D'OUVRAGES INTÉRESSANTS
ANCIENS BT MODERNES
Les Amours pastorales de Daphnis et Ghloé , traduites du grec de Longus , par Amyot. Paris, 1569^ in^8.^ Edition revue par P,^L, Courier.
Longus, romancier grec qni vivait , croit-on , vers le 4* siècle de notre ère^ nous a laissé sous le titre de Pastorale, un des romans anciens les pluB estimés et qui a été traduit en français souvent et par un grand nombre de savants. De toutes ces traductions, la plus recherchée comme étant celle qui reproduit le mieux l'esprit du texte, est celle qui nous a été donnée par Amyot grand aumônier de Charles IX , évéque d'Auxerre et ami de Montaigne.
52 CRITiqUEi ANALYSES ET EXTRAITS
Hudt, qui fut aussi évêque d^Avranches, blâme, dit Lenglet-Dufresnoy dans son livre Le Vusage des Romans^ la conduite du roman de Daphnis et Chloé : « Tout y est trop selon la nature et selon rhistoire. C'est ce qui Tempôcha, dans la vivacité de la plus agréable jeunesse, d'en publier la version latine qu'il en avait faite lorsqu'il n'était encore que laïc. Mais Amyot était prêtre ; il était abbé et moins scrupuleux. Aussi a-t-il eu la condescendance de nous en donner, le premier une version française , qu'il eut soin de faire imprimer magnifiquement pour la rendre plus lisible. On croit même qu'elle n'a paru que depuis son voyage au Concile de Trente et à Rome ; ou ce fut du moins pour se mieux préparer à paraître dans cette auguste assemblée. » — Il a été fait de très-nombreuses réimpressions de cet ouvrage, et entre autres, une édition populaire a été publiée récemment, au prix modique de 25 centimes , dans la Bibliothèque Nationale, C'est le travail fait par Paul Louis Courier qui, d'après le texte grec de Longus restitué par lui, retoucha et compléta la traduction d'Amyot. Cette édition, mise à un prix si minime, est donc une des meilleures parues jusqu'aujourd'hui, et comme cette pastorale est souvent peu lue par les gens qui la possèdent, nous leur demandons la permission de leur en reproduire ici quelques passages des plus naïfs.
a Revenus à leurs troupeaux , ils
s'assirent au pied d'un chêne et regardèrent si Daphnis était point quelque part blessé. 11
d'ouvrages intéressants. 53
n'y ayait en tout son corps trace de sang ni mal quelconque, mais bien de la terre et de la boue parmi ses cheveux et sur lui. Si résolut de se laver, afin que Lamon et Myrtale ne s'aperçussent de rien. Venant donc avec Chloé à la caverne des Nymphes, il lui donna sa panetière et son sayon à garder et se mit an bord de la fontaine à laver ses cheveux et son corps.
a Ses cheveux étaient noirs comme Tébène, tombant sur son col bruni par le hftle; on eût dit que c'était leur ombre qui en obscurcissait la teinte. Chloé le regardait et lors elle s'avisa
que Daphnis était beau Elle lui lava le dos
et les épaules, et en le lavant, sa peau lui sembla si fine et si douce, que, plus d'une fois, sans qu'il en vit rien, elle se toucha elle môme, doutant à part soi qui des deux avait le corps plus délicat. Comme il se faisait tard pour lors, étant déjà le soleil bien bas, ils ramenèrent leurs bétes aux étables ; et de là en avant Chloé n'eut plus autre chose en l'idée que de revoir Daphnis se baigner. Quand ils furent le lendemain de retour au pâturage..., elle voulut qu'il se baignât encore et pendant qu'il se baignait, elle le voyait tout nu, et le voyant elle ne se pouvait tenir de le toucher ; puis le soir, retournant au logis, elle pensait à Daphnis nu, et ce penser là était commencement d*amour
a Et un jour Daphnis (car si fallait-il
qu'il connût aussi la détresse d'amour) prit querelle avec Dorcon. Ils contestaient de leur beauté devant Chloé qui les jugea et un baiser de Chloé
fut le prix destiné au yainquenr; là où Doreon le premier parla: a Moi, dit-il, je suis plus
grand que lui Je suis blanc comme lait, blond
comme gerbe à la moisson, frais comme la feuillée au printemps. Aussi est ce ma mère et non pas quelque b6te qui m'a nourri enfant. Il est petit lui, chétif, n^aj^ant de barbe non plus qu'une
femme, le corps noir comme peau de loup
On dit qu'il a tété une chèvre ; je le crois, ma fy, et n'est pas merveille si, nourisson de bique, il a l'air d'un biquet >.
« Ainsi dit Doreon; et Daphnis: a Oui, une
chèvre m'a nourri de môme que Jupiter; je
n'ai point de barbe, ni Bacchus non plus;
celui-là est roux comme un renard, blanc comme une fille de la ville, et le voilà tantôt barbu comme un bouc. Si c'est moi que tu baises, Chloé, tu baiseras ma bouche; si c'est lui, tu baiseras ces poils qui lui viennent aux lèvres. Qu'il te souvienne, pastourelle, qu'à toi aussi une brebis t'a donné son lait, et cependant tu es belle ». A ce mot, Chloë ne put le laisser achever; mais, en partie pour le plaisir qu'elle eut de s'entendre louer, et aussi que de longtemps elle avait envie de le baiser, sautant en pieds, d'une gentille et toute naïve façon, elle lui donna le prix. Ce fut bien un baiser innocent et sans art ; toutefois, c'était assez pour enflammer un cœur dans ses jeunes années.
« Doreon, se voyant vaincu, s'enfuit dans le
bois pour cacher sa honte et son déplaisir
Pour Daphnis, il était comme s'il eût reçu non
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pas un baiser de Chloé^ mais une piqûre enyenimée. Il devint triste en un moment; il soupirait^ il frissonnait, le cœur lui battait ; il pâlissait quand il regardait Chloé, puis tout à coup une rougeur lui couvrait le visage. Pour la première fois, alors, il admira le blond de ses cheveux, la douceur de ses yeux et la fraîcheur du teint plus blanc que la jonchée du lait de ses brebis. On eût dit que de cette heure il commençait à voir, et qu'il avait été aveugle jusque là
a Daphnis et Chloé cependant , jusques
à nuit close, travaillèrent à leurs chèvres et brebis... Ils souffraient, il voulaient quelque chose et ne savaient ce qu*ils voulaient. Gela seulement savaient-ils bien, l'un que son mal était venu d'un baiser, l'autre d'un baigner. Mais plus encore les enflammait la saison de Tannée. Il était jà environ la fin du printemps et commencement
de l'été Daphnis, de toutes parts échauffé,
se jetait dans les rivières, et tantôt se lavait, tantôt s'ébattait à vouloir prendre les poissons Puis, quand ce venait sur le midi, adonc
étaient ils tous deux plus ardemment épris que jamais , pour ce que Chloé , voyant en Daphnis entièrement nu une beauté de tout point accomplie, se fondait et périssait d'amour
< Sur la chaleur de midi, pendant que
leurs troupeaux étaient tapis à l'ombre, Chloé ne se donna garde qu' elle fut endormie : ce que Daphnis apercevant , pose sa flûte pour à son aise la regarder et contempler Ainsi
56 CWTIQ.UE, ANALYSK8 ET EXTRAITS
qiiMl était en ces termes, une cigale, poursuivie par une arondelle^ se vint jeter d'aventure dans le sein de Chloé; pourquoi l'arondelle ne la put prendre^ ni ne put aussi retenir son vol, qu'elle ne s'abattit jusqu'à toucher de l'aile le visage de Chloé, dont elle s'éveilla en sursaut, et, ne sachant que c'était, s'écria bien haut: mais quand elle eût vu l'arondelle voletant encore autour d'elle et Daphnis riant de sa peur, elle s'assura , et frottait ses yeux qui avaient encore envie de dormir; et lors, la cigale se prend à chanter entre les tetins mêmes de la gentille pastourelle, comme si, dans cet asile, elle lui eût voulu rendre grftce de son salut; dont Chloé, de nouveau surprise, s'écria encore plus fort, et Daphnis de rire; et usant de cette occasion, il lui mit la main bien avant dans le sein , d'où il retira la gentille cigale qui ne se pouvait jamais taire, quoiqu'il la tint dans sa main. Chloé bien aise de la voir, et, l'ayant baisée, la remit, chantant toujours, dans son sei^ ...»
Plus loin, après avoir raconté la mort de Dorcon, tué par les corsaires, et l'ensevelissement du malheureux bouvier, Paul Louis Courier, traduisant Longus, ajoute: « Finies en cette manière les obsèques de Dorcon, Chloé conduisit Daphnis à la caverne des nymphes où elle le lava ; et lors elle même pour la première fois en présence de Daphnis lava aussi son beau corps blanc et poli, qui n'avait que faire de bain pour paraître beau, puis cueillant ensemble des fleurs que portaient la saison, en firent des couronnes
d'ouvrages intéressants.
aux images des nymphes, et contre la roche attachèrent la flûte de Dorcon pour offrande .... Mais quoiqu*il y eût, Daphnis ne se pouvait éjouir à bon escient depuis qu'il eut vu Chloé nue, et sa beauté à découvert, qu'il n'avait point encore vue. Il s'en sentait le cœur malade, ne plus, ne moins que d'un venin qui l'eût en secret- consumé i>.
Passons maintenant au livre second:
a Pour lors, Daphnis et Chloé folâtraient
comme deux jeunes levrons, ils sautaient, ils flûtaient ensemble, ils chantaient, luttaient bras à
bras l'un contre Tautre Et ainsi comme ils
s'ébattaient, survint un vieillard portant grosse cape de poils de chèvre, des sabots en ses pieds,
panetière à son col Se séant auprès d'eux, il
se prit à leur dire: « Le bonhomme Philétas, a enfants, c'est moi qui jadis ai chanté maintes
« chansons à ces Nymphes J'ai été jeune et
« j'aimais Amaryllide.... mon âme souffrait, mon n cœur palpitait, mon corps tressaillait; je me « jetais dans les rivières, comme si un feu m'eût
« brûlé Je remerciais Echo qui appelait
« Amaryllide après moi, et de dépit rompais ma « flûte de ce qu'elle ne me pouvait faire venir a mon Amaryllide. Car il n'est remède, ni breutt vage quelconque, ni charme, ni chant, ni pa- « rôles qui guérissent le mal d'amour, si non le « baiser, embrasser, coucher ensemble nue à a nu ».
Philétas, après les avoir enseignés, se départit d'avec eux, emportant pour son loyer
quelques fromages et un chevreau daguet qu'ils lui donnèrent: Mais quand il s'en fut aUé, eux, demeurés tout seuls, et ayant pour la première fbis entendu le nom d'amour, se trouvèrent en plus grande détresse qu'auparavant, et retournés en leur maison, passèrent la nuit à comparer ce qu'ils sentaient en eux-mêmes avec les paroles du vieillard
«... Le lendemain au point du jour ils menèrent les bêtes aux champs, s'entre-baisèrent l'un l'autre aussitôt qu'ils se virent^ ce qu'ils n'avaient oncques fait encore, et croisant leurs bras s'accolèrent ; mais le dernier "remède...., ils n'osaient se dépouiller et coucher nus. Aussi eût-ce trop hardiment fait, non pas seulement une jeune bergère telle qu'était Chloé, mais même à lui chevrier. Us ne purent donc la nuit suivante reposer non plus que l'autre , et n'eurent ailleurs la pensée qu'& remémorer ce qu'ils avaient fait; et regretter ce qu'ils avaient omis à faire, disant en eux-mêmes: « Nous nous sommes baisés, et de rien ne nous a servi ; nous nous sommes l'un à l'autre accolés et rien ne nous est amendé. Il faut donc dire que coucher ensemble est le vrai remède d'amour ; il le faut donc essayer aussi. Car pour sûr, il y doit avoir quelque chose de plus qu'au baiser ».
« Après semblables pensers , leurs songes , ainsi qu'on peut croire , furent d'amour et de baisers; et ce qu'ils n'avaient point fait le jour, ils le faisaient lors en songeant, couchés nue à nu. Dès le fin matin donc, ils se levèrent plus
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épris encore que devant ; et chassant ayeo le sifflet leurs bétes aux champs, leur tardait qu*ils ne se trouvassent pour répéter leurs baisers, et, de si loin qu'ils se virent, coururent en souriant Tun vers l'autre, puis s'entre*baisèrent , puis s'entre-accolôrent ; mais le troisième point ne pouvait venir; car Daphnis n'osait en parler, ni ne voulait Ghloé commencer, jusqu'à ce que l'aventure les conduisit à faire en cette manière, a Ils étaient sous le chêne assis Tun près de l'autre et ayant goûté du plaisir de baiser , ne se pouvaient soûler de cette volupté. L'embrassement suivait quant et quant pour baiser plus serré; et en ce point comme Daphnis tira sa prise un peu trop fort^ Chloé^ sans y penser, se coucha sur un c6té , et Daphnis, en suivant la bouche de Chloé pour ne perdre l'aise du baiser^ se laissa de même tomber sur le cêté ; et reconnaissant tous deux en cette contenance la forme de leur songe, longtemps demeurèrent couchés de la sorte^ se tenant bras à bras aussi étroitement comme s'ils eussent été liés ensemble, sans j chercher rien davantage; mais pensant que ce fut le dernier point de la jouissance amoureuse , consumèrent en vaines étreintes la plus grande partie du jour, tant que le soir les y trouva; et lors, en maudissant la nuit, ils se séparèrent et ramenèrent leurs troupeaux au tect. Et peut-être enfin eussent-ils fait quelque chose à bon escient^ n^eût été un tel tumulte qui survint en la contrée...»
6o CRITIQUe, ANALYSES ET EXTRAITS
Passons maintenant au livre troisième; en voici quelques citations:
«... Et, sur le commencement du printemps que la neige se fondait, la terre se découvrait et l'herbe dessous poignait, les bergers alors sortirent et menèrent leurs bétes aux champs , mais devant tous Daphnis et Chloé . . . d'abord s'en coururent droit aux nymphes^ dans la caverne, ensuite à Pan sous les pins, puis sous le chêne où ils s'assirent en regardant paître leurs troupeaux et s^entre-baisant quant et quant, puis allèrent chercher des fleurs pour en faire des couronnes aux dieux ....
« Et alors les brebis bêlaient, les agneaux sautaient et se courbaient sous le ventre de leur mère; les béliers poursuivaient les brebis qui n'avaient point encore agnelê, et les ayant arrêtées, saillaient puis Tune, puis l'autre; autant en faisaient les boucs après les chèvres^ sautant à l'environ^ combattant et se cossant fièrement pour l'amour d'elles. Chacun avait les siennes & soi et gardait qu'autre ne fit tort à ses amours; toutes choses dont la vue aurait^ en des vieillards éteints , rallumé le feu de Yénùs, et trop mieux échauffait ces deux jeunes personnes, qui, de longtemps inquiets, pourchassant le dernier but du contentement d'amour, brûlaient et se consumaient de tout ce qu'ils entendaient et voyaient, cherchant quelque chose qu'ils ne pouvaient trouver outre le baiser et l'embrasser. Mêmement Daphnis, qui, devenu grand et en bon point pour n'avoir bougé tout l'hiver de la maison à ne rien
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faire^ était gros comme l'on dit d^embrasser, faisant toutes choses plus curieusement et plus hardiment que parafant, pressant Ghloé de lui accorder tout ce qu^il voulait et de se coucher nue à nu, avec lui, plus longuement qu'ils n'avaient accoutumé. « Car, il n'y a, disait-il, que ce seul point qui nous manque des renseignements de Philétas, pour la dernière et seule médecine qui apaise l'amour. »
« Et Ghloé lui demandant ce qu'il y pouvait avoir outre se baiser , s'embrasser et se coucher tout vêtus , et ce qu'il pensait faire plus quand ils seraient couchés nus : a Cela, lui dit- « il, que les béliers font aux brebis et les boucs a aux chôvres. Vois-tu comment après cela les « brebis ne s'enfuient plus, ni les béliers ne se c travaillent plus à courir après , mais paissent a tous les deux amiablement ensemble , comme « étant l'un et Tautre assouvis et contents. Et a doit bien être quelque chose plus douce que « ce que nous faisons , et dont la douceur suret passe l'amertume d'amour. » — « Et mais, fit- « elle, vois-tu pas que les béliers et les brebis, « les boucs et les chèvres, faisant ce que tu dis, « se tiennent debout? Les mâles montent des- « sus les femelles ^ les femelles soutiennent les a m&les sur leur dos. Et toi tu veux que je me a couche avec toi à terre et toute nue. Sonta elles donc pas plus vêtues de leur laine ou bien « de leur poil que moi de ce qui me couvre ? »
c II la crut, et, comme il voulut se coucher près d'elle, où il fut longtemps, ne sachant com-
ment faire pour venir à bout de ce qu'il désirait, il la fit relever^ Pembrassa par derrière en imitant les boucs ; mais il 8*en trouvait encoi*e moins satisfait que devant. Si se rassit à terre, et se prit à pleurer de ce qu*il savait moins que les béliers accomplir les œuvres d'amour.
Or, y avait-il non guère loin de U un qui cultivait son propre héritage et s'appelait Ghromis, homme ayant j à passé le meilleur de son âge, et étant tout-à-rheure cassé. Il tenait avec soi certaine petite femme, jeune et belle, et délicate, pour autant mêmement qu*e]le était de la ville et avait nom Lycenion; laquelle^ voyant passer tous les matins Daphnis qui menait ses bêtes en pâture et le soir les ramenait au tect, eut envie de s'accointer de lui pour en faire son amoureux, et tantale guetta qu'une fois le trouva seulet Mais elle n'osa rien lui dire se doutant qu'il aimait Chlôé parce qu'il était toujours
avec elle Si fit entendre à Chromis un matin,
qu'elle s'en allait voir une sienne voisine en travail d'enfant , suivit les jeunes gens pas à pas, et se cachant entre des buissons pour n'être point aperçue, vit de là tout ce qu'ils faisaient, entendit tout ce qu'ils disaient et très bien sut remarquer comment et pour quelle cause pleurait le pauvre Daphnis. Par quoi ayant pitié de leur peine et quant et quant considérant que double occasion de bien faire se présentait à elle, l'une de les instruire de leur bien, l'autre d'accomplir son désir, elle usa d'une telle finesse.
« Le lendemain, feignant d'aller voir sa voi-
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sine qui trayaillait d^enfant, elle vint droit au chêne sous lequel était Daphnis et Chloé et contrefaisant la marrie troublée : a Hélas ! mon ami^ <K dit*elle, Daphnis, je te prie^ aide-moi. De mes c vingt oisons, voilà un aigle qui m'emporte le m plus beau. Mais parce qu'il est trop pesant Taia gle ne Ta pu enlever jusque sur cette roche là ff haut, où est son aire, ains est allé cheoir avec a au fond du vallon dedans ce bois ici; et pour ce^ «je te prie^ mon Daphnis, viens y avec moi, car «toute seule j'ai peur, et m'aide à le recouavrer »
« Daphnis ne se doutant de rien, se leva incontinent^ prit sa houlette en sa main, et s'en fut avec Lycenion. Elle le mena loin de Chloé, dans le plus épais du bois, près d'une fontaine, où Payant fait seoir : « Tu aimes, lui dit-elle, Daph- « nis^ tu aimes la Chloé. Les Nymphes me l'ont « dit cette nuit. Elles me sont venues, ces Nym- « phes, conter en dormant les pleurs que tu fai- « sais hier, et si m'ont commandé que je t'ôtasse c de cette peine en t'àpprenant l'œuvre d'amour « qui n'est pas seulement baiser et embrasser , « ni faire comme les béliers et bouquins ; c'est « bien autre chose , et bien plus plaisante que « tout cela. Par quoi , si tu veux être quitte du « déplaisir que tu as et trouver l'aise que tu y <x cherches, ne fais seulement que te donner à moi, a apprenti joyeux et gaillard; et moi pour l'amour « des Nymphes, je^te montrerai ce qui en est».
Daphnis perdit toute contenance , tant il fut aise , comme un pauvre garçon de village, jeune
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et amoureax. Si se met à genoux devant Lycenion, la priant à mains jointes de t6t lai montrer ce doux métier, afin qu'il pût faire à Ghloé ce qu'il désirait; et comme si c'eût été quelque grand et merveilleux secret, lui promit un che» vreau de lait, des fromages frais, de la crème, et plutôt la chèvre avec. Adonc, le voyant Lycenion plas naïf et plus simple encore qu'elle n'avait imaginé , se prit à l'instruire de cette façon. Elle lui commanda de s'asseoir auprès d'elle , puis de la baiser tout ainsi qu'ils avaient coutume entre eux , et en la baisant de l'embrasser et finalement de 'se coucher & terre au long d'elle. Gomme il se fut assis , qu'il l'eut baisée , se fut couché , elle, le trouvant en état, le souleva un peu et se glissa sous lui; puis elle le mit dans le chemin qu'il avait jusque-là cherché, où chose ne fit qui ne soit en tel cas accoutumée^ nature elle-même du reste l'instruisant assez.
« Finie l'amoureuse leçon , Daphnis y aussi simple que devant, s'en voulut courir vers Chloé^ pour lui faire tout aussitôt ce qu'il venait d'apprendre^ comme s'il eût eu peur de l'oublier. Mais Lycenion le retint, et lui dit : « Il faut que tu c saches encore ceci^ Daphnis : c'est que, comme «j'étais déjà femme, tu ne m'as point fait mal a à ce coup ; car un autre homme, il y a déjà c quelque temps^ m'enseigna cela que je te viens « d'apprendre , et en eut mon pucelage pour a son loyer. Mais Chloé^ lorsqu'elle luttera cette « lutte avec toi , la première fois , elle criera , « elle pleurera^ et si saignera, comme qui l'au-
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« rait tuée; mais n'aie point peur, et quand elle « youdra se prêter à toi , amène-là ici afin que f si elle crie, personne ne l'entende, et si elle « pleure, personne ne la voie, et si elle saigne, c qu'elle puisse se laver en cette fontaine. Et a te souvienne cependant que je t'ai fait homme <L premier que Chloé. »
a Après lui avoir donné cet avis , Lycenion s'en alla d^un autre c6té du bois , faisant semblant de chercher encore son oison ; et Daphnis alors, songeant à ce qu'elle lui avait dit, ne savait plus s' il oserait rien exiger de Chloé outre le baiser et l'embrasser. »
Avant de quitter le roman de Daphnis et Chloé, il est bon de faire observer que, en outre de ces scènes d'amour et de volupté , on rencontre encore dans cet ouvrage quelques tableaux d*une autre nature, ou plutôt contre nature, notamment dans le livre quatrième : '
«... Astyle vint le lendemain à cheval , et quant et lui , un sien plaisant (Gnathon) qu' il menait pour passer le temps.... Gnathon était un gourmand, qui ne savait autre chose faire que manger et boire jusqu'à s'enivrer, et après boire , assouvir ses déshonnêtes envies ; en un mot , tout gueule et tout ventre , et tout . . . ce qui est au dessous du ventre; lequel ayant vu Daphnis quand il apporta ses présents, ne faillit à le remarquer ; car , outre ce qu^il aimait naturellement les garçons, il rencontrait en celui-ci une beauté telle que la ville
n^en eût su montrer de pareille. Si se proposa de Taccointer , pensant aisément venir à boat d^un jeune berger comme lui. Ayant tel dessein dans l'esprit, il ne voulut point aller à la chasse avec Astjle, ains descendit vers la marine , là où Daphnis gardait ses bêtes , feignant que ce fût pour voir les chèvres ; mais au vrai, c'était pour voir le chevrier. Et afin de le gagner d'abord , il se mit à louer ses chèvres^ le pria de lui jouer sur sa flûte quelque chanson de chevrier^ et lui promit qu'avant peu il le ferait affranchir, ayant, disait-il, tout pouvoir et crédit sur Tesprit de son maître.
a Et comme il crut s'être rendu ce jeune garçon obéissant , il l'épia le soir sur la nuit qu'il ramenait son troupeau au tect, et accourant à lui , le baisa premièrement^ puis lui dit qu'il se prêtât à lui en môme façon que les chèvres aux boucs. Daphnis fut longtemps qu'il n'entendait point ce qu'il voulait dire ^ et à la fin lui répondit: que c'était bien chose naturelle que le bouc montât sur la chèvre, mais qu'il n'avait oncques vu qu'un bouc saillit autre bouc, ni que les béliers montassent l'un sur l'autre , ni les coqs aussi, au lieu de couvrir les brebis et les poules.
