LA VIE ET LES ŒUVRES DE HENRI VANDEN
KEERE.
C'est une figure multiple et curieuse que celle d'Henri Vanden Keere, qui fut à la fois maître d'école, imprimeur, lexicographe, poète et dramaturge. M"* Ferd. Vander Haeghen a, le premier, esquissé cette originale physionomie, dans sa Bibliographie gantoise. De nouveaux documents, qui m'ont été fournis en partie par le savant bibliothécaire de l'Université de Gand, me mettent à même de reprendre ce portrait et d'y ajouter quelques traits qui le préciseront davantage.
Henri Vanden Keere naquit à Gand, au commencement du XVI® siècle. Le lieu de sa naissance est certain, car il aime à se qualifier lui-même de Gantois. Latinisant et francisant son nom, suivant la mode du temps, il s'appelait indifférem-
ment Vanden Keere, Du Tour ou Chœrius, et allait parfois jusqu'à employer concurremment deux de ces formes. C'est ainsi que les premières éditions respectives du DicHonaire flamen-françois et de la Moralité de paix et de guerre, composés par maître Henri Du Tour, sont imprimées par Henri Vanden Keere. Il était fils de Pierre Vanden Keere qui exerçait la profession d'orfèvre, si l'on peut lui rapporter cette mention des comptes communaux de l'année 1500 :
Bet. M' Vanden Keer, goudsmet ov^ de drie zilven prysen gheordonneert om te geven die schoonst ghenouchelix en beat esbatemêten zuUen t' eeren en in dancbaerhede vande gheligghene van ons herder gheduchtë vr. en princesse xxxv s. gr.
Pierre acheta, le 8 août 1553*, la maison de Josse Lambrecht, le célèbre imprimeur et graveur, qui, affaibli par les années, avait dû se décider à renoncer à son art. Cette maison était située dans la rue Basse, et avait une sortie dans la rue Haufc-port, vis à vis la chambre des échevins de la Keure. Le nouveau propriétaire la donna en location, avec tous ses accessoires, à Jean Cauweel, un ancien employé, sans doute, de l'officine. Celui-ci y imprima de 1553 à 1556, en se servant des caractères et des vignettes de Josse Lambrecht. Il publia notamment, en 1555, la première édi-
' Joos I^ambrecht, de lettersteher, verkoopt aen Pieter Vande Keere, een huys staende te Oent in de Onderstraet, 8 augusty i5SS, Archives de la ville de Gand, Register Huys en Erve, fo 3.
tion d'un traité de rhétorique néerlandais souvent réimprimé : De Const van Rhetoriken. C'était une œuvre posthume de Matthieu de Castelein, d'Audenaerde, où l'on trouve des modèles d'une quarantaine d'espèces de poésies en usage chez les rhétoriciens flamands, et qui resta, pendant plus d'un siècle, le code poétique de ces derniers.
Henri Vanden Keere, sur la jeunesse duquel nous n'avons pu trouver de renseignements précis, avait été l'ami intime de Castelein. Après la mort de celui-ci, il adressa à ses disciples, aen den leerjonghers vmn CasteleirCs discipline, un appel en vers pour composer une belle épitaphe à la mémoire du maître :
Dicht hem een Epitaphium fraey end' élégant, Pooghd zijn renommée altijd te doen levene,
Met rhetorijcscher zede.
Ghij en mueghd hem gh'exalteren noch vulprizen mede
Naer zijn betaemte :
End', indien ghijt verzwijmt (al rust hy in vrede),
Twerd t'uwer blaemte.
Al doende zult ghij leeren : en vreest gheen schaemte. Dus zend ons copie dan, om hier t'annexerene, Want ghy hem schuldigh zijd, altijd te lauderene.
