CCCLXXXII
Quatre lettres de Vempereur Ferdinand I" à Philippe II sur les hostilités des Français et leurs pratiques <lans la Germanie : 27 décembre 1557, 10, 13 février et 5 mai 1 558 (I).
Première lettre.
Monsieur mon bon nepveur, j'ay, au primes le xxni^ de ce mois, jour de mon arrivée en ce lieu, receu voz lettres du ini' : ce que provient pour avoir fait clianger les postes à mon partemcnt de Vienne, affîn que dois icy je puisse avoir plustost et plus fresches nouvelles de par delà, car je faiz dois Ausburg passer les postes par icy, et alors n'estoient encoires mises, par quoy ont fait le tour dois ledict Vienne icy; ausquelles j'eusse aussi voukinliers incontinent rcspondu, n'eust esté le temps de dévotion qui m'en a donné l'empeschement. Néantmoings, confiant que riens par ce aura esté négligé de vostre intention, je satisferay par cestes. Et me desplaisly, j)reniièrement, de la perplexité et craincte en laquelle vous estes à cause des François, lesquels s'efforcent persuader aux
(1) Malgré les dissenliments qui s'élaienl élevés entre les deux branches (le la maison d'Autriche à la suite de la tentative , faite par Charles-Quint , (le placer son fils sur le trône impérial après lui, t'erdinand eut toujours les meilleurs rapports avec Philippe 11, comme le prouve la correspondance en espagnol qu'il y eut entre ces princes, de 155G à ITiGô, et qui est insérée dans -la Coleccion de doL-umentos inédilOH para la hisloria de Espana, t. II, pp. il9-59-2.
Suysses que le passaigc du baron de PolNVcilor par vostre conté de IJourgoingiie leur soit esté jiréjudiciahle (I), prétendans l)ar ce avoir enfraincl non-sculleinenl la neutralité, mais, que plus est, tenu fin de quelque conspiration contre eulx, et que ainsy,soubz cestuy prétexte, pourroient inciter lesdicts Suysses à mouvoir quelque chose contre vostredicte conté : |)ar quoy me requérez que, pour avoir mes pays voysins, mcsmes ma conté de Fcrrette, je voulsissc estre content que en cas de besoing vous en puissiés tirer et lever quelque nombre de gens de pied, et iceulx emploier jiour la conservation scullcment et defTense de vo>tredicte conté.
Je ne scaurois, monsieur mon bon ncpveur, que grandement louhcr vostre providence et tant boinie provision que de vostre coustcl avez foicte aflin de n'estre surprins à desl)0urveu, et que en tous événemcns avez commandé à voz gouverneurs en vostredicte conté à ce qu'ilz tiengnent toutes <'hoses prestes pour, au besoing, se deffendre contre toutes invasions. Et quant à accorder la levée des gens de guerre en madicte conté de Ferrette, encoires que cccy ne me touchasl en riens, conmic toutcsfois il fait, estant après vous le j)lus voysin desdicls François, si est-ce, monsieur mon bon ncpveur, vous del)Nez estre assehuré que je ne vous \ouldrois seullemcnl accorder ceste tant juste et bien fondée requeste, voyre vous ayder et assister en auti-e endroit et plus grant besoing : ce que trouverez par effect, s'en adonnant les occasions, si avant (|ue mes facultez et forces pourront extendre, ayant desjà donné l'ordre et escript à ceulx de mon régiment
(1) Au mois de septembre loo", Pollweiler, à la lêle de dix mille hommes d'infanterie et de douze cents chevaux , après avoir traversé les Vosges, le comté de l-'errelte et la Franche-Comté, avait fait invasion dans la Bresse, occupée par les l'rançais. La résistance qu'il y trouva rol)ligea, après quelques semaines, de battre en retraite. Voy. de Thou, Histoire universelle, iiv. XIX.
d'Anghcsscy (I), comme pourrez estre informe par mon oonseillier Vandcr Aa et entendre par la copie en alleman (juc liiy envoyé avec cestes, à laquelle je me rcmects. Car, oiiltre que cesluy bénéfice est commun, et que selon le progrès de Toz affaires deppendt le succès des miens, mesmes envers le Turc, et qu'il ne fault espérer grand fruict en toutes mes négociations si longuement que cestuy ennemy sera sur pied et ne se range à la raison , pour ce qu'il ne délaissera poursuy vre Icdict Turc d'invahir la chrestienneté, mesmes mes royaulmcs, Estatz et subjeclz, j'entendz et veulx tenir avec vous la mesme correspondence que j'ay fait avec l'Empereur monseigneur, et actends le mesme de vostre coustel comme démon bon nepveur, et en tous vosdicts affaiics vous assister si léallemcnt, sincèrement et paternellement comme le pourries désirer, et continuer en ceste opinion tant que je vive et Nostre- Seigneur m'en donnera la grâce. Et pouvez au surplus estrc asseliuré que je veulx demeurer vostre affectionné bon oncle, et ne vous habandonner en chose quelle qu'elle soit, aydant le Créateur, auquel je i)rye qui, monsieur mon bon nepveur. vous doint sa saincte grâce.
De Prag, ce xxvn' jour de décembre 1557.
Vostre bon frère et oncle , Fekdinaa'd.
A monsieur mon bon nepveur le roy d'Espaignc, d'Angleterre, etc.
neiixlènie lettre.
Monsieur mon bon nepveur, j'ay devant-hier, de chemin, montant à cheval pour continuer mon voyaige vers Fiancforl, receu vos lettres du xxvni'' du mois passé, contenant les advis
(1) Einsisheim.
qui vous sont eslc déclairez du personnaigc que sçay sur les pracliqucs que le roy de France doibt avoir en l'Empire pour susciter nouvelle motion, et. ce par le moyen de ceulx que plus amplement touchez en vosdictes lettres (1), par lesquelles me requérez que je me voulsisse enquérir pour vous donner advertissement de ce qu'en pourray descouvrir, aussi de mon eoustcl l'ompre ceste practicque austant que me sera possible, puisque I affaire touche communément à vous et à moi. Sur quoy, monsieur mon Lon ncpveur,je vous mercie, pour le premier, bien affectueusement l'advertissement et préadvisement que me donnez des choses que viengnent à voslre cognoissance, vous nsscuranl que tousjours feray le semblable de ce que pourray
(1) La présente de cette lellre de Philippe II, en date du 28 janvier lcv'^)8,est aux Archives du royaume. En voici le contenu :
« Monsieur mon bon oncle, ceste sera pour vous advenir comme iN. s'est ti"euvé devers moy, disant que l'alTeclion qu'il porte à mon service soit esté cause que, délaissant tous ses aultres atFaires, sans avoir respect à fraiz ny aultres incomnioditez, il s'esloit transporté en ce lieu, pour m'advertir d'une chose qu'il avoit entendu et luy avoil esté descouvert de personnage de bien bonne qualité, dont loutesl'ois il n'a voulu déclarer le nom , pour non contrevenir à la promesse qu'il a faict sur ce poinct. Kl venant à la particularité de ce qu'il a entendu, c'est que le roy de France ave secrettes practiques en la Germanie, pour y susciter nouveaulx troubles, telz que furent ceulx de l'an cinquante-deux, et que le principal lieu oii ceste négociation se forge soit devers le vieulx landgrave de Hessen, et, soubz quelque couleur de traicter mariage entre le lilz du roy de Dannemarche et la lille du feu duc Maurilz, plusieurs princes se soyent jà treuvez devers ledict landgrave et s'y Ireuveront encoires : disant que les gens de guerre qui se lèveront pour ceste emprinse en la Germanie seront de ix mille chevaulx et de gens de pied à l'advenant, et que le roy de France fiuiiira l'argent pour les fraiz de la première levée et soulde des |)remiers moys, et que le surplus se treuvera par branschalz et compositions sur les membres du Sainct-Empire; menassantz grandement mes subgectz tant ou coustel de Frise, Gheidres que de Brabant, et aussy voz pays; disantz que ceste practicfue soit contre tous ceulx de la
assenlir et congnoislray estre à propos à voz affaires, comme povcz avoir esté adverty, par ce que vous en ay escript en caslillien, des advis que me sont venus de tous couslelz, mesraes des practiques quy se conduysent par la Germanie, vous ayant participé mon advis de ce que se pou voit Caire de vostre coustel, aussi advisant ce que j'avois fait du mien. Et combien qu'il n'est vrayscmblable que si tost et couvcrtcment se puist lever tel et si grant nombre qu'on ne s'en apperceust davantaige. si est-ce que vostredict advis n'est du tout discrépant à celluy que vous donnay dernièrement; et quoy qu'il en soit, il ne peult cstre quil n'en ayt quelque chose par pays, et feray faire tout debvoir pour sçavoir ton les
maison d'AusUiche , el que les princes d'Allemaigne qu'ont part en ceste praclique soient ledicl landgrave de Ilessen, comnie chief principal de l'eraprinse; le duc Hans-Albert de Meckelbourg, qu'aura charge de lever II mil chevaulx et quelques piétons; le duc Franlz de Lunebourg, lequel dernièrement fut devers moy, à Valenciennes, et se partit avec démonstration de contentement el ouffres grandes du service qu'il désiroit me faire quant l'occasion s'adonueroit , et accepta sur ce une riche chaisne que je luy fiz donner en signe d'amitié, et qu'à cestuy-cy donne-l'on charge de mille et vc chevaulx et de dix enseignes de piétons; dadvaiitage, que le filz du marquis électeur, qui est mon pensionnaire, en soit aussi, et le duc Philippe de Pomern , l'électeur palatin, ceulx de Mayance et de Trefve, combien qu'à ce qu'il dict ce sera couverteinent , et que, sans faire démonstration que cecy leur touche, ilz donneront toute commodité en leur pays, comme aussi fera l'archevesque de Brème, auquel pour le contenter l'on donnera quelque somme de deniers; et mect aussi le duc de Virlemberg, comme l'ung de ceulx qui principalement ayent part en ceste menée. Dict que le temps de l'exécution doige commencer pour l'entrée de la karesme au plus tard, et qu'ilz pensent lors treuver meilleure commodité de fourrage pour les gens de cheval , puisque les granges sont plaines, et que, le différant plus longuement pour la faulte que l'on Ireuveroit de fourrage, ilz seroient constrainctz attendre jusques à ce que l'herbe et les premiers grains fussent plus avancez »
j);irlicularil('/,, et vous advertiraj' de ce que pourroy dcscouviir lendant à la lin conlenuc en vosdietes lettres. Et oultrc que cecy me touche aussi , vous debvez sçavoir que je ne vouldrois dclais-er soing pour avancer choses que lendassent au repos publicquc, et moins à vous; et que plus est, pour voslre rcsjicct, je feray mon extrême de possible pour entendre le fondement de ccstc menée, pour y obvier austant (pie faire pourray, et de ce vous pouvez tenir pour asseurc, et n'obmeclray riens de chemin pour entendre ladicte practiecpie; et mcsnies estant arrivé à Francfordt (qu'espère sera, au plaisir de Dieu, au temps que vous ay escriptdois la première giste hors de Prag), et encoires paravant, jauray meilleure occasion pour taster le fondement, aussi par la présence des princes électeurs remédier et obvier à toutes choses austant que me sera possible. Avec ce je seray celle part plus à propos pour, si aulcunc levée se faisoit audict Empire, icelle empcschcr; et tiens Ijicn que, durant mon séjour audict Francfort, on ne suscitera licns; du moings il ne tiendra à moy que je ne face tout debvoir pour la rompre et hostcr audict roy de France le moyen d'en pouvoir faire son j>rouflit. Aussi je tiendray secret cestuy advis, sans que je nomme le pcrsonnaigc (]ui vous en a parlé. Toutesfois je seroie d'opinion, puisque aulcunsdeces princes qui doibvent estre participans de cestedicte practique sont voz pensionnaires et vous ont présenté leur service, (pie ne debvez obmectre les admonester amyablemcnt ([u'ilz ne se laissent fourvoyer des promesses françoises, et qu'ilz veullent avoir regard à l'obligation qu'ilz ont vers vous, avec toutes bonnes persuasions que verrez convenir ; leur donnant à entendre ci; que dessus, bien avec ceste réservation que ne pouvez imaginer qu'ilz en soient participans, pour ne les irriter davanlaige, comme ne doubte sçaurez très-bien faire.