€ Gnathon lui mit la main au corps , comme le voulant forcer ; mais Daphnis le repoussa rudement, avec ce qu'il était si ivre qu'à peine se tenait-il en pieds, le jeta à renverse , et partant comme un jeune levron, le laissa étendu , ayant affaire de quelqu'un pour le relever.
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Daphnis delà en avant ne s*approcha plus de lai^ mais menait ses chèvres paître , tantôt en un lieu, tantôt en un autre, le fuyant autant qu'il cherchait Chloé. Gnathon môme ne le poursuivait plus depuis qu'il l'eut reconnu non-seulement beau, mais fort et raide jeune garçon ; si cherchait occasion propre pour en parler à Astyle , et se promettait que le jeune homme lui en ferait don^ ayant accoutumé de ne lui refuser rien...
c . . . Qnathon, que la beauté de Daphnis, tel qu'il Tarait vu avec son troupeau , enflammait de plus en plus, croyant ne pouvoir sans lui avoir aise ni repos^ profita d'un moment qu'Astyle se promenait seul au jardin, le mena dans le temple de Bacchus^ et là, se mit à lui baiser les mains et les pieds.., «C'en est fait^ dit-il^ c du pauvre Gnathon. Lui qui n'a été jusqu'ici c amoureux que de bonne chère.... il ne trouve « plus rien de beau et d'aimable que Daphnis seul « au monde... Toi^ mon maître^ tu le peux, sauve « la vie à ton Gnathon^ et , te souvenant qu'A- « mour n'a point de loi , prends pitié de son a amour; autrement^ je te jure mes grands dieux « qu'après m'être bien empli le ventre, je prends « mon couteau , je m'en vais devant la porte « de Daphnis et là je me tuerai tout de bon, et « tu n'auras plus à qui tu puisses dire : — Mon a petit Gnathon, Gnathon mon ami.
m Le jeune homme de bonne nature ne put souffrir de voir ainsi Gnathon pleurer , et derechef lui baiser les mains et les pieds, même-
ment qu'il ayait éprouvé que c^est de la détresse d'amour. Si lui promit qu'il demanderait Daphnis à son père, et l'emmènerait comme pour être son serviteur à la ville , où lui Gnathon en pourrait faire tout ce qu'il voudrait ; puis pour un peu le reconforter, lui demanda en riant s*il n'aurait point de honte de baiser ainsi un petit pâtre tel que ce fils de Lamon , et le grand plaisir que ce lui serait d'avoir à ses c6tés couché un gardeur de chèvres ; et en disant cela, il faisait un fi! comme s'il eut senti la mauvaise odeur des boucs. Mais Gnathon, qui avait appris aux tables des voluptueux tant qu'il se peut dire et conter de propos d'amour, pensant avoir bien de quoi justifier sa passion, lui répondit d'assez bon sens: a Celui qui aime^ c ô mon cher maître , ne se soucie point de € tout cela ; ains n'y a chose au monde, pourvu « que beauté s'y trouve, dont on ne puisse être € épris... Quant à moi ce que j^aime est serf <t par le sort, mais noble par la beauté. Yois-tu « comment sa chevelure semble la fleur d'hyaa cinthe, comment au dessous des sourcils ses « yeux étincellent ne plus ne moins qu'une tt pierre brillante , mise en œuvre ? comment « ses joues sont colorées d'un vif incarnat, et c cette bouche vermeille ornée de dents blan- « ches comme ivoire ; quel est celui si insensible a et si ennemi d'Amour qui n'en désirât un baic ser ? J*ai mis mon amour en un pâtre ; mais < en cela j^imite les Dieux.... Branchus paissait fies chèvres, et Apollon l'aima; Ganymède
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« était berger et Jupiter le ravit pour en avoir « son plaisir... » Âstyle à ces mots se prit à rii'e , disant qu'Amour , à ce quMl voyait , faisait de grands orateurs , et depuis , cherchait, occasion d'en pouvoir parler à son père. Mais Eudrome, ayant écouté en cachette tout leur devis , et étant marri qu'une telle beauté fut abandonnée & cet ivrogne, outre ce que d'inclination il voulait grand bien à Daphnis , alla aussitôt tout conter et à lui-même et à Lamon. Daphnis en fut tout éperdu de prime-abord , délibérant s'enfuir plutôt avec Ghloé , ou bien ensemble mourir...
c Cependant Astyle trouvant son père à propos, lui demanda la permission d'emmener Daphnis à Mitylène , disant que c'était un trop gentil garçon pour le laisser aux champs et que Gnathon l'aurait bientôt instruit au service de la ville. Le père y consentit volontiers , et faisant appeler Lamon et Myrthale, leur dit pour bonne nouvelle que Daphnis, au lieu de garder les bêtes , servirait de là en avant son fils Astyle en la ville, et promit qu'il leur donnerait deux autres bergers au lieu de lui... Lamon demanda le congé de parler , ce qui lui étant accordé, il parla en cette sorte : «... Je ne suis « pas le père de Daphnis, ni n'a été ma femme a Myrtale si heureuse que- de porter un tel en- « faut;... il est issu de bien plus haut état que le a nôtre. Or, je ne suis point marri qu'il serve « ton fils Astyle, et soit à beau et bon maître un « beau et bon serviteur ; mais je ne puis du
a tout souffrir qu'on le livre à Gnathon pour en a faire comme d'une femme... »
Le roman se termine, après diverses péripéties par le mariage de Daphnis et Chloé, que l'auteur décrit ainsi:
«... Quand la nuit fut venue, tout le monde les convoya jusqu'en leur chambre nuptiale, les uns jouant de la flûte, les autres du flageolet , et aucuns portant des fallots et des flambeaux allumés devant eux; puis, quand ils furent à rhuis de la chambre, commencèrent à chanter rhymenée d'une voix rude et Apre...
(( Cependant Daphnis et Chloé se couchèrent nus dans le lit , là où ils s'entre-baisèrent et s'entre-embrassèrent sans clore l'ceil de toute la nuit , non plus que chats-huants ; et fit alors Daphnis ce que Lycenion lui avait appris : à quoi Chloé connut bien que ce qu'ils faisaient paravant dedans les bois et emmi les champs n'était que jeux de petits enfants. »
Voilà, chers bibliophiles, comment c'est grftce au charme du style inimitable d'Amyot, ce saint évêque, grand aumônier de France, qu'est due l'introduction et la vulgarisation dans notre langue de ce ravissant petit roman grec avec toutes ses nudités, ses libertés , et ses détails naïfs qu'on pourrait appeler licencieux.
Paul-Louis Courier, dont le nom restera pour toujours attaché, ainsi que celui d'Amyot , aux Pastorales de Longus, a pu compléter, comme on sait, le texte de l'auteur grec. Il écrivait de Milan, le 16 octobre 1809, au savant M. Clavier:
d'outrages INT1ÊRB88ANT8. 71
« Je projette nne fouille k l'abbaye de florênce,
« qui nous produira quelque chose Avec le
a Chanton de Dorville est un Longus que je € crois entier;... mais, en vérité, il faut être sorte cier pour le lire. J'espère pourtant en venir à a bout , à grand renfort de besicles , comme c dit maître François. C'est vraiment dommage Cl que ce petit roman d*une si jolie invention , « qui, traduit dans tontes les langues , plaît à a toutes les nations, soit mutilé comme il l'est. « Si je pouvais vous l'offrir complet, je croirais u mes courses bien employées et mon nom assez f recommandé aux Grecs présents et futurs. »
— Dès le 15 novembre suivant , il découvrait en effet, dans la bibliothèque San-Lorenzo de Florence^ le fragment du texte grec de Daphnis et Ckloé qui manquait dans toutes les éditions de cet ouvrage et dans tous les autres manuscrits. Il faisait en même temps , et par inadvertance sur le Longus de la Bibliothèque de Florence , le fameux pftté d'encre qui excita la furie du signor Furia. — En février 1810, ayant achevé la traduction des dix pages du premier livre qui formaient la lacune , il intercala ce fragment dans une édition remaniée et retouchée par lui de la version d'Amyot , fit imprimer le tout à Florence chez Piasti, et tirer à soixante exemplaires seulement, in-8. En tête il mit cette note : a Le roman de Longus n'a c pas encore paru complet dans aucune lanc gue. On a conservé ici l'ancienne traduction a d'Amyot, tout ce qui est conforme au texte, et
72 CRITIQ.UEy ANALYSES ET EXTRAITS
a pour le reste , on a suivi le manuscrit grec « de V Abbaye ^ qui contient Touvrage entier. » — Le 3 mars 1810^ il écrivait de Florence à Boissonade en lui envoyant un des exemplaires de son travail: « Monsieur^ on vous remettra une brochure avec €e billet : Vous verrez d'abord ce que c'est. La trouvaille est assurément jolie... Ne dites pas un mot , je vous prie , de tout cela dans vos journaux. Ce n'est ici qu'une ébauche qui peut-être ne mérite pas d'être terminée, mais bonne ou mauvaise, elle n'est pas publique; car de soixante exemplaires, il n'y en aura guère que vingt de distribués. C'est une pièce de société qu'il n'est pas permis de siffler. Une grande dame (i) , de par le monde, qui est maintenant à Paris, pour le mariage de son frère, me fit dire, étant ici, qu'elle en accepterait la dédicace : je m'en suis excusé sur Vindécence du sujet. M. Renouard pourra vous conter cela , il était présent quand on me fit cette flatteuse invitation.» Le même jour, Paul Louis Courier envoyait un autre exemplaire de son Daphnis et Chloé à la princesse de Salm- Djck, et lui écrivait en même temps: a Madame, vous recevrez avec ce billet une brochure où il y a quelques pages de ma façon , façon du traducteur s' entend. C'est un roman (comme Oronte dit: c'est un sonnet) non pas nouveau, mais au contraire fort antique et vénérable.
(1) La princesse Blisa, sœur de Napoléon.
d'ouvrages intéressants.
J'en ai déterré par hasard un morceau qui 8*était perdu: C'est là ce que j'ai traduit, et par occasion. J'ai corrigé la vieille version^ qui comme vous verrez,
Dans ion vieux style encore a des grâces nouvelles.
a Si cela vous amuse^ ne faites aucun scrupule, pour quelques traits un peu naïfs, d'en continuer la lecture. Amyot, évoque, et l'un des pères du Concile de Trente, est le véritable auteur de cette traduction que j'ai seulement complétée : Vous ne sauriez pécher en lisant ce qu'il a écrit. »
Dix jours plus tard, le 13 mars 1810, Courier écrivait de Florence à Madame Clavier la lettre suivante :
« Lisez Daphnis et Chloé , Madame ; c'est la meilleure pastorale qu'ait jamais écrite un évèque. Messire Jacques (Amyot) la traduisit , ne pouvant mieux, pour les fidèles de son diocèse; mais le bonhomme eut dans ce travail d'étranges distractions, que j'attribue au sujet et à quelques détails d'une naïveté rare.
< Pour moi , on m'accuse , comme vous savez, de m'occuper des mots plus que des choses; mais je vous assure qu'en cherchant des mots pour ces deux petits drôles , j'ai très-souvent pensé aux choses. Passez-moi cette iurlupinade^ comme dit Madame de Sévigné , et ne doutez jamais de mon profond respect.
« Il y a bien plus à vous dire. Amyot fut un des
pères da Concile de Trente; tout ce qu'il a écrit est article de foi. Faites à présent des façons pour lire son Longus. En vérité, il n*j a point de meilleure lecture. C'est un livre à mettre entre les mains de mesdemoiselles vos filles, tout de suite après le catéchisme. »
Le 16 mai de la même année, il écrivait de Tivoli à Madame de Humboldt à Rome :
«Madame, ne sachant si j'aurai le plaisir de vous voir avant votre départ , je vous supplie de vouloir bien emporter à Vienne un petit volume qui vous sera remis avec ma lettre. C'est une vieille traduction d'un vieil auteur en vieux français, que j'ai complétée de quelques pages et réimprimée, non pour le public , mais pour mes amis amateurs de ces éruditions , et , , sans balancer, j'en ai destiné le premier exemplaire à M. de Humboldt. J'ai cacheté le paquet , cet ouvrage n'étant pas de nature à être lu de tout le monde. Il n'y a rien contre l'Etat, pas le moindre mot que l'Eglise puisse taxer d'hérésie ; mais une mère pourrait n'être pas bien aise que ce livre tombât entre les mains de sa fille, quoique l'auteur grec, dans sa préface, déclare avoir le dessein d'instruire les jeunes demoiselles y apparemment pour épargner cette peine aux maris... »
Courier, répondant de Rome le 30 janvier 1811 à une lettre de Madame Pi galle , sa cousine , écrivait à cette dame :
« Ce que vous dites pour justifier vos éternelles grossesses prouve seulement que vous eu
d'ouvrages INxéRESSANTS. 7 5
avez honte. Si ce sont là toutes vos raisons^ franchement elles ne valent rien, car enfin qui diantre vous pousse?... et puis ne pourriez-vous pas?... Allons, cousine, n'en parlons plus; ce qui est fait est fait. Je vous pardonne vos cinq enfants, mais, pour Dieu, tenez -vous en là, et soyez d^une taille raisonnable quand nous nous verrons à Paris... C'était à quinze ans qu'il fallait lire Daphnis et Chloé. Que ne vous connaissais-je alors ! mes lumières se joignant à votre pénétration naturelle, ce livre aurait eu, je crois, peu d'endroits obscurs pour vous ; mais après cinq enfants faits, que peut vous apprendre un pareil ouvrage? Aussi l'exemplaire que je vous destine, c'est pour l'éducation de vos filles. En vérité, il n'y a point de meilleure lecture pour les jeunes demoiselles qui ne veulent pas être^ en se mariant, de grandes ignorantes, et je m'attends qu'on en fera quelque jolie édition à l'usage des élèves de Madame Campan. > Toutes les lettres que nous citons et dont le style est si léger et si badin, ont été imprimées bien des fois et se trouvent notamment dans une édition des œuvres de P. L. Courier donnée en 1862 par Firmin Didot , édition tirée à un nombre considérable d'exemplaires. Quant à l'édition populaire et à bon marché de Daphnis et Chloé dans la Bibliothèque Nationale^ voici ce qu'on y trouve (Lettre à M. Renouard , pp. 152 et 153) sur le passage découvert et traduit par Courier. Rappelons d'abord que, dans ce passage où l'auteur nous montre Daphnis très-épris de
Chloé , il est dit qae Doxx!on était le rival de Daphnis : « Dorcon . . . jeune gars à qui le premier poil commençait à poindre (porte la traduction de Courier), étant Jà dès cette rencontre féru de l'amour de Ghloé, se passionnait de jour en jour plus vivement pour elle ; et, tenant peu de compte de Daphnis^ qui lui semblait un enfant, fit dessein de tout tenter, ou par présents ou par ruse , ou à l'aventure ou par force, pour avoir contentement, instruit qu'il était, lui, du nom et aussi des œuvres d'amour...» — Or, dans sa lettre à M. Renouard, Paul-Louis Courier écrit : c On me mande de Florence que c cette pauvre traduction dont vous avez appris «l'existence au public, vient d'être saisie chez c le libraire , qu'on cherche le traducteur , et a qu'en attendant qu'il se trouve, on lui fait tou- « jours son procès. On parle de poursuite, d 'inc formation , de témoins (il s'agissait de la fa-
«meuse tache d'encre) Je fais cependant
c quelquefois une réflexion qui me rassure un c peu : Colomb découvrit l'Amérique et on ne « le mit qu'au cachot ; Galilée trouva le vrai « système du monde , il en fut quitte pour la tt prison. Moi, j'ai trouvé cinq ou six pages dans a lesquelles il s'agit de savoir qui baisera Chloé; «me fera-t-on pis qu'à eux? Je devrais être € tout au plus blâmé par la Cour, Mais la « peine n'est pas toujours proportionnée au dé- « lit, et c'est là ce qui m'inquiète ! »
Paul-Louis Courier, dans une lettre à Madame Marchand , écrite de Rome le 12 novembre 1811,
d'ouvrages INTéRBSSANTS. 77
disait à propos de Daphnis et Ghloé et de la dé* dicace de sa traduction :
«... A table, chez le préfet de Florence (c*ë- « tait dans le temps que je venais de trouver a un morceau de grec) , on parlait de ce roman « que j'allais traduire et que Renouard devait « imprimer , lequel Renouard était là , à table «avec nous; le préfet me dit: Il faut dédier « cela à la princesse (Elisa Bacciocchi , sœur « de Napoléon) ; elle acceptera votre dédicace. « Ce furent ses propres mots ; vous savez que «j'ai bonne mémoire. Je réponds: cela ne se « peut, à une femme \ Il y a dans le livre des ik choses trop libres ! — Mais, dit Renouard, ces < choses-là se réduisent à quelques lignes qu'on « pourrait adoucir de manière à rendre ï'ou- « vrage présentable. Je ne répondis rien , et il «n'en fut plus question...»
Eh ! bien^ c'est ce livre, ce roman de Laphnis et Chloé , dont Paul-Louis Courier ^ qui Ta complété et traduit , signale lui-même l'indécence (voir Lettre à M. Boisson nade) , qui diaprés lui, n*est pas de nature à être lu de tout le monde (Lettre à M*"* de Humboldt) , et où il avoue qu'il y a des choses trop libres (Lettre à M"« Marchand), c'est ce livre qu'on a mis récemment à la portée de tout le monde, des jeunes filles elles-mêmes (comme disait Courier en plaisantant, mais sans y croire), et qu'on trouve aujourd'hui exposé à l'étalage intérieur de tous les libraires , imprimé dans une édition populaire du prix de 25 centimes! Le ministère pu-
blic ne Ta pas poursuivi sous cette forme nouvelle, et en vérité, il ne pouvait pas raisonnablement le poursuivre , car cet ouvrage , ainsi que la Lettre à M. Renouard^ est devenue une partie intégrante et indestructible de notre littérature.
Traité des superstitions, selon récriture sainte, les décrets des conciles et les sentiments des Saintspères et des théologiens; par /.-Bap^
Thiers ^ curé^ de Champrond, Paris, Ant.
Dezallier, 167Ô, in-12 de 12 S. et 154 pp.
Préface de 7 pp., suivie d'un privilège du roi et de 4 approbations de docteurs en théologie. — L'ouvrage lui-même est divisé en 37 chapitres, dont les sommaires sont un peu longs.
L^auteur, tout en condamnant sévèrement toute croyance aux effets surnaturels , les admet cependant sans aucune contestation lorsque ces effets surnaturels sont annoncés ou proclamés par l'église, tels que les miracles, les prophéties, les anathèmes, les bénédictions , etc. ; autrement, il les considère comme un pacte exprès ou un pacte tacite avec le démon. — Dans
D^OUVRAGBS INTERESSANTS. 79
ses chapitres sur la magie et sur les sorciers^ il se montre plein de préjugés qui paraissent bien arrières quand on songe à la réputation du siècle de Louis XIV. Parmi toutes les superstitions et les pratiques de piété qu'il raconte, il en est quelquefois d*originales. Nous nous bornerons à reproduire ici le tex^e de deux prières campagnardes de son temps, prières oubliées aujourd'hui et remplacées, dans ce siècle du progrès, par bien d'autres plus mirobolantes. La Patenostre blanche est une prière ridicule dont les zélateurs, qui sont en assez grand nombre, et surtout à la campagne , promettent infailliblement le Paradis à ceux qui la disent tous les jours. Voicy ce qu'elle porte: Petite Patenostre blanche que Lieu fit, que Dieu dit^ que Dieu mit en paradis. Au soir tn^ allant coucher y je trouvis trois anges à mon lit coU" chez, un aux pieds , deuao au chevet, la bonne Vierge Marie au milieu , qui me dit que je m'y couchiSy que rien ne doutis; le bon Dieu est mon père, la bonne Vierge est ma mère , les trois Apostres sont mes frères , les trois Vierges sont mes sœurs, La chemise où Dieu fut né, mon corps en est enveloppé; la Croix sainte Marguerite , à ma poitrine est écrite ; Madame s'en va sur les champs à Dieu pleu^ rant, rencontrit Monsieur S. Jean, Monsieur S, Jean d^où venez-vous t Je viens d'Ave salua. Vous n'avez point veu le bon Dieu f Si dame siez, il est dans V arbre de la croix, les pieds pendants^ les mains clouants, un petit
chapeau d*espine blanche sur la teste. Qui la dira trois fois au soir^ trois fois au matin , gagnera le Paradis à la fin,
a On en peut dire autant de cette autre prière qu*on nomme ordinairement la barbe à Dieu , et dont voicy les paroles : Pécheurs et pécheresses, venez à moy parler , le cœur me deust bien trembler au ventre comme fait la feuille au tremble^ comme fait la Loisonni quand elle voit quHl faut venir sur une petite planche , qui n'est plus grosse ni plus membre , que trois cheveux de femme grosse ensemble. Ceux qui la Barbe à Dieu sçairont , par dessus la planche passeront, et ceux qui ne la sçairont^ au bout de la planche s^assiseront , criront , brairont Mon Dieu , hela! malheureux estât , comme petit enfant est que la Barbe à Dieu n^apprend,
« Un seul Dieu tu adoreras, etc. »
Thiers , né vers 1636 , à Chartres , était un savant professeur à TUnivei'sité de Paris, et un grand travailleur qui publia beaucoup d'ouvrages , aujourd'hui oubliés , mais regardés alors comme curieux, singuliers et pleins d'érudition. A son Traité des superstitions, qui a été plusieurs fois réimprimé , il ajouta, en 1703, trois nouveaux volumes. Cet ouvrage est toujours assez recherché, et quelques autres se soutiennent aussi dans les ventes , à cause de leurs titres, plus ou moins piquants et des condamnations qu'ils ont encourues. On en trouve la liste détaillée dans le Manuel du libraire , Y, 819.
d'ouvrages Iim&RE88ANT8. 8l
Le Tracas de Paris, en vers burlesques, contenant: La Foire Saint^Laurent ^ etc.
