, que la commune centrale, que le Comité sauveur, que le ministère de la guerre, que toutes les forces de la révolution, enfin, sont ébranlées, entamées, midissoutes. Dans les prisons, on entasse fédéralistes et royalistes, tape-durs et diplomates, étrangers et patriotes. C'en est fait, on enfonce, et toutes les têtes s'égarent!... • Quelle décade ! plaintes, prières, rage, menaces, tout y éclate et se confond, écume et pleurs. Partout, dans les journaux, à la barre, sur les murs; — de toutes manières : pétitions, lettres, affiches, brochures. Paris semble un enfer : l'enfer des damnés de la liberté !.. .
... Affiche de Pereyra (1) : « Voilà un mois que je suis provisoirement enfermé à Sainte-Pélagie. Prime à accorder. Trois cents livres de tabac de Virginie pour celui qui prouvera une seule action (ie Pereyra tendante à arrêter la révolution depuis le 14 juillet!... »» Affiche de
(1) L'Ahréviateurj journal.
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Maillard : « Tape-cul, tape-dur et tape-dru, appelez-moi comme vous voudrez, je m'en fous! je suis le Maillard du 14 juillet et du 10 août !» et il se disculpait des faits avancés par d'Eglantine, et il reprochait à Vincent de ne pas faire avec lui cause commune ! — Lettre-affiche de Ronsin, écrite de Lyon pour terroriser les tartufes de la clémence : « Le Rhône roule des cadavres (1) !... »» Lettre du missionnaire montagnard Carrier, écrite de Nantes, à l'adresse aussi des modérantins corrompus : « Quel torrent révolutionnaire que la Loire!... » Et c'était à la barre de la Convention, les Cordeliers venant crier, chapeau surtête, aux représentants monseigneurisés : « Qu'on délivre les patriotes incarcérés !... >» Et c'était au Luxembourg, Hilarion Chabot pleurant : « Qu'on épargne ma femme et mes amis, et ma sœur, mère de onze enfants!... n Et c'était Hérault, un membre du Comité de Salut public, qui accourait du Rhin pour renier ses ex-diplomates, Proly, Perevra, Dubuisson, et qui s'écriait : •• 0 Lepelletier! »» évoquant l'ombre protectrice du martyr!... Enfin, c'était Chaumette, à la Commune, qui en appelait de la moralité de sa vie à ses compatriotes de la Nièvre!...
Ah ! est-ce donc la ville aux mille tribunes que cette cité gémissante? Sont-ce des voix d'hommes libres que ces cris d'esclaves? La liberté ne consisterait-elle plus qu'à ne pas être en prison? Quoi! voilà ces humains, ces bien vivants d'hier qui sacrifiaient à la raison même! Comment les reconnaître dans ces hallucinés ? Qu'est-ce qui ébranle vos cerveaux, malheureux? Quel spectacle vous donnez à l'Europe? Clubez-vous vite, au nom de l'idée !
(1) Révolutions de Paris,
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afin de vous avertir, d'articuler encore, de retrouver tête et de vous embrasser! — Hélas ! au nom de quelle idée? à quels signes nous reconnaître? Elle n'est plus là l'idée parisienne! on nous divise, on nous surveille, on nous mire, on prend des notes; mais nous ne pouvons atteindre à la main ; et, cependant, devant nos faces, dans la nuit, c'est comme le vent froid d'un glaive qui oscille entre tous!...
Mais nul cœur ne saignait plus que celui d'Hébert. Tous les coquins aboyaient après les chausses du magistratjournaliste, qui avait reçu mandat de la ville même de la défendre et d'en traduire les cris au dehors comme faisait Chaumette au dedans. Après avoir roulé les quatre coins de Paris, il rentrait le cœur gros des sottises qu'il avait entendues (1). Seul, le gros caniche d'Hébert-Duchesne, son fidèle compagnon, son dragon, restait avec lui, s'étendait à ses pieds. — « Pauvre animal ! disait alors Hébert, toi et tes semblables vous êtes mille fois plus heureux que les hommes. Vous vivez au jour le jour; vous ne vous tourmentez pas la veille sur ce qui doit arriver le lendemain. Si par-ci par-là il survient des querelles entre vous autres, le combat s'engage bravement, et le battu en est quitte pour quelques coups de dents; presque jamais il ne s'ensuit mort de chien. Jamais, foutre ! on ne vit tous les chiens d'un fcanton se réunir et former des armées pour aller livrer bataille à leurs voisins... » Et alors, arrachant son chiendent : « Tremble , scélérat ! »» criait-il ; et. sourdement : «« H faut renverser ces vieux arbres qui ne rapportent aucun fruit, qui étouffent avec leur tête énorme les jeunes arbrisseaux, et qui les empêchent de naître et de
(1) Le Père Ducheine» *
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profiter. « Puis, ramenant encore ses regards sur le caniche : « L'envie de dominer est aussi naturelle à l'homme que la faim et la soif. Le dernier caporal est plus despote dans sacompagnie que le général à la tête de son armée. Celui qui n'a qu'un chien au-dessous de lui est encore un petit despote. Quoique la nature ait fait le pauvre animal pour marcher à quatre pattes, il faut qu il se juche sur ses deux ergots de derrière, qu'il danse, qu'il fasse l'exercice ou le mort, qu'il rapporte, qu'il aille à l'eau quand il plaît à son maître. C'est ainsi que tous les hommes tyrannisent tout ce qui les environne. Ils ont l'esclavage en horreur et ils veulent que tout soit esclave autour d'eux. Ils aiment la liberté, ils l'adorent, et autant qu'ils peuvent ils veulent en priver leurs semblables. Cependant ils naissent tous avec l'amour de la justice, ils plaignent ceux qu'on opprime, ils pleurent avec ceux qui souflFrent, ils ne peuvent pardonner le mal, — excepté celui qu'ils font ! »»
Tel était l'état de l'àme des hommes libres à Paris, et c'étaitlàle cri du foyer parisien que le journaliste envoyait aux Sans-Culottes armés des frontières. Mais cependant qu'Hébert ruminait, que Cloots écrivait, que les victimes clamaient, — Robespierre, lui, filait sa trame gouvernementale. Ce n'était que circulaires aux généraux, aux représentants en mission, aux directeurs, aux communes, pour leur prêcher, non plus comme la comnnine centrale : expansion, liberté! mais : concentration, obéissance! tout vient d'en haut ! — Quand soudain la voix municipale d'Hébert s'écrie : « Il arrive le géant qui va terrasser les pygmées!... >•
Les pygmées signifiaient Fabre, Camille, Phelippeaux, c'est-à-dire la faction parlementaire coalisée contre Paris avec ou sans Robespierre ; le géant désignait le membre
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du Comité de salut public qui arrivait de justicier Lyon, la Rolandine, CoUot d'Herbois. C'était une tête à la main qu'il rentrait dans la commune centrale : la tête-relique de Cliàlier, ce municipal victime des modérés lyonnais. Montrant cette chose sanglante, CoUot venait hurler aux Jacobins qui s'épuraient : « Voyez et veillez ! C'est le sort que réservent aux Sans-Culottes les tartufes de la clémence ! »» et murmurer aux politiques du Comité : « Ouvrez les yeux! votre alliance avec les tripoteurs fait le désespoir des patriotes; Gaillard, l'ami du martyr, s'est suicidé!... »
Or, le môme jour, 30 frimaire, que cette tête était solennellement promenée dans Paris, l'appel au genre humain d'Anacharsis se fit entendre ! Double avertissement pour Robespierre! Et la voix du cosmopolite n'a pas moins d'éloquence, ma foi, que l'exhibition théâtrale de la tête. Car, miracle! au milieu de toute cette cuvée de colères et de désespoirs, elle est toute sereine encore cette voix déjà proscrite et d'autant plus touchante :
« Le chef-d'œuvre de Pitt, l'ennemi du genre humain, publiait Anacharsis, ce sera de dépopulariser l'Orateur du genre humain... Les plus fins scélérats de l'Europe ont eu l'art de circonscrire indirectement un homme incorruptible, et d'autant plus aisé à tromper qu'il vit isolé. Ils ont réveillé très-adroitement dans l'irascible Robespierre le souvenir de nos altercations sur la guerre avec l'Autriche. »
Et alors, avec la plus douce des ironies, il se mit à réfuter l'homme qui l'avait attaqué, calomnié et sali de sa bile la plus noire :
« On dit que je suis un ci-devant noble, je ne m'en rappelais plus; mais un noble est un valet, et je n'ai
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jamais servi personne. J'étais noble comme on est prêtre en ne disant pas la messe, comme on est catholique en refusant de faire sa première communion. Au reste, Lepelletier fut marquis, Ankastroem fut comte, et, qui pis est, étranger comme Brutus. Sa majesté le genre humain, dont le peuple français exerce les pouvoirs, est ma première pratique ! »
Et Anacharsis parlait de sa fortune : le millionnaire de naissance n'avait plus que douze mille livres de rente!... Et il en arrivait à ses principes latitudinaires : « Avonsnous promulgué les droits de l'homme ou simplement les droits du Français? Robespierre lui-même n'a-t-il pas réfuté les prétendues considérations diplomatiques des constituants de Versailles, qui disaient d'un air effrayé que ce serait faire la guerre à toute l'Europe, si nous faisions une déclaration des Droits de l'Homme, du véritable souverain? Robespierre n'a-t-il pas approuvé hautement la constance de mon caractère universel, et, dans sa déclaration des Droits, n'a-t-il pas adopté formellement la souveraineté du genre humain ? »
Et il citait littéralement les expressions de rhomme incorruptible, comme il se plaisait à le qualifier (1) : — « Art. 38. Les rois, les aristocrates, les tyrans, quels qu'ils soient, sont des esclaves révoltés contre le souverain de la terre, qui est le genre humain, et contre le législateur de l'univers, qui est la Nature... » Et le philosophe, après avoir souligné la Nature, poursuivait : « Mon disciple Robespierre oublie lestement les leçons de son professeur de philosophie politique et religieuse. J'en appelle du Robespierre actuel au Robespierre passé, en lui ob-
(1) Aji^l au genre humain.
LA SANS-OULOTTERTE 319
servant qu'on ne se joue pas impunément de la vérité chez un peuple libre , dont la sagacité est le salut de l'homme candide. »»
Puis venait la question religieuse : « Je crois la religion très-nuisible à notre propagande humaine. Le clergé constitutionnel est en horreur au clergé papiste. Les Belges s'accoutumeront bien mieux à nous voir sans croix ni rois que si nous leur faisions payer une messe hérétique. L'existence d'un roi-Dieu est une spéculation métaphysique dont un peuple libre et laborieux ne s'embarrassera guère. »
Alors du mouvement du culte il disait : « Nous avons attendu le signal de la France. » Et de la paix projetée il répétait : « Une paix plâtrée mène les pacificateurs à la dictature et le peuple au tombeau... Avant les préliminaires, il nous faut le Rhin. « Et — après avoir montré que la politique de Robespierre se liait, ou plutôt semblait se lier, par l'intermédiaire dé Taschereau, à la politique de Desfieux, de Proly et de Pereyra, il ajoutait: « Ce n'est pas en faisant un désert de la Belgique, ce n'est pas en abandonnant les Belges aux fédéralistes ou à leurs vice-rois du Danube et de la Sprée que nous ferons rien qui vaille. Pour entrer dans ce désert, nous aurions à traverser une Vendée inexpugnable ; et ce désert en exigerait un autre au delà du fleuve ; car, sans cela, les Allemands rentreraient bientôt dans la Gaule, à moins que nous ne détournions le Rhin vers les fossés de Lille et de Saint-Omer. Un peu de géographie, mes amis, un peu de géographie, et vous reconnaîtrez qui de Cloots ou de Taschereau est l'émissaire des rois coalisés ! » Taschereau, là, signifiait Robespierre.
« Ah ! disait-il encore, mes plus puissants ennemis ne
sont pas en France. Il y a plusieurs personnages derrière la toile qui détestent l'intégrité de mes principes politiques et moraux. Si je portais un masque, les gens masqués me feraient bon accueil ; nous nous entendrions ensemble comme larrons en foire. Nos bals seraient brillants, et le peuple payerait les violons ; mais il faut dissimuler pour bien danser à ces bals-là. La vocation du coquinisme me manque!... »
Et il rappelait qu'en 92 il avait rendu la voix à Canton et à Robespierre, qui n'osaient s'énoncer sur Marat, et c'était vrai. Et il revenait encore aux projets du Comité : « Si les royalistes. ou les fédéralistes conservent la Belgique, tout est gagné pour eux; si nous délivrons le Rhin et l'Escaut, les Droits de l'homme font le tour du monde sans tirer un coup de fusil... Les Français sont émigrés et guillotinés. Les Gaulois sont devenus hommes en écrasant leurs conquérants sous les ruines de la Bastille. C'est en partant d'un principe aussi grandiose que j'écouterai en souriant le reproche qu'on me ferait de refuser le titre de citoyen français. »
Alors il termina :
« Je laisse au public, à la raison pure et sans tache, de prononcer entre mes ennemis et moi. Tous les citoyens qui m'ont vu et qui me voient vous diront si j'ai la tournure et les allures d'un intrigant, d'un fourbe, d'un tartufe. Ma religion ne serait pas celle de la nature, si je voulais en imposer aux enfants de la nature ! J'appellerais à mon aide le dieu des superbes, si j'avais des intentions obliques ; j'encenserais l'idole du jour, si j'étais un fauteur de l'esclavage. Je n'ai recours à aucun prestige religieux. Ma profession de foi est aussi rassurante pour le patriote que terrible pour les scélérats : Je crois à V infaillibilité
LA SANS-OULOTTEBIK 321
du peuple. »» Et il signa : Cultivateur et député de l'Oise.
Telle fut la première d'Anacharsis à Robespierre, et c'était encore là seule qu'on eût osée.
Il montrait l'Incorruptible isolé des patriotes, entouré des intrigants, dont Barère ; il figurait l'immuable 'tout à la politique et prenant le vent; l'homme aux principes, il le disait habile; le patriote, il TafiSchait dictateur; puis, approchant son visage du sien, il demandait au public, pour clore la querelle : « Qui de nous deux est le tar« tufe, à juger sur la mine? » Enfin, de par la sans-culotterie, il opposait à l'infaillibilité d'un seul l'infaillibilité de tous. — En vérité, tant de vérités yont pétrifier Robespierre ! La brochure est tirée à profusion ; elle est dans les mains de tout le monde ; elle ne passionne pas moins les patriotes que le pamphlet de Camille du 25 frimaire n'a passionné les muscadins ; en même temps, CoUot, lé Parisien du Comité, jure le triomphe de la sans-culotterie et la délivrance du général Ronsin ; Hébert, lui, demande qu'on instruise contre la faction des intrigants de l'Assemblée... — Quand, soudain, le troisième jour, un cri s'élève qui couvre les autres, emplit toute la ville ; que dis-je , un cri? c'est bien une fanfare, et le comité sauveur tient la trompette : c'en est fait des modérés avec leur prétendue victoire du Mans ; c'en est fait de CoUot avec ses mitraillades lyonnaises, et d'Anacharsi» avec sa brochure, et d'Hébert avec, ses dénonciations ; il y a victoire nationale : l'Anglais est chassé de Toulon ! La terre de France est libre au midi! Or Robespierre jeune est à Toulon; Robespierre aîné au Comité ; chacun reprend : « Grâce aux Robespierres ! n
Ah! n'est-il pas vrai? avoir chassé de France l'ennemi traditionnel de la France* voilà qui sonne mieux que de»
ANAGHARSIS, T. II. 21
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triomphes de guerre civile : parents contre parents!» Aussi quelle joie! quelle fête! que de discours! la bonne carmagnole que vient débiter Barère, le jour même, à la tribune, 4 nivôsa! Comme il chante la gloire, le compère! Et le lendemain... — Ah! pauvre Anacharsis, toi qui applaudissais comme pas un, attention ! — Comme l'aîné des Robespierre prêche la vertu!... — Eh bien? — Comme il ajoute vite un fil à sa toile !... — Hein? — Comme il met la main sur la justice du tribunal révolutionnaire!... — Mais... — Et comme... — Mais la délivrance de Toulon doit, au contraire, désarmer le Comité sauveur, rendre tout son jeu à Ténergie révolutionnaire, affranchir la Commune centrale de toute direction suprême, car c'est de la tradition de Toulon aux Anglais que le Comité date en puissance; et sur ta demande encore, ô Commune parisienne! Toulon repris. Comité, ton rôle est fini. Désarme.! — Désarmer, lui vainqueur? Non pas ; ce succès sera la consécration de la politique gouvernementale, nationale, traditionnelle. Anacharsis, ton ex-roi peut boire en paix : jamais ta ne seras président. de la Convention... Que dis-je? Écoute ! Au lendemain du 10 août^ de la culbute du trône sous les efforts de la sans-culotterie , les portes de la Convention te furent grandes ouvertes, comme celles des Jacobins l'avaient été -pour toi après octobre 89. — Eh bien 1 comme hier, au lendemain dé la confiscation de Paris, on t'a chassé de la Jacobinière ; tu vas, au lendemain de la délivrance du sol, être banni de la Convention! — Moi! — Et tout de suite. C'est ton dernier jour!...
Le 5 nivôse, en effet, Robespierre était à la tribune. Il lisait à l'Assemblée, frémissante encore de la grande nouvelle... il lisait un rapport sur les principes du gouvernement révolutionnaire :
LA SANS-CULOTTEEIE 323
« ... Uifi gouvernement, en général, a pour fonction de diriger les forces morales et physiques d'une nation...
« ... Un gouvernement constitutionnel doit conserver. . . un gouvernement révolutionnaire doit fonder!... »
Ainsi donc il avouait hautement que le Comité de salut public fondait sans prendre conseil d'aucun ; qu'il se sub- * stituait à tous.
Et pour justifier l'usurpation, voilà l'Incorruptible qui montre à l'Assemblée le vaisseau de TÉtat, — qui n'est plus, hélas! le vaisseau parisien, — cinglant entre deux ^cueils, le modérantisme et l'excès...
Anacharsis écoutait en souriant la peinture du vaisseau -ayant pavillon français, quand Robespierre, se tournant vers lui : « Les deux extrêmes aboutissent au même point, -s'écrie-t-il. Que l'on soit en deçà ou au delà du but, le but est également manqué. Rien ne ressemble plus à l'apôtre du fédéralisme que le prédicateur intempestif Ae^ la république une et universelle. L'ami des rois et le procureur général du genre humain s'entendent assez bien. Le fanatique couver^t de scapulaires et le fanatique qui prêche l'athéisme ont entre eux beaucoup de rapports. Les barons démocrates sont les frères des marquis de Coblentz, et ■quelquefois les bonnets rouges sont plus voisins des talons rouges qu'on ne pourrait le penser... »
Anacharsis tremblait ! Anacharsis pâlissait ! Anacharsis suait à blanc! 0 duperie gouvernementale! En pleine Convention, au nom du Comité même, Robespierre, après la brochure, calomniait encore le conventionnel, son collègue, et cette fois, haut la main, en quatre mots, comme s'il n'avait daigné lire.
Ainsi qu'aux Jacobins, tout bourdonna autour du cosmopolite. Il n'entendit rien de la fable que Robespierre conta
pefldantuhe heure sur la faction dite étrangère. Quand il reprit oreille, un autre parlait, mais un autre Robespierre, Bertrand le compère. Anacharsis crut qu'il le regardait aussi.
Barère venait relever une omission, disait-il, que Robespierre avait faite dans son rapport... — Mais, en vérité, Barère le regarde! — Oui, Barère le regardait, car fearère gasconnait : « Le Comité de salut public avait chargé son rapporteur de faire connaître au peuple français combien était nuisible à ses intérêts le décret qui appelait les étrangers à la représentation nationale.. . (Allons donc!)
« Quand nous avons la guerre avec une partie de l'Europe, aucun étranger ne peut aspirer à l'honneur de. représenter le nom français. Je crois qu'il n'est pas besoin de m'appesantir davantage sur cette idée ; il suffit de dire w/ qu'appeler les étrangers à manier les rênes du gouvernement, c'est en exclure les Français. Ce n'est que par une philanthropie atroce que des ennemis de la patrie ont dit qu'il fallait choisir les défenseurs de la France dans la république universelle. »
Et, du ton le plus leste, Barère continua : « L'exemple qu« je vais citer prouvera que les étrangers ne se sont mêlés parmi nous qu'afin de nous trahir. Un certain comte Poroni, Italien, était venu en France avec un ouvrage prétendu philosophique; il voulait être citoyen français, et sollicita la Convention de lui donner ce titre; il avait, drsait-il, perdu tous ses biens en propageant dans son pays les principes de la raison.... Eh bien! citoyens, criait Bertrand, cet homme a disparu depuis quelque temps; et nous avons appris qu'à son retour en Italie ses biens lui avaient été rendus I
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Bertrand Vieux-Sac en contait, mais nul ne pouvait contredire Bertrand Vieux-Sac, qui avait eu l'art de bégayer Poroni au lieu de Gorani. C'était, en effet, le philosophe milanais, qu'à sa venue en France on avait salué Corali, et qu'on rebaptisait au départ Poroni. Après avoir piiblié son livre sur l'Italie, (jorani avait abandonné la France, inhospitalière désormais à l'idée, pour aller méditer en paix, non point dans sa patrie, mais dans la ville impériale allemande de Francfort, dont il avait plaidé la cause en 92* lors des houzardailles de Custine. Oh! que n'as-tu pris, comme Gorani, ton bâton de voyage, Anacharsis! — ' Et mon mandat de député de l'Oise donc?
Donc , après Barère , l'antiparisîien Bourdon Le Roux se mit à hurler : « On a vanté le patriotisme de Thomas Payne. Eh bien! depuis que les brissotins ont disparu de la Convention, il n'a pas mis le pied dans l'Assemljlée, et je sais qu'il intrigue avec un ancien agent du bureau des affaires étrangères. »
Bourdon achevait à peine, que l'Assemblée, bonnement, sans plus attendre ni discuter, décrète qu'aucun étranger ne pourra être admis à représenter le nom friançais. Quoi! Anacharsis ne dit mot?... Chut! Robespierre parle encore. Le député Bentabole vient de demander, afin der sauver le principe révolutionnaire, que les étrangers soient exclus de toute fonction publique seulement pendant la guerre; mais le myope, avisant le coup, change de front et implore pour les fonctionnaires belges et liégeois, qu'il serait peut-être injuste de déplacer, dit-il. Si bien qu'après avoir crié haro sur les étrangers, voilà le myope qui en apparaît le protecteur. Il semble même tenir pow accep^ tables un jour les frontières rhénanes, puisque c'est pour les Belges et les Liégeois qu'il réclame. Ah! ma foi! il a
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pris la place même de l'Orateur, mandataire des souverains opprimés, lui, Robespierre, le proscripteur. Anacharsis put se demander comme aux Jacobins : « Suis-je moi? — Non, je ne suis pas moi ! »
Séance levée, pourtant, comme on s'étonnait qu'il n'eût parlé : « Et pourquoi donc parler? fit-il. Qu'il protège, soit! Je n'en reste pas moins citoyen français et législateur, — Quoi! tu ne te considères pas exclu de l'Assemblée? — Est-ce qu'il s'est agi de moi, député de l'Oise^ nommé par le peuple? — Tu résisterais à la loi? — Le décret qu'on a rendu n'est bien que pour l'avenir. — Tu v4s donc reprendre demain ton siège de législateur? — Hé! l'ai-je jamais quitté? On ne peut m'imputer ce qu'on impute à Thomas Payne. r»
Or, le lendemain, à l'ouverture de la séance, était distribuée, aux membres de la Convention, une brochure de douze pages, intitulée : Opinion d'Anacharsis ClootSy membre dw Comité d'instruction publique, sur les spectacles et leur injlusnce dans V éducation, La Convention avait naguère posé cette singulière question au Comité créateur : « Les spectacles peuvent-ils être livrés aux spéculations particulières et privées? Quel est le moyen de les rendre nationaux et utiles à la liberté et au bonheur de la république? » Anacharsis, cultivateur et député de l'Oise, répondait à cette demande et produisait, ce jour-là, aux yeux de tous, son avis imprimé depuis quarante-huit heures, afin de prouver que, malgré Torage^ il poursuivait, sans trouble, ses travaux de législateur.
« Nos deux premières Assemblées, disait-il, avaient un comité ^clésiastique, foyer de toutes les intrigues mystiques; j'espère que la Convention n'aura jamais un comité de variétés amusantes, foyer de toutes les intrigues
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actives et passives, centre impur de toutes les coulisses confidentielles. Moins le gouvernement aura de places à donner, et mieux le souverain sera servi par ses mandataires : or le projet des spectacles nationaux crée un état-major infiniment utile à des législateurs intrigants. La religion dominante des comédiens profanes serait pire que la religion dominante des comédiens sacrés... »» Et sur ce, il abordait la question du culte salarié que la' Constitution de 93 abolissait, dont les communes se débarrassaient, mais que le Comité voulait maintenir. « Oui, disait-il, la nullité des cultes^ choque moins que la plus ' légère hérésie. La nature est comme le soleil, il ne lui faut ni prêtres ni vestales pour entretenir sa lumière. Quand nous étions hérétiques constitutionnellement, nous avions une armée de cent mille prêtres qui livraient bataille et aux prêtres du Pape et aux ministres de Calvin. Nous écrasions un sacerdoce ancien sous un sacerdoce nouyeau : nous forcions toutes les sectes à soudoyer un culte soi-disant national ; nous étions d'autant plus abhorrés en Europe par les catholiques et par les protestants, que nous prétendions être de la famille chrétienne i.. Mais enfin kt vérité triomphe... Chacun, combinera son régime spirituel à sa guise, jusqu'à ce que l'ascendant invincible de la raison lui apprenne que l'être suprême, l'être éternel, c'est la nature incréée, incréable, et que la Providence, c'est la société des hommes libres et égaux... Il ne: faut pas d'autre dieu'au genre humain que lui-même... Point de royalisme 14-haut, si nous voulons conserver la République ici-bas... La déification amène la génuflexion. Le Nil, fleuve, coule tout seul ; le Nil, dieu, marche avec un cortège. Mais la politique nous commande de tolérer, jusqu'à nouvel ordre, les imposteurs sacrés. Chaque com-
mune, à cet égard, doit se consulter elle-même et voir si la raison y est en force ; c'est une affaire de police locale. La république des Droits de Vhomme, à proprement parler, n'est ni théiste ni athée; elle est niMliste,., ^ Et il proposait de passer à l'ordre du jour sur la question des spectacles dramatiques nationaux.
Eh bien! à vrai dire, ce n'était pas, tout attachantes qu'elles fussent, ces considérations qui retenaient les yeux de chacun fichés sur la brochure, mais une note seule, qu'on lisait jusqu'au bout, qu'on interrogeait jusqu'au fond. Quelle note ! Rien des spectacles ; il y parlait de lui — et de Vautre :
« Remarquez bien qu'à chaque pas révolutionnaire du peuple, il y a des fourbes qui crient que tout est perdu. L'abbé Maury attribuait à des machinations étrangères notre rupture avec le clergé romain. L'anéantissement de la noblesse était une déclaration de guerre universelle, selon Malouet, qui feignait d'ignorer que la guerre avait commencé le 12 juillet 1789, au pont tournant des Tuileries. L'abolition de la royauté devait rompre toute relation entre la France et les autres nations, disaient les reviseurs. Le supplice de Capet allait faire rouler le monde entier sur la piteuse sans-culotterie, selon la cabale buzotine. Malheur à l'univers, s'écriait Barbaroux, si vous sonnez le tocsin sur l'inviolable côté droit de la Convention nationale! On répète aujourd'hui le même langage : heureusement que Paris a eu la prudence d'attendre le signal donné par les départements, pour renverser la marmite du diable. Les intrigants, désespérés du progrès universel de la raison, se préparaient à mettre de nouveau le reste de la République aux prises avec la Commune centrale, avec le chef-lieu sauveur. On était
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sur le point de publier une nouvelle édition des Lettres édifiantes de madame Roland aux Parisiens, Mais le coup électrique de la raison est si prompt d'un bout de la France à l'autre, que la cabale est étouffée dans sa naissance. On se préparait à prouver mathématiquement que le nouveau calendrier a été dicté par le roi de Prusse ; que tous les philosophes sont à la solde du roi de Bohême, comme la Montagne, les Jacobins, les Parisiens, l'étaient avant le 31 mai, au dire des fédéralistes défunts. Aujourd'hui, la doublure des Brissotins ne rougit pas d'assurer que les révolutionnaires du 31 mai, ayant manqué leur coup au printemps, voulaient donner eft automne un coup de Jarnacavec la batterie d'église. Les continuateurs de l'histoire rolandine auront le sort de la plupart des con- " tinuateurs, d'autant plus que le nombre des gobe-mouches diminue à vue d'œil : les dupes nourrissent les fripons.
