‹ Analectes du bibliophileChapitre 10 sur 11 · RÉCRÉATIONS DES CAPUCINS · texte numérisé non relu

RÉCRÉATIONS DES CAPUCINS

Je puis être un fort bon quêteur Avec ma doucereuse mine ;

J'aime à courir, je suis flatteur, Je puis être un fort bon quêteur.

S'il faut un doux extérieur Pour imposer à la béguine, Je puis être un fort bon quêteur, Avec ma doucereuse mine.

Quinze jours ou trois semaines avant l'ouverture des récréations, on détache cinq ou six frères pour aller mettre le pays à contribution, et faire ce qu'on appelle la quête des volailles. Parmi les volailles, sont aussi compris les agneaux, les cochons de lait et même les veaux; car tout ce qui peut garnir la broche ou remplir la marmite et les casseroles est dépendant de cette quête, qui est d'autant plus grasse pour ceux qui la font, qu'ils ne vont que chez les gentilshommes, les curés et les gros fermiers, et qu'ils n'ont d'autre peine que celle de faire leur petit compliment de quêteurs, sans se charger eux-mêmes de ce qu'ils quêtent. Souvent encore n'est-il pas nécessaire qu'ils ouvrent la bouche pour annoncer le sujet de leur visite. « Vous venez sans doute, mon frère (lui diton, sitôt qu'on l'aperçoit), pour votre quête des récréations? — Oui, monsieur ou madame. — Cela suffit, mon frère, réplique-t-on ; quand votre garçon viendra avec le mulet du couvent, nous donnerons tant de paires de pigeons et de poulets, dindonneaux ou de cochons de lait. »

Quand le frère est sorti de la maison, il prend des tablettes qu'il porte toujours sur lui pour écrire ce qu'on vient de lui promettre, et marche ensuite vers quelqu'autre endroit pour y faire la même demande.

Lorsque les frères quêteurs sont de retour à la maison, ils font un mémoire de tout ce qui leur a été

promis, le présentent au père gardien, qui l'examine, et leur dit ce qu'il pense du succès de leur quête ; ensuite il fait venir le garçon ou le valet de la maison, à qui il remet cette liste, et lui ordonne de prendre le mulet du couvent, de le charger de paniers destinés à cet usage, et d'aller chercher la volaille.

Le temps des récréations arrivé, le père gardien, accompagné du père vicaire, va rendre visite aux messieurs qui ont coutume de donner chacun un repas aux capucins pendant les récréations, et l'on conçoit assez que ce sont les principaux de la ville.

On commence toujours la visite par le père Syndic (1), parce que c'est lui qui, par droit, ou plutôt par devoir de bienséance annexé à sa charge, donne ordinairement le premier repas aux capucins.

Le compliment ordinaire du gardien est ainsi conçu : « Voici bientôt le temps des récréations ; nous espérons que monsieur voudra bien alors honorer notre réfectoire de sa présence, selon sa bonté ordinaire : c'est pourquoi nous le prions de nous faire la grâce de venir une fois souper avec nous pendant les récréations. — Je vous suis bien redevable, mon R. P., de l'honneur que vous me faites; mais

(1) C'était un des plus riches et des plus considérables bourgeois de la ville que les capucins choisissaient pour avoir le maniement et la conduite de leurs affaires temporelles. Depuis, la charge de syndic de ces bons pères ne devint plus qu'un titre d'honneur, parce que les gardiens s'emparèrent insensiblement de la direction du temporel aussi bien que du spirituel. Le syndic se trouvait obligé, plus qu'aucun autre, par bienséance, de donner un repas aux capucins pendant leurs récréations, et c'était même ordinairement lui qui donnait le branle.

D'OUVRAGES INTERESSANTS lf)j

quel jour m'assignerez -vous? — Celui qu'il vous plaira de choisir. »

Quand le jour dont on est convenu est arrivé, le matin, et le plus souvent la veille, le gardien se rend encore une fois chez le monsieur, pour le prier nonseulement d'assister lui-même au repas, mais aussi de choisir ceux de ses amis qu'il lui plaira pour l'accompagner.