Ce fut lui qui surveilla probablement l'impression du Const van rhetoriken, dont la première édition fut faite au profit d'un fils naturel de Matthieu de Castelein. Quoiqu'il en soit, Vanden Keere ajouta au volume deux pièces de vers de sa composition : l'une au début, où il répond à l'avance aux observations que les critiques pourraient formuler contre l'ouvrage; l'autre, à la fin, où il s'adresse aux jeunes
élèves en Tart de faire des vers, et qui est celle dont nous venons de citer les dernières lignes. La première est signée de la devise : Aenziet thende Vanden Keere (Regarde la fin du tour) ; la seconde ne porte, dans l'édition de 1555, que la devise : Naer dit een betere (Après ceci, un meilleur), qui s'applique parfaitement, d'ailleurs, au sujet traité; mais elle est remplacée, dans les éditions postérieures*, par la devise habituelle de Vanden Keere. Tout en cultivant la poésie néerlandaise dans quelque chambre de rhétorique gantoise, Henri Vanden Keere dirigeait une école française. C'est de nostre escole française, qu'il date, en effet, le samedi 11 juillet 1566, l'épitre dédicatoire à Philippe de Liedekerke, qui se trouve en tête de la relation néerlandaise du voyage de Josse Van Ghistele en Orient, le plus important de tous les voyages faits en Orient au moyen-âge. Cependant, il s'occupait déjà d'imprimerie, et c'est lui-même qui, succédant à Jean Cauweel dans l'ancienne officine de Lambrecht, publia ce voyage en 1577. Il avait déjà fait paraître l'année précédente, trois petits traités de Plutarque traduits en latin par Jean Otho ou Osten, ainsi qu'un placard impérial mentionné par Marc Van Vaernewijck.
Or est advenu, dit-il, comme j'ay eu tousjours le cœur à l'estude, et esté curieus de livres et bones lettres, que, cest yver passé, soit tombé en noz mains le livre contenant le
» 1571, 1573-1574, 1612, 1616. Cf. Ferd. Vander Haeqhen, Th.-J.-I. Arnold et R. Vanden Berqhe, Biblioiheca belgica, première série (Gand, 1880-1890), t. IV, v» Castelein,
discours du très excellent, loingtain, rare et estrange voyage de feu bonne mémoire Monseigneur Monsieur Josse de Ghistelles, à qui Dieu absolve, père-grand de madame vostre espouse Marie, dame des Fossez, et de Heule, etc. En lisant lequel, j'y trouvay sy bon goust et saveur, tant à cause delà bone phrase et élégant stile — pour le temps qu'il fut escrit — , que pour la belle, expresse et ample déclaration des liens y allégués, choses admirables et cas estranges y contenus, [qu'] envie m'est prins de le mettre en lumière et imprimer.
Il remercie ensuite Philippe de Liedekerke de lui avoir communiqué le manuscrit original de ce voyage, et fait l'éloge des lettres et de l'imprimerie, qu'il appelle « la grande caquetoire et conservatrice principale des Lettres ». Il ajoute :
A bien considérer le temps qui court, nous pouvons dire qu'il n'y eut jamais siècle plus heureus pour les lettres que le nostre, voire sy nous voulons mettre toute nostre estude au vray sçavoir. Et n'est rien à dire qu'il y a trop de livres : s'on parle des mauvais, je le confesse. Car jà soit qu'il me soit par adventure imputé à témérité, touteffois j'auseray bien dire qu'exceptés peu de livres, les autres ne contiennent que redites, ou impertinences, ou mensonges, qu'il seroit plus expédient ignorer que sçavoir.
Henri Vanden Keere prit d'abord pour marque * deux palmes croisées sur une épée flamboyante, avec cette devise : Absque certamina nulla Victoria, que rend si bien le vers de Corneille :
A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire.
* L.-C. Silvestre ne donne pas cette marque, mais il reproduit les autres marques de Vanden Keere sous les n*)* 861, 645, 646 et 685 de de son recueil de Marques typographiques (Paris, 1867).
Abfqt
n adopta ensuite une autre marque, représentant un cadran, dont l'axe eet une tête de mort, avec cette légende qui contient un jeu de meta sur son nom : Respice finem, Aemiet thende Vanden Keere, Regarde la fin du lour. Ou en connaît quatre variétés, dont deux sont accompagnées de chifEres ou monogrammes :
amtofliemjt/
Vandeu keere.
Ajoutons que, dans la souscription de ses livres, il décrivait son enseigne par ces mots : Au temps incertain. Au cadran mitet, A la roue d'or.
