D'OUVRAGES INTÉRESSANTS
ANCUENS BT MODERNES
Les Amours pastorales de Daphnis et
Ghloé , traduites du grec de Longus , par Amyot. Paris, 1569 y m-^. — Edition retue par P.-L, Courier,
LoDgus, romancier grec qui vivait , croit-on , vers le 4* siècle de notre ère, nous a laissé sous le titre de Pastorale, un des romans anciens les plus estimés et qui a été traduit en français sou* vent et par un grand nombre de savants. De toutes ces traductions, la plus recherchée comme étant celle qui reproduit le mieux Tesprit du texte, est celle qui nous a été donnée par Amyot grand aumOnier de Charles IX , évoque d'Auxerre et ami de Montaigne.
Haet, qui fat aussi évéqae d^Ayranches, blâme, dit Lenglet-Dufresnoj dans son livre De Vusage des Romans^ la conduite du roman de Daphnis et Chloé : « Tout y est trop selon la nature et selon l'histoire. C'est ce qui Tempôcha, dans la yivacité de la plus agi^ble jeunesse, d'en publier la version latine qu'il en avait faite lorsqu'il n'était encore que laïc. Mais Amyot était prêtre; il était abbé et moins scrupuleux. Aussi a-t-il eu la condescendance de nous en donner le premier une version française , qu'il eut soin de faire imprimer magnifiquement pour la rendre plus lisible. On croit même qu^elle n'a paru que depuis son voyage au Concile de Trente et à Rome ; ou ce fut du moins pour se mieux préparer à paraître dans cette auguste assemblée. > — Il a été fait de très-nombreuses réimpressions de cet ouvrage, et entre autres^ une édition populaire a été publiée récemment, au prix modique de 25 centimes , dans la Bibliothèque Nationale, C*est le travail fait par Paul Louis Courier qui, d'après le texte grec de Longus restitué par lui, retoucha et compléta la traduction d^Amyot. Cette édition, mise à un prix si minime, est donc une des meilleures parues jusqu'aujourd'hui, et comme cette pastorale est souvent peu lue par les gens qui la possèdent, nous leur demandons la permission de leur en reproduire ici quelques passages des plus naïfs.
A Revenus à leurs troupeaux, ils
s* assirent au pied' d'un chêne et regardèrent si Daphnis était point quelque part blessé. Il
d'ouyra(£S intéressants. 53
n'y avait en tout son corps trace de sang ni mal quelconque, mais bien de la terre et de la boue parmi ses cheveux et sur lui. Si résolut de se laver, afin que Lamon et Myrtale ne s'aperçussent de rien. Venant donc avec Chloé à la caverne des Nymphes, il lui donna sa panetière et son sayon à garder et se mit au bord de la fontaine à laver ses cheveux et son corps.
a Ses cheveux étaient noirs comme Tébène, tombant sur son col bruni par le h≤ on eût dit que c'était leur ombre qui en obscurcissait la teinte. Chloé le regardait et lors elle s'avisa
que Daphnie était beau Elle lui lava le dos
et les épaules, et en le lavant, sa peau lui sembla si fine et si douce, que, plus d'une fois, sans qu'il en vit rien, elle se toucha elle même, doutant à part soi qui des deux avait le corps plus délicat. Comme il se faisait tard pour lors, étant déjà le soleil bien bas, ils ramenèrent leurs bétes aux étables ; et de là en avant Chloé n'eut plus autre chose en l'idée que de revoir Daphnis se baigner. Quand ils furent le lendemain de retour au pâturage..., elle voulut qu'il se baignât encore et pendant qu'il se baignait, elle le voyait tout nu, et le voyant elle ne se pouvait tenir de le toucher ; puis le soir, retournant au logis, elle pensait à Daphnis nu, et ce penser
là était commencement d*amour
« Et un jour Daphnis (car si fallait-il
qu'il connût aussi la détresse d'amour) prit querelle avec Dorcon. Ils contestaient de leur beauté devant Chloé qui les jugea et un baiser de Chloé
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fat le prix destiné an vainqueur; là où Dorcon le premier parla: « Moi, dit-il, je suis plus
grand que lui Je suis blanc comme lait, blond
comme gerbe à la moisson, frais comme la feuillée an printemps. Aussi est ce ma mère et non pas quelque béte qui m'a nourri enfant. Il est petit lui, chétif, n*ajant de barbe non plus qu'une
femme, le corps noir comme peau de loup
On dit qu'il a tété une chèvre ; je le crois, ma fy, et n'est pas merveille si, nourisson de bique, il a l'air d'un biquet i.
a Ainsi dit Dorcon; et Daphnis: a Oui, une
chèvre m'a nourri de miSme que Jupiter; je
n'ai point de barbe, ni Bacchus non plus;
celui-là est roux comme un renard, blanc comme une fille de la ville, et le voilà tantôt barbu comme un bouc. Si c'est moi que tu baises, Chloé, tu baiseras ma bouche; si c'est lui, tu baiseras ces poils qui lui viennent aux lèvres. Qu'il te souvienne, pastourelle, qu'à toi aussi une brebis t'a donné son lait, et cependant tu es l)elle ». A ce mot, Ghloë ne put le laisser achever; mais, en partie pour le plaisir qu'elle eut de s'entendre louer, et aussi que de longtemps elle avait envie de le baiser, sautant en pieds, d'une gentille et toute naïve façon, elle lui donna le prix. Ce fut bien un baiser innocent et sans art ; toutefois, c'était assez pour enflammer un cœur dans ses jeunes années.
a Dorcon, se voyant vaincu , s'enfuit dans le
bois pour cacher sa honte et son déplaisir
Pour Daphnis, il était comme s'il eût reçu non
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pas nn baiser de Chloé^ mais une piqûre enyeniroée. U devint triste en un moment; il soupirait^ il frissonnait, le cœur lui battait ; il pâlissait quand il regardait Chloé, puis tout à coup une rougeur lui couvrait le visage. Pour la première fois, alors, il admira le blond de ses cheveux, la douceur de ses yeux et la fraîcheur du teint plus blanc que la jonchée du lait de ses brebis. On eût dit que de cette heure il commençait à voir, et qu'il avait été aveugle jusque là
a Daphnis et Chloé cependant , jusques
à nuit close^ travaillèrent à leurs chèvres et brebis... Ils souffraient, il voulaient quelque chose et ne savaient ce qu*ils voulaient. Cela seulement savaient-ils bien^ l'un que son mal était venu d'un baiser, l'autre d'un baigner. Mais plus encore les enflammait la saison de Tannée. Il était jà environ la fin du printemps et commencement
de l'été Daphnis^ de toutes parts échauffé,
se jetait dans les rivières, et tantôt se lavait, tantôt s'ébattait à vouloir prendre les poissons Puis, quand ce venait sur le midi, adonc
étaient ils tous deux plus ardemment épris que jamais, pour ce que Chloé, voyant en Daphnis entièrement nu une beauté de tout point accomplie, se fondait et périssait d'amour
« Sur la chaleur de midi, pendant que
leurs troupeaux étaient tapis à l'ombre, Chloé ne se donna garde qu'elle fut endormie: co que Daphnis apercevant , pose sa flûte pour à son aise la regainler et contempler Ainsi
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qu^il était en ces termes, une cigale, poursuivie par une arondelle^ se vint jeter d'aventure dans le sein de Chloé; pourquoi Tarondelle ne la put prendre, ni ne put aussi retenir son vol, qu^elle ne s'abattît jusqu'à toucher de l'aile le visage de Chloé, dont elle s'éveilla en sursaut, et, ne sachant que c'était, s'écria bien haut: mais quand elle eût vu l'arondelle voletant encore autour d'elle et Daphnis riant de sa peur, elle s'assura , et fi*ottait ses yeux qui avaient encore envie de dormir; et lors, la cigale se prend à chanter entre les tetins mêmes de la gentille pastourelle, comme si, dans cet asile, elle lui eût voulu rendre grâce de son salut; dont Chloé, de nouveau surprise, s'écria encore plus fort, et Daphnis de rire; et usant de cette occasion, il lui mit la main bien avant dans le sein , d'où il retira la gentille cigale qui ne se pouvait jamais taire, quoiqu'il la tint dans sa main. Chloé bien aise de la voir, et, l'ayant baisée, la remit, chantant toujours, dans son sein ...»
