JEAN-FRANÇOIS DE LOS RIOS
Libraire anversois établi à Lyon*.
Jean-François de Los Rios naquit à Anvers, sur la paroisse Saint- Jacques, où il fut tenu sur les fonts baptismaux, le 23 janvier 1727, par François-Dominique Lievens et Jeanne-Catherine Torremans. Il était fils de Paul de Los Rios et de Marie-Catherine Lodewyckx. A l'en croire, il descendait d'une noble famille espagnole qui s'était
* Voyez sur ce personnage, outre ses œuvres : J.-M. Quérabd, La France littéraire, t. V (1833), p. 362. — Michaud, Biographie universelle, t. LXXII (1843), pp. 108-109. — Le bibliophile belge, t. II (1845), pp. 395-399 (article de Fr. de Reiffenberg). — Hœpbr, Nouvelle biographie générale, t. XXXI (1862) , col. 697 ; etc. J'ai ajouté aux données contenues dans ces sources, les renseignements nouveaux qu'il m'a été possible de trouver, tels que les dates exactes de l'état-civil de Fr. de Los Rios, la description précise de ses œuvres, etc., ainsi que ceux que m'a obligeamment fournis M' Aimé Vingtrinier, bibliothécaire de la grande bibliothèque de la ville de Lyon.
établie à Anvers pendant que les Pays-Bas se trouvaient sous la domination de l'Espagne. Il embrassa d'abord la carrière militaire, et servit dans le régiment de Los Rios, à la tête duquel se trouvait un de ses parents qui était, en même temps, gouverneur de la petite ville d'Ath; mais il le quitta le lendemain de la bataille de Fontenoy,et se rendit à Paris, où il arriva le 18 mai 1745. Il entra comme commis de magasin, c'est à dire comme « petit valet de messieurs les commis », chez un libraire de la rue Saint-Sévérin, Gabriel Valeire :
Ma chambre à coucher, nous raconte-t-il dans ses Œuvres publiées en 1789, était dans le coin d^un grenier au sixième étage, où il n'y avait pas plus de jour qu'au fond d'une cave, parce que douze rangs de bouquins bouchaient les fenêtres depuis plus de 30 ans. Un jour, je proposai à M. Valeire que, s'il' voulait me donner son agrément, je trouverais moyen de placer ses quatre mille bouquins pour les faire circuler dans le commerce; il me donna plein pouvoir de faire ce que je voudrais, et qu'il s'en rapportait à tout ce que je ferais à cet objet. La veille de la Pentecôte, je disposai trois grandes balles, dans chacune desquelles je mis deux cent volumes, que je fis porter la seconde fête sur le quai de la Ferraille, prenant avec moi deux petits Savoyards. Comme je ne voulais être connu de personne, j'endossai une vieille veste et une robe-de-chambre qui me tombait jusqu'au gras de jambe, toute en guenilles; mon visage machuré d'encre d'imprimerie, et la tête couverte d'un vieux morceau de chapeau que mes cheveux passaient de tous côtés. Sur les neuf heures du matin, je commençai à crier à haute voix : à six sols, à choisir dans la balle, à six sols, à six sols. Vers le midi, mon commerce prit une
tournure avantageuse, car*rargent me venait de tous cotés. A deux heures après-midi, la vieille Jeanneton, cuisinière de M. Valeire, m'apporta ma soupe dans une marmite de fer que je posai sur une des balles vide : j'invitai mes deux petits commis savoyards à dîner avec moi, et nous mangeâmes notre soupe avec des cuillers de bois; partageant ensuite notre morceau de bouilli entre les trois, nous dinâmes aussi bien que chez Mde. Lipine, où l'on payait 24 sols par repas. A cinq heures du soir, je finis ma troisième et dernière balle; je payai mes commis, et le produit fut de 180 livres. Je continuai ce commerce les fêtes et dimanches, jusqu'à la fin du mois de juin, et je vendis, dans cet espace de temps, pour 1964 liv.
Sur la fin du mois de juillet, M. Valeire père, voulant me récompenser des fatigues que j'avais eues en vendant ses bouquins sur le quai de la Ferraille, fit appeler son tailleur et lui donna un habit noir qui avait été fait en 1707, pour le jour de ses noces : le tailleur me prit mesure et me rendit mon habit le 15 août, jour de l'Assomption de la Vierge. La veille, M. Valeire me fit présent d'une perruque bien étoffée, et je mis le chapeau sous le bras ; chacun me regardait et plusieurs me riaient au nez. Le même jour après midi, en passant dans la rue du Roule, j'entrai au café de l'Étoile et j'en demandai une tasse; le garçon qui me servit fit un éclat de rire si fort que son café rejaillit sur une table de marbre. Je crois que c'était par rapport à ma perruque, qui était en effet ridicule, car elle couvrait mes épaules des deux côtés. La galerie quitta les jeux de cartes, de dames, etc. et chacun me regardait; l'un me demandait si mon grand-père était médecin à Paris, que cette grande perruque n'était pas de mon âge; un autre s'approchant me demande si j'avais acheté une charge de conseiller au parlement d'Angleterre ; un troisième vint se mettre près de moi et me dit : je crois, mon cher ami.
que notre gros Thomas ' vous a cédé une de ses perruques neuves. Toutes ces questions me déplaisaient; je me lève brusquement, je sors ma filoche, alors garnie de 3 livr. 17 sols, je paie ma tasse, et je quitte cette société, très mécontent d'y être entré. En passant près de la rue de la Ferronnerie, je vis, sous une porte cochère, un homme qui vendait plusieurs effets de rencontre ; il se trouvait parmi quatre perruques à bourse; je lui proposai un échange, et noiis convînmes que je lui céderais la mienne avec six sols de retour, contre la plus belle des quatre. Depuis ce temps-là, j^ai toujours observé de me coiffer à la française.