L'activité typographique d'Henri Vanden Keere dura onze années, de 1556 à 1567. Antoine Sanderus cite une traduction flamande du traité de chirurgie de Guy de Chauliac, publiée par lui en 1576*; mais nous n'avons aucune raison pour admettre l'authenticité de cette date, d'autant plus qu'il n'existe de cette traduction, à notre connaissance, qu'une édition de Jean de Salenson. Ses impressions moins soignées et moins belles que celle de Josse Lambrecht, sont cependant tout aussi rares que celles de ce dernier et tout aussi recherchées. On en connaît une trentaine, dont on trouvera la liste dans la Bibliographie gantoise . Les plus importantes sont deux éditions du voyage de Josse Van Ghistele, en 1557 et 1563 ; la première édition du grand livre des placards de Flandre , publiée chez Jean Vanden Steene, en 1559; deux recueils de coutumes, de Courtrai (1558) et de Gand (1564). Notons aussi un opuscule curieux du poète lillois Robert Du Triez ou Du Trieu : Chantz funèbres sur la mort et trespas de feu excellent prince et illustre seigneur messire Maooimilien d^Egmont (1559). Vanden Keere publia encore des ordonnances sur les monnaies ; il en avait obtenu le privilège exclusif, qu'il cédaà Christophe Plantin, le 15 octobre 1574 :
M« Henry Vanden Keere, l'ancien, imprimeur juré de la monnoye du Boy, nostre Sire, en ses pays de pardecha,
* De Oandavensibua eruditionU fama claris (Gand, 1624), p. 81 «
lequel cognoîst, declaire et confesse de avoir bien et leaulment et tant que il [sera] en son pouvoir, en la meilleure forme, mode et manière à luy possible, transporte et cède, quiçte, transporte et cède par cestes pour et au proffyct du seigneur M^ Christofle Plantin, chef imprimeur du Roy aux pays de pardecha, touts et quelconcques droictz, actions ou prêteuses, comme le dit Vanden Keere pouroit avoir eu, ou prétendra à jamais au privilège par luy autreffois obtenu, tant au Conseil privé de sa dicte M*^ en date du pénultième d'avril XV" LVII, que en la chancellerie de Brabant, du xxii® de may ensuyvant, par lequel luy estoit octroyé et consenty de povoir luy seul, et avecq seclusion de tous aultres, imprimer les affaires concemans le faict de la monnoye de sad® M*^ , si comme évaluations, permissions, toUérances et modérations, livretz et cartes des deniers d'or et d'argent, évaluez et non évaluez, avec leur poiz, pris et valeur, ou aultrement, le tout entièrement selon le contenu desd** privelèges aud* s^^ Plantin à cette fin délivrez, avecq les planches et figures de plusieurs pieches d'or et d'argent, jusquesau nombre de ung mille cent et vingt, pour par ledict Plantin en estre jouy et usé comme de son bien propre et particulier, avecq tous et quelconcques droictz, profytz et émoluments y annex et dependans; de tout ledict Vanden Keere s'est deffaict, a renunché et renunche par cestes tant en général comme en espécial pour et au proffy t dudict s^ Plantin.
Actum le xv® jour d'octobre [XV»] LXXHII *.
Si notre imprimeur est qualifié de Vancien dans cette pièce, c'est qu'il avait un fils, qui portait le même prénom que lui, et qui était en relation d'affaires avec Christophe Plantin, pour lequel il fon-
» J)e Vlaamache Wacht (Gand), 9 avril 1882, p. 162.
dit des caractères. En 1565, le père vendit à son fils la moitié des deux maisons qu'il possédait dans la rue Basse : la première était celle de Josse Lambrecht; la seconde avait été achetée par Henri Vanden Keere, le 18 mars 1554, à un marchand de drap du nom de Jean Vander Straeten :
Hendrick Vanden Keere dhaude, f^ Pieters, dewelcke kende ende verclaerde duechdelic vercocht hebbende Heindrick Vanden Keere, zijnen zone, de heelft in elc van fwee huusen ende stede, daer de coopère inné woont, staende d'een te voorhoofde up de Hoochpoort jeghens over 't Schepenhuus vander Keure, Jaques Vanden Poêle daer neffens ghehuust an d'een zgde, thouch'uus wesende vander Saysteghe, die daer neffens strect, en d'andere ende tcleen huus staende daer neffens in de voors. Saysteghe ^
Grâce à une lettre de ce fils, nous connaissons approximativement la date du décès de Henri Vanden Keere. Le 11 juillet 1580, le fondeur de caractères écrit, en effet, à Plantin, qui le pressait de lui procurer un plan de Gand pour la Description des Pays-Bas de Guicchardin :
Je me trouve en telle charge avec la maison mortuaire de mon père que je ne voy moyen de me pouvoir mestre en ma besoigne et soigner de mes affaires, encore au dedans de 4 ou 5 sepmaines, et ne sçay aussy, après toute la ruse [flam. ruzie = embarras] et travail, si je prouficteray chose d'importance ou non, tellement qu'il m'ennuye grandement, et, ne fust la compassion des 5 petits enfants du dernier lict ', je feroy peu de compte de quicter le tout.