Plus loin, après avoir raconté la mort de Dorcon, tué par les corsaires, et l'ensevelissement du malheureux bouvier, Paul Louis Courier, traduisant Longus , ajoute : « Finies en cette manière les obsèques de Dorcon, Chloé conduisit Daphnis à la caverne des nymphes où elle le lava; et lors elle même pour la première fois en présence de Daphnis lava aussi son beau corps blanc et poli, qui n'avait que faire de bain pour paraître beau, puis cueillant ensemble des fleura que portaient la saison, en firent des couronnes
D*OUVRAGES INTÉRESSAIfTS.
aux images des nymphes, et contre la roche attachèrent la flûte de Dorcon pour offrande .... Mais quoiqu*il y eût, Daphnis ne se pouvait éjouir à bon escient depuis qu'il eut vu Chloé nue, et sa beauté à découvert^ quMl n'avait point encore vue. Il s'en sentait le cœur malade^ ne plus, ne moins que d'un venin qui l'eût en secret consumé i>.
Passons maintenant au livre second:
« Pour lors, Daphnis et Chloé folâtraient
comme deux jeunes levrons^ ils sautaient, ils flûtaient ensemble, ils chantaient, luttaient bras à
bras l'un contre l'autre Et ainsi comme ils
s'ébattaient, survint un vieillard portant grosse cape de poils de chèvre, des sabots en ses pieds,
panetière à son col Se séant auprès d'eux, il
se prit à leur dire: « Le bonhomme Philétas^ « enfants, c'est moi qui jadis ai chanté maintes
<c chansons à ces Nymphes J'ai été jeune et
a j'aimais Amaryllide.... mon âme souffrait, mon « cœur palpitait, mon corps tressaillait; je me tt jetais dans les rivières, comme si un feu m'eût
<c brûlé Je remerciais Echo qui appelait
« Amaryllide après moi, et de dépit rompais ma a flûte de ce qu'elle ne me pouvait faire venir a mon Amaryllide. Car il n'est remède, ni breu- « vage quelconque, ni charme, ni chant, ni paa rôles qui guérissent le mal d'amour^ si non le a baiser , embrasser , coucher ensemble nue à a nu D.
Philétas, après les avoir enseignés , se départit d'avec eux, emportant pour son loyer
quelques fromages et un chevreau daguet qu^ih lui donnèrent. Mais quand il s'en fut allé, eux, demeurés tout seuls, et ayant pour la première fois entendu le nom d'amour, se trouvèrent en plus grande détresse qu^auparavant, et retournés en leur maison, passèrent la nuit à comparer ce qu'ils sentaient en eux-mêmes avec les paroles du vieillard
«... Le lendemain au point du jour ils menèrent les bêtes aux champs, s'entre-baisèrent l'un l'autre aussitôt qu'ils se virent, ce qu'ils n'avaient oncqucs fait encore, et croisant leui's bras s'accolèrent ; mais le dernier remède...., ils n'osaient se dépouiller et coucher nus. Aussi eût-ce trop hardiment fait, non pas seulement une jeune bergère telle qu'était Chloé , mais même à lui chevrier. Ils ne purent donc la nuit suivante reposer non plus que l'autre, et n'eurent ailleurs la pensée qu'à remémorer ce qu'ils avaient fait; et regretter ce qu'ils avaient omis à faire, disant en eux-mêmes: a Nous nous sommes baisés, et de rien ne nous a servi ; nous nous sommes l'un à l'autre accolés et rien ne nous est amendé. Il faut donc dire que coucher ensemble est le vrai remède d'amour ; il le faut donc essayer aussi. Car pour sûr, il y doit avoir quelque chose de plus qu'au baiser ».
a Après semblables pensers, leurs songes, ainsi qu'on peut croire , furent d'amour et de baisers; et ce qu'ils n'avaient point fait le jour, ils le faisaient lors en songeant, couchés nue à nu. Dès le fin matin donc, ils se levèrent plus
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épris encore que devant; et chassant avec le sifflet leurs bêtes aux champs, leur tardait qu*ils ne se trouvassent pour répéter leurs baisers, et, de si loin qu*ils se virent, coururent en souriant l'un vers l'autre, puis s'entre-baisèrent ^ puis s'entre-accolèrent ; mais le troisième point ne pouvait venir; car Daphnis n'osait en parler, ni ne voulait Chloé commencer, jusqu'à ce que l'aventure les conduisit à faire en cette manière, a Ils étaient sous le chêne assis Tun près de l'autre et ayant goûté du plaisir de baiser , ne se pouvaient soûler de cette volupté. L*embrassement suivait quant et quant pour baiser plus serré; et en ce point comme Daphnis tira sa prise un peu trop fort^ Ghloé^ sans 7 penser, se coucha sur un côté , et Daphnis, en suivant la bouche de Chloé pour ne perdre l'aise du baiser^ se laissa de même tomber sur le côté ; et reconnaissant tous deux en cette contenance la forme de leur songe, longtemps demeurèrent couchés de la sorte^ se tenant bras à bras aussi étroitement comme s'ils eussent été liés ensemble, sans y chercher rien davantage; mais pensant que ce fut le dernier point de la jouissance amoureuse, consumèrent en vaines étreintes la plus grande partie du jour^ tant que le soir les 7 trouva; et lors, en maudissant la nuit, ils se séparèrent et ramenèrent leurs troupeaux au tect. £t peut-être enfin eussent-ils fait quelque chose à bon escient, n^eût été un tel tumulte qui survint en la contrée...»
6o CRITIQUE, AMALYftEi ET EXTRAITS
Passoni maintenant au livre troisième; en voici quelques citations:
«... Et, sur le commencement du printemps que la neige se fondait, la terre se découvrait et rherbe dessous peignait, les bergers alors sortirent et mèneront leurs bétes aux champs^ mais devant tous Dapbnis et Chloé . . . d'abord s*eQ coururent droit aux nymphes, dans la caverne, ensuite à Pan sous les pins, puis sous le chêne où ils s'assirent en regardant paître leurs troupeaux et s'entre-baisant quant et quant, puis allèrent chercher des fleurs pour en faire des couronnes aux dieux ....