« Si j'étais un fripon, je déclamerais contre l'athéisme; car un masque religieux sied bien aux traîtres. Si j'étais un intrigant, je cajolerais, j'encenserais les personnages éminemment influents : je serais leur ami, leur conseil, leur ombre, le complaisant de leurs amis, mâles et femelles. Il y a tel comité qu'on prendrait pour VŒU-debœu/Ae Versailles, grâce à nos nouveaux courtisans tarés, à nos charlatans qui s'affligent de l'enterrement du charlatanisme. Je suis debout au milieu de tous les pièges du dedans et du dehors, en ne voulant que ce que veut le sans-culotte du coin. C'est en m'identrfiant avec les groupes, avec le forum, que ma philosophie a pris une consistance inébranlable. Je suis sur de moi depuis que je suis sûr du peuple. Nous avons vu, depuis le commencement de la révolution, beaucoup d'hommes passer du Capitole à la roche Tarpéienne. Carthage détruite, Rome
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tomba en défaillance : Brissot détruit, nous verrons d'autres personnages demeurer en arrière de la raison publique. Quant à moi, je reste au parterre avec mon tablier, mes sabots et mon bonnet gras. Je triompherai avec la sans-culotterie ou je périrai avec elle. Mon secret, c'est de n'en pas avoir ; ma vertu, c'est mon instinct révolutionnaire. La nature m'inspire; je parle, j'agis, j'écris sous sa dictée. Ne flagornons personne, pas même le ipeuT^le français^ à qui je dis tous les jours qu'il n'est pas le souverain, qu'il n'exerce la souveraineté du genre humain que provisoirement. Admirez le bon esprit de ce peuple; il adopte sagement des principes qui semblent blesser son amour-propre, pendant que le moindre roitelet auquel on disputerait sa domination ferait mourir surle-cAamp le téméraire apôtre de la vérité une et indivisible. L'Aristocratie est fédéraliste, locale, isolée; la Sans-culotterie n'est hi française ni anglaise; elle est cosmopolite, universelle. Partout où l'on rejettera ces données incontestables, dites que le peuple n'est pas libre, un préjugé quelconque le tyrannise. La liberté ne souffre aucun préjugé, comme la santé ne souffre aucune maladie. »»
Or les conventionnels étaient encore ébahis de cette hardiesse de discours quand ils virent entrer, s'asseoir à son banc, et tout aussi calme qu'un député né natif, le discoureur lui-même. « 0 scandale ! » dirent des voix. « 0 honte ! n murmura le philosophe aux murmurants. Il y avait juste un an que, dans la même assemblée d'hommes, il s'était entendu traiter de Prussien, et c'était par les fédéralistes, qui l'avaient fait baptiser Français. Aujourd'hui même épithète voltige autour de lui, et lancée par les unitaires mêmes qui l'avaient défendu
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Français contre Brissot et consorts. Ahl pauvre Pari-
sien
Déjà se levait-il pour un vote, quand Thuriot s'élance à la tribune. Thuriot était le seul qui se fût opposé à la naturalisation des philosophes étrangers en 1792. « Sans doute, dit-il, qu'en décrétant hier qu'aucun étranger ne pourrait représenter le peuple français, la Convention n'a pas eu l'intention de laisser siéger dans l'Assemblée ceux qui s'y trouvent maintenant. Si la Convention avait besoin d'exemple pour sentir la nécessité d'adopter ma proposition, j'offrirais à ses regards Thomas Payne faisant tous ses efforts pour l'apitoyer sur le sort du tyran, et votant toujours avec les hommes reconnus traîtres à la patrie. » Et Thuriot demande qu'on appelle les suppléants pour siéger à la place des étrangers. /
Thuriot n'avait pas dit qu'Anacharsis , cette fois, se levait bouche ouverte. Alors ce fut un tumulte ; les uns pour qu'il parlât, les autres pour qu'il se tut. Or que cria la victime pendant cette tempête? Cria-t-elle à ceux des ex-constituants qui siégeaient au centre : « Souvenez-vous du 19 juin 1790 ! »» aux Montagnards : « Souvenez-vous de ma campagne contre la Gironde ! » à Thuriot lui-même : «N'étions-nous pas ensemble au 17 brumaire?. . . » à tous : « Je suis Français. » Combien de temps dura sa résistance? Comment fut étouffée sa voix?... Hélas! la ville n'en sut rien, ne le sait pas encore. Le compte rendu de la séance fut falsifié comme l'avait été le procès-verbal d'épuration aux Jacobins. Ce qu'on peut voir, et dans un seul journal encore, le Sans-Culotte hatave, c'est que la Convention n'eut pas l'effronterie qu'exigeait d'elle le comité au nom de sa politique européenne, c'est qu'elle ne voulut pas admettre que Thomas Payne et Anacharsis
Cloots étaient des étrangers ; et qu elle n'accepta la proposition faite que comme mesure révolutionnaire.
« D'après la Constitution de 89, ait Clauzel, les étrangers résidant en France depuis cinq ans ont été déclarés Français ; ceux résidant depuis six mois l'ont été par la Constitution de 93. Comme la mesure que l'on prend est révolutionnaire, je demande que tout individu, né en pays étranger, soit exclu de la représentation nationale. »»
Et la Convention décréta en effet, par mesure révolutionnaire et de salut public :
1° Que les individus nés en pays étrangers étaient exclus de la représentation nationale ; * 2° Que les individus nés ea pays étrangers, actuellement membres de la Convention, ne pourraient, à compter de ce jour, participer à aucune délibération; que leurs suppléants seraient appelés ;
Et la Convention chargea son Comité de salut public de lui présenter incessamment un rapport sur la proposition additionnelle tendante à exclure les étrangers de toute fonction publique.
Ainsi Anacharsis se vit proscrit de la Convention , comme des Jacobins, sans avoir été entendu. A la jacobinière, on avait enlevé le philosophe, en faisant applaudir à l'expulsion des prêtres; à la Convention, on chassait Cloots l'antifédéraliste, en faisant applaudir à l'expulsion de Payne le fédéraliste. — Mais il est vrai que le titre de Français lui reste, que Robespierre n'a pu le défigurer tout à fait; que Dentzel, un autre conventionnel, Français depuis vingt ans, va subir la même loi d'ostracisme, comme individu né en pays étranger... — Allons donc! Anacharsis ne peut plus se faire illusion, le voudrait-il encore. Car ce n'est pas seulement à la Convention que
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la chasse antiparisieune-cosmopolite est ouverte ce jourlà. Jusqu'aux frontières elle s'étend. A peine hors du temple, Anacharsis apprenait qu'une instruction, en date du 2 nivôse, était, à cette heure, adressée aux généraux d'armée (1) : instruction nécessaire, disait-on, pour mettre à ei^écution le décret du 12 frimaire. Rappelant donc ce décret, qui abrogeait les lois accordant une pension de 100 livres et une gratification de 500 livres aux déserteurs étrangers, l'instruction ajoutait que tous les déserteurs devaient abandonner les corps, être internés dans les villes et employés à des travaux qui leur permissent de vivre Jusqu'au jour où ils pourraient être échangés. — 0 honte ! tel était le sort réservé à ces hommes accourus à l'appel de la France : — condamnés aux travaux forcés sur la terre de liberté, puis échangés, c'est-à-dire rendus aux gouvernements contre lesquels ils s'étaient insurgés ; — à moins qu'ils ne préférassent servir dans la marine, c'est-à-dire être jetés à la mer, être déportés du continent; car, aux yeux de Messieurs du Comité, ils n'étaient plus, que des perturbateurs de l'équilibre européen.
En efiFet, Robespierre-Barère ne pensaient plus autrement à cette heure que le royaliste Cazalès qui, en 1790, au milieu des huées des patriotes, s'écriait : « Je ne suis pas homme, je suis citoyen! » — Que dis-je? le couple eût signé des deux mains les phrases académiques que le Prussien Hertzberg avait débitées au cosmopolite Cloots : <* La nation prussienne — o\i française — connaît aussi bien que tout autre pays d'Europe les droits des citoyens et des hommes ; mais elle connaît essentiellement la science des gouvernements, etc. ; mais elle sait que les
(1) Journal militaire.
hommes, en renonçant à l'état de barbarie, se sont réunis en corps de société pour y trouver la paix sous \^ puissance et la protection de la loi, etc., etc.; mais elle sait que le bonheur général dépend de la soumission à l'autorité conférée et reconnue, et que méconnaître l'une, c'est anéantir l'autre, etc., etc., etc. » Or, vous savez! les Prussiens de l'école d'Hertzberg n'ont pas hésité à faire pendre en effigie le cosmopolite Cloots... Est-ce qu'en France, où le philosophe est sous la main?....
Le fait est que, le 7 nivôse, on voyait dans Paris un homme marchant seul, vite, humant l'air, allant comme on va libre pour la première ou plutôt pour la dernière fois. Quelques-uns le saluaient, mais d'un mot, à distance ; la plupart à sa vue s'écartaient, qui souriant, qui grondant et murmurant : « Oh ! le Prussien ! » — L'homme gagna la place de la Révolution, regarda la guillotine et se mit à remonter les Champs-Elysées. Cet homme allait d'instinct. Car, s'il avait redoublé le pas depuis l'échafaud, ce n'est point qu'il eût vu, quoique ayant regardé, — il allait plus vite parce qu'il se sentait plus dans l'espace, c'est-à-dire plus perdu, moins seul. Voilà tout. Il allait donc toujours comme un sans raison, quand, brusquement, il s'arrête. Ses regards ne sont plus devant lui, mais à terre. Sur le sol, malgré le froid, deux enfants étaient étendus, un livre devant eux, les yeux dans le livre. En se servant mutuellement de répétiteurs, ces deux petits êtres épelaient leurs lettres. A cette vue l'homme se transfigura soudain. Ses yeux eurent des larmes, il prit les enfants ; il leur cria : « Bravo ! » les enfants dirent : « On n'est pas libre sans cela ! » Et ses lèvres eurent des baisers. Puis, quand, suffoqué, il leur eut bégayé : « Vive la République ! » et que les enfants répétèrent le .cri à
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tue-tête, il crut entendre comme un écho, comme une rumeur répercutée dans son àme par toutes les générations à naître. Il remit les enfants à terre devant leur livre, et le sol sur lequel ils se recouchèrent lui sembla n'être que fleurs et herbe. Alors il revint sur ses pas, rentra dans la ville, mais, ô miracle ! il marchait, maintenant, le plus tranquillement du monde, — philosophiquement.
Ce même jour, place du Carrousel, au premier étage de l'hôtel de Brionne, dix représentants dxi peuple, membres du comité de sûreté générale, apposaient leurs signatures au bas de l'arrêté suivant :
« Da 7 oWAse, Tan lecond de U Rëpoblique française, one et indivisible.
« Le comité arrête que les nommés Thomas Payne et Anacharsis Clootz, cy-devant députés à la Convention nationale, seront saisis et traduits par mesure de sûreté générale dans une maison d^arrêt ; qu'examen sera fait de leurs papiers ; que ceux qui pourront se trouver suspects seront mis sous les scellés et* apportés au comité de sûreté générale ;
« Charge les citoyens Martin et Lamy, porteurs du présent, de son exécution, auquel effet il requerra les autorités civiles, et, si besoin est, la force armée (x).
« Les Représentants du peuple, membres du Comité de sûreté générale ,
« M. Bayle, Vouland, Jagot, Vadier, Amar, Élie Lacoste, Guffroy, Louis (du Bas-Rhin), Lavicomterie, Panis. »
(1) Archivée de la Préfecture de Police,
A cette même heure aussi, au Pavillon de Flore, le myope incorruptible songeait au Prussien. Si, depuis la prise de Toulon, personne n'osait plus défendre ouvertement la cause parisienne-cosmopolite, on n'en murmurait pas moins contre les allures du comité. Chacun, modéré ou ultra, avait recueilli le mot que Robespierre avait, le 5, laissé tomber sur Cloots; et c'était à qui répéterait, souriant mais terrifié : « Ne soyons pas intempestifs! » Aussi tous les journaux, y compris le Moniteur lui-même, eurent une malice presque audacieuse. « Rien ne ressemble plus à l'apôtre du fédéralisme que le prédicateur intempestif de la république une et universelhy avait dit Robespierre, — le Moniteur, aussi bien que le Batave, imprima : « Rien ne ressemble plus à l'apôtre du fédéralisme que le prédicateur intempestif de la république une et indivisible .' » — - Quel mot ! et d'autant plus terrible qu'il était vrai : Unité sans liberté ! Liberté sans unité, — mêmes moyens d'oppression ! — Mais, si le despotisme fait peur avec un mot, un mot aussi lui fait peur. Les gouvernés tremblaient pour ! Intempestif! les gouvernants treinblèrent pour : Indivisible ! Donc, le 7 nivôse, Robespierre écrivait au Moniteur la note suivante, que ce journal devait insérer le 9 :
« Citoyen, parmi le petit nombre de fautes d'impression que présente dans le Moniteur du 7 nivôse la copie du rapport fait au nom du Comité de salut public sur les principes du gouvernement révolutionnaire, il en est une très-grande.
« Elle est dans cette phrase : Rien ne ressemble plus à l'apôtre dU fédéralisme que le prédicateur intempestif de la république une et indivisible.
LA. SANS-CULOTTERIE 337
« Vous avez substitué les mots soulignés à ceux-ci : <« République une et^universelle,»» qui sont ceux du texte.
« Il est étrange que, par une faute d'impression, le Moniteur fasse prêcher le fédéralisme au Comité de salut public et à la Convention, qui a adopté le rapport.
«Vous êtes prié d'insérer cette note dans votre prochain numéro.
« Les memlres du Comité de salut pullic ,
<« Robespierre, Collot d'Herbois, B. Barère. »
Tel est le premier des communiqués faits à la presse ; un chef-d'œuvre! Brièveté, suffisance, belle prière impérative. Quelle différence de langue avec Bouchotte, le ministre sans - culotte , qui écrivait alors à ses frères d'armes : Mes chers camarades!... à propos de tout, même de sabots. Ah ! si Robespierre, le gouvernant, eût dit aux journalistes : Chers camarades! la liberté s'acclimatait en France. Mais imaginez donc un Robespierre quelconque disant ainsi , même aux Desmoulins qu'il emploie!... Autant imaginer le basilic que cherchaient les femmes du seigneur Ogul, dans la belle prairie où Zadig les rencontra, se fût écrié Anacharsis.
Pauvre Anacharsis ! il n'était plus libre déjà quand la note du comité parut au Moniteur. Le 10 nivôse, jour où fut célébrée la prise de Toulon, la Feuille du Salut public pouvait annoncer gaiement à l'Europe: «Anacharsis Cloots ayant été mis en arrestation dans la nuit du 7 au 8 de ce mois , le genre humain n'a pas été représenté à la fête des Victoires ; il n'y avait -que le peuple français ! « C'était dire qu'en France, comme sur le reste du continent,
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on ne voulait ^lus que des citoyens, que des nationaux; que là comme ailleurs on ne reconnaîtrait désormais aux individus que des devoirs , la nation seule ayant des droits. Et, pour bien figi^rer aux yeux cet avènement nouveau des principes autoritaires , ce ne fut pas comme au*efois de la Bastille , du faubourg insurrecteur, que partit le cortège de fête, mais des Tuileries, où siégeaient les représentants di^ peuple frança^is, c'est-à-dire la Convention, ou plutôt le comité, ou mieux encore Robespierre, Tunitaire.
Mais alors, de toutes parts, il y eut murmures, grondements, colères, protestations, et non-seulement en France , mais hors de France. Voici que Genève , le jour même où Anacharsis est appréhendé au corps» émet le vœu d'être réunie à kt République, et l'envoyé du comité , l'ex-jésuite Soulavie, étouffe à grand'peine ce vœu des sans - culottes genevois. Voici que depuis huit jours il est nouvelle qu'en Ecosse on s'agite au nom des droits de l'homme; qu'une Convention, dite écossaise et bientôt britannique, s'est formée sous la présidence de Margarot, pour obtenir le droit de vote universel et le renouvellement annuel du parlement anglais ; aussitôt toutes Içs feuilles parisiennes , modérées et ultras, afi'ectent de prendre solennellement acte de ce réveil de liberté chez les autres ; et c'est à qui donnera, commentera, habillera à la française les discours des députés écossais (1) : « Le gouvernement actuel, leur faisaiton dire, ne ressemble pas plus à la révolution qu'un cadavre infect à un corps vivant!... Si les membres d'un gouvernement trahissent la confiance publique, ne peut-
(1) Nouvelles politiques»
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on pas leur résister?... Et si les générations précédentes ont pu réformer la constitution, pourquoi n'aurions-nous pas les mêmes droits?... Il faut se faire procurer dans chaque district un certain nombre de gens instruits, établir une correspondance entre eux; leur faire sentir la nécessité de réunir leurs efforts en faveur de la cause commune. Bientôt vous verrez le peuple se rassem bler dans les différents départements... Comptez que les meneurs d'un parti, toutes les fois qu'ils voient le peuple décidément résolu à revendiquer ses droits , non-seulement suivront le torrent, mais s'empresseront même d'en diriger le cours... Mais ne vous y fiez point !... Soyons circonspects dans le choix de nos délégués à la Convention •suivante. » Ainsi traduisaient les amis des Constitutionnels de. 91, et le lecteur, oubliant qu'il s'agissait de M. Callender, de Pitt, de l'Ecosse, etc., songeait à Robespierre, songeait à la France, songeait à la Convention des Tuileries que les muscadins accusaient de vouloir s* éterniser.
Non moins habile se montra le Moniteur. Car, quoique averti, il jouait l'indompté. Le 13 nivôse, sous la rubrique Paris, .on pouvait y lire : « Paris. — Des lettresparticulières de Londres , qui s'accordent assez avec les renseignements reçus par le ministre de la marine portent qu'il se forme en Angleterre une armée de 91,000 hommes, sous le titre d'armée de la Convention de la Grande- Bretagne pour conquérir la liberté (on soulignait le mot) , ' et que quinze à seize chefs ont été arrêtés , ce qui excite une grande fermentation parmi le peuple contre le parti des ministres»
« Anacharsis Cloots et Thomas Payne ont été mis en état d'arrestation et les scellés apposés sur' leurs papiers, yf
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Était-ce à Londres , était-ce à Paris que l'orateur du genre humain et que l'autre prédicateur des droits de l'homme avaient été arrêtés? Par ordre de Pitt ou de Robespierre?... On se demandait, et chacun rapprochait involontairement la politique du grand Anglais de la politique du grand Français : à Londres, au fait, ne poursuivait-on pas les éditeurs et même les lecteurs des ouvrages de Thomas Payne, pendant qu'en France on emprisonnait l'homme?
A l'exemple du 3foniteur, rusa le journal sans-culotte les Révolutions de Paris, Songeant à Ronsin, à Vincent, (et autres patriotes emprisonnés , Momoro annonçait aussi que quinze à seize chefs arrêtés en Angleterre excitaient une grande fermentation parmi le peuple, et, quand il dit Anacharsis , il le salua , malgré le décret , dépisté de la Convention, car, ce titre, le martyr le tenait du peuple.
Mais ce fut dans les deux journaux montagnards, le Journal des hommes libres de tous les pays, et le Journal universel d'Audoiïin, qu'on articula avec le plus d'énergie contre le système du comité sauveur.
« Dans je ne sais quelle république , ^ont j'ai vu le nom quelque part , il se passa des événements extraordinaires, La masse des hommes purs était imposante ; on chercha à les diviser. On suscita un système de modérantisme, et l'on s'efforça d'y faire donner quelques amis de la liberté, qu'on désigna ensuite comme des conspirateurs : autant d'enlevés à la masse ! On amena eu même tepaps un système opposé , celui d'une exagération sans exemple : on y fît tomber également quelques amis de la liberté, dont le cœur était très-chaud, et on désigna comme conspirateurs les amis de la liberté qu'on y avait entraînés : autant d'enlevés à la masse ! — Il en relatait
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encore assez pour empêcher la révolution de rétrograder, on tâcha de les paralyser. On représenta les lois révolutionnaires qu'ils avaient faites comme des décrets dignes de Dracon , de Tibère, et les exécuteurs de ces lois comme des bourreaux, comme des cannibales. On fit des pétitions lacrymatoires, jérémiadines; la masse les répéta : nouvelles calomnies contre la masse !... » Ainsi se lamentait Audoin. — Et Charles Duval, à son tour, — se faisant Polonais comme d'autres §e faisaient Écossais, pour mieux dire, — flétrissait d'un coup Robespierre et ses principes, et ses habiletés et ses épurements, et tout le comité : « Quelle différence entre un peuple qui se donne une constitution et un tyran qui a l'audace de donner une constitution à un peuple ! Voyez dans le premier toute la franchise de la publicité ; voyez dans le second toute la duplicité du mystère. Dans le premier, chaque individu croit retrouver son propre ouvrage dans l'ouvrage de tous; dans le second, le tyran frémit que l'on reconnaisse son ouvrage avant que la force ait contraint le peuple à l'approuver sans l'entendre. Il fit la constitution qu'il inventa pour le tourment de ses esclaves avec cette sourde épouvante qu'éprouvent les scélérats en repassant en cachette la liste de leurs crimes. Il frémit que la Raison n'y mette son veto avant que la terreur ne la présente à la sanction. Tel est le contraste frappant qu'offrent dans ce momentci à l'univers le peuple français d'un côté et — Catherine de l'autre... Tous les ouvriers qui travaillent à cette constitution sont prisonniers. De nombreuses gardes entourent la maison , et rien ne pénétrera de cette fameuse production, jusqu'à ce qu'on ait prêté le serment de s'y soumettre ; alors on permettra la distribution. , «... S'il est quelque Français en Pologne (lisez : S'il est
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quelques réfugiés en France), de par Catau (de par Robespierre), on va les chasser. Elle, ses généraux et la populace des courtisans croient voir des Français partout {c'est-à-dire les agents de l'étranger); et parce que les Polonais font un peu de bruit avec leurs chaînes, toute l'impératrice canaille croit que le club entier des Jacobins est arrivé par la diligence à Varsovie. Les imbéciles ne savent pas que tous les hommes naissent Jacobins, et que tout le pouvoir de la tyrannie ne peut déchirer le diplôme qu'ils ont reçu de la nature, v
Et, s'enhardissant, Charles Duval s'écriait plus loin, à l'adresse encore de l'homme incorruptible : « La masse seule est incorruptible ! ... »
Au rebours des journaux patriotes, les journaux des royalistes par accommodement ne se sentaient pas d'aise : « Quelle outrage à la majesté du genre humain ! » gouailla Isidore Langlois en annonçant l'arrestation de Cloots et . de Payne ; et il se mit à boufiFonner sur l'Universaliste et sur le Fédéraliste, ces deux représentants des Droits de l'homme — à jamais sous clef.
Quant au sans-culotte Batave, il avait donné l'éveil sur la politique désastreuse du comité, à l'extérieur, deux jours avant l'arrestation de Cloots : « Les conférences vont commencer à Vienne. Défiez-vous! Les despotes veulent obtenir une trêve sous le beau masq^ue de paix, en reconnaissant la République française, pour rompre ensuite dès qu'ils seront assez forts. En attendant, ils rétabliront chez eux leur autorité. Français, chers et estimables Français, soyez sur vos gardes. Etouffez les serpents qui voudraient vous tromper par leurs arguments insidieux!... »
Et, comme sa prière n'avait serti de rien, il chercha.
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Cloots arrêté, à se consoler des sottises du comité français en soupirant faiblement : « L'esprit philosophique règne en Allemagne et surtout en Prusse, Les Bœhmer, les Potter, les Less, les Lessing, les Wieland, les Spalting savent, depuis longtemps, à quoi s'en tenir sur toutes les sottises théologiques et politiques, — et ils ont formé de nombreux disciples. — Croyez-moi, nous sommes plus murs pour une grande révolution que bien des gens ne se rimaginent. »» Et le Batave, qui ne pouvait plus dire, disait vrai.
Car, en ce moment, un philosophe tudesque se déclarait publiquement en Allemagne le zélateur de la doctrine d'Anacharsis Cloots, et s'écriait avec enthousiasme que le moderne Anacharsis voulait faire du monde entier un paradis terrestre, et qu'il était semblable à la citadine de Damas, tenant une cruche. pour éteindre l'enfer et un brasier pour brûler le ciel fabuleux (1). Un autre philosophe aussi, disciple de Kant comme Junius.Frei^ publiait ^ des Considérations sur la Révolution française, et la première phrase du jeune rationaliste était « que la révolution française intéresse l'humanité tout entière ; » et 1er thème qu'il développait « que le. but de tout] gouvernement est de rendre toul gouvernement impossible (2). »» Ah ! si Fichte se fut avisé de venir en France écrire une pareille apologie de la Révolution, comme Robespierre l'eût envoyé tenir compagnie au philosophe Anacharsis 'dans la prison du Luxembourg !
C'était, en effet, ce palais-prison qui avait été assigné pour demeure à l'Orateur du Genre humain. Dans la nuit
(l) Cloots , Letirt aux membre» du comité de sûreté générale. Inédite. ^2) Fichte, Coneidérations sur la révolution française.
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du 7 au 8 nivôse, Anacharsis, conduit par l'agent, avait repas^ la rivière, traversé le quartier de la jeunesse et de sa jeunesse ; le guichet s'était ouvert, et, confié aux soins du sensible Benoît, le prisonnier s'était laissé conduire à sa chambre... Mais quoi ! il n*y sera pas seul! — Avec qui donc? — A peine entré, Anacharsis pousse un cri, court vers l'homme qui se trouve couché là, et, l'embrassant, souriant, ému : « Ah ! c'est ma bonne étoile qui m'amène vers toi ! s'écrie-t-il. Les Cordeliers me sauveront, les Cordeliers sauveront la république pour la septième fois (1) ! » Quelques heures auparavant, dans la journée, l'Orateur avait ressaisi toutes ses espérances à la vue des enfants liseurs; et voilà qu'à sa première minute d'emprisonnement il retrouve toute son énergie d'a-otion au contact de l'activité même incarnée dans le jeune homme qu'il étreint, Hébrard- Vincent. Oui, son compagnon de captivité, c'est Vincent, le secrétaire général du ministre de la guerre, le plus intrépide des Cordeliers, le plus indomptable des Sans-Culottes, qui, au mois d'août, provoquait le jugement dp Custine; qui, en septembre, requérait, rue Thionville, contre Danton; qui, en octobre, voyant que le Comité de salut voulait se monseigneuriser, demandait la mise en jeu de la Constitution plutôt qu'un gouvernement provisoire; quî, en brumaire, avait proposé la fondation d'une immense banque nationale ayant pour fonds de réserve les richesses d'église^ entassées à la Monnaie, et qui, enfin, au ministère, n'avait cessé de crier : « La France jusqu'au Rhin !» — « Ah ! fit Vincent, la faction qui nous emprisonne, je la poursuivrai en véritable défenseur des principes éternels et
(1) Cloots^ Lettre à Vincent.
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universels, les Droits de Thomme, — je le jure !» — A ce cri, Cloots se sentit moins seul dans cette chambre que," le matin, sur le pavé de Paris.
En le claquemurant, Robespierre ne l'avait donc pas séquestré de la sans-culotterie ; bien au contraire. Car, le lendemain, dans les corridors, l'Orateur fraternisait avec nombre de patriotes, convaincus, comme lui, d'intempestivité. Mais quel spectacle, quand il mit pied dans la cour et au café ! L'Orateur crut revoir le printemps de la révolution, tant il y avait de monde, tant il y avait de voix et mélange de têtes. Non-seulement des généraux traîtres comme Diilon,des princes jacobins comme'son ami Charles de Hesse, ou des étrangers comme Thomas Payne et lui-même, mais le§ dames de l'ex-cour y coudoyaient les héros du carrefour, mais toutes les crêtes de la noblesse s'y croisaient avec les houppes de la sans-culotterie. Et, miracle ! les nobles, comme si rien n'eût été, toujours imposants; les Sans-Culottes, comme si tout dût s'accomplir, toujours ardents; les nobles faisant large dépense et menant vie joyeuse, dés, table, amour ; les patriotes jouant aux barres, au ballon, à la galoche. Sous clef, tous attendant, les nobles, que la révolution prît fin, les patriotes, qu'elle reprît cours. Aussi les aristocrates passaient-ils les heures aux fenêtres à braquer la lorgnette sur leurs hôtels déserts ; aussi était-ce chaque jour, auprès des Sans-Culottes, des députations d'amis qui venaient du dehors leur crier : « Vous sortirez^ espoir! Nous vaincrons la cabale ! »» — « Citoyens, dit Anacharsis aux détenus, si je vous offrais un concert? » Les détenus acceptèrent.