Troyes et Paris, veuve Oudot (1714) , petit in-12 de 95 pp.
La dédicace de ce volume très-rare est adressée à M. de Lingendes, et elle est signée simplement CoLLETBT. Quel est ce CoUetet ? Est-ce Quillaume Golletet^ qui était mort en 1659, ou bien est-ce son fils François Colletet , qui était né en 1628, et dont la date de la mort n'est pas bien connue? — Quel est le Lingendes auquel il s'adresse et qu'il cherche à consoler de la perte de deux excellents hommes connus dans la république des lettres par leur mérite et leur vertu? Jean de Lingendes^ le po^e, était mort en 1616^ et Claude de Lingendes, le savant jésuite, en avril 1660. Or, si ce sont ces deux hommes, comme Quillaume Colletet est mort lui-même en 1659, ce ne pourrait être que son fils qui ait écrit la dédicace en question, son fils François, dont le satirique Boileau, qui ne [flattait que Louis XI Y et tous les gens en faveur, a parlé ainsi (satire 1'% en 1660) :
Tandis que Colletet, crotté jusqu'à Téchine, S*en va chercher son pain de cuisine en cuisine.
Il ajoute , dans le quatrième chant de VArt poétique^ le trait suivant:
Horace a bu son soûl quand il voit les ménades, Et, libre du Souci qui trouble Colletet, N'attend pas, pour dîner, le succès d*na sonnet.
Pourquoi Boileau en voulait-il donc tant k François Colletet ? Ne serait-ce pas, peut-être « parce que Gaillaume Colletet, ayant fait le premier, en français, V Art poétique (paru en 1658; celui de Boileau n*a été publié qu'en 1674), ouvrage qui est estimé des connaisseurs même encore aujourd'hui , François Colletet se sera exprimé quelque part en termes un peu irrévérencieux sur le sien ?
Quoiqu'il en soit, François Colletet était un travailleur.
Nous avons recherché quels sont les ouvrages qui peuvent lui être attribués et nous avons trouvé les suivants :
lo Pièces bachiques , amoureuses et burlesques^ ouvrage introuvable aujourd'hui, qui lui est attribué par le Dictionnaire historique de Peignot , mais sans date.
2^ L* Ecole des muses^ etc. Paris, Chamhoudry, 1652 selon \e Manuel, ou 1656 selon Peignot, in-12. Rarissime.
3» Juvénal burlesque, 1657. Voir le Manuel au mot Juvénal.
40 Les Muses illustres, Paris^ Chamhoudry , 1658, in.l2.
& La Muse coquette. Paris , Loyson , 1659 , 4 part, in-12.
6* Nouveau recueil des plus beaux énigmes. Paris, Loyson, 1659, in-12.
7« Noëls nouveaux et cantiques^ etc. Paris, Rafflé , 1660 y in-8. (Le Manuel en cite 5 ou 6 éditions, portant des titres différents.)
D*ouviuoBB orréussAiiTS. 83
%^ Traité det langues étrangères^ des alphû' bets et des chiffres. Paris, 1660, in-4».
90 Paumasse français. Paris, de Sercy, 1660.
Le Manuel pense que ce volume est une reproduction de V Ecole des muses.
\Qp Abrégé des antiquités de la ville de Paris. Paris, 1664, in- 12.
11» Abrégé des annales de Paris, 1664, in-12.
12<' Nouwau recueil. Paris, Rafflé, 1672, in-8. Le Manuel suppose que c'est le même ouvrage que les NoëU nouveaux,
13° Poésies galantes^ amoureuses et coquettes. Paris, Loyson, 1673, in-12.
14° Le Mercure guerrier^ contenant les victoires du roiy etc. (en vers et en prose). Paris, Loyson, 1674, in-12.
15° Journal des avis et des affaires de Paris, contenant ce qui s'y passe tous les jours déplus considérable. Paris, au bureau des journaux, etc. , 1676, in-4°. — Ce journal , arrêté à son 18' numéro sur les plaintes de la Gazette et du Mercure qui trouvaient que Ton empiétait sur leurs privilèges, reparut sous le titi*e: Bureau académique des honnêtes délassements de Veaprity etc. , avec la bibliographie de Paris, 1677, in-4« (Voir E. Hatin).
I60 La Ville de Paris, contenant le nom des rues, fauœ-bourgs, églises, mçnastères, collèges, palais, hôtels, etc. Paris, Rafflé, 1689, in-12 (vendu Walckenaer, 19 fr.).
Plus, 17° Le Tracas de Paris, sans date (1714), livre rare et dont nous ne trouvons de trace
qne dans le catalogue de Viollet-Ledac, p. 551 , et dans la réimpression faite .par Delahays de plasieurs poënfes réunis sons le titra de Paris ridicule et burlesque.
Quant au Tracas de Paris^ à quelle date convient-il d'en placer la première édition (car celle de 1714 n'est, aux termes de V Approbation signée Passarty qu'une réimpression)? Non loin de celle du Juvënal burlesque , et aussi après la mort de Claude de Lingendes, et celle de Loret, le rédacteur de la Gaxette en vers, dont Golletet parle vers la fin de son poème, ce qui reporte à la date de 1665 ou 1666.
Maintenant, que dire du poème en lui-même?
il est trop raisonnable, trop chaste, pas assez burlesque, pas assez piquant. 11 est malheureux qu*il faille pour nous plaire, agiter des grelots comme celui qui disait : <c En faveur de la folie, faites grâce à la raison, d . — Hélas ! cher François Golletet , sans la gaité , il faut beaucoup d'esprit pour captiver Tattention des hommes et... nous ne nous étonnons pas que votre poème ait disparu peu à peu presque complètement devant, non la poursuite des inquisiteurs , mais rindifférence du public.
En somme, il nous semble que, sur les 95 pages du volume, si l'on recherche ce qu'il y a de plus original afin de le sauver de l'oubli, on ne trouvera guère plus d*une douzaine de pages. Enfin, voici nos analectes:
d'ouvrages INTiRESSANTS. 85
TTne servante dont nne larronnenae a volé le paquet et qu'elle fieiit attendre & une porte.
Mais pourquoi pleure cette fille Qui nous paroît assez gentille f Qu'aS'-tUf mon enfant, à pleurer, Et pourquoi te désespérer f Quelqu'un t'a-t'il coupé ta ^urset Ce malheur n'a point de ressource; H est coutumierà Paris Aux gens d'un étrange pays.
A voir ta mine un peu matoise , Je te crois une Champenoise^
Vous Vaioex deviné , Monsieur , Mais non pas mon triste malheur :
Hier, quelque argent dans ma poche, Ici f arrivai par le coche, Et dès qu'en ce quartier je fus Avec mes deux paquets cousus Où favois mis toutes mes hardes , Je trouvai deux grandes pendardes Que Je crus des femmes de bien, Qui me firent cet entretien:
Eh! bonjour, fille de Champagne, Vous venez donc de la campagne?
Mon enfant, qu'il y a longtemps Que je connois tous vos parenst Comment se porte votre père f En qitel état est votre mèret Vous ne me reconnoissex pas 9 Non, lui répondis-je tout bas.
Las l je le crois bien, me dit-elle.
Qu'elle est à présent grande et belle !
Elle a crû d'un grand pied depuis Qu'en son village je la vis.
Ma pauvre enfant, que je suis aise ; Encor faut-il que je te baise.
Tai pour toi trop de eompaasion :
Tu V9ua une condition 9 Je te ferai faire fortune; J'en sais depuis quatre jours une Que le ciel, sans doute , par HHoij A, Je pense, gardé pour loi, Cest une maison d'importance ; Un riche trésorier de France, Où les pistoles à foison Tratnent partout dans la maison.
Si tu sais faire la cuisine, A cause de ta bonne mine.
Tu gagneras peut-être plus De vingt-cinq et de trente écus, Sans les profits, et sans la graisse, Où tout le monde fait la presse.
Les cendres et les vieuœ souliers, Les vieuof torchons et tabliers, Les restes de pain et de viande. Quelquefois encore friande.
Que Von revend fort bien et beau Au bala^feur, au porteur d'eau.
Item, les restes de chandelles:
On fait argent de tout, ma belle.
Et puis Von tire un gros denier Encor de Vanse du panier.
Bien souvent à la bottcherie On voit le boucher qui vous prie De venir acîieter à lui.
Et c'est la coi*tume aujourd'hui Que pour avoir ta chalandise, Il n'aura pas Vhumeur si grise.
Qu'il ne te laisse en son étau Prendre qttelque morceau de veau De mouton, de bœuf, que tu donnes.
Si tu veux, à quelques personne^ Qu'aux environs tu connoitras, Ou tes parents que tu verras.
D*OUyRAGE8 INTÉKESSANTS. 87
Ce fut là 1$ subtil langage
Qu$ VM tint cette femme d'âgée
Qui m'offrit dans sa chambrs un lit.
Parce qu'il était déjà nuit.
Je ne puis dire les caresses.
Les amitiés et les tendresses
Que la friponne me montra
Depuis qu'elle me rencontra»
Le soir nous fîmes bonne chère,
Qui pourtant ne lui coûta guère,
Car tout fut pris à mes dépens.
Il y vint encor d*autres gens.
Et pourtant, le pourriez»vous croire t
(Tétoit moi qui payais à boire ;
Car ils disoient, le lendemain.
Qu'ils me le rendroient pour certain.
Cependant, hélas ! ma maraude.
Vient de me rendre bien penaude.
Sachez, Monsieur, qu'au point du Jour,
Après m'avoir bien fait la cour.
Elle m'a dit : Ma bonne amie.
Prenez vos hardes, je vous prie.
Et vous en venez avec moi
Tout proche la maison du roi.
Qu'on appelle autrement le Louvre ,
Où l'on me conntiit, où l'on m'^ouvre.
Je vous placerai sans prier
Chez notre riche trésorier.
Cest étans ce grand logis qu*il loge.
Paix ! écoutes i j'entends l'horloge ;
Cest sept heures, il est bon là.
Sur cette pierre que voilà
Auprès cette petite porte.
Attendez-moi, mais que je sorte:
Je ne ferai qu'aller savoir
Si Madame est dans le dortoir.
Au pis aUer, si je lui parle
Par le moyen de maître Charle,
88 CRITK^Tn, ANALYSES ET EXTRAITS
Son cocher f mon meilleur ami, Faut ne rien tenter .à demi :
Comme je ne suis pas bien faite.
Que ma Jupe est toute défaite, Et que la vôtre de couleur Me feroit un peu plus d'honneur, DonneZ'la'-moi, prenez la mienne Jusques à tant que je revienne, LaisseZ'moi prendre vos paquets, Sans perdre de temps en caqtêets.
Car si Madame me demande Si vous êtes et belle et grande , Si vous avez de bons habits, Savoir un noir et Vautre gris, De beau linge et de belles manches Pour les fêtes et les dimanches.
Afin de la suivre en tout lieu.
En visite ou pour prier Dieu, Je lui ferai voir sans remise Comme vous êtes fort bien mise:
Et suivant cela, vous verrez Qu^aussitût vous la servirez.
Moi, dans mon cœur étant bien aise.
Ah ! mon Dieu, qtte j^éiois niaise, Tai fait. Monsieur, tout bonnement Selon son beau commandement.
Toi dépouillé pour cette dupe Ma première et seconde jupe ; Toi mis mes hardes dans ses mains.
Pour pris de cent francs que je plains!
Depuis trois heures je furonne.
Mais je ne trouve ici personne ; Tai beau chercher et beau crier, Je n'apprends rien du trésorier.
Chacun se rit de ma bêtise, L*on m'assure que je suis prise.
Et que telles gens tous les jours
D^OUVRAOES INTÉRESSANTS. 89
Font à io^^8 de semblàblea tour*; Que cette porte en belle vite ITàboutit que â,an8 une rue.
Et que je n^ai pas de raison De rappeler une maison, Puisque jamais ce n'en fut une, Mais bien une porte commune, Qui renferme un détour entier Pour traverser Vautre quartier.
Cependant, hélas ! qtM ferai-je t Et de quel côté tournerai-je f Ce qui fait mon plus grand souci.
Je ne connois personne ici, Et voilà la plus grande perte Que j'aie au monde encor soufferte. On me Tavoit dit au pays, Qu'on étoit méchant à Paris; Mais par moi je désirois voir, Et je ne le voulois pas croire ; Car d'autres gens de grand renom M'assuroient qu'il y faisoit bon, Et que le peuple étoit honnête Depuis les pieds jusqu'à la tête.
Mais à présent, je connois bien En vérité , qu'il n'en est rien
IiM prommades du Pont-Neuf , les entretieiui da eolr, et les aventnree «ai 8*y paMent.
En vérité, ce clair de lune Contribue à notre fortune.
Voilà l'heure que le bourgeois Et le plumet à belle voix, Mène bourgeoise ou demoiselle A la promenade asse* belle.
Et triomphe en habit tout neuf Sur les vastes quais du Pont-Neuf'
go CRITIQUBi ANALYSES ET EXTRAITS
Quoiqu'il 90it entre 44» et anse,
Jkmnone vers le cheval de kronse :
Tu iserras là mille beautée
Et leurs amane à leurs côtés ,
Qui parlent de leurs amourettes
Et se content miUe fleurettes.
En voilà dans leurs passions
Qui font cent protestations.
Marchons derrière ces folâtres,
De ces deux filles idolâtres i
Ecoutons les sots entretiens,
Et peut-être en riraS'tu bien.
Celui-là dit à cette brune
Que sa beauté n*est pas commune,
QuHl brûle pour eUe d'amour,
Qu'elle est la nuit, coÀme le jour,
L'unique ob^et dont sa pensée
Est agréablêmeint blessée;
Qu'il s'en va courir au cercueil
S'il n'est vu d'eUe de bon osU;
Que pour célébrer ses louanges,
n faudrait la bouche des Anges ;
Mais qu'il n'ose espérer l'honneur
De toticher tant soit peu son cœur ;
Qu'au reste il est amant fidèle,
Qu'après lui, faut tirer l'échelle.
Et qu'il veut que cette beauté
Eprouve sa fidélité.
Nanon, dit-il, ma seuU joie,
Où voulez-vous que je m'emploie ?
Faut-il, pour vous, par monts, par vaux.
Entreprendre quelques travaux f
Faut-il endurer des supplices,
Ou franchir quelques précipices f
Commandes-moi, si vous m'aimex.
C'est vous seuU qui me charmes.
Tout ce que Je vois dans les dames
JTégale point vos moindres flammes
d'OUVRAGBS INTiRBBSANTS. 91
Et partimt ou voui n'êtes pas Je n'y rencontre aucun appas.
Vautre qui va pressant la blonde Lui dit: Vous êtes sans seconde; Mon Dieu, que je serois heuretuc D'avoir un peu de ces oheveua.
De ces belles et riches^chaînes .
Qui font fMS plaisirs et mes peines.
Quand aurai'je Vhonneur chez vous D'embrasser vos charmans genouœf Je n'ose espérer cette grâce.
Vous n'êtes peut-être que glace, Pendctnt que je suis plein de feuos Et que pour vous je (ais des vcsux....
Jj'aiEéterle et le Imce de la boiuveolfle oommime
Mais considère un peu ces autres Qui ne sont pas meilleurs apôtres Qui portent la brette au côté Avec un air de vanité.
Cetéof'là reçoivent des caresses De leurs coquettes de maîtresses, Qui marchent en château branlant Et crèvent de rire en parlant.
Diroil-on pas que ces flottettes Ont des têtes de girouettes î Tu vois qu'elles font à dessein Une boutique de leur sein, Afin de donner dans la vue Et faire voir leur cou de grue.
Ne regarde pas leur tétin, Mais considère leur patin Qui d'un demi-pied les élève.
En vérité, cela me grève.
Cette contrainte me déplaît.
Qt$é ne $e tiênt-an comme an est f Auroient'9lles moins d§ mérites Pour paraître à nos yeux petites f Je ne puis souffrir ces rubans Et ees boutiques de gaUms Qu*elles portent dessus leurs jupes ; Car c'est ce qui fait tant de dupes.
Pourquoi ces passemens nouveaux Qui ressemblent à des réseaux.
Ces boutons à queite, et guipures.
Qui perdent tant de créatures, Et ees fnouehoirs de cent écus Qui font tant de maris cocus f Il est honteux dans notre France D'en voir une telle abondance.
Il semble que Von fait mépris Et des arrêts et des édits.
Cest à la cour, guoi qu'on en die, Qu'appartient cette braverie ; Pourquoi faut-il que les bourgeois Violent les ordres de nos rois f On ne distingue plus nos dames D'avecque le commun des femmes.
Dès qu'une personne d'honneur Prend qtMlqtte Jupe de couleur , Ou dès qu'elle change de mode , Enfin dès qu'elle s'accommode Dedans un habit éclatant, Une bourgeoise en fait autant.
Elle s'ornera de panaches Et s'appliqitera des moiMtaehes, Des postiches, des faux cheveux , Des tours, des tresses et des. nœuds, Des coeffes demi blanches, jaunes Où les toiles entrent par atmes.
De ces beaux taffetas rayés Qui parfois ne sont pas payés; Car souvent tant de braverie
D*OUVRAGE8 INTÉRESSANTS. çS
Cache beaucoup de gueuserie.
Tu félonnes de mes discours f Je vois ces choses tous les Jours; Et Je sais comme on se gouverne Parmi ce monde que Je berne.
Regarde un peu derrière toi; Ne croirois^tu pas comme moi Qt*e, cette femme avec son lustre Fût épouse de qwlque illustre f C'est la femme d'un pâtissier; Cette autre Vest d*t*n épicier :
Celle qui passe est boulangère, Sa compagne est une mercière Qui tient sa boutique au Palais.
Leurs maris sont'ils pas niais Et de leurs femmes bien esclaves.
De souffrir qu'elles soient si braves f Comment faudra-t-il habiller Une femme de conseiller ?
Et comment une présidente f Puisqu'une moindre mercadante, Ou la femme d'un procureur A plus que ces femmes d'honneur.
Fi I fil mon cher ami, J'enrage Quand je vois ce mauvais ménage.
Les familles pleines de bien Ne doivent pas s'épargner rien / Il faut qtte la belle dépense Soit pour les femmes de naissance.
Le bourgeois à proportion Et selon sa condition.
Car enfin il est ridicule, Jamais rien je ne dissimule, Qu'une fille qu'on mariera.
Qui fille de marchand sera , Et parfois marcJunnd sans négoces, Voudra que le Jour de ses noces, Son pauvre père, sans pouvoir.
L'habille ffun riche habit noir^ Ou de moiref ou de ferandine, Et désirera, la badine. Toute excuse et raison à part, D*aw>ir la jupe de brocart.
Eh quoi! dira-t-^elle, éplorée, Madame telle, mariée, Qui plus de bien que moi n*a pas , A bien pris de plus hauts états.
Que diroit'on de moi, mon père 9 Là-desstu, et parens et mère Tirent de lui, bon gré, malgré, De quoi V habiller à son gré, Et le mari tout fou encore, Qui, nouveau marié, Vadore, Soufre ce grand vol qu'elle prend Dont à loisir il se repent,..,%
Un voisin & q^ad une voisine donne rendei-vous ponr passer la nnit avec elle.
Ici Von ne trouve personne.
Voilà déjà minuit qui sonne; Nous n^avons plus rien à chercher.
Car le monde s*en va coucher.
Touteftfls , par ce clair de lune, H faut encor busquer fortune.
Tout s'accorde & notre désir, Tu t'en vas avoir du plaisir / Prenons un peu de patience, Que pas un de nous deux n'avance.
Ecoute ce coup de sifflet, Cet homme sait bien ce qu'il fait.
Déjà je vois d'ici pare^tre Une maîtresse à la fenêtre.
Qui crache, tottsse avec éclat, Jette son pot plein de pissat ,
d'ouvrages intéressants. 95
Pour voir H nul n» la regards^ D'autant que beaucoup U leur tarde Qu'ils ne soient ensemble tous deux Pour Jouer leurs beaux petits jeux.
AS'tu vu de la même porte Sortir un grand homme qui porte Une lanterne dans sa main f Je ne juge jamais en vain:
Je le crois mari de la femme Que cet autre inquiété réclame ^ Et qui lui donne le signal Pour faire avec elle du mah Ce pauvre époux, qui n'aime qu'elle, Croit son épouse bien fidèle , QuoiquHl soit un petit grossier.
Et comme il est officier, D'une grande maison voisine ^ n s'en retourne à la cuisine Après avoir dans sa maison Porté quelque provision.
Cependant la jeune folâtre , De son beau galant idolâtre.
En Veibsence de son époux Lui donne quelque rendez-vous.
Vois-tu comme il passe et repasse ?
Les plaisans tours de passe-passe l Sitôt qu'il aperçoit qu^^u'un Pour son dessein trop importun, Toujours tremblant il se retire Et n'ose ni tousser ni rire.
Pour Vautre, impatiente aussi.
Tantôt la voilà, la voici; Elle se retire ou s'avance Suivant la crainte ou l'espérance, Et voudroit, pour faire un péché.
Que tout le monde fût couché.
Dés qu'elle voit une chandelle.
Je pense qu'elle est tout horê d'elle,
96 CRITiaUB, ANALYSES ET EXTRAITS.
J>an9 la erain>t9 que zùn mari Ne coupe Vherbe au favori.
Enfin, Von n*entend plus personne.
Partout Vhorloge une heure sonne; Le galant revient sur ses pas, Ils se parlent tous deuœ tout bas-.
Elle descend, la porte s^ouvre, Et dans son manteau qui le couvre H entre sans faire de bruit Pour y passer toute la nuit,. ..
lia maisoii du roi, pour les taplMeriea et maamtàctareë.
Enfin, voici les Oobelins,
Où régnent les eœeellens vins
Et les bières délicieuses
Pour les buveurs et les buveuses;
Car il est des femmes aussi
Qui viennent s*égayer ici.
Regarde que de lieux à boire,
Et comme un chacun se fait gloire
De s*enivrer gaillardement,
Et de se soûler proprement.
Ici sont petits corps de garde
Pour y rire avec la gaillarde ;
Là sont les petits lieua: d^homteur
Où vont tom les bourgeois buveurs ;
Les cabarets d^où Von ne bouge,
(Test celui de la Rose roûge.
Du Lion d'or, du Mouton blane,
Du Dauphin, où le vin est fî^anc.