Les récréations durent ordinairement quinze jours, c'est-à-dire, les deux semaines qui précèdent immédiatement les carêmes des capucins. Quand ce temps est arrivé, le supérieur, qu'on appelle gardien, frappe deux coups sur la table avec le bout du manche de son couteau, et prononce cette harangue : « Deo gratias. Mes RR. P. et F., c'est aujourd'hui que commencent nos récréations pour un tel carême : vous savez que c'est un temps de relâche que notre sainte mère la religion, qui est une bonne mère, accorde à ses enfans pour les empêcher de succomber sous le poids des austérités; mais quoique nous fassions trêve de mortifications pendant ce temps-là, et qu'il nous soit permis de nous réjouir et de nous divertir ensemble, nous ne devons pourtant pas abuser de l'indulgence que la religion a pour nous ; nous devons, au contraire, toujours nous souvenir que nous sommes religieux. Ainsi j'exhorte un chacun de vous, et principalement les jeunes gens, de se contenir dans les bornes de la modestie et de la tempérance, et d'être attentifs sur eux-mêmes, surtout lorsqu'il y aura des séculiers à manger avec nous au réfectoire. Je recommande encore, on plutôt je commande très-étroitement au frère réveilleur de ne pas manquer à sonner matines pendant ces quinze jours- III \n

ci, pour ne pas mal édifier les séculiers, car ils savent que nous sommes en temps de récréations, et ils auraient lieu de conjecturer que nous avons outrepassé les bornes de la sobriété, s'ils n'entendaient pas notre cloche à minuit. Ainsi, je le répète, j'enjoins au frère réveilleur d'être exact à sonner matines, et, s'il y manque, il peut compter que je lui ferai administrer la discipline toties quoties, nonobstant le temps des récréations. Nous accorderons néanmoins à la communauté le repos qu'on a coutume d'accorder pendant les récréations, par rapport aux matines. On observera seulement l'ordre ordinaire pour satisfaire au chœur (i) : nous commencerons le père vicaire et moi ; après cela, ce sera le tour du père ancien, et ainsi de suite. »

Tous les jours, pendant les récréations (le vendredi excepté, parce qu'ils sont obligés par leur règle de jeûner ce jour-là\ après la messe conventuelle (2), on se rend au réfectoire. Le gardien préside ordinairement au déjeuner; du moins il ne tient qu'à lui de s'y trouver, car le supérieur a droit de dire la messe à sa commodité. Aussitôt que les religieux sont arri-

(1) La communauté n'allait pas à matines à minuit pendant les récréations; chacun les disait en particulier dans sa cham bre, ou était censé les dire. Il y en avait seulement deux chaque jour qui étaient chargés d'aller au chœur redire matines à voix basse, et ils y allaient ou le soir avant de se coucher, ou le matin avant l'heure du réveil, ce qui s'appelait satisfaire au chœur.

(2) On appelait messe conventuelle celle à laquelle assistaient ou du moins devaient assister les frères et les autres religieux de la communauté qui ne sont pas prêtres. C'était le père semainier qui disait toujours cette messe, entre six et sept heures du matin.

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vés au réfectoire, le dépensier étend une nappe, ou bien deux ou trois serviettes sur une des tables. II apporte ensuite la corbeille au pain et une grande cruche au vin, qu'il a soin de remplir quand il est nécessaire ; on apporte en même temps de la cuisine trois ou quatre plats qui contiennent autant de mets différents : chacun prend sa tasse dans son tiroir, et on déjeune. Après le déjeuner, on s'occupe à quelques-uns des jeux qui sont alors en usage. Cependant le pain et la cruche au vin qu'on remplit de temps en temps, restent toujours sur la table ; on y laisse aussi le jambon et quelques autres plats, parce que les pères, à mesure qu'ils ont dit la messe, viennent, chacun à leur tour, au réfectoire manger un morceau et boire quelques coups ; de sorte que le déjeuner, de cette manière, dure à peu près jusqu'au dîner.

L'heure du dîner arrivée, on frappe la tuile, et tous les religieux se rendent au réfectoire. Le premier objet qui réveille et qui inspire la joie, c'est qu'on voit, en y entrant, à toutes les places les grands pots ou les pots de récréations (1). Après le benedicite, chacun se met à sa place, et le père hebdomadaire ou semainier prend un Nouveau-Testament latin, et commence la lecture; mais quand il a lu sept ou huit lignes, le gardien l'interrompt en frappant deux coups

(1) Il y avait deux sortes de pots à la dépense ; les petite pots, et les pots ordinaires, que l'on servait communément dans les autres temps ; et les grands pots, qu'on mettait en séquestre, et qu'on réservait pour le temps des récréations, et certains jours de fêtes solennelles. Pendant les récréation^, on les servait tous les jours; voilà pourquoi on les appelait pote de récréations.