Après avoir débité les bouquins de son patron sur le quai de la Ferraille, Los Rios acheta des marionnettes avec un certain Jean-Samuel Caillier, de Genève, mais un orage dispersa ses acteurs à la première représentation, qui eut lieu au port Saint-Paul. Pour surcroit de malheur, le commissaire de police les confisqua, faisant défense à leur imprésario de continuer à jouer sans permission en règle, sous peine de trois mois de prison au Ohâtelet. Mais donnons lui encore la parole :
L'on a bien raison de dire que, lorsque l'on est jeune, on fait des folies : chacun a ses passions ; les uns aiment les jeux, les autres le vin, les autres les femmes, etc. La mienne était d'aller aux fêtes des villages ; la danse, le violon, les petites comédies et les parades de Nicolet aux boulevards, avaient des attraits pour moi ; mais la plus forte était celle des chevaux. Dans le même temps, je fis connaissance avec Jean Samuel Caillier, de Genève ; il était à peu près de mon âge
* Le gros Thomas était connu au Pont-Neuf pour un des plus habiles arracheurs de dents de son siècle. [Note de Los Rios],
et je l'aimais véritablement; il était gai et farceur. Quelques jours après, en passant à la foire S*-Germain, mes regards s'attachèrent sur une boutique supérieurement bien étalée et garnie de toutes sortes de marchandises très riches, parmi lesquelles j'aperçus un jeu de marionnettes au nombre de dix figures bien habillées, avec des ressorts très bien faits qui faisaient mouvoir avec aisance toutes les parties du corps à droite et à gauche. Je les marchandai. On m'en demanda 60 liv.; j'en offris 48, et j'en restai propriétaire à ce prix. Pendant plusieurs semaines, je m'exerçai seul ; mais le hasard m'ayant fait connaître le sieur Malloit, fameux joueur de marionnettes, qui a eu l'honneur de représenter plusieurs fois dans le parc de Versailles, il me donna douze leçons, pour le prix de 24 liv.; et, bientôt, je fis des progrès qui me mirent en état de représenter publiquement. Un dimanche que le temps me parut assez beau pour m'éloigner de la rue S*-Sévérin, je fis porter ma petite boutique au port S*-Paul ; Caillier sonnait de la trompette et vendait des petits livres de calcul à six sols la pièce, qui ne lui coûtaient que 24 s. la douzaine. Après les vêpres, nous eûmes plus de six cent spectateurs sans compter les enfants ; mais, sur les quatre heures, il survint un ouragan si horrible que la poussière aveuglait le public; l'on voyait voltiger de côté et d'autre les chapeaux et les coiffes des femmes. Ma baraque fut renversée dans la Seine; je tombai par les degrés et je me retins à la chaîne; mais je perdis deux de mes meilleures marionnettes, qui étaient mon arlequin et M. l'abbé, qui furent noyés sans ressource. Caillier se blessa un peu en roulant contre des tonneaux ; son chapeau fut perdu, son habit taché et sa trompette bossuée. Dans ce moment malheureux, le guet vint à nous, nous arrêta, et nous conduisit chez M. Danthon, commissaire, rue S*-Paul, qui nous interrogea et nous demanda à voir le certificat et la permission de M. le lieutenant général de police. Après avoir exposé nos raisons, il nous dit de nous retirer, nous
défendit de jouer en public sous peine de trois mois de prison au Ghâtelet. Il prit nos noms et potre demeure. Les marionnettes furent portées au bureau général de police, oïL elles sont ilestées plus de quatre mois ; elles ne m^ont été rendues que par la protection de M. Dupuis, directeur de l'imprimerie royale du Louvre. Je rencontrais souvent, dans les rues de Paris, des hommes habillés de noir avec un bout de mousseline blanche sur les manches ; je me fis expliquer la raison de cette cérémonie ; Ton me répondit que ces particuliers avaient perdu quelques uns de leursparents ou amis, et que, pour marquer les regrets que leur causait cette mort, ils s'habillaient de cette manière. Moi qui regrettais toujours la perte de mon arlequin et de mon cher abbé, je n'eus rien de plus pressé que de porter mon habit noir chez le tailleur pour faire mettre des pleureuses. Pour 36 s. je fis acquisition d'une épée à poignée noire de rencontre. Le premier dimanche que je portai le grand deuil, je rencontrai M. Lamelle, fondeur de caractères et M. Vincent,* libraire-imprimeur, qui me demandèrent quelles étaient les personnes de ma famille que j'avais perdues.; je leur répondis, d'un air triste et d'un ton lugubre, que c'étaient deux personnes à qui j'étais très attaché. Ils me consolèrent le mieux qu'ils purent, et je continuai à porter le deuil, pendant six semaines, à l'honneur de l'arlequin de mes marionnettes.