Du Juste, où Flamands et Flamandes,
Allemands avec Allemandes ,
Et plusieurs autres étrangers
S'embarquent sans aucuns dangers.
d'ouvrages intéressants. 97
Ici Von trouve touteê choses.
Et tout y flaire comme roses.
Les andouilleSf les cervelas.
Les poulets et les chapons grets.
Les grillades et les saucisses.
Vont le palais craint les épiées :
Car mettant le palais en feu, On ne saur oit boire pour peu.
Mais, sans raisonner davantage, Pour terminer notre voyage.
Allons, ami, nous reposer Dans ce cabaret, et causer. Je n*en puis plus de lassitude.
Et suis même en inquiétude De te voir aussi las que moi, Nous avons bien marché, ma foi, Et Von causera dans le monde De notre course vagabonde.
Quand noî*s nous serons divertis.
Quand d'ici nous serons sortis.
Tous deux nous irons dans la couche Fermer et les yeux et la bouche ; Et si je vais à mon réveil Qu'il fasse encore beau soleil, Le beau temps me fera peut-être Une seconde fois renaître Le désir de te faire voir Cent choses que tu dois savoir.
Et puis tu vois que notre course N'a point intéressé ta bourse ; J'ai commencé de payer tout; Et je veux aller jusqu^au bout C'est ainsi qu'un ami doit faire Alors qu'il a le nécessaire.
Si demain nous courons le jour , Tu pourras payer à ton tour.
Cependant buvons, je te prie :
Ce vin me donne de la vie.
Et depuis que fen ai goûté Je 8uis en meilleure santé.
Cependant, afin de mieux boire Et de mieux branler la mâchoire, Moi-même je m'en vais là-bas Faire choix de quelques bons plats. Je sais comme Von s'aecommodey El quelle est d'ici la méthode.
Quand une fois marché est fait, On n'a plus V esprit inquiet Et Von ne craint plus, à sa honte.
Que trop Tiaut un écot ne monte.
Bois donc, cependant que j'irai.
Et bientôt je retournerai.
La Promenade de Versailles, ou Entretiens de six coquettes. La Haye (Paris?), 1736, 1737, petit in-12 de 200 pp., plus le titre et la préface.
Ce petit Yolame est assez rare. Il s'en est Tendu, dans une vente faite par Techener en 1869, un exemplaire au prix de 8 francs ; un autre exemplaire est conservé à la Bibliothèque de l'Arsenal. L'auteur en serait, dit-on, un nommé de Saint-Paul, mort en 1768, membre de TAcadémie de Rouen , et qui avait été mousquetaiie du roi. Il raconte six histoires de coquettes fort peu intéressantes. La plus piquante est sans doute la plus courte , celle de la présidente de S***; et c'est la seule qui nous paraisse mériter
d'ouvrages intéressants. 99
d'être reproduite. Voici, à peu près comment s'exprîme cette dame:
«... Le président , mon époux , croit probablement que je lui suis fidèle, car il dit que je regarde et que j*ai toujours regardé tous les hommes, en général, comme autant de monstres. Il se trompe ; je les aime tous, au contraire^ sans distinction et plus que je ne Taime lui-même.
« Je n'avais que quatorze ans et quelques mois quand il m'épousa. Je conçus dès-lors de l'aversion pour lui et je n'ai jamais pu la surmonter. J'avais le cœur le plus tendre cependant^ et le plus facile à se donner; mais, en même temps, incapable de se fixer à qui que ce soit. J'aime touà les hommes, mais seule* ment durant le temps nécessaire pour commencer et mener à fin une courte intrigue.
« Avec un tel penchant , je n*ai donc ^jamais éprouvé ce qu'on appelle des grands sentiments, et il me suffira de vous^ raconter ma première aventure, celle par laquelle j*ai. pris mon essor, et dont toutes les autres ne sont guère que des copies.
« Comme le président m*a toujours pissée libre de voir le monde , de faire des parties de plaisir, de spectacle, de jeu, j'ai beaucoup moins besoin de me gêner que bien d'autres femmes.
Mais^ je vous fais languir, et j'entre en matière.
c II y avait à peine un mois que j'étais mariée ; me trouvant seule dans ma chambre , je
dbyGoOgI'
faisais réflexion sur quelques badinages assez ridicules que venait de faire^ avant de me quitter, M. le président. Il est vrai que j*ai souvent éprouvé depuis le même sentiment et reconnu que beaucoup d'autres hommes ne sont guère moins pitoyables dans leurs saillies. L'expérience ne m'ayant pas encore éclairée alors, je le crus exceptionnellement ridicule. Cette idée m'inspira la résolution de m'instruire de la vérité du fait , dès que j'en trouverais l'occasion, et sans trop m 'arrêter aux conséquences qui en pouvaient résulter, car je trouvais cette curiosité fort naturelle et fort raisonnable. Après avoir bien pensé à la manière dont je pourrais m'y prendre pour avoir bientôt une telle occasion, le hasard amena précisément un laquais auprès de moi. Saint-Jean, lui dis-je, mon ami, vous ètea bien fait. Voulez-vous m'aimer? J'au* rai soin de votre fortune. — Madame, me répondit-il, je n'oserais vous dire que je vous aime de tout mon cœur, mais soyez assurée, s'il vous plaît, de tout mon respect et de toute mon obéissance. Ordonnez-moi tout ce que vous voudrez et je serai toujours prêt à remplir de suite les ordres dont vous m'honorerez. — Eh bien, lui disje, je vous aime. Prouvez-moi dans ce moment que vous me payez de retour ; voilà tout ce que je vous demande. — Je n'eus pas besoin de le lui dire deux fois ; il me prouva de suite son obéissance et sa bonne volonté. •!! renchérit de toute manière sur M. le président, et je fus trèssatisfaite de mon expérience.
d'ouvrages intéressants.
« Cet heureux succès me donna immédiatement un goût très-yif pour faire de nouvelles tentatives du même genre. J*en fis d*abord plusieurs avec des gens de la môme étoffe que Saint- Jean; puis je voulus éprouver ce qu*on appelle les gens du bel air. Le chevalier de Q..., jouant un jour avec moi chez le maréchal de..., me parut propre à remplir mes desseins. Il était aimable, galant; lorsque je me retirai, il me donna la main jusqu*à mon carrosse. J^én profitai pour lui dire, sans cérémonie, que je m*en allais chez moi , charmée de son mérite. Il me comprit et m^offrit aussitôt de me reconduire. J'y consentis; il congédia ses domestiques et m'accompagna jusqu'à T hôtel.
« Âi-je besoin de vous dire qu'avant d'être arrivée, nous étions déjà parfaitement d'accord ? Avant d'entrer dans l'hôtel , j'indiquai au chevalier une porte du jardin par où il pourrait entrer sans être vu de personne. Dès que je fus entrée moi-même , je le fis monter dans mon appartement. Pour qu'il pût passer la nuit avec moi , j'avais résolu de l'habiller en femme, et de le faire passer dans l'esprit de M. le président pour une parente de Nantes qu'il n'avait jamais vue, qui était arrivée ce soir même à Paris, et qui devait repartir le lendemain matin pour Rouen. Lorsque mon mari arriva , je lui présentai ma cousine. Il la reçut fort civilement. Nous soupàmes et , à cause du prompt départ de la feinte demoiselle, je priai gracieusement M. le président de coucher seul cette
nuit-là, lai disant que je désirais, ainsi que ma cousine, profiter' de son court séjotir en causant ensemble le plus possible.
a Comme je vous Tai déjà dit, mes aventures sont aussi bonnes que nombreuses, mais comme elles durent fort peu.de temps , elles sont privées d'événements dramatiques et ce ne sont guère que des répétitions. Vous ne m^admirerez donc pas beaucoup et vous êtes sans doute bien plutôt disposées à me faire un peu de morale. Mais enfin, on ne peut vivre dans le monde sans finir pour avoir quelque expérience du monde. Quelque réservées que vous ayez été, je ne doute pas cependant que vous n*ayez à peu près toutes fini par reconnaître que les forces physiques des hommes sont fort difi^érentes les unes des autres. Pour les uns, la nature a été très-avare ; à d*autres elle a prodigué ses largesses. N'avez- vous pas , comme moi , préféré ces derniers ? Répondez-moi, je vous en prie.
« Ses compagnes répondirent unanimement à la présidente qu*elles n'avaient pas aperçu la différence dont elle parlait, que sans doute leurs expériences n'avaient pas été aussi loin que les siennes, et qu*elles ne sauraient donner d'autre raison de la préférence qu'elles avaient accordée à leurs amants que celles d'un mérite ou de charmes personnels qui les avaient séduites.
a Eh bien, dit la présidente, je suis plus savante que vous n'êtes. Voici une autre observation sur laquelle vous ne pouvez être ignorantes : n^est-il pas vrai que généralement les
D^OUVRAGES INTÉRESSANTS. Io3
hommed sont pleins d'empressement , ponr ne pas dire d'une fareur audacieuse en vous approchant; et que cette furie disparaît aussitôt qu'ils ont obtenu ce qui Ta excitée?
« C'est vrai, répondirent les darnes^ et ce n'est pas étonnant puisque l'empressement des hommes a pour cause unique leurs désirs , et que ces désirs étant satisfaits , il est naturel que l'empressement cesse également.— Et pourquoi, je vous prie , répliqua la présidente , leurs désirs cessent-ils avec la satisfaction? Pour moi, ajouta -t-elle, je puis vous assurer que cette satisfaction augmente mes désirs , et que plus ma satisfaction est grande^ plus mes désirs sont grands. — Mais, chère amie, tous êtes une femme, répondirent les jeunes dames , et naturellement vous ne tombez pas aussitôt que les hommes dans l'épuisement de vos désirs ; mais ces pauvres hommes, dès que leur feu s'évapore et qu'ils se trouvent vides, pour ainsi dire, de ce même feu , ils tombent nécessairement ou dans le sommeil ou dans une espèce d'indifférence fort excusable. — Hé bien , dit la présidente , loin de les excuser, j'ai enragé cent fois contre eux; mais à l'avenir , au lieu d'enrager , je me félir citerai de leur avoir provoqué le sommeil, mais j'aurai soin surtout qu'ils n'abusent pas de ma patience. >
Lettres chinoises on Correspondance philosophique, historique et critique. La Haye , chez Pierre Paupie , 1739, 5 vol. in-12. — Réimpresaion en 1742 et en 1755, en 6 vol.; et en 1779 en 8 yoI. ^ pet. in-12. — Cet ouvrage^ ainsi que beaucoup d'autres du même auteur ^ a été mis à V index le 28 juillet 1742.
Tous les bibliophiles savent que cet ouvrage est du célèbre Jean-Baptiste de Boyer, marquis d'Argens, né à Âix en 1704, et qui prit le parti des armes à Tàge de 15 ans. Il a donné dans ses mémoires l'histoire de son impétueuse jeunesse. Blessé gravement au siège de Philipsbourg , il passa en Prusse , s*y maria , devint chambellan du grand Frédéric, et il fit un grand nombre de publications remarquables, car il était très-savant et très-actif. Sur la fin de ses jours, il revint en Provence, et il mourut à Toulon en 1771 y à Tâge de 67 ans. Ses ouvrages sont très-nombreux et assez estimés ; réunis^ il formeraient plus de cinquante volumes. On aurait pu songer à en faire une réimpression complète, de même que Ton a fait pour ceux de Voltaire et de J.-J. Rousseau; mais les esprits sont tellement changés par suite de la révolution française, du Socialisme, etc. , que ces sortes de collections tombent dans le plus complet discrédit, et se vendent au prix du papier. Il y aurait cependant d'excellents analectes à extraire de ses ouvrages. Nous ne parlons pas de
d'ouvrages intéressants. io5
Thérèse philosophe qui se réimprime continuellement et se lit en entier, mais de la plupart de ses autres productions: Les Nonnes galantes'^
— les Mémoires du comte de Bonneval et autres ; les Mémoires secrets et universels , ou Histoire de V esprit humain , en 14 volumes ;
— la Philosophie du bon sens^ en 3 volumes ;
— les Lettres cabalistiques ^ juives, chinoises, etc, — Contentons nous, pour aujourd'hui d'extraire quelques passages de ses Lettres chinois ses, auxquelles on pense que Frédéric II a collaboré :
Tome J, lettre i2. — Ignace, dont tu aB si souvent entendu parler aux jésuites, et dont tu as lu la vie écrite par un de ses disciples, écrit bien éloigné de la vérité et de ce qu'on dit ici, est le grand patriarche des molinistes: c'est ainsi qu*on appelle en Fi'ance les jésuites et tous les autres religieux et séculiers qui leur sont fortement attachés. Cet homme naquit en Espagne, il passa au service les premières années de sa vie. Ayant été blessé au siège de la citadelle de Pampelune d'un coup de fusil qui lui avait cassé l'os de la jambe, sa blessure fut mal pansée; une grosseur, causée par un os qui avançait trop, rendait sa jambe difforme. Ignace, qui était idolâtre da sa figure, ne put souffrir ce défaut: malgré l'avis deS médecins et des chirurgiens il se fit couper cet os jusqu'au vif; c'était acheter chèrement le plaisir de porter sa botte bien tirée.
Les efforts que fit Ignace pour n'être point contrefait ne s^arrêtèrent point à ce premier. Sa cuisse droite s'étant retirée depuis sa blessure, dans la crainte d'être boiteux, il fit construire une machine de fer pour l'allonger, mais quelques maux qu'il souffrit et quelque douleur que lui causftt cette espèce de torture, tout cela fut inutile; la cuisse resta toujours plus courte que l'autre.
Ignace , pour dissiper sa tristesse et le chagrin de se voir boiteux^ demanda quelques livres: par hasard on lui en donna un qui contenait l'histoire des principaux saints européens. Ce livre^ rempli de prodiges et d'histoires fabuleuses^ échauffa son imagination, qui était naturellement très-forte et susceptible de recevoir aisément les objets qui lui étaient offerts, quelques bizarres qu'ils fussent. Tout-à-coup, Ignace ne pensa plus à sa jambe; le souvenir de sa blessure s'effaça pour ainsi dire de sa mémoire, les actions fabuleuses des saints européens l'occupèrent entièrement. Tantôt à l'exemple du bienheureux Policrone, il cherchait la racine d'un gros chêne pour la mettre sur ses épaules en faisant l'oraison. Un moment après il demandait des cordes pour imiter Dominique l'encuirassé, qui se donnait trois cent mille coups de fouet pour semaine; il semblait déjà à Ignace que son cœur, ayftnt tout le zèle de ces saints Nazaréens, ses épaules et ses fesses devaient en avoir acquis la dureté.
Toutes ces folies se passaient cependant en
d'ouvrages intéressants. 107
idées, et n*avaient encore aucune réalité. Ignace s'était contenté d*extravaguer en secret. Toutà-coup, il se livra en public à son imagination déréglée et se mit à courir les champs. Il monta sur une mule malgré les remontrances de son frère; se déroba de chez lui^ et prit la route d*un monastère. Ayant rencontré sur le chemin un moine mahométan , il voulut l'obliger à se battre, ou à confesser qu'il se trompait en suivant sa religion. Le maure ne voulut faire ni Tun ni l'autre, et pour se débarrasser d'un pareil fou, il s'enfuit.
Il semblait que cette première action d'Ignace fût un augure de ce qu'il ferait un jour, et des principes sur lesquels il établirait les opinions qu'il ferait recevoir à ses sectateurs. La violence et la contrainte sont les deux premières maximes des jésuites. Oh ! qu'ils sont différents en Europe de ce qu'ils veulent paraître à l!a Chine.
Après qu'Ignace eût couru toute l'Europe un pied nu et l'autre chaussé, faisant de temps en temps quelques extravagances, étant arrêté dans certaines villes par rapport à ses folies, et conduit devant les juges, il vint à Paris pour y apprendre les éléments de la langue latine; il avait alora trentetrois ans. Comme, sous prétexte d'inspirer aux jeunes écoliers l'amour d'une vie chrétienne, il les induisait à donner tout ce qu'ils avaient et à vivre comme des gueux, les professeurs du collège voulurent lui faire donner le fouet. Il s'excusa le mieux qu'il lui fut possible; et soit qu'on eut quelque honte de traiter
I08 CRITIQ.UBf ANALYSES ET EXTRAITS
ainsi qu'un enfant un homme de Tftge d'Ignace, soit qu'on se contentât des raisons qu^il apportait, il ne fut point fustigé, et perdit une occasion où il aurait pu attraper quelques-uns de ces coups de fouet qu'il enviait tant à Dominique l'encuirassé.
On ne saurait croire jusqu'où allait la passion d'Ignace pour être fouetté. Tous ses disciples qui ont écrit dans ces derniers temps^ conviennent qu'il priait ardemment ses maîtres de le traiter sur cet article, malgré son âge, comme le plus petit écolier. Enfin, après bien des peines, Ignace ayant appris médiocrement la langue latine, et ramassé quelques aumônes, courût encore les grands chemins. Il passa même en Egypte pour aller voir Jérusalem. Les folies qu'il y fit obligèrent les chefs des Chrétiens qui résident dans cette ville, de lui ordonner d'en partir. •
Les extravagances d'Ignace étaient plus affectées que réelles. Sous son zèle, outre la dévotion il couvait une ambition démesurée, et quoique son esprit eût d'abord été altéré, soit par le changement de vie, soit par ce qu'il avait souffert dans sa maladie, dans la suite, la vanité et le désir d'être chef d'une secte respectable furent les seuls motifs qui le conduisirent. Il continua toujours à tenir la même conduite parce qu'il s'était aperçu que ses pieuses folies ne laissaient pas que de lui acquérir l'estime et l'admiration du peuple. Dès son voyage de Paris^ il avait commencé à avoir quelques disciples, le
d'ouvrages INTéKESSANTS. I09
nombre en augmenta dans la suite considérablement. Il leur imposa pour première loi de vouer au souverain pontife romain une obéissance aveugle, et de se soumettre entièrement aux ordres de leur chef, c'est-à-dire aux siens et à ceux des personnes qui se succéderaient dans la suite. Ces deux points étaient aussi essentiels que politiques. Par le premier, il assurait éternellement à ses disciples la protection de la cour de Rome; par le second il établissait le bon ordre dans la compagnie. C'est ainsi qu'il nomma cette troupe de gens, qu'on appelle aujourd'hui la Société des Jésuites. Il se ressouvenait encore qu'étant militaire^ il avait vu que la subordination était l'ftme d'une armée, et que dans tous les États rien n'était durable si les chefs n'avaient le pouvoir de se faire obéir. Ce fut là ce qui le détermina à établir cette totale obéissance aux supérieurs, d'oîk l'ordre a retiré tant d'avantages dans la suite.
Après bien des peines et des soins pour l'établissement de sa secte, Ignace mourut. Ses disciples songèrent d'abord à le déifier^ ainsi qu'avaient fait les Chinois en faveur de leur maître Foe ; mais comme toutes ses actions étaient encore connues , et que bien des gens le regardaient comme un fou, les autres comme un habile imposteur, les jésuites n'osèrent lui attribuer l'opération de quelques événements miraculeux. Ils avouèrent môme qu'il n'avait fait aucun prodige, soutenant cependant qu'il n'en était pas moins digne d'être placé parmi les divinités su-
1 lO CRITIQUE, ANALYSES ET EXTRAITS
bftlternes des chrétiens. Quelques années après, ils levèrent le masque: les uns prétendirent qu'il avait reçu par un esprit céleste un livre qu'il avait composé, les autres assurèrent qu'en récitant des vers galants d'un poète païen, il avait chassé les esprits immondes et guéri une femme possédée, en prononçant ceux-ci: Dans un antre écarté la reine de Carthage, seule avec son amant se saute de V orage. Quelques écrivains soutinrent que le seul nom d'Ignace, écrit sur un morceau de papier, faisait plus de prodiges que n'en avait opéré le législateur des Juifs; d'autres prétendirent qu'il n'y avait que le Dieu suprême et Marie sa mère, souveraine des cieux, qui eussent le bonheur de voir Ignace.
Tome III y lettre 85, — En sortant du port de Nagasaki, je vis tout-à-coup quatorze ou quinze de nos palefreniers, qui, troussant leurs robes, exposèrent aux yeux, ce qu'un homme à la Chine ne pourrait découvrir sans être regardé comme un fou, ou un infAme. Les Hollandais qui avaient fait plusieurs fois le voyage, ne furent point étonnes de l'exhibition de toutes ces pièces, et rirent beaucoup de ma surprise.
Lorsque j'étais en Europe, me dit l'un d'eux: « Je demeurais dans une ville où le commandant devait à tout l'univers et était souvent persécuté par des créanciers. Il y avait entre autres deux femmes qui l'importunaient tous les matins. C'est en vain qu'il leur assurait qu'il les paierait dans quelque temps^ les obstinées créan-
d'OUVRJLOES Iim£RBSSANT8. I I I
cières ne manquaient jamais leur visite. Enfin, un jour, le commandant, lassé de leur opiniâtreté, les reçut en robe de chambre, sans culotte; Tout-&-coup, comme elles parlaient avec beaucoup de feu , il troussa sa robe, et parut dans Tétat où vous voyez les palefreniers. Un voyageur qui a mis le pied sur un serpent, ne fuit pas plus vite que les deux créancières à la vue de ce que leur montrait leur débiteur. Je vous paierai, leur cria-t-il, tous les jours avec cette monnaie.
Contes théologiques , suivis des Litstnies des catholiques du XVIII* siècle, et de poésies érotico-philosophiques , ou Recueil presque édifiant.
Lctaeiva 98t nobis pagina, vita proba ett.
Mes vers sont Ubertios, mais mon cœur ne Test pas.
Part*, de Vimprimerie de la Sorbonne^ et se vend aux Chartreux chex le portier, 1783 (1793), Ifi'S de 304 pages.
Ce volume est un recueil de contes, de chansons et autres poésies piquantes, bien choisies, et dont quelques-unes ne se retrouvent même pas ailleurs. Il en est question dans le supplément à la Bibliothèque poétique de Viollet-Leduc et dans la Bibliographie de Vamo^kr, Il a été réim-
112 ClUTK^UE, ANALYSES ET EXTRAITS
primé deux fois, et en ce moment même, toutes les bonnes poésies qui y sont contenues se réimpriment dans la grande Anthologie satyrique qui atva, dit-on, douze volumes. Nous n*au rions donc pas à en parler, si nous ne désirions eu faire remarquer les deux épitres dédicatoires, signées D. B. et V Avertissement de l'éditeur, qui avaient pour objet de faire croire qu'un certain chevalier Du Busca, officier d'artillerie, serait l'auteur de ce recueil. Cependant, d'après les Supercheries littéraires, l, 996, Du Busca ne serait que le pseudonyme du général Fr.-R.-J. de Pommereul, lequel fut aussi préfet, puis directeur de la librairie sous l'empire, auteur d'ouvrages de plusieurs genres et traducteur de nombre d'ouvrages italiens et latins. C'était un homme de goût et d'esprit, et les analectes suivants de son volume suffiraient à le démontrer :
Q^ Messieurs les o^uteurs feuillistes, périodistes^ journalistes hebdomadaires, quiniçainiers, menstruels, annuels, mais point éternels.