sur la table avec le manche de son couteau : « C'est assez lu pour le présent; nous sommes en temps de récréation, il faut nous réjouir ensemble, et boire à la santé les uns des autres. » On sert ensuite à manger, et aussi abondamment que si l'on n'avait pas déjeuné. Après la soupe et le bouilli, viennent les portions de tourtes ou de veau à l'étuvée, de volailles en ragoût ou de cochon de lait rôti. Immédiatement après avoir mangé la soupe, le gardien prend sa tasse, y verse du vin, puis salue le père vicaire, et ensuite tous les religieux de la communauté, chacun selon son rang. Quand le père gardien a bu, le père vicaire prend la tasse à son tour, exhorte tous les religieux à en faire autant; et, lorsque les tasses sont pleines : Mes révérends pères, dit-il, c'est à la santé de notre révérend père gardien que je vous la porte à tous. Aussitôt tous les capucins répètent : A la santé du révérend père gardien ! On carillonne cette santé, en frappant le dos du couteau sur le bord de sa tasse ou de son pot; ils boivent ensuite à la santé les uns des autres, et s'entretiennent gaîment ensemble.

Sur la fin du repas, le frère dépensier fait le tour du réfectoire, la cruche de vin à la main, et en remplit la tasse de chaque religieux (c'est ce qu"on appelle passer le gorgeon). Ce gorgeon sert à ranimer la joie ; on crie : Derechef à votre santé, notre cher frère ; vivent les. récréations! C'est la coutume de faire passer le gorgeon, toutes les fois qu'on rompt le silence au réfectoire ; et un gardien qui veut s'attirer l'affection des religieux, et faire rechercher son couvent, n'a qu'à rompre souvent le silence au réfectoire, et à faire gorgeonner à proportion ; c'est un moyen infaillible de se faire la réputation de supérieur libéral et bienfaisant envers ses relisieux.

Après le dîner, on va faire quelques petits tours vie promenade au jardin ; ensuite les uns sortent en ville pour aller rendre visite à leurs amis et à leurs dévotes, les autres retournent au réfectoire pour reprendre les jeux que le dîner avait interrompus, et qu'ils ne quittent que pour aller à vêpres et à complies, ou pour se rendre au parloir, car les dévotes sont encore plus assidues que jamais à venir au couvent Elles savent que c'est le temps des récréations, et viennent prendre part à la joie, et en même temps l'augmenter. Quand la foule est un peu trop grande au parloir, et qu'on est bien aise d'être plus libre, on se retire dans un petit coin de chapelle ou dans quelqu'allée sombre, sous prétexte de direction ou d'affaires particulières. Ce n'est pas toujours l'amour de Dieu qui fait la matière du discours ni l'objet de sa pensée. Il arrive quelquefois des aventures assez plaisantes Un jeune religieux s'était retiré avec une dévote dans une allée obscure qui était entre deux chapelles. Pendant qu'ils étaient dans cet endroit à passer le temps, sans s'ennuyer ensemble, ils entendirent tout à coup les pas d'une personne qui venait vers eux : c'était le sacristain qui voulait passer par l'allée où ils étaient, pour se rendre dans une chapelle qui était un peu plus loin, et y arranger apparemment quelque chose. Cet événement déconcerta fort notre homme; il ne savait quel parti prendre, ni quelle figure faire, lorsque la jeune dévote le tira tout à coup d'embarras. Elle le prend et le pousse sur un banc qui se trouvait là, se jette en même temps à ses genoux, et lui parle à l'oreille, comme si elle se fut confessée. Le sacristain ayant ouvert la porte, et les voyant dans cette posture, dut croire que c'était une

personne qui était à confesse, et il se retira pour ne pas les interrompre.

Voici une histoire d'un directeur qui ne se tira pas mal d'affaire dans une semblable occasion. Quelqu'un l'ayant aperçu dans le fond d'une chapelle, où il ne se comportait pas fort modestement avec une dévote, alla le dénoncer sur-le-champ au supérieur; celui-ci descendit au plus vite, se mit en embuscade dans un des tambours de l'église, et entr'ouvrit tout doucement la porte pour observer ce qui se passait. Le directeur, qui s'était aperçu, de son côté, qu'on l'avait découvert, se tenait sur ses gardes, et faisait, comme on dit, la guerre à l'œil. Il remarqua le mouvement de la porte, et vit qu'on l'épiait; aussitôt il change de ton avec sa dévote, prend en main son chapelet, et lui parle de dévotion avec la plus grande ferveur du monde, et la prêche vigoureusement. Le gardien, après avoir été quelque temps aux aguets, fut obligé de se retirer, admirant en lui-même la souplesse du personnage, car il se douta bien que son fait n'était que papelardise.