Je ne trouverois aussi , monsieur mon bon nepveur, hors de propos, puisque -voz affaires avec France sont en telz
lernics (dont il mo despl.iist très-forl) par la piinsc de Calaix et Guysnes, que se trouvant corrcspondence de leur couslel pour parvenir à paix, moyennant qu'on proposa conditions honncstes et tollérables , y entrevenant aussi vostre réputation, que y deussiés entendre, et plustosl dissimuler quelque peu jusques puissiés mener les ennemys plus à la raison et cependant reprendre vostre lialaine. Car, estans noz forces séparées, vous et moy ne pouvons faire ce que bien vouldrions et à quoy l'ailinité nous oblige réciproquement, d'austant que j'ay par trop affaire pour me deffendre contre le Turc, et vous contre son allyé le roy de France : mais j'espère que une fois Nostrc-Seigneur nous donnera la grâce joindi-e nosdictes forces, pour les employer à son sainct service, au repos publicque et bien de la clirestienneté ; auquel je prye qui, monsieur mon bon nepveur, vous doint l'enlicr de voz bons désirs.
De Ilirscliaw, ce \' de fcbvrier 15'J8.
Vostre bon frère et oncle,
Ferdinand.
A monsieur mon bon nepveur le roy d'Espaigne, d'Angleterre, etc.
Troisième letlrc.
Monsieur mon bon nopvcur, suyvant ce que vous escripvis dois Hirscbaw , le x" de ce mois , que vous advertirois de temps à autre ce que pourrois descouvrir des praclicques qui se meinent en la Germanie à nostre désadvantaigc, cesles seront pour vous adverlir que, estant arrivé en ce lieu , j'ay eu advis digne de foy dung de mes conseilliers que assemblée et levée §e fait en l'Empire, se conformant icclluy à ce que vous m'en avez cscript, bien (pie si distinctement il ne sçait nommer et descouvrir les principaulx personnaigcs desquels voz Ictlre>
faisoicnl inciilioii, me nommant aulcuns particuliers; anssi que la niasse se del)Voil séparer ei> deux bendes : l'une se deljvoil tirer le eliemin d'Augsbourg vers Bavière, mon marquisat de Burgaw, et, silz peuvent passer oultre, entrer en mon pays de Ferrelte, et celle part gaster ce qu'ilz pourront, et après passer en France. Mais de Taultrc, vers quel quartier elle debvroit marcher, on n'en povoit encoires avoir certitude, nonobstant toutes diligences que mondict conseillier a fait i>our le sçavoir, bien qu'on soubsonnoit qu'elle lireroit devers voz pavs d'embas et en plus grant nombre que la première. Tour à quoy obvier feray tout ce que aulcunement me sera f)ossible pour ieelle entrerompre; du moings je feray mon mieulx de ce que se pourra faire, et adviscray tous moyens excogitables pour les séparer, en leur donnant tout empeschenient de ne joindre leurs forces, y employant tout mon cstude, s'ilz vouloient faire assemblée au quartier d'en hault : car au |)ays de Westpfalcn et Saxcn mest trop longlain pour y scavoir donner ordre; et sera bien que aussi de voslrc eouslcl advisez pour leur donnei' traverse si avant que pourrez. J'ay aussi desjà Iraicté avec ceulx de la ligue de Franconie, et dépescbé devers mon beau-filz le duc de Bavière, avec lequel, joinclenicnt aulcuns aultres princes, summes en une ligue et confédéralion, à ce qu'ilz voulsissent entre eulx convocquer une dietle, pour eslre icelluy duc capitaine de ladicte ligue, cl en ieelle conclure pour ayde contre les moteurs du repos |)ublic- ({ue. Aussi j'envoye bonnne pro[)re devers ceulx d riem et Augsbourg pour le mesme effect, pour avoir assistence, et tiens que les pourray induyrc, veu aussi que eecy leur touche, comme membres d'Empire, et qu'ilz donnent assistence pour obvier à telle congrégation, faisans de leur couslel tout ce (jue humainement faire se peult à ce que les gens de guerre ne se rassemblent, et moins leur donnent passaige par les pays de leur obéissance, et, là où les trouveront, qu'ilz les ruent juï. Mais le meilleur moven pour leur donner cestuy empeschemeut seroit que vous traictissiés avec la pluspart des princes
de rEmpire lesquels vous ont servy l'année passée, allin (ju ilz voulsissent de vous recevoir rclcnue ou wartgelt : car par cccy l'on les brideroit de ne faire ou mouvoir autre chose; et si peu de despence ticndrois pour trop bien employé, d'austant que par ainsi on leur Iiostcroit le moyen et occasion de joindre leursdictes forces et ne se meclre au service d'ung aultrc potentat. De ma part feray le semblable austant que faire se ])ourra, ])0ur parce les entretenir et laisser couler la saison. El vous povez tenir pour assehuré, monsieur mon bon nepveur, que en et partout vous assistcray, comme bon oncle, austant que me sera possible, et cognoistrez que par ma faultc riens sera négligé pour tenir avec vous bonne correspondence. Oultrc ce, j'ay advertissement de ceulx de mon régiment à Anghessey comme les François rassemblent gens de pied ou coustcl de Lorraine, pour venir ruer sur mondict pays de Ferretle, et premièrement invabir sur les biens a|)pertenant au baron de Pohveiler, pour se venger du dommaige à culx inféré en son passaige celle j)art, procédant ladicte invasion en mcsdiets pays pour l'ayde et assistence que vous ay faiele avec Icdict Pohveiler et ses gens : par quoy je vous prye affectueusement avoir regard donner empcschement ausdicls François, à ce que mes subgeclz ne soient travaillés et peussent demeurer à repos, austant que vous sera possible. Et de ce qu'entcndray de jour à autre desdictes practicques, avec toutes les circunslances, vous adverliray avec l'ayde de Dieu, auquel je prye qui, monsieur mon bon nepveur, vous doint sa saincte grâce.
De Nuremberg, ce xin'^ de febvrier 1558.
Vostre bon frère et oncle,
Ferdinand.
A monsieur mon bon nepveur le roy d'Espaigne, d Angleterre, etc.
Quaii-ièiiic letd-c.
Monsieur mon bon ncpvoiir, j'ay rcccn voz lellrcs du xinr d'jipvrii le xxvni" d'icclluy mois, par lesquelles, vcu la pcr|)lexilé et peine en laquelle vous trouvez pour les desseings et menées franchoiscs, tant pernicieuses non-seullemenl à vous, voz pays cl suhjectz, ains au commun repos de la chreslienté, j'ay sentu, pour la | aternelle amour que vous ay tousjours porté (comme fais encoires présentement), merveilleux regret, considérant la grande perte, dommaige et vive playe que journellement ladicte chrestienté reçoit par cestc maulvaise practiequc franchoise : pour à quoy remédier j'espère que Dieu , par sa divine bonté, meetra une fois la main. Et pour obvier toutesfois à icelle, faictes très à propos et très-bon debvoir de vray bon prince, amateur de ses subjectz et vassaulx (puisque la chose ne se puist faire autrement), de pourveoir à tout et vous préparer, tant de renforcement que sain et mcur conseil, alfin de vous opposer et deffendre contre tous invasions et oppressions dudict roy de France, mesmes en prévenant les practicques que se peuvent faire en Allemaigne en faveur desdicfs François, austant qu'il est possible : à quoy il me semble seroit bon et nécessaire que, de vostre coustel, teniez bonne correspondance avec la ducbé de Luxembourg (comme aussi vous escripvis dernièrement en castilien), ensanible avec noslrc pays de Ferrette et Haiguenau. Quant à moy, j'ay desjà envoyé etescript aux princes de l'Empire, là où se font les levées, comme au quartier de la Saxonie et ailleurs, aflin qu'ilz (suyvantz le serment qu'ilz me doibvent comme bons princes et membres du Sainct-Empire) n'endurent chose quelconcque ([ue puisse redonder à l'inquiétude et trouble d'icelluy, et entrerompre les assemblées que se font audicl Sainct-Empire sans mon sceu et volenlé. Je vous veulx aussi bien adveitir que me sont venu des nouvelles, ces jours
passez, d'uiig mien conscillier qu'ay envoyé devers le duc de Mcchelcmbourg, pour le retenir de la nituivaise praclicque qu'il a voit sur la main, qu'il ayt traicté avec Iny de sorte (juc Icdicl duc se contente de venir à mon service moyennant trois mille taillers de partye par an : sur (juoy hiy ay envoyé des lettres contenant expressément de ne servir contre vous. Semblablement ay-je receu des nouvelles, peu de jours ha , comment le duc Ilenrich et Erich de Brunswyck ont desjà prcsiz n mille elievaulx et une bendc de piétons pour enlrerom[)rc tous assemblées suspectes qui se font en ce quartier-là; et alTin de mieulx meetre ccste chose à exécution, j'ay mandé que cculx de la ligue de Flemsberg eulx assisteront de tout leur pouvoir. Pour quoy, monsieur mondict bon ncpveur, n'ayez pas de tloubtc que je ne face de mon coustel toute bonne diligence practicquable pour vous assister et ne faillir au boull, en empeschantet mectant au bas toutes emprinscs, desseings et practicques desdicts Franchois qui viendront à ma cognoissance, austant qu'il me sera possible et faisable. Et Dieu face qu'en puissions une fois venir au boult de ces guerres intestins, dont la républicque chrestienne se treuvc tant oppressée et ruynée, aflin de s'en povoir préparer une fois unanimement [)0ur faire la guerre au Turcq, ennemy héréditaire d'iccllel Et à tant, monsieur mon bon ncpveur, je prye le Créateur vous donner l'optat de voz bons désirs. De Vienne, ce ni*^ de may 1558.
Vostre bon frère et oncle, Ferdinand.
A monsieur mon bon ncpveur le roy d'Espaigne, d'Anglelerre, etc.
(Originaux, aux .\rchives du royaume.)
CCCLXXXIII.
licluliun sommaire des clals (jénéruux tenus à yamur et à Bruxelles, du mois de décembre 1576 au mois dejuiîi 1577; par Barthélémy Licbart, députe du Tournaisis {]).
Rapport sommier de. ce (jue Barthélémy Liéhart , licencié es droictz et bailly général du temporel de monseigneur le révérendissinie évesque de Tournay, comme député des estatz du Tournésis , at besongné en l'assaniblée des estatz généraulx, tant conjoinclement avec le S'' de Montsoret, bailly de Rurae,quc, depuys son parlement, seul, et aussy aultrement en court.