Mes petits Messieurs, un petit auteur de mes amis, m'ajant assuré que les petits vers, les petites anecdotes, les petits contes, qu'enfin tout ce qui était petit, avait le droit d'être inséré dans vos petites feuilles : je vous envoie ces petites pièces fugitives, en vous priant de leur accorder une petite place dans vos petits recueils. Je promets mêi&e que ceux d'entre vous qui en
d'ouvrages intéressants. zi3
feront un petit éloge, recevront de ma part par la petite poste, un petit écn.
Je sais^ mes petits Messieurs, votre petit serviteur
Paris, 6 mai.
Épitre dédicatoire d'un vieux poète au très^révérend père Eli:^ée, très-digne carme chaussé, au' teur du livre i«n7w/é; Manière prompte et facile de s'exciter à roraison jaculatoire. Ouvrage édifiant à Vusage des personnes des deux sexes.
Mon très-révérend père,
En parcourant avec exactitude le long cours d'une vie passée dans les égaremens et les voluptés, j'ai vu que de toutes les manières dont j'avais offensé la majesté divine, celle qui, ainsi que me l'ont appris vos sermons, a eu le plus droit de lui déplaire, est d*avoir souvent eu le malheur de mal parler et plus mal penser encore des gens d'église, et surtout des religieux. Le cœur vraiment contrit, je tâche aujourd'hui de réparer, autant qu'il est en moi, les erreurs d'une jeunesse inconsidérée. J'ai dû rendre justice aux prêtres séculiers et réguliers, et donner un grand exemple sur la fin de mes jours. Le petit ouvrage que je mets aux pieds de votre révérence doit leur faire oublier toutes mes fautes passées.
PardOD, mon très-révérend père, si j'ai couvert du voile de la fable quelques vérités utiles, mais, pouvais-je ne pas me souvenir qu'en s'instruisant on veut être amusé? D'ailleurs, tout ce monde frivole et profane, qui préfère encore, aveugle en son délire, Ovide à Moïse, et les charmantes fictions de la théologie païenne aux sublimes idées de la nôtre; m'aurait-il lu, si j'avais négligé de m'en servir? et tout le bien que doit faire ce petit ouvrage, cette espèce de testament , où presqu'en mourant j'ai consigné mon repentir, fût-il arrivé?
Vous n'ignorez sans doute pas le goût de toute notre jeunesse pour les petites histoires; c'est une fureur. Je me suis vu forcé par elle de choisir ce genre, puisquHl plaisait davantage. Vous savez aussi mieux encore que moi, mon très-révérend père, que jusqu'ici l'on n'a cessé de bercer de contes notre pauvre genre humain: contes moraux, contes persans, contes pour rire, contes de mon cousin Guillaume Vadé, contes à dormir debout, contes, etc., etc. Mais tous ces ouvrages sont ou obscènes, ou impies, ou tendants à semer l'erreur, ou à amollir l'âme par le poison des voluptés. En voici enfin d'une autre espèce, consacrés uniquement aux vérités, ce sont des contes théologiques.
Lisez, mon très-révérend père, et faites lire à vos pénitentes. Puisse cet ouvrage être jugé digne, par votre révérence, d'être associé au sien! Elle est même la maîtresse de le faire courir sous son nom, comme un supplément à
d'ouvrages intéressants. ii5
celai qu'elle vient de publier. Il ne me restera rien à désirer, si, du fond de ma retraite, j*apprends qu'il ait fait dans le monde autant de bien que le sien.
Je suis en me recommandant à vos saintes prières dans le sacrifice de la messe, et à toutes celles des bons pères de votre édifiante communauté ,
De votre révérence,
Mon très-révérend père,
Le trèS'humble et trèS'Obéissant serviteur
Paris, 6 juin.
divertissement de l'éditeur.
Sans un événement extraordinaire, il parait que les contes théologiques n'étaient pas destinés à être mis en lumière. Un convoi parti de Bordeaux pour l'Amérique en 1781, portait quelques officiers français, dont les malles se trouvèrent réparties sur dififérens bâtiments. Un coup de vent ajant dispersé ce convoi, plusieurs des bâtiments dont il était composé, furent pris par des croiseurs anglais. L'une de ces prises, que j'amarinai, contenait une malle remplie de livres et de papiers; mon équipage consentit à m*en laisser l'entière disposition. Parmi beaucoup de manuscrits, j'y trouvai celui des Contes théologiques par duplicata: l'un paraît écrit de la
Il6 CRITIQUE) ANALYSES ET EXTRAITS
main de Tanteur môme ; il est trôs-différent du second, dans lequel ces contes paraissent avoir été non seulement abrégés, mais extrêmement corrigés et améliorés. Une note, à la suite du second manuscrit, m^apprend que Tauteur des contes théologiques, est feu M. Du Busca, officier du corps de T artillerie de France , lequel avait été d'abord oratorien. Il paraît que cet officier mourût vers 1770 et qu'il légua son manuscrit, encore informe, à Tun de ses amis, avec prière de lui faire voir le jour. Cet ami , vraisemblablement propriétaire de la malle et des papiers qui m'échurent, s^étant borné à mettre ce legs en état de paraître, et croyant sans doute aujourd'hui ne pouvoir plus remplir le vœu du légataire, sera certainement très-surpris de le voir mis en exécution. Je me suis fait une espèce de scrupule de remplir sa dette ; en effet, les nombreuses corrections qu'il avait faites à Toi-iginal, prouvent qu'il avait eu le dessein de l'acquitter. C'est d'ailleurs un moyen de lui restituer une partie de ses papiers, qui me sont tombés dans les mains ; car le libraire de Francfort, où je me suis arrêté en courant l'Allemagne, et auquel j'ai donné ce manuscrit, aux conditions de le publier dans l'année, y joindra pour former un bon volume, beaucoup de pièces d'un genre analogue, que le légataire des contes paraissait avoir recueillies avec soin, et qui, pour la plupart , selon ses notes , ou n*ont point été imprimées, ou sont perdues dans un trop grand nombre de volumes.
d'ouvrages INTéRESSANTS. tiy
Je ne dirai rien de ces contes et pièces, je ne connais pas assez la langue et le pâmasse français pour les juger; ils me semblent, comme la nation même^ spirituels et gais : il me suffit, au reste, d'en faire par la voie de l'impression, une sorte de restitution à celui auquel les hasards ' de la guerre les avaient enlevés.
John Loweman.
Voici maintenant une petite facétie en prose, exceptionnelle dans ce volume, qui; hors elle, ne contient que des poésies:
^Monosyllabes écrits pendant la semaine sainte, par le chevalier de ^oufflers au duc de Choiseul.
Mon cher Duc, qui chez vous a la foi? Qui de vous croit au vrai Dieu, à son fils, à un tiers, à ce Dieu qui n'est qu'un, mais qui est trois, et qui n'en est pas moins un; car on sait qu*un et un font deux et un font trois, mais que trois ne font plus qu'un; rien n'est plus clair.
Ce Dieu est de tous les temps, et du temps où il n'y a pas eu de temps; il est dans le temps, il est hors du temps, il n'est point né ; il ne meur.t point, c'est lui qui le dit, de plus il dit qu'il est né et qu'il est mort.
Ce Dieu est en tous lieux et où il n'y a point de lieu, il est dans les cieux et hors des deux. Tout est plein de lui, hors ce qui n'est pas plein. Tout est lui hors ce qui n'est pas lui.
Il8 CRITKIUI, AMALTtES BT EXTRAITS
Que ce Dieu est bon! il a fait le Ciel pour nous tous : y va qui veut, c^est un peu haut, et pas trop gai. Il a fait un grand feu pour ceux qui ne sont pas là haut; il faut que bien des gens aient froid, car on j court à qui mieux mieux.
Ce Dieu n*eût pas de corps tant qu'il fut chez lui ; mais il en prit un, quand il vint chez nous: il prit ce corps dans un corps tout neuf, sans qu^on y eût rien mis. Il est mort, ou il a fait le mort, deux ou trois jours. Ce qu'il y a de sûr, c'est que ceux qui Tont yu mort, l'ont vu au bout de deux ou trois jours fort vif et fort sain. Ils en ont eu peur. Mais qui l'a vu? c'est Jean, c'est Luc , c'est Marc , c'est qui veut ; ce n'est pas moi. Ils l'ont tu deux mois; au bout de ce temps-là il fut au Ciel ; et c'est où on va le voir le plus tard qu'on peut.
Zimmermann (Job. George). VomderEimm samheit (De la Solitude). Leipzig, 1784-5, 4 vol. in-8, figures.
Cet ouvrage fut traduit en français par J,-B. Mercier, Paris, 1798, in.8, et 1817, 2 vol. in-12; et par A.-J.-L. Jourdan, Paris, Baillière, 1825, in-8, 7 fr. — Traduction nouvelle par X. Mai*mier, avec une notice sur l'auteur. Paris, Fortin- Masson, 1845, in-12, 3 fr. 50.
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Table de l*édition de Marinier: Introduction (signée X. Marinier), 27 pp. prél. ; — Réflexions préliminaires, p. 1. — Du penchant à la Société, p. 6. -^ Du penchant à la Solitude, p. 17. -~ Des inconvénients généraux de la Solitude, p. 39. — Des inconvénients de la Solitude pour l'imagination, p. 51 — pour la passion, p. 66. — Avantages de la Solitude, p. 77 — pour l'esprit, p. 119 — pour le cœur, p. 207. — Conclusion, pp. 291-298.
Zimmermann naquit à Brugg, en Suisse, en 1728. Se destinant à la médecine, il fit de bonnes études à Berne, puis k Gœttingen, et il voyagea en Hollande et en France. Il exerça d'abord la médecine dans sa ville natale, puis, s'étant distingué par divers écrits, il obtint la place de premier médecin du roi d'Angleterre à Hanovre. Son esprit était mélancolique, il tomba même dans un état habituel de fièvre misanthropique. Cet homme qui, comme J.-J. Rousseau, parlait tant de la paix de Tâme dans ses écrits, mourut comme lui dans le délire et sans la moindre consolation, en 1795. Deux de ses ouvrages ont conservé une certaine réputation, et, Tun comme l'autre, ont été traduits en français ; le premier est le Traité de Vorgueil national, fauteur part de ce principe que tous les hommes sont dominés par l'orgueil , enfant d'un sot amourpropre, leur donnant une fausse idée de leur valeur et corrompant leurs idées sur le mérite des choses. C'est ainsi que chaque agglomération d'hommes, chaque famille, chaque village, chaque
CRITIQUB, ANALYSES BT EXTRAITS
Tille, chaque peuple , croit avoir quelques qualités particulières et supérieures qa*ii refuse à ses voisins.
Malheureusement, Zimmermann examinant les prétentions on croyances des divers peuples qui couvrent la terre, tombe lui-même dans un grand nombre d*erreurs, et ne peut se préserver d'un certain chauvinisme ridicule. Son Traité de V orgueil national nous paraîtrait tellement arriéré aujourd'hui que ce serait du tenips perdu que de s'occuper à en faire une analyse et une réfutation.
L'autre ouvrage estime de Zimmermann est le Traité de la Solitude, Il le commença en 1766, à Tftge de 38 ans, et le continua plus tard; mais les quatre volumes ne furent terminés qu'en 1785. Il a été souvent traduit, mais jamais en entier, car ces quatre volumes sont pleins de longueurs fastidieuses , de répétitions , etc. , sans parler des nombreuses erreurs et des contradictions manifestes.
Zimmermann est l'apôtre de la solitude, mais il n'en fait valoir les avantages qu'après avoir d'abord parlé ainsi: « L'homme est né pour a vivre en société; il a des devoirs à remplir a dans le monde, devoirs de citoyen, de famille, a de relations affectueuses. Il ne doit pas briser « la chaîne de ces devoirs pour se retrancher « dans la retraite avec un froid égolsme ou une « sauvage misanthropie. Si la solitude calme et « apaise les passions les plus fougueuses, il est « possible aussi qu'elle les entretienne et leur
D'OUVHAGES INTâoCSSANTS.
« donne un essor plus impétueux. Il faut^ pour a en goûter la salutaire influence^ y porter des « pensées de travail , des idées de raison. Rien (( de meilleur, en certains moments de la vie, a qu*une solitude sage et dignement occupée; a rien de plus dangereux qu'une solitude où Ton « ne porte que de mauvais penchants qu'on ne « cherche point à coxTiger, et des habitudes de a désœuvrement. »
C'est à peu près dans ce peu de mots que consiste toute la substance de l'ouvrage; le reste n'est guère qu'une amplification, une suite de variations brodées sur le thème original : détails sur la magnificence de quelques grandes scènes de. la nature, description des vices, des inconvénients et des dangers de la société actuelle, des douleurs, des ennuis qu'on y éprouve souvent^ et de la fatigue qu'elle vous inspire quelquefois.
Au lieu de chercher à améliorer et à harmoniser la société, tâche des socialistes modernes, Zimmermann ne pense qu'à la fuir, et il oublie tous les devoirs sociaux dont il se targuait dans ses prémisses.
Zimmermann a remarqué qu'on peut s'isoler du monde sans se séparer de lui et sans mener une vie d'ermite : « Ainsi, dit-il, on peut rester a seul au milieu d'une réunion nombreuse. » Il ne nous parait pas avoir poussé cette observation assez loin. Ce n'est pas toujours par des mouvements d'orgueil ou par des préoccupations d'esprit qu'on se trouve isolé naturellement de ceux qui vous entourent, c'est parce que eux et
Iftl CftlTIQUB, AITilLTSES ET EXTRAITS
TOUS avês moBMBtanénieiit des occupatioBs dif< férentes, qu*il n« faat pu, à moins d'une utilité éTidente, se déranger les uns les autres. L'isolement donc, par lui-même, est loin d*être nécessairement anti-social, comme il parait le croire. Il ne faut, du reste, lui demander aucune idée bien avancée; elles paraissent généralement loi aToir échappé. Il raconte un grand nombre d*anecdotes dont quelques-unes sont curieuses et même peu connues , mais il les commente souvent d'un façon saugrenue. Il prend à chaque instant le ton dévot et à tout propos vous débite des capucinades. Â son avis, les monastères seraient Tune des plus utiles et des plus louables conceptions des hommes, etc.
Mais c'est surtout en ce qui concerne les relations sexuelles que l'on retrouve chez Zimmermann toute la sensiblerie niaise et filandreuse, sous les apparences de laquelle les moralistes du temps passé dissimulaient leur désir de rendre leurs femmes de pures esclaves. Ainsi, il fait nombre de phrases dans ce genre: « C'est ce dans la solitude surtout qu'il est doux d'éc( voquer les souvenirs de l'amour. Ah! la pre- « mière rougeur pudique qui s'est répandue sur « nos joues, le premier serrement de main, la « première colère que l'on a éprouvée en se « voyant troublé par un importun dans un tendre « entretien, sont autant d'impressions ineffii-
« cables! Celui qui a connu ces jouissances
« de l*amour les retrouve toujours dans son sou- « venir. Herder parle d'une certaine mytho-
D^OUVRAGEt imréRJISSANTft. XZS
a logid asiatique qui raconte que les hommes « ne se montraient d'abord, pendant plusieurs a milliers d*annôes, leur amour que par des re- « gards^ puis par quelques baisers, puis par de « simples attouchements. Wieland éprouva dans tt Tardeur de la jeunesse, ce chaste et noble « amour pour une jeune personne de Zurich. Il « savait que le mystère de Tamour expire en « partie dans le premier baiser et dans le pre- « mier soupir. Un jour, je demandai à cette per- « sonne quand Wieland Tavait embrassée pour a la première fois; Il m'a, dit-elle^ baise la main « pour la première fois quatre ans après m'avoir « connue. » — Dans Touvrage de Zimmermann on pourrait citer cent mignardises de ce genre. Quant à la conclusion de l'ouvrage, elle n'a rien d'hyperbolique, et la voici condensée en quelques termes cïaîts : < Partageons donc notre « temps entre le monde et la, solitude, entre les « distractions sociales et les jouissances intel* « lectuelles; nous échapperons ainsi à la folie tt de celui qui court continuellement après les « plaisirs, et à la misanthropie du farouche u anachorète. »
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Le Pot an noir et le pot an blanc , on la Vérité dévoilée, la fourberie démasqnée et la reli^on papiste renversée. A Rome, 1787, in-8 de 206 pp.
Nous avons rencontré ce Toliime dans ane bibliothèque particulière, mais il est fort rare. On peut penser qu'il a été Tobjet d'une destruction 0ourde. Dans la Bibliothèque Leber, il s'en trouvait un exemplaire daté de Londres, 1788 ; c'est sans doute un simple changement de titre, selon la mode invétérée des libraires éditeurs. L^auteur, qui est inconnu, mais que Ton peut supposer être le baron d'Holbach, cherche, pa^es 36 et suivantes de son yolume, à évaluer les tueries d*hommes occasionnées par la religion chrétienne depuis Constantin jusqu'à nos Jours ; il troure dix millions de victimes faites par les guerres contre les schismatiques, les hérétiques, les infidèles, etc. 11 est certainement beaucoup trop modéré dans ses évaluations. Ainsi, par exemple, il ne porte qu'à 200,000 le nombre des victimes de l'inquisition , tendis que dans l'Espagne seule, sans parler ici de la Sicile, de la Sardaigne, de la Flandre, du Portugal, de l'Amérique et des Indes, Llorente, ce célèbre historien qui, de 1789 à 1791, a été sécréUire-géuéral de l'Inquisition en Espagne et qui a eu à sa disposition les archives du saint-office nous révèle que seulement depuis 1481 jusqu'à 1821, le nombre' de ces victimes se chiffre déjà par 340,000. Il oublié, de plus, les affreux procès de
d'ouvrages intéressants. laS
magie et de sorcellerie, si nombreux en France, en Espagne et dans d^autres pays catholiques, entraînant toujours, à la suite des tortures de la question, des pendaisons /des décapitations, des noyades, des enfouissements tout vif, etc., et surtout des brûlements à petit feu.
L'auteur reproduit plus loin le tableau effrayant des barbaries exercées contre les Yaudois, d'après Samuel Morland^ ambassadeur d'Angleterre en Savoie:
« Jamais , dit-il , les chrétiens n'ont commis tant de cruautés contre les chrétiens. L'on coupoit la tête aux Barbes (c'étoient les pasteurs de ces peuples); on les faisoit bouillir; on les mangeoit; on fendoit avec des cailloux pointus, aiguisés sur de la pierre ponce, le ventre des femmes jusqu'au nombril; on coupoit à d'autres les mamelles ; on les faisoit cuire sur le feu et on les mangeoit ; on mettoit à d'autres le feu aux parties honteuses: on les leur brisoit et l'on mettoit en place des charbons ardents ; on arracboit à d'autres les ongles avec des pinces ; on attachoit des hommes demi-morts à la queue des chevaux, et on les traîaoit en cet état à travers les rochers. Le moindre de leurs supplices étoit d*ôtre précipités d'un mont escarpé, d'où ils tombaient souvent sur des arbres auxquels ils restoient attachés , et sur lesquels ils périssoient de faim, de froid ou de blessures. L'on en hachoit en mille pièces, et l'on semoit leurs membres sanglans et leurs chairs meurtries dans les campagnes. On empaloit les vierges par
ia6 CRITIQUE, ANALYSES ET EXTRAITS
les parties naturelles; on les portoit en cette posture en guise d'étendard.
ff On tratna en tr 'au très un jeune homme nommé Pelanchion par les rues de Lucerne, semées partout de cailloux. Si la douleur lui faisoit lever la tête ou les mains, on les lui assom- 'moit; enfin, on lui coupa les parties honteuses, qu'on lui enfonça dans la gorge, et Ton Tétouffa ainsi ; ensuite on lui coupa la tête, et Ton jeta le tronc sur le rivage.
ce Les catholiques déohiroient de leurs mains les enfans qu'ils arrachoient au berceau ; ils faisoient rôtir les petites filles toutes vives, leur coupoient les mamelles, et les mangeoient; ils coupoient à d'autres le nez, les oreilles et les autres parties du corps; ils remplissoient la bouche de quelquesuns de poudre à canon , et y mettoient le feu ; ils en écorchoient tout vifs; ils en tendoient la peau devant les fenêtres de Lucerne; ils arrachoient la cervelle à d'autres qu'ils faisoient rôtir et bouillir pour en manger.
a Les moindres supplices étoient de leur arracher le cœur, de les brûler vifs, de leur couper le visage, de les mettre en mille morceaux, et de les noyer.
a Mais ils se montrèrent vrais catholiques et dignes romains ^ quand ils allumèrent un four à Garcigliane, dans lequel ils forcèrent onze Yaudois à se jeter les uns après les autres dans les flammes, jusqu'au dernier, que ces meurtriers y jetèrent eux-mêmes.
« On ne voyoit dafis toutes les vallées que des
d'ouvrages intéressants. 127 .
corps morts ou mourants: les neiges des Alpes étoient teintes de sang. L'on tronvoit ici une tête coupée, là un tronc, des jambes, des bras, des entrailles déchirées et un cœur palpitant. »
Comme le fait observer l'auteur du Pot au noir^ les Yaudois, pour être traités avec tant de barbarie, n'étaient cependant coupables d'aucun méfait. Ce qu'on leur reprochait, c'était de n'avoir pas abandonné leur demeure et le lieu de leur naissance, et de ne point s'être exilés d'un pays qu'ils possédaient de père en fils depuis 1500 ans et dans lequel ils avaient toujours librement exercé leur culte. Leur crime était de vouloir s'en tenir aux traditions de l'église primitive et de vouloir maintenir, avec leur indépendance, une certaine rigidité de mœurs, choses qui déplaisaient essentiellement aux bons papes, aux bons prêtres, aux bons capucins et aux bons évêques, qui veulent, eux, avant tout, que l'on leur obéisse.
Dans les dernières pages du volume, 196 et suivantes, l'auteur fait observer que les jésuites et les papes ont adopté les opinions de saint Thomas d'Aquin, le père de Véglisey le docteur universel, le docteur angélique^ Vange de Vécole, exprimées dans son Commentaire sur la cinquième des politiqt^s^ textes 11 et 12. Voici comment Naudé traduit ces propositions de saint Thomas , pires que toutes celles avancées par^ Machiavel dans son Prince:
a Pour maintenir la tyrannie, il faut faire mourir les plus puissants et les plus riches,
128 cuuqub, analyses et extraits
parce que de telles gens se peuvent soulever contre le tyran par le moyen de Tautorité qu'ils ont.
« Il est aussi nécessaire de se défaire des grands esprits et des hommes savans^ parce qu'ils peuvent trouver par leur science les moyens de miner la tyrannie.
« II ne faut pas même qu'il y ait des écoles, ni autres congrégations, par le moyen desquelles on puisse apprendre les sciences ; car les sa vans ont de rinclination pour les choses grandes, et sont, par conséquent, courageux et magnanimes ; et de tels hommes se soulèvent facilement contre les tyrans.