Ah! quelle chante, ta viole! qu'elle soupire, ta flûte! qu'il ronfle, ton hautbois ! que ta clarinette piaille ! pour
que tu ne puisses ouïr les cris de fange qui, du quartier même de l'idée en qui tu espères, s'élèvent à cette heure. Camille le pamphlétaire qui, cinq jours avant la prise de Toulon, avait fait pointe contrô le Comité dé salut, cherche,. après la victoire nationale, à se rapatrier avec les septemvirs. Et, pour obtenir grâce de son incartade, il flétrit, une fois encore, l'idée parisienne dans sa double manifestation municipale et cosmopolite. Il avait accouplé Anacharsis à Chatimette ; il ne fait qu'un morceau d'Hébert et de l'agent des réfugiés bataves, de Cock. « Prussien ! » avait-il crié en frimaire à son collègue Anacharsis. — « Banquier, agent de l'Anglais, » dit aujourd'hui le partisan secret deralliance anglaise à l'ennemi-né delà maison d'Orange. Et, sans broncher, lui, Camille, le plus grand écornifleur des dîners de la finance, accuse de Cock et Hébert de boi^e ensemble le vin de Pitt, signalant ainsi ces repas fraternels que le Batave donnait à Passy au. temps de la levée en masse, et pendant lesquels il s'efforçait de les rallier tous à l'idée d'étendre jusqu'au Rhin la France san&-culottisée. — Or Hébert riposte au viédase; et voici qu'en même temps que le député antiparisien Phelippeaux va criant toujours : « Lâche ! » sur la piste du général Rossignol, et Bourdon de l'Oise : «* Traître ! » sous le nez du ministre révolutionnaire Bouchotte, on entend par-dessus tout jusqu'aux frontières de France, jusqu'aux confins de l'Europe : «< Hébert contre-marque ! -■ — Poinsinet Camille ! — Écrivain des charniers ! — Pilier de tripots! — Conspirateur payé par Pitt! — Endormeup pay^par Pitt! — Frater qui faisait des saignées à quinze sous ! — Avocat consultant des talons rouges ! — Voleur ! lécheur de sang! tes saletés ne sont pas celles de la nation. Tu as mérité la mort ! — Misérable intrigailleur !
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tu veux la Vendée dans Paris. On t'étoufera comme un enragé ! » — Oui, tel est le dialogue des journalistes parisiens, favoris du quartier, hier Stentors de l'opinion et porte-flambeau de la grande déesse, la Liberté, comme on disait devers 89. Quel contraste, n'est-ce pas? entre ces aboiements et les prêches sacro-saints de l'Incorruptible ! Comme ces bestialités mettent en relief l'hommevertu! Comme elles attestant bien à l'Europe la toute* puissance démoralisatrice du gouvernement moral sur l'opinion ie la grand'ville ! Aussi, comme Thomme-vertu les encourage sous main ! comme il affecte même de se faire le protecteur des victimes, afin de mieux les amoindrir encore ! Et puis, quand Phelippeaux a bien morda Ronsîn, quand Bourdon de l'Oise a bien entamé Bour chatte, quand Camille a bien écorché Duchesne-Hébert, quand, enfin, les calomniateurs sont ravalée aux yeux des Sans-Culottes tout aussi bas que les calomniés en fape de l'Europe, le grand régulateur s'écrie : « Paix là ! «• Et, miracle ! tout se tait. — On voit même, à son ordre, le club entier des Jacobins, dont le nom pourrait bien en*core être la terreur du continent, se mettre à discuter docilement, sagement, comme des écoliers, sur un thème national qu'il leur impose : « Des crimes du gouvernement anglais, et des vices.de la Constitution anglaise!» Eh bien! est-ce cela? Le Comité n'est-il pas un gouvernement fort, stable, digne? Les révoltés parisiens ne sont-ils pas au point où désirait les voir feu Léopold luimême quand il avait commencé la guerre? Les vieilles puissances refuseront-elles maintenant à cette France dite républicaine de rentrer dans leur concert? La paix n'est-elle pas proche? Allons, qu'avec nous la Prusse traite. •— Et Robespierre, glorieux, regarde à Vienne,
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où les diplomates font Cuisine. Ah! mon pauvre cosmopolite, tout est dîtl Tu ne recouvreras ta liberté qu'après une paix plâtrée ! Et alors on te proscrira de ta Gaule, peut-être biea môme du continent entier. Ne souhaite donc pas ta délivrance! Prisonnier, tu es encore dans Paris.
Mais pourtant, si Danton... Danton? Qui donc croit en- -core à son influence? Sa dlplamatie est avortée ; ses négociateurs sont aussi sous clef; il n'a plus à sa dévotion un sçul général en activité ; son Westermann même est suspendu ! Plus un ami au Comité, puisque Hérault a dû faire retraite. Ses créatures, qui tiennent trois ministères, n'y sont que pour figure. Enfin le thème national sur lequel les Jacohins pérorent est la satire même de ses espérances. Il est à la remorque de Robespierre. Il ne peut rien! — Rien? Ah! quoi qu'il apparaisse, il peut tout, répètent les journaux d'Europe. Oui, c'est lui qui sera le pacificateur; car, si le Comité ne s'est pas transfiguré en frimaire, il pourrait bien être renouvelé en ce mois-ci, nivôse. Et, pour ce, il ne faut qu'un vote du Parlement anglais qui va ouvrir. L'opposition y clamera à plein gosier : «* La Paix !» Et si Pitt, l'homme de la guerre, est culbuté, il entraîne dans sa obute Robespierre et sa politique continentale. Alors il y a trêve, sinon la paix. Trêve de deux ans! .c'est entendu! afin de constituer... — Quoi? — Mon Dieu, on ne sait !... Mais le fait est qu'on annonce déjà publiquement que le fils de Philippe-Égalité, le jeune héros de Jemmapes, professe en Suisse les mathématiques, occupation qui vaut bien l'art de la cordonnerie, que pratique le petit Capet à l'exemple des Élèves de la Patrie ! — Et c'est un fait aussi qu'à la trêve Anaoharsis sera délivré, tout comme chacun, et
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qu'il sera libre, pendant le tripotage, d'aller, de venir, de parler, sinon comme Sans-Culotte, du moins comme grand seigneur!...
Eh bien ! non ! il ne sortira, ni de- par Robespierre, ni de par Danton ! — • Le premier cri qu'il a poussé dans sa prison, en embrassant Vincent, le secrétaire' général à la Guerre, disait vrai : « Les Cocdeliers sauveront la République !» — Il ressuscitera, l'Orateur du genre humain, de par l'idée parisienne-cosmopolite, elle-même ressusoitée. Oui^ en dépit des intrigants, des médiocres, des tripoteors, des vertueux, la ville va reprendre langue et conscience. Les Cordeliers, amis des Droits de l'homme, l'ont juré!...
Vraiment} l'entreprise était d'audace. Sauf- le noyau ' cordelier, — où qu'on regardât ààns Paris, il y avait déjà désolation, relâchement, soumission. On criait, mais on obéissait. Jamais on n'avait vu dans les rues tant de bonnets rouges, tant de vestes, tant de cariQagnoles ; mais sous ces bonnets c'étaient figures de muscadins, comme sous l'habit de Suissesse et coiffées en Méduse, c'étaient la tourbe des filles qui se moquaient bien des principes. La république n'était plus qu'une mode, qu'une mascarade. Si aux Jacobins on n'arguipeniait plus que par ordre quand on ne personnalisait point ; à la Convention oa ne délibérait plus, on enregistrait seulement. Les plus énergiques d'entre les députés semblaient aussi domptes. Léonard' Bourdon est chargé de rédiger les actes de civisme ; on lui enjoint d'intervertir l'ordre chronologique ;^fin d'omettre Loustalot, le grand journaliste, et tous ceux qui, depuis 89, ont vécu ou sont morts pour les Droits de l'homme ; et Léonard ne rejette pas la plume. Les Montagnards missionnaires achevaient dans les départements
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l'œuYre de p^ification ; arrivent des commissaires, noa plus parisiens, mais gouvernementaux, qui de haut les surveillent, les contrecarrent, les menacent même; et les Montagnards se contentent de demander leur propre rappel. — L'armée révolutionnaire est encore là, mais sans chaf elle ne bouge ; si bien que les accapareurs se rassurent, que la famine recommence, et qu'on n'ose plus proposer comme remède qu'une mesure d'enfant : un carême civique. Le (Comité, qui hier grondait parce que la Commune faisait fermer à la majorité des voix les temples du seul culte payé , requiert k Paris môme,^ pour le service public, les lieux où l'on veut fêter la Raison, et empêche ainsi une cérémonie qui ne coûte qu'à ceux à qui elle con?^ient. Les feuilles qui s'impriment sont pour les trois quarts à la solde de Necker on de Calomie, et elles ont le ton <les journaux constitutionnels avant le 20 juin 1792. Le Comité donne les nouvelles, et les nou-^ velles sont toujpursfausses, — Enfin, aux armées. Hoche,: un Sans-Culotte,, débloque Landau, parfait! mais il pousse jusqu'à Worms, jusqu'à Spire !... Guerre offensive ! vite, on le suspend. On suspend même Jourdan, le vainqueur de Watignies, ce brave général roturier qu'Anacharsis avait embrassé le premier jour de sa présidence jacobine. Ah ! le baiser lui a peut-être communiqué une fièvre inextinguible de cosmopolitisme! Quel danger! hors d'ici,. Jourdan !
Tel est Paris,- .telle est la France ! — Ils ont cru, les braves Sans-Culottes, réminiscence de leur éducation d'enfance I qu'en se laissant chacun confisquer ses vertus, ses forces républicaines, ils allaient enrichir d'autant la puissance du Comité sauveur. Et nul n'a songé que les consciences n'étaient pas des choses, mais des voix ; qu'on
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ne les donne pas en les faisant tatre, et que le Comité n'apparaissait grand en puissance que parce que sa conscience seule surnageait an-dessùs du silence volontaire de toutes. — Volontaire? Comment! l'Europe croit bien...
— Oui, le petit monde européen des diplomates s'imagine déjà un étouffement forcé sous l'empire du septemvirat, car il n'a point idée de la badauderie parisienne.., — Eh bienf oyez tous le cri d'homme que pousse enfin, dès que le grand réveil est résolu, le magistrat-journaliste, dans la personne duquel la ville est maculée chaque jour par ordre' des gouvernants factieux. A ce cri, qui dit l'histoire 4'J3ébert! — Paris soudain retrouve laeiennê (1).'
« Comme dans l'ancienne cour, il y a donc -des fCus à titre d'office? s*écrie Duchesne au nez de l'instrument Camille... Ah ! tu me reproche^ ma pauvreté, coquin !... Tu rougirais de te rappeler l'hôtel de la fr^ïgalité, où nous nous sommes trouvés ensemble et à côté da braves maçon^ et de pauvres ouvriers qui valaient mieux que toi et moi!
— Ah ! je n'étais pas, dis-tu, dans le cheval de bois en 89? J'étais bien comme toi du Palais-Royal. Mon nom était dans la poche de Flesselles avec tous ceux des motionneurs. Mais pauvre ! j# ne fus pas citoyen actif. — Ah ! tu convertis en banquier anglais un excellent patriote, . de Cock, dont la tête esl à prix en Hollande ; tu l'accuses d'être l'ami de Dumouriez, parce que Dumouriez, "que tu connais plus intimement que lui, lui a volé la moitié de sa fortune en le leurrant de l'espoir de le reconduire dans son pays. Tu dis que je bois avec lui le vin de Pitt. Je ne me suis jamais trouvé chez ce martyr de la liberté qu'avec les meilleurs patriotes, et avec les députés irréprochables
■I . III ». ■ 'il .m I III ■■ I I ^ ' ■ ■
{1) Hé^rt à CamHlè ïksmxyalins.
que tu dois accuser cemrae moi! »» — Et comme Camille l'avait accusé d'avoir reçu de l'argent pour faire élargir im prisonnier ou un éjnigré (je ne sais pas bien, disait effrontément Camille) : — *< Coquin, ripostait Hébert, nomma ce prisonnier! Tji sais que voudrais-je même fairô élargir, je ne pourrais. Il m^ faudrait pour complice et l'admimstration et les membres du Comité de sûreté générale. >» — Et comme Camille avait reproché à Hébert ce que Brissot avait reproché à Camille en 92, — de gagner de l'argent avec son journal, Hébert avouait franchement qu'il avait gagné 70,000 francs depuis le mois de juin : ce qui faisait 35,000 francs pour sa part, puisqu'il avait un associé, Marquet de Montfort-FAmaury. Or Loustalpt touchait, en 90, 25,000 francs de Prudhomme, et Camille 10,000 francs de Caillard. Encore Hébert n'avait-il gagné autant que grâce aux représentants du peuple en missiqn aux armées, qui ne cessaient de demander des Joies ei des Colères pour le soldat, et grâce à la Convention et au Comité de salut lui-même, qui avait enjoint à Bouchotte de souscrire aux journaux patriotiques. L'abonnement du Père Ducliesne n'avait été d'abord que de trois mille numéros, puis ensuite de six mille; enfin, sur les demandes des représentants aux armées, il avait été porté jusqu'à douze mille : ce qui était encore insuffisant, puisque, les armées grossissant chaque jour, les représentants faisaient réimprimer J)U' chesne, afin qu'il y eut, suivant l'ordre, un numéro pour cent hommes. — « Et j'ai volé la République, s'écriait Hébert, parce que j'ai vendu ma marchandise et que j'ai volontairement placé .tout n^on gain dans l'emprunt forcé! »» Alors il poursuivait : « Tu me reproches d'avoir été garçon de théâtre. Je ne m'en défendrais pas si c'é-
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tait vrai : ce métier en vaut bien un autre ! — J'ai été chassé pour: vol de contre-marques, dis-tu? Cette misérable calomnie ne méritait pas d'êtce relevée; mais, comme elle dévoile l'activité des manœuvres que l'on emploie pour me perdre, il faut y répondre. »» Et il citait une lettre de son ancien directeur, Gaillard, qui était resté sen ami, et qui ne le serait pas d'un malhonnête homme* « Enfin, je ne fus pas frater, disait encore- Hébert. Je le regrette, car j'ai le malheur de ne pas éavoir faire œuvre de mes dix doigts. J'eusse été bien heureux souvent d'avoir trouvé mon existence dans 1b travail de mes mains !... »» — Oh ! paix là ! s'écria tout à coup Robespierre, pris de peur à ces accents d'entrailles qu'il ne soupçonnait guère». — Ah 5 sus à la cabale ! exclamèrent alors les Sans- Culottes, soudainement exaltés par ce cri de leur magistrat, %ui se faisait auréole de sa misère passée. Sus à la cabale ! nous la vaincrons !" . ^
Aussitôt la voix d'un autre magistrat-journaliste se fit entendre (1) : « Oui, nous vaincrons la cabale ! dit Momoro, mais en laissant les personnes, mais en revenant aux principes, les Droits de l'homme. »» Et le lendemain du jour où Robespierre a prêché la toute-puissance, l'infaillibilité du gouvernement moral, voici Momoro qui raconte la toute-puissance, l'infaillibilité de- la sansculotterie : — Retrouvons notre intempestivitéi notre expansion, notre instinct de propagande, notre idéal de 89. Il y a quelque chose de plus fort, de plus actif que le gouvernement le plus secret, c'est la publicité, c'est le droit de tout dire. Pour vaincre les suspects il vaut le canon et la guillotine. Au nom des Droits de l'hoaime
^1) Révolutian$ de Paris»
ANACHARSIS, T. li. 23
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• donc, clubons-nous vite! unissons-lions tous de nouveau! unissons-nous, frères Jacobins ! — Unissons-nous, ami Danton!— Unissons-nous, Camille, à qui l'on pardonne après réprimande. — Unissons-nous, Robespierre, bonne dupe de TEurope féodale. Non, ce n'est pas pour acheter à prix d'or la neutralité armée de Gênes, de Venise, de Genève, que nous avons vidé et qu'on vide encore les églises! Ce n'est pas pour obtenir au printemps une paix plâtrée que nous nous sommes soumis à la réquisition, et qne nous comptons, à cette heure, 632,000 hommes présents sous les drapeaijx! Ce n'est pas pour qu'on non? divise, pour qu'on nous emprisonne, que nous avons donné carte blanche au Comité de salut. Unissons-nous tous, et que justice soit rendue aux patriotes incarcérés!... » —
Dans les prisons, même élan, même réveil. Le général de l'armée révolutionnaire, Ronsin, se trouve à Sainte- Pélagie côte à côte de Desfieux et de Pereyra, les agents dantonistes. Il les morigène, il les fait pleurer même. Puis il leur dit : « Unissons-nous ! et que la France soit jusqu'au Rhin. Ce n'est que par la guerre que nous échapperons aux intrigants aristocrates. Une paix plâtrée ne consolidera jamais la liberté. " Et comme ces messieurs vitupérait la Convention mutilée, muette : *« Attendez la nouvelle législature, leur dit encore Ronsin, attendez pour demander aux mandataires infidèles ce qu'ils ont fait pour le peuple (1). n Les réfugiés liégeois Tiennent chaque jour lui crier : « Nous n'espérons plus qu'en vous ! » Ronsin leur jure aussi la France jusqu'au Rhin. De Lyon, le commandant du détachement de l'armée révolutionnaire, Mauban, lui annonce qu'ils sont en détresse ; Ronsin ea-
(1) Procès d'Hébert et consorts.
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voie la lettre au Comité des gouvernants pour faire ouvrir les yeux et témoigner ainsi de son peu de rancune, de son désir d'union.
Au Luxembourg, même appétit de principes ; que dis-je? appétit plus grand encore, puisque Anacl«irsis et Vincent y font noyau. Mais si Vincent a la fièvre, a le cri, Anacharsis a la sagesse, a le sourire encore. Il n'excite pas par des emportements, il éveille par des démonstrations ou même par de simples propos. — « Je me confesse publiquement, dit-il (1). Si toutes les dupes en faisaient autant que moi, les fripons renonceraient à leur métier... S'il existe en France un gouvernement secret, le vrai moyen de le consolider est de perdre les orateurs qui divulguent tous les secrets. — Hélas ! toute, la Gaule, où je suis né, serait libre maintenant si nous n'avions pas été trahis par une série d'hypocrites civils et militaires.»» Et il expliquait aux patriotes visiteurs que le caractère d'une faction quelconque était de le persécuter, lui, le Gaulois Cloots, dont les compatriotes tendaient les bras aux débloqueurs de Landau. — « Ah! mes plans de campagne ne s'étendent pas aussi loin que mes principes. Rendre la liberté au fleuve qui nous sépare de l'Allemagne, c'est donner des ailes aux Droits de l'homme. Reposez-vous sur les départements du Mont-Blanc et du Rhin-Meuse ; le monde se régénérera de lui-même; nous dormirons la grasse matinée. » — Et alors il s'écriait : « Non, point de paix plâtrée, mes amis!... Quant à la descente en Angleterre dont on nous parle, c'est une folie... Le plancher des vaches! descendons en Brabant. Que le brave Joiirdan remplisse nos vœux! Le plancher des vaches! Le gou-
(1) Lettre de Cloots atw membres du comité de sûreté générale. Inédite.
vernement anglais, nous le tuons dans les Pays-Bas, sans coup férir. Mais si nous échouons en Albion, nous serons forcés de renoncer à la Belgique, le marchepied des Allemands, le palladium de la république gauloise. C'est une erreur ou une perfidie d'aller en Angleterre avant de récupérer nos départements de Mayence, de Liège, de Jemmapes... Le plancher des vaches! n Et il démontrait encore la folie de la descente par des raisons de Tordre matériel , justement les mêmes dont il avait usé en 90 pour combattre la même folie!... — Or, quand il eut dit ainsi pendant quelques jours, il jeta sur page toutes ces raisons et réflexions, et voilà qu'il les expédie, sous forme de pétition, à ses ex-collègues, membres du Comité de sûreté générale, « les hommes de bonne volonté, >» comme il s'écrie. Car ce sont eux qui doivent délivrer les patriotes détenus ! Ils n'ont pas de politique extérieure qui aveugle leur conscieiice, aes braves Montagnards-là.
« Représentez- vous la situation d'un patriote dans les fers, par l'influence, sans doute, d'une cabale étrangère qui persécute les plus ardents défenseurs des droits éternels et universels de l'homme... — Point de paix plâtrée!... —
« ... Il importe aux tyrans modernes de fermer la bouche aux apôtres de la fraternité politique, comme il importait r aux tyrans anciens d'écraser les apôtres de la fraternité chrétienne. Certes, V Église universelle méritait moins les honneurs de la persécution que la République universelle^ la société indivisible des hommes libres et égaux... — La France jusqu'au Rhin!... —
«... Ordonnez la levée de mes scellés ; examinez scrupuleusement mes paperasses. Vous y trouverez la gradation de mes croyances religieuses, de mes connaissance
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politiques sur les hommes et les choses, le crescendo de mon élan vers la constitution sublime d'un peuple avec lequel j'ai fait mon éducation révolutionnaire. — Défiezvous de la prétendue armée de quatre-vingt-onze mille Écossais conventionnels!... — Songez, mes frères, à un athlète qui n'a jamais appartenu à personne, mais dont le cœur débonnaire a cru quelquefois à la vertu des personnages soi-disant vertueux. Je suis homme maintenant, grâce à l'étude que nous faisons de la nature humaine depuis cinq grandes années. La prison achève tristement mon éducation. Je souffre la captivité avec horreur et résignation. Quel contraste entre mes quatre murailles et les quatre parties du monde dont nous proclamons les droits imprescriptibles!... Le plancher des vaches! le plancher des vaches ! . . . »» — Et après avoir raconté à ses collègues ce que Camille Desmoulins lui-même lui disait plusieurs mois avant la chute du trône : « La brillante perspective^que tu montres au genre humain dans ton livre de la République universelle relève mon courage abattu. »» — « Citoyens raisonnables, achevait le philosophe, le genre humain vous saura gré de mon élargissement. »» Et il Signait : « Anacharsis Cloots, homme ; Paris, maison d'arrêt du • Luxembourg, 19 nivôse, l'an II de la République des Hommes. »» Puis un post-scriptum : « Citoyens compatissants, débarrassez-moi, s'il vous plaît, d'un gardien qui me brûle la chandelle par les deux bouts. Ma gouvernante vous dira le reste.* »» — Ma gouvernante? — Oui, il avait une femme, une maîtresse, une gouvernante, comme on parlait alors, qui veillait sur lui et qui souhaitait sa délivrance, — quoiqu'il l'adorât, prisonnier, avec uqie nouvelle ardeur, comme la Liberté.
Ainsi donc se font entendre les premières voix qui
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chantent l'éveil parisien. Ni rage ni pleurs, cette fois ; ni phrases ni pointes non plus. Les hommes disent bonnement, mais fermement: « Justice! au nom des droit» de l'homme, y* Et c'est parce qu'ils parlent selon la nature, à la mode de 89, — ces lécheurs de sang, ces anarchistes, ces perturbateurs, comme on les donne à l'Europe et comme l'Europe les accepte, — qu'en quelques heures, non plus d'un journal, ni d'un seul club, ni d'un seul quartier, ni de quelques prisons, mais de toutes les bouches et de toutes parts — éclate comme un immense orage : « Justice! justice! — Qu'est-ce cela? fait le Co- ' mité, qui affecte de ne point entendre, — la hauteur où il s'est placé l'excuse bien, — qu'est-ce? une intrigue?" une question personnelle? » Et, pour donner satisfaction à ceux qu'il croit des rancuniers, il fait relâcher le lieutenant de 'Ronsin Mazuel et appréhender comme voleur Fabre d'Églatitine, le plus ardent ennemi des ultras, la cheville ouvrière de la cabale dantoniste. Mais les Amis des Droits, loin de s'arrêter à ce coup d'aveugle, affirment plus haut encore par réplique leurs principes pacificateurs. Ils vont à Legendre, un ami des cabaleurs : <* Vite ! que Legendre embrasse Hébert I » — Mais Legendre détourne la tête. Tant pis pour Legendre ! ils iront sans lui. Ils vont à Bourdon de l'Oise: « Qu'il oublie! qu'il se taise ! » — Mais Bourdon fait encore sa grosse voix contre Bouchotte. Tant pis pour Bourdon! ils iront sans lui. Ils vont à Camille : « Qu'il retourne à la Cordelière! » — Mais Camille, songe?int à Fabre, leur dit: « Fi! >» Tant pis pour Camille! ils iront... Non! Camille dira comme eux: « Justice! » lui qui a crié si bien: « Clémence! »» Il le faut! Et, pour ce, ils font happer par malice son beau-père, le déclarent suspect, l'empri-
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sonnent, en s'appuyant sur des raisons non moins bouffonnes que celles qu'a produites Camille contre Hébert ; et, ma foi, voici Camille qui, de toute sa voix, clame : « Justice! justice ! pour mon beau-père ! »» en même temps que la ville entière dit: « Justice pour Ronsin! justice pour Vincent! n — Oui, Ronsin! Vincent! ce sont enfin les noms cordeliers qui remplissent Paris ! Ronsin, le symbole de la révolution à l'intérieur ; Vincent ! le symbole de la révolution hors frontières, est-ce croyable ? on les souhaite libres. Tous les amis des victimes, des suspects, des intempestifs, sentent que l'élargissement de ces hommes qui. Mer encore, effarouchaient les trembleurs, doit mettre fin au régime inquisitorial du Comité sauveur. Aussi-, en dehors même de l'action cordelière, le Club électoral rédige une Adresse au Comité de sûreté, pour demander l'accélération du r%pport sur les deux patriotes détenus. Toutes les sociétés populaires y adhèrent (1) ; que dis -je? chacune d'elles députe même à l'hôtel de Brionne, si bien que le Comité de sûreté est à toute heure, sans relâche, envahi, interrogé, prié, menacé. Le 9 pluviôse, le député cordelier-jacobin Léonard Bourdon demande à la Jacobinière que les frères et amis réclament avec instance comme toute laville.-*- Mais qu'est-ce? Robespierre est là; il dit : ^ Je m'y oppose. » Et la raison ? « ... Pour ôter tout prétexte aux intrigants de dire qu'on a forcé la main du Comité de sûreté. »» A cette raison de sphynx: — « Tant pis pour les Jacobins! » disent les Cordeliers ; et ils vont seuls, le lendemain, à la barre pour répéter leur cri : « Ronsin ! Vincent ! » Et ils attendent un jour encore le rapport, et ils attendent deux jour s.
(1) ^ocèt-verbaux de la Société populcUre de$ Tailerieê, MAnuscrit.
— Au troisième, qui monte à la tribune?... Hein?... Ce n'est pas Vouland du Comité de sûreté, mais Barère du Comité de salut! Qu'est-ce à dire?
C'est-à-dire que le Comité de salut, qui d'abord avait pris cette tempête pour une averse partielle et d'un moment, l'a vue enfin dans sa puissance, embrassant tout le ciel parisien et capable de noyer tout soudain sa politique. Aussitôt il a formulé, non point révolutionnairement : « C'est la voix de Topinion qui gronde ! » mais encore gouvernementalement : « Ce sont clameurs de modérés et d'ultras coalisés. Divisons vite ! n Et il s'est rappelé qu'en septembre, aux applaudissements des Sans- Culottes, Barère avait dérouté, par son discours sur l'acte de navigation, toute la diplomatie dantoniste; et il lance à nouveau aujourd'hui le Gascon, pout* qu'il révèle les essais de paix plâtrée que^e permet toujours Danton. — « Entendez-vous, Sans-Culottes, ce que vos alliés de l'heure présente espèrent, acceptent, ont déjà presque conclu.: une trêve, trêve de deux ans avec les vieilles puissances, non pour asseoir la République, mais pour essayer un gouvernement quelconque. Quelle couardise ! Ils vous vendent à l'Europe ! et c'est de cette politique que vous allez faire le triomphe, tandis que nous, nous disons : Point de trêve ! La paix, oui ; mais la paix avec la République, la paix et la ruine des tyrans, la paix et le réveil des peuples ; — tout comme vous ! » Et voilà Barère .qui crie : « Guerre! non-seulement au gouvernement anglais, mais à tout le peuple anglais ; car il ne faut plus distinguer les peuples de leur gouvernement. " Et comme cette maxime robespierriste aurait fait grimacer la Sans- Culotterie, Barère ajoutait qu'il l'appliquait à l'Angleterre seule, dont l.e gouvernement était national, puisqu'il
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était constitutionnel : ce qui faisait grimacer la cabale dantoniste. Bref, le discours avait une si forte odeur de propagande armée, que le journal-affiche des modérés y Observateur devait s'en écrier : «« Mais le Comité rêve donc la politique d'Anacharsis Cloots ! »
** Allons, on ne veut rien comprendre, dirent les Amis des Droits. Il fe.udra bien pourtant qu'on se rende au vœu de tous ! » Dans la journée, le Club électoral avait fait placarder une affiche où l'on proposait l'appel au peuple pour la délivrance des patriotes détenus ; les Cordeliers renient l'affiche : procédé illégal. Mais le soir, dans leur club, afin de bien attester que, s'ils tendent la main aux modérés, ce n'est point par oubli des principes, mais bien au contraire pour y rappeler, les voici qui caractérisent leur conduite par un acte étrange, d'efiet purement moral, mais dont l'interprétation ne peut être équivoque. Dans le club des Amis des Droits était exposée la déclara^ tion des Droits. Les Cordeliers décident que le décalogue humain sera voilé, parce qu'il y a oppression. Et solennellement, en effet, sur le tableau sacré, ils jettent, non pas le voile tricolore, adopté désormais pour les funérailles, mais l'affreux voile noir des temps passés. — Oui, la République est en deuil. Avis en sera donné à la France entière; mais, tout d'abord, qu'une députation se rende cette nuit même au Comité de sûreté pour lui dire notre résolution, car nous ne sommes pas, nous ne serons jamais des factieux ! — Et ils courent. 0 miracle d§ ces temps à jamais enfuis! Qui le croirait? ce voile^ ce simple voile jeté décida de tout. Le Comité de sûreté prit peur, le Comité de salut se troubla : masquer les Droits, c'était le démasquer! Le lendemain, Vouland était à la tribune, faisait son rapport et concluait à l'élargissement de Ron-
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sin et de Vincent. « Je proteste! » s'écriait encore Bourdon de rOise ; mais Danton se levait, et lui-même décla- ,rait — en vérité, Barère^ tes gasconnades n'ont servi de rien. L'alliance est faite ! — il déclarait applaudir à la délivrance de ces hommes qu'il avait jadis qualifiés d'ultras.