Après sa rencontre avec le guet, Los Rios se le tint, sans doute, pour dit, et revint à la boutique de la rue Saint-Sé vérin. Quoiqu'il en soit, en 1750, nous le retrouvons à Rome, où il fait la connaissance d'un bouquiniste établi au bas des degrés du Vatican :
Gabriel Badetto, surnommé Gamba Corta, né à Frescati, en 1690, d'un honnête valet de pied du cardinal Azolini,
et d'une discrète sage-femme, était un petit homme aussi contrefait que la nature en eût produit jusqu'au moment où j'eus le bonheur de le connaître : une bosse qui s'élevait sur son épaule gauche, laissait à peine entrevoir le sommet de sa tête; il n'en était pas de même de ses jambes, qui, par l'énormité de leur longueur, faisaient les deux tiers de sa stature, mais dont l'une, beaucoup plus courte que l'autre, l'obligeait à porter un talon de bois de la hauteur de six pouces. Gomme il est d'usage établi entre les gens à talents de se visiter les uns les autres, je ne manquai pas, dès le lendemain de mon arrivée, de me rendre au bas des degrés, où cet homme illustre faisait sa résidence journalière, et là je le suppliai très humblement de vouloir bien m'accorder sa protection ; il me la promit le plus gracieusement du monde et sans me faire valeter, ainsi que cela se pratique chez les grands. Il m'occupa tout de suite à l'arrangement d'un cabinet de livres anciens dont il était chargé de faire la vente, préférablement à des libraires en titre, qui s'y seraient moins entendu que lui. Après m'en être acquitté à sa satisfaction, il me récompensa généreusement et me procura la connaissance d'un de ses amis, qui ne se proposait pas moins, disait-il, que de faire ma fortune ; et, sur la bonne opinion qu'il avait conçue de mon savoir, il voulut bien me confier une petite balle contenant des almanachs, des petits livres de prières, des cantiques; il y joignait, par un excès de confiance dont je me souviendrai éternellement, des images enluminées, des chapelets, des rosaires, des agnus dei, des médailles bénites et des étuis de bois de S^ Luce; la facture générale de cette pacotille se montait à 14 liv. 8 s, 6 d. Ce crédit me fut d'autant plus agréable que je venais de faire un long voyage, et que, dans la crainte de fatiguer les chevaux de poste, ou de priver d'honnêtes gens des places qu'ils auraient pu occuper dans les voitures publiques, j'avais fait ce voyage à pied; ce qui
n^empêcha pas qu^à mon arrivée à Rome, tout mon avoir ne fût réduit à 21 s.; encore aurais-je été bien éloigné de ce degré d'opulence, si, en passant à Bologne, je n'y eusse vendu une paire de boucles d'argent, seul reste de mon ancienne splendeur, dont le produit me suffit jusqu'à mon arrivée à Rome. Je fut installé et reçu marchand sans apprentissage, ni brevet de maîtrise; au moyen de quoi, j'eus la liberté d'entrer, non seulement dans les cafés et autres lieux publics, comme corridors, cloîtres, galères, etc. mais eucore jusque dans l'intérieur des palais des cardinaux, où tout m'était ouvert, excepté les cuisines et les salles à manger. Quoi quil en soit, ce commerce devint fatigant et ennuyeux par l'obligation oîi j'étais de courir les rues comme un chien qui a perdu son maître, et ne contribua pas. peu à me dégoûter du séjour de Rome, quoique j'y eusse vendu, pendant l'espace de sept semaines, pour environ 400 liv., dont la moitié était pur bénéfice. Déterminé à partir, je vendis mon fonds de magasin à un autre marchand colporteur qui s'en accommoda; au moyen de quoi je retournai en France, six mois après en être parti.
Son humeur vagabonde ne lui permit pas de rester longtemps en France, et c'est alors que peuvent se placer les voyages en Angleterre et dans les Pays-Bas dont il parle dans ses Œuvres. Il admire les larges rues de Londres, leur animation, le nomJ)re incroyable de voitures qu'on y voit circuler journellement et qu'il n'évalue pas à moins de 60,000 ; il est frappé de la richesse des étalages '
^ Tous les étrangers qui viennent à Londres, 4ît-il, sont singulièrement surpris de voir les richesses étalées sur le devant des boutiques, qui sont toutes vitrées, afin que l'air ni la poussière ne puissent les
des magasins, ainsi que de la propreté des femmes anglaises*; l'église Saint-Paul, à son avis, dépasse en beauté celle de Saint-Pierre, à Rome; enfin les élégants cottages des environs de Londres lui paraissent fort agréables. C'est là que lui arrive une plaisante mésaventure, qu'il raconte en ces termes :
Environ à cinq lieues de Londres, il y a un village dont les maisons sont bâties dans le goût des bâtiments chinois. Elles sont carrées, de 80 pieds environ, et sont percées, dans les quatre faces par quantité de croisées, de sorte que, s'il pleut, grêle, ou s'il fait quelque mauvais temps d'un côté, on le ferme et l'on ouvre de l'autre. La curiosité m'excita à m'y rendre. Je partis de Londres le 8 mai avant midi; j'avais pour tout équipage une canne à la main ; la route est belle et fréquentée, mais, sur les deux heures après midi, il survint une pluie si abondarite, accompagnée de tonnerres et d'éclairs, que je ne savais si je devais périr ce jour-là. Je vis devant moi un chariot à 4 roues, attelé