a Et alors les brebis bêlaient, les agneaux sautaient et se courbaient sous le ventre de leur more; les béliers poursuivaient les brebis qui n'avaient point encore agnelé, et les ayant arrêtées, saillaient puià Tune, puis l'autre; autant en faisaient les boucs après les chèvres, sautant à l'environ, combattant et se cossant fièrement pour l'amour d'elles. Chacun avait les siennes à soi et gardait qu'autre ne fit tort à ses amours; toutes choses dont la vue aurait, en des vieillards éteints , rallumé le feu de Vénus, et trop mieux échauffait ces deux jeu nés personnes, qui, de longtemps inquiets, pourchassant le dernier but du contentement d'amour, brûlaient et se consumaient de tout ce qu!ils entendaient et voyaient, cherchant quelque chose qu'ils ne pouvaient trouver outre le baiser jet l'embrasser. Mêmement Daphnis, qui, devenu grand et en bon point pour n'avoir bougé tout Thiver de la maison à ne rien
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faire^ était gros comme l'on dit d^embrasser, faisant toutes choses plus curieusement et plus hardiment que parayant, pressant Chloé de lui accorder tout ce qu*il voulait et de se coucher nue à nu, avec lui, plus longuement qu'ils n'avaient accoutumé, a Car, il n'y a^ disait-il, que ce seul point qui nous manque des renseignements de Philétas, pour la dernière et seule médecine qui apaise l'amour, v
a Et Chloé lui demandant ce qu*il j pouvait avoir outre se baiser , s'embrasser et se coucher tout vêtus , et ce qu'il pensait faire plus quand ils seraient couchés nus : a Cela, lui dit- « il, que les béliers font aux brebis et les boucs « aux chèvres. Vois- tu comment après cela les « brebis ne s'enfuient plus, ni les béliers ne se c travaillent plus à courir après , mais paissent a tous les deux amiablement ensemble , comme « étant l'un et Tautre assouvis et contents. Et f doit bien être quelque chose plus douce que >r ce que nous faisons , et dont la douceur sura passe l'amertume d'amour. » — «c Et mais, fita elle, vois-tu pas que les béliers et les brebis^ ■ les boucs et les chèvres, faisant ce que tu dis, B se tiennent debout? Les mâles montent desu BUS les femelles , les femelles soutiennent les K mâles sur leur dos. Et toi tu veux que Je me x couche avec toi à terre et toute nue. Sont- K elles donc pas plus vêtues de leur laine ou bien * de leur poil que moi de ce qui me couvre ? »
€ Il la crut, et, comme il voulut se coucher )rès d'elle, où il fut longtemps, ne sachant corn-
62 CRITTQ.nB. ANALYSES ET EXTRAITS
ment foire pour venir à bout de ce qu'il désirait, il la fit relever^ Tembrassa par derrière en imitant les boucs ; mais il s^en trouvait encore moins satisfait que devant. Si se rassit à terre, et se prit à pleurer de ce qu*il savait moins que les béliers accomplir les œuvres d'amour.
Or, y avait-il non guère loin de là un qui cultivait son propre héritage et s'appelait Chromis, homme ayant jà passé le meilleur de son âge, et étant tout-à-l'heure cassé. Il tenait avec soi certaine petite femme^ jeune et belle, et délicate, pour autant mêmement qu'elle était de la ville et avait nom Lycenion ; laquelle , voyant passer tous les matins Daphnis qui menait ses bêtes en pâture et le soir les ramenait au tect, eut envie de s'accointer de lui pour en faire son amoureux, et tant le guetta qu'une fois le trouva seulet Mais elle n'osa rien lui dire se doutant qu'il aimait Chloé parce qu'il était toujoui*s
avec elle Si fit entendre à Chromis un matin,
qu'elle s'en allait voir une sienne voisine en travail d'enfant , suivit les jeunes gens pas à pas, et se cachant entre des buissons pour n'être point aperçue, vit de là tout ce qu'ils faisaient, entendit tout ce qu'ils disaient et très bien sut remarquer comment et pour quelle cause pleurait le pauvre Daphnis. Par quoi ayant pitié de leur peine et quant et quant considérant que double occasion de bien faire se présentait à elle, l'une de les instruire de leur bien, l'autre d'accomplir son désir, elle usa d'une telle finesse.
« Le lendemain, feignant d'aller voir sa voi-
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sine qui travaillait d* enfant, elle vint droit au chêne sous lequel était Daphnis et Ghloé et contrefaisant la marrie troublée : a Hélas ! mon ami, « dit-elle, Daphnis, je te prie, aide-moi. De mes «vingt oisons, voilà un aigle qui m'emporte le « plus beau. Mais parce'qu'il est trop pesant Taia gle ne l'a pu enlever jusque sur cette roche là « haut, où est son aire, ains est allé cheoir avec a au fond du vallon dedans ce bois ici; et pour ce, a je te prie, mon Daphnis, viens y avec moi, car «toute seule j'ai peur, et m'aide à le recou- «vrer >
« Daphnis ne se doutant de rien, se leva incontinent, prit sa houlette en sa main, et s'en fut avec Lycenion. Elle le mena loin de Ghloé, dans le plus épais du bois, près d'une fontaine, où rayant fait seoir : « Tu aimes, lui dit-elle, Dapha nis, tu aimes la Çhloé. Les Nymphes me l'ont « dit cette nuit. Elles me sont venues, ces Nym- « phes, conter en dormant les pleurs que tu faite sais hier, et si m'ont commandé que je t'ôtasse « de cette peine en t'apprenant l'œuvre d'amour a qui n'est pas seulement baiser et embrasser , « ni faire comme les béliers et bouquins ; c'est a bien autre chose , et bien plus plaisante que « tout cela. Par quoi , si tu veux être quitte du « déplaisir que tu as et trouver l'aise que tu y a cherches, ne fais seuldbientque te donner à moi, a apprenti joyeux et gaillard; et moi pour l'amour a des Nymphes, je te montrerai ce qui en est».
Daphnis perdit toute contenance , tant il fut aise , comme un pauvre garçon de village, jeune
et amoareax. Si se met à genoux deyant Ljcenion, la priant à mains jointes de tôt lai montrer ce doux métier, afin qu'il pût faire à Ghloë ce qu'il désirait; et comme si c'eût été quelque grand et merveilleux secret, lui promit un chevreau de lait, des fromages frais, de la crème, et plutôt la chèvre avec. Adonc, le voyant Ljcenion plus naïf et plus simple encore qu'elle n'avait imaginé , se prit à l'instruire de cette façon. Elle lui commanda de s'asseoir auprès d'elle , puis de la baiser tout ainsi qu'ils avaient coutume entre eux, et en la baisant de Tembrasser et finalement de se coucher à terre au long d'elle. Comme il se fut assis , qu'il l'eut baisée , se fut couché , elle, le trouvant en état, le souleva un peu et se glissa sous lui; puis elle le mit dans le chemin qu'il avait jusque-là cherché, où chose ne fit qui ne soit en tel cas accoutumée, nature elle-même du reste l'instruisant assez.
