CETTE ANNÉE
(1) Pour le nom de l 'auteur, et autres détails bibliographiques, voir l'Avant-propos.
ê ^ma^^ prince Potiron étoit plus vilain que son |fl|f nom; le prince Discret étoit charmant; la fVl r princesse Tricolore étoit plus fraîche, plus brillante qu'un beau jour de printemps, elle détestoit Potiron , elle adoroit Discret; 'i ^ et fut forcée d'épouser Potiron. Tant mieux f. ^ pour elle.
Il ny a point d'art dans cette façon de conter le dénouement en même temps que Pexposition ; mais on n'est pas dans le secret du tant mieux , et c'est ce que je vais développer ici ayec toute la pompe convenable à la gravité du sujet.
Potiron , quoique laid , sot et mal fiait , n'étoit pas légitime. Sa mère étoit si exécrable , qu'aucun homme n'avoit eu le courage de l'épouser; mais
sa richesse lui tenoit lieu de charmes ; elle achetoit ses amants, n*avoit d*autre arithmétique que le calcul de son plaisir ; elle le payoit selon le temps qu'elle le goûtoit; elle ne donnoit jamais que des à comptes , et Potiron avoit été fait à Pheure.
Il avoit la tête monstrueuse, et jamais rien dedans. Ses jambes étoient aussi courtes que ses idées; de façon que soit en marchant, soit en pensant, il demeuroit toujours en chemin; mais comme il avoit ouï dire que les gens d'esprit font des sottises , et n'en disent guères, il voulut trancher de l'homme d'esprit, il résolut de se marier.
Madame sa mère, la fée Rancune, rêva longtemps pour savoir à quelle famille elle donneroit la préférence de ce fléau , et son choix s'arrêta sur la princesse Tricolore, fille de la reine des Patagons. Cette reine méprisoît son mari, et ne se soucioît pas de ses enfants ; elle faîsoit grand cas de l'amour, et peu de ses amants ; elle avoit plus de sensations que de sentiments ; elle étoit heureusement née. Un an après son mariage , elle mit au jour un prince, qui promettoit beaucoup. Il s'éleva dans le conseil une grande discussion au sujet de son éducation. Le roi prétendoit qu'à titre d'étranger, il avoit le droit de mettre son fils au collège des Quatre- Nations. La reine s'y opposa ; le roi insista; la reine répliqua; l'aigreur se mit de la partie, et le petit prince , qui vraisemblablement avoit un bon caractère, mourut pour les mettre d'accord.
La reine, qui vouloit renouveler la dispute, se détermina à avoir un autre garçon ; elle en parla à ses amis, elle devint grosse, elle en fut enchantée ; elle n'accoucha que d'une fille et elle en fut désespérée. On délibéra longtemps pour savoir com-
ment on nommeroit cette petite princesse. La reine alors n'avoit que trois amants, dont Tun étoit brun, l'autre blond, le troisième châtain. Elle donna à sa fille le nom de Tricolore ; ce qui prouve que cette Majesté avoit une grande idée de la justice distributive. Le roi, qui n'étoit pas un bon roi, parce qu'il n'étoit qu'un bon homme, crut ouvrir un avis merveilleux, en proposant de conduire sa fille dans une maison de vierges ; la reine le contraria, et dit qu'elle ne le vouloit pas, de peur que sa fille ne connût les ressources avant de connaître le plaisir. Le monarque ne répondit rien , faute de comprendre. J'imagine qu'il ne fut, pas le seul; mais on vit sourire cinq ou six courtisans, ce qui fit croire qu'ils y entendoient finesse. Il y a des sots qui sont heureux au rire ; le hasard les sert souvent comme des gens d'esprit.
Tricolore fut élevée à la cour , elle eut le bonheur de plaire , parce que personne ne lui en enseigna les moyens. On négligea son éducation , on ne se donna pas la peine de gâter son naturel ; elle étoit simple, naïve, ne se croyoit pas aimable, et cependant désiroit qu'on l'aimât beaucoup. Les femmes la trouvoient bornée, les hommes lui jugeoient des dispositions, et la reine, qui commençoit à en être jalouse, crut qu'il étoit temps de la marier, et de l'envoyer dans les pays étrangers. On la fit mettre dans les petites affiches; on va voir ce qui en arriva.
La reine reçut beaucoup d'ambassadeurs au sujet du mariage de la princesse. Il ne fut cependant question ni de sa figure, ni de son caractère, on ne chercha ni à la voir, ni à la connaître; on fit des perquisitions exactes sur l'étendue de ses revenus ;
on ne demanda point son portrait; mais on prît Pétat de ses biens.
La reine, de son côté, eut la prudence de prendre des mesures aussi sensées pour le bonheur de sa fille; elle fut fort tentée de la donner au fils du roi de Tunquin, parce que son ambassadeur était beau et bien fait. Elle étoit sirr le point de se décider, lorsque le prince Discret lui fit demander la faveur d'une audience. La reine, toujours pleine de dignité, mit son rouge, plaça ses mouches, prit son déshabillé, et s'étendit sur son petit lit en baldaquin.
Grande reine, dit le prince, en faisant une profonde inclination, je crains bien de manquer de respect à votre Majesté. — Cela seroit plaisant , répliqua la reine. D'autres que moi s'ofFenseroient de ce début; je ne le trouve point du tout révoltant.
— Madame, poursuivit le prince, j'ai une demande à vous faire, je ne m'adresse qu'à vous, et point au roi. Je suis le fils de la fée Rusée. — Vous tenez d'elle, à ce qu'il me paroît, dit la reine. D'ailleurs, votre air est intéressant; vous avez de grands yeux noirs ; je parierois que vous n'êtes pas capable de mauvais procédés. — J'en ai même de bons, repartit le prince, le plus souvent qu'il m'est possible. Ah! madame, continua-t-il en soupirant, que Tricolore est aimable ! — C'est une assez bonne enfant, reprit la reine ; cela n'a encore idée de rien. Je ne sais, mais si j'étois homme, je ne pourrois pas souffrir les petites filles; je vois cependant qu'elles sont à • la mode. Le goût se perd, il n'y a plus de mœurs.
— C'est parce que j'en ai, dit le prince, que j'ai des vues sur la princesse. — Des vues? interrompit la reine: qu'est-ce que c'est que des vues sur ma fille? Vous commencez à me manquer de respect.
— Ce seroit bien contre mon intention , répondit Discret. Je veux seulement prouver à votre Majesté...
— Que vous n'avez point d'usage du monde , dit vivement la reine. Je vois que vous voulez platement devenir Tépoux de Tricolore. Vous ne vous rendez pas justice ; en vérité , prince , vous valez mieux que cela.
En ce moment, la reine fit un mouvement qui laissa voir sa jambe ; elle Tavoit très-bien faite. Le prince étoit jeune, il étoit susceptible ; la reine s'en aperçut, et reprit ainsi la conversation:
— Je ne vous crois pas sans ressources, au moins (le prince avoit toujours les yeux fixés sur cette jambe). — En vérité, Madame, poursuivit-il , plus je vous examine, plus je trouve que Mademoiselle votre fille vous ressemble. — Il peut bien y avoir quelque chose , dit la reine ; et vous voulez donc absolument l'épouser ? — J'avoue, s'écria Itf prince, que c'est l'unique objet de mon ambition. La reine prit le prétexte du chaud, pour se découvrir la gorge. Hé bien, continua-t-elle, il faut faire l'entrevue. — Madame, reprit le prince, j'ai l'honneur d'être connu de la princesse; je lui fais quelquefois ma cour, et je crois pouvoir me flatter qu'elle ne blâmera pas la démarche que je fais : ainsi une entrevue me paroît totalement inutile. — Que vous êtes neuf, dit la reine. Je suis bien sûre que vous ne voyez jamais ma fille, que lorsqu'elle tient appartement. La conversation ne peut rouler alors que sur des sujets vagues; il n'est pas possible de s'étudier, ni de se connoître ; il faut se voir en têteà-tête.
Le prince, comJ>lé de joie, approuva beaucoup et dit avec transport : Oui, je conçois, Madame, qu'une
entrevue est nécessaire. — Elle se fait à présent, répondit la reine,, en fixant le prince. Il parut étonné. Il regarda de tous les côtés, pour voir s'il n'apercevroit pas Tricolore. — Ma fille a confiance en moi, reprit la reine ; je suis une autre elle-même; c'est moi qui la représente ; elle vous acceptera si vous me convenez. Tout ce que je crains, poursuivit-elle avec un air modeste, c'est que ma fille ne vous convienne pas.
Le prince reconnut les desseins de la reine; il vit qu'il n'obtiendroit Tricolore qu'à certaines conditions. La reine étoit encore aimable ; il se détermina et s'exprima en ces termes: Cette façon de faire l'entrevue augmente mon bonheur. En même temps, il serra la main de Sa Majesté qui le lui rendit bien, et qui laissa échapper ces mots : Prince, en vérité, je crois que vous conviendrez à ma fille. — Je suis bien certain, continua-t-il vivement, que mon bonheur dépend d'elle. — Elle est contente de l'entrevue, répliqua la reine.
Discret s'imagina en être quitte: Je puis donc me flatter, dit-il en respirant, que le mariage se conclura? Oui, sans doute, poursuivit la reine, vos caractères se rapportent, mais vous âavez aussi bien que moi que les grands s'épousent d'abord par procureur; c'est moi qui suis chargée de la procuration de ma fille. Discret ne put pas se méprendre au sens de ce discours ; il étoit embarqué ; il eût perdu toutes ses espérances, s'il eût seulement balancé. Il fut infidèle par sentiment. La conversation cessa, le plaisir fut en même temps senti et contrefait. La reine reprit la parole par monosyllabes, et finit par dire en soupirant : Ah ! prince , cher prince, épousez encore ma fille.
POUS ELLB.