Le 14 au soir, le général Ronsin et le secrétaire de la guerre, Vincent, sortaient donc en triomphe, l'un de la prison de Sainte-Pélagie, l'autre de la prison du Luxemboui^, trompettes sonnant, tambour battant, aux acclamations des sections de l'Unité, de Scevola, du Bonnet- Rouge et de Marat. Dans toutes les sociétés populaires on va crier leur élargissement, et toutes tiennent à honneur de manifester l'intérêt que leur inspirent des citoyens sur le compte desquels la bonne opinion est si généralement prononcée. — Ah! au nom des droits de l'homme, unissous-nous tous ! Meurent les intrigants ! Meurent les ambitieux, et que l'idée parisienne cosmopolite renaisse ! — Ce fut ce soir-là le cri du club des Cordeliers, qui n'eurent garde de lever le voile noir qui couvrait les Droits de l'homme, car il n'y a encore que deux patriotes de rachetés; or il faut le salut de tous : Paris, France, Univers !
Grâce à Danton avait commencé le rapatriage des vieux Cordeliers et des vrais Cordeliers, des Cordeliers 'de l'ancien district et des Cordeliers clubés, des Cordeliers selon le sol et des Cordeliers selon l'idée. Que grâce à Legendre s'achève le renouement! Legendre verra Ronsin. Ah! le beau trait d'union que le naïf Legendre ! Le gros mouton que ce boucher! Aux temps héroïques, il était tout entrailles ; chez lui on se logeait, chez lui on se cachait. Il avait nourri Vincent, il avait donné refuge à
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Marat. Si mesdames de la halle disaient: « Maman Mirabeau ! » les citoyennes du quartier disaient non moins galamment : « La mère Legendre ! » Eh bien dono! mère Legendre, raccommode entre eux tes enfants !... Oui, mais pourvu que les honneurs n'aient pas dénaturé cette mère ! Car, depuis le 31 mai, Legendre et son épouse ne sont plus rue des Boucheries, savez-vous ! Legendre habite rue de Beaune ; il frise le faubourg Germain. Legendre, en outre, est allé en mission comme tant d'autres députés ; il a revêtu le costume de représentant, l'habit brodé, soyeux et le panache. Ah! voilà un costume, une fois essayé, qu'on se croit toujours au corps! Si Legendre en avait oublié le tablier de boutique?... Legendre, en effet, avait oublié. Il préférait l'étalage à l'étal, et ne pouvait plus s'empêcher de représenter. C'est ce que vit bien Ronsin à sa rencontre avec lui chez le ministre Bouchotte. Dès l'abord: « Toutes les agitations qui ont eu lieu relativement à votre arrestation, représenta Legendre au général, pourraient nuire 'k la cause de la liberté... » Et puis : «< Vincent est un écervelé. Il peut avoir un bon cœur, mais il a une mauvaise tête. Il faudrait lui laver la tête. Je vous engage à la lui laver, vous, son ami. — C'est plutôt votre» affaire que la mienne, répliqua Ronsin. Vous avez des droits sur lui, vous, son père! n (Il eût mieux fait de dire : « Vous, sa mère! »)... Et rendez-vous fut pris chez Pache, « pour laver la tête à Vincent, " disait Legendre, « pour voir à s'entendre, au nom des Droits de l'homme, »» disait Ronsin.
Même offre d'alliance fut faite aux Jacobins. Pour la seconde fois Vincent s'y présente: « Camarades, veuillez l'accepter ! >» Mais les frères et amis étaient moins que jamais d'embrassade. Sans leur concours, Ronsin et Vin-
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cent avaient été délivrés, et l'écume leur venait aux lèvres en voyant le baiser de paix qu'essayaient entre eux jeune* et vieux Cordeliers. Contre leur politique, on conspirait. Aussi lorsque, le 16, le Cordelier Brichet demanda, au nom des sections de l'Unité, du Bonnet-Rouge et de Scevola, qu'on courût à la Convention pour obtenir justice des calomniateurs de Ronsin et de Vincent, les frères et amis firent la sourde oreille. Et le 17, à la tribune conventionnelle, leur chef de file, Robespierre, exposait la suite de ses idées sur la politique antiparisienne, — complément du discours après "Toulon, — annonçait que les esprits ne pouvaient fraterniser, et s'écriait : « Il faut épurer la ville. La protection sociale, c'est-à-dire gouvernementale, n'est due qu'aux citoyens paisibles ; ni modérés ni ultras, c'est la même bande... Tel, disait-il encore ce jour-là, songeant au Cosmopolite détenu, tel appelait la France à la conquête du monde qui n'avait d'autre but que d'appeler les tyrans à la conquête de la France. L'étranger Ay^om/fe / qui, depuis cinq années, proclame Paris la capitale du globe, ne faisait que traduire dans un autre jargon les anathèmes des vils fédéralistes qui vouaient Paris à la destruction. Prêcher l'athéisme n'est qu'une manière d'absoudre la superstition et d'accuser la philosophie ; et la guerre déclarée à la Divinité n'est qu'une diversion en faveur de la royauté. ♦» 0 Hertzberg! es-tu content? — Enfin, le 19, comme le Cordelier Brichet renouvelait sa proposition et signalait le Marais tout-puissant à cette heures le myope, non-seulement le faisait expulser de la Jacobinière en compagnie d'un autre Cordelier, Saintex, qui protestait contre le despotisme d'opinion,— mais il déclarait que le Marais était bien d'accord avec la Montagne. — • Jugez si la candidature Vincent
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peut être agréée ! Le conciliateur Momoro s'emploie tout entier auprès du comité de représentation : « Admettez Vincent : il sera le gage de notre alliance ! >» Mais c'est eu vain que le comité conclut à l'admission ; Dufourny, l'homme libre, ami du député dénonciateur Phelippeaux, se lève furieux dans la Jacobinière, demande l'ajournement de toute discussion, et va même jusqu'à dénoncer Momoro comme un intrigant. La Jacobinière se rend, et la politique robespierriste est sauve.
Le lendemain, c'était le rendez-vous Legendre.
Chez papa Pache, que toute la France avait vu si simple pendant les fêtes du 10 août ^t qui, en cas d'aventure, pourrait bien être acclamé grand juge, arrivaient, ce 24 pluviôse, et Legendre et Ronsin, et Momoro, et Bou- . langer, le tenant lieu d'Henriot ; toutes les forces parisiennes étaient représentées : la commune, le département, l'armée révolutionnaire et la garde civique, toutes, y compris la guerre, car voici Vincent qui entre. Vincent court à Legendre : « Je t'embrasse pour le passé, lui dit-il en l'enveloppant de ses bras, mais non pour le présent! — Pourquoi non? fit l'auguste Legendre. — C'est que tu n'es plus le même qu'autrefois, lui jeta Vincent; tues devenu un modéré. — Quand un fou et un sot habitent en même maison, dit le boucher législateur, il faut un modéré! En pareil cas, je me ferai toujours gloire d'être modéré. Mais vienne le jour où il r aura un tyran à atterrer, un trône à abattre, tu me retrouveras tel que tu m'as connu. » Et satisfait de sa phrase, Legendre, représentant du peuple, s'assit entre Pache, représentant Paris, ^t Vincent, représentant la guerre. A peine le premier morceau : « Est-ce que tu portes ton costume quand tu vas en mission? dit Vincent à Legendre. — Assurément,
trancha Legendre. — Tu t'en revêts dans les sociétés populaires? — Non, je ne le mets qu'aux armées, pour en imposer. — Le fait est qu'il est imposant, ton costume à la Lindor. » A ce mot de Vincent : « Voudrais-tu ridiculiser la Convention dans ma personne? »» exclama le boucher... Et voilà une querelle. Vincent criant : « Vous n'êtes que des mannequins ! »» Legendre criant : « Je réponds de toi jusque-là! » et il lui mettait la main au cou. Aussitôt le jeune homme de faire un geste de colère, et de poursuivre- : « Oui, mannequins! Ton costume n'est qu'un harnois ! On en ferait à la douzaine, des mannequins harnachés comme vous. — Fais-en, mugissait le bonhomme, et je les embrasserai, moi; pu plutôt, non. Tiens, je te placerai dessous, j'y mettrai le feu, et nous verrons lequel de nous deux le peuple regardera comme patriote. »» Les deux amis avaient perdu la tête, mais leur querelle n'était pas moins d'enseignement. Vincent le Parisien méprisait la Convention à l'égal d'un troupeau; Legendre, monseigneurisé comme un constituant, acceptait le titre d'auguste dont l'avait paré Robespierre. Comment jamais fraterniser?
Cependant, au lever de table , on avait repris tête. Legendre voulut bien renouer avec Vincent, mais sans renoncer aux représentations maternelles. « Vous êtes de mon avis, n'est-ce pas? grognait-il à Ronsin. — Mon Dieu, faisait Ronsin, Vincent ne me paraît pas si extraordinaire. S'il n'était pas ce qu'il est, peut-être ne vaudrait-il rien dans les circonstances où l'on se trouve. » Et les pourparlers commencèrent : « Il y à une faction dans l'Assemblée, il faut anéantir la faction; si vous la souflFrez plus longtemps , vous pourriez bien en rendre raison. — Les membres éclairés de la Convention, repli-
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quait Legendre, sont incapables d'être d'aucune faction. Les Phelippotin» (c'est-à-dire Phelippeaux, Camille, Fabre et Bourdon de l'Oise) ne sont pas à craindre. -^'Ce sont des factieux , reprenait Ronsin. — Il n'y a pas de factieux à la Montagne ! éclata Legendre. Et il tomba en extase devant la sainte Montagne : « Il ne faut pas décimer la sainte Montagne ! La sainte Montagne !... Ronsin eut un sourire ; Vincent pivota sur le talon et siffla. La sainte Montagne n'était, en effet, qu'un mot de i:allàement. Legendre et ses amis ne voulaient faire alliance avec la ville que pour n'être pas entamés par Robespierre.* Mais des Droits de l'homme nul n'avait cure.
Momoro vint à Legendre : « Brave Legendre, lui dit-il, tu es connu pour ne point conserver de ressentiment; tu devrais te réconcilier avec Hébert. »» Momoro parlait ainsi, parce qu'il savait que Legendre s'était réconcilié avec Camille, qui, non moins qu'Hébert, l'avait piqué dru. « Je ne suis pas haineux, dit Legendre ; je serrerais dans mes bras, avec transport, tout patriote qui m'aurait offensé. Mais, pour Hébert, c'est un coquin; non parce qtfil m'a dénoncé, mais parce qu'il a nié et n'a pas soutenu sa dénonciation. » L'auguste boucher donnait à entendre qu'Hébert aurait dil s'excuser comme avait daigné Camille, « Vous savez pourtant que les journaux d'Hébert ont fait beaucoup de bien î » Qui parlait là? Bouchotte le ministre, venu pendant le dîner, et c'était son premier mot. « Au' contraire, trancha vivement Legendre, je crois qu'ils ont fait beaucoup de mail. » Ah! cette fois, tout fut dit. On n'avait plus qu'à se séparer. Pache emmena Bouchotte dans son cabinet. Quart d'heure après, Legendre, resté seul, ouvrait leur porte et criait : « Oui, Vincent est un fou ! Si vous ne le chassez pas de vos bureaux, il
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finira par vous compromettre. » Ainsi les Dantonistes ne voulaient accepter de sacrifier Camille, Fabre, Phelippeaux et Bourdon qu'à la condition de voir les autres jeter à la mer Hébert et Vincent : marché de tripoteurs !
Le même jour, à neuf heures du soir, rue Thionville, Vincent, Hébert et Momoro avouèrent avec indignation l'avortement de leur double embrassade. Et toute la Cordelière cria avec énergie : « Nous vaincrons la cabale. Restons Cordeliers ! »
Oui, les Amis des Droits peuvent vaincre, aidés des Montagnards missionnaires, qui, par ordre du Comité, reviennent de tous les coins de la France , — sanglants, blessés, aigris ; — sanglants comme Carrier, arrivant de Nantes; boiteux comme Chàsles, arrivant de Lille; aigris comme Javoques, accourant de Lyon, — et qui s'asseyent, étonnés, sur une Montagne, où l'on se- parle bas, ravalée qu'elle est, par Robespierre, au niveau du Marais, — et qui s'entendent dire, non pas : « Soyez glorifiés ! »» mais : « On vous accuse ; défendez-vous ! »
Les Amis des Droits peuvent vaincre, grâce aux voix multiples des sociétés populaires dont ils sont les défenseurs-nés, et que les Jacobins gouvernementaux veulent supprimer. A cette heure, elles s'épurent. Et comme elles ont pour guide-àne, en cette opération, le registre de Tancien club des Feuillants, — qu'arrive-t-il ? que voient-elles?... Le premier nom, le deuxième nom, le troisième, tous, on peut dire, sont noms de fonctionnaires actuellement en place, à la Convention, dans les comités, et dansles ministères, sauf celui delà guerre. Oui, les Feuillants sont 'en crédit, et toi, Barère, illustre membre du Comité de salut, tu les présides encore. Les Cordeliers
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ont raison, la république est feuillantine. Que nous veulent donc les Jacobins?
Enfin les Amis des Droits vaincront, car, dafls l'air, ce ne sont toujours que des idées de délivrance. La Convention a proclamé hier Taffranchissement des noirs, l'abolition de l'esclavage; elle déclare aujourd'hui réhabiliter Calas ; mais ces décrets libérateurs d'outre-mer, d'outre-tombe ne suffisent pas à Topinion publique : on veut la justice pour les vivants parisiens, la libération des blancs patriotes, la fin de l'arbitraire. Aussi dans toute la France, à l'exemple des Cordeliers, toutes les sociétés voilent les Droits de l'homme ; aussi de toutes les prisons, tant de Paris que de Lyon, que de Nancy, que de Lille, que de Meaux, pleuvent déjà sur le bureau de la rue Thionville et des adresses, et des prières, et des attestations et des mémentos. Dans les seuls Amis des Droits, oui, les incarcérés espèrent!...
Comment, en effet, compter désormais sur la justice du tribunal révolutionnaire ! Jusqu'alors les jurés s'étaient fait un devoir d'expliquer à voix haute, devant l'assistance, l'enfantement de leur conviction. Eh bien! mesure étrange! cinq jours après l'élargissement de Ronsin et de Vincent, ordre du Comité leur est arrivé de n'avoir plus à justifier publiquement leur verdict. Et le philosophe Antonelle, chef du jury dans le jugement de la reine, résigne sur l'heure ses fonctions, comme s'il se sentait atteint dans sa conscience; et le ministre de la justice, Gohier, s'abouche avec Léonard Bourdon et les Montagnards missionnaires, comme pour prendre conseil. — Nouvelles recrues pour les Amis!...
Or les Cordeliers agréaient déjà les suppliques, quand un bruit arrive : « Robespierre est malade ! L'ami Couthon
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malade ! La maison Duplay n'est plus qu'une infirmerie ! * Tous de dire : « Fausse nouvelle ! » mais, renseignement pris, c'est un fait : l'Immuable est au lit. Aussitôt les malades du jour font oublier les martyrs de la veille. On disait hier : « Pauvre Ronsin ! Pauvre Vincent ! » On dit aujourd'hui : « Pauvre Couthon! Pauvre Robespierre ! »» Et voilà les sections qui cheminent vers la rue Honoré, comme elles allaient, quinze jours auparavant, à la prison du Luxembourg. Mais, chose étrange ! les Cordeliers euxmêmes, à cette nouvelle, sont près de se lamenter. Loin de se sentir débarrasser, il leur semble, au contraire, être au piège, et ils se demandent si vraiment ils ne vont pas faire le jeu de la faction même qu'ils poursuivent. Car dans l'ombre ils avisent soudain Danton comme un toutpuissant dont la politique doit infailliblement succéder à celle de Robespierre. — Depuis huit jours, au milieu descris de délivrance parisiens, toute l'attention des habiles est aux discours que Ton prononce dans le Parlement anglais qui vient d'ouvrir, et où l'opposition ne cesse de dire : « Reconnaissons la République française ! Faisons la paix! Ne laissons pas se constituer sur le continent une République armée. L'humanité, la civilisation l'exige ! » Or tous les royalistes par accommodement applaudissent à ces paroles que tous leurs journaux reproduisent. — Jugez donc, si Robespierre n'allait pas ressusciter et si Pitt allait culbuter!... Ce serait fait de nous! Car Danton au pouvoir, quel signal pour le déchaînement de tous les amours-propres meurtris depuis 1789, et royalistes, et girondins, et tripoteurs! C'est Fabre, c'est Camille, c'est Bourdon, c'est Phelippeaux tenant leur proie; c'est Chabot obtenant Cloots... — Chabot? Cloots? Quel rapport entre Cloots et Chabot? — Quel? Ah! Cloots lui-
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même ne le soupçonne guère ! Au lieu de demander comme ses co-détenus : « Justice! « maître Chabot, lui, dans sa cellule , assoit l'espoir de sa délivrance sur ses dénonciations; et pour se concilier Robespierre, il écrit au Comité : « L'agent de l'étranger, c'est Cloots et non pas moi ; délivrez-moi ! >» — Or croyez-vous que , libre demain, il renoncerait à son dire ? Il a trop de taches, le pauvre homme, pour qu'alors il n'eût pas besoin d'une bonne infamie qui le retrempât! ... Et puis, lâchàt-il Cloots, qu'un autre aussitôt s'en emparerait, — Barbaroux, par exemple. Car du fond de sa cachette, aussi bien que Chabot du fond de sa cellule, le fugitif girondin garde mémoire de l'homme qui, le premier, a mordu les antiparisiens; et il conseille à Salles, son compagnon, qui, dans le malheur, fait des tragédies^ comme le cousin Jacques, en 92, faisait des vaudevilles, — de représenter, massacré par le peuple, ce Prussien qu'on vient d'arrêter. — Après la dénonciation, l'assassinat!... Oui, voilà bien le dernier terme de la réaction dantoniste. 0 Sans-Culottes, plutôt votre justice!...
Les Cordeliers, donc, distinguent avec plus de soin que la veille les suppliants qui les assiègent, et ils se montrent avares de protections. Le 1®^ ventôse, ils recevaient prière du grand prédicateur des Droits, Thomas Payne. Quoique sous clef, Thomas vient justement d'éditer le Siècle de liaison y livre tout à la gloire du mouvement du culte. Il est bien méritant aux yeux des Sans- Culottes. Oui, mais on se rappelle son vote dans le jugement du roi; les Cordeliers n'ont point pitié, et sa lettre lui retourne avec son vote en apostille. Tu peux toutefois dormii*tranquille, ^i^^^r Thomas : on ne touclieia pas à ta tête. Car, si les Cordeliers font fi de ta supplique.
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le Comité de salut, dans son rêve d'alliance avec les Etats-Unis, tiendra compte des vœux que tes compatriotes sont allés porter à la barre pour ta délivrance. Ah ! tu n'es pas du continent, toi, comme Anacharsis?
De celui-ci, le môme jour, chez les mêmes Cordeliers, on lisait (1) :
« Intrépide et loyal Vincent, tu tiens parole, tu poursuis la faction en véritable défenseur des principes éternels et universels. La séance des Cordeliers, dont la Feuille du Salut public nous a transmis le procès-verbal, ravit mon àme jusqu'au troisième ciel!.... Républicains courageux, poursuivez votre carrière civique et je réponds du succès le plus rapide, le plus éclatant. Les patriotes opprimés oublieront leurs souffrances, car le peuple souverain est outragé dans la personne des hommes populaires que Ton calomnie et que l'on énerve dans la prison des gens suspects et des criminels de lèse-nation... «
Il ne bégaye pas ses paroles, cet autre propagateur des Droits. Aussi les acclamations unanimes du club saluent sa missive. Il sera le premier sur la liste de délivrance, l'Orateur du Genre humain, le Clévois, l'homme de la rive gauche du Rhin, que Robespierre mordait encore le 17, et que ce 17 là aussi on transférait, par ordre, du Luxembourg à Saint-Lazare. Car la suscription de la lettre l'atteste. On l'a exilé du quartier central des Sans- Culottes, ce Sans-Culotte par excellence. — Mais dans quel but? Que craindrait-on?... — Eh! que nous importe! Si loin qu'il soit, à cette heure, du tourbillon révolutionnaire, son énergie est si grande encore qu elle ajoute même à celle des Cordeliers libérateurs. La maladie de
(1) Lettre inédite de Cloots à Vinctnt,
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rincorruptible les avait déroutés un moment. A la voix chaleureuse du Cosmopolite, ils reprennent tous leur élan. Et c'est plus haut que jamais qu'ils vont crier : « Espoir!» aux patriotes détenus; et c'est parmi les détenus une exaltation .telle, qu'au Luxembourg les Anglais prisonniers et les aristocrates suspects ne savent qu'imaginer. Enfin, c'est à la barre de la Convention, la société des Défenseurs de la République, les prétendus tape-dur du café Chrétien, qui viennent dire : « Nous étions huit cents ! Six cent cinquante des nôtres sont morts aux frontières ! Fabre nous a calomniés ; nous allons le poursuivre! »
« Oui , poursuivons la faction , répètent dans chaque section les voix cordelières. Nous le pouvons, nous le devons même sans les Jacobins. — Les Jacobins? Mais ils sont avec vous. — Comment? Que dites-vous? Depuis quand? — Depuis deux jours peut-être, et le Comité de salut vous approuve aussi. — Hein? — Vous ne savez donc pas? Repentant, l'aîné des Robespierre se dit malade, afin de laisser le champ bien libre aux rapprochements des patriotes. — En vérité? — La preuve c'est que CoUot, votre ami, figure à cette heure le comité dans la jacobinière même, et qu'on vous y attend. >»
Et, en efiet, le 6 ventôse CoUot criait, au rebours de Robespierre, du haut de la tribune jacobine : « Unissonsnous tous ! »» — Ah ! quelle joie pour les braves Sans-Culottes I...
Le lendemain, 7 ventôse, le général Ronsin et Vincent étaient mandés au Comité de salutpublic. Plus de doute, on veut s'entendre. Mais qui est là? Qui les reçoit? Rien moins qu'un camarade, quoique aussi jeune que Vincent : Saint-Just. Une des personnes de l'émanation trinitaire
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de la révolution, dit l'un. — Qui procède de Robespierre sans en être engendré j dit l'autre.— Un Romain! — Non; un sphinx ! — Oui, un monstre ! Même peau que le myope, peau d'immaculé : le sang n'y mord. Du reste, ni geste ni phrase. Il se tient! Ce long jeune homme pivotai est bien un saint. Saint- Just arrive des armées.
— Voulez- vous partir pour l'armée du Nord en qualité de commissaire-ordonnateur? fait-il soudain à Vincent.
Comment? Quelle proposition? Est-ce un Dantoniste corrupteur qui parle? Et sait-il bien à qui? Il propose justement à qui dispose ; au Pitt de George Bouchotte, comme parle Camille.
— Non, dit Vincent tout surpris.
— Désirez- vous un commandement aux frontières? dit alors Saint-Just à Ronsin.
En vérité, ce jeune homme ne sait rien ou il se moque. Faire offre à Ronsin, ex-général ministre, chef de l'armée révolutionnaire, et de quitter Paris encore!...
— Non, dit Ronsin.
— Que voulez-vous donc alors?
Ronsin et Vincent se regardèrent. Ce qu'ils voulaient jixmr eux, c'était bien là ce que leur demandait l'énigmatique. Ronsin et Vincent n'osaient comprendre. Quel est cet être? Qu'imagine-t-il des autres? Qu'imaginerait-il de lui? A Strasbourg il a fait la chasse aux étrangers ; vientil à Paris pour faire la chasse aux Sans-Culottes? Pauvre Ronsin ! pauvre Vincent ! qui s'attendaient à parlementer entre quatre-z'yeux, les pieds sur les chenets. Devant cet homme sans phrase ils restaient là sans voix. Cependant leur langue se dénoua , et , dénouée, se donna beau jeu. Ah ! Saint-Just comprit-il, quand il les entendit lui crier : « Nous ne voulons pas être menés , voilà tout ! Si
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nous avons fait une révolution, c'est pour être libres. Un gouvernement comme tu le disais toi-même en septembre, d'après Cloots, est un mal nécessaire; oui donc, un mal!... Pourquoi les soixante-treize sont-ils sous les verrous et qu'on ne les juge pas? C'est pour mener le Centre. Pourquoi Chabot, Fabre et les autres sont-ils au Luxembourg, et qu'on ne les juge pas? C'est pour mener leurs amis. Pourquoi mes adjudants, les chefs de l'armée révolutionnaire, sont-ils aussi détenus? C'est pour nous mener, nous. Or nous ne voulons pas qu'on nous mène. Nous voulons la vie ! La vie , c'est l'ordre ! Fi de la politique I Fi de l'Europe ! Vive l'homme ! Fi de la conscience nationale ! Vivent les consciences sociales ! L'idée parisienne et le Rhin ! Nous échappons à la dictature, et la sans-culotterie s'organise !... » Et ils poursuivirent : « S'il y a famine, ce n'est pas à cause de nous qui nous agitons, mais bien à cause de vous, qui tous les jours faussez la loi. Vous la dégradez ; il n'y a pas confiance. Vous avez trahi les souverains opprimés en bannissant les bannis de rois, les volontaires de l'idée ! Vous n'aurez plus demain pour vous les patriotes, si vous trahissez encore la ville en nous chassant aussi. Et nous morts ou proscrits, vous périrez!... Ouvrez donc les prisons aux camarades, non par esprit de concession à un parti, mais par esprit parisien-cosmopolite. Fortifiez la ville de toutes nos consciences en éveil, et la République est immortelle !
— Enfin, dit Saint-Just, si les patriotes détenus sortent, — partez-vous?
— Eh bien ! si les patriotes détenus sortent, nous partons, répondirent les deux patriotes frémissants.
— Moi, à l'armée du Nord, dit Vincent.
— Moi, où il vous plaira, dit Ronsin.
Et tous les deux de s'éloigner sans avoir vu Saint-Just ne rien perdre de sa dignité. Il ne fraternise pas, celui-là. Il éloigne. Ah ! plutôt Legendre !...
Vingt-quatre heures après, Saint-Just était à la tribune de la Convention. Il criait au nom du Comité de salut ; « Guerre aux indulgents ! Justice aux patriotes !» — Et voilà le Comité de sûreté et les comités révolutionnaires des sections chargés de la délivrance des persécutés. Quant aux suspects, on partagera leurs biens entre les Sans-Culottes malheureux. On partagera?... Oui, c'est le mot de Saint-Just, et c'est la volonté de la Convention : on partagera !... Ah ! Paris n'avait garde d'exiger pareille mesure d'aumône. La propriété doit se conquérir ; hier, les nobles par les armes ; aujourd'hui, les Sans-Culottes par le travail. Demandez plutôt à Momoro ! Mais qu'importe cette sottise des gouvernants ! Les patriotes vont être libres. Le Comité et la Commune fraternisent. Réjouissons-nous donc. La cabale est vaincue.
Aussi quelle séance, le soir, aux Jacobins ! Les élèves du Salpêtre, jeunesse départementale ! étaient là, remplissant les tribunes du club. Léonard le Parisien harangua. On eut l'enthousiasme de brumaire. Au renouveau, toutes les hontes de l'hiver s'effaçaient. « Fédération plus belle que toutes les autres, criait l'instituteur selon la nature aux enfants de la province. Ce n'est plus une divinité que nous ne connaissons pas, que nousjurons d'adorer; c'est une divinité salutaire qui a étendu ses bienfaits sur toute la France, la Liberté. Qu'il y ait fête ! — Oui, soyons unis, fît à son tour CoUot, plus de divisions ! Cependant ajournons la fête, pour que tous les retardataires, pour que tous les patriotes aujourd'hui détenus puissent aussi prendre part à ce serment d'union indissoluble. — Les
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Cordeliers sont là, crie soudain le président. Aussitôt les applaudissements éclatent unanimes. — Nos ennemis sont frappés au cœur, exclame CoUot, et il cite de mémoire un passage du rapport de Saint-Just : « Qui sont ceux qui veulent briser les échafauds ? Ce sont ceux qui craignent d'y monter !... Ne vous arrêtez pas dans la révolution : celui qui n'aurait fait que la moitié du chemin n'aurait fait que creuser son tombeau. » Osez, répétait-il, se faisant toujours l'écho de Saint-Just. — Osons, ce fut la clameur du club entier, Jacobins, Cordeliers, élèves du Salpêtre : et tous s'embrassèrent. La révolution reprenait cours !