gâter. U y a des boutiques d'orfèvres qui ont pour six millions de marchandises fabriquées. Ce n'est qu'à Londres que l'on se sert de tasses et de cafetières en or. Les boucles de souliers et de jarretières y sont assez communes ; on en fait beaucoup usage. Les horlogers tiennent aussi^un rang assez distingué* Un seul magasin, près la place Carrée, contient pour un million de montres fabriquées. Celles entourées de diamants sont souvent du prix de 7 à 8 livres. * Voici le jugement qu'il porte sur les femmes anglaises : Les femmes anglaises, sans être jolies, sont bien faites ; elles ont la peau très blanche ; mais peu de gorge ; on attribue ce défaut au climat du pays et au reflux de la mer; leur habillement est très modeste et peu dispendieux, surtout leur coiffure qui ne consiste qu'en un chapeau d'étofie de soie orné d'un simple ruban. Elles ont toujours du beau linge fln et bien blanc. Ce que j'ai remarqué, c'est que le faste règne dans les appartements, et qu'elles se piquent de propreté dans la batterie de cuisine ; les carreaux des appartements ^ les lits et autres meubles sont aussi brillants que l'acier poli,
de trois chevaux, et chargé de deux grandes et longues cages ; ce chariot avait conduit au marché de Londres des agneaux et des moutons. Le voiturier me den^anda si je voulais entrer dans une des cages pour me garantir du mauvais temps. J'acceptai la proposition, et je m^étendiB sur les paquets, provisions etc., dont il était chargé par des particuliers de la campagne. La douceur de cette voiture m'excita à un profond sommeil jusqu'à 6 heures du soir. Quelle fut ma surprise de me voir, à mon réveil, enfermé dans une cage et remisé à la cour, sous un hangar, et de ne voir ni chevaux, ni voiturier; ce dernier était déjà parti pour faire emplette de bestiaux dans le voisinage, et il avait emporté la clef de la cage. Quel embarras pour moi ! de me trouver enfermé dans une cage et privé de ma liberté dans un pays étranger I Je fis du bruit contre les barreaux avec mon couteau ; une servante vint dans la. cour, et surprise de voir un être vivant dans la cage, elle crut que quelque mouton s'était métamorphosé en homme. Elle sortit en fermant la porte, et, en moins de 4 minutes, je vis autour de la cage plus de 20 personnes; c'étaient des servantes, des valets d'écurie et des enfants ; chacun faisait des éclats de rire; les enfants dansaient de joie de me voir; un moment après, vint M. le curé, ou autrement le ministre, avec madame son épouse, qui parlait français parce qu'elle avait demeuré à Dunkerque. Je lui fis part de mon aventure, et, dans le moment, elle donna ordre à son valet de couper quatre barreaux, ce qui me procura ma liberté ; elle me pria d'entrer chez le notaire, qui était le juge du village ; je lui montrai mon portefeuille : il n'y avait que des lettres que j'avais reçueà à Paris, de plusieurs maisons, concernant les affaires de mon commerce de librairie ; et il me fit conduire dans une bonne auberge. Le lendemain, sur les sept heures du matin, comme je me promenais dans le village en fumant une pipe, comme à jnon ordinaire, quantité d'enfants vinrent autour de moi,
criant à haute voix en patois anglais : bon jour^ bon jour, Fagneau de la cage. Un bourgeois qui se promenait sur sa terrasse, ne sachant pourquoi les enfans criaient toujours : Tagneau de la cage, me demanda de quoi il était question. Je lui rendis compte du fait ; il se mit à rire et me fit entrer chez lui, oii il y avait une société très honnête : heureusement pour moi qu'il s'y trouva un officier qui avoit fait le -voyage d'Espagne, et qui connaissait la famille de Los Rios ; je fus accueilli dans ce cercle, où je passai la journée. Le lendemain 10, un de ces messieurs retournait à Londres pour affaires ; il me fit l'honneur de me donner une place dans sa voiture, et nous arrivâmes avant l'entrée de la comédie.
Los Rios s'intéresse naturellement à ce qui concerne sa profession. Aussi nous décrit-il avec soin le cabinet littéraire qu'il a vu à Londres :
Ce cabinet appartient à Corneille Lyck, et il est composé* de deux grandes salles : dans la première, où trouve environ 2000 volumes en romans, voyages et quelques autres livres nouveaux; dans la seconde, environ 180 estampes sous verre à cadres dorés, au bas desquels il y a une carte avec le prix. Les tables sont couvertes des papiers, nouvelles, etc., et on y trouve constamment une assemblée de négociants et autres personnes qui viennent y lire. Le catalogue des livres du cabinet est sur la table; les abonnés peuvent demander ceux qu'ils jugent à propos, mais il ne leur est pas permis de les sortir du cabinet. L'abonnement est de 40 liv. par année.
Laissons lui encore raconter l'aventure qui lui arriva dans un café de Londres :
Après avoir parcouru la ville, l'espace de quatre heures, fatigué par le pavé et la multitude de voitures, j'entrai dan^
un café, où je restai quelques moments en silence. Le garçon cafetier vint à moi, et me demanda ce qui pourrait me faire plaisir ; et, voyant que j'étais étranger, il me demanda de quel pays j'étais. Comme le Français n'est pas véritablement ami de l'Anglais, je me dis Hollandais, parce que cette langue m*est assez familière. Dans l'instant, le cercle en fut instruit; un jeune homme d'environ 20 ans vint s'asseoir auprès de moi, et me dit en hollandais, d'un air gracieux : bonjour M. le pays. En moins d'un quart d'heure, nous fîmes connaissance; c'était le fils d'un fameux libraire d'Amsterdam, appelé Vander Aa. Pendant deux jours, nous parcourûmes la ville, et il m'introduisit dans plusieurs maisons honnêtes.