Mais revenons à nos récréations. Le soir, quand les messieurs qui doivent manger au couvent sont arrivés, et que le souper est apporté de chez le cuisinier, on y trouve un changement de décoration : l'on voit une grande table dressée au milieu du réfectoire, avec autant de couverts qu'il en faut pour le nombre des convives, et les bouteilles sont rangées des deux côtés sur les tables où les religieux mangent ordinairement. Dans les couvents, néanmoins, où la communauté est fort nombreuse, on dispose les choses autrement; on prépare une table pour ces messieurs au haut du réfectoire.

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La Benedicite dit, on se met à table, et, quand chacun a pris séance, le père semainier commence une lecture de même qu'au dîner, mais pour la forme seulement; car, à peine a-t-il lu deux ou trois lignes, que le gardien l'interrompt : ce Père hebdomadaire, lui dit-il, ayez la bonté de finir, s'il vous plaît; nous ferons la lecture une autre fois, il y a temps pour tout : puisque ces messieurs nous font aujourd'hui la grâce de venir souper avec nous, il est bien juste que nous interrompions la lecture pour avoir l'honneur de les entretenir et de boire à leur santé. »

On ne songe plus ensuite qu'à se réjouir et qu'à s'entretenir gaîment ensemble. Peu de temps après la lecture, le gardien prend son verre, y verse du vin, et exhorte tous les religieux à en faire autant. Quand ils ont tous le verre plein : Mes révérends pères et chers frères, leur dit-il, c'est à la santé de M. N., notre bienfaiteur, pour lui témoigner notre reconnaissance du bon souper qu'il veut bien nous donner aujourd'hui. Aussitôt les religieux répètent : A la santé de M. N., notre bienfaiteur ! et ils carillonnent cette santé en frappant également avec le dos du couteau sur les verres. Au bout de quelques autres momens, on recommence la même cérémonie : chacun reprend son verre et boit à la santé de madame son épouse: car les dames ne peuvent pas assister à ces sortes de repas, à moins qu'elles ne fassent irruption d'elles-mêmes, comme ii arriva un jour au couvent de M...., en Picardie.

Plusieurs dames s'étaient assemblées pour se régaler et se divertir entre elles, pendant que leurs maris étaient allés souper chez les capucins. Quelques-unes s'avisèrent de proposer aux autres d'aller

surprendre leurs maris et les capucins au réfectoire. La résolution fut bientôt prise, et cette belle troupe se mit en route pour l'exécuter. Elles vinrent donc sonner à la porte du couvent : on en avait confié les clefs au garçon, avec ordre d'aller à la porte si l'on venait sonner pendant le souper. Aussitôt que celuici eut ouvert la porte, toutes ces dames fondirent dans le cloître, et se firent conduire au réfectoire. Les convives furent bien étonnés de voir entrer ce redoutable escadron. Le gardien lui dit que si monseigneur l'évêque apprenait qu'elles étaient entrées au réfectoire, il pourrait bien le faire punir. Enfin, après une petite discussion entre ces dames et le père gardien, on fut obligé de leur faire place; il y eut même plusieurs capucins qui s'acquittèrent trèsvolontiers de ce devoir de civilité, et qui auraient bien voulu recevoir souvent de pareilles visites pendant les soupers des récréations. Quelques-uns voulurent entamer la chanson, mais le gardien les pria de ne point chanter, de peur qu'on n'entendit leurs voix du voisinage. Sur la fin du repas, il pria ces dames de vouloir bien sortir un moment avant leurs maris, et de les attendre à la porte du couvent, comme si elles fussent venues, en se promenant, audevant d'eux.

Quand on vient au dessert, on chante des chansons bachiques et quelquefois un peu badines. Comme on pousse la récréation assez souvent dans la nuit, on consulte les montres des messieurs, lorsqu'on se doute à peu près que minuit approche ; car, s'il leur arrivait de manger ou de boire après les douze heures de la nuit sonnées, ils ne seraient pas en état de dire la messe ce jour-là, selon le précepte de notre mère

la sainte Eglise; mais il est bien difficile, au milieu de la joie, et lorsqu'on est échauffé par la boisson et la bonne chère, d'être sur ses gardes, et de faire toujours assez attention pour ne pas être attrapé quelquefois.