Aussitôt les sociétés populaires reprennent les questions abandonnées depuis trois mois aux hommes du gouvernement, « L'instruction ne va que d'une aile. Vite! qu'on ouvre les écoles primaires ! Pourquoi recommence-t-on à messer dans Paris? Manuel, Lalande, Crouzet, Cournand, Gail, savants, artistes, professeurs, hommes de lettres, vite ! des discours de morale aux temples de Raison ! Et veillons aux bouchers ! et veillons aux accaparements I Achevons d'équiper notre cavalier pour la bataille ! Mères, allaitez vos enfants ! Ayons un journal de correspondance entre tous les clubs ! En voici le prospectus ! Il date de brumaire ! Reprenons-le! Que dit-il? « La question de la propriété est la vraie pierre de touche 1 C'est aux sociétés populaires à la résoudre. » Résolvons-la, et mieux que ne peut le faire Saint-Just à lui seul. Religion, propriété, famille, que tous les problèmes sociaux reviennent aux mains de tous. Et que la volonté de la grande Sans-Calotterie soit faite!...
«« — Anacharsis ! criait- on le lendemain du 8 pluviôse, dans la prison de Saint-Lazare ; Anacharsis ! on te de-
mande au guichet! — Qui?... — Le général Roiisin! — Le général!... »» Anacharsis s'élance. — La justice triomphe ! L'idée parisienne-cosmopolite est sauve ! Le général a mission d'Elie Lacoste, membre du Comité de sûreté, de s'enquérir des détenus patriotes! — Est-ce possible ! — Oui, faites des mémoires, donnez-les-moi ou les envoyez; et vous serez de la fête prochaine. Cloots tomba dans les bras de Ronsin. Et le général-poëte de lui répéter, ainsi qu'aux autres : «« Tout va bien. Tous, nous marchons d'ensemble. Et pour preuve de son dire, il emmenait déjà un détenu Cordelier, le brave Clochepin, dont il a l'ordre d'élargissement (1).
Mais voici qu'à la nouvelle de l'union des Jacobins et des Cordeliers le chœur des mécontents redouble d'éclat dans la ville affamée. Aux voix des hommes d'intrigue et d'argent, des marchands maximes, des nâuscadins déserteurs, des colons négrophobes, des filles publiques, des prêtres et des larmoyeurs arrivés de province s'ajoutent les cris des suspects, dont, sur le rapport de Saint-Just, on doit confisquer les biens. « Gredins! » hurlent les aristocrates prisonniers à leurs codétenus patriotes. Oh! veillez, administrateurs de police! Si, de désespoir, ces messieurs forçaient les portes pour aller mourir sur leurs mottes de terre! Déjà Camille, leur avocat, commence un huitième numéro, où il insulte au Comité de sûreté, où il appelle Dillon à l'aide, et chacune de ses feuilles drcule, sous main, une aune, manuscrite. Déjà un autre député -journaliste, JRougif-GviSvoy, fait entendre des drelins antiparisiens. Et dans les rues on vend de fausses tables du maximum .Veillez ! ... 0 Comités révolutionnaires,
(1) Procès d'Hékert et contorts.
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veillez dans les ateliers d'armes ; on voudrait les agiter! 0 Sans- Culottes, veillez aux affiches: on placarde contre les Montagnards missionnaires! Canonnîers, veillez autour du Temple : on vise au petit Capet ! Veillons, camarades, criait Henriot à la force armée! Veillons, répétait le Comité de surveillance du département, tant aux citoyens de la ville qu'aux patriotes hors barrières. La faction antiparisienne, l'héritière de Brissot, va jouer son dernier coup. Nous sommes comme au lendemain du 31 mai!
— Au lendemain! Dites plutôt à la veille, grondèrent les Cordeliers Sans-Culottes, car ce n'est pas par jeu d'enfant qu'on s'est embrassé aux Jacobins ; car le rapport de Saint-Just n'est pas fait pour nous endormir, mais pour nous tenir en éveil. Nous sommes debout!...
« — Premier point. Il faut punir les représentants calomniateurs dont les patriotes détenus sont victimes. Ils nous ont divisés; ils nous diviseront encore; finissons avec eux. Or, quand on demande justice contre des représentants qu'on ne désigne pas, toute la Convention se croit menacée ; c'est un mot de Robespierre au Cordelier Brichet le Maratiste. Si nous dénonçons, il faut nommer. Nommons donc. Mais, afin que Camille le diviseur ne puisse dire : Ce sont les Hébertistes qui se vengent de leurs dénonciateurs ; afin de montrer qu'on agit non par esprit de coterie, mais au nom des principes ; — Hébert et Vincent se tairont ; mieux encore le club, pour prononcer, attendra le signal d'une autre société. Et, justement, le 9 au soir, une société populaire députait rue Thionville. Les défenseurs des Droits de l'homme, section de la maison commune, envoyaient aux Amis de la déclaration des Droits un arrêté pris , depuis trois semaines^ contre Fabre, Phelippeaux, Bourdon de l'Oise et
Camille. Oui, voilà bien les têtes de la faction! voilà bien les quatre persécuteurs de la ville ! Leâ Cordeliers approuvent cet arrêté, et d'autant mieux qu'il a date : 18 pluviôse ! C'est l'époque môme où vieux et vrais Cordeliers cherchaient le rapatriage. En approuvant l'arrêté, les vrais vont montrer aux vieux que le quatuor antiparisien est bien le seul obstacle à l'embrassade. Mort le quatuor, et l'on fraternise tout à fait avec Danton régénéré, comme on fait déjà avec les Jacobins. Aussi, non contents d'approuver l'arrêté, les Cordeliers veulent encore qu'on l'affiche à leurs frais et qu'on l'orne d'un considérant à l'honneur des principes : « Considérant que l'opinion publique est le tribunal irréfragable où doivent être jugés les mandataires infidèles du peuple; que la vérité, la franchise et l'exactitude caractérisent cet arrêté; que les idées qui s'y trouvent exposées sont en tout conformes à celles déjà développées par les amis de la déclaration des Droits à la société des Amis de la Liberté et de l'Égalité, le club des Cordeliers' a décidé à l'unanimité, et au milieu des applaudissements les plus réitérés, que ledit arrêté dont il venait de lui être donné communication serait imprimé et affiché à ses frais. »
Mais qu'est-ce? — Entendez-vous la rumeur qui s'élève dès qu'on a vent de cette délibération? Quel considérant! Quelle audace! Non-seulement les amis des représentants dénoncés protestent, mais aussi les Jacobins et tous les amis du Comité de salut public. — Nous des mandataires ! disent les augustes. — L'opinion publique seule juge des députés! disent les gouvernants. — Mais c'est vouloir nous avilir! font ceux de la Convention. — Mais c'est vouloir nous désarmer ! font ceux du Comité. Et voilà qu'aussitôt, en réplique aux Amis des Droits de l'homme le Cordelier
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Hubert-Leclerc est expulsé de l'église jacobine comme inohservateur des lois, et le Cordelier Marchand arrêté par un comité de section, pour opinions émises dans la Cordelière même. En même temps Barère, à la Convention, fait déclarer criminel quiconque devancera le gouvernement. Ah! le beau commentaire à' intempestif ! Plus de doute! on veut échapper au contrôle des citoyens! on ne veut pas revenir aux principes de 89. Il y a tout un système à culbuter, système d'oppression ! Cordeliers, défenseurs de ridée parisienne, qu'allez- vous faire!...
Ce qu'ils feront, ces lécheurs de sang? Eh bien!... ils feront un journal. Hommes de propagande, tout aux principes, ils croient toujours à la puissance du verbe. Ils imprimeront. Et déjà même leur prospectus est prêt (1).
Il y avait un nom, il y avait un mort que tout le monde invoquait toujours : Marat! Quoi qu'eût pu dire Hébert, Marat était passé dieu, grâce aux aristocrates, qui avaient affecté d'en faire l'idole parisienne pour calomnier Paris; grâce à Camille, qui se masquait derrière pour mieux faire pièce à la révolution ; grâce enfin à Saint-Just luimême, qui , le 28 ventôse , avait vanté l'homme : grand homme d'État. Marat donc était un dieu de premier ordre : tout à tous. ** Eh bien! va pour Marat! dirent à leur tour les Cordeliers, ses fils légitimes qui, jusqu'alors, de conscience sans-culotte, ne s'étaient pas avisés d'une providence même paternelle. — Puisqu'aujourd'hui il faut appartenir à quelqu'un, comme le remarque tristement Charles Duval, puisqu'un nom d'homme est nécessaire pour servir de passe aux principes ; — soit! prenons le chiffre du mort qui nous rallie tous au lieu de nous
(1) Journal du club des Cordeliers,
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mettre à la queue de vivants diviseurs. Plus d'Hébertistes, de Dantoiiistes, de Robespierristes ; disons-nous Maratistes. Mais ce n'est pas le dictateur que nous voyons en lui, comme voit Saint-Just; mais ce n'est pas le dieu Terme de la révolution, comme dit Camille ; ni le Moloch sanglant de septembre, comme se le représentent les terrorisés. Marat, pour nous, c'est le journaliste -modèle, conscience qui parle sans cesse et quand même, le publiciste! l'antidictateur ! Or, pour suivre son exemple, nous reprenons son journal. Au nom d'un seul, à l'exemple de Jacques Roux? Non pas, mais sous le nom de tous. LAmi du peuple sera le journal du club entier des Cordeliers. Hébert lui-môme Je réclame. Ah! — quel souvenir ce titre éveille soudain dans les cœurs. En 91, le club des amis des Droits n'avait-il pas pris résolution semblable? N'avaitil pas publié un journal collectif, anonyme, tout aux principes?... Et c'était à la veille du massacre du Champ-de- Mars ! — Prévoyez-vous même aventure, Sans-Culottes?. .. Qui sait!...
En attendant, chacun du quartier s'emploie à l'œuvre. Rue de l'Ancienne-Comédie-Française, n° 4, était jadis le coflfre dénonciateur de Bonneville ; même rue, chez Baron le chapelier, sera placée une boîte non moins dénonciatrice. Le juré Bavoy fera les abonnements; chez Ancar^ rue des Mauvais- Garçons, se distribuera la feuille, et, rue de la Harpe, le même homme, Momoro, qui imprimait et ^rédigeait le journal collectif de 91, imprimera et rédigera encore les articles que le club discutera en séance publique. Voilà une feuille qui n'est pas de coterie, j'imagine!...
Mais Momoro renonce donc au doyen des journaux sans-culottes les Hévoludons de Paris? Il y renonce, et
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de nécessité, car Prudhomme, le propriétaire, tremble de peur non moins que Desenne, l'éditeur de Camille : on commence à arrêter les libraires, que dis-je? on en guillotine, témoin Froullé. Momoro donc, ayant composé le dernier numéro des Révolutions (un cri de la tombe, disent les uns; le tei^tament de Prudhomme, disent les autres: tant s'y trouvent d'héroïques lamentations!...),. Momoro trace soudain, tout fiévreux, le prospectus du journal du club. En 91 il formulait : Union, égalité, liberté, fraternité ! et après le massacre : «* La source de tant de crimes, c'est l'inviolabilité d'un homme (1)! »» — Aujourd'hui il ^jousse les mêmes cris, les mêmes vœux, en conseillant toujours aux patriotes de rester dans la voie légale, de ne s'appuyer que sur la déclaration des Droits. Mais, hélas! ce n'est plus Danton, Legendre, Fréron, Camille qui sont à ses côtés : contre ceux-là mêmes il doit verbaliser. Aussi comme son cœur saigne!...
Aussi, le 14 au soir, comme la salle est pleine, rue Thionville ! Tout le ban et l'arrière-ban des Cordelier» sont accourus. Non-seulement Ancar, garde-magasin général pour les poudres et salpêtres; non-seulement Hubert- Leclerc, T ex-archiviste de l'évêché de Beauvais, chef de division au ministère de la Guerre, proscrit d'hier par les Jacobins; non-seulement Hébert, Vincent et Ronsin, mais l'ex-procureur au Chàtelet Chenaux; l'ex-huissier Jourdeuil, adjoint de Bouchatte; mais Dusaulchoy et Ducange, rédacteurs du Batave d'Anacharsis et de Cock; mais Aristide Valcour, auteur-acteur-directeur du théâtre des Sans- Culottes et collaborateur de Charles Duval; mais Sylvain Maréchal, qui hier encore, avec Momoro, rédigeait
(1) Catalogua Charavay.
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les Révolutions; et le chirurgien Roussillon, et le peintre en porcelaine Julien de Paris. On y voit les Cordeliers domiciliés sur la section même, comme le peintre Sandos, comme les graveurs Alix et Letrone, — celui-ci secrétaire du club avec Chenaux ; le médecin Laboureau, premier commis au conseil de santé ; Berejrtter, le marchand de tableaux, Lohier l'épicier, Volland le libraire, Baron le chapelier, et Dagneau et Prestot, Gobert, Auge, Warmé, et Clochepin le libéré qu'on entoure. Le juré Brochet avec Brichet le Maratiste ; le commissaire aux accaparements Ducrocquet ; le secrétaire de la section Lambert, et son successeur prochain, l'auteur dramatique Desforges, dont on joue l'opéra d'Alisbelle au Théâtre-National. Des autres, les Cordeliers hors section, il en est venu, il en vient encore de toutes les sections voisines, comme l'ingénieur Charles Bourgeois, comme l'instituteur Dubois. Il en vient aussi d'outre-Seine, non-seulement de la section Bonne-Nouvelle à la suite d'Hébert, mais de la section Lepelletier, des Tuileries, des Champs-Elysées, des Gravilliers, de la Cité, des Droits de l'homme, etc. C'est Delcloche, nommé d'hier inspecteur des hôpitaux militaires; c'est le juge de paix Lubin, et Bouin, un autre juge, et c'est l'orfèvre Bodson. Dans la foule il y a des patriotes opprimés de Lille, des patriotes opprimés de Marseille, des patriotes opprimés de Nancy et de Meaux; puis Saint-Félix et le général Fyon, deux Liégeois, représentants des réfugiés Liégeois, qui n'ont plus pour dernier refuge, hélas! que le quartier de l'Idée. Enfin se distinguent entre tous — les épauletiers de l'armée révolutionnaire et les officiers de la force armée parisienne, Delmotte, Dumas, Barbe, et Boulanger, et Mazuel, et le commandant Berthaud, qui chante si bien le couplet.
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Mais quoi ! les dames aussi sont en nombre, et celles-là n'ont jamais grossi l'escadron des jupons gras de laJacobinière, moins encore la tourbe des aboyeuses de guillotine,, qui, chaque jour, à la porte du tribunal, demandent insolemment la pièce aux acquittés en attendant le départ des charrettes de la dernière heure. Ce ne sont non plus de beaux esprits à la Roland, ni des cotillons affolés comme Théroigne. Ce sont des femmes selon la nature, selon la famille, selon la révolution, ménagères qui accompagnent leurs maris, voilà tout. Bonnes, douces, simples, ayant des pleurs, mais ayant aussi l'énergie — vienne le danger! — de crier à l'homme : En marche ! et de rester, elles seules debout derrière les murailles, pour défendre le foyer, leur quartier, la Matrie ! Ainsi la citoyenne Hébert, ainsi la citoyenne Ancar, née Métivier, ainsi la citoyenne Ronsin, née Lequesne; et la déesse Momoro, née Fournier, et la citoyenne Hébrard- Vincent. Entre elles toutes se remarque la sœur de l'ami du peuple, Âlbertine Marat. Si elles sont là, c'est qu'il y a la faim dans la ville et qu'elles viennent traduire aux hommes libres le cri des mères épuisées : Apaise-toi, mon fils!...
« Oui, apaise-toi, mon fils!... Je ne te donne que du « mauvais lait, un lait aigri par la disette !...
« Ah! si des larmes de tendresse, si les baisers ma- « ternels pouvaient suppléer à ce que je ne puis te procurer!...
« Tâche de supporter ce moment difficile. La nature a «♦ bien des ressources. Ta mère soufi're autant que toi. « Apaise-toi, mon fils !...
« Dès le berceau tu auras connu la misère ! Mais dans *♦ un corps affaibli ton àme prendra de la consistance , de « la fermeté! Apprends déjà à souffrir!
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« Un jour tu nous Tengeras des maux dont on voudrait « accabler ta famille.
« Sache que tu es l'enfant de la liberté, l'espoir de la « République. La main du despotisme et de la superstition « ne pè.se point sur ta tête. Oh! apaise-toi, mon fils!...
« Ne déchire pas avec tes cris le sein de ta mère. Répu- • blicain avant de naître, soutiens-en le caractère en en- «« trant à la vie : étouffe tes gémissements ! Ils font la joie « du royaliste. L'entends- tu qui s'écrie : Détruisons les « hommes libres jusque dans leur germe!...
« Mon fils, oh ! apaise-toi ! »
Tel est le chant de. douleur qui bruit sur ces lèvres de femmes. Le cœur de Marat, suspendu par un fil aux voûtes de la salle, en semble battre!... Venez, Jacobins, transis dans votre église épurée, et que la voix même de CoUot ne peut plus réchauflFer; venez retrouver dans cette cohue fraternelle le club et ses chaleurs du bon temps. Mais quels applaudissements! Qui entre? Sont-ce les frères et amis! Ah! mieux que des Jacobins! ce sont les Montagnards missionnaires! — non moins aigris que les Sans- Culottes parisiens contre le Comité et la faction. Amis des Droits , vous avez vaincu. La Montagne avec vous fraternise. Les mandataires fidèles sont aux Cordeliers!... Aussi comme les amis de Camille et ceux de Dufourny se glissent inquiets dans la foule pour voir et pour troubler : — « Voici le prospectus du journal. On va lire. » — C'est donc pour entendre cette lecture que les Montagnards sont venus? Oui, las de voir le journal jacobin ne prendre de la Montagne que le nom, ils veulent patronner la feuille maratiste, qui rappelle aux principes (1) !...
(1) Les séances du club des Cordeliers sont défigurées dans le Moniteur^
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La lecture commence :
« Le clab des Cordeliers, justement alarmé des dan- « gers nouveaux qui menacent la République, a résolu de « réparer la perte de Marat.
« Le club des Cordeliers avait instantanément jeté le « voile sur le tableau de la déclaration des Droits, qui est « dans son sein, jusqu'à ce que le système d'oppression « dirigé contre la liberté et les patriotes qui ont fait la « révolution soit déjoué. Le voile est tombé !... »
Ah ! quels cris! quelle tempête !... Le voile est tombé? Non, il ne faut pas dire cela, Momoro. Le voile n'est pas tombé. Il ne faut pas qu'il tombe. Les patriotes sont encore opprimés!... Et c'est à qui dira, remarquera, clamera : Voilà juste un mois que Ronsin et Vincent sont libres! les autres patriotes le sont-ils? Le sont-ils à Lille, à Lyon, à Marseille, à Nancy? Bien au contraire, on emprisonne encore ! La faction est toute-puissante, en dépit du discours de Saint-Just. On nous endort! N'a-t-on pas arrêté Marchand ! Et des Jacobins, n'a-t-on pas chassé Leclerc? L'alliance avec les Jacobins n'est pas franche ! Non, il ne faut pas que le voile tombe ! Il ne doit tomber qu'avec la faction. ^ La faction! Ah!... s'écrie Vincent qui s'élance à la tribune , elle est plus à craindre que celle de Brissot.» Et il dénonce les serviteurs jacobins de la faction, Dufourny etLhuillier. Aussitôt Carrier, Carrier le Montagnard,— un Montagnard à la tribune cordelière ! Vive la Montagne ! . . . — Carrier dénonce les chefs de la faction qui occupe cette même Montagne, à l'Assemblée, où l'on ne se parle plus qu'à l'oreille. «< Oui, dit-il, j'applaudis à votre idée de faire un journal, mais je crains que ce moyen ne soit de bien faible résistance. Peut-être nous faudra-t-il faire une insurrection morale, oui, une sainte
insurrection !... »» Et alors, ayant aussi rappelé le mot de Saint-Just : « Ceux qui veulent renverser les échafauds sont o^uxqui craignent d'y monter : •» « Cordeliers, Sociétés populaires, ajouta-t-il, veillez et démasquez. — Vive la Montagne! » firent tous les Cordeliers; car les Montagnards, au rebours des Dantonistes et des Robespierristes, se déclaraient, par la bouche de Carrier, les serviteurs de l'opinion publique.
Vincent avait démasqué les instruments de la faction* aux Jacobins et Carrier dénoncé les chefs qui étaient à la Convention; Hébert, à son tour, vient, qui met en lumière tout le système. Il montre la faction au gouvernement. Il dit, comme avait dit Ronsin à Saint-Just : « Pourquoi Chabot n'est-il pas jugé ? Pourquoi Fabre n'est-il pas jugé? Pourquoi les soixante-treize non jugés?... Défiezvous des hommes qui veulent régner. Les ambitieux!... Oh ! je les nommerai. Depuis deux mois je me retiens. — Nomiûe, père Duchesne! s'écrie le commandant Boulanger. — Nomme! crie le président Momoro. — Nomme! répète toute la masse clubée. N'aie pas peur !... » Hébert ne nomma pas, mais désigna Robespierre, égaré sans doute, comme ayant protégé Camille; et il signala les trois galopins dantonistes qui occupaient toujours le ministère : Paré, Desforgues et Destournelles. « Il y a une politique nouvelle, politique de bascule, toute d'énervement. Il faut la renverser! »♦
A cette déclaration, certaines mines s'allongèrent, et sous les applaudissements il y eut des rumeurs. Carrier avait dit : l'insurrection ! — : «< Oui, l'insurrection ! fit Hébert. Mais il ne faut pas que le signal parte d'ici! » — Les mines s'allongèrent davantage. — « On la dirait partielle. Une insurrection n'est qu'une révolte, quand ce n'est pas
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le peuple entier qui la fait. Il faut une insurrection contre les intrigants, mais par toute la République. Cependant croyez-bien que les Cordeliers ne seront pas les derniers non plus à donner le signal. » — Mais le voile? — « Quant au voile, dit encore Hébert, il faut, avant de le lever, avoir une explication avec les Jacobins !» — Et la lecture du prospectus s'achève. A refaire tout entier.
Tant d'attache aux principes, aussi bien que d'égards pour les frères Jacobins quoique ingrats , avaierrt confondu les amis de Camille. L'alliance jacobino-cordelière allait peut-être se faire indissoluble, grâce aux Montagnards missionnaires. Vite! un dernier effort pour que non. — Et cette nuit même, une heure à peine après séance, ne sais quel bruit susurre déjà au Palais ci-devant Royal, dans les maisons de débauche, dans les salons de jeu, de l'entre-sol aux combles : — ^Les Cordeliers ont prêché 1 insurrection, ils ont voilé les Droits de l'homme ; au premier signe ils vont marcher ; oui, marcher contre la Convention. — Qui a prêché? Nul ne dit Carrier, — chacun répète Hébert et Vincent. Et le lendemain, dès le jour, muscadins déserteurs, colons négrophobes, agioteurs ruinés, vont bourdonner la nouvelle dans les cafés ; elle grossit, et, des cafés gagnant les boutiques, elle arrive aux oreilles des marchands maximes, qui rugissent comme les suspects. Alors le chœur : — Mais que veulent-ils? Mais après? Nous replonger dans la révolution? Culbuter la Convention? Ils rêvent un grand juge? Que nous fait un grand juge? Pourquoi Pache? Pourquoi pas Danton? Autant Robespierre.-r- A midi le hasard veut que la calomnie reçoive confirmation. Tous les murs, en effet, ont une affiche où Camille, Phelippeaux, Fabre et Bourdon de l'Oise sont désignés nommément. C'est l'arrêté pris le 18 pluviôse
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par la Société des défenseurs des Droits et suivi du considérant Cordelier. Plus de doute ! on a prêché l'insurrection. Les muscadins aussitôt profitent de Terreur, et, minute après, à côté de l'affiche cordelière, apparaît un autre placard qui dénonce Chasles, le Montagnard missionnaire. — Plus de doute ! répètent les marchands, la Convention tout entière est menacée. — Bientôt on apprend que, dans les avenues qui conduisent à Paris, les appels manuscrits à la révolte sont plus nombreux que jamais. Enfin, dans les halles, à l'heure de la distribution des vivres, les muscadins se précipitent; là sont les officiers de la Commune pour surveiller les marchands maximes qui murmurent et les acheteurs affamés qu'on rationne. Alors la nouvelle : — Avez-vous vu les affiches ? — Quelles affiches? — On veut une autre révolution! — Une famine plus grande? — Oui, les placards*sont là. — Et toutes les femmes de courir, d'écouter la lecture sans comprendre, d'arracher tout, de revenir à la distribution, d'insulter les officiers de police, de rompre le cordon tricolore qui maintenait Tordre, et se jetant acharnées sur les vivres, de crier : « Puisque la Commune ne veut pas de prostituées , qu'on nous nourrisse ! »»
Mais écoutez! Un bruit de tambour! et qui vient du Pont-Neuf... La section de Marat est en marche, dit-on. L'insurrection commencerait- elle? Va-t-on entendre aussi le tocsin de TUnitéetle canon d'alarme? Courons voir.— Non, ce n'est pas d'insurrection qu'il s'agit, ce n'est pas toute la section debout qui passe : une simple députation, dont Momoro tient la tête, traverse le pont, se rend à la barre de la Convention, et c'est pour un hommage. Sur des brancards, voyez, ils portent les pains de salpêtre fabriqués par la section. — Mais à la suite, quel est ce
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drapeau? Oh! chapeau bas devant le drapeau des Liégeois ! Ces patriotes réfugiés Tentourent. Ils vont aussi à la barre, et quand Momoro aura présenté le salpêtre, ils s'avanceront pour dire : « C'est aujourd'hui l'anniversaire de la prise de Liège par les Autrichiens ! »^ Mandataires du peuple, allez-vous comprendre le vœu parisien-cosmopolite du quartier de l'Idée à cette double apparition ! Voici le salpêtre qui délivre ! Voilà les hommes à délivrer. Oserez-vous promettre l'affranchissement aux Gaulois opprimés, comme vous avez décrété la mise en liberté des patriotes détenus? » Ils entrent tous. De quelles acclamations on les salue ! Comme on écoute Momoro qui s'écrie : « Renversez la tyrannie et ses suppôts; rappelez-vous que la section de Marat possède un salpêtre moral dont la source est inépuisable, et dont les explosions ont déjà si souvent servi à la cause de la liberté et de l'égalité. — L'insertion de l'adresse aubulletin, » exclame la Convention entière; et quand vient le tour des Liégeois : «^ Qu'on suspende le drapeau aux voûtes delà salle! Qu'on leur donne le baiser fraternel ; i» et le baiser leur est donné par le président, Saint-Just lui-même. Et puis. . . et puis c'est tout ! A d'autres! Quoi! Nulle promesse aux Liégeois? Nulle promesse. M'est avis qu'on leur a plutôt confisqué leur drapeau. Aussi, quand Momoro sortit de la salle , il dit : « On nous embêtera donc toujours! » •
Momoro voyait juste. Minute avant, en effet, ces mêmes mandataires avaient voté 600 francs d'indemnité à l'imprimeur Maudet, qui venait d'échapper à une condamnation pour faux maximum* Maudet, ancien imprimeur de deux feuilles rédigées jadis par Hébert, le DucMsne de Tremblay et le Journal du soir, accusait de sa ruine l'ingrat Sans - Culotte ; et voilà justement pourquoi les
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mandataires lui avaient fait accueil. Mais l'étrange, c'était qu'un Montagnard missionnaire, Tallien, eût patronné l'homme! Quoi! tous les missionnaires ne fraternisent donc pas avec les Cordeliers? La faction aurait-elle aussi les siens et tiendrait-elle aies produire? La faction a si bien les siens que, non-s«ulement ils se manifestent à la tribune, mais encore qu'ils entourent, à cette heure, le Comité de salut, qui tient séance. Oui , pendant que dans les halles les muscadins ameutent contre les Sans-Culottes, le Comité conspire contre Paris. Il recueille, comme vraies, les calomnies qui lui viennent du dehors sur la séance des Cordeliers; il se fait réchauffer par Goupilleau, ex-missionnaire en Vendée, les vieilles accusations de Phelippeaux contre Ronsin et Rossignol. Ah! quoi que pût imaginer Momoro, il ne soupçonnait guère, au moment où il sortait de la Convention, que Carrier devait courir au Comité pour confondre les intrigants, et qu'à sa vue Barère lui criait : « Sacré fou! tu es pourtant cause que nous ne pouvons faire arrêter Hébert, Momoro et les autres (1)! »
Le soir, — c'était jour d'assemblée générale, — toute la section Marat fut en agitation. Ce n'est pas que le cri de Barère eût percé les murs du pavillon de Flore , — non, mais les nouvelles de la journée arrivaient toutes chaudes au quartier. Quoi! les muscadins ont affiché contre la Montagne ! ils ont fait appel à la révolte contre la Convention ! ils ont excité les femmes contre les officiers municipaux! et la faction les encourage! et le Comité restemuet! Veut-on pousser le peuple àun mouvement? Assurément on cherche un prétexte ! On espère une émeute !