La reine alla chez Tricolore, accompagnée du prince: Hé bien, ma fille, lui dit-elle, convenez que vous avez eu bien du plaisir ! Tricolore rougit ; le prince se déconcerta ; la reine s'étonna. — Je vois, s*écria la princesse, que le prince Discret ne Test pas, et qu'il vous a tout dit. Le prince reprit son sang froid , et convint qu'il y avoit bien eu quelque chose entre la princesse et lui, mais que ce n'étoit qu'une misère. — Apparemment, dit la reine, que vous Pavez trouvée seule. Que faisoit donc sa dame d'honneur ? — Il y a à parier, répliqua Discret, qu'elle faisoit alors ce que fait souvent la vôtre, à ce que j'imagine. — Je veux absolument, continua la reine , savoir l'historique de cette aventure. — Il ne sera pas long, reprit Discret en soupirant. J'eus le bonheur de trouver un soir la princesse livrée à elle-même ; elle lisoit un roman nouveau ; j'eus peur que cela ne la dégoûtât de l'amour; je fis une dissertation sur les sentiments. Elle parut me prêter toute son attention. Me flattant de rintéresser, je pris sur moi de vaincre ma timidité; je lui peignis l'état de mon cœur; je m'aperçus qu'elle vouloit m'interrompre ; mais sa politesse naturelle^ que sans doute elle tient de vous, madame , me laissa achever. J'eus la témérité de lui baiser la main ; elle me laissa faire , parce qu'elle prévoyoit bien que cette faveur ne tireroit pas à conséquence.
— Comment, dit la reine, vous en restâtes là ? — Oui, madame, répondit Discret. Comme la princesse n'a pas tant d'usage du monde que Votre Malesté, elle ne sait pas si bien faire les honneurs de chez elle. — Voilà qui est bien, interrompit la reine^ le mariage aura lieu. Elle donna, en consé-
quence, les ordres nécessaires; elle songea aux apprêts, commanda les équipages, leva les étoffes, et fît imprimer les billets. Le roi fut étonné de la nouvelle. Il Tavoit pourtant apprise par la Gazette; mais il n'en croyoit rien. Il fit venir la princesse et la reine, et demanda si on le prenoit pour le roi de carreau. — Non, monsieur, répliqua la reine; car il me fait souvent beau jeu. D'ailleurs, vous savez en votre conscience que vous n'avez aucun droit sur la princesse. Le mariage se fera; j'ai consulté les pères. — Et moi , je vous soutiens qu'il ne se fera pas, s'écria la fée Rancune, que Ton vit apparoître dans une désobligeante avec son fils Potiron sur le strapontin. Je prétends que la princesse donne sa main à mon bel enfant que voilà.
— C'est ce que nous verrons, dit la fée Rusée, qui arriva également dans un cabriolet, attelé de six renards. — Unissons-nous, madame, dit à l'instant la reine, je compte sur votre protection. — Je vous l'accorde, répondit la fée Rusée, et je vais vous en donner une preuve bien éclatante. Elle la serra au même instant contre la muraille, la toucha de sa baguette, et la reine des Patagons devint une fort belle figure de tapisserie. Tricolore fit un cri, la féé Rancune une grimace , le prince Potiron un gros éclat de rire , le prince Discret une question, et le roi des Patagons un remerciement.
Que c'est une belle chose que les événements dans un conte ! La métamorphose de la reine étoit un trait de la plus fine politique ; la tristesse de la fée Rancune en étoit une preuve. La fée Rusée étoit triomphante : cependant elle ne le sera pas toujours. Que d'aventures opposées et contraires va produire le choc de ces deux puissances ! O mon fils, s'écria
la fée Rus^e, que de plaisirs, que de peines, que de bonheur, que d'accidents ! comment pourrez- vous soutenir et les uns et les autres? Allons prendre conseil de notre Grand-Instituteur.
Le Grand -Instituteur habitoit, depuis quelque temps^ avec une fée, qui ne lui faisoit point payer de loyer, mais qui ne le logeoit pas pour rien. Cette fée étoit une petite vieille qui avoitl^ visage frais , Tesprit serein, et Tâme jeune. Elle renfermoit ses passions, et faisoit parade de ses goûts : elle les avoit tous. Elle applaudissoit aux opéras français , et ne donnoit que des concerts italiens. Elle avoit deux cuisiniers, l'un pour la vieille cuisine, et l'autre pour la nouvelle. Le premier étoit pour le dîner des savants, et l'autre pour donner à souper à de jolies femmes.
Elle ne sortoit que pour le spectacle; elle n'alloit dans aucune maison ; mais la sienne étoit toujours ouverte. Elle étoit persuadée qu'on ne doit point chercher le tourbillon, lorsqu'on n'est plus dans l'âge d'y pouvoir jouer un rôle ; mais qu'il faut l'attirer chez soi, pour en juger les personnages. Elle aimoit à raisonner le matin avec des gens d'esprit , et à se dissiper le soir avec la jeunesse. Elle se garantissoit de l'ennui; dès qu'elle voyoit qu'on s'amusoit et que le plaisir s'éloignoit d'elle, elle avoit, du moins, l'adresse d'en rapprocher la perspective.
Comme elle craignoit la solitude, tous ses palais tou choient aux différentes maisons du roi des Patagons. C'étoit une fée suivant la cour. On n'étoit pas du bon air, lorsqu'on ne lui avoit pas été présenté .Elle crut que c'étoit là le seul motif qui
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engageoît la fée Rusée à lui amener le pnnce Discret. Elle le trouva fort bien, et lui dit que sa figure étoit plus à la mode que son nom. La conversation roula d*abord sur des lieux communs ; ce sont de bons amis qui ne manquent jamais au besoin. On parla ensuite de l'événement du jour. La fée Rusée dit que la reine étoit changée en figure de tapisserie. La petite vieille s'écria aussitôt -.Tant mieux!
— Madame, reprit le prince, je vous avoue que je n'ai pas assez de pénétration pour sentir Vk propos de ce tant mieux là. J'aime avec passion Tricolore.
— Tant mieux , dit la fée. — Je crains, repartit Discret, que ce ne soit tant pis. La reine approuvoit mon amour ; maintenant elle n'est plus en état de me donner son agrément. — Tant mieux , poursuivit la fée. — Je ne vous conçois pas, dit le prince. Son père est vertueux, mais foible ; la fée Rancune en obtiendra la princesse pour son fils Potiron. — Tant mieux , s'écria la fée d'une voix haute, tant mieux, mon cher enfant. A votre âge on sent fortement ; mais on ne va pas loin, à moins que d'être un de ces hommes privilégiés tels que le Grand-Instituteur.
C'est un ami des dieux, qui tire parti de tout. Il contemple sa gloire dans le passé, son plaisir dans le présent, et son bonheur dans l'avenir. Rien ne l'afflige, rien ne le décourage; c'est pour cela qu'on le nomme le Grand-Instituteur de tous les tant mieux du monde. Je vais vous le chercher; il vous consolera. — Madame, dit le prince à sa mère, lorsqu'ils furent seuls, connoissez-vous ce monsieur tant mieux-là? — Oui, mon fils, répondit la fée Rusée. C'est un saint personnage, qui fait beaucoup de bien ; il se met à la portée de tout le monde.
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Voit-il une femme qui n'est plus jeune? il dit aussitôt: Tant mieux ! et peut-être n'a-t-il pas tort. Il y a plus de tant mieux qu'on ne croit dans une femme d'un certain âge. En aperçoit-il une qui tient encore à la naïveté de Penfance ? il ne manque pas de dire le tant mieux ; et je pense, mon fils, que vous n'avez pas de peine à en imaginer les causes. Lui apprend-on qu'une femme aime son mari à la folie? Tant mieux! s*écrie-t-il à l'instant; Pour aimer son mari^ il faut avoir une âme bien sensible. Cette femme appartiendra un jour à la société ; c'est un effet pour le commerce. Est-il instruit qu'un époux est détesté ? Ah ! que c'est bien tant mieux ! dit le saint homme , en roulant des yeux affectueux. C'est une preuve que cette dame a bien de la justesse d'esprit. Je lui juge un beau naturel. -^ Vous me paroissez au fait du sien, dit le prince. La discrétion l'empêcha de poursuivre, et, dans l'instant, la petite fée revint accompagnée du Grand- Instituteur.
C'étoit un homme de cinq pieds six pouces, bien campé sur ses pieds, la jambe peut-être trop fournie , mais mieux cependant qu'une qui l'eût été moins, des épaules larges et effacées, de belles dents, des yeux à fleur de tête, et un nez d'espérance. Je ne sais pas s'il avoit beaucoup d'esprit; mais tout cela vaut mieux que des bons mots. Comme il étoit prévenu que la fée Rusée venoit le consulter, il avoit pris son visage de prophète; il la salua légèrement , et regarda le prince comme un répondeur de messes.
Seigneur, lui dit-elle respectueusement, votre réputation est si étendue , que j'ai cru devoir vous demander conseil. Vous savez mes bontés pour la
reine. * Oui, reprit-il froidement, je suis instruit de tout ; le bonheur de votre fils est votre unique objet. Il est fort amoureux, cela est assez simple ; il veut se marier, cela est assez plat; il veut que sa femme soit sage, cela est assez plaisant. ~ Elle ne le sera donc pas , dit vivement le prince ? — Vous ou moi l'en empêcheront, repartit le pontife. Vous voulez vous marier et n'être pas trompé : ce seroit être un original sans copie. Madame votre mère, qui a garanti son mari d'un pareil ridicule, a prévu la misère de vos préjugés, et y a pourvu par la métamorphose de la reine. — Je ne vous comprends pas, interrompit le prince, avec un ton d'impatience; vos discours sont absolument inintelligibles. — - Je le crois bien, dit la petite fée ; oh ! c'est un bel esprit que notre Instituteur. — J'en reviens, dit le prince, à l'enchantement de la reine. ^ Doucement, répondit le Grand-Instituteur , cela ne vous regarde point ; ce ne sera pas vous qui le romprez, ce sera moi. — Et comment cela, répliqua le prince? ~ Ah! comment cela, reprit le Grand- Instituteur, avec un air ironique. Vous savez comment vous avez fait l'entrevue de Tricolore chez la reine ? Le prince rougit, les deux fées rirent, et le prêtre continua ainsi : Vous savez comment vous avez fait cette entrevue, n'est-il pas vrai, convenez^ en de bonne foi? — Hé bien ! sans doute , dit le prince, je le sais, que cela prouve-t-il? — Cela prouve , répondit le Grand-Instituteur, que votre science est celle des entrevues, et que la mienne, à moi, est celle de rompre des enchantements. Chacun a ses talents; je n'en dirai pas davantage. — J'y consens , poursuivit le prince ; mais , du moins, tires-moi d'un doute cruel : lequel, de Po-
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tiron ou de moi, sera assez fortuné pour posséder la princesse l — Vous allez le savoir clairement, repartit le prophète. 11 fît alors trois tours dans la chambre, marqua trois fois trois croissants, ce qui en faisoit neuf, leva trois fois les yeux du côté de la lune^ fit trois grimaces , trois cabrioles, trois éclats de rire, et prononça cet arrêt infaillible:
Le prince Discret aura la princesse Tricolore, et ne l'aura pas; tant mieux pour elle. Le prince Potiron aura la princesse Tricolore y et ne l'aura pas; tant mieux pour elle et pour moi.