« Pour maintenir la tyrannie, il faut que les tyrans fassent en sorte que les sujets s'accusent les uns les autres, et se troublent eux-mêmes; que l'ami persécute l'ami, et qu'il y ait de la dissension entre le même peuple et les riches, et de la discorde entre les opulents; car en le faisant, ils auront moins de facilité de se soulever à cause de leurs divisions.
a II faut aussi rendre pauvres les sujets, afin qu'il leur soit d'autant plus difficile de se soulever contre le tyran.
« Il faut établir des subsides, c'est-à-dire, de grandes exactions et en grand nombre ; car c'est le moyen de rendre bientôt pauvres les sujets.
«( Le tyran doit aussi susciter des guérites parmi ses sujets, et même parmi les étrangers, afin qu'ils ne puissent négocier aucune chose contre lui.
a Les royaumes se maintiennent par le moyen
d'ouvrages INT1ÊRBS8ANT8. I29
des amis, mais un tjran ne doit se fier à personne pour se conserver en la tyrannie.
« Il ne faut pas qu'un tjran, pour se maintenir dans la tyrannie, paraisse à ses sujets être cruel, car s'il leur paraît tel, il se rend odieux , ce qui les peut faire plus facilement soulever contre lui; mais il doit se rendre vénérable par rexcellence.de quelque éminente vertu, car on doit toute sorte de respect à la vertu, et s'il n'a pas cette qualité excellente, il doit faire semblant qu'il la possède.
a Le tyran se doit rendre tel qu'il semble à ses sujets qu'il possède quelque éminente vertu qui leur manque, et pour laquelle ils lui portent respect. S'il n'a point de vertus, qu'il fasse en sorte qu'ils croyent qu'il en ait. »
nn pot sans couvercle et rien dedans, ou les Mystères du Souterrain de la rue de la Lune, histoire merveilleuse et véritable, traduite du fran^ çais en langue vulgaire^ par Louis Randol (Eusèbe Sàlverte). Paris, Logerot, an vu (1799), in-8 de vin-160 pages (les six dernières contiennent un catalogue de romans) et une gra-
Ce livre est une critique assez amusante des romans noirs; le sujet du roman est le diable nouant l'aiguillette. On sait que l'on portait
l3o CRtTIQUB, ANALTSn ET EXTRAITS
antrefois des haninlAH^assea attachés avec une aîgnillette, et que Ton disait d*nn homme qui n*a7ait pu s'acquitter de certain devoir que le diable avait noué son aiguillette. Cet accident, malheureusement assez commun, n'a guère le don d'éveiller l'intérêt ; toutefois le volume est bien écrit, humoristique; il rassemble, dans un bref rédt, aux déconfitures diaboliques d'amants près de leurs dames et aux mécomptes de ces dernières, plusieurs anecdotes piquantes et peu connues et des aperçus spirituels.
Une vieille, grimpant un escalier d'une maison de la rue de la Lune, prononce ces paroles : Un pot sans cauwrcU et rien dedans : à l'inatant, deux amants touchant au moment suprême, se trouvent dans la situation qu'expriment ces mots fatidiques.
Cette phrase, colportée malignement, produit le même effet sur tous les galants qui l'entendent. De là une suite d'aventures. Les hommes raisonnent savamment sur la cause de ces accidents, mais ils ne la découvrent pas. Les femmes, tout en se déclarant satisfaites de l'amour platonique, cherchent des dédommagements entreelles, mais elles s'en fatiguent vite et déclarent que si elles ne s'en mêlent, les hommes divagueront éternellement sur la cause et l'effet sans aboutir à rien. Elles consultent une magicienne à la mode, qui leur découvre que c'est un tour joué par le diable et qu'il n'j a qu'un homme dans de certaines conditions qui puisse le déjouer. Elias trouvent cet homme. Il est coiffé par la
d'ouvrages INTÉRESSAIITS. l3l
TÎeille du fameux pot, mais cette fois elle dit: Un pot aans couvercle et quelque chose dedans. Le diable ne 8*attendait pas à cette variante de la phrase, i) est vaincu et tout rentre dans le devoir.
Voici quelques anecdotes prises au hasard dans ce livre:
Un jeune homme poursuit une femme de son amour. C'était à une fête ; il la bloque dans un cabinet éloigné, la dame fait une longue résistence. Enfin elle faiblit! mais Tamant est à bout de force, il sent qu'il manque à son bonheur ce qu'il faut pour le sceller, alors il feint d'entendre du bruit.... Dieux! on vient!.... Il s'élance, rajuste tout, et disparaît. La dame rentre au salon. Il la querelle sur sa longue résistance, qui, ditil, a tout fait manquer. Elle le croit, et ne sut jamais qu'elle avait échappé à un affront auquel toutes les femmes sont sensibles, quoiqu'elles en disent.
La grande Almérine rit avec son petit amant de la phrase fatale, A force de rire des autres, on se monte l'imagination, le lieu était propice; au début de l'action , la belle avançant la tète vers son aimable nain : Petit, lui dit-elle, quand vous aurez fini, vous viendrez m'embrasser. Entendez-vous? Cette fois, le petit ne vint pas,.... car...
Car Taccident qui était le sujet des propos du jour trottait dans sa mémoire, et, ma foi !,.«•
l3a CKITlQVBf ANALTSBS ET IXTRAITS
Mob, Tun des dignes amante de nos merveilleuses, jure qu'en rencontre pareille , il dirait tranquillement: Madame^ en avez-vous un autre? Celui-ci ne n^e fait pas d* effet. Il est le même soir dans le cas d^emplojer ce mot insolent^ mais loin d'avoir ce beau sang-froid» il fait des excuses plus sottes encore que sa position, et s'attire deux soufflets d'une beauté peu endurante.
Dans une compagnie de femmes où il s^en trouvait de goûts différents , on discutait la question de savoir quels sont les baisers les plus voluptueux. Moi, dit une adversaire des Lesbiennes, je suis pour les baisers qui ont un mancbe.
Un vieux seigneur florentin avait apporté à Paris les goûts de son pays. Vos fantaisies, lui dit son pourvoyeur, nous compromettent diablement. Que ne prenez-vous des filles? Vous en trouverez de bonne volonté, et qui auront pour vous toutes les complaisances.... — Ah! fi donc! mon ami, fi donc! c'est comme si tu me servais à table un gigot sans manche
En somme^ le volume est assez original pour comporter une réimpression. Déjà V Anthologie scatologique en avait reproduit une historiette (pages 134-135). Si on ne la fait pas, tout cela va passer, en changeant quelques noms propres et quelques phrases, sous les noms de nos chevaliers de lettres modernes, qui réclameront les bénéfices de la loi sur la propriété littéraire, précisément pour les choses qu'ils y auront puisées.
d'ouvrages intéressants. . i33
Recherches historiques sur la personne de Jésus-Christ, sur celle de Marie, sur les deux généalogies du Sauveur, et sur sa famille; avec des notes philologiques^ des tableaux synopti^ queSy et une ample table de matières; par un^ancien bibliothécaire (Et.-Gabr. Peignot). Dijon , Victor Lagler , 1829 , in-8 de xxiii- 275 pp.
Publié vingt ans avant la mort de Fauteur et lorsque, pour prix de sa conversion à l'ultramontanisme, il eut obtenu la place de proviseur du collège royal de Dijon et d^nspecteur des études à l'académie de la même ville, ce volume est un pur hommage à la doctrine catholique.
Or, on sait que les prêtres n'aiment pas beaucoup que d'autres qu'eux-mêmes se permettent d'enseigner les mômes choses qu'eux , et que ■ généralement, ils étouffent les ouvrages de ces concurrents dans le silence, ou bien ils y trouvent quelques graves défauts ; aussi le livre de Peignot s'éteignit-il dans le silence. Il est devenu assez rare et n'a pas été réimprimé.
Dans sa préface, Peignot débite nombre de capucinades dont aucune ne vaut la peine d'être relevée; quelques détails sur Mahomet, tirés d'un ouvrage de M. Reinaud (Description des monuments du cabinet du duc de B laças) pourraient seuls faire exception. Ainsi Mahomet (ou pour mieux dire Mohammed) n'était point, comme on l'a prétendu, un simple conducteur de chameaux;
l34 CRXTK^UE, ANALYSES ET EXTRAITS
il était d'ane raee illnsire , de la tribu dea Koralsch. Il porta Taillamment les armes contre une antre tribu qui avait violé le territoire de la Mecque. Il n*était point non plus un homme obscur quand Kahadidjah le prit pour époux. Bien que les Musulmans lui donnent Jusqu'à 99 nopïs et surnoms de vertus (chaste, clément, miséricordieux, etc.) , il était loin de les mériter ; à 58 ans, il avait douze femmes , et il en épousa un grand nombre de nouvelles. D'un autre côté , il ordonnait de massaci*er tous ceux qui ne se souns^ettraient pas à sa loi, etc.
Les Musulmans appellent Jésus. I$$a; le Ck»ran dit qu'il était né sans père, comme Adam avait été crée sans mère , et qu'il fut produit par la seule parole (verbe) de Dieu. Selon les Musulmans, Jésus opérait ses miracles avec son souffle ; il n'a pas été crucifié. Les Juifs croyant le faire périr, ont attaché à la croix un corps humain qui lui ressemblait. Il a été enlevé au ciel au moment de la passion. Il reviendra vers la fin des siècles pour confirmer la loi de Mahomet, et alors les deux religions n'en feront plus qu'une seule. A l'époque où Mahomet commença ses prédications , en 610, les juifs et les chrétiens se disputaient vivement la prééminence en Arabie, et Mahomet ne voulait se mettre en contradiction ouverte ni avec les uns ni avec les autres, mais il prétendait, en les réunissant, fonder une religion nouvelle qui succédât aux deux anciennes. On ne peut disconvenir qu'il n'y ait réussi jusqu'à un certain point, puisque
d'ouvrages intéressants. i35
rislamîsme est encore aujourd'hui pratiqué dans un grand nombre de pays. Peignot lui-même dit qu*on trouve dans le Coran des idées sublimes , et y comme exemple y il cite celle-ci : « Tout ce qvbi existe, je Vai fait pour toi, dit Dieu en s'adressant à l'homme ; mais toi, je t'ai créé pour moi. » Il en résulterait que Thomme jouerait le r61e d'une marionnette créée pour amuser Dieu qui s'ennuyait de toute éternité.
L'auteur commence ensuite ison Introduction par ces mots : « De tous les livres qui existent, le plus beau, le plus curieux , le plus intéressant^ le premier enfin pour un vrai chrétien , est sans contredit celui des Evangiles , ce livre par excellence qui renferme la vie et les instructions de N. S. Jésus-Christ. i» — « Le cœur se nourrit avQC délices du miel de ces pages sacrées... i> Voilà un homme heureux s'il parle bien sincèrement!
Malheureusement , k la page suivante , Peignot avoue, que ni Tannée de la naissance de Jésus, ni celle de sa mort, ne sont connues dans rhistoire. Les Evangiles font bien foi de son existence sous les règnes d'Auguste et de Tibère, mais ils ne furent admis qu'en l'an 325 par le concile de Nicée. Quant à Tacite, Suétone et Josèphe, historiens qui le nomment aussi, on conteste ces passages comme étant des interpolations.
Une lettre de Lentulus , produite seulement au XV* siècle , mais que l'on regarde comme fabriquée dans le moyen-âge , donne quelques
l36 CRITIQUE, ANALYSES ET EXTRAITS
détails sur la personne du Sauveur. Elle est supposée écrite du vivant de Jésus. Peignot suppose cette pièce calquée sur des descriptions antérieures, qui auraient eu pour base la tradition. Ce Lentulus n*est nullement connu dans Thiatoire, et c'est à tort qu'on le donne comme proconsul en Judée avant Ponce-Pilate ; c'était ValériuB Gratus qui remplissait alors ces fonctions.
Nicéphore Calliste a consacré aussi un chapitre de son Eistoire ecclésiastique à faire le portrait de Jésus. Un troisième portrait est tracé par Saint Laurent Justinien^ premier patriarche de Venise^ mort en 1455, dans son traité De casto connubio. Enfin l'abbé Fleury,' dans son traité des Mœurs des chrétiens, a consacré quinze pages à un tableau résumé de la vie et de la personne du Christ.
D'autres auteurs se sont occupés seulement de sa beauté, de ses perfections ou imperfections physiques. Nie. Rigault, Franc. Yavasseur, Pierra Pijart, Pierre Haberkorn , etc. , ont écrit de nombreux ouvrages sur ce sujet intéressant.
De la page 39 à la page 85, Peignot parle des différents portraits de Jésus-Christ , que Ton croit avoir été exécutés de son vivant et môme sur sa propre figure. Ainsi , il existe à Rome , dans la basilique de Saint-Pierre^ une sainte face du Sauveur. On la conserve précieusement et on la montre tous les ans au peuple le jeudi et Je vendredi saints, ainsi que la lance et la croix. On nomme ce portrait Yeronica (vraie
d'ouvrages intéressants. \3y
image). G*est une reprësentation de la face de Jésus empreinte sur un linge. Les uns croient que ce linge est le suaire qui fut mis sur le visage du Christ après sa mort, d'autres que c'est le mouchoir avec lequel une femme essuya son visage quand il montait au calvaire chargé de sa croix. Plusieurs auteurs ont aussi publié des ouvrages sur cette sainte face, etc. ; mais nous passons tous ces détails qui paraîtraient une viande bien filandreuse pour les bibliophiles.
Page 85. De la statue érigée à J.'C. par Vhé^ morrhàîsse. Saint Mathieu, Saint Marc et Saint Luc nous apprennent qu'une femme, tourmentée depuis douze ans d'un flux de sang auquel avaient résisté tous les efforts de la médecine , se glissa dans la foule qui suivait Jésus, et qu^ayant seulement touché la frange de son vêtement , elle fut guérie à l'instant, c Fides tua te salvam fecit r> , lui dit Jésus. — L'évangile n'en dit pas davantage, mais Eusôbe, auteur chrétien du IV^ siècle, ajoute que cette hémorrhoïsse guérie par Jésus fit faire deux statues d'airain , l'une la représentant, et l'autre représentant le Sauveur qui lui tendait la main. Eusèbe prétend qu'il a vu lui-même cette statue ad similitu^ dinem vultûs Jesu formatant. Beaucoup d'autres écrivains religieux répétèrent cette histoire en j ajoutant de nouveaux détails ; les païens avaient traîné cette statue de J.-G. dans la ville par les pieds et l'avaient brisée. Les chrétiens en recueillirent les morceaux et les conservèrent l'eligieusement , etc.
l38 CRITIQUE; ANALYSES ET EXTRAITS
Le chapitre snirant, occupant les pages 96 à 130 du TOlume, reproduit une Dissertation sur la beauté de Jésus- Christ par dom Augustin Calmet, avec quelques additions (des opinions contre la beauté de Jésus^Christ^ etc.). Il semble, en vérité, que ce volume est destiné à enflammer l'imagination des jeunes personnes du sexe féminin. — Enfin , à la page 133 , nous commençons À faire des recherches sur la pei^ sonne de la Sainte Vierge. Les pores Catrou et Rouillé, dans leur Histoire romaine , t. XIX, p. 326, disent qu'elle était née à Nazareth en Galilée, de parens presque inconnus, environ 15 ans avant l'ère vulgaire. Or, comme on ne fait aucun doute que Jésus-Christ ne soit néanmoins quatre ans avant cetie ère, il en résulterait que Marie serait accouchée à l'âge de onze ans. Cependant; d'après d'autres auteurs, la date de la naissance de la Vierge est fort incertaine. Peignot personnellement , après des recherches assez approfondies , pense qu'elle était née 21 ans avant l'ère vulgaire. Nicéphore, qui est entre les deux, prétend qu'elle est accouchée à l'âge de quinze ans.
La date de la mort de Marie est également incertaine. Les uns prétendent qu'elle mourut à Ephèse, d'autres pensent qu'elle mourut en Judée. Les uns disent qu'elle est morte à l'âge de soixante ans, d'autres prolongent sa carrière à 66, à 72 ans. Quant à l'Assomption, c'est-àdire, l'enlèvement de son corps au ciel par les anges, pei^onne n'en a jamais eu connaissance;
D*OUVRA6ES INTlhtBSSANTS. I Sq
c'est une limple rappositioD. On dit seulement que les Apôtres assistèrent aux funérailles de la Sainte Vierge et que ^ trois Jours après sa mort, le tombeau ayant été ouvert, on n'y trouva plus le corps , mais seulement les linceuls qui répandaient une odeur délicieuse.
Dans VHistoire ecclésiastique de Nicéphore^ on nous donne le portrait de la Vierge. La plus grande décence régnait dans toutes ses actions; elle parlait peu, mais toujours à propos. Sa taille était moyenne^ ou un peu au dessus de la moyenne. Dans ses conversations régnait une liberté décente^ mais jamais de plaisanterie^ ni de propos qui pussent causer le moindre trouble. Ses cheveux étaient blonds (le père Blandin, jésuite, prétend qu'elle était brunette), ses yeux vifs, avec des sourcils d'un beau noir et bien arqués ; nez assez long et aquilin ; lèvres vermeilles. Sa figure était ovale. Elle avait les mains et les doigts longs. Elle était ennemie de tout faste, simple dans ses manières et dans ses habits ; enfin, une grftce infinie répandait un éclat divin sur toutes ses actions.
Selon Saint'Marc , Vi , 3, Marie gagnait sa vie par les travaux de ses mains , à coudre , à filer, etc. Quant À saint Joseph, il est simplement nommé faber dans l'évangile (Matth,^ xm, 55; Marc, vi, 3] ; mais il est généralement admis qu'il a été charpentier, bien que quelquesuns aient prétendu qu'il était serrurier ou maréchal. V Evangile apocryphe de Venfance dit que Jésus allait avec Saint Joseph , son père ,
parla ville pour ^eiire des coffres, des portes, etc. Peignot termine son article sur la sainte Vierge par une trentaine de pages de recherches infructueuses sur les portraits qui ont pu être faits d'elle par le peintre Saint Luc, etc.
Nous arrivons enfin à la généalogie de Jésus. On sait que celle donnée par Saint Mathieu est tout-à-fait différente der celle donnée par Saint- Luc: Peignot entreprend le difScile travail de les concilier, ou pour mieux dire, de faire semblant de les concilier, car elles sont véritablement inconciliables. Il ne trouve d'autre moyen que de supposer que Tune des listes est celle des ancêtres de Joseph et Tautre de ceux de la Vierge. Mais , puisque Joseph n'est pour rien dans la paternité de Jésus , pourquoi les évangiles donnent-ils sa généalogie au lieu de celle de Marie ? Parce qu'il avait reconnu cet enfant et qu'il Ta élevé et traité comme son propre fils. — Allons, c'est bien, n'en parlons plus.
Passons maintenant aux parens de Jésus. — — « Jésus-Christ, conçu par l'opération du Saint- Esprit, nous dit Peignot, a été fils unique de Marie ; cela est reconnu par toute la chrétienté; mais à quel 'degré lui étaient parens ceux qui sont nommés ses frères et sœurs dans l'évangile ? » Voilà sur quoi l'on n'est pas d'accord. Ici l'auteur entre dans le plus grand détail et nous expose minutieusement les idées sur ce sujet de saint Jean Damascène, de S. Epiphane, de Thoynard, de Tirinus, etc.
d'ouvrages intéressants. 141
Je saute vingt feuillets pour en trouver la fia Et je me sauve à peine au travers du . . latin,
car Peignot ne nous le ménage pas. Enfin à quoi conclut-il à sa dernière page (p. 250) ? Hélas ! à rien de bien clair. N'admettant pas d'abord que Marie ait eu d'autre enfant que Jésus^ « et écartant de même , ajoute-t-il , V opinion qui fait Saint Joseph père des six prétendus frères et sœurs de Jésus-Christ^ parceque nous aimons à lui conserver le caractère de pureté et de chasteté sous lequel on Vhonore , et qui lui a sans doute valu la gloire de son union avec Marie Ki y WconiAixi jusqu'à meilleur avis y que ces six jeunes gens devaient être simplement les neveux et les nièces de Joseph.
On ignore le lieu et le temps de la mort de saint Joseph. Les uns disent qu'il avait quatrevingts ans quand il épousa Marie et qu'il est mort ftgé de 92 ans ; d'autres ne donnent que 50 ans à Joseph lors de son mariage avec la ' Vierge^ et ajoutent qu*il est mort 29 ans après la naissance de Jésus.
Le volume est terminé par une table alphabétique de matières et des noms propres cités; elle contient 20 pages.
L'Excommunié, organe (hebdomadaire) des libres penseurs lyonnais, Denis Brack^ directeur. Lyon, du 24 avrîL 1869 au 8 octobre 1870, 03 numéros in-fol.
LÀ préface, dans le V^ n®, est brève, la yoici:
« V Excommunié oavre ses bras à tous les libres penseurs. « (loimdteté, humour et vaillance , voilà notre devise. « Frères, aax plumes ! »
Dbnis Bback.
Cette petite déclaration de principes fut mal accueillie par les gens qui pensent bien, et non pas librement, car le n» 2 commence ainsi :
« Hier matin, 29 avril , la boite de VExconvmunie a été brisée À coups de hache. — Provisoirement, le concierge du n® 23 de la place Tholozan nous remettra nos lettres. On peut aussi nous écrire à l'imprimerie Regard, rue de la Barre. »
Du reste , aussi longtemps que ce journal a continué à paraître, les persécutions de tout genre ne lui ont pas été épargnées.
Dans le n^ 3, on remarque un article du baron de Ponnat sur Vinvention de la vraie croix (3 mai). Il paraît que c'est seulement en Tan 326 que son gisement fut révélé en songe à l'impératrice Hélène, mère de Constantin. Elle alla à Jérusalem , fit démolir un temple de Vénus , fouiller les fondations. On y trouva trois croix. Celle de Jésus était indiquée par un écriteau il-
d'ouvrages INTéRBSSAMTS. 143
lisible signifiant: Jé$u$ de Nojgareth, roi des JuifSy etc.
Dans le n^ 5^ une petite pièce de vers : transaction honnête (Cinquante francs payés comptant, etc.) , attira au directeur, Denis Brack , une condamnation à 15 jours de prison et ^ francs d'amende.
Dans le n^ 13, nous remarquons un article de M. Ch. Leballeur-Yilliers, intitulé : URomme sous Us religions',
« Il est remarquable que toutes les religions s'efforcent d'inspirer aux hommes la soumission, la crainte, l'épouvante.
« Il n'y a pas un seul dieu , parmi tous ceux adorés sur le globe, dont l'essence soit la bonté. Tous sont sévères, menaçants et même cruels.
Partout , par leurs prêtres , ils s'empai:ent des jeunes intelligences sur lesquelles ils greffent des idées fausses et saugrenues. »
Ce qui inspire à l'auteur ces réflexions, c'est le Catéchisme de 1860, avec approbation des évêques. En voici quelques passages:
a Demande, — Qu'est-ce qu'un mystère?