*■ Archives de la ville de Qand. Acten voor schepenen vandet* Keure, 1665, f» LXVI.
* Henri Vanden Keere a donc été marié deux fois. H faut sans doute identifier avec un de ces cinq petits enfanta du dernier lict
Henri Vanden Keere, le père, mourut donc au commencement de l'an 1580. Son fils le suivit de près dans la tombe. Trois mois ne s'étaient pas écoulés après la date de la lettre que nous venons de citer, que la veuve d'Henri Vanden Keere, fils, propose à Christophe Plantin de reprendre son matériel de fondeur, ce qui fut fait pour la somme rondelette de treize cents florins * .
Tels sont les détails que nous avons pu recueillir sur la vie de Vanden Keere ; ils ne justifieraient guère l'honneur d'une monographie accordée à ce personnage, s'il n'était l'auteur de deux œuvres intéressantes, bien qu'à des titres divers : une comédie, ou plutôt une moralité en vers français et un dictionnaire flamand-français.
Pierre Keerius, Kserius ou Vanden Keere, que nous trouvons établi à Amsterdam, comme graveur et éditeur, de 1606 à 1622. Ce Pierre Vanden Keere publia notamment, en 1617, un bel atlas des Pays- Bas, qu'il fit reparaître en 1622. La carte générale des XVH provinces porte l'indication suivante, qui s'accorde avec notre supposition : Petrus Keerius Flandeb cœlavitet excud. Amsteloda. En outre, et ceci est plus significatif : d'une part, le frontispice de l'atlas porte au bas une marque qui est absolument semblable à la seconde marque d'Henri Vanden Keere, c'est à dire un cadran dont l'axe est une tête de mort ; d'autre part, la souscription atteste que Pierre Vanden Keere avait également la même enseigne que le typographe gantois : Amstelodami, Excusum apud Petrum Keerium chalcographum in platea Vitulina [Kalverstraat] in intebsignio incerti tem- POBis [à l'enseigne du temps incertain, de onseecker tiji\. Cf. sur Pierre Vanden Keere, P. -A. Tiele, Mémoire bibliographique sur les journaux des navigateurs néerlandais (Amsterdam, 1867), pp. 46-47; — De Navorscher, t. XXI (2« série, t. IV, 1871), p. 513.
Le célèbre graveur de cartes Josse Hondius, ou de Hondt, épousa une fille de Henri Vanden Keere, du nom de Catherine. On sait que Hondius, né à Wacken, en 1546, passa sa jeunesse à Gand, oii il s'adonna à la fonte des caractères d'imprimerie.
* Max Booses, Une lettre de Henri Du Tour, le Jeune, dans le Messager des sciences, t. LU (1878), pp. 449462.
Moralité de paix et de gverre, mise et rédigée en forme de comédie, matière fort conuenable, utile et bien é. propos povr le temps quy covrt. Composée en rime Françoise par M. Henry Dv Tovr.
Gand, Chez Henry vanden Keere, 1558.
Pet. in-8SVnifr.et63pp.
Cette édition est citée par J.-Ch. Bninet dans ion Manuel du libraire (5" éd., Paria, 1860-1864), t. Il, coï. 923-924. Nous n'en connaissons aucun exemplaire ; il est probable que c'est avec les exemplaires invendus que Jean de Salenson fit l'édition suivante :
COMEDIE II DE PAIX ET DE GVERRE, || Fort propre t conneoable au || temps prefent; [| Compofee en rime Françoise par il M. HENRY DV TOVR. ||
A GAM), Il Chez lean de Salenfon fnr le Hault-port || à la Bible dor. ||
Pet. in-8<>, 4 B. lim. signés. [A] Aij-A4, et 47 [48] pp. chiffrées 17-63; la dernière page non chiffrée porte un fleuron. Car. rom. et ital.