Ah I rhabile homme, dit la fée Rusée. -— Ah ! le grand homme, dit la petite vieille. — Ah ! le sot homme, dit le prince Discret. Alors,' Tlnstituteur, toupurs poli, quoique inspiré, fit une révérence à la fée Rusée, présenta la main à la petite vieille, et prit congé du prince en lui disant: Demeurez toujours le bien illuminé.
Le prince resta fort sot: ce n'est pas le seul agréable à qui cela soit arrivé. Madame sa mère fut elle-même embarrassée; mais le Grand-Instituteur étoit bien loin de se trouver en pareil cas ; la fée Rancune Tattendoit dans son cabinet, avec la princesse Tricolore. Elles étoient venues accompagnées du roi des Patagons et du beau Potiron. ^ On peut être mieux en écuyer.
La reine ne fut pas plutôt métamorphosée que le roi se crut capable de gouverner parce qu'il n'avoit plus personne pour le conduire. Il tint tête à la fée Rancune , il insista sur le mariage de Tricolore avec le prince Discret , et se fonda sur la volonté de la reine. — Si ce n'est que cela, lui répondit la fée , je vais vous mettre à votre aise sur ce petit scrupule. Souvenez-vous que le Destin a
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déclaré que {la reine ne seroit en droit de marier que les enfants dont vous seriez le père. -^ Voilà qui est bien, dit le roi, je n'aime point à disputer ; mais, en ce cas, votre fils pourra me ressembler. Potiron, qui savoit vivre, lui répliqua poliment: Vous croyez que tout le monde est aussi paresseux que vous. Je me charge d*être le père de mes enfants; mais je veux savoir si personne ne se mêlera de mes affaires , et c*est pour cela quil faut aller trouver le Grand-Instituteur.
Du plus loin qu'il Taperçut , il lui cria : Divin oracle, je veux me marier. -— Et moi je ne le veux pas, poursuivit Tricolore. — Hé bien , repartit le Grand-Instituteur, vous avez raison tous les deux.
— Nous venons vous demander, dit la fée Rancune, ce qui en arrivera ? — Bien des choses , répondit l'homme inspiré. Je dois, premièrement, vous avertir que le mari de la princesse et son amant seront deux. Ecoutez-moi... l'avenir se découvre à mes regards :
Le prince Discret aura les prémices de la princesse ; tant mieux pour elle ! Le prince Discret n'aura pas les prémices de la princesse ; tant mieux pour moi.
Vous n'avez pas le sens commun, dit à Pinstant Tricolore ; voilà deux oracles qui se contredisent.
— Ils n'en sont pas moins vrais , repartit le prophète. — Je puis donc m'attendre, dit Potiron, que si j'épouse cette demoiselle , je n'en aurai pas les gants ? — Cela demande explication , répliqua le Grand -Instituteur. Elle vous apportera ses prémices, cela est certain , mais il faudra qu'auparavant elle ait eu dix-sept enfants.
— Voilà un honnête homme, dit Tricolore, qu'il
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faut loger aux Petites-Maisons. — Ne vous en moquez pas, interrompit le roi; c'est le style de la chose. ~ Le Grand-Instituteur reprit son enthousiasme: Je vois encore, continua-t-il, d'autres événements qui vous feront trembler, et qui sont pourtant des tant mieux. — Tricolore , loin d'être intimidée, fut rassurée par ces paroles. Elle se flatta que le bonheur du prince Discret seroit peut-être un de ces tant mieux là. L'homme divin le conjectura sur sa physionomie , et prononça ces mots terribles :
^ — Je sais ce que vous pensez ; mais, ô Princesse, que vous vous abusez ! Vous donnerez la mort à votre amant, et ce sera tant mieux pour lui. — O ciel ! s'écria Tricolore, cela se pourroit-il ? — Mais, dit Potiron, cela ne laisse pas que de faire un joli caractère. Si elle traite ainsi un amant, jugez de l'accueil qu'elle fera à son mari. — Son mari, reprit le prophète, en sera quitte pour la colique. — Ah ! je ne balance plus, repartit Potiron, elle sera ma femme. — Ah! fée Rusée, poursuivit la princesse, en criant de toutes ses forces, ah ! fée Rusée , le souffrirez-vous .^ Ah ! fée Rusée, secourez-moi. — La fée Rusée écoutoit finement à la porte avec monsieur son fils. Elle parut sur-le-champ, marmotta quelques mots, posa sa main sur le joli visage de Tricolore, qui devint une petite perdrix bien gentille. — Tant mieux , dit le Grand-Instituteur. Dans le même instant la fée toucha de son petit doigt le prince Discret, qui comme vous croyez bien, devint un coq-perdrix fier et tout plein d'amour. — Tant mieux, s'écria encore le Grand- Instituteur.
On se représente la joie de nos amants; mais
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qu'on juge de leur désespoir, lorsque la fée Rancune saisit Tricolore, en disant ; Doucement, doucement, ma mie, nous vous mettrons en cage; comme vous êtes bien amoureuse, vous serez une chanterelle admirable; vous appellerez souvent, M. Discret ne manquera pas d'arriver : mon bel enfant se cachera, c'est ce qu'il fait de mieux ; je lui donnerai un bon fusil, il tuera son rival le coq, et puis je ferai si bien que son mariage s'accomplira. Le roi des Patagons , qui se souvint que l'oracle avoit prédit à la princesse qu'elle donneroit la mort à son amant , ne put s'empêcher de pousser un soupir et de dire: Ah ! pauvre prince, te voilà expédié. — Et Tricolore aussi , continua le Grand-Instituteur ; ce sera bien tant mieux pour elle.
Le prince Discret devenu coq-perdrix, fut moins tendre et plus ardent : c'est prendre un bon parti. La princesse Tricolore, enfermée dans sa cage, sentit, à n'en pouvoir douter, qu'elle ne feroit pas la bégueule. Le prince Potiron fit préparer ses armes, et la fée Rancune ordonna que l'on fît un grand trou. (Le lecteur touche au grand intérêt. )
Le soleil commençoit à baisser, et le calme du soir, rassurant les habitants des plaines, les invitoit à profiter de leur bonne santé. Potiron partit, arriva, se plaça ; on posa la cage à dix pas de lui , et la fée Rancune se retira à l'écart. Tricolore, qui connoissoit cette espèce de trafic, se promit bien de ne pas donner le plus petit appel ; mais chez une perdrix, comme chez bien d'honnêtes personnes, souvent le physique l'emporte.
Tricolore, qui sentoit le coq à cœur-joie, laissa involontairement échapper des Kiriques, Kiriques. Discret, en cet instant , secoua ses ailes, se redressa,
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s'éleva sur ses pattes, se rengorgea, tourna autour de la cage, se plaça dessus, en redescendit, alla vis-à-vis à la perdrix, passa la tête à travers les barreaux, présenta son bec, et 6t des cris d'amour.
Outré de despit , Potiron le coucha en joue, et tira le déclin; mais tel maître, telle arme; celle de Potiron fit crac; il se hâta de réparer la chose; mais crac encore, et toujours crac. Ah! maudite arme ; ah ! chienne de patraque ! s'écrioit-il, écumant de fureur. Tandis qu'il perdoit son temps, le coq ne perdait pas le sien ; et il fit si bien, qu*il souleva la porte de la cage, et fut le plus heureux des coqs à la barbe de son rival. Potiron ne pouvoit pas sortir de son trou ; son ventre étoit trop gros, ses jambes trop courtes, il se mit à crier de toutes ses forces. Hé, ma chère mère, ma chère mère, venez donc vite empêcher ce vilain. La fée Rancune ne fit qu'un saut; elle avoit déjà la main sur le prince Discret; mais la fée Rusée, qui étoit présente, quoiqu'on ne la vit point , rendit dans l'instant son fils invisible comme elle. Rancune le chercha en vain.
Madame, dît Potiron, voilà une princesse qui a bien peu de pudeur. — Je l'en punîroîs, répondit la fée ; mais on doit respecter son fruit. On la rapporta au palais , elle pondit ses dix-sept œufs ; il ne s'en trouva pas un de clair : ainsi Tricolore eut dix-sept perdreaux du premier lit , sans avoir cependant perdu ses prémices de princesse.
Un des oracles du Grand-Instituteur se trouva donc vérifié. Dès que ses enfants furent revêtus de queue, on les mit en liberté, et la fée Rusée rendit à la mère sa forme naturelle.
Ah! madame, s'écria-t-elle, transportée de joie.
que je vous ai d'obligations ! Mais, de grâce, qu'est devenu votre fils? La fée Rusée, à cette question, tomba dans la tristesse, garda le silence pendant un moment, et fit cette réponse: Vous n'en aurez des nouvelles que trop tôt; le Grand-Instituteur ne se trompe pas; vous ne pouvez vous dispenser d'ôter la vie à votre amant , et, dès le soir même qu'il mourra, vous serez forcée d'épouser Potiron. Tricolore voulut gémir ; mais la fée Rusée, qui prévit que cela ne seroit pas amusant, la laissa seule, et fit fort bien. Je l'imiterai, et je ne rendrai pas compte des réflexions de la princesse. Ce que l'on se dit à soi-même n'est pas toujours bon à répéter aux autres.
Il est seulement nécessaire de savoir que Tricolore, après avoir beaucoup rêvé aux moyens d'éviter ses malheurs , se détermina à ne point passer le jardin de la fée Rancune, afin de ne point rencontrer le prince Discret: car, disoit-elle fort bien, si je ne le trouve pas , il sera difficile que je le tue. On voit par là combien cette princesse étoit forte pour le raisonnement.