Los Rios semble avoir résumé ses impressions sur l'Angleterre dans les lignes suivantes :
Ce royaume est le Pérou de l'Europe, le plus beau séjour pour ceux qui veulent vivre en liberté. Les Anglais sont naturellement très fiers; ils méprisent la mort comme s'ils étaient sans religion. La fortune y distribue ses grâces à pleines mains ; les talents et les prix y sont plus communs que. dans d'autres royaumes. Il ne manque à cette nation que de la politesse; elle est jalouse de ses droits ; les lords y sont regardés comme des princes; quarante personnes de leur état font vivre journellement plus de quatre mille ouvriers, surtout pour les équipages; leurs chevaux sont superbes, et surpassent ceux de France. Les femmes sont assez jolies, et infiniment plus polies et plus honnêtes que les hommes. Les Français ne sont pas aimés en Angleterre, s'ils ne jouissent de richesses pour faire de la dépense.
Dans les Pays-Bas, il voit, en passant, l'immense volière que le fils d'un riche banquier anversois, Louis Van Kessel, s'était fait construire près
d'Anvers, et qui n'avait pas moins de quatre vingt quatre pieds de • long, sur dix-neuf de large et quarante de haut :
On a raison de dire que chaque homme a sa passion particuUère. Le fils de Louis Yan Kessel, banquier de la Tille d'Anvers, fit bâtir dans sa maison de campagne, près de la ville, une volière de 84 pieds de longueur sur 19 de large et 40 d'hauteur. L'artiste a employé trente-quatre milliers de fer, y compris le fil d'archal qui est entre les barreaux : en été, on y voit près de deux mille oiseaux de différentes espèces ; il y a plus de soixante arbres à fruits ; deux fontaines d'où découle sans cesse de l'eau très claire; il y a plus de quatre-vingts poules ou volailles de différentes espèces, ainsi que des oiseaux étrangers. Les carnassiers sont enfermés dans des cages de fer; on leur donne à manger de la viande et des oiseaux crevés. Cette volière est gouvernée par deux domestiques ;.et, lorsque la famille Van Kessel est au château, l'après-midi, on ouvre la barrière ; les dames et autres entrent dans la volière, où ils prennent le café. Les étrangers peuvent voir publiquement cette .volière en entrant au château.
Plus tard, Los Rios se rend en Hollande; en revenant d'Amsterdam, au mois d'août 1776, il est nommé membre correspondant d'une Académie de belle humeur^ siégeant à Berg-op-Zoom, et où n'étaient admis que de joyeux compères qui se réunissaient pour manger, boire et plaisanter :
Dans le mois d'août 1776, en venant d'Amsterdam, et passant à Berg-op-Zoom pour prendre la voiture d'Anvers, je vis au dessus d'une porte ces mots en lettres d'or : Académie de belle humeur. J'étais curieux de savoir en quoi consistaient ses instituts et son exercice : le hasard
me servit très bien, car la personne à laquelle je m^adressai, se trouva être un des membres de cette académie, et il m'invita à me rendre l'après-midi à leur assemblée, qui se tient dans une grande salle éclairée par 12 croisées; elle peut contenir au moins quarante personnes. On n'y lit ni papiers, ni mémoires ; on n'y récite aucun discours de réception; on n'y reçoit que les confrères de bonne humeur et d'un caractère gai, pour se plaisanter les uns et les autres, des diseurs de bons mots, etc. Par leurs instituts, il est défendu de parler des affaires de famille, et de critiquer son prochain sur sa bonne ou mauvaise conduite. L'assemblée de la grande chambre commença à quatre heures après midi, et finit à huit.. A 6 heures, le concierge sonna une petite cloche ; alors le chef de l'académie sortit de la salle, et tous les confrères après lui; on entra dans un salon orné d'une tapisserie et d'un beau plafond peint et vernis, et on trouva une table servie de plusieurs plats, savoir : un gros jambon de Mayence, un pâté froid, deux plats de poisson salé, des figues, des raisins de Calabre, et de la pâtisserie : pendant ce goûter, un de ces messieurs m'entreprit, et bientôt il eut à son secours trois à quatre de ses confrères. On me plaisantait très finement ; je leur répondais par quelques petits traits de ma façon ; dans le moment, on ordonna de boire à ma santé, et on me traita en qualité de confrère correspondant de l'académie de Berg-op-Zoom.
Nota. — Cette académie tient son assemblée tous les jeudis de la semaine. Les confrères sont libres de venir ou non, il n'y a point d'amende pour celui qui manque ; l'entrée de chaque confrère, les jours d'assemblée, est de deux escalins, qui font 28 sols de France; sur quoi le concierge est obligé de fournir le goûter. Suivaiit leurs instituts, le membre doit régaler toute la société, composée 'Ordinairement de 40 personnes, le jour anniversaire de sa
naissance. Cette journée lui coûte 15 à 16 florins de Hollande, qui peuvent valoir 33 liv. de France. Ces fêtes arrivent souvent, car elles se répètent 3 ou 4 fois par mois.
On peut attacher à ce voyage, ses observations sur les mœurs des Juifs d'Amsterdam, sur la banque de cette ville, sur l'imprimerie en Hollande et sur les curiosités d'Anvers.