Comme il pleut à mcsseigiieurs, le xxiiii'' de décembre dernier 1576, dénonnncr et députer ledict S' de Montsorret (2) et nioy, nous donnant par ensamble, et à chascun de nous en cas que l'un fût rapellé ou n'y pourrait vacquer, plain pouvoyr, îuitliorité et mandement espéeial d'en leur nom comparoyr et adviser, avee les députez et conimys des estatz d'aultres pro-
(1) Les procès-verbaux ou résolutions des états généraux, du 25 septembre 1376 au 30 juin 1377, ont été publiés par De Jonge en deux vol. in-i", 1828 et 1851. Mais ces procès-verbaux sont très-secs el lorlincomplels. On lira donc avec inlérèl cette relation, bien que sommaire.
Barthélémy Liébart , dont elle est l'ouvrage , était fds de Nicolas Liébart , qui durant près de cin([uante ans remplit la charge de conseiller pensionnaire des échevinages de Tournai. Il fut appelé, le 12 décembre 1381 , à exercer la même charge. Il mourut au mois d'avril 1394. Il avait épousé Barbe du Bois, lille de sire Jacques du Bois, successivement échevin, juré et second prévôt, à Tournai.
(2) Mathias de la Chaussée, écuyer, seigneur de Montsoret, bailli de Philippe, seigneur «le lieaulorl el de Ruines, l'un des quatre hauts justiciers du Touniaisis.
\ inccs du pays de par deçà , sur les moyens et remèdes de la pacification et tranquillité d'icelluy, et se trouver avec lesdicts eslatz en la ville de Namur et allieurs où besoing seroyt vers Son Altèze, pour wvder et parachever ce que pouvoyt rester à leffecl susdict, et pour un parfaict accord et union desdicts pays, sans préjudice de nostre saincte foy catholicque et romaine, liberté de l'Église et l'autorité et obéissance deue à Sa Majesté, — le \x\f ensuyvant sommes partis pour Xamur, où estoyent lors les députez des aultres estalz, et y sommes arrivez le xxix% environ les dix à unze heures devant disner, nayans eu la commodité, ce jour-là, de nous présenter et trouver aux estatz, pour n'avoyr esté accommodez de logis fors que sur le soyr, que le fourier de la court nous fourra chez quelque mesnagier de la ville.
Mais le lendemain, xxx"^ dudiet raoys, dès six heures du matin (à raison que, entre six et sept heures, les ambassadeurs de l'Empereur, du révérendissinie et illustrissime évesque et prince de Liège et du ducq de Juilliers, venus en ladiclc ville le jour précédent, pour déclarer aux eslatz les causes de leur légation et leur commission, et, ce faict, pouvoyr aller en toutte haste trouver le S"^ don Jehan, estant en Marche en Famine, lerroyr de Luxembourg, dcbvoyent avoyr audience), nous, afïin de les prévenir, nous représentasmcs en ladicle assamblée des estatz, et es mains de monseigneur le duc d'Arschot, chief du conseil dEstat, lors commys par Sa Majesté au gouvernement de ses pays de par deçà, exhibasmes l'acte de nostredicte commission, et, après lecture en faicte par le greffier desdicts estatz, par commune voix fusmes admys et receus en ladicte assamblée, pour y besongner et négotier avec les aultres. Suyvant quoy, avons encommenché et depuys en toutte diligence continué, tant audict Namur jusques le quatriesme de janvier ensuyvant de lan 1377 (que lors lesdicts estatz commencharent s'en retourner à Bruxelles), que par après audict Bruxelles, d'entendre, traicler et adviser des affaires qui s'y seroyent reprê-
scnféos en grandissimo afflucncc, et bien souvent de très-grande dilTiculté, pour et aflin premièrement et principallement de parvenir à quehiue bon aecordavce Icdict S'^don Jehan, comme, après plusieurs communicalions d'une part et d'aullre, seroyt advenu au moys de febvrier dernier, suyvant le contenu de l'édict de paix en dcspcclié et imprime (I), dont premiers j'cnvoyay copie en toultcdiligenee, et dej)uys exemplaires en bonne quantité; secondement, pour, à la deffence, conservation et asseurance du pays contre les invasions et actes dhostillitc des Espaignolz, Italiens et Bourguignons el auitres leurs adliérens amutinez et rebels, faire et entretenir cependant gens de guerre, tant es villes et fortrcsses pour garnison qu'en la campaigne pour soustenir ou poursuyvre les enncmys, ayant esté dressé et par deux moys et davantaige continué un camp formé, premiers demye licuw e près de Malines, et en après au villaige de Nostre- Dame à Wavrc, entre Walines et Lierre; aussy pour pralicquier alliance d'un costé ctd'aultre, ou entretenir celle acquise, aflin d'avoyr plus grande assistence en cas de besoing, à tout le moyns destourner tout renfort aux ennemis, et finablemcnt pour entretenir bonne eorrespondence avec le prince dOrenges et estatz d'Hollande et Zcelande, sy avant que le bien, salut, repos et asseurance du pays lecomportoycnt: desorte que leurs commys se seroyent trouvez en ladictc assamblée des estatz, et y advisé avec les auitres jusques le xyu*" dudict febvrier, que ledict traicté de paix fut arresté et publié par plus de voix de ladicle assamblée, sans que (pour sembler toutte demeure et délay estre grandement nuysible à sy bon œuvre) on auroit attendu l'advys desdicls prince et estatz d'Hollande et Zcelande. Et à ceste raison, les députez desdicls Hollande et Zeelande seroyent retirez et n'y plus retournez, quelle instance que par lettres et ambassades on ayt sceu faire aflin qu'on les y renvoya.
(1) Le traité de Marche en Famène du 12 février 1577.
Fa pour la multitude, grandeur cl importance des affaires, avons, sans auicunes ou bien petites relâches, deu journellemenl vacquier ausdicts eslalz, tant devant qu'après midy, et bien souvent dès le malin bien tempre jusques le soyr, sans pouvoyr nous retirer en la maison, pour y prendre noslre réfection. Et comme, le \\' dudict moys de janvier, par importunilé des seigneurs, avions, en vostrc nom, soubsigné certain acte de compromys et union (1), soubz protestation de nullité en cas que ne fuissions de voslre part aulborisez, soyl en vertu de nostrc dicte commission (dont n'estions certains), ou par aggréation subséquente, le .\iu'"ensuyvant, après avoyr obtenue copie authenticque dudict acte, pour ce que la chose importoit grandement, à l'advys dudict S"^ Montsorret, mon compaignon, suys venu en ceste ville, pour communicquier ledictactc cl en faire rapport à Voz Seigneuryes, conmie je fyslexix'"jour dudict moys, les requérant, pour nostre descherge, d'avoyr acte dédaraloire de leur inlenlion sur ce faict, quy de leur part, après avoyr entendu, tant par la proposition de monseigneur le gouverneur que mon rapport, les raisons de tel compromys, m'aurovl esté accordé en advoant noslredicte subsignalure
Le xxi" dudict moys de janvier, me seroys party pour Bruxelles, où ai-rivay le lendeuiain au soyr, et communicquayledict acted'adveu audiclS'Monsorret. Le jour ensuyvant, sommes trouvez ausdictz estalz, sans touttesfoys faire mention dudict adveu , attendants que les députez des aultres estalz quy nous précédoyent eussent faict leur debvoyr. Et ainsy avons continué, négociant conjoincleraent sur ce qu'il se seroil mys en délibération , jusques à ce que lediet S"^ de 3Iontsorret , ayant, à son instance, esté rapellé par mesdicts seigneurs, se partyst de Bruxelles pour retourner, quy fut le xv' dudict febvrier.
Dès lors en avant, suyvant le pooyr donné à chascun de nous insolidum , comme dessus, auroys seul continué d'aller
(1) L'union de Druxelles du 9 janvier 1577.
aux eslatz tous les jours, tant devant qu'après inidy, sans interniission, et, en l'acquict de ma cherge, advisé et rendu mon opinion le plus conforme à ce (jue, pour le Mon pnblicq, selon droict et raison. V^oz Seigneur} es mesmes(à mon adv} s) eussent faict, en m'accommodanl bien souvent avec eenlx de Flandres, pour avoyr entendu que c'estoyt assez vostrc intention de les suyvre es négoces et affaires quy s'y seroyenl représentez et Iraictez, si comme, en premier lieu, surledict traiclé de paix pour lors, avant le partemcnt dudict S"^ Montsorret, conclu et arrestc, aflin de le faire publier, puys effectuer de poinct en poinct, tant de noslre costé que dudict S"" don Jehan, procurans à touHe instance la sortye desdicts Espagnolz et leurs adliérens hors des villes et fortz quMlz oecupoyent et pareillement de tout le pays de par deçà, l'eslargissement des prisonniers prins et détenus d"unc part et d'aultre, restitution des prcviléges de chascun quartier, et tous aultres points contenus et conformément audict traieté de paix ; ayants aussy esté grandement euibesongncz de donner ordre, provision et entrctènement pour noz gens de guerre, pendant que Icsdicts Espagnole et aultres leurs adhérens, noz ennemys, estoyent encoires au pays, et jusques à ce quilz en fussent effecluellcment |)artis et eslongnez; en après pour, à la descherge du pays, casser et licentier nosdiets soldatz en grande partye, et mesmement ceulx venus à nostre service de la part du prince d'Orenges, aflln de retirer de ses mains la ville de Nieuport, quil tenoit en impignoration pour seureté des artilleryes, vaissaulx, munitions et gens de guerre qu'il avoit envoyez par deçà au service et secours et à la requeste desdicts eslatz, tellement qu'un peu devant mon retour icy, ayans les vaissaulx, artilleryes et munitions de guei'rc dudict prince esté restituez, et puys ses gens renvoyez, fut envoyé de la part des estatz quelque gentilhomme de Flandres vers ledict prince, pour le sommer et requérir de délaisser ladicte ville libre, eu retirant ses soldatz, es mains des-
dicts (le Flandres ou de leur gouverneur : mais, pour cslre parly de Bruxelles avant le retour dudicl député, ne seay ce qu'en seroyt ensuyvy. Et quant et quant avons esté empesehez pour policier et entretenir l'aultre partye de nosdicts gens de guerre retenus, pour, à faulte d'argent, ne les pouvoyr casser et renvoyer au logis, au regard de quelques régimens, et au respect des aultres pour la garde et asseurance dudict pays contre la gendarmerye allemande y demourée et ayant adhéré ausdicts Espagnolz, et les assisté au sacq d'Anvers, Lière, Mastricht et aultre part, alïin de la tenir en crainte et destourner à faire encore quelque nouvcllité suyvant leurs menasses.
