Je cerche ce que je ne trouve pas
135. Douleur de teste veult manger; Douleur de ventre veult chyer.
PETRUS MASSENUS MODERATUS,
Maître de chapelle de Ferdinand I*'.
M'* Edmond Vander Straeten, dont les savantes recherches resteront toujours une mine inépuisable pour ceux qui étudient l'histoire de la musique en Belgique, M'' Vander Straeten s'est occupé, dans le cinquième volume de sa Musique aux Pays-Bas^ d'un compositeur belge du nom de Massenus. Aux renseignements fournis par L. von Kôchel dans son histoire de la chapelle impériale de Vienne, le musicologue belge a ajouté plusieurs documents inédits, sans cependant pouvoir donner une biographie complète du maître. J'apporte, à mon tour, une contribution à cette biographie en décrivant une œuvre rarissime de Massenus ; outre le mérite de fixer définitivement son origine, elle
a le singulier cachet d'être un livre de prières écrit par un musicien * .
Le nom de Massenus, que l'on trouve aussi orthographié Maessanus, Maessens, MaessinSy Massœyius, MassenSy Messens et Moessanus, paraît être une transformation de Maes, abréviation de Thomas ; la forme Maessens équivaudrait à Maeszoonsz., c'est-à-dire petit-fils de Thomas. Il y avait en Flandre, au XVP siècle, une famille Maes, dont plusieurs membres s'adonnèrent à la culture de la musique. M"" Vander Straeten cite Gérard, Jean et Michel, trois ménestrels qui assistèrent à Vommegang de Termonde, en 1519; Jean, écolâtre de l'église d'Oudenbourg (1548); Thierry, ménestrel de la ville d'Audenaerde (1550); Michel, organiste de l'église de Sainte- Walburge , à Audenaerde (1550), puis de l'église de Saint-Jean, à Gand (1558), et un homonyme de ce dernier, Michel Maes, fils de Baudouin, accordeur et conservateur du carillon du beffroi de Gand, de 1563 à 1593 ; enfin Paul, chef des ménestrels de la ville d'Audenaerde (1567). Peut-être notre Massenus appartenait-il à cette famille. En tout cas, il est né à
*■ Cf. sur Massenus : J.-Fb. Foppbns, Bibliotheca helgica (Bruxelles, 1739), t. II, p. 991 ; — L. von Kochel, Die Kaiserliche Hof-Musikkapelle in Wien (Vienne, 1869), passitn; — R. Eitneb, Bibliographie der Musik'Sammelwerke deê XVL und XVII. Jahrhunderts (Berlin, 1877), pp. 710-711; — Edm. Vander Straeten, jLa musique aux Pays-Bas avant le XIX^ siècle, t. V (Bruxelles, 1880), pp. 92-96 et passim; — Allgemeine detUsche Biographie, t. XX (Leipzig, 1884)» p. 568 (art. de R. Eitner).
Massenus n'est pas cité dans la Biographie universelle des musi' çiens de Fr.-J. Fétis.
Gand, au commencement du XVP siècle. Il se qualifie expressément de Gandavensis sur le titre de l'ouvrage auquel j'ai déjà fait allusion, et dont on trouvera plus loin une description complète.
On ne connaît aucun détail sur son éducation musicale ni, en général, sur sa jeunesse. Eut-il comme maître Hermès de Fyne, qui était attaché, en qualité de chapelain et de maître de chant, à la chapelle de Jacques de Luxembourg, comte de Gavre, seigneur de Fiennes, gouverneur et capitaine-général de la Flandre, à la fin du premier quart du XVP siècle? Apprit-il la musique dans une des maîtrises gantoises, telles que celle de l'église de Saint- Bavon, qui était la plus importante? Simples conjectures que des découvertes ultérieures viendront peut-être confirmer.