Le lendemain , jour de grande chaleur , Tricolore, vers le soir, voulut prendre le frais: elle gagna une pelouse verte à faire plaisir; elle ne put résister à l'envie de se coucher sous le feuillage d'un gros chêne; elle s'y endormit. On croit que je vais faire arriver le prince Discret i non, ce sera le Grand-Instituteur; il n'y a rien à perdre. Le hasard Tavoît conduit en ce lieu: il devoit faire un discours sur les inconvéniens de la chasteté, et il venoit le préparer, dans ce bois solitaire. Qu'il trouva un beau texte, en découvrant Tricolore endormie! J'ignore quelle étoit l'attitude de la prin-
cesse ; mais le prêtre s'écria: Ah sainte Barbe! que cela est joli ! Il se cacha derrière un buisson , il craignoit de faire du bruit, et ne pouvoit cependant s'empêcher de taper du pied. Il étoît prêt à faire frémir. Son transport redoubla, lorsqu'il entendit la princesse , qui dit : Haie I en faisant un petit mouvement. Il devint séraphin; mais toutes les puissances de son fime furent occupées, en voyant Tricolore ouvrir les yeux à moitié; et prononcer ces mots d'une voix douce: Ah ! que cela me chatouille ! Elle parut se rendormir ; mais la minute d'après, elle s'éveilla tout-à-fait, en s*écriant: Ah ! que cela est chaud ! Elle se croyoit seule; elle regarda, et trouva un ver luisant caché dans l'herbe, et^ placé le plus heureusement du monde.
Un lecteur pénétrant jugera aisément par la façon, dont ce ver luisant se plaçait, que c'étoit le prince Discret métamorphosé par sa mère. La princesse le prit et le considéra avec un air de complaisance, comme si elle se fût doutée de ce que c'étoit. — Quoi, dit-elle , voilà ce qui m'a tant émue ! cela est plaisant. Voyons cependant s'il ne m'a pas piquée. En cet instant critique, le Grand-Instituteur creva dans ses panneaux , et malgré lui , s'écria : Ouf, je n'en puis plus !
La pauvre Tricolore fut saisie de frayeur et de honte. — Hé quoi ! monsieur, qui vous auroit cru là? On voit bien que les prêtres mettent leur nez partout. Le Grand-Instituteur, qui ne répondoit qu'à ses idées , repartit en soupirant ; Ah ! que ce ver luisant est heureux! -—Vous appelez cela un ver luisant, dit la princesse ? — Oui, répliqua l'Instituteur. J'admire la sagesse de la nature qui lui a placé une étincelle de feu sur la queue. — En effet, cela
est drôle , continua Tricolore j et qu'en concluezvous ? — Que cet insecte lumineux , répondit le prophète, cache peut-être un amant. A ce mot d'amant , Tricolore tressaillit ; elle tomba dans la rêverie, contempla le ver luisant, et prononça ces mots d'un air intéressant : Le pauvre petit, qu'il est gentil! Mais savez-vous bien, poursuivit-elle en réfléchissant à la place où elle l'avoit trouvé, savezvous bien que vous pourriez avoir raison, et que c'est peut-être un amant ?
— N'en doutez pas , dit le Grand-Instituteur : cette étoile n'est qu'une étincelle que l'amour a laissé tomber de son flambeau. Madame, continuat-il , ayez la bonté de la serrer un peu, pour voir s'il remuera la queue. Tricolore fut curieuse de cette expérience: elle appuya ses deux doigts ; mais, ô surprise, ô terreur ! elle sentit jaillir du sang, et sur-le-champ elle entendit la voix du prince Discret , qui dit : Ah ! Tricolore ! je meurs de votre main ; que je vous suis obligé ! Le prince expira , la princesse s'évanouit, et le Grand-Instituteur s'écria : Victoire ! victoire! Tricolore, vient de tuer son amant; tant mieux pour lui, tant mieux pour elle, tant mieux pour moi !
Le bruit de cet événement s'étant répandu, le roi des Patagons fît battre aux champs; on publia le mariage de la princesse et de Potiron; rien ne pou voit le retarder. Le repas se fît; On mangea plus qu'on ne parla ; on parla plus qu'on ne pensa. La chère fut fine , les plaisanteries furent grosses, et le roi charmé de se bien divertir, dit d'un ton malicieux qu'il étoit temps de conduire les nouveaux mariés à leur appartement. Je vous fais grâce de la cérémonie. Le prince parut béte, Tricolore parut
triste ; tout cela étoît vrai. La fée Rancune rioit comme rit la haine. Le Grand-Instituteur fit une belle exhortation; mais ce n'est pas ce qu'il fera de mieux. Dès que les époux furent dans la chambre nuptiale, la belle Tricolore prit le deshabillé le plus galant; mais ce qui la rendoit encore plus charmante et plus désirable^ c'étoit son embarras et sa rougeur. En pareille occasion, la pudeur est toujours un tribut à la volupté.
Potiron n'étoit pas très-bien dans son bonnet de nuit; mais, comme il avoit une belle robe de chambre couleur de chair, le roi crut que détoit l'instant de les laisser. Il congédia rassemblée , et il prit le parti lui-même de s'appuyer sur deux de ses pages, et de se retirer, en disant quelque ordure, qu'il prit pour une finesse.
Dans le moment que tout le monde sortoit, on entendit une voix qui prononça ces paroles : a II n'y est pas encore. » — Madame, dit aussitôt Potiron, permettez-moi de lui donner un démenti. Tricolore garda un silence modeste, qui autorisoit les droits de son époux. Il alloit en profiter, lorsque la princesse fit une grimace, une plainte et un mouvement. Potiron, plein d'égards , contint son feu , et lui demanda ce qu'elle avoit. •— Seigneur, répondit-elle, c'est quelque chose de très-extraordinaire. — Sentez-vous du mal quelque part, poursuivit Potiron? — Seigneur, cela est plus embarrassant que douloureux. — Madame, permettez-moi de voir. — Je n'ose pas, repartit-elle : si vous saviez où c'est ! — Vous me l'indiquez, en me parlant ainsi , reprit Potiron. En même temps, il fit l'examen, mais quel fut son étonnement^ en apercevant une rose toute épanouie , entourée de pi-
quants ! -^ Âh ! la belle rose, s'écria-t-îl. Madame, aeroit-ce, par hasard , une marque de naissance ? — Monsieur , dit la princesse , je crois qu*eUe n'y est que de tout à l'heure. ~ Cela est très-singulier, continua Potiron ; c*est un tour qu'on me joue, ou une galanterie que l'on me fait. Mais j'aperçois des lettres; c'est peut-être une devise ; souffrez que je prenne une lumière pour la lire. Le caractère en est très-fin, et je le crois d'El^evir.
Potiron alla prendre un flambeau ; mais il trouva un changement de décoration. Il n'y avoit plus ni rose, ni piquants; il vit à la place deux grands doigts qui lui faisoient les cornes. Potiron se mit en fureur. — Madame, s'écria-t-il, vous avez un amant, et voilà ses doigts. — Seigneur, qu'imaginez-vous là ? Vous me faites injure. — Madame, ayez la bonté de vous tenir debout, pour savoir si cela ne changera point. La princesse se leva, et les deux doigts restèrent. Potiron tâcha de réfléchir ; il jouoit de malheur toutes les fois que cela lui arrivoit, et il en fit une nouvelle expérience. — Princesse, reprit-il avec un air content, tout ceci n'est qu'un jeu; ce n'est qu'une mauvaise plaisanterie de la fée Rusée, qui veut arrêter mes plaisirs, en me donnant des ombrages sur vous. Je remarque que ces deux doigts ne peuvent m'empêcher de vous donner des preuves de mon estime. Ils disparoitront , sans doute, lorsque je les aurai méprisés. Il eut alors un désir très-déplacé (il n'y avoit jamais d'à propos chez lui), il voulut se satisfiaire, mais les deux doigts devinrent aussitôt deux pinces, qui le serrèrent impitoyablement. Il jeta les hauts cris, et ce qui redoubla ses tourments, c'est que dans cet instant la princesse, par
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une impulsion involontaire, marcha à reculons avec autant de vitesse qu'auroit pu faire le meilleur coureur en allant droit devant lui.
Hé! mais. Madame, cria-t-il, vous êtes folle; vous n'y pensez pas ; arrêtez-vous donc, — Je ne le puis, Monsieur, répliqua-t-elle , en lui faisant, sans cesse, faire le tour de la chambre. — Madame, reprenoit Potiron, vous me malmenez trop ; je ne pourrai de ma vie vous être bon à rien. Enfin, au bout d'un quart d'heure, Tricolore tomba dans un fauteuil , et Potiron , se trouvant libre , roula par terre , sans aucun sentiment.
Potiron reprit connoissance ; ce n'étoit pas reprendre grand' chose. Il ouvrit les yeux , regarda la princesse, et lui tint ce discours rempli de bon sens: Madame, j'aimerois beaucoup mieux que vous me menassiez par le nez. La princesse , un peu remise, eut envie de rire; elle se retint cependant, et ne répondit rien. — Y sont-ils encore, poursuivit Potiron ? — J'en ai peur, dit Tricolore. — C'est ce qu'il faut voir, dit le prince. 11 les trouva, plus que jamais , en forme de compas , avec les mêmes paroles: a Voilà pour toi. » — Je suis fort aise de les retrouver, s'écria Potiron ; j'ai dans ma poche une paire de ciseaux que ma mère m'a donnés ; ils ont la vertu de couper toutes les choses enchantées. L'épreuve réussit, il rasa les deux doigts; mais la rose et les épines prirent la place aussitôt, avec ces mois écrits: Voilà pour lui. Il fit la même opération sur ce nouvel enchantement, les deux doigts reparurent et toujours: Voilà pour toi,
— Madame , dit le prince , il paroit que voilà une place qui n'est jamais vacante. — C'est l'ho-
roscope qu*on en a toujours tirée, répondit Tricolore. — Ce que je ne conçois pas, repartit Potiron^ ce sont ces deux devises: Voilà pour toi. Voilà pour lui. Il y a peut-être beaucoup d'esprit là dedans ; mais je ne comprends pas. — La première devise, répliqua la princesse , mt paroît la moins obscure^ il me semble que Tembléme en facilite Tintelligence.