(1) Catalogue Charavay,
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On compte nous lasser tous ! Avisons pour déjouer l'intrigue!... Et la section avisait d'aller en masse, le lendemain, à la Commune, pour se plaindre des manœuvres perfides des malveillants. Si l'inertie des autorités se prolonge, eh bien ! nous voilerons les Droits, comme a fait le club.
Oui, mais avant que la section en masse soit à la Commune , Barère, l'homme à la double langue, sera à la tribune. Le 16, il les devance et lit, au nom du Comité, un beau rapport sur la famine même. Mais quel ton ! quelle histoire ! « C'est la faction de l'étranger qui affame; c'est la faction de l'étranger qui paye; c'est elle qui affiche contre la Convention. Oui, les agitateurs sont des étrangers au milieu de nous ; étrangers par leurs principes... (Qu'est-ce cela?), plus étrangers encore par leurs vœux... (n gasconne, le Feuillant!) Que les conspirateurs de tout genre tremblent : on veut avilir la Convention ! >» Mais il semble, en vérité, qu'il désigne les Amis des Droits?... Pourtant il ajoute « que le but des agitateurs est de mettre à couvert les rjches aristocrates ; et il fait décréter que l'accusateur public recherchera les auteurs des pamphlets manuscrits et les agents des cohjurations formées contre la sûreté du peuple; »» or c'est conclure contre les intrigants et les royalistes. Mais Tallien, aussitôt : « Le jour de la vérité n'est pas éloigné ; on connaîtra les détails d'une séance tenue avant-hier ! ( Ah ! pour le coup, on se démasque ! ) Les hommes qui, affublés du bonnet rouge, prêchent l'insurrection, ne sont-ils pas des royalistes ?» Et Tallien fait appel à la Montagne : ** Unissons-nous tous, même les égarés... Unissons-nous contre les patriotes de fraîche date;.. » Et il demande que tous les comités révolutionnaires s'occupent à con-
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naître les conspirateurs et à distinguer ceux qui ne crient si fort que pour qu'on ne leur reproche pas leurs crimes! — Tallien avouait donc une nouvelle alliance du Comité et de la faction contre Paris , et il adjurait la Montagne de se rallier aussi sous la tutelle des gouvernants ; bref, il engageait la bataille. — Qui triomphera?...
Quand la section Marat se rua toute à la Commune , Chaumette avait déjà nouvelles du rapport de Barère. Aussi quelle réponse fit-il aux plaignants dont le comité avait prévenu les vœux ? « Fiez-vous au Comité ! Gardez-vous de voiler les Droits de l'homme ; croyez au rapport de Saint-Just sur la mise en liberté des patriotes. » Et il ne pouvait dire plus. Voilà, donc les Sans-Culottes sectionnaires impuissants à la Commune, et les Sans- Culottes clubés attaqués à la Convention : l'heure est venue d'éprouver la foi jacobine. 0 trahison ! ce soir-là môme, CoUot, — je dis Collot et non Barère, — CoUot , l'ami , le protecteur des Cordeliers , et qu'ils avaient un jour baptisé le Géant, Collot leur donne le coup de lance. Que se passe-t-il donc sous terre? D'où vient à Collot cette conscience d'oser dire, comme Tallien, que, le 14, les frères cordeliers ont prêché l'insurrection ! En vain Momoro s'élance et proteste; en vain Carrier vient crier : « Si on a fait une motion , le 14, contre la Convention, je donne ma tête! »» — les frères Jacobins n'en arrêtent pas moins hypocritement qu'une députation dont sera Collot se rendra chez les Cordeliers, comme il y a huit mois, au temps de Jacques Roux, pour les engager fraternellement à faire justice des intrigants qui les égarent- *
Les intrigants qui les égarent ! A ce mot , un cri de rage éclata de toutes les poitrines cordelières. Les intrigants qui les égarent ! Quoi ! c'est chez nous que s'agite
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la faction des intrigants, et c'est nous maintenant qui sommes les égarés ! Les hommes d'intrigue, c'est Hébert, Ronsin, Vincent, qui visent à l'union, et non plus Camille, Phelippeaux, Bourdon et Fabre, qui nous ont divisés ? On se vante de venir nous mettre au pas, nous, les Amis de la déclaration des Droits, et. l'on veut exiger l'expulsion du club justement des hommes que nous nous faisions gloire d'avoir arrachés aux mains de la faction phelippotine? Mais le monde est-il renversé? Par quel miracle un pareil retour? C'est à nous croire réduits à quelques têtes, et de sectaires encore, nous hier si multiples, si humains ! Est-ce sur un mot parti d'une bouche montagnarde qu'on nous juge? Est-ce avec une calomnie qui n'a de date qu'un jour à peine qu'on nous accuserait? Pourquoi, chez les frères Jacobins, cette complaisance d'oreille à recueillir cette fable, quand elle a même encore l'odeur des tripots royalistes d'où elle sort ? Les tripots royalistes ! Hé ! il nous sied bien d'en dire. Ce n'est plus au Palais-Égalité qu'ils sont, qu'on les dit être. C'est bien notre club même ! Oui, nous, quartier de la Jeunesse et de l'Idée, des royalistes ! Tallien l'a crié ! —
Ah! comme les muscadins, comme les négrophobes, comme tous les suspects s'épanouirent à cette effronterie. Quand Paris avait prouvé que le gouvernement était feuillantin, les Messieurs avaient ri ; en entendant le gouvernement crier aujourd'hui : « Tous les révolutionnaires sont royalistes », ils éclatèrent.
Éclats de rire, éclats de rage, c'est le bruit de la ville, le 17 au matin. Rire aux lèvres, tous les écloppés de la révolution retrouvent jambes pour courir, — où ? — au cabinet même de l'accusateur public. Quel régal que de pouvoir dénoncer les Sans-Culottes comme royalistes en
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plein régime républicain ! Rage au cœur, les Cordeliers , quelques-uns, montent au Luxembourg, — qu'y faire? — dire tout aux patriotes détenus : « On nous a endormis, on nous a oubliés , on nous joue tous » ; et les patriotes détenus répondent aux confidences des amis par des malédictions. Voudrait-on les amener à forcer les portes de la prison, comme feraient volontiers les aristocrates ! Oh! malédiction! — Cependant, à ces bruits, auxquels s'ajoutent les grondements des Montagnards Sans-Culottes, qui protestent et partout vont s'accusant du prétendu crime dont on charge les Amis des Droits, toutes les têtes politiques du Comité semblent prendre peur : — Les Jacobins sont bien allés trop loin ! CoUot n'est qu'un maladroit ! peut-être même est-il un traître qui n'a si bien fait l'ogre qu'à dessein et pour avertir. Vite ! il faut calmer, parlementer, jurer bien haut, et ce qu'on voudra. — Aussitôt d'entourer les Montagnards Sans-Culottes , d'aborder les membres du Comité de sûreté générale : « Qu'ils aillent voir Hébert, qu'ils tàtent Momoro , qu'ils raisonnent avec Ronsin ! Il ne faut pas que la séance de ce soir fasse le triomphe de nos ennemis communs , les modérés. Collot n'a pas compris. On ne veut, on n'a jamais voulu chasser Hébert, ni Vincent, ni Ronsin. Expliquons-nous comme le demande Hébert lui-même ; embrassons- nous, mais que le voile jeté sur les Droits de Thomme tombe, soit enlevé. — Le voile ! — Est-ce que ce moyen d'appeler la justice vous distingue des conspirateurs qui disent hypocritement : Clémence! Comme vous, ils ont voilée eux, les ennemis des Droits. — Mais les détenus patriotes !... — Les détenus, nos amis ! Allez leur crier que le rapport de Saint-Just n'est pas lettre morte, qu'ils vont sortir, et avant huit jours. Il y aura appel dans les prisons, et par
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le Luxembourg même on commencera ; oui , dites-leur bien !... Inutile à eux de nous envoyer des mémoires ; nous les connaissons assez , les bons , les tape-dur ! Qu'ils dressent plutôt des listes pour nous désigner les aristocrates les plus dangereux. Ils idoivent bien les connaître, puisqu'ils vivent côte à côte. Faites vite et confiance !» — Et, en effet, faisant vite. Chenaux, Evrard, deux Cordeliers, et Javoques le Montagnard, se précipitent au Luxembourg, en compagnie de l'agent principal du Comité de sûreté , Héron lui-même. Ils font appeler Lapallu et Duret , deux amis de Javoques ; ils leur annoncent la bonne nouvelle; et , comme les deux incarcérés hochent de la tête en signe de doute, quoique Evrard et Chenaux donnent le bras à Héron : — « Eh bien ! voulez-vous sortir tput de suite, toi Lapallu, toi Duret : nous vous apportons sur l'heure l'ordre d'élargissement , signé de quatre membres du comité de sûreté? »» — Mais Lapallu et Duret refusent l'offre, par esprit d'égalité, ne voulant pas sortir seuls et ajoutant aussi : «< Que diraient les autres? »» Cependant ils ne doutent plus ; ils reviennent vers leurs codétenus en créant : «« Nous sortirons , Javoques l'a dit. Faisons des listes. Le Comité nous donne sa confiance!» Et toutes les faces des Sans-Culottes s'illuminent. Les désespérés du matin deviennent des puissances. On les entoure, on les fête, car on les craint , et déjà Savard fonctionne. Si bien que, dans les prisons, les patriotes verbalisent contre les aristocrates, pendant qu'au dehors les aristocrates dénoncent à Fouquier les patriotes.
Mais moins vite que les détenus les Sans-Culottes en liberté reprennent assurance. A la nouvelle que les principaux d'entre les Jacobins parlementent avec leur journaliste, avec leur président» avec leur général, pour
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obtenir un second baiser de paix , — ils murmurent. On leur dit que Momoro promet de faire tomber le voile en présence de CoUot : — Quoi ! promettre au nom de la Société? Le président outre-passe ses pouvoirs, exclamentils. — Il est bruit qu'Hébert s'engage à démentir qu'il ait désigné Robespierre comme égaré : — Lâcheté ! font les rancuniers. — Enfin, quoique de bons apôtres leur affirment qu'à ces simples conditions la députation jacobine change elle-même d'objet et que CoUot doit parler en frère, nombre de patriotes n'en répètent pas moins le mot du général : «» Nous sommes mirés. » — Ronsin , en effet, ne se laisse pas convaincre; et si, pressé, prêché, il accepte enfin d'aller à la cérémonie du soir, c'est en jurant bien de rappeler hautement qu'au nom des seuls Droits de l'homme, Jacobins et Cordeliers fraternisenti Après la séance jacobine de la veille , on pourrait s'imaginer, à Lyon, à Lille, à Nancy, dans la Nièvre, partout enfin où les voiles sont jetés, que les Sans-Culottes parisiens trahissent, se soumettent, acceptent d'être gouvernés à la jacobine : or il faut qu'on sache que non.
Mais si la bonne volonté du général rallie beaucoup d'opposants, si plusieurs encore acceptent Tépreuve nouvelle aux prières instantes des Montagnards et à la vue des terreurs muscadines qui renaissent , il n'en est pas de même des femmes, les sœurs, les épouses et les mères. Elles ont leur idée ; elles s'y tiennent. Rien ne les affriande. Avant l'ouverture du club, le portier remettait au secrétaire Chenaux la lettre suivante :
c Paris, 17 ventôse, Tan H de la République française, une et indivisible.
« Citoyens, « Dans les différentes propositions qui ont été faites
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touchant la rédaction du journal que vous avez arrêté de faire, je n'ai pu entendre sans étonnement qu'on ait osé vous dire que ceux que vous chargeriez de ce glorieux travail ne devaient s'en acquitter que dans l'ombre dont ils devaient s'envelopper; qu'ils ne doivent point être connus, afin de ne pas être exposés aux persécutions.
«< Quoi ! c'est à vous, Citoyens, qu'on ose tenir un pareil langage? Et c'est dans cette même tribune d'où furent lancées ces foudres qui ont pulvérisé le trône et le tyran qu'un journaliste patriote, qui quelquefois a montré de la vigueur, qu'Hébert a hasardé de conseiller d'être pusillanime? A-t-il donc oublié que vous êtes Cordeliers et que vous fûtes les premiers qui osèrent relever une tête altière au moment où chacun se courbait devant l'idole que vous avez brisée? Ne se souviendrait-il plus de cette terrible pétition qui porta l'épouvante dans les âmes indignes de la liberté, et qui ne fut point enfantée dans les ténèbres?
« Que de perfides stipendiés par nos ennemis répandent leurs productions ordurières sous l'anonyme, c'est un présage qu'ils redoutent le châtiment qu'ils méritent ; mais que des hommes libres, des Cordeliers, les défenseurs des droits de l'homme et du citoyen craignent de s'avouer les auteurs d'un journal espoir des bons patriotes ! . .. C'est dans la lutte à découvert que l'énergie se déploie, c'est à la vue du danger que les forces et les moyens se développent ! Que les âmes timides se cachent : elles ne sont pas faites pour les combats!... mais que ceux qui se sont déclarés les successeurs de Marat (lui qui signa tous ses ouvrages, qui n'en désavoua aucun, même dans les temps les plus orageux); que ceux, dis-je, qui vont fournir la même carrière que cet intrépide défenseur du peuple.
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puissent être intimidés par l'idée du danger, jamais! Il est vrai, Citoyens, qu'on vous dira que Marat a succombé sous le fer assassin qu'on voudrait vous faire redouter; mais la vie est-elle donc d'un si grand prix qu'on doive la conserver par une lâcheté? C'est en bravant la mort, c'est en la voyant de sang-froid qu'on est digne de la liberté.
*< Eh ! de quels droits, d'ailleurs, serions-nous plus à l'abri de ses coups que tant de milliers de nos frères que la patrie appelle à sa défense? Auriez-vous moins de courage qu'eux? Le croire, ce serait vous méconnaître. Non, jamais vous ne cesserez d'être Cordeliers, et la patrie ne sera point trompée dans son attente.
« Votre concitoyenne et somr, « Albertine Marat. "
Cependant, autour de la Cordelière, la foule est grande. On s'y entasse pour voir CoUot venir et pour l'entendre, — non-seulement Jacobins et Cordeliers, mais encore et toujours les amis de Camille et de la faction, qui se précipitent dans les tribunes avec plus de langue que jamais. Ils ont le mot d'ordre pour empêcher la nouvelle embrassade, ceux-ci ! Or, comme il y a mélange et dans toutes les têtes ébranlement, tout est rumeur, tapage, cris d'indomptés, en attendant que la séance s'ouvre. Quand Momoro a pris place au fauteuil et que Letrone, un des secrétaires, a donné lecture du procès-verbal du '14, c'est au milieu d'un trouble continu que le procès-verbal est rejeté. Aussitôt s'élèvent des protestations : Le procèsverbal est au contraire adopté ! — Non ! . . . — Si !.. . — Il y a eu escamotage !... Il faut le relire en présence de Collet.
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— Quoi ! nous soumettre à la censure jacobine comme des coupables qui* quêtent une absolution? C'est ce que nous ne voulons pas! — Et CoUot paraît, et voilà qu'aux cris se mêlent des sifflets et des applaudissements. — Jamais on ne pourra s'entendre ! — Ni s'embrasser ! — Qu'on lise le procès-verbal du 14! — Non ! Si! On y prêche l'insurrection... On ne peut pactiser avec des révoltés... Qu'on lise... Cependant CoUot parle. Il parle au nom de Marat, « notre modèle à tous, » s'écrie-t-il. — Bravo ! Il est sur le terrain!... Mais CoUot, qui n'oublie pas tout à fait pourtant son thème de la veille, bégaye : « N'écoutez pas de haines personnelles parce que deux individus ont souffert. . . — C'est faux ! crient les uns. — Il ne s'agit pas d'individus, mais de principes! s'écrient les autres. — Bravo ! clame-t-on des tribunes. — Allons, CoUot n'est qu'un comédien, disait madame Hébert, assise auprès de son mari. Il vient faire un coup de théâtre !» — Et sœur Goupille voyait juste. CoUôt dit, et le coup de théâtre se fit. Pendant une demi-heure, une heure il harangua. u J'ai été égaré par les faux rapports des journalistes! »» reprit-il, et il implora si bien alors et avec de telles larmes que les muscadins durent faire silence, que le président Momoro se mit aussi à pleurer, que l'attendrissement passa du bureau dans la salle, et que soudain ce fut une immense acclamation. Toutes les mains, tous les chapeaux, tous les bonnets en l'air : on jurait d'être unis à jamais Cordeliers et Jacobins. Tableau digne pendant de celui du Jeu de Paume! — « Ah! voilà bien l'insurrection que j'ai rêvée ! s'écrie Hébert attendri lui-même : union intime entre les Montagnards, les Jacobins et les bons patriotes, pour obtenir justice contre les traîtres et les persécuteurs! »» Et, tenant parole, il déclare n'avoir jamais attaqué Ro-
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bespierre. Aussitôt le voile tombe, et Collot le reçoit comme gage d'union, et Ronsin récite son discours contre la faction qui a divisé les patriotes. Et Ton arrête qu'on députera vers les Jacobins pour clore l'affaire; qu'on imprimera le procès-verbal du 14; et Ton fiait lecture des décisions que le club a prises depuis le 31 mai, toutes au nom des Droits de l'homme ; — enfin c'est le prospectif du journal cordelier que les Jacobins et les Cordeliers acclament : « Le voile est tombé ! l'oppression démasquée! Les têtes des oppresseurs tomberont sans doute ausbi. Il faut un terme à tant de vexations : il est arrivé. Ce n'est pas après cinq années de travaux et de peines que le peuple renoncera à la jouissance et à l'exercice de ses droits. — Les ennemis de la liberté se sont jetés dans Paris pour y opérer quelques mouvements dangereux, les émissaires de Pitt et de Cobourg ont fait tous leurs efforts pour semer la division entre deux sociétés célèbres. Les scélérats répandaient partout les caloinnies les plus atroces contre les Cordeliers, et sur les places publiques, et dans les marchés, et au sein même des sociétés. Des journalistes infâmes (c'est Camille , c'est Guffroy), vendus à l'aristocratie la plus puante, étaient les porte-voix de ces -contre-révolutionnaires. On osait dire que ceuxlà qui étaient républicains pendant le règne du dernier de nos tyrans voulaient un chef; monstres infâmes! c'est vous qui en demandez un. — Les Jacobins ont bien senti que l'énergie des Cordeliers devait encore une fois sauver la chose publique ; mais ils étaient affligés de voir sur la déclaration des Droits le voile que la société y avait jeté un instant; ils en ignoraient les motifs. Une députation s'est présentée, les Cordeliers les lui ont fait connaître. On s'est juré union, et le voile est tombé.
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Tremblez, scélérats! » Et aux cris répétés de : «Tremblez, scélérats! » sous les yeux des muscadins des tribunes, Jacobins et Cordeliers s'embrassèrent, embrassèrent deux persécutés de Marseille que le tribunal venait d'acquitter; si bien qu'on put croire une fois encore que Montagnards, Comité, Jacobins, Cordeliers travailleraient d'ensemble à la rénovation.
Ah! Cordeliers, mes frères, bonnes dupes que vous êtes ! Vous avez donné le baiser du pauvre ; eh bien ! on vous a rendu un baiser de Judas. Vous êtes vaincus; car votre voile est à bas, et les patriotes détenus ne sont pas hors de prise. — Mais il y a parole donnée pour le rachat des captifs; mais c'est par esprit de confraternité jacobine et pour nous distinguer de la tourbe royaliste que nous avons changé de tactique? — Est-ce que les Amis des Droits peuvent avoir une tactique ? Est-ce qu'ils doivent en changer, s'ils se sont avisés d'une? Qu'importe votre phrase de journal : « Les Jacobins ont bien senti que l'énergie des Cordeliers devait encore une fois sauver la chose publique ! » Qu'importe votre cri final à l'adresse des intrigants : «Tremblez, scélérats I » — Votre voile n*en est pas moins à terre, vous dis-je; les patriotes sont toujours sous clef, les Phelippotins toujours actifs, quoique menacés, et la ville et la France toujours opprimées. Des mots, rien que des mots, Cordeliers mes frères. Aux Jacobins les faits. Ils vous ont dupés, et le Comité a vaincu.
Aussi de quel air CoUot emporte le voile ! Il l'a reçu comme gage, il l'emporte comme dépouille, drapeau d'insurgents. Aussi quels applaudissements accueillent, le 18, à la Jacobinière, CoUot-Jason revenant de conquête. Il n'a pas fait chasser delà Cordelière le Parisien Vincent, selon
le vœu du 16, non ; mais il a eu triomphe plus beau : Voici le voile ! Il est à nous. Toutes les sections parisiennes, toutes les villes de France qui avaient pris le deuil à l'exemple des Amis des Droits, doivent à leur exemple laisser là le crêpe. Et pourquoi? — Parce que... va-t-on dire, parce que les Jacobins ont voulu! — Quelle gloire pour les frères et amis! ... Ils laissèrent bien CoUot débiter, ce jour-là, tout ce qu'il voulut pour faire politesse aux vaincus. Collot prêcha même à pleins poumons la doctrine cordelière sans qu'il y eût murmure : « On ne doit jamais cacher les Droits de l'homme ; on ne voile pas la nature ; il n'y a que la royauté en deuil dans la république. « Il osa dire : « Là où il y a unité de principes il n'y a qu'une société. Nous sommes tous Cordeliers et Jacobins, et le peuple ne sera plus composé que de Jacobins et de Cordeliers, » — accouplant ainsi les deux sociétés. Et les Jacobins, vainqueurs quand même, applaudissaient : Saluer comme égaux ceux qu'on écrase, c'est la fête de l'orgueil! — « Oui, mettons les grandes mesures à l'ordre du jour, criait Collot; terrassons ceux qui veulent nous diviser. » — Terrassons, répétait la Jacobinière non moins rayonnante que n'était la Cordelière, le 14, à la voix de Carrier. Enfirr, pour couronnement, voici qu'on nomme à la présidence un journaliste sans -culotte, adversaire avoué du gouvernement moral, le Montagnard Charles Duval, et pour vice-président, un Cordelier même, le juge depaixBouin. — Ah! ma foi! c'est à éblouir toute la Sans-Culotterie! Sceptiques, qu'arguerez-vous encore? Fait-on politesse ce point? Non, il y a bonne fraternité. Les Cordeliers ont cédé leur voile ; les Jacobins cèdent leur fauteuil. L'idée parisienne préside : elle seule triomphe. En avant!
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0 malheur ! tous les naïfs Sans-Culottes crurent à l'avantage. Sans plus hésiter, les Cordeliers se hâtent d'expédier aux quatre coins de la France, à Chàlons, à Lyon, à Lille, à Nancy, partout, l'annonce du baiser de paix : « Qu'on lève les voiles ! Tous nous partons pour ne nous arrêter qu'à la dernière borne ! Notre triomphe sur les royalistes et la faction est assuré ! »» Et nul ne soupçonnait que ces lettres, écrites dans la joie de l'alliance jacobine, dictées presque par les Jacobins eux-mêmes, par ces mêmes Jacobins, étaient saisies fraîches encore à la poste, pour témoigner contre les signataires (1) !... •
Interprétant aussi l'alliance, le général de la force armée parisienne, Hanriot, convoquait douze cents hommes et quatre cents canonniers, cernait, le 19, à trois heures, le Palais ci-devant Royal, et enlevait cent trente muscadins tripoteurs et déserteurs, tous gras et bien dodus. Or le général n'imaginait guère que sous main on lui préparait une besogne bien autre.
Un fonctionnaire, pourtant, hésite, soupçonne quelque chose, et ne sait que faire à l'heure où Hanriot croit si bien faire : Fouquier l'accusateur, quoiqu'il soit de poigne aussi. Pauvre Fouquier! Voyez donc, en effet, son attitude à la barre le même jour. On dirait qu'il vient prendre conseil, au lieu de rapporter.
Dès le 16, sans perdre minute, Antoine Quentin avait commencé Tinstruction dont il était chargé, avec toute sa conscience d'accusateur public. Il avait convoqué la légion de police ; mais les administrateurs lui avaient dit ne rien savoir d'une conspiration. Il s'était mis lui-même en quête d'une aflSche royaliste, par les rues, dans les
(1) Procès d'Hébert et consorts.
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marchés ; mais la jonmée entière se passait qu'il n'avait pu surprendre le plus petit placard. Le 18 seulement il faisait trouvaille. Quelqu'un avait eu pitié de lui sans doute, car on lui avait collé avec de la mie de pain un morceau de papier à la porte même du palais de justice. Ce pauvre chiflfon était pareil en tout, stjle, écriture,, format, à l'affiche-spécimen que lui avait envoyée Barère. Par curiosité, Fouquier l'apportait à la Convention. Puis il ajoutait: « Les auteurs des défiances jetées sur les subsistances ne sont pas dans Paris; ils sont hors barrières., y» Et Fouquier alors racontait qu'il avait été plus heureux dans ses interrogats que dans ses courses ; qu'il avait fait assigner trois patriotes par commune à dix lieues à la ronde ; que deux cents témoins étaient venus et avaient déposé qu'à Sèvres, Lonjumeau, Vincennes, etc., les paysans refusaient d'approvisionner Paris en haine du maximum, et qu'ils arrêtaient même, comme en 89, les denrées destinées à la ville. Mais si, en 89, l'aristocratie nobiliaire encourageait l'incivisme villageois, aujourd'hui c'était l'aristocratie financière.
Fouquier disait vrai. Depuis la fermeture de la Bourse,, depuis la suppression de toutes les cuisines à écus, caisse de secours, caisse de commerce, caisse d'épargne, tontine des vieillards, tontine d'assurances sur la vie, loterie patriotique, petite loterie de la rue du Bac, et le reste, les oiseaux de proie de la finance avaient pris refuge sur les collines de la vallée de la Seine ; et là, cachés, tranquilles, menant douce vie, échappant à toute réquisition, à tout impôt, à tout service public, ces petits émigrés attendaient, l'œil ouvert toujours sur la ville, que l'idée y fdt àterre. Qu'un signal parte soit du Palais-Royal, soit des prisons, soit des bancs même de l'Assemblée, et ils
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s'abattront soudain, eux les premiers, pour tirer profit de la décomposition sociale qui devra suivre, en dépit des consciences royalistes ou républicaines qui pourront être encore. Fouquier avait nommé Sèvres. C'était presque désigner Danton, leur dieu, leur espoir, leur consolation, et qui auprès d'eux vivait.
Mais Hanriot avait à peine pris, Fouquier n'avait pas achevé de dire, que les beaux fils de la ville répliquèrent effrontément aux arrestations, à l'accusation — par la calomnie la plus gaie, la plus folle, la plus bouffonne à imaginer après boire. Poinsinet-Camille avait inventé l'Hébert - contre - marque , et voilà qu'aujourd'hui ces scélérats d'humeur falotte coiffent Duchesne du pot de beurre de Janot. — Ah ! Hanriot nous arrête comme agitateurs ! Ah î Fouquier accuse nos amis d'être amis des accapareurs! Eh bien! savez-vous la nouvelle, nouvelle toute fraîche, nouvelle du jour? Aussi vrai qu'il est déjà convaincu d'avoir prêché l'insurrection, Hébert, le même Hébert, vient d'être sur l'heure convaincu d'accaparement. C'est lui l'accapareur, comme lui l'agitateur, pa-ole d'honneur! — Quoi! le substitut de la Commune? — Oui, le Cordelîer. — Quoil le père Duchesne? — Ouï, Duchesne-contre-marque. Vite ! à la guillotine, le voleur, l'agitateur, l'accapareur î II accapare le beurre ! Il accapare la viande! Un porc et demi trouvé chez lui! Jugez du beurre ! — Et l'on faisait le conte, et nous dirons l'hisloire. C'était que, sur la section même d'Hébert, et ce matin même, les commissaires aux accaparements avaient trouvé chez M. Mélange, marchand de vins, un porc et demi en réserve dans un puits ; qu'à la découverte, M. Mélange, marchand de vins, s'était écrié: « Hé! le substitut mon voisin en a bien d'autres. Osez donc aller
voir ! »» que les commissaires étaient allés voir, et qu'ils avaient vu, en effet, pr oh pudor! vingt-quatre livres de beurre chez Hébert, — arrivées de la veille, — comme dirait Janot, — dans un petit pot. Et l'aventure s'ébruite, et l'on mélange à plaisir Hébert avec Mélange, et l'on s'écrie : «Hébert-contre-marque accapare le beurre, accapare les porcs.» Et si quelqu'un veut distinguer: » Avait-il le beurre? répliquait-on. Oui; donc il avait le porc. A la guillotine le voleur, l'agitateur, l'accapareur! »
Pauvre Hébert! C'était justement comme il s'abandonnait à sa grande joie de voir que les Jeanfoutres qui voulaient mettre les Jacobins et les Cordeliers à cbien et à chat avaient tiré leur coup d'épée dans l'eau, — que cette calomnie venait le souffleter à plat. Adieu toute sa joie! Il faut qu'une grande colère lui monte encore aux yeux contre ces bougres qui osent le mesurer à leur aune. — ]ls ne se lasseront donc pas, ces viédases! Le nez ne leur saigne pas de peur en voyant l'alliance des patriotes conclue au nom des Droits de l'homme ! Manigancerait -on encore au Comité quelque coup de chien avec Barère pour nous paralyser d'effets, sinon de paroles? — On manigançait, c'était à croire. Et non- seulement Hébert, mais Momoro, mais Vincent, mais Ronsin, mais la plupart des Cordeliers n'en doutaient plus le soir du 19; car chacun savait le mot du Vieux-Sac à Carrier, car chacun commentait l'allure triomphante de CoUot aux Jacobins, car les muscadins envahissaient la Cordelière avec plus d'audace que jamais, tenant bien les Sans-Culottes pour des vaincus.