<i Réponse. — C'eist une vérité que nous ne pouvons comprendre, mais que nous devons croire fermement, parce qu'elle nous vient de Dieu.
<D. — Que devint l'âme de Jésus-Christ lorsqu'elle fut séparée du corps?
c 12. ~ Elle descendit aux en/ers, c'est-à-dire dans les limbes, pour délivrer les &mes des justes et les conduire au ciel avec lui {simple obsensation : — Autrefois^ avant que Galilée eût établi
que la terre était ronde, c*est dans ses entrailles que le catéchisme plaçait son enfer,,.,).
« D. — Ceux qui ne sont pas de l'église^ peuvent-ils être sauvés?
«22. — Non, hors de Tëglise point de salut.
Celui qui n'a pas l'église pour môre, n'a pas Dieu pour père; etc., etc. »
Dans le no 19, on remarque un article de A.-S. Morin (dît Miron), intitulé : Les couvents bi^sexuels. On y parle des nombreux couvents d^hommes et de femmes voisins les uns des autres, et dans lesquels on a découvert des souterrains qui leur donnaient le moyen de se visiter aussi souvent quHls le jugeaient convenable et sans exciter Tattention et la malignité du public. «Maintenant, poursuit Miron, on se gêne moins et, dans beaucoup de maisons, les religieux des deux sexes vivent ostensiblement sous le même toit. Il a suffi de poser en principe que le service de la lingerie et celui de Tinfirmerie ne peuvent être convenablement remplis que par des femmes et que les religieuses ont plus de capacité sous ces deux rapports que les autres femmes. Dès lors, elles sont établies À demeure dans les séminaires et dans nombre de couvents des religieux.
« Réciproquement, dans les couvents de femmes, le prêtre, supérieur ou aumônier, a son* logement. Quelquefois, un directeur ne suffit pas, et il y a un groupe de moines. A Boissy-le-Sec (Eure et Loire), le même bfttiment réunit trappistines et trappistes ; ces derniers, bien entendu.
d'ouvrages INTésESSANTS. I45
sont chargés exclusivement de diriger la conscience des nonnes. Il est admis^ dans le monde dévot, que les personnes consacrées à Dieu sont étrangères aux passions humaines et peuvent avoir des relations familières sans qu'il se commette infraction au vœu de chasteté. Parfois, il est vrai, on parle de religieuses enceintes^ obligées de changer de couvent, d'accouchements * clandestins, etc., et Ton désigne certains confesseurs, etc.; mais le clergé étouffe tous ces bruits et trouve toujours une explication telle quelle à tous les faits scandaleux, ou môme criminels.» 4
Dans le n** 23 (25 septembre 1869) , nous remarquons la condamnation de deux frères instituteurs dans les écoles communales de Beauvais, Almerée et Almir, l'un à dix ans de travaux forcés pour avoir commis 14 attentats à la pudeur sur la personne de jeunes garçons âgés de moins de treize ans, et l'autre aux travaux forcés à perpétuité pour avoir, en quatre mois, rendu trente-deux enfants victimes de sa lubricité. Denis Brack, auteur de l'article, dit que ces faits et des condamnations analogues ariivent très-souvent, et que lui-môme, en juillet 1865, se trouvant à Versailles, il a entendu condamner aux travaux-forcés à perpétuité un frère du nom de Gesbert; dans son école à Dourdan (Seine et Oise), sur 140 élèves, 82 avaient eu à subir les atteintes des frères!... Il cite un grand nombre de condamnationa de frères pour les mômes causes, et il y a des faits vraiment horribles. Ainsi , à
Montfaucon (Haute-Loire), le frère Pouhols^ dans une sotte colère de jalousie, a mutilé un jeune garçon de quinze ans. A Saintes (Charenteinférieure], dans une seule école, une centaine d'enfants furent odieusement souillés par les flores, etc. D'après une statistique spéciale, les frères et instituteurs congréganistes ont commis proportionnellement douze fois plus de crimes que les instituteurs laïques.
Nous distinguons aussi dans le no 32 un petit article de Brack : V Infaillibilité papale, C'est^ en peu de mots^ une histoire résumée de la papauté. Depuis Simon Bar Jonas, dit Saint Pierre^ jusqu'à Pie IX^ il y a eu 293 papes dont 31 ont été désignés comme usurpateurs, antipapes. — Sur les 262 papes légitimes^ 64 ont péri violemment:
18 sont morts empoisonnés,
Etienne VI a été étranglé, ainsi que Benoît VI,
Jean X étouffé^
Léon III et Jean XVI mutilés,
Luce II tué à coups de pierre,
Jean XIV affamé,
Grégoire VIII dans une cage de fer,
Cèles tin V a?ec un clou enfoncé dans les tempes,
Clément V brûlé sur un lit d'agonie,
Boniface VIII s'est suicidé.
Pie IV est mort d'excès dans les bras d'une femme^ 26 papes ont été déposés , exilés ou expulsés ,
sans compter les papes d'Avignon,
d'ouvrages intéressants. 147
S8 ont appelé l'étranger en Italie pour les soutenir sur leur siége^ 35 papes furent hérétiques!....
En somme : 90 papes morts tragiquement^ expulsés, etc. ; 35 qui auraient mérité de Tôtre comme infidèles à Tinstitution pontificale ; et 28 qui auraient subi les mêmes châtiments si l'étranger ne fut pas intervenu pour les sauver : donc, sur 262 papes^ 152 furent indignes. Quelle garantie d'infaillibilité pour l'avenir!
Le n^ 38 contient encore un bon article de Miron sur le Saint Prépuce. L'abbaye de Coulombs, diocèse de Chartres, possédait cette pré- . cieuse relique, qui avait la vertu de rendre fécondes les femmes stériles, et de procurer d'heureux accouchements aux femmes enceintes. En 1422, Henri V, roi d'Angleterre et maître d'une grande partie de la France, l'emprunta aux religieux de Coulombs et la fit toucher à sa femme, qui accoucha heureusement ; fidèle à sa parole, il renvoya le joyau en France. Le saint Prépuce existe donc toujours dans l'église de Coulombs, devenue paroissiale, et les femmes enceintes y viennent en foule encore aujourd'hui pour le baiser respectueusement. Mais d'autres églises se vantent également de posséder le seul vrai prépuce de N.-S, Jésus-Christ, coupé le jour de la circoncision : la cathédrale de Puy en Yelay, la collégiale d'Anvers, l'abbaye de Saint- Sauveur de Charroux, l'église de St-Jean de Latran, à Rome, l'église de Hildesheim, en Saxe, et la cathédrale de Metz où la relique était au-
148 CRITKlUBy ANALYSES ET EXTRAITS
trefois l'objet d'un culte très-pompeux. Aux rogations, on portait ce saint prépuce en procession. Â Saint-Jean-de-Latran , lors du sac de Rome, en 1527, un soldat enleva du sanctuaire de cette église une caisse de reliques; il la cacha, et on ne la retrouva que trente ans après. On ne savait pas ce qu*ellé contenait. La dame du lieu, aidée de deux de ses parents et d'un prêtre, ouvrit cette caisse, y trouva diverses reliques ; mais arrivée à un petit paquet sur lequel on lisait le nom de Jésus, elle sentit ses mains devenir tout-à-fait raides, et elle s'écria que ce paquet contenait le saint-prépuce. Une jeune vierge de sept ans, d*après le conseil du prêtre, fit l'ouverture du paquet. Le saint-prépuce exhalait une odeur des plus suaves ; on le plaça dans le sanctuaire , et il opéra un grand nombre de miracles, etc., etc.
Charroux est une abbaye fondée en 788 par Charlemagne qui lui fit présent de dons considérables, et, entre autres reliques, d^un morceau de chair rouge {caro rubra^ d'où est venu le nom de charroux) défleiché par la circoncision de la chafr du Christ. Des bulles de plusieurs papes y attachèrent des indulgences ; mais malheureusement, au XV* siècle, cette relique disparut, à la suite de la prise de Charroux par les Huguenots. Un ouvrier maçon, en abattant un pan de mur, la retrouva en 1856, et le 14 janvier 1859, Tévêque de Poitiers déclara que ces reliques étaient bien celles possédées par l'ancienne abbaye, et il- rétablit l'ancien céré-
d'ouvraoes intéressants. 149
monial. On se moqua beaucoup de lui, mais il publia en 1863 une réfutation des mauvais plaisants. Il j déclare^ que comme chrétien, il pardonne à ses ennemis; mais^ comme pontife, il serait bien aise que le bras séculier se char» geât de les châtier.
Dans le n* 43 de VExcommunié^ nous remarquons des articles de MM. J.-M. Cayla, Pierre Lagarguille , etc. , sur les jésuitesses et sur les jésuites de robe courte: Les jésuitesses s*appellent dames du sacré-cœur. Elles élèvent les jeunes personnes^ les riches héritières, les filles de la noble sse, et, comptant des succursales dans presque toutes les grandes villes de France, et même dans nombre de villages , elles ont des auxiliaires innombrables portant toutes sortes de noms et costumes, pour l'enseignement des femmes. Elles n'ont point besoin de capacité; leurs lettres d'obédience leur tiennent lieu de diplôme.
Quant aux jésuites que- Ton appelle de robe courte, ce sont ceux qui, bien qu'affiliés réellement à la confrérie de Loyola , n*en portent point rhabit et composent sa police secrète. Ces auxiliaires, ou coopérateurs ^ comme on les appelle, sont répandus en grand nombre dans tous les rangs de la société. Il est difficile de les reconnaître et d'échapper aux pièges qu'ils vous tendent. Les uns, prenant hypocritement toutes les formes, tous les visages nécessaires, s'introduisent dans les familles où le froc n'aurait aucune chance d'être admis. ÂiOfectant Tindifie-
x5o CRITIQUE, ANALYSES ET EXTRAITS
rence en matière religieuse et politique , insinuants , polis , obséquieux , ils s'imposent par tous les moyens possibles , et même, en cas de besoin^ par quelques petits services rendus à propos. Il surprennent les secrets des familles, brouillent les amis, divisent les parents. Un jour , tout vous devient revêche , rien ne vous réussit, une sorte de fatalité vous poursuit. Vous voyez vaciller autour de vous le crédit, la considération, Testime, sans que rien le justifie, et celui qui vous perd ainsi continue à vous parler et à vous sourire d'an air béat. — La seconde catégorie des jésuites de robe courte, les cyniques ceux-ci, sont hommes d'affaires, courtisans , journalistes , valets plus ou moins galonnés. Ils mènent de front les plaisirs et les austérités ; ils boivent plus de vin de Champagne qu'ils n'usent d'eau bénite ; ils manient à la fois l'épée et le cierge , le revolver et le goupillon. Ils sont l'avant-garde , les fier-à-bras , les engueuleurs des jésuites. Ils font le plus de bruit possible. Ils injurient, calomnient, provoquent leurs adversaires pour empêcher toute discussion , tout éclaircissement. A ce vilain métier, certainement, ils s'attii*ent le mépris des honnêtes gens de tous les partis, mais les honnêtes gens ne sont pas toujours en majorité, ou du moins, ils sont faibles souvent. Les cyniques ont de dispendieux besoins à satisfaire, ils absorbent énormément de toutes choses et ils coûtent les yeux de la tête aux chers frères. Le général a mis plusieurs fois sur le tapis la ques-
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tion de les supprimer, mais on a reculé devant cette mesure extrême dans la crainte de les voir passer à l'ennemi avec armes et bagages.
Ce n* 43 de VEœcommunié est consacré uniquement aux jésuites; il a obtenu un tel succès qu'il a dû en être fait cinq tirages successifs. Dans le n^ 45, on trouve aussi sur eux quelques autres détails. Il est question d*abord de plusieurs de leurs œuvres: la Société des enfants de Marie , pour diriger des jeunes filles de 14 ans et au-dessus; la Société des mères chré~ tiennes^ réunissant environ 10000 femmes! Un sermon est donné chaque mois aux femmes seules; les maris en sont rigoureusement exclus. Il est clair, ajoute Karl Brunner, l'auteur de l'article, que c'est un moyen de fabriquer des mères chrétiennes. — Ici se place naturellement Varchiconfrérie de Saint-Joseph, C'est dans l'église de ce nom que l'on se réunit. On y porte les fameux cordons que vous savez... — N'oublions pas la Société des familles dont le centre est à Lorette, capitale jésuitière ^ et qui rayonne sur toutes les paroisses.
Nous voyons ensuite les Mémoires autographes de la Vief'ge^Mére, publiés par un R. P. jésuite. Marie y raconte sa propre histoire dans le style d'une bonne bourgeoise, d'une grisette, et avec mille détails ridicules. L'Excommunié fait d'amusantes citations des articles: Mon physique; — Mon éducation ; — Je suis de^ mandée en mariage; — Je me résotts au mariage; — la Visite de Vange; '^ Saint-Joseph
l52 CUTIQim, ANALYSES ET EXTRAITS
n* est pas content; etc. Voici, par exemple, le récit de l'annonciation. La Vierge avait pris quelques moments pour vaquer à la méditation
et à Toraison. a Un petit bruit inaccoutumé
se fait entendre. Je crus que c'était saint Joseph qui m*appelait. Je me retourne, et je vois un homme étincelant de lumière qui m'adresse ces paroles: .« Ate^ gratta plena. — Je vous a salue, pleine de grftce ! > — Aussitôt, le trouble s'empare de mon &me, et mon trouble augmente lorsque ces paroles sont accompagnées d*un compliment « Dominus tecum, — Le Seigneur
est avec vous et vous êtes bénie entre toutes les femmes! > — L'ange s'aperçut de mon trouble et ajouta : « Ne craignez point, Marie; vous avez « trouvé grftce devant Dieu. Vous concevrez et « mettrez au monde un fils que vous appellerez « Jésus. » — Je répondis à l'ange : « Ce que vous « dites est impossible, parce que j'ai fait vœu m de virginité. » L'ange me répondit que ma virginité ne serait point violée, que le Saint- Esprit formerait en moi le corps de l'enfant dont je serais mère, que cet enfant serait saint et serait appelé fils de Dieu.... — Je n'avais plus
d'excuse »
Dans le n* 48, nous remarquons un nouvel article de Miron sur saint Joseph, le bon vierge. « On a divinisé Marie, dit-il. Le journal intitulé le Rosier de Marie a pour épigraphe: « Tout c dans le monde se fait par Marie^ rien sans « Marie. » Dès-lors on a senti le besoin de grandir son mari. On parle de lui confectionner un
d'ouvrages intéressants. i53
cœur^ à l'instar de ceux de Jésus et de Marie. En attendant, les pères Maristes exploitent son cordon^ précieuse amulette dont ils se sont réservé le privilège, et qui opère une infinité de miracles, comme on peut s'en assurer par le petit livre du père Huguet, intitulé : Vertu miraculeuse du cordon de sainuJoseph, Le même père publie aussi une feuille mensuelle intitulée: Propagation de la dévotion à saint Joseph^ feuille qui n'est remplie que de narrations des merveilleux efiets du cordon. — Dans la plupart des pensionnats dirigés par les bonnes sœurs, les lettres qu'écrivent les élèves ont pour entête les trois initiales J.M. J., c'est-à-dire : Jésus, Marie , Joseph; nouvelle trinité qui menace de supplanter l'ancienne. « Les titres de saint Joseph sont des plus solides. D*abord, en sa qualité de père nourricier de l'enfant Jésus, il le débarbouillait, le nettoyait, changeait les langes; tout lui passait par les mains. Jadis ^ le portecoton était un grand officier de la couronne. Joseph portait bien autre chose que du coton ! De plus^ il était d'une chasteté incomparable^ à rendre des points aux rosières les plus candides. Aussi lui met-on à la main un lis, symbole de sa pureté immaculée. Il est donc digne de faire pendant à la bonne vierge et d'être proclamé le bon vierge, »
Le n<> 49 est consacré aux crimes des Jésuites. Nous y trouvons, entre plusieurs articles remarquables, une analyse du livre publié en 1648 par le jésuite Pierre Jarrige, recteur du collège
de Bordeaux. CVst un in-12 de 108 pages intitulé : les Jésuites mis sur Véchafaud, Cet ouvrage est divisé en 12 chapitres. Le premier, qui nVst guère qu'une introduction, est consacré à démontrer que la coutume des jésuites est d^ attaquer toujours ceux desquels ils peuvent avoir une juste appréhension qu'ils révèlent leurs crimes, — Le chapitre II contient les crimes de lèsS'-majesté commis par les jésuites. Le chapitre III révèle les usurpations et antidates (faux) commises par les Jésuites, Jarrige, à la fin de ce discours, annonce que plus tard il publiera « comment les révérends pères prennent occasion, en confessant les concubines des prélatSy de s'emparer de Vesprit et des bénéfices de leurs ruffiens. > Le chapitre FV concerne les meurtres des petits enfants trouvés commis par les Jésuites^ dans l'hôpital dirigé par eux à Bordeaux. Les chapitres V à X formulent diverses accusations à* Impudicités dans les classes des Jésuites, dans leurs visites^ dans leurs maisons^ dans leurs voyages et aux maisons des champs^ et dans les couvents des nonnains. Dans ces chapitres, Fauteur accuse les Jésuites de n'avoir respecté ni l'fige, ni le sexe de leurs victimes. Il cite des faits nombreux , des noms propres , invoque les témoignages vivants. Dans le chapitre XI, il accuse les Jésuites de faire de la fausse monnaie, oflfre d'en fournir la preuve juridique, et nomme môme quelques membres de Tordre coupable de ce crime. Le chapitre XII reproche aux Jésuites
d'ouvrages INITÊRESSANTS. l55
leurs vengeances et ingratitudes. — Bref, Jarrige trouve dans son seul collège des faussaires, des faux-monnayeurs, des meurtriers, des sacrilèges, des sodomistes, etc., coupables, non pas d'un ou de deux attentats , mais de vingt , de cinquante, de cent. « Qu*on juge à présent, 8*écrie-t-il , la Société entière sur un pareil échantillon ! » — Après ces douze chapitres viennent des Réflexions sur les douze discours pré^ ce dent s»
N»» 52 et 55 , V Ecole des jeunes filles^ ou Lettres d'^un athée ; par Adolphe Royannez, L'auteur fait remarquer à son élève que, d*après les dévots personnages qui se sont emparés de Tesprit des femmes, elle n'est qu'^n être impur et maudit , source du péché , cause de tous les maux du monde, origine de tous nos malheurs et de tous les fléaux qui nous accablent; c'est elle qui a fait condamner Thumanité à la misère, aux fatigues, à la maladie, à la mort. La femme est esclave, car, dit saint Paul, elle a été faite pour l'homme, et non point l'homme pour la femme. C'est un être tellement inférieur et avili qu'elle est incapable d'exercer le sacerdoce. Non seulement , elle doit se confesser à un homme, tandis qu'elle-même ne peut recevoir la confession de personne ; mais encore elle n'est pas admise à l'honneur de servir la messe et elle est exclue du chœur des églises comme indigne d'approcher du Sanctuaire. Non seulement, les prêtres proclament la déchéance de la femme, mais, faisant du célibat l'état le plus saint, le mariage
n'est toléré qae pour les imperfections da plus grand nombre des fidèles. Le célibat est supérieur au mariage parce que , selon eux , tout contact avec la femme est une souillure!
a Or, mademoiselle, pour nous autres monstres et misérables athées sans foi ni loi , la femme est la source de toute noble inspiration, de toute consolation, de tout bonheur, de la vraie moralité. L*amour d'une femme est l'un des plus grands biens auxquels nous aspirons. Nous protégeons leur faiblesse; nous défendons leurs droits ; nous la voulons heureuse et respectée ; nous cherchons à la dégager des ténèbres dans lesquelles on a plongé son esprit, à Tinstruire^ à la relever à ses propres yeux^ à lui apprendre à faire usage de sa raison et à rechercher la justice et la vérité dont elle pourra dès-lors transmettre les premières notions à ses enfants, espoir de l'avenir, au lieu de les abrutir avec des menaces de croquemitaine. »
Le n^ 65 contient la Physiologie des Igno' ranttns. En 1863 , la France contenait 8600 ignorant ins élevant 444,000 garçons , et 38,000 ignorantines élevant 1 million 167,000 filles! — et ces chiffres/ en 1870, étaient encore considérablement augmentés ! Or, cet enseignement ne brille que par son ignorance ; il n'y a guère que les frères directeurs qui aient un brevet de capacité. Chez les sœurs, c'est pis encore. Sur huit mille supérieures, la plupart n'ont pas le moindre brevet et n'ont qu'une simple lettre d'obédience. L'éducation de la jeunesse se trouve ainsi livrée
D'OUyftAGES INTiUtE88ANT8. l57
à une puissance occulte, abrutissant autant qu'il lui est possible, au lieu de les instruire, les générations de l'avenir. Pour apprécier les dangers multiples de cette éducation faite par les ignorantins, il est bon de lire avec attention tout ce numéro 65 et même le n* 66.
Dans ce dernier numéro, Miron raconte l'histoire du jeune jésuite Stanislas Kotska. Il aimait tant la Vierge qu'un jour qu'il était malade, elle lui fit Tamitié de venir le voir. Elle tenait dans ses bras l'enfant Jésus, et elle le déposa sur le lit, afin de causer librement avec le malade. Malheureusement, cette remarquable conversation n'a pas été reproduite par les historiens.
L'Eœcommunié est, on le comprend, un re* cueil destiné à devenir très-rare. Condamné plusieurs fois , il allait être forcé de cesser de paraître , lorsque les événements de la guerre lui en firent une nouvelle loi. Parmi les collaboratrices, on distinguait plusieurs dames, mesdames Pauline Souci, Paule Minck, etc.
Liste de pukUeations remarquables faites hors de France.
Les penbnnes lettrées connaissent bien tontes les publications ûiit^s en France et qni mërîtent, à un titre quelconque, d'être i-emarquées; le Journal de la librairie^ très-bien fait, les tient constamment an courant. Mais, quant aux pu- Uications faites à l'étranger et qui ne sont pas annoncées en France, il serait utile qu'une certaine connaissance en fut accessible aux esprits qui s'y intéressent, et c'est un petit service que nous voudrions pouvoir leur rendre. Si l'essai de ce genre que nous faisons aujourd'hui est bien accueilli , nous tâcherons de continuer et d'être aussi complets et exacts que possible.
HOLLANDE. — Un petit volume in-12, publié chez R. C. Meijer, à Amsterdam, est un des ouvrages nouveaux les plus curieux que nous ayions reçus de ce pays ; il est intitulé : Letter^ hundige Kunststuhjes (Curiosités littéraires) . Ce volume, dont le texte est en hollandais, contient des poésies de toutes sortes de langues: en portugais, en espagnol, en latin, en allemand, en anglais, etc. Toutes sont trôs-originales et bien choisies. Nous ne résistons pas, pour en donner
wtuLuan. 1 59
la preuve , à citer quelques petites pièces françaises; commençons par une chanson de Panard:
Nous ..n« pouvons rien trouver 8ur la terre
Quf soii si bon ni si beau que le verre.