La fée Rancune et la fée Rusée arrivèrent pendant cette discussion, — Mon fils, dit Rancune, je sais que vous êtes dans Pembarras; mais vous n*en êtes pas quitte. — Est-ce comme cela que vous venez m'en retirer, repartit Potiron ï Pourriez- vous me dire ce que c'est que cette rose et ses accompagnements ? — C'est mon présent de noces , répondit la fée Rusée. — Pour un présent de cette espèce , reprit Potiron , il est bien à sa place. Et les deux doigts? — Les deux doigts, poursuivit Rusée, sont le présent de mon fils. Il les a donnés à la princesse, et Va. chargée de vous les rendre. — Malheureusement, dit la fée Rancune, ils resteront là jusqu'à ce qu'ils soient à leur destination naturelle; c'est une pièce d'attente. Cependant ils disparoitront tout-à-fait , s'ils ne vous empêchent pas d'être heureux avec la princesse. Essayez, mon cher fils... — Non, parbleu, cria Potiron, je ne crois pas qu'on m'y rattrape. Puis, se ravisant : Je vais, dit-il, tenter encore une fois de rompre l'enchantement ; ainsi , Mesdames , ayez la bonté de vous retirer.
Potiron , en efifet , plein d'un nouveau courage , veut s'emparer de la rose enchantée ; les peines ne le rebutent pas. Hélas ! il est dupe de sa valeur. Il se trouve enveloppé dans vingt mille fusées de
la Chine, à flammes de toutes couleurs. Au feu ! au feu! s*écrie-t-il. — Seigneur, lui dit la princesse, prenez garde qu'il n'y vienne des cloches.
—- II y a de la magie dans tout ce qui se passe ici, reprit le prince Potiron. — C'est , sans doute , répondît la princesse, encore une galanterie de la fée Rusée : il n'y a point eu de feu au fruit ; elle vous Ta réservé pour une meilleure occasion. Les deux fées reparurent, en disant : Ah ! il sent ici le brûlé ! — Il y a raison pour cela , répondit Potiron. Si l'artillerie du roi est aussi bien servie que celle de sa fille, je défie que l'on prenne ses places. — Il y a un moyen tout simple de lever cet obstacle , poursuivit la fée Rusée. Vous savez bien que madame votre belle-mère, la' reine, a été métamorphosée en figure de tapisserie. — Hé bien , répliqua Potiron, qu'est-ce que cela me fait à moi ? Je sais parfaitement que c'est une de vos facéties; mais je n'en vois pas le fin. — Je vais vous rapprendre , dit Rusée d'un ton plein de bonté. Il est naturel que je prenne le parti de mon fils ; il étoit amoureux de la princesse. — Parbleu, interrompit Potiron , j'en ai été assez témoin le soir de la chanterelle ; mais , grâces au ciel , il est perdu ce petit monsieur-là. — Il se retrouvera, reprit la fée; mais revenons à l'événement.
Voyant donc que mon fils étoit amoureux de la princesse , et que vous étiez en droit de l'épouser, j'ai, du moins, cherché à vous empêcher de jouir de votre bonheur ; et pour y parvenir, j'ai jugé à propos de former un enchantement sur la reine, et un autre sur Tricolore. Le dernier ne pourra être rompu, que préalablement le premier ne Paît été ; ainsi vous ne ferez disparoître la barrière qui
VOUS prive de la princesse, qu'en rendant à la reine sa forme naturelle. — Je vous crois beaucoup d'esprit, repartit Potiron ; mais je ne vous trouve pas le sens commun. Comment voulez-vous que je fasse, pour que la reine cesse d'être une figure de tapisserie ? — C'est , répliqua la fée, en la traitant comme vous vouliez traiter mademoiselle sa fille. — Qui, moi ! reprit brusquement le prince, que j'aie commerce avec une reine de haute lice ? Vous n'y pensez pas, Madame. — Que trop, répondit Rancune : il faut que vous fassiez cette politesse à la reine des Patagons , ou ce sera un autre qui désenchantera la princesse. — Mais, en vérité, s'écria Potiron, je vous jure en honneur que cela m'est impossible. — Hé' bien , dit froidement la fée Rusée, qu'on aille chercher le Grand-Instituteur.
Il arriva en habit long et demanda à ces dames ce qu'elles désiroient de son petit ministère. Ce n'est qu'une bagatelle, dit Potiron : il s'agit de traiter cette reine, comme vous avez coutume de traiter les jolies femmes. — Vous voulez m'éprouver, répondit le Pontife. —Hé bien ! quand cela seroit, répondit Potiron , l'épreuve ne vous feroit qu'honneur. — Seigneur , reprit le Grand-Instituteur , je sais trop le respect que je vous dois. — Je vous en dispense, poursuivit Potiron : je sais fort bien que cette grande figure-là est ma belle-mère ; mais vous pouvez lui manquer de respect tant que vous voudrez, sans que je m'en formalise. — Vous ne m'entendez pas, répliqua l'Instituteur; je n'essayerai point de désenchanter la reine ; je ne veux pas aller sur vos brisées. Rompre ce charme est votre affaire ; la mienne es^de lever celui de la princesse. Permettez-moi d'aller à mon ouvrage. — Plaît-il ,
monsieur le curé ? dit vivement le prince. — Seigneur, continua la fée Rusée, avec l'air de quelqu'un qui meurt d'envie de rire, le Destin a déclaré que ces deux enchantements , par une bizarrerie singulière, seroient liés entre eux; en rompant l'un , l'autre le sera aussi par un effet du contrecoup.
11 n'y a que vous qui puissiez venir à bout de la reine; et si vous ne voulez pas mettre à profit un si beau privilège, l'honneur de faire cesser l'enchantement de la princesse appartient à notre Instituteur. — Je me moque de cela, repartit Potiron, je veux avoir la rose. — Seigneur, reprit l'homme céleste, prenez garde à ces paroles : Voilà pour lui. — Hé bien ! dit Potiron, c'est moi qui suis lui. — Seigneur, continua le Grand-Instituteur, je crois que vous vous trompez ; c'est vous qui êtes toi. La première devise vous regarde ; et les deux doigts vous reviendront tôt ou tard ; mais je suis sûr que la rose sera pour moi. — A ces mots , le Grand- Instituteur tourna ses pas vers la princesse. Potiron s'accrocha à lui, pour le retenir ; mais l'Instituteur prononça ces paroles avec un ton d'inspiration : Puissances invisibles , soumises à mes décrets, étende^ en ce lieu un rideau sacré qui me sépare des profanes. On vit sur-le-champ l'appartement séparé en deux par un beau rideau de velours de Gênes. Potiron resta avec les deux fées du côté de la reine tapisserie , et l'Instituteur se trouva du côté du lit , seul avec la princesse.
Potiron devint furieux comme tous les petits hommes ; il voulut passer par dessous le rideau ; il crioit de toutes ses forces : Attends, attends-moi, vikin prêtre. — C'est ce qu'il ne faut pas , s'écria
3o TANT MIEUX
Tricolore. Ce mot ralluma le transport au cerveau du pauvre prince: Ah! singe exécrable, reprit Potiron, tu auras affaire à moi. — En attendant , dit la fée Rusée, je crois que la princesse va avoir affaire à lui. — Ce qui me console, repartit Potiron, c'est qu'il se piquera du moins. Mesdames , un peu de silence, je vous prie ; il ftiut savoir comment il s'en tirera ; la chose mérite attention. En même temps, il se colla Toreille contre le rideau ; sans s'attendre au dialogue que voici:
— Ah ! quel plaisir ! dit le Grand-Instituteur. — Quel plaisir ! interrompit Potiron , mais il faut que cet homme soit enragé ! Ecoutons encore : — Ah! que vous me faites de mal, s'écriait la princesse ! — Je ne me connois plus, répliquait le serviteur des autels. — Je vais m'évanouir , reprenait Tricolore. — Chère princesse, adorable princesse, beauté vraiment divine, continuait le Grand-Instituteur en balbutiant, encore un moment de courage. ~ Ah! je suis morte, dit la princesse, en jetant un cri perçant. Le charme se rompit , le rideau disparut, la reine de tapisserie s'élança au col du Grand-Instituteur, en lui disant : Monseigneur, que j'ai d'obligation à Votre Grandeur î Elle passa ensuite devant Potiron , et lui adressa ces mots : Je vous en fais mon compliment , mon gendre. — Faut-il se faire écrire chez vous , poursuivit la fée Rusée ? — Mon fils, continua la fée Rancune, vous n'êtes pas le seul; — Seigneur, dit le Grand-Instituteur, j'ai bien des grâces à vous rendre ; je serai toujours à vos ordres , toutes les fois qu'il vous plaira d'augmenter le casuel de mon petit bénéfice. Potiron resta seul avec la princesse , à qui la connoissance n'étoit pas encore revenue. Pour la rani-
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mer, il voulut lui tfiter le pouls (chacun a sa méthode) ; elle crut apparemment que c*étoit le Grand- Instituteur. Elle lui serra la main , en disant: Ah! mon cher abbé ! En môme temps elle ouvrit les yeux. —Hé ! quoi, c'est vous, Monsieur, repritelle, que faites-vous donc-là? — Ce que je peux. Madame , répondit Potiron. Il avoit toujours la repartie juste. Tricolore devint honteuse, le prince étoit embarrassé, mais il fut encore plus curieux. Ah, ah ! s'écria-t-il d'un aiî surpris , il n'y a plus ni roses, ni piquants. Cet homme-là a d'excellents secrets ! c'est apparemment , Madame , cette extirpation qui produisoit vos plaiùrs? — Précisément, répondit Tricolore. — Je le crois aisément , répliqua-t-il. Cela n*empéche pas que ce ne soit une fort belle opération; mais qu'a-t-il fait de tout cela ? — Seigneur , dit la princesse , il a tout emporté, pour son cabinet d'histoire naturelle. — Au fond, cela est juste, reprit Potiron ; c'est là ce qu'il entendoit sans doute , lorsqu'il m'a remercié d'avoir augmenté son casuel. A parler franchement , je n'en suis pas fâché. Voilà bien de la besogne fiaite. Je sens que j'ai envie de dormir.