a Finie l'amoureuse leçon , Daphnie , aussi simple que devant, s'en voulut courir vers Ghloé, pour lui faire tout aussitôt ce qu'il venait d'apprendre, comme s'il eût eu peur de l'oublier. Mais Lycenion le retint, et lui dit : « Il faut que tu c saches encore ceci, Daphnis ; c'est que, comme «j'étais déjà femme, tu ne m'as point fait mal « à ce coup ; car un autre homme, il y a déjà « quelque temps, m'enseigna cela que je te viens a d'apprendre , et en eut mon pucelage pour a son loyer. Mais Chk>é, lorsqu'elle luttera cette c lutte avec toi , la première fqjjs , elle criera , « elle pleurera, et si saignei>a, comme qui l'au-
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a rait tuée; mais n*aie point peur, et quand elle « voudra se prêter à toi , amène-là ici afin que c si elle crie, personne ne l'entende, et si elle a pleure, personne ne la voie, et si elle saigne, c qu'elle puisse se laver en cette fontaine. Et « te souvienne cependant que je t'ai fait homme « premier que Chloé. »
€ Après lui avoir donné cet avis, Lycenion s'en alla d*un autre côté du bois , faisant semblant de chercher encore son oison ; et Daphnis alors, songeant à ce qu'elle lui avait dit, ne savait plus s' il oserait rien exiger de Chloé outre le baiser et l'embrasser, d
Avant de quitter le roman de Daphnis et Chloé, il est bon de faire observer que, en outre de ces scènes d'amour et de volupté , on rencontre encore dans cet ouvrage quelques tableaux d'une autre nature, ou plutôt contre nature, notamment dans le livre quatrième :
«... Astyle Vint le lendemain à cheval , et quant et lui , un sien plaisant (Gnathon) qu' il menait pour passer le temps.... Gnathon était un gourmand , qui ne savait autre chose faire que manger et boire jusqu'à s'enivrer, et après boire , assouvir ses déshonnêtes envies ; en uh mot , tout gueule et tout ventre , et tout . . . ce qui est au dessous du ventre; lequel ayant vu Daphnis quand il apporta ses présents, ne faillit à le remarquer ; ''car , outre ce qu'il aimait naturellement les garçons, il rencontrait en celui-ci une beauté telle que la ville
n*eii eût su montrer de pareille. Si se proposa de l'accointer, pensant aisément venir à bout d*un jeune berger comme lui. Ayant tel dessein dans l'esprit, il ne voulut point aller à la chasse avec Âstyle , ains descendit vers la marine , là où Daphnis gardait ses bétes , feignant que ce fût pour voir les chèvres ; mais au vrai , c' était pour voir le chevrier. Et afin de le gagner d'abord , il se mit à louer ses chèvres, le pria de lui jouer sur sa flûte quelque chanson de chevrier, et lui promit qu'avant peu il le ferait affranchir, ayant, disait-il, tout pouvoir et crédit sur l'esprit de son maître.
a Et comme il crut s' être rendu ce jeune garçon obéissant , il l'épia le soir sur la nuit qu'il ramenait son troupeau au tect, et accourant à lui , le baisa premièrement^ puis lui dit qu'il se prêtât à lui en même façon que les chèvres aux boucs. Daphnis fut longtemps qu'il n'entendait point ce qu'il voulait dire , et à la fin lui répondit: que c'était bien chose naturelle que le bouc montât sur la chèvre, mais qu'il n'avait oncques vu qu'un bouc saillit autre bouc, ni que les béliers montassent l'un sur l'autre, ni les coqs aussi^ au lieu de couvrir les brebis et les poules.
« Gnathon lui mit la main au corps , comme le voulant forcer ; mais Daphnis le repoussa rudement, avec ce qu'il était si ivre qu'à peine se tenait-il en pieds, le jeta k renverse , et partant comme un jeune levron^ le laissa étendu , ayant affaire de quelqu'un pour le relever.
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Daphnis delà en avant ne s'approcha plus de lai ^ mais menait ses chèvres paître , tantôt en un lieu, tantôt en un autre, le fuyant autant qu'il cherchait Chloé. Gnathon même ne le poursuivait plus depuis qu'il l'eut reconnu non -seulement beau, mais fort et raide jeune garçon ; si cherchait occasion propre pour en parler à Astjle , et se promettait que le jeune homme lui en ferait don, ayant accoutumé de ne lui refuser rien...
€ . . . Gnathon, que la beauté de Daphnis, tel qu'il rayait vu avec son troupeau , enflammait de plus en plus , croyant ne pouvoir sans lui avoir aise ni repos, profita d'un moment qu'Astyle se promenait seul au jardin, le mena dans le temple de Bacchus, et là, se mit à lui baiser les mains et les pieds.., «C'en est fait^ dit-il, € du pauvre Gnathon. Lui qui n'a été jusqu'ici c amoureux que de bonne chère.... il ne trouve <c plus rien de beau et d'aimable que Daphnis seul « au monde... Toi, mon maître, tu le peux, sauve a la vie à ton Gnathon, et , te souvenant qu'A- « mour n'a point de loi , prends pitié de son a amour; autrement, je te jure mes grands dieux tt qu'après m'être bien empli le ventre, je prends tf mon couteau , je m'en vais devant la porte tt de Daphnis et là je me tuerai tout de bon, et a tu n'auras plus à qui tu puisses dire : — Mon a petit Gnathon, Gnathon mon ami.
« Le jeune homme de bonne nature ne put souffirir de voir ainsi Gnathon pleurer, et derechef lui baiser les mains et les pieds, môme-
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ment qu'il avait éprouvé que c'est de la détresse d'amour. Si lui promit qu'il demanderait Daphnis à son père, et l'emmènerait comme pour être son serviteur à la ville , où lui Gnathon en pourrait faire tout ce qu'il voudrait ; puis pour un peu le reconforter , lui demanda en riant s'il n'aurait point de honte de baiser ainsi un petit pâtre tel que ce fils de Lamon , et le grand plaisir que ce lui serait d'avoir à ses côtés couché un gardeur de chèvres ; et en disant cela , il faisait un fi ! comme s' il eut senti la mauvaise odeur des boucs. Mais Gnathon, qui avait appris aux tables des voluptueux tant qu'il se peut dire et conter de propos d'amour, pensant avoir bien de quoi justifier sa passion, lui répondit d'assez bon sens : ce Celui qui aime, a 6 mon cher maître , ne se soucie point de c tout cela ; ains n'y a chose au monde, pourvu a que beauté s'y trouve, dont on ne puisse être c épris... Quant à moi ce que j'aime est serf a par le sort, mais noble par la beauté. Vois-tu « comment sa chevelure semble la fleur d'hyaa cinthe, comment au dessous des sourcils ses « yeux étincellent ne plus ne moins qu'une « pierre brillante , mise en œuvre ? comment « ses joues sont colorées d'un vif incarnat, et c cette bouche vermeille ornée de dents blana ches comme ivoire ; quel est celui si insensible a et si ennemi d'Amour qui n'en désirât un baic ser ? J'ai mis mon amour en un pâtre ; mais « en cela j'imite les Dieux.... Branchus paissait des chèvres, et Apollon l'aima; Ganymède
d'OUVRAGBS INT^RESSAim. 69
« était berger et Japiter le ravit ponr en avoir « son plaisir... » Astyle à ces mots se prit à rire , disant qu'Amour , à ce qu'il voyait , faisait de grands orateurs , et depuis , cherchait occasion d'en pouvoir parler à son père. Mais Eudrome, ayant écouté en cachette tout leur devis , et étant marri qu'une telle beauté fut abandonnée à cet ivrogne^ outre ce que d'inclination il voulait grand bien à Daphnis , alla aussitôt tout conter et à lui-même et à Lamon. Daphnis en fut tout éperdu de prime-abord , délibérant s'enfuir plutôt avec Chloé ^ ou bien ensemble mourir...
c dépendant Astyle trouvant son père à propos, lui .demanda la permission d'emmener Daphnis à Mitylène y disant que c'était un trop gentil garçon pour le laisser aux champs et que Gnathon l'aurait bientôt instruit au service de la ville. Le père y consentit volontiers , et faisant appeler Lamon et Myrthale, leur dit pour bonne nouvelle que Daphnis, au lieu de garder les bêtes , servirait de là en avant son fils Astyle en la ville, et promit qu'il leur donnerait deux autres bergers au lieu de lui... Lamon demanda le congé de parler , ce qui lui étant accordé, il parla en cette sorte : a ... Je ne suis « pas le père de Daphnis, ni n'a été ma femme « Myrtale si heureuse que de porter un tel en- « faut;... il est issu de bien plus haut état que le tt nôtre. Or, je ne suis point marri qu'il serve « ton fils Astyle, et soit à beau et bon maître un c beau et bon serviteur ; mais je ne puis du
a tout souffrir qu'on le livre à Gnathon pour en a faire comme d^une femme... »
Le roman se termine, après diverses péripéties par le mariage de Daphnis et Chloé, que l'auteur décrit ainsi:
a . . . Quand la nuit fut venue, tout le monde les convoya jusqu'en leur chambre nuptiale, les uns jouant de la flûte, les autres du flageolet , et aucuns portant des fallots et des flambeaux allumés devant eux; puis, quand ils furent à l'huis de la chambre, commencèrent à chanter rhymenée d'une voix rude et âpre...