Et pour satisfaire à tout ce que dessus, nous auroyt fallu praticquier deniers, draps et aultres marchandises à frais en rente et crédit des marchans et aultres, comme aussy par demandes d'aydes et subventions de chascune province : en quoy avons grandemenlesté empesehez et en grandissime peine, à cause de la povreté grande et petit crédit du pays. D'aultre part, comme, après ledlct traicté de paix faict etpublyé, ledict S"^ don Jehan, pour le pouvoyr plus commodieusement effectuer de sa part, désiroyt nous approchier, et mesmes, avant d'avoyr nouvelle certaine que lesdicts Espagnolz, Italiens et Bourguenons estoyent hors du pays, requéroyt estre admys et receu à gouverneur, suyvant la commission qu'il en avoyt de Sadicle Majesté, avons esté aulcunement occupez pour sur ce asseurément résouldre, n'osans bonnement nous confyer audict S"^ don Jehan, lesdicts Espagnolz encores icy au pays et y occupans villes et fortresses, pour la double et peur qu'avions de mectre par ce moyen le pays en hazard. Néantmoyns, après plusieurs débatz, luy fut accordé l'entrée en ces pays par Namur, et lieu de résidence pour quelque temps en la ville de Louvain, soubz la cherge et garde toutlesfoys de monseigneur le duc d'Arschot, général lors de la gendarmerye des estatz, ayant à cest effcct quattre enseignes d infanterye, par-dessus les cinequante raos-
catiers (1) qu'il avoyt pour la garde de sa persoiuic. Comme tlepuys, cnlcudu que lesdicts Espagnolz, llalicns et Bourguenons estoyciil au [)ays de Luxembourg, cl y esloyeiit mairhez bien avant, et approcboyenl ilos lisièi-esde Bourgongue, et aussy par le rapport que nous en avoyent l'aict plusieures foys tant iedict seigneur duc, marquis de Havrecli, visconte de Gand et aultres le hantans journellement, que les députez de la part des estatz ayans esté vers luy, qu'il procédoyt de bonne foy el syncèrcnicnt, sans feinlise aulcune, et que partant pouvions et debvions bien nous lier à luy, lesdicts estatz, j)ar voix commune, luyauroycnt consenty de pouvoyr venir en la ville de Bruxelles, où il scroyt arrivé et fit son entrée le i^"^ jour de raay dernier passé 1577, entre les six à sept lieures du soyr, ayant esté receu avec grande magnificence et allégresse (2). Le lendemain matin, tous les estatz en général l'allarent bienvenir et saluer, et, ce fait, les députez de chascun estât en particulier, selon son ordre, se présenta et le salua. Le u\i' ensuyvant, devant mydy, entre les unze et douze licures, après ostension et lecture de sa commission, et le serment conforme au xvir article dudict traicté de paix par luy preste aux estatz en la main du révércndissimc de Bos-Ie-Duc, il auroyt esté receu et admys à gouverneur. Lequel allors auroyt commencé de plus près à communicquier avec lesdicts estatz sur la satisfaction pareulx à faire aux Allemans suyvant Iedict traicté, aflin de le pouvoyr bientosten descharger le |)ays, les renvo\ant au logis, et aussy toucliant plusieures diflîcultez que reprcsenloyent lesdicts S"" prince et estatz d'Hollande et Zeelande, à cause des villes d'Amstredam, Ileusden et aultres lieux quy (encoires qu'ilz
(1) Moscnliers, nious(|iietaires.
(2) Nous avo:is publié, clans noire Collection de documents inédits con^ cernant l'Instoire de la Belgique, l. I , pp. 5G8-571, cinq lettres écriles par Liébarl aux étais du Toiirnaisis sur lenlrée à Bruxelles el la réception de don Juan d'Autriche.
lussent membres ou dépentlans dudict Hollande) n'avoyent touttesfoys en ces guerres passées tenu leur party, et aussy des ville, chasteau et pays d'Utreclit, comme cstans unis avec Icdict Hollande, qu'ilz prétendent estre remys et réunys avec ledic't Hollande et au gouvernement de Son Excellence, suyvantla commission qu'il en a de Sa Majesté elle traicté de pacification faict à Gand et depuys aggréé tant par elle que Son Altèzc, comme pareillement sur la restitution de la ville de Brcda et aultres biens dudict S'' prince gisans es pays de Bourgongne et Luxembourg; lesquelles partyes l'on diffère leur accorder, par l'aulte de vouUoyr donner aux villes qu'ilz entendent debvoyr estre unyes avec ceulx dudict Hollande telle satisfaction qu'elles demandent en vertu dudict traicté de pacification, article vn°; aussy que de leur costé en plusieurs endroicts ne s'accomplit ledict traicté, ains y contreviennent en plusieurs endroicts, et mesmeraenten ce qu'ilz auroyent occupé et occupent encore (sans eulx en voulloyr départir, quoyque l'on les en ayt requis et sommez) les forts de Nieugastel et aultres que noz gens auroyent tenus pour engarder le passaige contre riiostillité des Espagnolz et leurs adhérens rebels, et auroyent depuys quictez; item, que l'on ne faict pleine restitution des biens à ceulx quy pour les factions passées s'estoyent retirez desdicts Hollande et Zeelande et y seroyent retournez, mcsmeraent aux gens d'église, les biens desquels se relreuvent en leur premier estât; et au regard de ceulx desquels les biens auroyent esté aliénez, ne se donne provision raisonnable d'alimens, selon que par ledict traicté de pacification, articles x, xx et xxi", at esté devisé. Davantaige, ledict S"' prince faict refondre, soubz ses nom et armoiryes, les artillerycs de Sa Majesté, en lieu de les retenir et garder en leur entier et celles cassées faire refondre soubz le nom et armes de Sadicte Majesté, pour, suyvant ledict traicté, article ui% en faire cy-après la restitution, comme pareillement de bastcaux qu'il a prins sur Sadicte Majesté : joinct que ledict prince et estatz
d'Hollande cl Zcelandc n'auroycnt voiillu et ne vcullent encores approuver le traicté el édict de paix faict avec ledicl S"^ don Jehan; sy diffèrent î\ se conformer avec nons au faict des monnoyes, combien que plusieurcs foys, par lettres, commissaires et aultrement, on les ayt requys de se voulloyr accomoder et donner ordre aux poincts que dessus. Lesquels et plusieurs aultres, que seroyt trop long en discourrir, à mon partement, seroyent demeurez ouverts et indécys. Bien est vray que, pour pouvoyr venir à quelque bon accord sur le faict d'Ambstredam, l'on avoyt envoyé vers ledict S' prince et estatz d'Hollande el Zeelande le S"^ président du conseil privé de Sadicle Majesté (1); mais ne sçay ce qu'il auroyt peu effectuer, pour à mon parlement n'avoyr esté de retour.
Aussy seroyt demouré ouvert le poinct des Allemans, lesquels — quelle instance on ayt sceu faire par plusieures foys , en leur ayant offert, pour bientost en estre quictes, troys moys de paye prestement, les deux en argent el le troisiesme en drap, el en après adjousté encores un aultre à recouvrer soubs l'obligation des estatz par le crédit de Sadicle Majesté et Son Allèze, et oullre ce offert de leur donner lettres obligatoyres de les contenter, avec attermination de ce que par descomptes sera trouvé leur estre encores deu en raison et équité, selon rédict de paix, articles v et xv'' — on n'auroyt peu induire el faire condescendre à quelque appoinctcmenl pour sortir de ces pays, avant avoyr faict et parfaict leurs descomptes. Pour à (juoy besongner, quelques jours avant mon retour, furent plusieurs commys de nostre part envoyez à .Vlalines, où que le S*" don Jehan estoyt, el y avoyt pour le mesme effecl évocquié les colonnelz, capitaines et officiers desdicts Allemans; lesquels commys dès lors avoyent grandement advancé lesdicls descomptes.
(1) Arnould Sasboiit. Voy. Rdsolulions des étals ijénéraux , etc., I. II, pp. 408, 409, il I.
Voyià quant au faict de noslre commission principallc, non moyns dangereuse pour l'évent des affaires incertain , que fi\cheuse et pénible pour y avoyr deu vacquier sans intermission tous les jours, et tard et tempre (\).
(Original autographe, aux Archives de rÉtat, à Tournai.)
CCCLXXXIV.
Deux remontrances du magistrat et de l'université de Louvain au prince de Parme, gouverneur général des Pays-Bus, sur la situation misérable où se trouvaient cette ville elles campagnes environnantes , par suite des désordres et des extorsions des gens de guerre {"2) : sans date (décembre 1 578).
Première reiiioutriince.
Monseigneur, nous nous vouldrions bien excuser, s'il fust possible, de vous faire le particulier discours de noz misères, prévoyants le sentiment que Vostre Excellence en doibt re-
(i) Le reste du rapport de Liébart concerne les affaires particulières que les étals du Touruaisis avaient à Bruxelles et cpiMI y avait traitées. Ces détails ne sont pas a.ssez intéressants pour que nous leur donnions place ici.
(2) Le conseil de Brabant, qui résidait alors à Louvain, écrivait au prince de Parme, le 19 décembre 1578, sur le même sujet :
« Monseigneur, ceulx de la ville de Louvain, tant ceulx du magistrat, université, que en général le commun, se sont rendu plainctifz vers nous des grandes fouiles, forces, violences, et en somme des exécrations que les souldarts estants icy en garnison commectent en ceste ville. Mais, comme nous n'avons auicune superinlendence sur les gens de guerre, ne les avons sceu ayder : ce qu'est cause (lu'ilz, s'addressent vers Voslre Ex-
cppvoir pour la bonne affection qu'elle nous porte. Mais, estant le mal tel qu'il est incurable, sans entièrement découvrir la playe, sommes forcez devons faire entendre les extrêmes nécessitez ausquelles est rédigé ce pouvre peuple : ce que jus- ([ues à j)réscnt avons différé de faire, nonobstant le grand
ccllence pour y faire leur doléances, dont les occasions sont telles, sy extrêmes et exorbitantes que, sy Vostre Excellence ne y pourveoit, et ce promptenient, il est tout asseuré que non-seulement la ville et université de. Louvain demeureront à jamais ruynez , destruicls et de hault en bas renversez, mais aussy les aultres villes voisines auront horreur de se rendre et réduire à l'obéissance de Sa Majesté, pour ne point tomber en telz et semblables calamilcz. Et oultre ce," tous les aultres souldai'ts et gens de guerre prendront pied de suyvre en malice les trames de ceulx-cy: estant impossible de commectre plus grandes abominations et impiélez que ceul.\-cy ne conimectent, ny députez que y vont vers Vostre Excellence pour avoir le remède à une chose sy désespérée ne polront déclairer débouche, ny mectre parescript, les intollérables excès que ces souldarls continuellement et de jour à aullre, de plus en plus, et sans respect de personne de qualité qu'il soit, y commectent. Dont ne pouvons laisser, pour le lieu que tenons et la personne de Sa Majesté que représentons, d'adverlir à Vostre Excellence : car telz péchez et impiélez crient vengeance devant Dieu. Et si Vostre Excellence ne les remédie, nous craignons que rire de Dieu viendra sur tous nous aultres : supplians bien humblement à Vostre Excellence que icelle nous pardonne qu'escrivons sy chauldement, car le zèle qu'avons pour le service de Dieu, de Sa Majesté et de Vostre Excellence nous font faire cesl debvoir, mesmes aus.sy afïin que une si belle, fameuse et loyalle ville et université, dont tant de gens sravans qui ont gouverné etencoires gouvernent le spirituel et temporel sont yssus, ne voisenl en entière dé.^olalion et ruyne. Et nous confians enthièremenl que Vostre Excellence, comme ung prince clément , bénigne et zélateur de la justice, donnerai ordre eu cecy , cl que icelle prendra ceste advertence de bonne part, prierons, monseigneur, le Créateur de maintenir Vostre Excellence en bonne et longue vie et en toute prospérité, après de nous avoir bien humblement recommandé à la boime grâce d'icelle. »
On peut juger, par ce qui se passait à Louvain et dans les campagnes environnantes, des calamités que la guerre civile répandait sur les Pays- Bas.
[il )
bcsoing <{uc picça en avions, pour la considération du temps et constitution des affaires, lesquelles estants, grfjces à Dieu, réduiclcs à meilleur terme, espérons qu'entendant Vostre Excellence de plus près noz calamitez, elle y applicquera les remèdes convenables.