En 1766, celui qu'on a pu appeler à juste titre le Guzman d'Alfarache de la librairie vint se fixer à Lyon, où il resta jusqu'à 1794, s'adonnant au commerce de vieux livres, dont il publia de nombreux catalogues à prix marqués. En 1789, il en comptait environ 150, dans une petite note autobiographique qu'il avait rédigée pour le dictionnaire historique imprimé par les frères Bruyset, à Lyon, et dont voici le texte :
De Los Rios (François), né à Anvers, en 1728, d'une famille distinguée d'Espagne, libraire à Lyon. Son principal commerce était celui des vieux livres : il avait un caractère gai; toujours content de son état et laborieux ; il ne connaissait point ses ennemis, ou, du moins, il les ignorait. Nous avons de lui 150 catalogues de ventes publiques ou autres dont il était chargé, avec quelques notes remarquables sur les livres rares et souvent des préfaces extravagantes, d'un style baroque, qui ont amusé quelques moments les apprentis philosophes ou les hommes de la petite littérature.
Les gens de lettres, dit-il ailleurs,
m'ont honoré jusqu'à présent de leur confiance, et ils trouveront chez moi, en tout temps, des livres rares et singuliers, dignes d'embellir leurs bibliothèques. Je les ai
prévenus que jen^étais ni homme de lettres, ni philosophe, ni. même français, et que je ne possédais d^autre connaissance que celle d'adorer l'Être suprême, vivre en- bonne union avec les hommes, et vendre mes livres un peu plus qu'ils ne m'ont coûté. Ils sont convenus du fait, et leur complaisance m'a fait pardonner quelques fautes d'orthographe, tant dans le passé que pour le présent et l'avenir.
Nous sommes loin de la biographie Michaud qui fait de notre bouquiniste « l'un des libraires les plus érudits de son temps ».
En- septembre 1794, Los Rios vendit son fonds à Antoine Lafarge et entra, comme commis, dans la maison Périsse. Vers la fin de sa vie, il se retira à Malines, où il passa ses dernières années dans un état voisin de la misère. Il était devenu totalement aveugle depuis trois ou quatre ans, quand il mourut, le 24 novembre 1820, âgé de quatre vingt treize ans et dix mois, laissant son mince patrimoine à sa nièce, Marie-Catherine de Los Rios de Brun.
Comme on a déjà pu s'en apercevoir, François de Los Rios était, dans toute la force du terme, ce qu'on appelle un original. La bibliothèque qu'il s'était formée à sa campagne, n'était composée que .d'une quarantaine de volumes d'anas, de recueils de bons mots, qui lui fournissaient, dit-il, une source intarissable d'amusement, et devenaient parla une espèce d'élixir de gaité. Son meilleur ami était son cheval, à qui il dédia ses Œuvres, en lui disant : « Votre sagesse, votre prudence, et votre fidélité sont les objets qui m'engagent à
vous témoigner ma juste reconnaissance : depuis que nous sommes associés dans le commerce, grâce au Seigneur, aucune mauvaise afifaire n'a été contractée, ni accident de banqueroute, ce qui est assez rare dans ce siècle. Je vous aime, vous êtes mon ami, et je suis le vôtre; agréez donc ce recueil où l'on parle de vous; voyez et lisez-le... ». Dans la préface même de ce recueil, Los Rios annonce que le prospectus en sera lancé, non par le moyen des journaux et autres écrits périodiques, mais par le moyen d'une montgolfière qui s'élèvera dans les airs, et fera tomber sur l'Europe ijne pluie d'annonces et d'avis :
Il n'est plus nécessaire de faire annoncer les livres nouveaux par des journaux, ou autres ouvrages périodiques ; l'invention des ballons de M. Montgolfier nous a fait connaître leur utilité. Celui que l'on doit construire pour mon usage partira au plus tard le 32 du mois passé. Je ne doute pas qu'il ne mérite l'attention du public ; je préviens qu'en huit minutes il montera 150 toises ; une bombe remplie d'artifice fera un éclat qui, par son mouvement, sera entendu jusqu'au Pérou; et, avant que l'air inflammable en soit éteint, ce globe se partagera en deux, et inondera une grande partie de l'Europe des avis et des annonces de mon recueil. Nous prions les nations étrangères de le
faire traduire en différentes langues à leur usage, afin que personne n'ignore combien de belles bibliothèques resteraient imparfaites, si on négligeait d'y joindre le
recueil de mes productions.
Aussi n'est-ce pas sans raison qu'en tête de ce
bizarre volume, où des souvenirs de voyage coudoient des notes sur les imprimeurs célèbres, des
anecdotes, des descriptions de toute espèce, des réflexions philosophiques, et jusqu'à des observations sur la manière de conserver sa santé, il a placé ce laconique avertissement :
A quelque coin de singularité que je sois marqué, je ne saurais m'imaginer qu'il me soit défendu de m'amuser quelquefois, et, en même temps, d'amuser les autres, fûtce à mes dépens. C'est ce que je vais tâcher de faire, et pour cet eflfet, j'entre en matière sans allonger le préambule.
Los Rios parle volontiers de sa profession, et on sent qu'il l'aime; mais, quoi qu'en ait dit la Biographie universelle, les renseignements qu'il donne sur les origines de l'imprimerie et les imprimeurs célèbres des Pays-Bas, de France, d'Angleterre et d'Italie ne montrent pas qu'il ait été très instruit de l'histoire de l'art typographique. Citons, à titre de curiosité, sa notice sur quelques imprimeurs célèbres :
Alde, de Venise, était un des plus savants imprimeurs de l'Italie, et sa réputation ne mourra jamais ; il a mérité, par sa douceur et sa bonté envers ses ouvriers, une place distinguée entre les bienfaiteurs du genre humain. Il a légué, par son testament, 500 liv. à chacun de ses ouvriers.