(( Cependant Daphnis et Chloé se couchèrent nus dans le lit , là où ils s^entre-baisèrent et s'entre-embrassèrent sans clore l'œil de toute la nuit , non plus que chats-huants ; et fit alors Daphnis ce que Lycenion lui avait appris : à quoi Chloé connut bien que ce qu'ils faisaient para van t dedans les bois et emmi les champs n'était que jeux de petits enfants. >
Voilà, chers bibliophiles, comment c'est grâce au charme du style inimitable d'Amyot, ce saint ovêque , grand aumônier de France, qu'est due l'introduction et la vulgarisation dans notre langue de ce ravissant petit roman grec avec toutes ses nudités , ses libertés , et ses détails naïfs qu'on pourrait appeler licencieux.
Paul-Louis Courier, dont le nom restera pour toujours attaché, ainsi que celui d'Amyot , aux Pastorales de Longus, a pu compléter, comme on sait, le texte de l'auteur grec. Il écrivait de Milan, le 16 octobre 1809, au savant M. Clavier:
d'ouvrages nrrisBSSANTS. 71
a Je projette une fouille à l'abbaye de Florence,
qui nous produira quelque chose Avec le
a CJianton de DorvlUe est un Longue que je c crois entier;... mais, en vérité, il faut être sora cier pour le lire. J'espère pourtant en venir à a bout , à grand renfort de besicles , comme cdit maître François. C'est vraiment dommage a que ce petit roman d'une si jolie invention , «qui, traduit dans toutes les langues, plaît à a toutes les nations, soit mutilé comme il l'est, a Si je pouvais vous l'offrir complet, je croirais u mes courses bien employées et mon nom assez € recommandé aux Grecs présents et futurs. »
— Dès le 15 novembre suivant , il découvrait en effet , dans la bibliothèque San-Lorenzo de Florence^ le fragment du texte grec de Daphnis et Chloé qui manquait dans toutes les éditions de cet ouvrage et dans tous les autres manuscrits. Il faisait en même temps , et par inadvertance sur le Longus de la Bibliothèque de Florence , le fameux pâté d'encre qui excita la furie du signor Furia. — En février 1810, ayant achevé la traduction des dix pages du premier livre qui formaient la lacune , il intercala ce fragment dans une édition remaniée et retouchée par lui de la version d'Amyot , fit imprimer le tout à Florence chez Piasti, et tirer à soixante exemplaires seulement, in-8. En tête il mit cette note : « Le roman de Longus n*a c pas encore paru complet dans aucune lan- € gue. On a conservé ici l'ancienne traduction a d'Amyot, tout ce qui est conforme au texte, et
72 CMTiaUBy AJfALT8B8 ET BXTSAITS
« pour le reste , on a sniyi le manuscrit grec « de V Abbaye j qui contient Touvrage entier. » — Le 3 mars 1810^ il écriyait de Florence à Boissonade en lui envoyant un des exemplaires de son travail : a Monsieur^ on tous remettra une brochure avec ce billet : Vous verrez d'abord ce que c'est. La trouvaille est assurément jolie... Ne dites pas un mot , je vous prie, de tout cela dans vos journaux. Ce n'est ici qu'âne ébauche qui peut-être ne mérite pas d'être terminée, mais bonne ou mauvaise, elle n'est pas publique; car de soixante exemplaires, il n'y en aura guère que vingt de distribués. C'est une pièce de société qu'il n'est pas permis de siffler. Une grande dame (i) , de par le monde, qui est maintenant à Paris, pour le mariage de son frère, me fit dire, étant ici, qu'elle en accepterait la dédicace : je m'en suis excusé sur V indécence du sujet. M. Renouard pourra vous conter cela , il était présent quand on me fit cette flatteuse invitation.» Le même jour, Paul Louis Courier envoyait un autre exemplaire de son Daphnis et Chloé à la princesse de Salm- Dyck, et lui écrivait en même temps: a Madame, vous recevrez avec ce billet une brochure où il y a quelques pages de ma façon , façon du traducteur s' entend. C'est un roman (comme Oronte dit: c'est un sonnet) non pas nouveau, mais au contraire fort antique et vénérable.
(1) La princesse Elisa, sœur de Napoléon.
d'ouvrages INTéRBSSAHTS. j3
J'en ai déterre par hasard un morceau qui 8*était perdu: C'est là ce que j'ai traduit, et par occasion. J^ai corrigé la vieille version, qui comme vous verrez,
Dans son vieux style encore a des grftces nouvelles.
« Si cela vous amuse, njB faites aucun scrupule, pour quelques traits un peu naïfs, d'en continuer la lecture. Amyot, évêque, et l'un des pères du Concile de Trente, est le véritable auteur de cette traduction que j'ai seulement complétée : Vous ne sauriez pécher en lisant ce qu'il a écrit. »
Dix joura plus tard, le 13 mars 1810, Courier écrivait de Florence à Madame Clavier la lettre suivante :
« Lisez Daphnis et Chloé , Madame ; c'est la meilleure pastorale qu'ait jamais écrite un évêque. Messire Jacques (Âmyot) la traduisit , ne pouvant mieux, pour les fidèles de son diocèse; mais le bonhomme eut dans ce travail d'étranges distractions , que j'attribue au sujet et à quelques détails d'une naïveté rare.
c Pour moi , on m'accuse , comme vous savez, de m^occuper des mots plus que des choses; mais je vous assure qu'en cherchant des mots pour ces deux petits drôles , j'ai très-souvent pensé aux choses. Passez-moi cette turlupinade, comme dit Madame de Sévigné , et ne doutez jamais de mon profond respect.
a II y a bien plus à vous dire. Amyot fut un des
74 CUTIi^UB, ANALYSES ET EXTRAITS
pères da Concile de Trente ; tout ce qu'il a écrit est article de foi. Faites à présent des façons pour lire son Longus. En vérité, il n'y a point de meilleure lecture. C'est un livre à mettre entre les mains de mesdemoiselles vos filles, tout de suite après le catéchisme. »
Le 16 mai de la même année, il écrivait de Tivoli à Madame de Hamboldt à Rome :
«Madame, ne sachant si j'aurai le plaisir de vous voir avant votre départ , je vous supplie de vouloir bien emporter à Vienne un petit volume qui vous sera remis avec ma lettre. C'est une vieille traduction d'un vieil auteur en vieux français, que j'ai complétée de quelques pages et réimprimée, non pour le public , mais pour mes amis amateurs de ces éruditions , et , sans balancer, j'en ai destiné le premier exemplaire à M. de Humboldt. J'ai cacheté le paquet, cet ouvrage n*étant pas de nature à être lu de tout le monde. Il n'y a rien contre l'Etat, pas le moindre mot que l'Eglise puisse taxer d'hérésie ; mais une mère pourrait n'être pas bien aise que ce livre tombât entre les mains de sa fille, quoique l'auteur grec, dans sa préface, déclare avoir le dessein d'instruire les jeunes demoiselles , apparemment pour épargner cette peine aux maris... »
Courier, répondant de Rome le 30 janvier 1811 à une lettre de Madame Pi galle , sa cousine , écrivait à cette dame :
« Ce que vous dites pour justifier vos éternelles grossesses prouve seulement que vous en
l>*OUyRAGIt INTiRBMAim.