Or est-il, monseigneur, que le pouvre peui)le de cesle ville , ayant ordinairement et de tout temj)S bien peu de moyen, chose à chaseun notoire,. s'cstant, pour le service de Sa Majesté, sans aulcun regard de son interrest particulier, séquestré de ses voisins et faict frontière, tant par la relraicte des escoliers, principal soustien de ladicte ville, comme aultrement, tout à ung instant perdist généralement plus de la moitié de son petit ordinaire : à raison de quoy, ensemble pour monstrcr quant agréable avoit esté ceste notre dévotion et le bon exemple (ju'avions monstre aux aultres, le seigneur Oelavio de Gonsaga, baron de Rossignol et aultres, au nom de Sa Majesté et de feu Son Altèze(l),de leur propre mouvement et sans forme de capitulation, promirent de ne charger la ville d'aultre garnison que telle que, selon l'occurencc des affaires, le temps dicteroit estre nécessaire, et que tousjours la mesme garnison s'entreliendroit sans charge des habitants, qui ne seroycnt obligez à aultre service fors seulement le gist, une chandelle et le feu de Ihosle.
Ce que depuis a esté aggréé par Sadicte Allèze, qui, ce ensuyvant,a dresse certain ordre conforme à ce que dessus sur le faict dudict service, pour le particulier de ladicte ville.
Laquelle par ce moyen se pouvoit entretenir tellement quellement, en attendant, par avanehement des affaires, meillieure saison pour se remectre.
Tant et jusques à ce que Sadicte Altèze, pour la nécessité survenue, a esté forcée d'y mectre une troupe de gens de guerre
(2) Don Juan d'Autriche.
excédant beaucoup toute forme accoustuiuée de garnison, et approchant à ung petit camp forme.
Lequel , ores que de prime face estonna fort cculx de ladictc ville, toutesfois pour entendre la nécessité quil y avoit et espérer que aultrement il y auroit tout bon regard et ordre, s'en contentarent au mieulx qu'il fust possible.
Mais, comme tout incontinent le soldat commença à se saisir du creu de l'année et faire la moisson à sa poste, avecque séclusion du maistre et sans luy donner aulcun terme convenable ou prouflitable, voires en luy ostant touts moyens pour la ceuillir luy-mesme, se voyants frustrez du peu qu'ilz avoyent espéré et attendu pour s'entretenir le plus petitement qu'ilz pourroyent, ont commencé à gémir et estrc fort abbatus de couraige.
Qui depuis, de jour en aullre, leur est de plus en plusfailly, à cause du service que la pluspart de ceulx de ladictc garnison bon gré malgré se firent furnir par les pouvres habitants de ladicte ville, nonobstant que , pour les respectes susdictcs, elle en avoit esté dispensée (comme dict est), et que oultre ce la raison dictoit (comme aussy estimons l'intention de feu Son Alfèze et de Voslre Excellence avoir esté telle) que la garnison, pour sa grandeur, se gouvernast par forme de camp, sans prétention de service quelconque.
D'aultant qu'il ne pouvoit fallir que par le furnisscnjcnt dudict service le menu peuple, vivant seulement de sa journée et mainœuvre (qu'est la plus grande j)artie de ladictc ville), se consumast tout incontinent, sans aulcun remède.
Car estant chargé généralement de quatre ou cincq soldatz chascune maison , tant elle fust misérable, et telle de six , huict ou dix, dont le maistre avoit besoing de secours luy-mesme, la petite journée ne pouvoit suffire au service desdicts soldatz; et cependant le patron, ses enfans et femme avoyent de périr de pure nécessité et disette, ores que l'on eust procédé en cest endroict par toute la discrétion et niodération du nionde,
et que au reste Testât de l;i ville cl ce qu'en dépend fust demeure en son premier estre.
Là où, au contraire, oultre et par-dessus ce que, par l'arrivée et renforcement de ladicte garnison, ensemble pour tenir l'ennemy la campaigne, la commodité des provisions et vivres incontinent fust fort racourchie , et par là liaulcé le pris de toutes choses, le désordre de ceulx de ladicte garnison, butinants indifféremment le marchant et bon homme, sans respect ou considération quelconcque, a tellement augmenté le mal, qu'il en est ensuivie une chierté tant extrême qu'il n'y a mémoire de semblable, au moins au regard de plusieurs espèces, principallement celles que concernent et sont comprinses au prétendu service, si comme bois, l'huyle, savon, sel, vinaigre, chandelles, œufs, bière et fromaige.
Et d'aultrepart, en lieu de se régler, à l'cndroict dudict service, conformément à ce que au regard de ladicte ville avoit esté ordonné par Son Altèze , demeura et fut laissé ce poinct du tout à l'arbitraige du soldat, sans y pourveoir par ordre quelconcque, fors que par une apparence extérieure et parolles illusoires.
Par où les gens de guerre, se voyants remis à leur discrétion, soubz ombre et prétext dudict service, ont commencé à user de telles extorsions et charger tant désordonnément leurs hos(es, que bientost les plus pouvres, et successivement plusieurs aultres d'estat médiocre, succumbants au faix, ont commencé en partie à mourir de pure pouvreté et souffrance, en partie, par faulte de moyen , abandonner leur maison et mesnaige.
Joinct que la rudesse et oultrecuidance du soldat peu à peu s'est desbordée jusques à là que de ne permectre aux pouvres gens paisiblement exercer leurs mestiers , ny aux aultres se ayder et valoir de leurs meubles, et par-dessus ce les oultraiger et maltraicler , tant de faict que de parolles, en plusieurs manières.
Chose faicte tout à propos et par malice pourpensée, affin
que, le bon homme mort de crcvcccur ou enchâssé de sa maison par paour et craincte, le soldat scmpatronisastdu tout , et demeurast avecque la reste.
Aux calamitez susdictcs est venu à roncourir l'infection de l'air, laquelle avanchce par le moyen des gens de guerre, qui presque de chasqune maison, voires des rues, firent des estables et boucheries, a commence et depuis continue à grasser une peste tant horrible et espouvantable , que picça elle a emporté plus de la moytié des habitants de ladicte ville et, des paysants de Tenviron qui, la pluspart dépouillez de tout ce qu'ilz avoyent au monde, y avoyent prins leur retraicte, ung nombre infiny montant à beaucoup de milles.
Et comme le failissement des ungs redondoit à la surcharge des aultrcs, est le rcmanant des habitants ayants depuis porté seuls la clialeur de la journée, rédigé à tel dcstroict et extrémité qu'il n'y a nulz, au moins bien peu , qui se puissent plus maintenir en ces termes , et ne soyent en poinct de se veoir achever bientost, si l'on n'y pourvoit de remède.
Estant la nécessité des particuliers géuérallcment telle comme dict est, celle du publicq est touttc pareille ou peultestre plus grande, à cause des dommaigcs, intérests, despcns et mises faicts et soustenus pour le service de Dieu et de Sa Majesté par les corps desdictes université et ville.
Car, laissant à part que, tant parla dissipation des estudes, èsquels gisl toute la prospérité dicelles, comme aultremcnl, leur revenu annuel est retranchy plus que de la moitié, seront trouvées, si bcsoing est, par compte laict, avoir desboursé depuis neufl'mois en chà , pour le service de Sa Majesté, que en fortifications temporelles que aultrement, la somme de quarante mille florins et davantaige.
Là où non-scullemcnt est allé tout le moyen et crédit qu'ilz ont peu trouver au monde, mais demeurants en oultre chargez de grandes debtes et arriéraiges, se trouvent néantmoins si courts et en telle faultc d'argent et nioycns pour en recou-
vrir, qn'ilz ne sçavcnt d'ores en avant de quel Ijois faire flcisclics.
De manière que ny le publicq aye moyen de secourir aulcuncment ou suppler le deffailiant du particulier, ny les particuliers de subvenir aux nécessitez de la chose publicque, ains se relroeuvent de touts coslez en si piteux estât leurs affaires, que avecque toute la diligence et ordre que Ion sçaura niectre et adviscr à la décharge des remonstrants, si demcureront-ilz tousjours en extrême angoisse, et auront la pluspartbien grande peine à continuer de subvenir à la seule nécessité de nature.
Ce nonobstant, ont lesdicts remonstrants, pour la grande affection quMlz ont à Dieu et au Roy, et pour ne troubler ny ennuyer sans propos Vostre Excellence, j)asscz et soustcnus jusques à présent toutes ces extrèmilez , sans grandement se plaindre.
Mais, considérants que la saison et conjuncturc comportent et c[ue l'extrême nécessité requiert que Ion pourvoye à leurs affaires, pour l'obligation qu'ilz [ont] au service de Dieu et du Roy et à leur conservation propre, n'ont peu différer plus loinglcmps de le donner à entendre.
La sup|)liants, avecque toute humilité et instance du monde, d'y pourveoir bientost, pour prévenir l'entière désolation d'une tant bonne ville et une université tant principallc et tant renommée jadis par toute la chrestienté, qui aultrement est à la porte.
En oultre, de croire qu'en ces rcmonstrances les suppliants n"ont tâché de aggrandir leur mal [par] parolles, ains au contraire de desguiser jusques oires le plus aigre et picquant de leur playe, et dissimuler leurs afflictions plus grandes et insupportables.
Parmy lesquelles ilz ont constamment retenu , sans murmurer, le bon zèle du service de Sa Majesté, pour lequel ilz quicteront tout ce qu'ilz ont au monde et mourront aux pieds de Vostredicte Excellence.
Uciixiènic remontrance.
Monseigneur, nous avons remonstré à Vostrc Excellence rexlréme nécessité du publicq et particulier de l'universilc et ville de Lovain, laquelle, si n'excédoit le besoing qu'en avoit eu le service de Sa Majesté Catholicque, quelque grande quelle soit, la tiendrions pour bien employée et serions contents d'y adjouster le corps et la vie.
Le regret qu'en avons et la cause de nous en plaindre est que, sans besoing qu'il en fust tout à propos, elle a esté tellement accreue par l'extorsion et concussion dcsréglée du soldat, que généralement sommes rendus du tout impuissans de plus servir au Roy par ceste voye.
Toutesfois la nécessité (estant mesmement tant extrême) n'est rien au regard d'une infinité d'aultres torts, oultraiges, rapines et violences commises à l'endroict des supposts et habitants desdictes université et ville.
Lesquelles n'avons guerres touché en nostredicte remonstrance, et mesmement, s'il estoit possible, les vouldrions du tout enterrer soubz perpétuelle oublyance.
Mais, pour estre iceulx encores à ceste heure en vogue et aller s'augmcntants de jour en aultre, de telle sorte qu'il est à craindre qu'à la fin l'issue en pourroit estre très-piteuse, si l'on n'y pourvoit par singulier remède, avons trouvé nécessaire et mesmement sommes forcez d'en donner particulièreT ment compte à Vostrediclc Excellence.
Le commencement et entrée du mal fust que, à l'arrivée de ceste garnison, qui fust sur le poinct de la moisson, pour prévenir l'ennemy et luy oster la commodité de la canipaignc, le soldat eust licence de ceuillir et amener pour soy le grain et fourraige à la ville.
Et combien (juc celasedebvoit entendre sainement , en don-
nant aiilcun terme, au moins sans empescher el forclore le maistre, aussy soubz distinction «les limites, permectant au soldat le quartier plus esloigné et subject à l'ennemy, pendant que le bon homme amassoit son creu qui estoit plus à la main luy mesme (comme aussy, à l'instance des remonstrants , certain ordre fust dressé sur ce faict, par le moyen du seigneur Juan-Baptista de Taxis), si est-ce que, la couleur prinse, on y alla de telle foulle qu'à l'encontre de l'ennemy l'on ne sçauroit user de plus grande.
Prenant non-seulement ce qui estoit le plus prèz et au pied des murailles, mais aussy le creu au dedans de la ville, et ce sans esgard si le censier et maistre estoit luy-mesmes en besoigne.