C'est pourquoi, dès l'ouverture : « Citoyens, dit le président Momoro, la députation nommée dans la dernière séance pour aller porter aux Jacobins l'arrêté re-
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latif à renlèvement des voiles ne s'est pas rendue rue Saint-Honoré. L'arrêté pris pendant notre embrassade n'est pas assez vigoureux. En voici un qui a plus d'accent, f* Et il lit... Tumulte aux tribunes. Cependant le club nomme une commission pour l'examen du projet Momoro. — << Voici maintenant, dit un autre membre, le tableau des travaux du club depuis le 31 mai. »» — Nouveau bruit aux tribunes. — « Ce tableau fera taire les journalistes qui nous traitent de rebelles, »» remarque Hébert. — Le bruit redouble. Cependant on lit le tableau. C'est le résumé fidèle de la conduite des Cordeliers, qui jamais n'ont agi qu'au nom des Droits de l'homme. Mais, pendant cette lecture, la Cordelière se change en pétaudière. — « Ah! rien ne m'empêchera de parler, moi! >» s'écrie alors Vincent. Et voilà qu'au milieu des cris il reprend l'accusation contre la faction; il annonce la délivrance prochaine des détenus, il signale les intrigues des Dantonistes avec les Feuillants du Comité. Mais la commission reparaît. L'arrêté qu'elle propose porte : « La Société des Amis de la déclaration des Droits de l'homme et du citoyen, considérant ses devoirs et les services qu'elle a rendus, avait résolu de voiler les Droits dans des circonstances impératives, lorsqu'une faction opprimait les patriotes. Dans la séance de ce jour, elle a décidé que ce voile serait levé pour rappeler à chacun de ses membres ces droits, et l'obligation où sont tous les républicains de les défendre contre tous les conspirateurs. » Ainsi ce n'est plus une simple adresse aux seuls Jacobins, c'est une invite qu'ils font à toute la ville selon leur conscience et non par ordre. Ils ne désarment pas ; au contraire, leur libre arbitre n'a jamais été plus actif. Ils vont d'eux-mêmes; aux frères Jacobins de suivre. Et criez
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maintenant, sd hon vous semble, muscadins ? Faites; c'etst votre dernier scandale. A ce rappel snprème aux principes, demain toutes les voix sans-cnlottes de la ville étoufferont vos criailleries.
Le lendemain, dès le matin, les moins fous d^entre les Messieurs coururent aux prisons pour aviser avec leur» amis. Mais qu est-ce? On ne passe pas. Défense est faite de laisser communiquer les détenus avec les amis du dehors. — Depuis quand? — D'aujourd'hui même. La Convention a satisfait au vœu du Montagnard-Cor délier Carrier et du Jacobin-Robcspierriste Renaudin. Plus de doute! l'alliance entre les gouvernants et la ville est consommée. Aussitôt les muscadins se transfigurent. Leurs faces, qui s'épanouissaient encore de rire, se pâlissent et s'allongent; leurs voix, qui si bien éclataient, s'enrouent. Et courant dans les rues, dans les cafés, faisant groupe, les alarmistes murmurent: « Vous sauvez, on va tout égorger. Il y a des listes. L'armée révolutionnaire arrive. On massacrera dans les prisons comme en septembre. Nous laisserons-nous faire?...»» Et celui-ci de dire: -^ Il y a Dillon au Luxembourg ; s'il osait briser les portes I » Et cet autre : « A l'Abbaye, on compte aussi des généraux de sang noble ; s'ils pouvaient savoir ! » Et chacun de rappeler le plan de Dillon en juillet dernier : égorger Hanriot, marcher droit aux Comités, se retrancher au besoin dans l'île Saint-Louis, etc. Et les têtes des Messieurs s'échauffent, cependant que les femmes des généraux détenus font visite aux médecins des prisons. <* Vous seuls pouvez approcher de mon mari. Par pitié, prévenez-le !... »
Le soir, à la lecture de l'arrêté cordelier, toutes les sections qui s'étaient voilées se dévoilèrent. La section de Marat, voulant encore renchérir sur le club, se fit même
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plaisir de nommer une commission pour aller à la Com- Banne retirer la menace du 16 ventôse. Nulle trace de lutte ne doit rester entre les patriotes administrateurs et les patriotes administrés; c'est aujourd'hui la renaissance des Droits de Thomme. Marchands, au nom de la patrie, TOUS subirez le maximum. Suspects, vos biens seront livrés aux Sans-Culottes. Patriotes détenus, vous allez redevenir libres 1 Et vous, muscadins, gare à la danse !
Dans quelques sections il j eut pourtant des violences quand on leva les voiles. A la section des Champs-Elysées, que présidait Lubin, aide de camp d'Hanriot, on entendit des Messieurs effrayés crier, menacer, et si haut, que Lubin répliqua (1): « Patience! avant quelques jours, la Convention sera épurée, et, s'il le faut, nous demanderons l'arrestation des opposants au 31 mai! »
Enfin, cette nuit même, certains autres, affolés par la peur, adressèrent au Comité de salut cette singulière supplique, mais sous le voile de l'anonyme : « Qu'on empêche les patriotes de la Commune de venir dans les assemblées de section chaque décadi et quintidi. » C'était dire : «* Qu'on nous laisse conspirer à Taise 1... »
Les imprudents! qu'ils durent se repentir, ceux-là d^avoir crié, ceux-ci d'avoir écrit, quand, à leur réveil, le 21 , ils virent sur toutes les murailles un ordre du jour d'Hanriot qui clamait aux patriotes : « Veillez! les royalistes veulent ouvrir les prisons, veulent soulever les faubourgs ! rr — et quand ils apprirent que toutes les crêtes de la section Marat étaient mandées au cabinet de l'accusateur public! «» Ah! c'est pour instruire contre nous, sans aucun doute. Fouquier poursuit son instruction contre les
(1) Catalogue Charaeay.
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affameurs, et dans Paris même. N'assignait-il pas, il y a trois jours, les deux cents patriotes de la banlieue pour déposer contre nos amis hors barrières? Nous sommes perdus ! » — Et, en eflTet, les enfants de la famille de Marat, tous joyeux, tous allègres, se pressent, se hâtent, courent au Palais pour dénoncer. En voilà même déjà un qui* sort du cabinet de l'accusateur. Mais qu'est-ce? quel contraste ! Au rebours de ceux qui attendent, qui arrivent, — pâle, il tremble de rage, il jure, il écume. On l'interroge. Il ne gronde qu'un mot : « Nous sommes dupés! c'est nous qu'on accuse!... »»
Le Myope incorruptible, le dieu du gouvernement moral — avait ressuscité la nuit précédente. C'en était fait de l'insurrection morale.
Oui. Dans la nuit du 20, à l'heure où les voiles se levaient par toute la ville, Fouquier avait été mandé au pavillon de Flore. Billaud, Saint-Just, Barère étaient là, et Robespierre le malade. Fouquier commençait à leur parler de ses aristocrates hors barrières, les affameurs, les accapareurs, quand ils lui dirent : « Ce n'est pas cela. Il faut mettre en accusation Hébert, Vincent, Ronsin, Momoro ! » — Fouquier eut un éblouissement. « Quoi ! les puissances parisiennes? la guerre, le département, l'armée sans-culotte, la Commune? en un mot, la Révolution? — « Qui vous a nommé Pache? qui vous a dit Hanriot ? qui vous désigne Lhuillier? On vous parle des Hébertistes.»» — Fouquier se troubla davantage à cette qualification phelippotine. — « Mais à quel titre? — Factieux royalistes! »» — Fouquier crut rêver. — « Mais où les pièces? »» car Fouquier n'accusait que sur pièces... — On se tut. Cependant une voix, celle de Saint-Just, s'éleva : « Amalgamez. » — Pendant le silence, Fouquier avait commencé à voir
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plus clair; ce mot : Amalgamez ! lui rouvrit toute sa vue. Il comprit. — « Un mot d'écrit au moins, » dit-il, voulant se couvrir. — « Notre arrêté ne saurait être que verbal, ditBillaud. On ne peut suspendre le cours de la justice par un arrêté écrit (1). » — Malgré la force de l'argument, Fouquier parut hésiter encore. Va-t-il donc s'insurger comme les autres, celui-là, avec sa conscience? N'obéirait-il pas? Si, il obéira; mais en aveugle? non. Fouquier songeait. Il songeait que depuis cinq jours un rapport de Saint-Just sur les factieux était promis à la Convention; et, songeant, il s'étonnait qu'on voulût qu'il accusât avant que Saint-Just accusât lui-même. On lui laissait l'honneur pour lui laisser sans doute la responsabilité de l'acte en cas d'échec. Grand merci! ce sans-gêne de l'état de grâce lui répugna. Aussi brutalement : « J'accuserai, mais avant tout il me faut le rapport. — Eh bien ! soit, » dit Saint- Just impatienté de parlementer si longtemps avec un fonctionnaire. — Alors tout fut réglé. On convint d'accuser Hébert, Vincent, Ronsin, Momoro. Quatre! nombre égal à celui des têtes désignées de la faction phelippotine : Camille, Fabre, Phelippeaux, Bourdon de l'Oise. Cette parité peut être de ressource pour l'accusation. On prêtera habilement au quatuor sans-culotte ce qui revient au quatuor phelippotin, et le peuple, comptant toujours quatre, n'y verra goutte. — Mais le général? car il faut un général autre que Ronsin pour donner à la chose couleur de royalisme. On ne peut prendre Dillon : il est sous les verrous. — Qu'on prenne Laumur ! — Laumur? — Oui, ce pauvre gouverneur de Pondichéry sans gouvernement, et qui promène avec humeur ses épaulettes dans
(1) procès de Fouquier,
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Paris; Laumur, ami àe Westermann, l'ami de Danton.
— Nul ne le connaît. — Tant mieux ! — Mais où peut-il avoir pratiqué Vincent et les autres? — Où? hé ! chez de Cock, parbleu! — De Cock? — Oui, lisez Desmoulins. De Cock, l'agent des réfugiés hollandais, le rédacteur du journal le SanS'Culotte batave, l'ennemi de la maison d'Orange ; de Cock, qui nous pousse à l'Escaut, le traître! Voilà une belle offrande à la Prusse, j'espère. Camille vous conte déjà que sa table est un centre de rendez-vous et qu'on y boit le vin de Pitt. Mais désignez-le surtout comme banquier. Ah! de Cock le banquier! comprenezvous! l'orgie ! la banque ! Passy ! vous voilà même sur vos traces hors barrières. Car notez bien les deux logis de de Cock! L'un à Passy, séjour d'aristocrates; l'autre sur la section même d'Hébert. Faites ! et faites vite. Lisez Camille ! — A qui j'ai dicté, put ajouter Robespierre. — Et voilà Fouquier tout édifié. Mais restait un point, le plus grave. Qui arrêtera? ce ne peut être Héron. Si le général sans-culotte Hanriot s'avisait d'accourir pour défendre...
— Hé ! ce sera Hanriot lui-même qui arrêtera ! — A cette réponse, foudroyante en vérité, Fouquier s'inclina, n'osant plus dire. Devant ces tout-puissants il se sentit — anéanti. Ils avaient eu si vite raison de lui, qu'ils pouvaient bien aussi, ma foi, happer le Hanriot.
Ils le happèrent, en effet, et plus vite encore que Fouquier, tout d'une bouchée. — Un général! ça n'a pas de raisons de légiste à vous opposer. On ne bavarde guère avec un général. Un général veut des faits. On lui en servit à peine entré, car Hanriot entrait comme Fouquier sortait. Donc, tout bonnement on exhiba au général certain décret de mise hors la loi, que la Convention, encore girondine, avait rendu contre lui, l'an passé, au 31 mai.
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avant le triomphe de rinsorFection morale : — Ce décret n'a jamais été rapporté, lui dit-on tranquillement (1), Et rien déplus. Quelle infamie! Haariotjura; mais, songeant à la facilité avec laquelle on pouvait légalement livrer sa tête aux ennemis de la république une et indivisible, Hanriot jura aussi d'obéir, quitte à prendre revanche. Ainsi furent escamotés aux Amis des Droits, dans la nuit même de leur triomphe, l'accusateur et le général. Et, dès le lendemain, les deux instruments fonctionnaient déjà contre les Sans-Culottes. Car l'ordre du jour qui faisait en ce moment la joie des patriotes et la terreur des royalistes n'était rien autre que le début du général en gouvernementalisme- Il aimonce qu'on s'agite dans les faubourgs au soufHe des royaux, — justement parce qu'il sait qu'on ne s'y agite pas. Il imagine la révolte pour la prévenir. Si bien que les badauds faubouriens, blessés par cette allégation et voulant attester la pureté de leurs sentiments, viendront jurer à la Commune qu'ils n'ont jamais été plus paisibles, à l'heure même où Ton enlèvera leurs magistrats, leiur général, leur journaliste.
Non moins coquin s'avisa d'être maître Fouquier ! A Saint- Just il avait dit : « J'attends le rapport. »» Mais, le 21, Taccusateur se faisait déjà la main, préparait la voie, sans faire d'imprudence. Il avait assigné par-devers lui les citoyens de la section Marat, mais il ne s'agissait encore ni d'Hébert, ni de Vincent, ni de Ronsin, tous d'autres sections; en un mot, rien du dub. L'enquête portait uniquement sur la démarche faite par la section à la Commune le 16 ventôse : — <* Vous savez, disait Fouquier aux comparants, qu'en vertu d'un décret spécial je dois re-
(1) Catalogw Cha/mvay.
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.chercher les agitateurs qui entretiennent des inquiétudes relativement aux subsistances?... — Eh bien ! qu'est-ce à dire? Le décret aurait été rendu contre nous, quand c'est nous qui l'avons provoqué ? Nous avons couru pour demander qu'on sévisse contre les agitateurs, et c'est nous maintenant qu'on tient pour tels? Vous voulez rire? vousmême avez signalé, n'a pas deux jours, les affameurs comme étant hors barrières. — C'est possible, répliquait Fouquier. En attendant, répondez !» Et il demandait les noms des membres qui avaient amené l'arrêté que la section avait porté à la Commune.
Voilà donc tous les Amis des Droits de l'homme en émoi. — «« Ah! ah! dit Momoro, président de la section aussi bien que du club, donnons-nous garde d'envoyer encore à la Commune la commission que nous avons nommée hier. A cette démarche toute fraternelle, on saurait peut-être trouver aussi une allure de révolte. Attendons, et voyons l'accueil que nos soi-disant frères Jacobins feront demain à la députation cordelière qui leur portera l'arrêté sur les voiles. — C'est tout vu, disait Ronsin le général, nous sommes foutus ! » Et il songeait à son armée, à ses fiers rouges, dispersés, impuissants.
Hébert, lui, songea à l'écriteau dont les muscadins l'avaient décoré : ** Fouquier est capable de m'accuser, ma foi, d'accaparement ! » C'est pourquoi il voulut que son affiche justificative, qui couvrait déjà tous les murs, fût distribuée encore, le soir, à toutes les sociétés populaires de la ville.
Hélas ! pauvre Hébert ! pauvre Ronsin ! pauvre Momoro ! Attentes vaines ! espérances folles! précautions inutiles ! l'orage est proche.
Le lendemain, nouvelle du matin : ** Grammont, Duret,
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Savard, Lapallu, les détenus patriotes — ne sont plus au Luxembourg. — Libres? — Non, enlevés ! transportés, qui à Saint-Lazare, qui à Port-Libre, loin du quartier qu'on veut décimer, de leurs amis qu'on va prendre ! — Une heure après, autre nouvelle : Momoro est appelé luimême chez Fouquier ! — Et puis une autre encore : Vous savez! le général Lapoype, l'élève de Fauchet, le beaufrère du Fréron vainqueur de Toulon, — il est arrivé à Paris, il va paraître à la barre. On l'a mandé pour qu'il ait, dit-on, à se justifier d'avoir voulu relever la Bastille marseillaise, le fort Saint- Jean ; mais, chose étrange ! il arrive la veille même du jour où l'on veut embastiller les patriotes parisiens ; et, chose plus étrange ! son général d'artillerie, Buonaparté, qui avait ordre aussi de comparaître, a reçu en même temps l'oflFre de remplacer Hanriot dans son commandement parisien (1); mais, ayant fait refus, il a pu faire défaut. Lapoype seul, ami des Dantonistes, accourt donc pour rallier, sans doute, autour du Comité gouvernemental, les huit mille élèves départementaux du Salpêtre, au cas où la ville, ressaisissant le sentiment de ses droits, défendrait la liberté, la vie de ses magistrats? — Car le doute n'est plus même permis. Momoro est de retour : tout est vrai! L'imprimeur-journalîste-magistrat, loin d'accepter l'interrogatoire hypocrite de maître Fouquier, a fait rendre gorge à l'accusateur public lui-même ; il lui a demandé compte, explication, vérité, et Fouquier, troublé, confondu, a lâché le mot : <« Oui, c'est aux amis des Droits de l'homme qu'on en veut, c'est aux consciences ! n
Vite! ce soir, à la tribune des Cordeliers ! Vite!
(1) Mémoires de Lucien,
ANAGQARSIS, T. II. 27
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notre députation aux Jacobins ! Vite ! tous aux sociétés populaires! Et les lettrés aux imprimeries 1 Car, jusqu'à la fin, nous n'userons que de la seule arme qui fait notre justice : le verbe. Aux factieux vertueux la force !
Hélas! Amis des Droits, bout-en-train de l'insurrection morale, autant vaudrait déjà crier dans un désert que dans cette ville tout ahurie, démoralisée. Personne qui sache où il va, ce qu'il veut, ce qui est, grâce au jeu caché des gouvernants. Jusqu'aux lurons des faubourgs qui badaudent, comme l'avait présumé Hanriot. Ils sont debout, ce soir, en route, en troupe, à la commune, et c'est pour dire avec la plus énergique indignation : « Nous ne bougeons pas! Jamais nous n'avons été plus paisibles! >» — car ils n'ont en tête que l'ordre du jour du général qui les dupe. Comment comprendraient-ils, en cet état d'esprit, le cri qui, à cette heure, s'élève d'outre-Seine : *« Sans- Culottes, on veut faire le procès aux hommes du 31 mai! »
Mais, — qui le croirait? — le quartier même de l'Idée, où les clubistes pérorent, est pour eux aussi sans écho. L'annonce officielle d'un arrêté vient couvrir les appels de détresse et distraire l'attention : Spectacle gratis! — 0 Anacharsis-Solon , tu l'avais bien prévu!... Sur les ruines du club, le théâtre du peuple devait s'ouvrir. Trois grandes représentations par mois. Entrez vite et prenez vos places. Aux Romains du Comité il faut les Romains du parterre : Plaudiie, cives! Et vous nous direz en sortant si Hébert avec son st^'le, Momoro avec ses lamentations valent Talma le tragique. Trial le croque-notes, ou le moindre Nicolet vertueux ! Fi du club et vive le théâtre, en attendant l'Église : apprenez à écouter sans réplique.
mauvaises têtes! Entrez vite, c'e^tpayé! Mais livrez-nous l'idée; livrez-nous les Amis des Droits; que dis-je? vos droits eux-mêmes. — Nos droits? — Parbleu! qu'est-ce que vos droits, après tout, sinon des devoirs. Le premier des devoirs n'est-il pas d'exercer ses droits? Débarrassezvous donc! — Homme libre, au vestiaire ton bonnet. Vive l'art, et que la farce commence !
Ah ! les sectaires jacobins sentent si bien que le coup est fait qu'ils ont peine à garder le masque vingt-quatre heures encore. Le 19, Carrier avait proposé d'interdire aux prisonniers toute communication avec les amis du dehors, et c'était en vue des aristocrates conspirants; aujourd'hui Renaudin le Robespierrot demande en outre qu'on supprime aux détenus encre, plume et papier, et c'est en vue des journalistes patriotes qu'on va prendre. Or la Jacobinière approuvait, n'ayant souci du droit de pétition — comment pétitionner sans plume? — quand :
Vite! remettez vos masques!... Ils entrent. — Qui?
Nos ennemis les-Cordeliers ! — Quelle apparition!... C'étaient eux, en ejGFet, escortés et armés. Escortés, non point des tape-dur, mais encore des Liégeois, souverains opprimés! Armés, non de sabres à roulettes comme les muscadins, mais de leur journal et de leur arrêté. Ils ne se lassent pas. C'est bien l'idée parisienne-cosmopolite de 89 qu'ils représentent dans toute sa pureté et qu'ils proposent pour la troisième fois aux frères et amis. Chenaux l'orateur fait lecture de l'arrêté sur les voiles qui atteste les droits de l'homme, puis lecture du premier numéro du journal qui a paru la veille et qui témoigne que l'alliance entre les patriotes est sincère. — a Président, l'accolade à l'orateur! » s'écrient toutes les voix du club. Ah ! seriez-vous donc émus, sectaires? Au moment de frapper,
avez-vous honte? Criez-vous : Non!... Hélas! pauvre Charles Duval qui embrasse , pauvre Chenaux qui est embrassé ! Le baiser n'est pas même rendu, que Dufourny, l'homme libre, se lève, tant l'envie le chatouille d'appliquer un soufflet sur une joue pendant qu'il y a baiser sur l'autre ! Sans périphrase il demandé que les Cordeliers soient sommés de s'expliquer sur les sociétés populaires. C'était le même homme qui, un mois auparavant, s'était opposé, poussant le même cri, à l'embrassade jacobino-cordelière. A cette audace suprême, les Jacobins se découvrant tous : « Oui, que les Cordeliers répondent, et fl des droits de l'homme, après tout!... » Et toutes ces voix de carnaval qui venaient de dire : «< L'embrassade ! » grondent aussitôt : « A la porte!... » Les Liégeois, derniers représentants de l'idée cosmopolite, veulent à leur tour murmurer : <« Frères et amis ! » on leur crache aussi : « Hors du Temple ! »» —
Consommatum est ! Robespierre et Barère ont vaincu. Les Amis des Droits sont bien seuls : la ville dort.
Oui. La Providence même par laquelle ils combattent, la Providence Sociale les abandonne. Les sociétés populaires, ce soir-là, sont comme assoupies. Elles ne veulent rien entendre, qui par peur, qui par trahison, qui par peur de la trahison. Quand leur arrive la justification d'Hébert à propos de beurre : « L'ordre du jour! » c'est le cri de toutes, et l'on formule prudemment qu'on ne peut ouïr une justification quand la dénonciation n'est pas démontrée. Des subsistances mêmes, nulle d'elles n'ose s'entretenir : « S'en occuper, c'est conspirer, » a dit Fouquier.
On n'en parle pas moins haut pourtant rue Thionville. Quoique les faubourgs soient déroutés, que les Jacobins
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trahissent, que les sociétés populaires n'osent souffler, la famille de Marat, — car, hélas ! ils ne sont plus la ville, il ne sont plus même le quartier, semble-t-il, tant on les isole ! — la famille de Marat dresse à toutes voix l'acte d'accusation contre l'ennemi, et toujours selon les principes. Le Comité, assiégé par la faction, veut, paraît-il, faire le procès aux patriotes du 31 mai; eh bien ! les Cordeliers parisiens-sans-culottes verbaliseront contre les traîtres de cette grande journée. Non-seulement Hébert nomme Barère, nomme Lacroix, nomme Chabot, nomme Bourdon de l'Oise, mais Momoro, ayant dit : *» J'ai de grandes vérités en réserve , » nomme — et son cœur se brise ! — nomme pour la première fois : les Dantonistes. C'est bien remonter au 31 mai! — Oui, mais c'est flétrir du nom de traître Danton, celui-là même dont lui, Momoro, avait toujours rêvé l'alliance. En vérité, l'heure est suprême ! Tout se rompt. Le président donne solennellement lecture du deuxième numéro du Journal des Cordeliers, dans lequel il a bien résumé l'accusation, bien posé les principes, et qui se termine par la lettre d'Albertine Marat : le cri de la femme s'y ajoute au cri de l'homme. Demain on le clamera en pleine lumière par toute la ville avec le journal d'Hébert, qui dénonce aussi. « Car si hier nous étions à la veille d'un 31 mai, aujourd'hui nous sommes à la veille d'un nouveau Champ de Mars, y* dit encore Momoro. Et tous se séparent, résolus de n'opposer toujours aux attaques de leurs mandataires qui dictatorisent que la seule déclaration des Droits.
Le club était fermé, la ville sommeillait toute, qu'au pavillon de Flore on était encore de veille. Saint-Just avait achevé son rapport et le lisait à ses complices : c'était bien pour demain.
Le 23, à la Convention, Robespierre ressuscite , Couthon ressuscite, aux applaudissements de tous. Aristide est étendu, l'œil ouvert, au pied de la tribune, où Saint- Just monte, son rapport en main. En ce moment éclate dans la ville, par la voix des colporteurs, la plus grande des colères du Pire-Duchesne, et c'est aussi le deuxième numéro du Journal du club des Cordeliers, où se voit une lettre de la propre sœur du divin Marat. Saint-Just le tribun va dénoncer à l'Assemblée ; la trinité des journalistes cordeliers, Hébert, Momoro, Marat l'assassiné, dénonce à la ville! Qui l'emportera du gouvernement moral ou de l'insurrection morale?... — Salus populi suprema leXy c'est l'épigraphe du Comité. — « Que tout individu qui usurperait la souveraineté soit à l'instant mis à mort par les hommes libres, »» c'est la devise du journal du club. — H y a une conspiration, annonçait Saint-Just à l'Assemblée muette. — Il y a une faction, annonçait le club à la ville immobile. — Ourdie par l'étranger, ajoutait Saint-Just. — Formée dès l'anéantissement de la faction Brissot, ajoutait le club. — Les nobles, les étrangers, les oisifs, les orateurs vendus, voilà les instruments ! soufflait l'orateur sans nommer personne !
' Les factieux sont ceux qui ont parlé clémence, humanité, vertus morales, afin de traiter les patriotes de cannibales, clamait le journal sans-culotte; et il nommait^ lui, les Dantonistes.
Or Saint-Just continuait, rapportant contre les patriotes comme il avait, quinze jours auparavant, rapporté pour eux, — froidement, vaguement, gouvernementalement. Ce n'était que lieux communs de morale publique : « On répand dans Paris Timmoralité, la corruption, l'amour des jouissances. Malheur à vous qui savez le chemin
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des jouissances!... Peuple, n'écoute ni les voix indulgentes ni les voix insensées. Chéris la morale; sage par toi-même, soutiens tes défenseurs ; sois en paix avec toimême!... Le caractère des conspirateurs, c'est le déguisement!... Quiconque conspire doit dissimuler... Il ne faut donc juger ni sur faits ni sur paroles. » — Et sur quoi donc, beau ténébreux? — Sur la mine, flûte d'en bas Couthon le bucolique.
Le journal clubiste, lui, qui ne jugeait pas sur la mine, disait sans phraser ni flùter : « Les Dantonistes étaient, en 93, comme accablés par le souvenir des grands coups qu'ils avaient portés en 1792. Les mêmes hommes qui attendaient avec impatience l'anéantissement de la faction brissotine se coalisaient en secret, pour retarder la chute de la faction Égalité. Au moment du supplice des Brissotins, on les vit, comme ensevelis dans la stupidité, épier l'occasion de rompre avec succès leur silence perfide. Brissot détruit, ils s'unirent avec l'ambition et la cupidité contre les vrais amis de la Révolution. On entendit ces tartufes d'humanité dire des patriotes qu'ils se plaisaient à lécher le sang de la guillotine; l'un d'eux créa le mot : Ultra-révolutionnaire, qui a fait rétrogader la Révolution de plus de deux années ! »
Saint-Just cependant, — après avoir parlé hiérarchie, fait la peinture des ménages des fonctionnaires comme un professeur^du lycée national , mêlé les indulgents avec les ultras, et s'être écrié : « Tout le monde veut gouverner, » .parce que personne ne voulait être mené par lui, ajoutait mystérieusement : « Je ne puis rien dire... rien préciser... Mais... il est une vérité qu'il faut reconnaître, c'est que, si nous nous contentons d'exposer des principes, comme nous ne l'avons fait que trop souvent, sans les appliquer.
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nous n'en tirerons aucune force contre les ennemis du peuple... Que peuvent des paroles contre des conjurés qui se déguisent jusqu'au moment où ils éclatent?... » Ainsi la raison d'État faisait rêver à Saint-Just le supplice préventif. Et sur ce, toujours froidement : « Dans quelques jours un autre rapport — (Quoi! encore un?) — vous fera connaître les personnages qui ont conjuré. L'intérêt du peuple ne permet pas qu'on vous en dise davantage, et ne permettait pas qu'on vous en dît moins. »» Après cette phrase de madrigal, Saint-Just lisait un long projet de décret, à double face, qui enjoignait au tribunal d'arrêter promptement les prévenus de conspiration et de les mettre en jugement, déclarait traîtres à la patrie tous ceux qui seraient convaincus d'avoir, de quelque manière que ce fût, favorisé dans la République le plan de corruption des citoyens, de subversion des pouvoirs et de l'esprit public, etc.; — et, enfin, instituait six commissions populaires pour juger promptement les ennemis de la Révolution détenus dans les prisons.