Quoi qu'il en soit, en 1543, il était sous-directeur de la chapelle de Ferdinand P^roi de Bohême, puis empereur. Il remplit ces fonctions de 1543 à 1545, et, de 1546 à 1562, il fut premier maître de la chapelle, remplaçant le flamand Arnold De Bruck, qui avait occupé cette haute position de 1543 à 1545. Massenus eut lui-même pour successeurs quatre musiciens belges : Jean Guyot, dit Cafitileti, de Ghâtelet (1563-1564), Jacques Vaet (1564-1567), Philippe de Monte, de Malines (1568- 1603) et Lambert De Sayve, de Liège (1612-1614).
Il ne faut pas s'étonner de voir nos compatriotes occuper les premières fonctions à la chapelle impériale d'Autriche. Le 8 juillet 1542, Ferdinand,
— sole futur successeur de Charles-Quint, écrit à sa sœur Marie de Hongrie, alors gouvernante des Pays-Bas, pour lui demander un maître de chapelle : son directeur actuel est vieux et malade, et il voudrait avoir « quelque homme de bien et <c expérimenté en la musique pour substitut, et <c lequel apprint à cognoistre la manière et façon « des chantres par-deça »; or, ajoute Ferdinand, comme « par-delà se recouvrent les meilleurs, il « m'a prié que vous en voulisse escripre, ce que « je faiz volentiers, tant pour respect dudict « maistre, comme aussi de ma chapelle, laquelle « désire estre bien entretenue et conservée * . » C'est donc à juste titre que cette phase brillante de l'histoire de la chapelle impériale, pendant laquelle celle-ci possède une phalange de maîtres, de chantres et d'instrumentistes du plus grand mérite, porte le nom de période néerlandaise (1543- 1618). Pendant cette période, le personnel de la chapelle s'éleva successivement du chiffre de 37 membres (1544), à celui de 47 (1549), de 56 (1556), puis de 83 (1564), pour retomber, en 1619, à celui de 60 membres.
Du rapprochement de la lettre de Ferdinand et de ce que nous savons de la vie de Massenus, il est permis de conclure que celui-ci partit pour l'Autriche à la suite des démarches faites par Marie de Hongrie pour satisfaire au désir exprimé par son
* Éd. FÉTI8, Les musiciens belges (Bnixelles, s. d. [1848]), t. I, pp. 142-143.
frère. Nous manquons, d'ailleurs, de renseignements circonstanciés sur son séjour à la cour de Ferdinand .
Les principales attributions de la chapelle impériale étaient de prêter son concours aux grandes solennités auxquelles la Cour assistait, telles que processions, cortèges, entrées, etc., ainsi qu'aux cérémonies religieuses et aux représentations théâtrales. Dans toutes ces circonstances, le maître de chapelle était naturellement à sa tête. Il devait, en outre, donner l'éducation musicale à un certain nombre de jeunes enfants, qu'il logeait chez lui, et pour l'entretien desquels il recevait une certaine indemnité. Cette mesure, prescrite par une ordonnance de Ferdinand (1554), était bien nécessaire à une époque où écoles de musique et conservatoires étaient inconnus, et où l'enseignement musical était réservé aux maîtrises dos églises. Aussi l'Électeur de Saxe, par exemple, confiait-il également l'éducation des enfants de chœur à son maître de chapelle * .
