PRÉFACE
ECi n'est point une publication destinée aux Jeunes demoiselles, ni & leurs frères et cousins, étudiants de l'Université, ni & leurs professeurs, ni aux arocats, ni aux magistrats, ni aux hommes d'état, ni aux banquiers, ni anx &bricanbi, ni aux ouvriers, ni aux paysans, ni aux bourgeois; non plus qu'aux personnes pieuses , ni aux saints ecclésiastiques qui leur enseignent ce qu'elles doivent croire. Elle est destinée t quelques individas seulement, répandus dans diverseB classes de la société et en formant
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une imperceptible fraction, aux bibliophiles. Les bibliophiles ne sont pas ce qu'un yain peuple pense, de simples amateurs de curiosités, d'objets précieux, de reliures extraordinaires, d'incunables introuvables, ou même encore des amis éclairés de beaux et bons livres; le vrai bibliophile c'est, selon nous, le fouilleur infatigable, l'examinateur attentif et le sagace appréciateur des livres vieux ou nouveaux. C'est l'homme qui, tenant dans ses mains un bouquin crasseux, s'écrie:
La voilà ! Dieux I que je suis aise !
Oui, c*est la bonne édition. Voilà bien, pages neuf et treize, Les deux fautes d'impression Qui ne sont pas dans la mauvaise.
Un riche amateur qui l'entend lève les épaules. Il possède^ lui^ toute une bibliothèque de livres magnifiquement reliés, des livres dont un seul quelquefois lui a coûté plus de cinquante mille francs; eh bien, ce richard, avec sa bibliothèque qui vaut un million pour le moins, est quelquefois fort peu bibliophile, tandis que l'homme au livre crasseux en est certainement un. Ce bibliophile n'est pas séduit par les fautes d'impression de son bouquin, mais il est heureux parce qu'il a sauvé un exemplaire intégral con-
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tenant de certains passages qui ont fait condamner l'auteur et l'éditeur à l'amende^ & la prison et quelquefois même à la mort.
Quand on se f&che contre les paroles, contre les livres des autres, c'est signe que l'on a tort; quand on fait disparfdtre ces paroles en détruisant les livres jusqu'au dernier, on fait disparaître la vérité. Sauver cette vérité est un service que le bibliophile parvient à rendre à ses semblables. De même que la police cherche & prévenir les vols et les assassinats qui se commettent trop souvent, le bibliophile, l'œil toujours ouvert, surveille attentivement et sans bruit, avec une fermeté et une persévérance inaltérables, ces tentatives de destruction, et parvient heureusement à en faire avorter beaucoup.
Comme un vrai sage, il ne témoigne, en faisant cet acte honorable, ni jactance, ni oi^eil. Il garde, au contraire, prudemment entre ses mains, ces écrits auxquels il a accordé un asile sûr.
Malheureusement, les jours du bibliophile, comme ceux des autres hommes, sont comptés.
Il sait que, à sa mort, quelques-uns de ces chers livres, qu'il a sauvés avec tant de peine et d'angoisses, seront peut-être victimes de la faiblesse ou de l'indifférence de ses hé-