(Encyclopédie monastique, pages 383-396).

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Q4necdotes et facéties.

Voici une lettre de Napoléon Ier si peu connue, qu'elle peut passer pour une découverte.

Peut-être nous saura-t-on quelque gré de reproduire une épitre remarquable tracée par le premier empereur des Français; elle est enfouie dans le volumineux supplément de la Biographie universelle, et on n'irait pas la chercher dans une note consacrée au joyeux romancier Pigault- Lebrun.

La seconde édition de la Biographie, publiée par madame veuve Desplaces, sous le règne de Napoléon III, s'est bien gardée de reproduire ces lignes compromettantes. Nous n'avons point besoin d'ajouter que la lettre en question ne figure pas dans la Correspondance officielle que le gouvernement a commencé à mettre au jour en 1875.

Nous ne nous dissimulons point que l'authenticité de ce document pourra être révoquée en doute ; mais, quoiqu'il en soit, la lettre et la réponse qu'elle provoqua, méritent d'être connues :

« Mon frère Jérôme Napoléon, roi de Westphalie, tout ce que j'apprends de vous me prouve que mes

conseils, mes instructions, mes ordres font à peine de l'impression sur vous. Les affaires vous ennuyent, la représentation vous fatigue. Sachez que l'état de roi est un métier qu'il faut apprendre, et qu'il n'y a pas de souverain sans représentation. Vous aimez la table et les femmes ; la table vous abrutira et les femmes vous afficheront. Faites comme moi, restez à table une demi- heure; n'ayez que des passades et point de maîtresses. Le prince de Paderborn que je vous ai donné pour aumônier, écrit à mon ministre des cultes que vous ne vous entretenez jamais avec lui d'affaires ecclésiastiques. C'est mal ; il faut vous occuper de tout, même de religion. Vous avez relégué votre chambellan Merfeldt à Hanovre, parce que, lui avez-vous dit, ses continuelles homélies sur l'étiquette vous fatiguent. Eh... ! comment saurez-vous votre rôle de roi, si personne ne vous l'apprend? Rappelez Merfeldt comme si cela venait de vous. La reine est négligée par vous. Eh, polisson ! n'est-elle pas assez grande dame pour vous ? Je n'entends point parler de sa grossesse, malgré l'importance que j'attache à avoir des rejetons de races mixtes.... Ce n'est pas le moyen d'avoir des enfants légitimes. Vous avez fait à la reine une mauvaise scène quand vous avez feint d'être jaloux du baron de Seckendorff. Je fais communiquer à mon ministre Siméon mes instructions ultérieures; il vous en instruira. »

Pigault était bibliothécaire du roi de Westphalie (qui ne lisait jamais) et il exerçait même auprès de lui un autre emploi, qui, certes, n'était pas mince. Ce fut à lui que Jérôme eut recours. « Pigault, dit-il, je « te garderai le secret, parole de roi; mais toi, qui es « un Protée littéraire, fais-moi le plaisir de répondre

« à cette lettre en imitant le style de l'empereur; je ce copierai sans examen ce que tu auras écrit. »

Pigault prit la plume et composa sur-le-champ ce que Jérôme copia et expédia sans délai :

« Mon auguste frère Napoléon, empereur des Français, j'ai reçu les conseils de V. M., je les respecte. Quant à ses ordres, je suis roi; je donne des ordres, je n'en reçois point. V. M. me reproche d'aimer la table ; j'avoue que, comme je n'ai pas à me repaître d'une vaine fumée de gloire, je recherche une nourriture plus substantielle; je suis gourmand sans être glouton ; c'est tout ce qu'on peut exiger d'un roi. Vous me dites d'avoir des passades et point de maîtresses ; les passades sont bonnes pour ceux qui ne voient dans l'amour qu'une jouissance physique, et qui violent les femmes qu'ils ne peuvent ni séduire, ni acheter. V. M. se plaint de mes procédés envers la reine ; V. M. a bien pu me forcer à l'épouser, mais à l'aimer, cela n'est pas en son pouvoir. N'estelle pas, me dites-vous, assez grande dame pour moi? Il n'y a rien d'assez grand pour le frère de Napoléon, voilà ce que vous m'avez répété mille fois... Je ne voulais pas d'une grande dame. V. M. le sait bien. Vous me reprochez de ne pas aimer la représentation; je ne l'aime pas; elle m'ennuie, et d'ailleurs je l'aimerais qu'elle ne va pas à ma taille, à ma tournure, deux choses qui, dans notre famille, ne sont pas très-imposantes. Au reste, j'ai modelé ma cour sur la vôtre; je m'habille comme vous : que pouvez-vous exiger de plus ? Le prince Paderborn me fait bâiller par ses éternelles homélies et ses longues messes ; je dois le garder, puisque vous me l'avez donné ; mais rien ne m'oblige à m'entretenir