Le journal aussi concluait : « On a tué l'esprit public. On a rendu le peuple anxieux, défiant, en détresse. Guerre aux modérés! Rallions-nous autour des braves Montagnards qui, dans les Comités de salut et de sûreté, ont déjoué tant d'intrigues. Formons un faisceau, une masse d'opinions, toutes puisées dans les droits sacrés de l'homme. Guerre aux modérés, aux fripons, aux ambitieux, aux traîtres! »» Et sur ce, Albertine prenait la parole.
Or, si la Convention se leva d'enthousiasme à la voix glacée de Saint-Just, les Sans-Culottes de la ville restèrent immobiles à l'explosion cordelière, et justement parce qu'ils y applaudissaient. Pourquoi remuer, en effet?
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L'insurrection purement morale que provoquaient leurs magistrats n'était nullement une levée de boucliers à heure fixe, en lieu dit. « Formons un faisceau d'opinions autour des braves Montagnards des Comités, »» pour contrebalancer, ou mieux pour anéantir la faction des Dantonistes : rien de plus. L'appel aux consciences était donc tout à la gloire des patriotes gouvernants, quoique au rebours de leur politique, qui ne pouvait tolérer que des consciences muettes. Et les patriotes eurent une quiétude plus parfaite encore, à la nouvelle que Robespierre avait reparu à la Convention et que Saint-Just, qui avait réclamé déjà pour les incarcérés, pérorait à même heure aux Tuileries. « Les Comités et les Cordeliers s'entendent à merveille, » pensaient-ils tous, et le vague même de la dénonciation de Saint-Just semblait aux auditeurs sansculottes des tribunes une habileté de gouvernant, pour enlever le vote des trembleurs conventionnels. Mais la troupe des Montagnards Cordeliers qui siégeaient sentirent la trahison. Et pourtant ils ne purent se récrier contre Saint-Just; c'eût été faire dans l'Assemblée le jeu des Dantonistes, qu'en ce moment leurs amis dénonçaient à la ville. Ils votèrent même le décret pour faire pièce aux modérés, avec le même entrain que ceux-ci le votaient pour mettre à bas les enragés. Hélas ! comment s'imaginer jamais le coup d'audace qui allait suivre?
Saint-Just venait à peine de dire, — que le général Lapoype, l'ami des Dantonistes, se produisait à l'Assemblée, — que, dans la ville, le rappel se faisait entendre, — et qu'au tomber du jour le général Hanriot, qui avait convoqué, . dès le matin, deux cents hommes par section, se mettait à la tête d'un gros de la force armée, et allait en expédition cour des Forges, rue Neuve-Égalité, où demeurait le
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journaliste-magistrat Hébert. — Quoi ! les gardes nationaux le suivent sans murmurei*? Ils le suivent avec plus d'élan, ma foi, que s'il s'agissait, comme l'autre jour, d'opérer contre les muscadins du Palais-Égalité. — Regardez-les. Tous sont marchands! les maximes ont permission, que dis-je? ont ordre d'appréhender le substitut de la commune qui, depuis un an, verbalise contre eux par devoir. Sauver la patrie, faire œuvre de salut public en assouvissant ses rancunes de boutique, quelle fortune ! — Vite chez Hébert : qui m'a accusé de voler à la journée les pauvres Sans-Culottes ! disait l'épicier ; — qui a fait crier à ma porte que j'empoisonne le pauvre monde avec mon bougre de mélange! disait le marchand de vin; — qui a prétendu que nous n'avons plus que de la réjouissance pour les petites pratiques! disait le boucher; — qui m'a dénoncé comme manquant de cuir, mais non de carton, pour fabriquer les souliers des défenseurs de la patrie! disait le cordonnier: — marchons au factieux ! — Et pendant la route la bande se grossissait encore de procureurs, notaires, avocats, huissiers, clercs du haut et bas . Maine ; tous les colons négrophobes accouraient, tous les amis des suspects faisaient queue. Hanriot se fût promené une heure dans la bonne ville de Paris qu'il eût traîné à sa suite toute une population devant la maison du journaliste. Aussi comme on envahit bravement son domicile! comme on brise ses presses! comme on empoigne mon homme! Il proteste, on lui lie les mains! H crie, on le jette à terre, on lui lie les pieds! bref, on l'enlève, on l'emporte, le voilà! — A la guillotine!... Mais, en attendant, à la Conciergerie ! sous la main preste de maître Fouquier.
Quelques heures après, la nuit, c'était au tour de Mo-
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moro, de Vincent ; mais tous les deux sans trop d'égratignures. A la Conciergerie! comme Hébert. En passant, on s'empara de Ducrocquet, commissaire aux accaparements, afin que Fouquier pût justifier ses interrogats sur les subsistances. Le jour se levait qu'on arrivait seulement chez Ronsin. Ses épaulettes en imposèrent, on lui fit politesse. Ce ne fut pas comme les autres, à la Conciergerie, qu'on le claquemura, mais à Saint-Lazare, où quelques jours auparavant il était allé crier à Anacharsis et aux autres détenus : « Vous sortirez ! »»
— Venez- vous au concert? dît Anacharsis à Ronsin dès qu'il eut embrassé le général-poëte ; et il emmena le prisonnier dans sa chambre, où soupiraient la viole, la flûte et le hautbois. Il y avait bon nombre d'auditeurs et de toutes opinions : Desfieux et Pereyra, le bijoutier Jacquemier, le chevalier Dejean, banquier de jeu, devenu coutors par aventure de duel, une balle ayant fait de son cou une lorgnette. A la vue de Ronsin, arrêté pour la seconde fois, que se passe-t-il ? On s'enquiert. Que faut-il faire? On cause. Les têtes s'échauffent : « Délibérons ! — Oui, organisons une société populaire! dit Pereyra. — Citoyens, s'écrie Anacharsis, je ne suis pas maître d'empêcher une chose qui plaît à des camarades ; mais je proteste et demande acte de ma protestation. Sonnez, violons (1)!... »
Délibérer sous les verrous, ne serait-ce pas, en effet, conspirer véritablement? Mais, d'autre part, comment goûter la musique de chambre , quand chacun croit en-
(1} Procès d'Hébert et consorts.
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tendre dans l'air, au travers des murs, Paris grondant. Personne n'avait le calme philosophique d'Anacharsis.
Oui Paris grondait. La ville insurgeante se réveillait, et de sabadauderie de la veille. Les uns disaient : <* Qu'avons-nous fait? »» — Les autres : « Qu'avons-nous laissé faire?» Là, remords; ici, rage. Ces amis, ces magistrats qu'on n'avait pu défendre, on se sentait le cœur de les ravoir. Tout le quartier de l'Idée et les sections des Gravilliers, Bonne-Nouvelle et des Droits de l'homme font rumeur. On se réunit chez le procureur Chenaux; Ancar et Bourgeois vont criant partout : « Vengeance ! » Les défenseurs de la République sont chez Chrétien avec Mazuel. Dans les postes, les gardes nationaux disputent, s'insultent, se battent. — La nouvelle pénètre au Luxembourg. Les aristocrates détenus n'y veulent croire : c'est impossible ! Mais quand les bruits du quartier et les cris des colporteurs leur arrivent aux oreilles, ébranlent leurs portes, alors tous exclament avec un frémissement de terreur : « Nous sommes morts ! c'est un coup monté entre les Jacobins, les Comités, les Cordeliers pour colérer le peuple et le pousser au massacre ! Si Ronsin a visité les prisons, c'était pour faire dresser les listes d'égorgements ! Si l'on a enlevé du Luxembourg Grammont et ses pareils, c'est pour qu'ils ne soient pas confondus pendant notre sacrifice. » Non, les royalistes eux-mêmes ne peuvent croire à l'audace du Comité! La victoire a été trop facile! Aussi tous de s'improviser des armes et de s'apprêter à la défense en cas d'attaque.
A ces bouillonnements de colère, Fouquier ne se sentit plus assez couvert par le rapport même de Saint-Just. Plus il lit la pièce et réfléchit, plus il remarque qu'elle ne compromet en rien le Comité. Saint-Just n'a nommé personne.
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Lui seul, comme accusateur, a désigné. Or il sait quel a été le sort des membres de la commission girondine, qui avaient osé, l'an passé, attenter à la liberté du même municipal parisien Hébert ; il voit avec quel acharnement les patriotes aigris poursuivent depuis trois mois les dénonciateurs de Vincent et Ronsin. Que n'aviseraient pas contre lui les Cordeliers, s'ils allaient reconquérir l'opinion? — La peur le prend ; vite aux membres du Comité de salut il écrit une lettre qui témoigne de leur complicité : « S'il a instruit, lui, Fouquier, ce n'est que conformément aïo désir des décrets du 16 et du 23 ventôse! »»
Et sa frayeur n'était point folle. Les consciences reprenaient langue et plus haut d'heure en heure. Le soir, rue de Thionville, la Cordelière était en feu. — « Il y a une nouvelle commission des Douze ! criait Ancar. — Courrons chez l'accusateur public pour qu'il se hâte ! criait un autre. — Que chacun s'explique sur Ronsin, sur Hébert, sur Vincent ! »» — Et l'on faisait lecture de la déclaration des Droits. Puis des furieux entraient, se précipitaient, clamaient : « On arrête encore ! Bourgeois est arrêté ! Gobert est arrêté ! »> — Et de nombreuses députations des sociétés populaires envahissaient tour à tour la rue, la salle, chacune demandant: « Que faites -vous?... >» — Soudain tout change : Brochet paraît à la tribune. l\ arrive des Jacobins. Billaud, membre du Comité de salut public, a parlé : « Ronsin, a dit Billaud, voulait égorger les détenus, rétablir la royauté! Le régent de France est arrêté! » — Mais, Brochet, mon ami, tu perds la tête, tu deviens fou, les émotions du jour t'ont brouillé la cervelle. Comme Basile, tu sens la fièvre. Va dormir! »» — Et déjà le poussait-on dehors , quand voici Bouin le Cordelier, viceprésident des Jacobins, qui entre, monte, parle : Est-ce
à croire ? Même histoire et sans rire ! — Alors ce fut un de ces cris qui remplissent tout un monde, clameur suprême de naufragés qui sombrent. Puis, subitement et comme ayant honte de leur détresse, tous reprenant espoir : «« Vite, courons chez Taccusateur ! Loin de les perdre, la grossièreté de l'accusation fera le triomphe de nos frères ! »» — 0 naïfs buveurs de sang, ils comptaient encore sur la justice ! — *« Oui, disaient-ils pour s'encourager, le jour du jugement d'Hébert, de Vincent, de Roasin sera le plus beau jour pour les patriotes, car il rendra à la liberté ses plus ardents défenseurs et l'on verra conduire à l'échafaud ses plus cruels ennemis. Vite ! chez Fouquier! »»
En vérité, nul d'entre eux ne soupçonnait l'orage qui, le lendemain, les paralysa tous! Une pluie, une tempête, tourbillon-avalanche de mensonges, de fourberies, d'impudences, s'abattit sur eux, enveloppa la ville entière. Cela partait, tombait, roulait, se croisait de toutes les lèvres et de toutes parts ; Couthon, Robespierre , Billaud, Barère crevèrent toutes leurs outres, usèrent toutes leurs voix à vomir la calomnie, — toute la journée, de la tribune . de la'Convention, — chaque.soir, de la tribune des Jacobins, et cela pendant cinq jours ! Singulier régime pour un convalescent, 6 Robespierre 1 Non, jamais on n'aura menti si héroïquement pour le salut public :
«... Les preuves abondent ! Les conspirateurs voulaient égorger les Jacobins, égorger les Comités, égorger la Convention, égorger les détenus, égorger tout le monde. Il y a dans Paris une armée d'émigrés, de déserteurs, d'étrangers, de scélérats. On a entendu déjà plus de trois - cents témoins ! On a intercepté nombre de correspondances à la poste. Voici les lettres saisies! Faut-il en lire les
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signatures ? Non, c'est inutile, n'est-oe pas? Au reste, l'infâme Mallet du Pan a prédit des mouvements. L'agent de France en Suisse (c'est Soulavie, le jésuite) nous annonce que les puissances étrangères comptaient sur un massacre. Dans le Tarn , les prêtres ameutent le peuple pour demander l'ouverture des prisons; ailleurs, pour demander l'ouverture des églises : tous sont complices de Ronsin, de Vincent, de Momoro, d'Hébert ! On a tenté de faire parvenir au Temple , aux enfants Capet, un paquet de cinquante louis : Ronsin, Momoro, Hébert, Vincent! On parlait d'établir un conseil de Régence : Momoro, Ronsin! — de faire évader le petit Capet : Vincent, Hébert ! Trésor, troupes, armes, séduction, terreur, militaires suspendus, parents de détenus, prisonniers de tout genre, tout était accaparé par Hébert, Vincent, Ronsin et Momoro. Les preuves, les procédures, les déclarations abondent. Ils périront, les scélérats! Leur dernière heure a sonné ! . . . »» Et c'est à ces cris d'insensés, à ces his toires de vieilles que, dans Paris, dans la banlieue, s'entreprend une chasse àThomme comme jamais Anacharsis n'en avait pu voir en Hongrie : royale comme pas une. Tous s'en mêlent. Comité de salut public, Comité de sûreté. Comités révolutionnaires des sections, et les sectionnaires eux-mêmes, et l'accusateur public, tous arrêtaient. — « Prenez toujours, criait toujours Couthon, on reconnaît les conspirateurs à la mine I — Prenez quand même, criaient les Jacobins par proclamation. Tayau ! Tayau ! Arrêtez les Cordeliers! Arrêtez les nobles! Arrêtez les étrangers ! Tayau ! » Et tous arrêtaient, et l'on s'arrêtait tous ! qui par devoir ! qui par vengeance ! qui par peur ! patriotes, royalistes, Liégeois, Belges, Hollandais. On arrêtait les écrivains ! on arrêtait les libraires ! on arrô-
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tait les femmes ! Tayau ! Tayaii ! En cinq jours il y eut cinq cents prisonniers de plus dans Paris ; cent par jour, et tous de marque ! Le tourbillon emportait toutes les consciences, royalistes et patriotes, de la grande ville, déflorée dans son printemps. Robespierre, à ce spectacle, put croire à l'éternité de son gouvernement fort. Il allait régner sur des muets dans tout Paris comme aux Tuileries. Et les vieilles puissances d'Europe durent avoir honte ; car elles n'eussent pas autant souhaité après le 10 août, Brunswick vainqueur.
Tout n'alla pas pourtant sans cris ni fureurs chez les victimes. Mais cris impuissants! fureurs bizarres!... La section d'Hébert se précipite, dès le premier, jour, à la barre pour dénoncer l'aristocratie mercantile : Robespierre défend les marchands, ses instruments ! Léonard, aux Jacobins, veut en appeler aux sociétés populaires : Robespierre menace Léonard! Mazuel, avec l'état-major de l'armée révolutionnaire, fait visite au général Ronsin; Mazuel, le 27, est arrêté. Hanriot accourt, écumant, sabre au poing, au Comité de sûreté pour réclamer son ami : « Le Comité examinera dans sa sagesse, «goguenarde Vadier. Enfin Bouchotte a beau dire, écrire qu'il n'y a pas de déserteurs étrangers dans Paris, qu'on se plaît à confondre les déserteurs muscadins de la réquisition (amis de Camille) avec les déserteurs des pays étrangers, — le Comité de salut n'en répète pas moins haut que les déserteurs étrangers infestent Paris. Dans les rues, des officiers de police, braves Sans-Culottes, se jettent de rage sur le premier représentant qui passe : « Carte de député, disent-ils, n'est pas carte de sûreté !•» D'autres, plus habiles dans leur fureur, s'en prennent aux envoyés des puissances neutres. — Dans les journaux circonspects, comme le
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Journal de Paris, le courage de la peur fait même crier : «« Le premier qui met la main sur moi, j? l'égorgé ! » — Et cependant on n'en continue pas moins d'arrêter, d'emprisonner, d'entasser ! . . .
Mais les faubourgs, que font-ils donc? Les faubourgs ne comprennent. Comme les aristocrates des prisons, ils disent, mais joyeusement : «C'est un coup monté pour empaumer les royalistes, — à preuve, que le Comité, Yoyez, fait élargir le patriote Palloy, la mère Legendre des faubourgs ; Palloy, qu'on avait emprisonné comme grand ami d'Hébrard- Vincent. Laissez-nous donc! Palloy est libre. A bientôt la liberté d'Hébert! »»
Mais les Sans-Culottes départementaux, qu'imaginentils? — Hé! même tactique qu'avec les faubourgs! Nonseulement on les leurre par la mise en liberté de quelques Palloy du pays, mais on emplit la France entière de cette grande nouvelle, qu'un ambassadeur d'Amérique, JefiFerson, est en route. Vivat! Les relations se renouent avec le monde! C'est la paix, c'est du pain! — Du pain! Oui, ce que n'a pu nous donner la Commune, l'Amérique déjà nous l'envoie. Barère l'annonce, et Jean Bon Saint- André est aux côtes, attendant un grand convoi de blé sauveur, n ne s'agit plus de planter en choux les jardins publics, comme l'imaginait pauvrement le pauvre Chaumette !
Mais les Sans- Culottes, défenseurs de la patrie, qui ne pouvaient se rassasier du cri parisien que leur envoyait aux frontières le marchand de fourneaux, leur Phre DucAesne ? — Ah ! ils ne jeûnent guère non plus. Dès le lendemain de l'embastillement du journaliste, on leur sert un plat de même apparence. Maudet, vous savez! ce fabricateur de faux maximums, protégé de Tallien et rival d'Hébert?.. . Eh bien, il se charge de l'entreprise d'un faux
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pèreDuchesne. Même papier, même format, presque même vignette (1). ESt-ce Duchesne? N'est-ce pas lui? Il a la hache et les moustaches ! Mais le chapeau s'est changé en bonnet, bonnet d'uniforme, bonnet de sapeur, — donc, plus bougre à poil que jamais ! Il est vrai que, sous sa hache, ce n'est plus un prêtre, un Maury, despote des consciences, qu'il tient en respect, mais un Anglo-Autrichien, Tennemi naturel de la France. Il n'a plus aussi pour nom Duchesne; c'est le Scq^eur Sans-Culotte, — jurant toujours, d'accord ; mais non plus à la parisienne ! On lui siffle d'autres jurons : De par Publicola ! Nom d'un Csçitole I à la romaine, quoi! Et on lui souffle aussi des colères non moins grandes : Grande colère du peuple (lisez du Comité) contre l'infâme père Duchesne et ses complices, qui voulaient faire sortir de leur cage les louveteaux du Temple, donner la clef des champs à tous les conspirateurs détenus dans Paris, égorger les membres de la Convention nationale et proclamer pour roi le fils du tyran Capet! Voilà qui s'appelle brissoter avec art? Or quelle peinture le Sapeur ne fait-il pas du substitut-journaliste? — Hébert est un accapareur, mangeaat à cent écus par tète, vivant en vrai fermier général. Vous le croyiez un dur-à- cuire; c'est un ancien «élève en médecine, un chirurgien, un homme à lancette. Vous vous disiez: « Il a du savoir. » Le farceur était homme de lettres à la manière de son père le factemr, disait Maudet, donnant habilement Hébert pour fiis de Lemaire le Lafayettiste. — « Et ne me parlez pas de sa Jacqueline, — une nonne, un excrément de la nature, une pisseuse endimanchée. — Il l'aimait? — Laissez donc. — Vous ne savez pas, chers camarades, qu'Hébert est bi-
(1) Le Sa^peur Saru^Culotte,
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game. Outre Jacqueline, il a encore une autre femme, Tirant à Alençon, et qu'il a abandonnée : une mère, celle-là! » — 0 le monstre ! dirent alors les braves défenseurs. Mander cent écus d'une bouchée, quand nous n'avons, nous, ni pain ni souliers ! Le monstre ! avoir deux femmes, quand nous n'en pouvons posséder une, nous, sous peine de mort!... »» Et Maudet alors esquissait Ronsin: « Quel :général! quelle figure! Il avait du talent, grand talent, le <lrôle! Mais quelle drôle de figure! » — Aqui se fier maintenant? firent les soldats tout démoralisés. — A vos «hefsl...
Non, ce ne furent pas les Sans-Culottes faubouriens, ni les Sans-Culottes départementaux, ni les Sans-Culottes défenseurs de la patrie, tous badauds, dont s'inquiéta le Comité, — mais de ses alliés d'une heure, les Dantonistes. A leur première campagne antiparisienne, messieurs du Comité avaient failli payer cher leur alliance avec la faction. Cette fois encore, la faction voulait leur confisquer tout le bénéfice de la victoire prochaine. Danton a repris langue à la Convention, aux Jacobins, et la calomnie ne découle pas moins brûlante de ses lèvres que des lèvres de Couthon. Rousselin, son élève, interprète hautement le coup au profit du maître qui le souffle, et il cherche à lui conquérir l'opinion. « Oui, les modérés triomphent! »» disent les suspects qui redressent la tête ; et les muscadins déserteurs, plus nombreux que jamais, envahissent la ville. On brise les bustes de Marat, de Chàlier; on crie: « Vive le roi! « à la Courtille, et des patriotes affirment avoir vu dans les rues, sinon des cocardes blanches, du moins des signes de ralliement royalistes. Que, dans une société populaire, la voix d'un Sans-Culotte s'élève, nombre de cris aussitôt la couvrent: « C'est un conspirateur, un
Hébertiste : qu'on l'arrête! •» et Ton arrête rhomme. Enfin il est bruit qu'avant huit jours Charlotte Corday sera au Panthéon. Hors de France, mêmes croyances : Danton l'emporte ! et les journaux allemands ajoutent déjà qu'une partie des enragés de la Convention est massacrée.
Mais si, d'une main prompte et ferme, Robespierre a eu raison des Sans- Culottes, il n'aura pas moins raison des tripoteurs. Rien qu'en trois jours il modère ces modérés, il les colïtient, il les fait taire, il les étoufife. Le 25, c'est Legendre qui est mandé chez Fouquier et qu'on interroge sur le dîner de Pache. On pourrait bien l'envelopper dans l'afiaire : — qu'il prenne garde ! Le 26, c'est le rapport qu'Amar vient faire par ordre sur Chabot, Fabre et Basire. Robespierre demande qu'on revoie ce rapport, qu'on remanie l'accusation comme trop circonscrite : on tremble, car il a l'air d'en menacer d'autres. Le 27, c'est Saint-Just qui annonce que le Comité a mis la main d'emblée, sans permission, sur Hérault et sur Simon, deux représentants qui voulaient s'opposer à l'arrestation de Lalande, ami d'Hérault et ancien envoyé en Sardaigne. Quoi! attenter à la représentation nationale, quand on assure- ou'Hébert est sous clef pour pareil attentat! « La justice* e doit pas s^arrêter devant l'inviolabilité, » dit sententieusement Saint-Just, faisant entendre ainsi que lui est justice et qu Hébert est révolte.
Telle était donc la bataille, la mêlée, la furie! Mais, au milieu de ces acharnements, les moins troublés^ les plus inébranlables, c'étaient encore les plus exposés, la famille de Marat. On eût dit la légion Thébaine des Droits de l'homme. On avait pris Ancar, Chenaux, Leclerc le 26; Mazuel, Laboureau, Mazuriez le 27 ; escamoté Chaumette à la Commune le même jour; le lendemain, on allait en-
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lever les officiers de Tarmée révolutionnaire Delmotte, Dumas, Barbe; et chaque jour des femmes, les ménagères. Cependant le drapeau n'en restait pas moins ferme aux mains des survivants libres. « Droits de l'homme ! »» c'était toujours leur cri de ralliement, et le verbe leur seule arme. Ils préparaient le troisième numéro de leur journal ; ils choisissaient entre eux des défenseurs officieux pour les incarcérés ; ils couraient chez Fouquier pour déposer à décharge dans l'instruction; ces croyants à la justice parlaient même d'organiser un banquet pour fêter l'acquittement indubitable de leurs frères. Non moins âpres, les femmes ne se lassaient d'exciter les maris à la délivrance des maris prisonniers. Et c'est en vain que leurs ennemis, ne pouvant ébranler ces infatigables, avaient essayé de les dérouter par le cri d'un traître ou d'un terrifié. Le 27, dis-je, ils tenaient bon encore, quand, le soir, en plein club, une parole, une seule, tombe froide et glace toutes les ardeurs. A ces révolutionnaires de principes, d'action, et, depuis l'arrestation d'Hébert, toujours en permanence, on vient dire : « Comment! vous existez? Mais la ville vous croit dissous. *» — Et Brochet, profitant dé l'ébahissement général, leur propose hypocritement d'aller, le lendemain, attester aux Jacobins qu'ils sont bien vivants.
Toujours badauds, le lendemain, ils coururent rue Saint-Honoré. Mais qui les y attendait? Robespierre. Ils sont au piège : — « Quoi ! les Cordeliers avaient osé supposer que les Jacobins leur reconnaissaient la mission de sauver la patrie? Les Cordeliers avaient voulu persuader au peuple que les Jacobins acceptaient leurs principes?... Mais vous-mêmes vous n'êtes pas encore les vrais Cordeliers ! cria l'Incorruptible. Quoi ! ils se disent les défen-
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seurs officieux des conspirateurs ! ils vendent leurs consciences aux contre-révolutionnaires ! Ah ! ils ne méritent aucune considération. Ils ont besoin d'une grande épuration. Ils voulaient veiller au salut de la République. Eh bien! nous les surveillerons, nous; et nous nous faisons protecteurs des hommes simples qui ont été entraînés par eux. Car nous ne souffrirons pas, nous, que le glaive de la loi effleure un seul honnête homme. » Et, pour finir,. Robespierre demanda qu'on rompît avec ces soi-disant Amis des Droits. — Cette attaque en plein visage enleva aux Sans-Culottes Cordeliers tout reste de prestige. Il» étaient venus pour faire preuve de vitalité, et ils recevaient le coup de mort. On tenait même à crime qu'ils voulussent défendre au tribunal la cause de leurs amis! Le Comité avec ses Jacobins règne donc seul, sans conteste.
Mais comment! la Commune, personne ne s'insurge?... Hélas ! dans la nuit du 27, le vieux Pache était venu trouver les factieux gouvernants. — « Quoil s'était-il écriée vous voulez fusiller traîtreusement nos troupes légères? (1) » Et il avait démontré toute l'immoralité d'une pareille mesure, et il en avait signalé même toutes les conséquences impolitiques. Mais pour toute réponse on lui dit : « Vous auriez dû être le premier à féliciter la Convention ! On vous devance. » Depuis l'arrestation des patriotes, le Comité avait, en effet, appelé à l'aide toutes les communes avoisinant Paris. Et tous les paysans accapareurs, dénoncés naguère à Fouquier, et tous les beaux fils de la finance, qui avaient émigré hors barrières, ne cessent d'envahir la barre de la Convention pour
(1) Pache, Sur lea factions et les partis.
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demander la prompte exécution des magistrats parisiens. — Pache répliqua: «* J'attendrai un décret, moi. »» Le lendemain le décret était rendu, et, le 29, le vieillard venait à la barre, non pour haranguer, mais pour dire : « Voici l'orateur. » et il présentait Lubin; — puis il s'en retournait le cœur brisé.
C'était pendant ces heures qu'à Saint-Lazare le philosophe Anacharsis disait en souriant à Ronsin, qui grondait : « Du calme ! Gagnons du temps ! L'opinion publique changera, et les patriotes seront délivrés ! »>
C'était aussi pendant ces heures que maître Antoine- Quentin Fouquier-Tinville , plus rassuré , se mettait enfin à la besogne^que le Comité de salut lui imposait. Triste besogne, car elle l'embarrassa bien encore ! — Ce n'est pas que les dénonciations lui fissent défaut. Elles venaient fondre de toutes parts, comme de toutes mains, à son cabinet, contre toutes les autorités de Paris, contre tous les hommes du 31 mai, — et plus violentes et plus effrontées encore que la veille de l'arrestation d'Hébert Mais les dénonciateurs, signataires ou comparants, ne disaient plus Vincent, Hébert, Ronsin, qui étaient en lieu sûr, — mais ils disaient Pache, mais Hanriot, mais Lubin, mais Brochet, mais Bavoy, mais Chrétien, maire, commalîdant, président du conseil communal, et jurés; on déposait même contre Gobant, substitut de Fouquier. Pourquoi pas, demain, contre Fouquier lui-même? — Forcé de tendre l'oreille à ces cris, mais en fermant les yeux, par pudeur, pour ne pas voir les masques, Fouquier, si ferme qu'il voulût être, se troubla de nouveau. Et quand il apprit qu'Hanriot était allé menacer de son sabre le Comité de sûreté, à cause de l'arrestation de Mazuel -, quand il eut entendu Legendre avouant son ren-