avez honte. Si ce sont là toutes vos raisoiiB, franchement elles ne valent rien, car enfin qni diantre vous pousse ?... et puis ne pourriez- vous pas?... Allons, cousine, n'en parlons plus; ce qui est fait est fait. Je vous pardonne vos cinq enfants, mais, pour Dieu , tenez -vous en là, et soyez d^une taille raisonnable quand nous nous verrons à Paris... C'était à quinze ans qu'il fallait lire Daphnis et Chloé. Que ne vous connaissais-je alors ! mes lumières se joignant à votre pénétration naturelle, ce livre aurait eu, je crois, peu d'endroits obscurs pour vous ; mais après cinq enfants faits, que peut vous apprendre un pareil ouvrage? Aussi l'exemplaire que je vous destine, c'est pour l'éducation de vos filles. En vérité, il n'y a point de meilleure lecture pour les jeunes demoiselles qui ne veulent pas être, en se mariant, de grandes ignorantes, et je m'attends qu'on en fera quelque jolie édition à l'usage des élèves de Madame Campan. » Toutes les lettres que nous citons et dont le style est si léger et si badin, ont été imprimées bien des fois et se trouvent notamment dans une édition des œuvres de P. L. Courier donnée en 1862 par Firmin Didot , édition tirée à un nombre considérable d^ezemplaires. Quant à l'édition populaire et à bon marché de Daphnis et Chloé dans la Bibliothèque Nationale^ voici ce qu^on y trouve (Lettre à M. Renouard , pp. 152 et 153) sur le passage découvert et traduit par Courier. Rappelons d'abord que, dans ce passage où l'auteur nous montre Daphnis très-épris de
76 CUTK^UEy ANALYSES ET EXTRAITS
Chloé y il est dit que Dorcon était le rival de Daphnie : « Dorcon . . . jeune gars à qui le premier poil commençait à poindre (porte la tra* duction de Courier) , étant jà dès cette rencontre féru de Tamour de Chloé, se passionnait de jour en jour plus vivement pour elle ; et, tenant peu de compte de Daphnis, qui lui semblait un enfant , fit dessein de tout tenter, ou par présents ou par ruse , ou à l'aventure ou par force, pour avoir contentement, instruit quMl était, lui, du nom et aussi des œuvres d'amour...» — Or, dans sa lettre à M. Renouard, Paul-Louis Courier écrit : c On me mande de Florence que c cette pauvre traduction dont vous avez appris « l'existence au public , vient d'être saisie chez c le libraire , qu'on cherche le traducteur , et a qu'en attendant qu'il se trouve, on lui fait tou- « jours son procès. On parle de poursuite, d'in- € formation , de témoins (il s^agissait de la fa-
ameuse tache d'encre) Je fais cependant
€ quelquefois une réflexion qui me rassure un c peu : Colomb découvrit l'Amérique et on ne a le mit qu'au cachot ; Galilée trouva le vrai « système du monde , il en fut quitte pour la a prison. Moi, j'ai trouvé cinq ou six pages dans « lesquelles il s'agit de savoir qui baisera Chloé; a me fera-t-on pis qu'à eux? Je devrais être € tout au plus blâmé par la Cour. Mais la « peine n'est pas toujours proportionnée au dé- « lit, et c'est là ce qui m'inquiète ! »
Paul-Louis Courier, dans une lettre à Madame Marchand , écrite de Rome le 12 novembre 1811,
d'ouvrages INTÉRESSAHTS. 77
disait à propos de Daphnis et Chloé et de la dé* dicace de sa tradaction :
«... A table, chez le préfet de Florence {c*éc tait dans le temps que je venais de trouver « un morceau de grec) , on parlait de ce roman « que j'allais traduire et que Renouard devait « imprimer , lequel Renouard était là , à table « avec nous ; le préfet me dit : Il faut dédier « cela à la princesse (Elisa Bacciocchi , sœur a de Napoléon) ; elle acceptera votre dédicace. « Ce furent ses propres mots ; vous savez que cj'ai bonne mémoire. Je réponds: cela ne se « peut, à une femme \ Il y a dans le livre des « choses trop libres ! — Mais, dit Renouard, ces c choses-là se réduisent à quelques lignes qu'on « pourrait adoucir de manière à rendre Tou- « vrage présentable. Je ne répondis rien , et il «n'en fut plus question... d
Eh ! bien, c'est ce livre, ce roman de Daphnis et Chloé , dont Paul-Louis Courier^ qui Ta complété et traduit , signale lui-même l'indécence (voir Lettre à M. Boissonnade) , qui diaprés lui, n'est pas de nature à être lu de tout Le monde (Lettre à M"** de Humboldt) , et où il avoue qu'il y a des choses trop libres (Lettre à M** Marchand) , c'est ce livre qu'on a mis récemment à la portée de tout le monde, des jeunes filles elles-mêmes (conime disait Courier en plaisantant, mais sans y croire), et qu'on trouve aujourd'hui exposé à l'étalage intérieur de tous les libraires, imprimé dans une édition populaire du prix de 25 centimes ! Le ministère pu-
8o CRITIQUE, ANALYSES ET EXTRAITS
chapeau éTespine blanche sur la teste. Qui la dira trois fois au soir^ trois fois au matin , gagnera le Paradis â la fin,
a On en peat dire autant de cette autre prière qu*on nomme ordinairement la barbe ^à Dieu, et dont voicj les paroles : Pécheurs et pêche-' resses, venez à moy parler, le cœur me deust bien trembler au ventre comme fait la feuille au tremble, comme fait la Loisonni quand elle voit quUl faut venir sur une petite planche , qui n'est plus grosse ni plus membre , que trois cheveux de femme grosse ensemble. Ceux qui la Barbe à Dieu sçairont , par dessus la planche passeront^ et ceux qui ne la sçairont^ au bout de la planche s^assiseront , criront , brairont Mon Dieu, hela! malheureux estât, comme petit enfant est que la Barbe à Dieu n'apprend, « Un seul Dieu tu adoreras, etc. »
Thiers , né vers 1636 , à Chartres ; était un savant professeur à l'Université de Paris, et un grand travailleur qui publia beaucoup d*ouvrages , aujourd'hui oubliés , mais regardés alors comme curieux, singuliers et pleins d'érudition. A son Traité des superstitions, qui a été plusieurs fois réimprimé , il ajouta, en 1703, trois nouveaux volumes. Cet ouvrage est toujours assez recherché, et quelques autres se soutiennent aussi dans les ventes , à cause de leurs titres, plus ou moins piquants et des condamnations qu'ils ont encourues. On en trouve la liste détaillée dans le Manuel du libraire , V, 819.
d'ouvrages urréRESSAim. 8i
Le Tracas de Paris, en yers burlesques, contenant: La Foire Saint'Laurent ^ etc, Troyes et Paris, veuve Oudot (1714) , petit in- 12 de 95 pp.