Le lendemain matin étoit consacré au cérémonial de la toilette. Lorsque Tricolore en fut débarrassée, après qu'elle eût essuyé toutes les visites des femmes de cour, qui ce jour là plus que de coutume avoient regrimpé leurs appas, et grimacé leurs mines; après qu'elle eut soutenu les regards malins de la reine et de la fée Rusée; après qu'elle eut entendu les plates équivoques de tous les courtisans, elle crut pouvoir consacrer l'après-dinée aux réflexions et au repos. A quoi une princesse peutelle rêver? A ce qu'elle aime. Par conséquent, le
prince Discret joua un rôle dans la tête de Tricolore (on verra bientôt ce que la tête emporte). Elle s'imaginoit avoir tué son cher prince. Quel malheur d'avoir un amant qui étoit mort, et d'avoir un mari qui ne pouvoit pas presque pas être vivant, sans cependant qu'elle fut veuve ! Toutes ces méditations Tavoient conduite jusqu'à la fin du jour, lorsqu'on vint lui dire qu'un jeune homme soUicitoit un moment d'entretien. — Un jeune homme ! répliqua-t-elle d'une voix émue. — Oui, Madame, répondit-on; il ne paroît pas avoir plus de vingt ans. — Son âge m'attendrit, reprit-elle; qu'on le fasse entrer ; je n'ai pas encore besoin de lumières. On introduisit le jeune honame dans l'appartement ; mais il y fut pris d'une foiblesse ; il s'appuya sur un bureau , et ne put prononcer que celte seule parole d'une voix éteinte: Ah! Mademoiselle. La princesse fut troublée. — Mademoiselle ! reprit-elle, que veut dire ce mot? — Je me meurs, s'écria le jeune homme; vous êtes donc Madame Potiron?
— Qu'entends-je, ô ciel ! dit Tricolore, quel son a frappé mes oreilles? Telle étoit la voix expirante de ce pauvre ver luisant, lorsqu'il me remercioit si poliment de l'avoir écrasé ! mais plus je le considère, plus je crois le reconnoître. Dis-moi, as-tu toujours eu sur toi cette étoile précieuse ? — Ah ! Dieux, répliqua le prince, puisque vous êtes mariée, il n'est plus d'étoile pour moi. — Hélas! je n'en puis plus douter, s'écria Tricolore, c'est mon prince, c'est lui; il est encore en vie.... — Il ne tiendroit qu'à vous de me la faire aimer; mais je crains vos préjugés. — Je crois , Seigneur , interrompit Tricolore, que vous seriez mieux assis; il vous sera plus commode de parler à tête reposée.
— J'y consens, répondit Discret, pourvu que la vôtre n'en soit pas plus tranquille. Il prit un fauteuil, et Tricolore se mit sur sa chaise longue; Discret reprit ainsi la conversation avec un air tendre et sérieux:
— Madame, puisqu'il faut vous nommer ainsi, je m'intéresse à Potiron. — Je reconnois votre générosité, répartit la princesse; que voulez- vous faire pour lui ? — Lui épargner de la peine, poursuivit Discret. La princesse, qui avoit beaucoup de pénétration, vit bien où le prince en vouloit venir, et dit spirituellement: Seigneur^ je reconnois votre délicatesse ; mais je fais mon devoir. — Remplitil bien le sien, reprit vivement Discret? La princesse ne répondit rien. — Ah ! je vois, continua le prince, que Potiron agit comme vous répondez. Quoi! il n'est point en adoration devant tant de charmes? En achevant cette phrase, Discret se jeta aux genoux de la princesse. — Prince , dit-elle , relevez- vous, je vous le demande. Votre attitude est respectueuse; mais on prétend qu*elle est commode pour manquer de respect. — Ne le croyez pas, repartit Discret, et connoissez-moi mieux. Mon amour est fondé sur la plus parfaite estime. — Hélas! répliqua Tricolore en soupirant, Tamour qui commence, annonce Testime^et ment; Tamour qui finit promet Tamitié, et manque de parole. — Voilà une maxime, reprit Discret, qui tire au précieux. Hé quoi! seriez-vous déjà bel esprit? Tricolore, Tricolore, ne vous occupez que de votre cœur.
Apparemment qu'il la pressa; car la princesse lui dit avec vivacité : Monsieur, je vais sonner. — Hé ! que ce ne soit que l'heure du berger, repartit
Discret de la façon la plus tendre. — Non, non, j'ai trop dans mon cœur l'idée de la vertu. — J'ai vu un temps, répondit le prince, où j'y aurois du moins été en second. En prononçant ces mots, il jeta sur elle un regard expressif^ et lui serra la main. Tricolore en fut émue^ et se défendit ainsi : Ahl prince, mon cher prince, laissez-moi donc, je vous prie. Le prince ne la laissa point ; mais lui donna un baiser convenable à la circonstance. — C'en est trop, s'écria la princesse, sortez et ne revenez jamais. Le prince fut anéanti, et dit en tremblant : Madame, je vous obéirai.
Il étoit déjà dans l'antichambre, lorsque Tricolore , touchée de son état , se crut obligée de lui crier de loin: Prince, quand vous reverra-t-on ? — Tout-à-l'heure, Madame, répliqua-t-il d'un air ressuscité. Mais Potiron entra, et Discret sortit, après lui avoir fait la révérence la plus respectueuse. Potiron crut que c'étoit pour lui. Un mari s'approprie les égards qu'on lui rend, et sa vanité est toujours de moitié avec sa femme, lorsqu'il s'agit de le tromper.
Potiron salua le prince de la main et du ventre, à la façon d'un financier. — Voilà un pauvre garçon qui a l'air trop sot, dit-il à la princesse; je gagerois que vous Pavez reçu froidement, peut-être brusquement, et cela n'est pas bien. Je ne trouve pas ^mauvais que vous fassiez les honneurs de chez moi, pourvu que vous n'en fassiez pas fuir les plaisirs. — Cet avantage, répondit Tricolore, n'est réservé qu'à vous.
Tandis que * Potiron raisonnoit si bien , la fée Rusée devinoit plus juste sur monsieur son fils. Elle jugea dans ses yeux que s'il ne tenoit pas le
bonheur, il y toucboh du moins. Il ne se comportoit point en fat , qui d'un désaveu même fait une indiscrétion; il nia avec Tefifronterie qu'en pareil cas on doit avoir , et mentit comme un honnête homme. Vous ne voulez pas me confier où vous en êtes avec la princesse, reprit la fée? Je le saurai malgré vous, je n'ai que cela à vous dire.
En effet, dès qu'elle eut quitté le prince, elle jeta un enchantement sur tous les maris, dont l'effet devoit être de leur donner une attaque de colique toutes les fois que les femmes auroient une foiblesse. Je croîs que le lecteur est bien certain que les tranchées vont devenir un mal épidémique. Tricolore ne se doutoit nullement que Potiron seroit dans le cas d'en avoir. Elle se contemploit sans cesse dans sa vertu ; elle se remercioit à tous moments de la rigueur qu'elle avoit tenue à son amant : elle îgnoroit que d'y attacher tant de mérite, c'étoît s'en étonner, et que cet étonnement est un commencement de défaillance. La vraie sagesse ne se sait gré de rien. Une femme indifférente résiste, et s'en souvient à peine. Une femme tendre s'applaudit de ses refus; et s'en applaudissant, ejle s'en rappelle l'objet, elle s'attendrit et finit par se rendre. En général, trop de réflexion sur la résistance est une préparation à la défaite. Tricolore, ayant formé le projet de la plus glorieuse défense, on va voir le succès de sa résolution.
Le lendemain, le prince Discret fit épier le moment de la sortie de Potiron, pour déterminer l'instant de sa visite. — Princesse, dit-il en l'abordant, vos yeux paroissent fatigués; ce qui prouve que Potiron a passé une bonne nuit. — P/ince, répondît-elle, vous prenez là un ton qui ne vous va
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point; cela peut être une chose libre; elle n'est qu'entortillée. — L'explication n'en seroit pas difficile, repartit le prince. — Je vous en dispense, reprit promptement la princesse. De quoi parlerons-nous? — De vous, dit le prince. — Non, cela m'est suspect, répliqua-t-elle. — De Potiron ?
— Cela m'ennuieroit. — De moi, continua le prince, sur un ton de roman? — Encore moins, dit vivement Tricolore: vous ne parlez de vous que pour en venir à moi. — Je voudrois, poursuivit Discret, que ces deux choses se touchassent. — Vous allez-vous embarquer, si je n'y prends garde, s'écria Tricolore. Tournons l'entretien sur une autre matière. Par exemple, apprenez-moi pourquoi Madame votre mère vous changea en ver luisant, je n'en ai jamais senti la raison de préférence. — Cela est très-simple, répondit le prince. Vous devez vous souvenir du temps où j'étois coq, et même ce fut vous, Madame, qui me fîtes l'honneur de me faire entrer en charge. — Abrégeons, dit Tricolore, en rougissant.
— Volontiers , Madame. Vous vous rappelez, sans doute, que la fée Rancune alloit me saisir: il falloit me faire disparoître, et ma mère n'y réussit qu'en me donnant la forme d*un très-petit animal.
— Elle fit sensément , continua la princesse ; il y a tant de grosses bêtes dans le monde.
— Lorsque je fus vermisseau, reprit Discret , je me trouvai tout d'une venue; mais comme mon amour étoit inséparable de tnoi, tous mes esprits, toutes mes sensations se réunirent et se portèrent dans Tendroit où vous aperçûtes une espèce d'étoile. — Il est étonnant, repartit la princesse, combien cela vous donna de physionomie. — Madame, dit le prince, vous me surprenez ; je n'avois point
de visage ; et puisqu'il £aut vous parler net , mon étoile étoit sur la queue. — Je ne sais que vous dire, poursuivit Tricolore ; mais, je vous le répète, vous aviez beaucoup de physionomie , et c*étoit là une heureuse étoile. — En effet, répliqua le prince Discret, il me souvient que vous me prîtes, avec bonté entre vos doigts, vous me serrâtes avec amitié, vous me chatouillâtes; je remuai; vous craignîtes apparemment que je ne vous écliàppasse ; vous appuyâtes votre pouce, et vous me fîtes le plaisir de me tuer le plus joliment du monde. — Je vous assure, dit Tricolore, que cela me fit une grande impression^ et je sentis.... — Vous ne saviez pas, interrompit Discret, qu'en ces instants je redevenois homme de votre main.
La princesse resta quelques moments en méditation sur la dernière phrase du prince, et même quelques larmes '.humectèrent ses yeux. Discret^ absorbé dans l'attention, et Tricolore dans la réflexion, gardoient, l'un et l'autre, un silence d'intérêt , présage certain d'un grand événement. Tricolore le rompit ainsi: Qui auroit pu penser que cet instant, qui vous rendoit vos droits, acquéroit à Potiron celui d'être mon époux? — Si vous vouliez, Madame, dit le prince, de l'air le plus réservé, il y auroit du remède. — Et lequel, répondit Tricolore?