Du chef de ses fonctions de maître de chapelle, Massenus recevait un traitement mensuel de trente florins. Il lui était, de plus, alloué une indemnité de trente-cinq florins par semaine pour l'éducation et l'entretien des enfants de chœur. Par contre, il devait payer lui-même les gages du précepteur chargé d'enseigner la grammaire aux enfants, de leur surveillant, etc.*
1 Cf. mon article sur Matthieu Le Maistre dans la Biographie nationale, t. XI (Bruxelles 1890-1891), col. 782-787. ' ** Petrus Massenus Moderatus Capellenmeister fUr sein Person
En 1553, nous apprend M"" Vander Straeten, Massenus fut chargé d'aller recruter des chantres dans les Pays-Bas. Arrivé à Bruxelles, au commencement du mois d'avril, il mit tant de zèle à s'acquitter de sa mission, que six jours lui suffirent pour rassembler toute une chapelle : ain gannze Cappeln, écrit Marie 'de Hongrie, non sans quelque exagération sans doute, dans une lettre très élogieuse, datée du 15 avril 1553, et où elle l'appelle Petro Moseno, Comme le fait remarquer M** Vander Straeten, a l'effectif des voix, à l'année 1553, ne « porte que neuf nouveaux chantres, sans les « sopranistes, qui, joints à ce mince total, peuvent « avoir tout au plus formé une phalange d'une (( vingtaine de voix. » Or on a vu que le personnel de la chapelle était bien plus considérable .
Nous retrouvons notre maître de chapelle à Augsbourg, en 1555, lors de la célèbre diète qui se tint dans cette ville. C'est de là, en effet : Augustœ Vindelicorum, in Comitijs Anno à Christo orbi œdito M. D. LV, habtêis. œxj. Septemb.y qu'il date, le 21 septembre, la dédicace à Ferdinand P"^ du petit opuscule de pitié, qui ne parut que quatre années plus tard, et dont voici la des-
monatlichBesoldung xxxgalt.VberdassollenImeaufvnnder-
haltung sein selbs person, auch eines preceptors zu der Grammaticen, aines schaffers, aines Hausknechts, ainer Kôchin vnd ihrer Gehilfin, aines praeceptors zum vorsingen vnd 24 Singerknaben fur essen trinckhen, Herberg, petgelt, Wesch vnd fur allen Hausrat wochentlich funf und dreissig gulden Reinisch in Mûntz gereicht werden. Davon roUte er auch aile obbemelte personen ausser seins vnd der knaben zu besolden schuldig sein. „ L. VON EOGHEL, ouTr. clté, p. 121.
cription, d'après l'exemplaire, peut-être unique, qu'en possède la bibliothèque de l'Université de Gand :
Piœ, & breues orationis || Dominiez declarat'umes, in numéro /e-\]plenario, nouent expofilionibus, k toti \\dem precafionib. comprehenfœ. Quibus || accejjerunl AngélictE falutationis me-\\ditationes. Ex Orlhodoxis Ecclefia/ti-\\eisfcriptoribus, cornpilotée k coage/ttB, \\ par JWram Majfenum Moderatum || Gandauenfem, So. Beg. M. Supre-\[mwn Ckori Mu/ici Redorem. \\
ANTVBBFiAB, || Apud GvUi^nium Simonem. || Ctnw Priui-
legio. Il 1559. \\
Pet. in- 12°, 79 ff. chiffrés (an recto seulement) et 5 ff. non chiffrés. Car. rom. et ital. Notes marginales.