La dédicace de ce volume très-rare est adressée à M. de Lingendes^ et elle est signée simplement CoLLBTBT. Quel est ce CoUetet ? Est-ce Guillaume Colletet, qui était mort en 1659, ou bien est-ce son fils François CoUetet , qui était né en 1628, et dont la date de la mort n'est pas bien connue? — Quel est le Lingendes auquel il s'adresse et qu'il cherche à consoler de la perte de deux excellents hommes connus dans la république des lettres par leur mérite et leur vertu? Jean de Lingendes^ le poète, était mort en 1616^ et Clau(}e de Lingendes^ le savant jésuite, en avril 1660. Or, si ce sont ces deux hommes, comme Guillaume CoUetet est mort lui-même en 1659, ce ne pourrait être que son fils qui ait écrit la dédicace en question, son fils François, dont le satirique Boileau, qui ne ^flattait que Louis XIY et tous les gens en faveur, a parlé ainsi (satire 1'*, en 1660) :
Tandis que CoUetet, crotté jasqa'à Téchine, S*en va chercher son pain de cuisine en cuisine.
Il ajoute , dans le quatrième chant de VArt poétique^ le trait suivant :
Horace a bu son soûl quand il voit les ménades, Et, libre du Souci qui trouble CoUetet, N'attend pas, pour dfner, le succès d*un sonnet.
Pourquoi Boileau en Tonlait-il donc tant à François Colletet? Ne serait-ce pas, peut-être, parce que Guillaume Colletet, ayant fait le premier, en français, V Art poétiqi4e (paru en 1658; celui de Boileau n*a été publié qu*en 1674), ouvrage qui est estimé des connaisseurs même encore aujourd'hui , François Colletet se sera exprimé quelque part en termes un peu irrévérencieux sur le sien ?
Quoiqu'il en soit, François Colletet était un travailleur.
Nous avons recherché quels sont les ouvrages qui peuvent lui être attribués et nous avons trouvé les suivants :
lo Pièces bachiques, amoureuses et burlesques^ ouvrage introuvable aujourd'hui, qui lui est attribué par le Dictionnaire historique de Peignot , mais sans date.
2® L* Ecole des muses^ etc, Paris, Chamhoudry , 1652 selon le Manuel, ou 1656 selon Peignot, in- 12. Rarissime.
30 Juvénal burlesque, 1657. Voir le Manuel au mot Juvénal.
40 Les Muses illustres. Paris, Chamhoudry, 1658, in-12.
5° La Muse coquette. Paris , Loyson , 1659 , 4 part, in-12.
6« Nouveau recueil des plus beaux énigmes.
Paris, Loyson, 1659, in-12.
7« Noëls nouveaux et cantiques^ etc. Paris, Rafflé , 1660 , in-S. (Le Manuel en cite 5 ou 6 éditions, portant des titres différents.)
D*OUVRAGE8 INTéRESSANTt. 83
8® Traité des langues étrangères, des alphabets et des chiffres. Paris, 1660, in-4*».
9<5 Parnasse français. Paris, de Sercy, 1660. Le Manuel pense que ce volume est une reproduction de YEcole des muses,
10° Abrégé des antiquités de la ville de Paris. Paris, 1664, in- 12.
11® Abrégé des annales de Paris, 1664, in-12.
12° Nouveau recueil. Paris, Rafflé, 1672, in-8. Le Manuel suppose que c'est le même ouvrage que les Noëls nouveaux.
13° Poésies galantes, amoureuses et coquettes. Paris, Loyson, 1673, in-12.
14° Le Mercure guerrier ^ contenant les victoires du roi, etc. (en vers et en prose). Paris, Lojson, 1674, in-12.
15° Journal des avis et des affaires de Paris, contenant ce qui s^y passe tous les jours de plus considérable. Paris, au bureau des journaux, etc. , 1676, in-4°. — Ce journal , arrêté à son 18* numéro sur les plaintes de la Gazette et du Mercure qui trouvaient que Ton empiétait sur leurs privilèges, reparut sous le titre: Bureau académique des honnêtes délassements de Ve.tprit, etc. , avec la bibliographie de Pa^ ris, 1677, in-4° (Voir E. Hatin).
16o La Ville de Paris, contenant le nom des rues, faux-bourgs, églises, monastères, collèges, palais, hôtels, etc. Paris, Rafflé, 1689, in-12 (vendu Walckenaer, 19 fr.).
Plus, 17° Le Tracas de Paris, sans date (1714), livre rare et dont nous ne trouvons de trace
que dans le catalogue de Viollet-Lednc, p. 551, et dans la réimpression faite par Delahays de plusieurs poèmes réunis sous le titi*e de Paris ridicule et burlesque.
Quant au Tracas de Paris^ à quelle date convient-il d'en placer la première édition (car celle de 1714 n'est, aux termes de V Approbation signée Passart y qu'une réimpression)? Non loin de celle du Juvénal burlesque , et aussi après la mort de Claude de Lingendes , et celle de Loret, le rédacteur de la Gazette en vers^ dont Colleté t parle vers la fin de son poème, ce qui reporte à la date de 1665 ou 1666.
Maintenant, que dire du poëme en lui-même?
il est trop raisonnable^ trop chaste^ pas assez burlesque^ pas assez piquant. Il est malheureux qu'il faille pour nous plaire, agiter des gi^elots comme celui qui disait : a En faveur de la folie, faites grâce à la raison. ». — Hélas ! cher François CoUetet, sans la gaîté, il faut beaucoup d'esprit pour captiver Tattention des hommes et... nous ne nous étonnons pas que votre poëme ait disparu peu à peu presque complètement devant, non la poursuite des inquisiteurs , mais rindiffërence du public.
En somme, il nous semble que, sur les 95 pages du volume, si l'on recherche ce qu'il y a de plus original afin de le sauver de l'oubli, on ne trouvera guère plus d'une douzaine de pages. Enfin, voici nos analectes:
d'ouvrages intéressants. 85
XTne servante dont one larronneoee a volé I paquet et qu'elle ftdt attendre k une porte.
Mais pourquoi pleuré cette fille Qui noua parcît assez gentille 9 Qu'cu'tu, mon enfant, à pleurer, Et pourquoi te désespérer f Quelqu'un t'a-t'il coupé ta bourse f Ce malheur n'a point de ressource; H est coutumier à Paris Aux gens d'un étrange pays.
A voir ta mine un peu matoise , Je te crois une Champenoise^
Vous Vavez deviné. Monsieur, Mais non pas mon triste malheur :
Hier, quelque argent dans ma poche.
Ici f arrivai par le cocJie, Et dés qu'en ce quartier je fus Avec mes deux paquets cousus Où favois mis toutes mes Tiardês , Je trouvai deux grandes pemlordM Que je crus des femmes de bien.
Qui me firent cet entretien:
Eh! bonjour, fille de Champagne ^ Vous venez donc de la campagne^ Mon enfant, quHl y a longtemps Que je connois tous vos parensi Comment se porte votre père 9 En quel état est votre mère f Vous ne me reconnaissez pas f Non, lui répondiS'je tout bas.
Las I je le crois bien, me dit-elle, Qu'elle est à présent grande et belle !
Elle a crû d'un grand pied depuis Qu'en son village je la vis.
Ma pauvre enfant, que je suis aise ; Encor faut-il que je te baise.
CUTIQ.UB. AXALTftBS BT EXTRAITS
Tai pour toi trop de eompaasion :
Tu Vêux une condition 9 Je te ferai faire fortune; JTen eaiê depuis quatre jours une Que le eiel, sans doute, par mot, A, je pense, gardé pour toi.
(Test une maison d'importance ; Un riche trésorier de France, Où les pistoles à foison Traînent partout dans la maison.