— Madame, reprit le prince, dans la maison d'une princesse telle qite vous, il doit y avoir plusieurs charges; Potiron est honoraire, je pourrois être d'exercice. —Je ne vous entends pas, répliqua Tricolore; je veux faire de vous mon ami. — Que ce titre m'est cher , s'écria le prince, en collant sa bouche sur la main de Tricolore ! La princesse ne
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la retira point, et répéta d'une voix mal assurée: Oui, vous serez mon ami.
Le prince leva la tête; il s'aperçut que les joues de Tricolore étoient plus animées, et ses regards plus tendres. — Que le sentiment que vous promettez est doux, poursuivit-il ! qu'il me rendra heureux! — Vous m'en croyez donc capable, continua la princesse? — Oui; sans doute, reprit Discret, et vous avez dans les yeux un grand fonds d*amitié. 11 voulut en même temps la pencher sur la chaise.
— Que prétendez-vous donc, dit-elle? — Une marque d'amitié. — Vous êtes extravagant, reprit-elle, d*un ton fâché. Je ne sais pourtant si elle étoit fâchée bien réellement; car Potiron, qui étoit au petit lever, fit dans ce même instant une grimace, dont la fée Rusée s'aperçut avec joie. Qu'avez-vous donc, lui dit-elle? — Madame, répondit-il, c'est une espèce de tranchée. — 11 y faut prendre garde, reprit la fée ; ces sortes de ^naux-là ont quelquefois des suites.
Revenons à Tricolore. Elle en imposa pour un moment à Discret; et comme elle étoit fort raisonnable, il vit bien qu'il falloit prendre le parti de lui parler raison, et voici comment il s'y prit: Oserois-je demander à Madame, en quoi elle fait consister l'amitié? — A faire tout ce qui dépend de soi, répliqua la princesse, pour obliger celui qui en est l'objet. — Ainsi, reprît le prince, si je vous proposois d'aller bien loin pour me rendre service?
— Je partirois sur le champ, dit vivement la princesse. — Madame, poursuivit Discret, je ne veux point vous donner tant de peine; je ne vous demande que de ne pas sortir de votre place. — Changeons de conversation , interrompit la princesse , vous ne savez pas raisonner.
-— Madame, permettez-moi de vous faire encore une question : Je suppose que Potiron ait dans ses jardins un grenadier, et que ce grenadier ne porte qu'une grenade dont il vous a confié la garde. Je suis bien sûr que personne n*y touchera; mais je poursuis mon raisonnement. Je suppose encore que cette grenade est enchantée^ qu'elle reste toujours la même, et que Ton en peut détacher quelques grains sans en diminuer le nombre, et sans que la grenade perde rien de sa fraîcheur. Votre meilleur ami se présente, consumé d'altération, et vous tient ce discours d'une voix foible, mais touchante : Tricolore, princesse aimable, princesse bienfaisante, vous voyez mon état ; mon corps est desséché par une soif ardente, et prêt à succomber. Un grain, un seul grain de ce fruit délicieux arrose roit mon âme, et me rendroit à la vie ; le maître de cet arbre n'en pourra pas souffrir de préjudice; il ne s'en apercevra seulement pas. Tricolore, que feriez-vous? Tricolore baissa les yeux , rougit , parut chercher sa réponse et ne la pas trouver.— Vous vous taisez, reprit le prince; ah ! vous laisseriez mourir votre ami?
La princesse se troubla de plus en plus , et dit , en détournant la tête : Vous êtes insupportable. Le prince ne répondit que par exclamation : Ah ! grand Dieu, que j'ai soif!— Finissez, je vous prie, repartit Tricolore d'un ton foible , qu'elle vouloit rendre brusque ; finissez, Monsieur. — Je vous dis que je meurs de soif, continua très-vivement le jeune prince. Il y eut un débat suivi d'un silence; Tricolore l'interrompit par ces paroles entrecoupées: Discret! Discret!.... Dans l'instant Potiron, qui étoit encore chez le roi, se roula sur le parquet, en
criant: Ah! la colique! ah! la colique! je me meurs!
Apparemment que cette heure étoit critique pour la vertu des femmes. L'appartement n'étoit rempli que de pauvres époux, qui foisoient des contorsions et des grimaces. Les uns se tenoient le ventre, les autres, malgré le respect du lieu, tomboient dans des fauteuils. La reine, qui auroit bien voulu donner la colique au roi, accourut, en disant; Mais qu'est-ce que c'est que ça? Le roi , selon sa coutume, ne savoît que dire ; la fée Rancune enrageoit de tout son cœur, et la fée Rusée rîoit de tout le sien.
Cette première attaque cessa enfin, et la calme revint. Toute colique venant de pareille cause a des intervalles certains. Le Grand-Instituteur, témoin d'un événement si étrange, dit qu'il falloit remercier les dieux de tout. Il fit ensuite une dissertation savante sur les coups du hasard. Le roi, qui l'écoutoit, se souvint, tandis qu'il étoit en train de s'ennuyer, que c'étoit l'heure du conseil. Potiron l'y accompagna. Il s'agissoit ce jour-là d'une affaire importante! on l'avoit mise sur le bureau, et l'on étoit occupé à recueillir les voix, lorsque les tranchées reprirent à Potiron avec une grande violence. Les trois quarts des conseillers tombèrent successivement dans la même crise, et l'on vit le plancher de la salle du conseil couvert de juges en convulsions, qui se culbutoient les uns contre les autres, et crioient à tue-tête. Potiron l'emportoit sur eux tous, et répétoit alternativement avec le chœur: Ah! le ventre! le ventre!
On voyoit les perruques et les bonnets carrés épars; et cependant la plupart, quoique nu-tête
comme des enfans de chœur, n'en étoient pas moins des têtes à perruque. Le roi envoya chercher le Grand-Instituteur et son premier médecin: ils entrèrent au conseil, précédés de la reine et des fées. Sa Majesté fit le rapport de la maladie; le docteur prétendit que la cause en étoit dans la région du foie; mais la fée Rusée le dépaysa, en lui disant: Plus bas, docteur, plus bas. Elle avoua tout bonnement que c'étoit un tour de sa façon. J*ai parié, dit- elle, que je saurois tous ceux que les femmes joueroient à leurs maris, et j*ai jeté sur ceux-ci un charme qui leur donne la colique toutes les fois qu'on les attrappe. C'est une petite plaisanterie de société.
Potiron ne put parler à force de fureur: il regarda fixement sa mère Rancune, et après un grand effort, il se mit à crier : Ah ! ma chère maman , alors je suis je suis Mais, Madame, poursuivit-il, en s'adressant à la fée Rusée, il faut être exécrable pour avoir une pareille idée. Comment,
toutes les fois que j'aurai mal au ventre ce sera
une preuve certaine?...... — Achevez, dit la fée,
que Madame votre épouse n'aura pas mal au sien. En ce moment, Potiron fit une grimace, et le premier médecin lui dit, en lui tâtant le pouls: Seigneur, vous grincez les dents. Il y a donc à parier, reprit le Grand Instituteur, que la princesse fait un autre usage des siennes.— Oh! parbleu, repartit Potiron, je n'entçnds pas raillerie ; je sais un remède certain ; je vais trouver ma femme, je l'enfermerai, et pour ce qui est de monsieur son prince,
je lui Ah! chienne, s'écria-t-il en se jetant de
nouveau par terre, ah ! quels tourments ! ah ! que je souffre! ah! maudite femme — De la dou-
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ceur, mon ûH, de la douceur, dit la fée Rancune, respectez notre sexe. Mais il s'agitoit de plus en plus; il étoit tout en nage. Le premier médecin tira sa montre. Hé!... Monsieur le docteur, que faites-vous là , lui cria le pauvre Potiron? — Seigneur, répondit le premier médecin, je regarde ma montre pour savoir combien de temps durera l'opération.
Cette attaque ne finissant point: Madame, dit le patient à la fée Rusée, il faut que votre fils ait le diable au corps? — Seigneur, repartit la fée, en faisant la petite voix, il a toujours eu la bonté d'être au corps de toute ma famille. Mon fils a le talent de faire durer tant que l'on veut ces sortes de coliques ; c'est pour cela qu'à la cour il est si fort à la mode.
Le roi des Patagons prit alors son air de dignité, et s'exprima ainsi : Il seroit pourtant à propos de faire cesser cette mauvaise plaisanterie. Dans ce moment, le Grand-Instituteur eut l'honneur d'avoir les yeux égarés, et proféra ces paroles sacrées: L'Esprit divin m'inspire: ces coliques ne cesseront que lorsque la reine et la princesse auront recouvré leurs prémices. — Je ne les crois pas dans le chemin, repartit le monarque. •— Me voilà décidément incurable, s'écria Potiron.
— Non , mon fils , non, mon cher enfant, interrompit la fée Rancune; dès qu'il ne s'agit que des prémices de la reine et de la princesse , elles les recouvreront, et j'en suis caution. — Ma mère, dit Potiron, il faut que vous ayez un grand talent pour les choses perdues.
— Il y a dans les jardins du palais, reprit Rancune, une fontaine que j'ai enchantée; ses eaux
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ont la vertu de rendre aux femmes ce qu'elles n'ont plus, et aux filles ce qu'elles devroient avoir encore. Mais, je vous avertis, continua-t-elle, que la reine et la princesse ne reviendront dans cet état qu'à une condition bien différente: il faudra que la reine en fasse la galanterie au roi. — Je vous remercie, dit le monarque: enfin je vais donc jouer un rôle. — Pour vous, mon fils, poursuivit la fée, si vous voulez que votre colique se passe, il faut que vous vous détachiez en faveur d'un autre, du nouveau trésor dont votre femme jouira. — Pourquoi non, répliqua Potiron? Je suis accoutumé à cela. •
Rien de si tentant , ni de si dangereux, que les remèdes que l'on ne connoît point. La fontaine enchantée devoit être suspecte, puisqu'elle étoit indiquée par une fée qui n'étoit contente que lorsque les autres ne Tétoient pas ; mais ce que promettoient ses eaux étoit bien séduisant. Tricolore s'y baigna, et fit bien; la reine l'imita, et fit mal. "La première recouvra toute l'intégrité d'une fille de douze ans; mais sa mère tomba dans un piège que Rancune s'étoit bien donné de garde de déclarer. Cette fontaine avoit le secret merveilleux qu'on avoit annoncé; mais ce n'étoit que pour celles qui n'avoient jamais eu qu'un amant. Je ne parle point d'un mari ; cela ne se compte point.