Lequel ordinairement fust enchâssé à force d'armes , et bien souvent (que plus estoit intollérablc) despouillé de ses chevaulx, chariot el armes, forcé en oultre de prester la main à la despouillé de son bien propre, iraicté au reste de bâtons et semblables rudesses en forme de forsaire.
Si quelq'ung eschappoit de ceste fortune et eust l'heur de ceuillir et amener son creu ou partie d'icelluy en la ville (qui sont eslé bien peu et y ont soustenusde grands fraix), le tout faict, leur a convenu desuffrir que le soldat, entrant par voye de faict es maisons et grainges, ayt batu et emporté leur grain , despens et peines.
Et n*y a par toute la ville de dix grainges l'une où ceste force ne soit perpétrée publicquement à veue de tout le monde , maulgré et en despit des maistres qui se trouvoyent batfus, blessez et afîoulez y voulants contredire ; et telz y a qui y ont laissé la vie.
Soubz couleur de fourrager et amasser le grain, le pouvre villageois fust couru sus et perdist incontinent chevaulx, vaselles, pourceaux, ouailles, sans distinction s'il estoit du district el territoire de Lovain ou aultrement.
Et combien qu'en cecy, à grande instance des remonstrants ,
pour aulcuns jours fust tenu quelque forme de reiglement et ordre, en faisant restituer ce qu'estoitde mauvaise prinse, si est-ce qu'on y procéda par telle formalité et donna aux povrcs gens tant de travail et peine, que la pluspart aymoyent mieux se déporter de la poursuite.
Joinct que, comme il n'y avoit jamais question de chastoy pourquehiue meschante et oultrageuse rapine qui se présenloit, le soldat, sur le pied et confidence de cesle impunité, recula sa povre partie par poignarts, espées et harcquebuses; et s'il y avoit d'aulcuns ung peu plus constants, furent de faict affoulez, voires tuez en la poursuite, ou par le soldat qui avoit faict la prinse, ou aultrcs qui j)our semblable office le secondoyent.
Et passa bientost si avant ccste oullrecuidance que les soldatz logez chez ung des deux commissaires establys par feu Son Altèze pour la cognoissance et vuidainge de ccste matière , quiestoit ung docteur régentés loix, membre bien notable de l'université, s'avancliarent à battre, blesser et atfouler les pouvres gens y venants à faire leurs doléances, et à la fin, aprèz plusieurs aultrcs rudesses et oultraiges, osarent enchâsser lediet docteur de sa maison en plein jour à coups d'espées.
Par où luy , son compaignon et ung aulirc gentilhomme qui leur avoit esté donné pour adjoinct par le sieur baron de Chevreau, vovants la justice violée sans contradictions , n'osarent plus s'entremettre de leur charge.
Que donna aux soldatz hardiesse de s'attacher mesmement au-bestial qui leur estoit eschappé au villaige et retiré parles pouvres gens à la ville, là où y a bien peu de maisons ou d'estables qui ne sont esté violez et d"où le soldat n'ayt prins, soit par force ou aultrement, toute sorte de bestial, et mesmement en plain jour, es rues publioques, par troupes et en grand nombre, jusques aux moutons de provision et boucherie.
De sorte que pour l'heure d'aujourdhuy n'y a de cent censiers ou paysans ung seul quiaye cheval ou vache, et plusieurs
en y a qui, aprèz les avoir rachapté deux ou trois fois, à la fin ont perdu l'argent et les Lestes tout ensemble.
Geste tant désordonnée i)rinse du bestial, sans et par-dessus le grand dommaige et ruine du pouvre bon homme , est redondée au grand intérest et inconvénient de la ville en plusieurs façons et manières.
Il s'en est ensuivie une chierté extrême et à la fin faulte totale du bure, laict et fromaige; le fourrage, qui y estoit abondant, en est tellement deffailly qu'il n'en y a à peine pour entretenir les clievaulx de service. Toutes les maisons en sont devenues estables et boucheries : par où le pouvre bourgeois a esté serré tant estroictement en sa maisonnette quil n'a eu lieu d'y faire son pouvre mestier; et au demeurant est ville, c|u'à couvert, qu'à descouvert , remplie de tant de puanteur et ordure que, sans attirer infection, on n'y soait prendre haleine.
Après la prinse du bestial, et mesmement durant icelle, on s'est adressé aux arbres, planches fendues et toute provision de bastimcnt et chose semblable, et finalement aux ustcnsilles et pouvre mesnage du bonhomme, lequel ilz ont prins jusques aux rattières et apporté au Marché publicquement à vendre.
Là où ung temps ilz ont tellement emplette la place que, si aulcun bon homme y àpportoit quelque provision à vendre, qui par grande fortune luy estoit demeurée, ilz l'enchassarent à coup de bâtons et dagues.
Pendant que le plat pays se pilloit en la forme susdicte, peu à peu ont commencé à engrasser leurs mains en la ville, là où a esté tenu pour habileté de prendre et desrober aux hostes, partie par force, partie d'emblée, l'argent, provisions, accoustremenls et toute sorte de mesnaige.
Et ne convenoit d'en parler, mesmement estoit dangereux de s'en plaindre, d'aultant qu'estant le larcin faict en secret, ou bien ouvertement et de force, mais en présence d'ung seul (chose facile au soldat d'espier telle heure et conjuncturc),
par faillie de tcsmoins ne se pouvoil plainemenl vérifier la ehose.
Et pour quelque grande présumption et évidentes indices qu'il y eust, n'y avoit jamais question de sonder la vérité par aultre voye d'enqueste: par où demeura le pouvre hosle, pardessus tout dommaige, en grande suspection de pire passage, et s'en alla le soldat, avecque telle absolution et déclaration d'innocence, animé à aultre semblable entreprinse.
Et se trouvera, si besoing est, que de cincquante maisons n'y a une seule où, çà plus, là moins, ses larcins ne soyent esté exercez par mille voyes de meschancetez et roberies.
Qui à la parfin, sur le pied de ceste impunité et dissimulation inexcusable , se sont desbordez à une audace et violence tant oultrecuidée que d'entrer es maisons de beau jour, y arrester l'bomme par la poincte de l'espée, et le déchausser à loisir;
De courir sus aux gens de bien, principalement aux femmes, tant religieuses que aultres, et leur osier de beau jour, ou les traîner pour le faire, leurs manteaux, cliappeaux et liucques.
Ettoutcecy non-seulement au Marchy el es rues publicques, où à la fin c'a esté chose tant ordinaire (principalement celles qui sont quelque peu à l'escart) que aujourd'liuy nulle femme ou fille y puisse passer sans dangier de ceste fortune , mais aussy es lieux sacrez, voires en plaine église, y estants en dévotion etoyants la messe.
Si ceste violence est indigne (comme certes à tout homme de jugement elle doibt sembler telle), celles qui s'ensuivent se trouveront plus énormes, et pleines d'une impiété par trop barbare et inhumaine.
Il avoit pieu à feu Son Altèze, tant au regard de la mortalité que aultrement, pour la décharge des manans, mander au sieur baron de Chevreau de faire loger toute la garnison, par forme de camp, es huttes.
Sur quoy cslanl Icdict sieur baron entré en coninuinication avecque les députez de l'universilé et ville, entendants iceulx, j)ar les raisons qu'il leur représentoit, la chose ne luy estre guères aggrcable, pour luy complaire en tout ce que bonnement se pouvoit faire, ensemble pour se doubler que les gens de guerre logez en telle sorte ne tinssent et courussent la ville pour campaigne, condescendirent à ce qu'ilz demeurassent logez comme auparavant, saulff que, au regard des maisons appestées, fust dressé et estroiclenient gardé certain ordre , et que aultrement lesdictes maisons (desquelles çà et là on avoit desjà commencé à faire estât) fussent tenues en principale sauvegarde.
Quoy faict, et après avoir choisy certains lieux de retraict pour les soldats des maisons attainctes, en lieu de faire sortir de la maison le soldat sain ou malade, conformément audict ordre, le soldat au contraire, tombant malade, non-seulement fuist la maison, bon gré mal gré son hosle, mais que plus est, là où bon luy sembloit, par force détenoit les bonnes gens, s'en faisant servir et curer, en grand et inévitable dangierde leurs personnes, mesmement es poinets des plus vils services, jusqucs à eonstraindre à des jeunes filles de bien de coucher en leurs chambres et leur relier les playes es parties honteuses.
Et si au contraire le patron ou quelqu'ung des siens vinst à estre altainet, ilz le foreharenl de laisser la maison; et telz y a qu'ilz ont osté du lict et jette par les degrez de hault en bas, tout malades et agonisants qu'ilz estoyenl.
L'hoste trespassé ou enchâssé en la façon susdicte, se sont mis les soldats à se jjorlcr pour mnistrcs absoluts des maisons et, par-dessus toute affliction, despouillerles pouvres orphelins et vcsvcs de leurs biens, et les envoyer à brimber, ou bien, les ayants pillez, s'en servir, par craincte et force, pour |)utains, garçons et garces.
Et est peu à peu cest horrible excès de piller les maisons mortuaires devenu chose tant ordinaire, qu'ilz s'en trouveront
on la ville une centaine et davaniaige des maisons, mcsmcmenl des pins qualifiées, qui de tout ou en partie ont passé ceste carrière : par où une infinité de misérables orphelins demeurent perdus et affrontez pour toute leur vie ;
Estant cesieexpilation (I) perpétrée mesmement par les otTiciers des compaignies, et en plusieurs ciidroiets {lar prévention avant la mort du malade, ou bien estant le corps mort encoires sur la place, et à l'heure que les prestres y venoient pour remporter en terre.
Laquelle cruaullé, jjarmy des aultre^.a advanchéà plusieurs bonnes gens leur terme, quiaullrcment, ayants peu eschajjper de la maladie, pour voir le soldai, de leur vivant, faire estai de leur substance et, pour les butiner, plustost exercer une infinité de rudesses insupportables, ayants le cœur par trop serré pour résister à la maladie, sont trespassez sans aulcun remède.
En oullre, là où la raison vouloil que, pour seslre ceulx de iadictc université et ville accommodez audict sieur baron de dispenser l'ordre susdict de camjier ses gens et huttes (par où eust cessé toute charge et facerie de service), les habitant-; fussent en bonne partie relevez dicelluy, sont au contraire depuis esté de beaucoup pis traiclez en cest endroict, tant et jusques à là que plusieurs, n'ayants que soldats de simple paye, n'y peuvent furnir par deux ou trois cscus, et d'aultres chargés de capitaines par eincq , six , sept escus le sepmaine.
Et, par-dessus tout ce que dist est, nonobstant que par la mortalité, ensemble par la rudesse incomj)ortabIe du soldat, la pluspart des maisons, mesmement des plus a|)parentes, soyent destituez de filles de service, procédant, ce néantmoins, les soldats de telle indignité envers leurs hosles que de les conslraindre, par peur et craincte, et mesmement à des bien
(1) Expilalion , vol, pillage.
(jualifiez, de liiver leurs clieniiscs,voires leurs plats de viande, el, en cas du moindre refus en aulcuns desdiets poincts tant insupportables, non-seulement les menasser de bâtons, poignarts et espées, mais, procédants au faict, les traicter de sorte que plusieurs y ont laissé la vie.
Ayants espuisé le sang et la substance des pouvres gens, ont commencé de s'adresser aux bastiments et édifices, tant dedans que deliors la ville, là où présentement ilz procèdent par une foulle tant pleine d'hostilité et scandaleuse, que les ])lus asseurez ne sçaivent que penser ou dire.
El se commest cest excès de plain jour, à la veue d'un chascun, en touts endroicts de la ville, qui en est tant difformée que c'est pitié de la voir.