Si tu sais faire la cuisine, A cause de ta bonne mine, Tu gagneras peut-être plus De i^ingt'Cinq et de trente écus, Sans les profits, et sans la graisse^ Oi* tout le monde fait la presse.
Les cendres et les vietue soiUiers, Les vietuB torchons et tabliers.
Les restes de pain et de viande.
Quelquefois encore friande.
Que Von revend fort bien et beau Au bislaifeur, au porteur d*eau.
Item, les restes de chcindelles:
On fait argent de tout, ma belle.
Et puis Von tire un gros denier Encor de Vanse du panier.
Bien souvent à la boucherie On voit le boucher qui vous prie De venir acheter à lui.
Et c'est la coutume aujourd'hui Que po%^r avoir ta chalandise, Jl n'aura pas Vhumeur si grise.
Qu'il ne te laisse en son étau Prendre qttelque morceau de veau De mouton, de bœuf, que tu donnes, Si tu veux, à quelques personnes Qu'aux environs tu connoitras.
Ou tes parents que tu verras.
D*OUVRAOEt IMTiRBSSANTS.
Ce fut là le subtil langage
Qu9 nu tint cette fêmmê d^âgê.
Qui m*offrit dant ta chambre un lit,
Parce qu'il était déjà nuit.
Je ne puis dire les caresses.
Les amitiés et les tendresses
Que la friponne me montra
Depuis qu'elle me rencontra.
Le soir nous fîmes bonne chère,
Qui pourtant n» lui coûta guère,
Car tout fut pris à mes dépens.
Il y vint encor d'autres gens,
Et pourtant, le pourriez'-vous croire f
Cétoit moi qui payais à boire ;
Car ils disaient, le lendemain.
Qu'il» me le rendraient pour certain.
Cependant, hélas î ma maraude.
Vient de me rendre bien penaude.
Sachez, Monsieur, qu'au point du Jour,
Après m'avoir bien fait la cour,
Elle m*a dit : Ma bonne amie.
Prenez vos hardes, je vous prie,
Et vous en venez avec moi
Tout proche la maison du roi,
Qu'on appelle autrement le Louvre ,
Où l'on me connaît, où l'on m*ouvre.
Je vous placerai sans prier
Chez notre riche trésorier.
Cest dans ce grand logis qu'il loge, '
Paix I écoutez : j'entends l'horloge ;
Cest sept heures, il est bon là.
Sur cette pierre que voilà
Auprès cette petite porte,
Attendez-^noi, mais que je sorte:
Je ne ferai qu'aller savoir
Si Madame est dans le dortoir.
Au pis aller, si je lui parle
Par le moyen de maître Charte,
88 CRinaUB/ ANALYSES ET EXTRAITS
Son cocher, mon meilleur ami, Faut ne rien tenter à demi :
Comme je ne suis pas bien faite, Que ma jupe est toute défaite.
Et que la vôtre de couleur Me fer oit un peu plxis d^ honneur, DonneX'la'moi, prenez la mienne Jusques à tant que je revienne, LaisseX'moi prendre vos paquets.
Sans perdre de temps en caqu,ets.
Car si Madame me demande Si votts êtes et belle et grande , Si vous avez de bons habits.
Savoir un noir et Vautre gris, De beau linge et de belles manches Pour les fêtes et les dimanches.
Afin de la suivre en tout lieu.
En visite ou pour prier Dieu, Je lui ferai voir sans remise Comme vous êtes fort bien mise :
Et suivant cela, vous verrez Qu^aussitût votu la servirez.
Moi, dans mon cœur étant bien aise.
Ah ! mon Dieu, que j^élois niaise, Tai fait. Monsieur, tout bonnement Selon son beau commandement, Tai dépouillé pour cette dupe Ma première et seconde jupe ; J*ai mis mes hardes dans ses mains.
Pour pris de cent francs que je plains!
Depuis trois heures je furonne.
Mais je ne trouve ici personne ; J'ai beau chercher et beau crier, Je n'apprends rien du trésorier.
Chacun se rit de ma bêtise.
Von m'assure que je suis prise.
Et que telles gens tous les jours
D^OUVRAGEB INTERESSANTS. 89
Font à tou8 de semblables tours; Que cette porte en belle vue ITaboutit que dans'tme rue, Et que je n'ai pas de raison De rappeler une maison, Puisque jamais ce n^en fut une, Mais bien une porte commune, Qui renferme un détour entier Pour traverser Vautre quartier.
Cependant, hélas ! que ferai-je f Et de quel côté tournerai-je f Ce qui fait mon plus grand souci.
Je ne connais personne ici.
Et voilà la plus grande perte Que j'aie au monde encor soufferte.
On me Vavoit dit au pays.
Qu'on étoit méchant à Paris; Mais par moi je désirois voir, Et je ne le vouîois pas croire ; Car d'' autres gens de grand renom M'assuroient qu'il y faisoit bon.
Et que le peuple étoit îionnête Depuis les pieds jusqu'à la tête.
Mais à présent, je connois bien En vérité , qu'il n'en est rien
I promenades da Font-Neuf, les entretiens da soir, et les aventures çlvlï s*y passent.
En vérité, ce clair de lune Contribue à notre fortune.
Voilà l'heure que le bourgeois Et le plumet à belle voix, Mène bourgeoise ou demoiselle A la promenade assez belle, Et triomphe en habit tout neuf Sur les vastes qttais du Pont'Neuf»
90 CSITIQUB, ANALYSES BT EXTRAITS
Quoiqu'il MOit entre dix «1 onze,
Donnons vers le cheval de bronze :
Tu verras là mille beautés
Et leurs amans à leurs côtés ,
Qui parlent de leurs amourettes
Et se content mille fleurettes.
En voilà dans leurs paseions
Qui font cent protestations.
Marchons derrière ces folâtres,
De ces deux filles idolâtres;
Ecoutons les sots entretiens,
Et peut-être en riras-tu bien.
Celui-là dit à cette brune
Que sa beauté n'est pas commune,
Qu'il brûle pour elle d'amour.
Qu'elle est la nuit, comme le jour,
L'unique objet dont sa pensée
Est agréablement blessée;
Qu'il s'en va courir au cercueil
S'il n'est vu d'elle de bon œil ;
Que pour célébrer ses lotMnges,
Jl faudrait la bouche des Anges ;
Mais qu'il n'ose espérer l'honneur
De toucher tant soit peu son cœur ;
Qu'au reste il est amant fidèle.
Qu'après lui, faut tirer l'éclielle.
Et qu'il veut que cette beauté
Eprouve sa fidélité.
Nanon, dit-il, ma seule joie,
Où voulez-vous que je m'emploie ?
Faut-il, pour vous, par monts, par vaux.
Entreprendre quelques travatucf
Faut-il endurer des supplices.
Ou franchir quelques précipices f
Commandez-moi, si vous m'aimez,
Cest vous seule qui me charmez.
Tout ce que je vois dans les dames
N'égale point vos moindres flammes
D*0UVRAGB8 INTiRBSSANTS. QI
Et partout oà vous n*êtes pas Je n^y rencontre aue%*n appas.
L'autre qui va pressant la blonde Lui dit: VotM êtes sans seconde; Mon Dieu, que je serois heureux D'avoir un peu de ces cheveux.
De ces belles et riches chaînes Qui font fnes plaisirs et mes peines.
Quand aurai'je Vhonneur chez vous D'embrasser vos charmans genouxî Je n'ose espérer cette grâce, Vous n'êtes peut-être que glace, Pendant que je suis plein de feux Et que pour vous je fais des vœux...