avec lui d'affaires ecclésiastiques auxquelles je ne connais rien, auxquelles je ne veux rien connaître ; je renvoie le tout à votre ministre des cultes. J'ai nommé Merfeldt préfet de Hanovre, parce qu'il est un meilleur administrateur qu'un chambellan agréable. Je n'aime pas à employer des étrangers à mon service personnel ; j'ai germanisé les noms de tous ceux qui en sont chargés...

« Signé : Jérôme Napoléon. »

Grande, on le croira sans peine, fut la colère de l'empereur en lisant cette impertinente missive. Le général Rapp, se rendant à Dantzig, porta à la cour de Westphalie, l'expression de ses volontés. Le roi était mis aux arrêts pour 48 heures ; Pigault condamné à deux mois de cachot et ensuite envoyé en France sous bonne escorte. Napoléon avait appris, grâce aux espions dont il entourait son frère, que le romancier était le coupable auteur de l'insolente épître. Après une captivité sans adoucissement, Pigault jugea que les petits agissaient avec prudence en s'éloignant des grands; il revint en France, et des protecteurs, que ses récits croustilleux avaient amusés, lui firent obtenir la place d'inspecteur des salines, véritable sinécure.

Habent sua fat a libelli. Comment se fait-il qu'il y a un très-grand nombre d'anecdotes fort peu piquantes et qui sont ressassées de siècle en siècle dans tous les recueils et dans tous les almanachs, tandis que bien d'autres plus originales sont passées sous silence? Qu'on veuille bien nous le dire. En attendant

cette réponse et pour prouver notre dire, extrayons une page originale des Mémoires secrets de Bachaumont :

30 juin 1770. — Logogryphe en forme de charade adressé à une jolie femme par M. le chevalier de Boufflers :

« Vous avez, madame, la première partie; j'ai la seconde.

« Si vous saviez à quel point j'ai la seconde, vous m'accorderiez le tout.

« Si vous m'accordiez tout, vous ne pourriez me refuser la première partie.

« Si j'avais la première, je ne cesserais pas d'avoir la seconde, et je n'aurais plus rien à désirer.

« Je dois vous dire, pour que vous entendiez mon logogryphe, que la seconde partie est sûrement plus grande en moi que la première ne l'est en vous, et que parmi les personnes plus intimement liées entre elles que je n'ai le bonheur de l'être avec vous, la seconde partie diminue à mesure que la première augmente. Il faut aussi que vous sachiez qu'on ne se sent pas communément la seconde partie quand la première n'a pas lieu. Il faut cependant excepter un petit nombre de personnes dont l'attachement est si fort au-dessus du préjugé, que, quoique ennemis jurés de cette première partie, vous pourriez faire naître en eux la seconde, pour peu que vous voulussiez vous y prêter, quand même vous n'auriez pas la première. C'est un mérite bien rare parmi les personnes qui possèdent cette première partie.

« Vous serez peut-être fâchée contre moi si vous

devinez mon logogryphe : cette première partie qui fait toute mon ambition, le rend bien facile; mais j'espère que votre colère n'aura plus lieu, lorsque vous voudrez bien vous rappeler que mon respect et mon attachement méritent quelque compassion. »

Grimm, en rapportant cette folie de Bouffiers, paraît craindre « les difficultés de quelques grammairiens rigides sur je ne sais quel changement de lettre. Si du moins, ajoute-t-il, le chevalier de Bouffiers était encore abbé, il n'y aurait rien à dire. »

Lorsque nous avons entrepris le présent recueil, nous comptions lui donner une asse\ grande longévité; mais l'un de nos meilleurs amis, M. le C. dT**, auteur dune Bibliographie bien connue, nous ayant communiqué son intention de publier un recueil du même genre, fort complet, et mettant en relief les principales curiosités de sa grande collection, nous avons pris le parti d'arrêter au présent volume notre publication. Nous nous proposons, du reste, de concourir, autant qu'il sera en notre pouvoir, à compléter celle de notre ami.

Table des Matières.

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