Fbobenius, savant imprimeur de Bâle, était si bon et si honnête envers ses ouvriers, que, tous les 3 mois, il leur donnait un jour de récréation dans sa maison de campagne : on servait un repas dont il faisait lui-même les honneurs. Il est certain que, depuis que l'imprimerie existe, jamais libraire en Europe n'a autant travaillé ; car, dans l'espace de * 54 ans, il a fait paraître 340 volumes de diflférents ouvrages in-folio, et près de 700 volumes, tant in-quarto qu'in-8"et
in-12**. Il n'est donc point étonnant si toutes les bibliothèques de France, d'Allemagne, d'Angleterre, et surtout chez les moines, sont si inondées de ces livres, et qu'on les vende aujourd'hui pour faire des cornets à tabac.
Martin Ulrique, fameux imprimeur de Paris, sous le règne de Louis onze, fit imprimer le Spéculum Rodigi Zamoziensisepiscopi^ Ce livre est d'une rareté singulière. J'en ai vu un exemplaire chez les capucins à Turin, et un autre au Vatican, à Rome.
Robert Etienne, aussi célèbre imprimeur de Paris, mort à Lyon en 1520. Les ouvrages sortis de ses presses, en grec et en latin, seront toujours recherchés à cause de leur beauté et de leur correction fidèle et sans errata; il était très instruit et accueilli dans les sociétés des gens de lettres.
Baltazard Munier, libraire de Wittenberg en 1 581 , fut nommé commandant de la ville, et a occupé cette place l'espace de 35 ans. Il fut très-regretté de ses concitoyens.
Nicolas Vandeveldb, d'Amsterdam, fut nommé en 161 2, par les élus, à la charge de premier président des états, trésorier de la banque d'Amsterdam, et chef des hôpitaux de la même ville. En 1626, milord Eelt épousa sa fille, avec douze cent mille livres d.e France de dot.
Plantin, libraire-imprimeur d'Anvers en 1571, occupa 14 ans la place de commandant de la ville. En 1583, il fut chargé par la cour d'Espagne de plusieurs négociations' importantes concernant les Provinces-Unies.
* Il serait trop long de relever les erreurs qui fourmillent dans cette notice de Los Rios. Bornons- nous à faire remarquer qu'il s'agit ici du Spéculum vitœ humance de Rodriguez ou Sanchez de Arevalo, évéque de Zamora, imprimé à Paris, en 1475, par Martin Crantz, Ulric Gering et Michel Friburger,
Nicolas Blaish, libraire-imprimeur de Venise, fut nommé par la république, en 1630, ambassadeur à la cour à Vienne. Il était bon politique et avait un génie pénétrant. Au retour de son ambassade, la république lui fit frapper une médaille d^or au coin de la ville, avec le portrait du doge.
- Les frères Verdussen, imprimeurs-libraires d'Anvers, ont acquis une réputation très distinguée par la beauté de leurs éditions en rouge et noir, et ont été appelés dans les charges les plus honorables, comme celles d'échevins, trésoriers de la ville, etc.
Les frères de Tournes, une des plus anciennes, et des plus illustres familles de Genève : depuis 1320, ils ont été honorés, et ont occupé les premières places dans la magistrature de la République. En 1503, Jean de Tournes, l'un des frères, vint à Lyon pour y fixer son établissement de librairie ; et, en 1507, le premier ouvrage qui sortit de ses presses fut les fables d'Esope, làtin-françaiç, in-18**, avec des petites figures en bois ; ce fut alors que Louis XII fit son entrée à Lyon. Jean de Tournes présenta au prince un exemplaire de son livre, et 'le Prince accorda sa protection à lui et à ses descendants. Cette maison célèbre a existé plus de deux siècles dans cette ville, faisant tous les ans pour plus d'un million d'affaires, tant en Allemagne qu'en Italie, Espagne et Portugal. En 1780, ils ont cédé leur commerce à MM. Piestre et de Lamollière, leurs élèves, • qui ont augmenté ce commerce d'une imprimerie que l'on peut regarder comme la plus belle de Lyon, ayant 8 presses sur la même ligne; la salle est éclairée par quantité de croisées. L'on y occupe journellement au moins 40 personnes. Le catalogue de leur fonds de librairie est un vol. in-8° de près de 600 pages, et contient plus de cinq mille articles dont ils possèdent, pour la plupart, un grand nombre d'exemplaires.
Jean Baseerville, célèbre imprimeur-libraire de Birmingham, en Angleterre, mort en 1775, âgé de 60 ans. Personne avant lui n'avait porté si loin la perfection de son art : les éditions sorties de ses presses sont de la plus grande beauté, surtout celle de Virgile, in-4o, et de TArioste, 4 vol. in-S^, dont quelques exemplaires sont tirés sur grand papier; ce sont des chef-d'œuvres de typographie. Il gravait et fondait lui-même ses caractères; il est aussi l'inventeur d'une nouvelle manière de fabriquer le papier, qui ressemble à de l'étoffe de soie ; mais il n'a jamais voulu communiquer son secret à personne. Une partie de ses caractères sont passés à la Société typographique de Kehl, près de Strasbourg, qui s'en est servi à donner plusieurs éditions de Voltaire, tant in-S" qu'in-12'', dont il a paru jusqu'à présent 51 volumes. Baskerville jouissait d'une haute considération ; il a eu l'honneur de loger chez lui, pendant 12 jours, monseigneur le duc de Çumberland et l'archevêque de Cantorbéry; et, lorsqu'il venait à Londres, il lui était défendu de loger autre part qu'à la cour.