Pour tout remède, ung jour,àgrande instance des remonstrants, par son de tambour, en fust faict défenee, lorsque à liaidte voix le soldat osa publicquement crier et dire que ce seroit Theure qu'à bon escient ilz se mectroyent en besoigne. Aussy y sont-ilz depuis allez de telle sorte qu'il n'y a maison respectée là où la fantaisie les prend de mectre la patte.
Jusques à des monastères, principaulx collèges et aultrcs maisons de fondation pieuse, dont aulcunes, dépouillez de touts leurs meubles, et mesmcment des librairies, sont tant alfoulez cl démembrées qu'à grand peine les paroirs se peuvent mantcnir en estre.
Le terme dont ilz usent envers le pouvre paysan, directement contraire à la déclaration de feu Son Altèze, est plain dune cruaulté plus que barbare. De eeulx qui se sont retirez à la ville ilz se servent pour esclaves, tant dedans que deboirs la ville, là où le pouvre homme est constrainst les aller convoyer et seconder en leurs ra|)incs. Et si d'a\enlure Tennemy les altrappc, le soldat, par forme de bonne guerre, se rachapte par son mois de paye, demourant le pouvre paysan en lorment el jjeine, jusques à donner tout ce que par crédit il peut fincr au monde.
Cciilx (|ui, par faultc de loul aiillrc moyen, s'entretiennent tellement qiiellement au villaige, indifféremment sont traietez pour ennemys, et journèlement amenez à lavillepour butin de bonne prinse, forcez de promcctre et donner ee que la diserëtion du félon soldat commande par une infinité de concussions et tortures tant inhumaines que, par sympatbic de nature, font bouillir le sang au plus patient du monde.
Pour comble de toute mescbanceté, se voyants dispensez en toute sorte de malfaire, se sont advanchcz en plusieurs endroiets à assassiner l'honneur de femmes et filles, dont |)lusieurs sont esté poursuivies et traînées par tel oultraige qu'elles en sont tombées en dangier de la vie; les aultres forcées de faicl et violées, non-seulement à Tescart, mais, par une rage plus que brutale, en rang, par troupes et esquadres; d'aulcunes mesmcment réclamant la nature embasdeleur eaige, ou aultrement en tel estât et disposition que c'est ung horreur d'y penser et abomination de le dire.
Parmy tant de maulx etimpiétez, a esté le plus amer que, sur les doléances faictes de fois à aultre d'aulcuns particuliers excès des plus remarquables, on lieu de satisfaction on n'a rapporté que mocquerie, comme si envers les remonstranls il n'y avoit obligation de debvoir et compliment quelconque.
De sorte quelesplainctesqui,pourportcr chastoyaux prévenus et exemple aux aultres, debvoyent servir de bride et barre aux oultraiges, au contraire ont donné asseuranced impunité , et par là convié le soldat à procéder plus oultre; et a esté trouvé plus expédient, en portant le mal le plus patiemment qu'il fust possible, tenir le soldat en doubtc par dissimulation et silence.
Que ne se pouvoit faire sans grand mescontentemcnt du |)Ouvre peuple, qui, se voyant mangé, escorcé et violé sans remède |»ar toute sorte doullraiges, pièca ont crié marchy au magistral , et prié qu'il leur fust licite, à vies et bagues sauves, retirer à la garde de Dieu et abandonner le reste.
Et mesmemenf ceiilx de l'université, à "rande instance de
leurs supposts, par plusieurs fois ont prins conclusion, en pleine assemblée de conseil, de supplier à Voslre Excellence que, conformément à leurs privilèges establis par les princes devanchiers de Sa Majesté et aulhorisez par le siège apostolicque, leur fust pcrmist se retirer sans indignation aveeque leur mesnagc.
Ce nonobstant, le grand debvoir du magistrat et supérieurs desdictes université et ville (principalement de cculx de ceslc compaignie, considérants à quelle conséquence tendoit cest affaire au regard du service de Dieu et du Roy en cestceonjuncture) a jusqnes à présent entretenu le pouvre j)eiiple par bon espoir le miculx qu'a esté possible, tant que plusieurs sont prins en bonne part de mourir de pur regret et crèvecœur en ces misères.
Or est-il, monseigneur, que le mal de touls costez est venu à tel bout que les pouvres gens, par dispération extrême, ont commencé de cà de là se jccter es retraicts et cisternes, et les pasteurs, plus particulièrement informez de Testai et extrémité de leurs ouailles, à nous semoindrc , qu'en privé qu'en publicq es cbaires de leglise, du debvoir et acquisl de nostrc charge.
Et certes pour parler, par congé de Vostre Excellence, franchement et sans desguiscr l'affaire, il n'est plus possible de se maintenir en ces termes, ne vivre en une ville brigandèe et assassinée à telle oultrance, et n'y a nul qui n'ayme de beaiicou|> miculx clioisir un exil voluntaire.
Se resentants d'aultant plus vivemeut les remonstrants de eeste extrémité, en premier lieu pour la bonne opinion que tousjours ont en et tiennent encoires de la singulière affection de Sa Majesté vers eulx , ne se doubtans que celle de Vostre Excellence ne soit toute pareille.
Secondement, pour le bon tesmoignaige de leur conscience, au jugement de laquelle (sans aullrement en faire grandement estât ou lemectre plus avant en rang de compte) estiment que
leurs dcporlcnieiils de tout temps, et iioininéinent à Tonvcrture de ccstc guerre, n'ont mérité tel gualardon et récompense.
Finablcment et surtout pour le grand interrcst qui, par la dissipation et ruine de ladictc université, redondeau service de Sa Majesté, et principalement au faict de la religion catholieque dont, en ce pays, elle est mère nourrice et prcs(iue seul séminaire, lequel une fois esteint et extirpé du tout ((ju en faulte de remède est à la porte et seroit la chose au dessein de Tenncmy la plus propre du monde), y a peu d'espoir cl apparence de repeupler cl ramasser jamais ung aullre de tant entière et sincère race.
Ce que, entre aultres, a donné plus d'asscurancc aux remons- Irants d'exposer rondement à Vostrc Excellence Testai et extrême nécessité de leurs affaires, sans prendre trop d'esgard au grand sentiment (prcllc en doibt recepvoir, nonobstant qu"il leur face mal jusqucs aux entrailles. •
La suppliants, le plus luimblement ([uc leur est possible, avecquc présentation des biens, corps et vie, de peser ces rai^ons coulorn)émcnt à leurs mérites et impoi'tance, et secourir à ung mal et inconvénient tant préjudiciable i)ar touls remèdes et moyens j)0ssibles.
(Copies du leiiips, aux Arcliivos tlu loyauiiic.)
CCCLXXXV.
Discours contenant (es portraits des personnes de rjucdité et de considération qui sont attachées au service de Sa Majesté Catholique au Pays-Bas : IG70 (I).
Quelque délicate que soit la matière présente, et quelque risque d'inimitié qu'il y eût, si cet escrit tomboit entre les mains de personnes indiscrètes ou intéressées, je veux franchir toutes sortes de considérations, dans la veue que ce travail peut estre de quelque utilité à l'avenir au service du roi (2), auquel je suis dévoué de toule ma résolution et de toute ma gratitude. Et après avoir protesté sans préambule que je n'apporle aucun esprit de complaisance ni d'aversion pour les gens, et que la seule vérité fait mon but, j'entre sans barguiner en matière.
Il faudroit commencer d'abord par les chefs, j'entends le gouverneur général: mais le marquis de Castel-Rodrigo , qui sort de cette charge, est tellement connu de toute la terre, et le conneslable de Castille, qui lui succède, me l'est si peu, qu'il seroit superflu de parler du premier et bien difficile de faire quelque jugement du second. Cependant, pour garder l'ordre, je dirai succinctement ce que je connois de l'un et de l'autre.
(I) Il esta regrelter que l'auteur de ce curieux écrit ne se soit pas fait connaître, il était Français, c'est indubitable, et il devait avoir résidé assez longtemps à Bruxelles, pour avoir recueilli autant de renseignements sur les personnes et les choses des Pays-Bas. Nous ne voudrions pas d'ailleurs firiiidrc la j'csponsahililo de loules ses appréciations, parmi lesquelles il en est que nous sommes dans l'impossibilité d(; contrôler.
{"■l) Louis XIV.
Le Marquis de (îastel-Roduioo (|)
esl vain , ciidé et persuadé en sorte de son mérite et de sa rapacité , ([u'il croit estre maistre de toutes les personnes du monde , lorsqu'il peut les tirer en conférence. Il aime les pensées nouvelles et les propositions vagues, et par conséquent ne se détermine jamais; il se détache du certain pour l'incertain : c'est ce qui l'a |)orté à laisser périr les troupes qu'il avoit au Pays- Bas, |)our engager celles qu'il a cru avoir en Allemagne el (|u'il n'a point eues au besoin. Lcdésir de la gloire lui a faitsouliaiter la guerre avec une passion aussi forte que celle avec laquelle il l'a détestée; il aime surtout de bastir et de fortifier, et ce- |)endant n'achève jamais de le faire, et souvent abandonne l'ouvrage dans son commencement; il abonde tellement en idées qu'il est impossible de le tenir sur une mcsme matière, et il perd d'abord de vcue et de [)ensée celle que l'on traite avec lui, quelque importante qu'elle puisse estre et de quelque (jualitéque soit la personne qui confère avec lui, s'esloignant par des comparaisons et des digressions de Sardaignc et de Catalogne fort agréables, mais inutiles et mesme nuisibles, (^est la plainte qu'ont fait tous les généraux et gouverneurs depuis son ministère. Au reste, il est le plus éloquent en toutes langues de tous les ministres d'Espagne que j'ai connus; il est généreux, désintéressé et assez franc; il aime la probité et le mérite selon sa manière bizarre, et je tiens qu'il seroit un excellent gouverneur dans la république de Platon.
(1) Don Francisco de Moiira el Cortereal, marquis de Casiel-Rodiigo, comte de Lumiares, grand commandeur de l'ordre du Clirist, gentilhomme de la chambre de Philippe IV, qui le nomma , le 26 mars 1664, gouverneur général des Pays-Bas el de Bourgogne par provision, il avait rempli les charges d'ambassadeur extraordinaire en Allemagne et de lieulenanl el vice-roi de Sardaigne el de Catalogne.
Le Connestable de Castille (I),
qu'on nomme aussi duc de Frias, m'est fort peu connu, ne Payant point veu depuis dix-sept ansy^lors qu'il cstoità la cour du feu roi d'Espagne, et l'on le tenoit lors fort fier, emporté et abandonne à ses plaisirs; il eut mesme une affaire, en ce temps-là, qui manqua de le perdre, pour une courlisannc vieille, mais galante comédienne, laquelle il protégea contre un alcade de corte, ayant armé contre ce juge royal toutes les personnes de sa maison; il en fut quitte pour un exil de peu de temps. Il a esté depuis général de la cavalerie en Catalogne et vice-roi de Galice, où il n'a point gaigné le cœur des gens de guerre, dont une partie est présentement en Flandre, aussi peu satisfaite de lui en ce pays-là qu'en cet autre. Ainsi, pour ne |)oint juger sur les bruits fautifs ou passionnés du public, je n'en dirai point davantage.
Poursuivant mes portraits dans l'ordre, je ferai ceux des personnes que la dignité approcbc plus près du roi calbolique, qui sont les quatre grands d'Espagne de Flandre, savoir: le duc d'Arschot, le duc d'Havre, le |)rince de Ligne et le comte d'Egmont. Je les place ainsi, non pas parle rang de la naissance (car par ce biais-là chacun voudroit disputer la préséance, et le dernier prétendroit sans doute le premier), mais par celui de leurs titres.