Elle produisoit un effet tout différent sur les femmes qui avoient eu plus d'une affaire dans leur vie: ces eaux ne manquoient jamais de faire paroître empreints slir le corps, les portraits de tous les amants que l'on avoit eus ; et pour ménager le terrain , ils n'étoient qu'en miniature, comme s^ils eussent été peints exprès pour être mis en
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bague. Les ressemblances étoient frappantes. La reine en fit la malheureuse épreuve, elle se plongea dans la fontaine avec confiance ; elle fut confondue, lorsqu'en sortant, elle se vit si bien meublée ; elle reconnut tous ses amis ; elle fit l'impossible pour lés effacer de là, comme ils Tétoient de son cœur. Plus elle se baignoit, plus les couleurs devenoient vives; les proportions étoient gardées; tous les dessins exacts; les nuances bien ménagées ; c'éloient autant de chefi5*d*œuvre de peinture. La reine, qui n'étoit pas connoisseuse, ne sentit point le prix de ce nouveau mérite; elle questionna sa fille ; elle s'étonnoit qu'elle n'eût pas le portrait du Grand-Instituteur; mais comme la princesse l'avoit reçu par nécessité, il n'en paroi ssoit nulle trace.
Le charme n'exprimoit que les portraits de ceux qu'on avoit eus par goût. Elle étoit dans cet excès de trouble, lorsqu'on vint lui annoncer le roi. Ce monarque venoit la. chercher avec impatience, elle fit une résistance qui, pour la première fois de sa vie^ ne fut pas mal jouée. Une pudeur d'amourpropre lui monta au visage: elle se rappeloit que son époux avoit plus de curiosité que d'activité ; et c'étoit, dans le cas présent, tout ce qu'elle craignoit. Elle hésitoit, elle balbutioit, et le roi crut qu'elle minaudoit ; ses désirs en redoublèrent , il lui donna la main, et la traîna dans son appartement.
A peine y fut-elle, que sa crainte devint excessive. En vérité, Seigneur, lui dit-elle, il me semble qu'à nos âges... cela n'est pas raisonnable. — Que parlez-vous d'âge , Madame , répondit le roi i la fontaine vient de l'efiFacer. Vous me paroissez plus
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belle, plus jeune, plus fraîche que le jour que je vous épousai: votre printemps est revenu^ et je sens qu'il a ramené le mien. En cet instant, il lui prit une vivacité de jeune homme. Seigneur, dit la reine, en le repoussant , quoi ! malgré les lumières. — Comment ? repartit le roi, voilà une fontaine miraculeuse, elle donne de la modestie ; mais je vous connois, et vous me saurez gré de ne la pas ménager. La reine tomba en faiblesse , et le monarque s'écria : Ah ! bon Dieu , que de portraits ! Eh ! mais , mais , je connois toutes ces figures-là.
Voilà toute ma petite écurie f voici les pages de ma chambre ; voici celui-ci ; voici dblui-là ; oh ! oh ! voilà mon gendre aussi , en vérité , il est parlant; c'est bien la chose la plus singulière que j'aie vue de ma vie. La reine reprit ses sens, et vit le roi occupé à regarder avec son gros verre pour examiner mieux. — Votre majesté , dit-elle, doit être bien surprise ! — Extrêmement, Madame, vous savez que je suis amateur. Tous ces portrait-là sont fort bons, au moins; vous figureriez trèsbien dans le cabinet d'un curieux, et je pense qu'il faut vous exposer au salon.
Sire, reprit la reine, vous devez savoir combien mes amis me sont chers : j'ai prié une fée de faire en sorte que j'en eusse tous les portraits ; je ne m'attendois pas qu'elle les placeroit là. — Je trouve cela très-commode , dit le roi , cela ne remplit point les poches. Mais, poursuivit-il, je suis scandalisé d'une chose panrii tous ces petits portraits ; je ne vois point le mien , et je remarque que tous vos amis sont des enâints de quinze à vingt-cinq ans au plus î — Seigneur , répliqua la reine , je
crains tant de les perdre , que je les prends toujours les plus jeunes qu'il m'est possible. — Il me vient une idée , interrompit le roi ; je voudrois avoir des estampes de tout cela ; je serois curieux de vous faire graver, comme la chapelle des Enfans Trouvés. Le Grand-Instituteur est un fort joli graveur , je vais le mander , je veux le consulter.
Malgré la reine , le Grand-Instituteur parut ; le premier coup d'œil le frappa. Voilà , s'écria-t-il , une galerie dans un goût nouveau ; ce que j'y trouve de charmant , c'est que tous ces tableaux se portent aisément; c*est ce que, nous autres savants, nous appelons communément, des Veni mecum, — Cela fera une jolie suite de portraits., dit le roi. Alors rinstituteur fit cette demande à la reine : Comment votre majesté désire-t-elle que je la grave i Est-ce au burin, ou à l'eau fortes — Monsieur l'Instituteur, repartit la reine, eh 1 pour Dieu! mêlez-vous de vos affaires. — Il me paroit, répondit le Grand-Instituteur, que bien des gens se sont mêlés des vôtres : je ne demande pas mieux que de tirer ces estampes ; mais , en conscience , ce n'est pas au roi à faire les frais des planches.
— Je vous entends , dit le roi , parce que j'ai bien deTesprit: ces petits amis-là m*ont l'air d'avoir été autant d'amants. — Je le croirois assez ; poursuivit l'Instituteur; c'est une méchanceté de la fée Rancune , qui a décidé que tout portrait , qui cesse roit d'être dans le cœur de la reine, passeroit où vous les voyez. On envoya chercher la fée Rancune, et le Grand-Instituteur, en attendant, examina les portraits en détail. En voici, dit-il, de très- jolis : ils ne sont qu'au crayon ; mais les atti-
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tudes sont plaisantes; ce sont de vrais Klinchetel. Rancune arriva. Nous admirons votre ouvrage, dit le roi; vous avez eu, je vous l'avoue, une idée bien extraordinaire. — J'ai voulu savoir, répondit la fée, s'il y avoit une femme irréprochable, et i'ai imaginé l'enchantement de la fontaine. S'il s'en trouve une seule, poursuivit-elle, qui n'ait pas un petit portrait sur le corps , tous ceux de la reine disparoîtront. — C'est une expérience à faire , s'écria la reine, et elle sera d'autant plus facile , que presque toutes les femmes se sont baignées. Il n'y a qu'à les faire passer dans la salle des Suisses , et nommer visiteur le Grand-Instituteur.
Madame, répliqua celui-ci , c'est un droit attaché à ma place ; mais je veux de la décence ; et j'exige que la visite se fasse dans ma petite maison. La proposition fut acceptée : chaque femme, sans lui en dire la cause, fut appelée et reçue en son rang. Le visiteur s'acquittoit de son emploi avec toute l'attention possible ; il débutoit toujours par cette phrase : Madame, permettez-moi de voir s'il n'y a pas quelque chose là dessous. Cela ne manquoit jamais ; c'étoient perpétuellement des femmes à tiroir. La reine crut que les coquettes pourroient rompre le charme , mais le saint* visiteur observa que la seule différence étoit dans la peinture , et que les portraits de leurs amants n'étoient jamais qu'en pastel. 11 prit le parti de les envoyer chez Loriot, pour les faire fixer.
On fit venir une dévote célèbre , qui ne sortoit guères d'un temple dont elle étoit voisine ; elle marchoit gravement , parloit froidement , sentoit vivement, et ne regardoit qu'en dessous ; c'étoit la réputation la plus imposante du royaume.
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Le Grand-Instituteur représenta que vraisemblablement cette femme n^étoit pas dans le cas de l'épreuve. La vertu , dit-il , va rarement à la fontaine, ou par négligence, ou par ce qu'elle n'en a pas besoin , ou par ce qu*elle ne fait pas usage du privilège qui y est attaché. On risqua Paventure : la dévote fut interdite, lorsque le visiteur lui tint ce discours : Madame , votre vertu va dans l'instant recevoir le plus grand éclat; permettez que je vous visite. — Insolent, s'écria la dévote. — C'est ma charge, madame... — Je vous donnerai un soufflet. — C'est ce qu'il faut voir, répliqua-t-il.
Notre sainte piquée, frappe, égratigne, mord ; le visiteur ardent, tient ferme, pousse et triomphe. — Oh ! oh ! s'écria-t-il, me voici en pays de connoissance; voilà les portraits de tous nos bons amis. Je reconnois tous les novices et les jeunes profés du temple où vous allez. Voici le procureur général; ici c'est le recteur, qui n'est pas nommé ainsi pour rien , à ce qu'il me paroît. Mais, mais en vérité , Madame , cela est très-édifiant ; votre corps a l'air d'une congrégation. J'aperçois cependant un cadre qui n'est pas rempli , cela fait un mauvais effet ; j'ai envie d'y mettre ordre. — Ah ! monseigneur, répondit la dévote, en se mettant les mains sur le visage, n'abusez pas de votre charge. Ah ! que faites-vous ? rien ne vous arrête ; je n'oserai pas voir la lumière après cette aventure... Ah ! monseigneur , ah ! que vous avez un grand... talent pour peindre. Le Grand-instituteur fut un héros... aussi se trouvait-il dans le cadre en habit de cérémonie. Tous les petits portraits avoient changé d'altitude, et paroissoient , avec respect, prosternés autour de lui. Le Grand-Instituteur fit con-
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duire honorablement chez lui cette femme célèbre, et jugea à propos de finir ses visites.
Le prince Potiron, qui étoit délivré de sa colique, prit son parti sur Tricolore. Tous les oracles , qui avoient paru contradictoires, se trouvèrent vérifiés. Le prince Discret avoit eu la princesse en qualité d'amant , et ne Pavoit pas eue en qualité de mari ; c'étoit tant mieux pour elle. Potiron ne Pavoit eue que comme un sot , et même n'en profita point ; ainsi il Peut , et ne Peut pas : elle lui avoit apporté ses prémices , et cependant avoit eu dix-^ept enfants. Discret, par le moyen de la fontaine enchantée , avait cueilli cette fleur si précieuse, quoiqu'il eût été prévenu par le Grand- Instituteur. Il avoit reçu la mort de sa maîtresse , et ç*avoit été tant mieux pour lui. Potiron avoit eu la colique bien serrée.
Après de si grands événements, les deux fées allèrent dans d'autres cours ; le roi continua de végéter dans la sienne, et la reine passa son temps à se faire achever de peindre.