Lee liminaires contiennent un avis de l'imprimeur, la liste des personnages et le prologue. Le f. 63 est terminé par la devise et le nom de l'auteur : Regarde la fin, du Tovr, suivis de l'octroi accordé i
H. Vanden Keere, donné à Bruxelles, le 9 août et le 14 octobre 1557.
[Bibliothèque de V Université de Gand, G, 343] ».
Cet exemplaire, le seul connu jusqu'à présent, est composé de feuilles appartenant à des éditions différentes. En effet, les liminaires ne comprennent que huit pages, et le texte commence à la page 17, erreur de pagination par trop grossière, même pour un imprimeur de second rang. De plus, les caractères des liminaires sont d'un type bien distinct de celui du texte. Enfin, on a peine à s'imaginer que Jean de Salenson, qui a exercé de 1581 à 1588, aurait réimprimé à la fin de son éditiom l'octroi accordé à un autre imprimeur en 1557. Je crois donc que Jean de Salenson s'est borné à faiie réimprimer les liminaires, qui ont été réduits de 16 à 8 pages par l'emploi d'un caractère plus petit, et que le texte de la comédie proprement dite est formé de la première édition imprimée chez Vanden Keere lui-même.
Le titre de cette première édition indique bien le caractère de la pièce : c'est une moralité, c'est-àdire une sorte de comédie rudimentaire, où les vices et les travers humains, au lieu d'être figurés par des personnages empruntés à la vie réelle, sont personnifiés : c'est l'A i;ance, V Orgueil^ V Hypocrisie^ au lieu de VAvare^ V Orgueilleux ^ VHypocrite.
* Cet exemplaire, acheté 70 fr. à la vente Borluut de Noortdonck (n* 1863 du cat.), et dont on a ofiFert récemment 1000 fr., provient de la bibliothèque de De Soleinne (n^ 738), à la vente duquel il fut vendu 37 fr. 50. — Cf. J.-Ch. Bbunet, ouvr. cité, t. II, col. 924; — Fbbd. Vandee Haeghen, Bibliographie gantoise (Gand, 1858-1869), 1. 1, p. 358, no 696.
Ce genre allégorique, qui fut l'apanage des clercs de la Basoche, convenait singulièrement à des poètes et à un public nourris de la scolastique du moyen -âge; aussi fut -il à la mode au XV® et au XVP siècle, surtout après que l'arrêt du Parlement de 1 548 eût interdit aux confrères de la Passion de jouer des mystères. La moralité forme, en quelque sorte, la transition du théâtre sacré au drame moderne. En général, l'allégorie ne sert qu'à envelopper et à parer quelque peu une vérité sérieuse. C'est ainsi que l'œuvre de Vanden Keere célèbre les bienfaits de la paix et les tourments de la guerre. N'oublions pas que notre imprimeur vivait au milieu de ce XVP siècle si tourmenté, que la Belgique était bouleversée par les guerres contre la France et les luttes religieuses, et que Gand, enfin, n'avait pas encore oublié les terribles représailles que Charles-Quint avait exercées contre elle. Nous comprendrons, dès lors, pourquoi Vanden Keere ajoute à son titre : fort propre et convenable au temps présent.
On compte sept personnages dans la moralité : Soûlas *, un jeune gentilhomme ; Désir, le page de Soûlas; Paix, une dame triomphante et magnifique ; Ennuyeuse détraction ^^ une vieille hideuse ; Guerre, un homme armé de pied en cap ; Pillage, un gendarme ; Bon conseil, un homme grave et rassis ; sans compter un Clerc et un Soldat, personnages du prologue et de la « conclusion » de la pièce.
* Plaisir.
* Médisance.
Dans le prologue, le Clerc demande au Soldat bI l'on aura bientôt la paix, et il fait l'éloge de cette dernière, tandis que le Soldat lui répond en faisant valoir les avantages de la guerre :