Gabriel Martin, libraire de Paris, mort en 1761» avait une grande connaissance des livres, et possédait l'art de disposer une bibliothèque. Il était en correspondance avec les plus célèbres bibliothécaires de l'Europe, et consultait sans cesse les gens de lettres. Les amateurs conservent les catalogues faits par lui des ventes publiques dont il était chargé, et les mettent au rang des bons livres, surtout ceux de CoUert, de Bulteau, de Boisier, de Dufay, de Hoym, de Rothelin, de Brochard, de la comtesse de Verne, de Bellanger, de Boze, etc.
Jacob Martens, un des premiers imprimeurs de Louvain, vint, en 1534, s'établir à Anvers, avec la réputation d'un homme savant et honnête. Les livres sortis de ses presses
ont presque tous eu le sort d'être vendus à la beurrière, aussi bien que deux petits volumes de chansons dont il était l'auteur, qui ont eu le même sort. On peut comparer cet imprimeur et ses ouvrages à ceux sortis de la plume du sieur Los Rios, libraire à Lyon.
Je pourrais encore faire mention d'une infinité d'hommes célèbres dans l'imprimerie et librairie, tant à Paris qu'à Lyon. Cette dernière ville surtout, toujours attentive à honorer les talents, en a souvent appelé aux charges municipales, aussi bien qu'à l'administration de ses deux hôpitaux; tels sont les Rouville, les Cardon, les Vincent, les Anisson, les Posuel, les Valfray , les Périsse, les Regnault, les Bruyset, etc.
Sa Bibliographie instructive (1777) est une œuvre médiocre, dont les notes sont peu importantes, et qui n'a guère d'intérêt que comme document sur le prix des livres. La plupart des ouvrages qui y sont décrits provenaient de la bibliothèque des jésuites de Lyon, dont Los Rios avait fait l'acquisition en 1768, ainsi que des bibliothèques des jésuites de Tournon et de Mâcon et des collections des abbés Piole et Gindre.
Malgré mes recherches, je n'ai pu trouver de Los Rios que les deux ouvrages dont il a déjà été question, et dont voici la description bibliographique exacte :
BIBLIOGRAPHIE || INSTRUCTIVE, || OU || NOTICE || De qtAdques Livres rares, Singuliers & \\ difficiles à trouver, avec des Notes \\ historiques, pour connoître à dif'\\tinguer les différentes Editions, \\ à leur valeur dans le commerce; \\ difpofée par FRANÇOIS DE LOS-||RIOS, Libraire à Lyon. \\ 3 liv. broché.
A AVIGNON, Il Chez FRANÇOIS SEGUIN, Imprimeur. || A LYON, Il Chez l'Auteur. || M. DCC. L XXVH. ||
In-8°, XVI pp. pour le titre, l'avertiseement et la table des auteurs, 207 pp. de texte et 1 p. blanche. Avec un portrait en manière noire, profil à droite ; un cadre ovale contient l'inscription : François de LoS'Rios, né à Anvers en 1728 [sic], libraire à Lyon depuis 1766 *.
[Bibl. Université de Gand, Hist., no928].
ŒUVRES II DE II FRANÇOIS DE L08-RI0S, || Libraire de Lyon. Il CONTENANT || Plufieurs defcriptians k ob/ervcUions \\ fur des objets curieux ou parti-Wculiers, aventures^ voyages^ &c.|| [Fleuron].
A LONDRES, || chez MOLINI, Libraire de l'Académie. || 1789.||
In-12<>, IV et VIII pp. pour le titre et la table des matières, 173 pp. de texte et 1 p. blanche. L'adresse est fausse, selon l'usage de l'époque pour les livres de cette nature. Le recueil de Los Rios a sans doute été imprimé à Paris ou à Lyon.
[Bibliothèque royale de Bruxelles, fonds Van Hulthem,no 14413].
La France littéraire mentionne encore les deux œuvres suivantes de François de Los Rios :
Petite bibliothèque amusante^ ou recueil de pièces choisies. — London, printed for S.Crowder,C.Ware and Payne [Lyon], 1781 ; 2 vol. in-16^
D'après l'analyse que Breghot du Lut en donne dans ses Mélanges biographiques et littéraires (1828), ce recueil contient plusieurs pièces reproduites dans les Œuvres. A la fin de la seconde partie, se trouve une lettre de l'auteur à M' G. de B., où Los-Rios engage ce dernier à inviter l'auteur des Mémoires et
^ Outre ce portrait, la grande bibliothèque de la ville de Lyon possède encore un portrait de Los Rios, sans nom d'auteur, qui n'en est, sans doute, qu'une variante : médaillon, avec des livres sur une plinthe ; profil à droite j in-8<».
aventures de dan Louis de Gtievarraj dont il avait para deux
volâmes, à lui demander, à lui, Los-Rios, d'y ajouter un troisième
volume. J.-S. Ersch cite de la Petite bibliothèque amusante une
édition de Lyon, 1766.