Au f. [2]. la dédicace : < herikiseuio iNVicns-Jirimog; Principi ac Domino, D. Ferdi-|| nando. Romanorû Imperatori defigna-||to, Hungarice, k Bobemife. Ac. Ref^i, || Infanti Hifpaniarum, Arcbidnci II Auftriœ, k Duci Burgnndiœ, || Domino fuo clementifT. || > Massenus y explique pourquoi il a publié son livre : < Cùm ita^ue onitio & iniiocatio eam \\ habeat vim k efficaciam, vt nnbes pe-||aetret, t accédât ad fribmial Altiflïmi, || nulle paéto intermittendaefi, Acerto || credendum, nos inde exaudiii. Cbrifiua || enim Dofter fnmmus Pootifex k airi-[|duus interceflbr coram Pâtre, repeteus II orationem, k illuflres addens promif-jinones, inquit : Petite k accipietis. Item, \\ Vigilate borate, no iutretis in tentatto-||nem. Item, Oportet femper orate, * nô || deficere. Quapropter animum
induxi || meam, breuem orationîs Dominice de-||clarationem ex facris literis paffim c5-||geflan6, io numéro videlîcet feptenario, || cum nonem expofitionibus, cui k ac-||cefferunt Angelicae falutatîunis médita- 1 tiones, praelo committere. Et licet ante || bac multi preclari k excellentes viri in || eandem orationem Dominicam, pias k II vtiles explicationes fatis fœli citer fcri-jjpferint k ediderint : tamê ne quis forte || cogitet, me immemorë eorum qusB fci-||reeft œquum hominem Cbriftianum, || meos quoq; qualefcunq; conatns (quoB II fi non quibufdam, tamen omnibus pie-||tatem amantib, gratos fore fpero) in pu||blicum prodire volui... » Au f. [4], une grossière petite vignette sur bois représentant le Cbrist sur la croix. Au v° de ce f., l'auteur recommande son livre au lecteur dans une pièce de vers latins : f Commendatio operis, || Ad Leétorem. ||, dont voici la fin :
.... in magnis laude ejt memorâda voluntas
Quœ vigilat verba cddecorare Bei Vt tibi 7îd côtemnendam Majfœnus opellam
Exhibet officij cum pietatefui, In prece prœfenti repetUas peâore voces,
Quo fruere k lauda, Leâor amice vaîe.
Le corps de Touvrage (fif. 5-79 r°) est un petit commentaire sur l'oraison dominicale et la salutation angélique, où Massenus a rassemblé et résumé ce que les principaux auteurs ecclésiastiques avaient écrit avant lui. Au f° 79 v°, une lettre latine adressée par Sebaldus Caesar à Massenus : « glabiss. vmo, viBTV-||te, doétrina, k pietate excellenti... », et datée d'Augsbourg, le 24 septembre 1555. Les ff. [81]-[84] r« contiennent ï Index locorum; le f. [84] v" est blanc.
Nous savons que Massenus remplit ses fonctions de maître de la chapelle impériale jusqu'en 1562, et qu'il fut remplacé, l'année suivante, par Jean Guyot. Aucun document n'a encore permis de déterminer si l'âge l'avait forcé de chercher dans la retraite un repos nécessaire, ou si la mort avait brusquement interrompu sa carrière. On ne peut,
en effet, tirer de conclusion certaine du fait que des morceaux de sa composition figurent dans des recueils parus en 1564 et en 1567-1568.
Comme compositeur, Massenus a produit un certain nombre d'œuvres qui n'ont pas été publiées séparément, mais qui ont été insérées dans les principaux recueils musicaux de son époque, tels que les Evangelia dominicorum et festorum dierum, le Novum et insigne optts musicum, le Thésaurus mt^icus, etc. Il n'en a point été fait de réimpression, jusqu'à ce jour. Ce sont, pour la majeure partie, des pièces religieuses, des motets à trois, quatre, cinq et six voix . Il faut accorder une mention particulière au canon cabalistique à cinq voix qu'il dédia à Marie de Hongrie, et qui est suivi d'une chanson latine à quatre voix présentée à l'archiduc Maximihen à l'occasion de son départ pour l'Espagne. Ce dernier morceau est le seul spécimen de musique profane que nous connaissions de notre compositeur. Quant au canon cabalistique, il se compose d'un motif suivi de quatre variations, ou modes, écrites d'après des règles que Massenus expose d'une façon énigmatique :
CANON QUATBB YABIASSE JUYABIT.
Modus primus.
Eifuge signatas, tiU si concardia cordi est.
Modus Becundus.
Signatas fugio, conirarms ordo canendi Perplacet, atque Arsin divariare thesù
Modus tertius.
Concino signiferas, varia in suspiria pausas : et e contra,
Modus quartus.
Canto coroftatas, muto in suspiria pausas : et e contra. Etplacitum est Arsin divariare ihesL
En tête de la pièce dédiée à Maximilien, se trouve un rébus du même genre :