■ Du tendre amour berceau charmant y
C*est toi f champêtre fougère ,
C'est toi qui sers à faire
V heureux instrument
Où souvent pétille,
Mousse et brille
Le jus qui rend
Oaif riant f
Content,
Quelle douceur
Il porte au cœurl
Tôt,
Tôt,
Tôt,
Qu'on m'en donne.
Qu'on Ventonne ;
Tôt,
Tôt,
Tôt,
Qu'on m'en donne.
Vite et comme il faut:
L'on voit sur ces flots chéris
Nager l'allégresse et les ris.
Maintenaiit une piâce de 25 vers se terminant par les diverses lettres de l'alphabet. Elle est due à Camille Debans:
Quand Adam fut créé, tout seul il s'ennuy A
Dans de vagues pensées trop souvent àbsor B
Il suppliait son Dieu de les faire ces C
Dieu erut à ses désirs devoir enfin ce D.
i6o idLANass.
L'Homme en fut pour sa cOte. . . Eve alors fut créé E
Eve était séduisante et helle au premier eh JP
Depuis la création sa race a peu chan Q
Et de plaire et séduire elle s'est fait la t H.
A force de s'aimer le monde s'arrond I
L'amour, ce doua plaisir, cette douce ma J
Ne donnait que honheur et jamais de tra K
La femme était constante et le mari fid L Qiue faire! Ils étaient seuls, il faut bien que l'on s' M Pas de riiMuœ d'amour, pas d'ennui^ pas de h Jf
Oh ! c'était le beau temps des plaisirs, du rep O
Tandis que de nos jours on voit l'homme occu P
Courbant sous le destin, par le besoin vain Q
Et pour qui le travail devenu néces R
S'etsaied à son chevet, le poursuivant sans ces S
Ehl bien, soit\ travaillons et vive la gai T
Que jamais le chagrin ne nous trouve ab<Ut U.
JTai vu soiœante hivers; je pense avoir trou V
Des amis que je tiens en réserve au beau fi X
Je crois à ce bonheur; comme moi croye\ T Et qu'un Dieu protecteur nous soutienne et nous Z.
Epitaphe de Maurice de Saxe, mort à l'Age de 55 ans. Le dernier vers fait allusion à sa religion; il était protestant:
Son courage Va fait admirer d'un chac i
n eut des ennemis, mais il triompha 2
Les rois qu'il défendit sonl au nomJbre de 3
Pour Louis son grand cœur se serait mis en 4
En <tmour c'était peu pour lui d'aller à S
Notts l'aurions s'il n'eût fait que le berger Tir 6
Mais, pour avoir souvent passé douze, hic ja 7
JR mourut en novembre, et de ce mois le 8 Strasbourg contient sa cendre en un tombeau tout 9 Pour tant de Te Denm pas un De profun iO
UÉÊAKmB. l6l
Vers à double sens, selea que Ton les lit en* liera ou que l'on les coupe par la césure:
Viv9 à Jamais Vemper^ur des Français
La famille royale Est indigne de vivre:
Oublions désormais La race des Capets
La race impériale Doit seule lui surftiwel
Soyons donc le soutien De ce Napoléon,
Du comte de Chamhord Chassons V&me hypocrite
(Test à lui qu'appartient Cette punition,
La raison du plus fort A son juste mérite.
Voici des bouts-rimés bien remplis par ua poète nommé Mouzin:
Cbux qub jb hais.
Je hais celui qui trompe et flétrit uno femme.
Je JMis Tibérius, Néron, Gatilina,
Et les autres tyrans. — Je hais Vhomme dont V âme Devant quelque danger lâchement fouina;
Celui qui pour avoir des honneurs, rampe et jongle ; Celui qu'on paye afin quHl soit bon citoyen ;
Celui qui veut toujours au prochain rogner V ongle; Celui qui, baptisé, devient juif ou païen.
Du sol qui fait mûrir la douce mirabelle ,
De ma chère Provence, où naquit Mirabeau,
Je hais les ennemis. — De ma vie encor belle, Je hais tel qui voudrait éteindre le flambeau.
Je hais un ignorant qui blâme l* Orestie,
Qui méprise Dumas, Méry, Earr, Qabrio,
Et tant d'autres à qui la gloire est répartie.
Je hais les gens qui font abus de V agio ;
Les riches qui, voulant faire auœ pauvres la figue, Leur refusent du pain et dînent d*un faiaan ;
La tourbe des Jalouw qui contre nous se ligue;
|6S idiLANOBS.
L9 proéM^ quiJ«U0 anu^ ehUnt le parmasan;
Vowure q^^ vouirtdt dîner 4'«m« noisette;
Le gourmand trop gorgé de vin et de pâté;
Le fat qui, eam rougir, ineulte la griaette,
Et U lecteur qui dit: * Quo Mousin toit b&té! »
Enfin, ponr terminer ces citations, donnons la petite épttre adressée par Théophile Gautier & son ami Charles Gamier:
Qamier, gnuid maître du fronton. De Vattragale et du feston.
Mardi, lâchant là mon planton.
Du fond de mon lointain canton, Tirai cheM toi, tardif piéton, Aidant me* pae de mon h&ton, Et précédé d^un mirliton, Duilliua du feuilletony Je viendrai, portant un veston Jadis couleur de hanneton, Sous mon plus ancien hoqueton.
Les gants et le col en carton, Les poitrails à la Benoiton Et les diamtmls en bouton Te paraîtraient de mauvais ton Pour ce fraternel gueuleton.
Qu'arrosera le piqueton.
Qw0 ce soit poule ou caneton, Perdriac auac choux ou miroton.
Pâté de veau froid ou de thon.
Nids d'hirondelle de Canton Ou gousse d'ail sur un croiiton, Faisan ou hachis de mouton.
Pain his, brioche ou paneton, Argenteuil ou Brane-mouton, Cidre ou pale-ale de Burton, Ches LueuUus ou cheM Coton,
tt&LAMGEB. l63
J9 fÊCtm^lirai jfMqu'aw fMnton^ Awilont t<ya% eomtiM un glouton, Sans laiisêr un Sêul rogaton Pour la d€S8&rt€ au marmiton.
Pendant ee banquet do Platon, Mêlant AtMne à Charenton, On parlera do Wellington Et du ioldat de Marathon, D*A0pcMf0 ou de Motuqueton Et du Saint-Père et du Santon; CJiaeun lancera son dicton, AUant du char de Phaëton Auœ locomotives Crampton, De VIliade à VOncU Tom, Et de Babylone à Boston.
A tris-grand*peine saura-t-on Si c^est du basque ou du teuton.
Du sanscrit ou du bas-breton
Puis vidant un dernier rhyton.
Le ténor ou le baryton.
Plus faux qu'un cornet à piston, Sur Voir de: Tontaine, tonton, CJiontera Philis ou Qothon, Jusqu'à Vheitre où le vieuœ Titon Chasse Vaurore au frais téton.
Mais il faut finir ee conton A la manière à'HamiUon, Ou foi, pour mieuœ rimer en ton Fait de la mus» Jeanneton.
Dans mon fauteuil à capiton.
En casaq^êo de molleton.
Coiffé d'un bonnet do coton.
Je m'endors et je oigne: Ton...
Ami de oœur et de plume
TbAophiui OAxnriBm.
164 mAlanqu.
BELGIQUE. — Voici la note de quelques publications faites en janvier et en fémer de la présente année 1876 :
Manuel cTéconomiê dwustiquey à Tusage des écoles de filles; par Ch.-H. Barlet. Liège, chez L. Dethier, in-12 de 82 pages.
V Ecole populaire et le rationalisme contemporain; par Eug. Bernimolln. Tome I*% in-8 de 396 pp. à 2 colonnes. Liège. — L*ouvrage aura un second volume et coûtera 10 francs.
Histoire des évêques et archevêques de Cambrai, par Tabbé Âlph. Bourgeois. Tournaj, veuve Gasterman, gr. in-8, 7 francs.
Histoire synchronologique des souverains pontifes et des évêques et archevêques de Cam^' brai\ par Tabbé Â. Bourgeois. Tournay, Y. Casterman , gr. in-8 de 754 pp., 12 francs. — La maison Gasterman est, comme en France, Mame, à Tours ; Ardant et Barbou fr. àr Limoges; Poussielgue, Yaton, Meyrueis, Lecoffre, etc., à Paris, une grande fabrique de livres de piété et de mysticisme. Dans ces mois de janvier et de février seuls, cette maison a publié 40 à 50 petits volumes d'éducation, de poésies saintes, de petits romans religieux, etc.
Annuaire de V horticulture belge, Gand, chez A. Hoste, in-ld de 180 pp., 2 francs.
Œuvres complètes de Saint Alphonse de Liguorij traduites de Titalien, etc.; par Léop. J.
MÉLANGES. l65
Dujardin , prêtre. Tournay , Casterman , 3 vol. in-18, 7 fr. 50 c.
Essai sur Vindustrie et le commerce belges , français ei étrangers, leur état actuel et leur aveniri par Henri Houtain. Gand, lib. Ad. Hoste, in-8 de 272 pp. avec tableaux et cartes. 4 francs.
Le "Droit pénal de la république athénienne^ précédé d'une étude sur le droit criminel de la Gréée légendaire ; par Thonissen , prof, à rUniversitô de Louvain . Bruxelles , Bruylant- Christophe, in-8 de ix-49 pp., 9 francs.
Louise Lateau devant V Académie royale de médecine de Belgique. Rapport médical sur la stigmatisée de Bois-d 'Haine; par le D. Warlomont. Gand , Muquardt , in-8 de xx-260 pages, 4 francs.
La Filleule du Maréchal^ parodie satirique de la filleule du Roi; par Georges Cavalier, représentée pour la première fois an grand théâtre politique de Versailles^ le 25 février 1875. Bruxelles , Âbel Blanche , in-8 de 32 pages, — M. Abel Blanche est le fils de M. J, Blanche, bibliophile distingué , mort récemment à Bruxelles. M. Georges Cavalier est un homme d'esprit bien connu sous le sobriquet de Pipe^enbois. Il a fait représenter au théâtre des Galeries Saint-Hubert^ au commencement de cette année-ci, une petite revue de Tan passé intitulée: A VAmigo! — Quant à la Filleule du Mare-chaly c'est une satire politique.
t66 hAlanobs.
AfitMMitre de V Académie royaU des Sciences , des lettres et des heauaharts de Belgique. 1876, 42* année* Bruxelles , in-18 de 354 pages et 3 portraits, 1 fr. 50 c.
Traité d* Algèbre élémentaire; par V. Falisse et J. Graindorge. Mons^ Manceaux, in-8 de 304 pp., 4 francs.
Essais sur les grandes époques de notre histoire nationale^ €t mélanges politiques et littéraires-^ par le baron de GerLache. 4® édition (tome IV , de ses Œuvres complètes). Bruxelles, H. 6k>emaere, in-8 de 504 pages, 3 fr. 50 c.
AidS'-mémoire de médecine militaire. Recueil de notes sur l'hygiène des troupes, les subsistances militaires ^ etc.; par Em. Hermant, médecin de régiment. Bruxelles, Muquardt, in- 18 de 5S4 pages, 5 francs.
ITALIE. — Liste de publications françaises faites dans le premier trimestre de 1876:
Procès Ludani et consorts. Assassinat de Raphaël Sonzogno commis à Rome le 6 février 1875. Débats , etc. Milan , à la typographie Sonzogno, et Paris, & la Librairie illustrée, 1875, in-16 de xxxn-504 pp. , 4 francs.
Etude sur la question d* Orient. La Turquie et les réformes. Le panslavisme et le pangermanisme. L'Autriche'Hongrie , etc.; par Rob.
North. Rome, in-8 de 148 pp., 2 francs.
Un mot sur la Turquie et ses réformée; par Aiit.*0. Cezune. Impr. du Popolo Romano^ à Rome, et à Paris , galeries de l'Odéon. In-8 de 32 pages.
Théorie des formes binaires; par le cbev.
Faà di Bruno. Turin, gr. in-8 de xiii-320 pp. et 3 tabl.^ 16 francs.
Raccolta di 120 principali disegni origi^ nali di MichelangelOy Raffàelo^ Leonardo da Vinci , Tiziano e d^altri celebri artisti , esi^ stenti nella R. Accad. di Belle Arti in Vene^ zia, Venise, fac-similé format in-4, en héliotjpie, de 120 tableaux. 2 vol. rel. perc. , 120 francs.
Magasin des arts et de l'industrie. Organe du progrès de toutes les branches de l'industrie artistique, l^ année. Milan , cbez Ulric Hoepli, in-4<', 16 fr. par an.
Le Trésor littéraire et scientifique de la langue française; par Louis Arnulf. Savons, typogr. André Ricci, in- 16 de 264 pp.
Que faire f roman, par N.-G. Tcbernychewski.
Milan, Robeccbi, in-16 de 530 pp., 4 fr.
Recueil d'anecdotes^ de dialogues^ etc., à Tusage des écoles complémentaires ; par Christine Griseri. Turin, in-8 de vin-132 pp. , 1 fr. 75 cent.
Gallicismes , idiotismes et isophones; k Tusage des écoles militaires; par A. Monastier. Turin, in.l2 de vni-236 pp. , 2 fr. 50 c.
l68 MELANGES.
Œuvres de Rabelais, pi*écédéeB de sa biographie et d'ane dissertation sur la prononciation du français au XVI* siècle , et accompagnées de notes explicatives du texte ; par A.-L. Sardou. Turin, J. Gay, tomes II et III^ ouvrage terminé. 30 fr. les 3 vol. — Le premier volume est orné du portrait authentique de Rabelais et d'un autographe de lui; le 3* volume est terminé par une table curieuse des anecdotes^ contes et historiettes contenus dans l'épopée rabelaisienne.
Les Abyssiniennes et les femmes du Soudan oriental^ d'après les relations de Bruce^ Browne^ Baher^ Caillaudj etc. Turin, Jean Gay, in-8 de 128 pp. , 5 francs.
Un abrégé de Vhistoire de Venise; par le baron Van den Steen. Venise, in-16 de 232 pp., 3 francs.
Bibliographie des ouvrages relatifs auœ pèlerinages , aux miracles , au Spiritisme^ et à la prestidigitation^ imprimés en 1875. Turin , in-8 ou in-12, 5 francs.
Saisie de livres prohibés faite aux couvents des cordeliers à Lyon, en 1684. Turin, in-8^ 5 francs.
Itinéraire de Rome et de ses environs; par Ant. Nibbj. Rome, in-12 de xzii-458 pages, avec 18 vues, 8 plans, une carte des environs et beaucoup de vignettes dans le texte. 12 francs.
On a lu dans le premier volame du Fantaisiste^ publié à San-Remo en 1873, une analyse et des extraits de quelques ouvrages de M. Julien Travers, bibliothécaire de la ville, à Caen, auteur de 10 volumes de poésies, intitulés: Gerbes Gla" nées^ et de plus, d'un poème en 4 chants intitulé: les Francs-pëteurs. Ce dernier ouvrage lui a attiré quelquefois de mauvaises plaisanteries; il répondit à Tune d'elles, dit-on, par la petite facétie suivante. L'amatQur qui en possède le manuscrit autographe, la croit encore inédite, et il nous semble, ainsi qu'à lui, qu'elle mérite d'être sauvée de l'oubli:
M. DE PISSEUILHAC
Voici la drôle d^histoire Qui circule en ce moment.
Un magistrat éminent.
Plein d* esprit, chose notoire, Dont le nom finit en ac, Fut pris la main dans le sac.
Dans le quartier St-Qilles (CTest le quartier des Traver»), Ce monsieur qui fait des vers Et qui parle en fort beau style.
Le soir passait ses loisirs Dans de singuliers plaisirs.
La chronique nous rapporte.
Mais en croyons-nous le bruit t -— Que chaque soir, à minuit.
Le long de certaine porte.
Qu'il plût ou qu'il fit très-beau, Il pratiquait un cours d'eau.
M^LAMOBS.
Vhimnêtê propriétaire Dont il inondait le seuily Bl0$sé dans son juste orgueil, En prévint le commissaire Qui fit surveiller eéans Ce drainage impertinent.
« Contre cet acte blâmable Tâchez de me protéger, Dit-il; je veux m» venger De ce fait impardonnable.
En saisissant l'instrument D'un pareil submergement. »
Le Commissaire se fâche
Et Jure sur ses grands dieux
Que dans une nuit ou deux,
Il aura saisi le lâche
Qui commettait nuitamment
L'humide désagrément.
Tel fut de sa surveillance Le scandaleux rétuUat Que ce fut un magistrat Qu'on surprit en délinquance.
Il maudit en ce moment Cet espiègle amusement.
MOBALE
De cette triste aventure La moraU la voici :
C'est, retenez bien ceci.
Que dans la magistrature.
Quand on respecte la loi.
Faut aUer pisser chez soi.
Caen, juillet 1864.
Un amateur de la littératnre macaronique se propose de faire réimprimer (à petit nombre, bien entendu) le trôs-rare recueil de proverbes rimes par l'italien Barthélémy Bolla , et publié en 1605, à Francfort (apud Joannem Saurium), sons le titre de Thésaurus proverbiorum lia' licO'Bergamascorum rarissimorum et garba-* tissimorum^ in gratiam melancholiam fugientium,
Bolla se qualifie ^ sur le titre de son livre, d'homme incomparable > cherchant la gatté par terre et par mer, et écrivant dans le but d'ouvrir les yeux des aveugles. M. Delepierre en a parlé avec quelques détails {Macaroneana andra^ Londres, 1862, pp. 49-^). En attendant que ce curieux et piquant Thésaurus revoie la lumière, nous citerons un petit nombre des adages qu'il renferme, en mettant une traduction française au lieu et place de la version latine que contient l'original :
Al tempo de la spiga la star la moglie.
A l'époque dQ la moisson, ne t'approche pas de ta femme.
La môglie del Zatta pigliava le mosche con le chiappe del culo.
La femme de Zatta prenait les mouches avec son cul (Il 7 a là quelque allusion difficile à découvrir aujourd'hui).
Lafemina non è tanto malada che non posse tener la schena a basso.
Une femme n'est jamais assez malade pour être hors d'état de se coucher sur le dos.
Ove sonno femine et oche, non vi sonno paroUe puoche.
Là où il y a des femmes et des oies^ il y a grands caquet âges.
Tira pià un pelo de donna che cento para di buovi.
Un cheveu de femme a pour tirer une force supérieure à celle de cent paires de bœufs (Théophile Gautier a développé cette idée dans une de ses pièces de vers).
— Un membre de la chambre des communes racontait dernièrement que, dans ses voyages, il lui est arrivé, je ne sais combien de fois, de souffrir de Tintolérance ou du caprice des femmes. Rien de plus commun que de rencontrer toute une série de wagons pris d'assaut par des demoiselles; impossible d'y pénétrer sans essuyer des rebuffades toujours dures à un cœur sensible. Le compartiment des dames seules reste vide: notre voyageur se présente à la portière. Le règlement lui interdit d'en prendre posses» sion. Peut-on au moins contraindre les dames à l'occuper? Le même règlement dit non. Avouez que voilà vraiment une situation embarrassante.
Un autre voyageur quotidien (un daily tra^ veller), écrit au Times qu'ayant à conduire en
Irlande deux de ses parentes qui désiraient voyager seules, il a prié un employé de suspendre à la portière de leur wagon une plaque portant la mention réservé, — a C'est inutile, monsieur, lui répondit l'employé; les voyageurs ne respectent jamais cet écriteau. Mais rien n*est plus simple: ayez l'obligeance de conduire vos parentes au compartiment des dames. Elles y seront seules ; les dames n'y montent jamais, »
— Ailleurs^ c'est une jeune miss qui s'installe dans le wagon des fumeurs et qui refuse de céder sa place à un fumeur authentique.
Immédiatement, des dames ont riposté et expliqué pourquoi elles redoutaient en wagon la compagnie de leur sexe.
Une correspondance du Times s'est exprimée en termes précis à cet égard:
a Depuis dix ans que cette femme estimable a Phabitude de voyager seule, elle n'a eu qu'à se louer des hommes ; elle déclare qu'elle juge leur société comme étant d'un prix inestimable et qu'elle a toujours reçu leurs bons offices avec reconnaissance (Hum!). Il est rare que les femmes soient en mesure de donner avec précision un renseignement quelconque : de leur côté, les employés sont trop affairés ou trop distraits pour répondre autrement qu'en courant et il y a autant de chances d'être trompés par eux que de tomber juste.
« Pour les gentlemen, c'est tout différent: la plupart d'entre-eux sont des indicateurs vivants. Ce n'est pas tout : les portières et les glaces sont dif-
1 74 MiLAMGBS.
fîciles à ouvrir et à fermer; une faible femme y use ses forces ou y casse ses ongles. 11 est arrivé à la correspondante du Times dp se blesser la main et d^abîmer une paire de gants dans une de ses luttes contre une porte obstinée. Les gentlemen sont évidemment mis au monde pour ouvrir les portières récalcitrantes. Enfin leur conversation est généralement instructive ou amusante, tandis que des femmes réunies bavardent comme des pies sur des sujets futiles, sur des cancans de la vie privée et sont hors d'état de se hausser à des questions générales. »
— La Pall Mail Qazetù a profité de Toccasion pour imaginer assez plaisamment le code des devoirs que chaque voyageur est tenu de remplir en chemin de fer à l'égard de toute femme jeune ou vieille, jolie ou laide :
« Art. I*'. Toutes les fois qu'un train s'approche de la station, un gentleman doit se lever, s'approcher de la portière et empêcher ses compagnes de descendre avant que le train soit complètement arrêté.
a Art. 2. Les passagers mâles doivent être de force à ouvrir et à fermer les portières ou les glaces réfractaires. Si le trajet est long, il y a dans cet exercice de quoi occuper utilement leur journée.
a Art. 3. Dans tout wagon où les femmes sont en majorité, le gentleman doit se placer au centre afin de surveiller avec succès la portière de droite et celle de gauche ; si le temps est variable , il n*est que juste d'exiger de lui qu'il ouvre et ferme la fenêtre environ toutes les cinq minutes; c'est le
plus sûr moyen de procurer aux Voyageuses une ventilation agréable sans les exposer à des rhumes de cerveau.
a Art. 4. Le voyageur doit toujours répondre correctement aux renseignements qu'une femme lui fait l'honneur de lui demander.
tt Art. 5. Si une femme vient à s'adresser à un employé > le gentleman doit se tenir à TafiFut, rectifier le dire de l'employé s'il se trompe, et le compléter s'il est insuffisant. Tout gentleman devra donc se munir, quelques jours avant le voyage, d'un indicateur et s'en meubler scrupuleusement la cervelle.
«Art. 6 et dernier. Toutes les fois que le gentleman ne sera pas occupé à la manipulation des portes et des fenêtres, il sera tenu de charmer les loisirs du voyage par une conversation instructive et variée. »
Fin de la Première X«iTraiMii.