(1) Don Inigo Fernamlezde Volascoet Tovar. il était gouverneurel capitaine générai du royaume de Galice lorsque la reine régente d'Espagne, Marie-Anne d'Aulricfie, le nomma, le Ifaoût 1668, gouverneur général des Pays-Bas et de Bourgogne.
Le Duc d'Ahemberghe et d'Arschot,
Prince de Porcian, comte de Lalaing el de Beveren, seigneur d'Engliien et de plus de soixante autres terres, gouverneur d'IIainaut, grand d'Espagne et chevalier de la Toison d'or ,
est d'un tempérament tellement igné que ce gi'and feu n'admet point de flegme du tout; il est brave de sa personne, altier avec ses égaux et lionneste avec les autres; il a toutes les inclinations espagnoles, hormis la retenue , qu'il n'a pu acquérir nonobstant qu'il ait esté aidé de l'éducation qu'il a prise en ce pays-là, et c'est ce qui Ta privé des grands emplois, car en ce pays-là on a de grandes aversions pour l'iuimeur évaporée, et n'eust esté la grande faveur du marquis de Caraccnnc (1 ), il auroil eu peine d'avoir le gouvernement d'IIainaut. Il aime Ibistoire, dont il a (jnelque connoissancc, et les belles lettres, qu'il possède assez superliciellement; il se fait nonseulement un honneur mais un emportement continuel de son devoir, et ne parle du service de son maistre qu'en protestant de sacrifier tout le monde et tout son bien pour le procurer. Il a de grandes terres et en quantité: et quoique ci-devant il ait eu beaucoup d'affaires en sa maison, si est-ce que, par la faveur du ministre que je viens de nommer, allié de madame la duchesse sa femme, il a fait monter le désintéressement de la terre de Zevembergue, cédée au prince d'Orange par la paix de IG46, qui valoit trente mille florins de rente, à près dun million ti^ois cent mille florins en capital (im florin vaut vingtcinq sols de France). Sa femme, qui est fille du duc de Gandie, ne lui a pas donné d'enfans qui vivent. Cette alliance lui a pro-
(1) Don Luis lie Donavitles, Caiillo y Tolcdo, niar([uis de Froiiiista cl Caiacena, comte île Pitito. Piiilipite IV le noiiima , le 6 noveiiiliie 16.o8. gouverneur des Pays-ltas et de IJour.qogne par provision. 11 lut remplacé dans celte charge [lai' le mar(|ui!^ de Castel-Kodrigo.
cure beaucoup d'nppui en Espagne après le traitement qu'y a reccu le duc son père, lequel y mourut en prison (I).
Le Dlc d'Havre,
Prince du saint -empire, comte de Fonlenay en Lorraine, baron souverain de Féneslrange, vicomte de Langle, seigneur de Tourcoing, Tuy-le-Chàleau , de Biévenes et d'Everbecque.
Le duc d'Havre, qui l'est aussi de Croy, prince cl maresclial héréditaire du saint-empire, grand dEspagne, est un jeune seigneur de vingt-quatre ans, qui n'a aucune charge que celle de maislre de camp d'infanterie, bien fait de sa personne, doux, accort, homme à cstrc plutost persuadé qu'à |)ersuadcr. Il a plus de générosité que de biens; cependant son esprit raisonnable et économe , qui penclie plutost à maintenir qu'à dissiper ou augmenter ceux de sa maison, le fera toujours subsister selon son rang, et l'alliance qu'on peut souhaiter d'inie personne hautement née cl bien inclinée comme lui, lui |)ourra acquérir de l'appui et de grands avantages. Il est cadet de la branche de Solre. Son père, qui en esloit sorti et d'une fdle de Coucy, esloit le plus galant homme et le plus capable qu'il y ait eu en Flandre île son temps; il cspousa ensuite la duchesse d'Havre, mère de ce duc. Il est beau-frère du comte d'Egmont, quoiqu'il n'ait pas de grande liaison avec lui.
Le Pr!Nce de Ligne,
D'Arablise et du saint-empire, marquis de Roubaix, conile de Fauquembergue et de Jeumau, baron de Bailleul et grand d'Espagne, chevalier de la Toison d'or et général de la cavalerie ,
est homme qui accorde la civilité francoise avec la retenue espagnole. Il a eu des déférences jusques aux bassesses pour
(I) Xoy. la liUxjraplue nnlionalc, l. I , pp. 59o-i00.
toutes les personnes de eettc nation-là dans le commencement de son élévation , ee qui l'a fait considérer comme un liommc propre à obéir et lui a donné la cavalerie : ce qu'aucun Flamand n'aura plus après lui. Il s'est toujours bien ménagé et a fait sa cliarge avec réputation pendant les guerres, où il n'a jamais eu de malbeur que par des accidens impréveus : ce qui se peut attribuer à une lenteur qui le rend précatitionné à entreprendre et prudent dans l'occasion. !1 est splendide et économe tout ensemble, d'un génie assez ordinaire et plutosl bon que brillant. Il le porte liant par les alliances de Lorraine et de Nassau; et (pielque froideur ([ui paroisse dans son air doux et modeste, il sacrilieroit tout pour soutenir sa gloire. Au reste, les prises qu'il a eues avec le marquis de Caraccnne, avec lequel il a rompu ouvertement, et dont il a receu des insultes jusques à cslre esloigné de la cour par ses ordres, et celles qu'il a eues avec le marquis de Castel-Rodrigo, qui n'ont pas esté moindres, ont donné de quoi s'estonner, vcu sa conduite passée fort imiforme et raisonnable. On lui a proposé ci-devant le gouvernement du IVIilanez, et je crois que l'on fera toutes cboses, dans le ministère d'Espagne, pour lui arracber la cavalerie. Il est Iraitablc plus que persoiuie de sa qualité, etaccorde fort volontiers les iutéresfs publics avec les siens.
Le (loMTE d'Egmont,
Prince de Gavre, marquis de Renly, comte de Barlaimont, baron d'Escornay, de Sotteghem et d'Hierges, seigneur de Lens, la Hamaide, Armentières et cent autres terres, grand d'Espagne,
porte en son air et en ses idées toute la grandeur passée de ses ancestres, la souveraineté de Gueidre et les biens immenses qui ont esté dans sa maison, la grandeur de sa naissance qui a quelque chose d'esclataul et qui tient du prince, la réputation et les grandes cbarges qu'elle a possédées autrefois, et tout cela lui donne des sentiments de gloire que les plus libres
traitent tic vanité. Il est brave sans doute, quoiqu'il lui ait manqué d'occasion de le tesmoigner en public , car les emplois lui ont toujours esté déniés, hormis à la dernière guerre, où il a esté général d'hommes d'armes; mais ce corps n'a esté assemblé que par forme. Il a pourtant du penchant à la guerre cl du cœur pour s'y signaler; il en a donné des marques en Allemagne, où il a esté capitaine de chevaux-légers et fort bon carabin, et dans quelques combats particuliers qu'il a eus. Il a des pensées relevées et use de termes ampoulez; a grand penchant à la générosité, que le meschant estât de ses affaires ne lui permet point souvent de pratiquer, puisqu'cslanl le l)lus puissant en terres et vassaux, qui s'estendent depuis les j)orles de Gand, où est la principauté de Gavres , jiisqucs à celles de Liège, sans comprendre ce qu'il possède de trè>considérable dans les provinces de Lille, d'Artois et mesme en France ,il est réduit, par les meschantcs affaires de sa maison, à estrc très-incommodé, et il y a peu de ressource à espérer. Il a des amis, mais ce ne sont point les puissances ni de Madrid ni de Bruxelles. Quantité de gentilshommes qui ont des dcmeslcz ou autres affaires en cour trouvent de l'accueil chez lui, et l'on pourroit dire qu'il vil à peu près avec eux, en Flandre, comme feu M. de Guise le dernier vivoit avec (juanlité de gentilshommes particuliers en France.
Je ferai ici une réflexion en passant, que ces quatre grands dFspagne, du moins les trois, vivent avec de grandes inimitiés entre eux, soit que cette animosité vienne de la différence et de l'antipathie de leur tempérament, soit pour les intérests domestiques qu'ils ont à la charge les uns des autres, soit (ce qui est plus probable) par les maximes des Espagnols, qui ont trouvé moyen ou de diviser ou d'empescher de réunir les esprits des seigneurs du Pays-Bas. Le duc d'Arschot, cousin germain du comte d'Egmont et son co-héritier en la succession de la maison de Barlaimont, a de tout temps eu des démeslés cl mesme une haine mortelle contre ce parent; ils en sont
venus aux mains iiulrd'uis dans un fameux duel, au dernier siège de Rocroy, en IGS3; le comte de Tumejus (?), frère du comte de Lignienllc, et le marquis de Vestcrlo furent seconds du comte, et le marquis de lîisbourg et le comte de Bcausan seconds du duc. Tumejus et Beausan y furent blessés; le eomie d'Egmont fut blessé au bras. Celui-ci, aussi ncbarné que l'autre, a souvent recberclié occasion de revanclie. Enfin il se trouve entre ces deux personnes une inimitié plus grande (|ue celle que peut cau'-er un intérest de famille, que le i)eu|)Ic ignorant répute la source de leurs débats.
Le prince de Ligne n'est guère mieux avec ses deux collègues de dignité, le duc d'Arscbot l'ayant nargué de tout temps, lui ayant enlevé le gouvernement d'IIainaut (|ue l'autre s'estoit destiné depuis plusieurs années, et d'ailleurs ne prenant le nom ni les armes de la maison de Ligne dont il est issu, et mesmc disputant le pas et la prééminence au j)rince de Ligne, et enfin l'un estant tout feu et l'autre toute modération. Il s'est formé une espèce de parli (|ui partage bien des gens de la cour, les uns prenant le premier et les autres le second, cl non communicant uv Judaei Samaritanis. L'animosité entre Egmonl et Ligne ne paroît pas moins : outre quelques inlércsts de famille (car tous ces gens-là sont proclies jiarens ou alliez), il y a quelque antipalbie qui va jusqucs à riniiniti(''. La campagne passée, estant survenu quel(|ue différend pour le commandement des liommes d'armes ((|ue le comte d'Egmont soutenoit n'estre point mis au général de la cavalerie), il y eut un appel du comte au i)rince : ce qui fist grand esclat et fut empescbé par la prudence de M. de Louvigny. Quoique raccommodement aitensui\i, la réconciliation ne fut pourtant (jue plâtrée, et la racine de leurs aversions est restée en leurs âmes.
Le Prince de Barrançon,
Conile d'Aigrpiiionl el de la Roche, clievalier de la Toison d'or.
Je j)Oursuivrî)i mon discours par les chevaliers de la Toison d'or, dont le prince de Barbançon est le doyen. Ce seigneur est Arenibcrglie; et ayant, par les malheurs qui ont précédé et suivi la guerre et par une conduite inégale, épuisé les fonds principaux de ses biens, il s'est retiré à Madrid, où il a peine à soutenir la dignité de sa naissance ; et comme on dit, il ne |)ortc point mais il traîne le nom d'Aremberghe. Il a pourtant esté un dos plus galants hommes, plus amoureux, plus favorisez des dames et des mieux faits de son temps; mais à présent, estant une vertu morte et vivant escartédu Pays-Bas, je n'en parlerai point davantage.
Le Prince un. Mamimes,
Comle d'Isengliien et de Middelbourg, rlievalier de la Toison.
Le i)rince comte d'Isengliien est le sous-doyen. 11 est de la maison de Gand fort ancienne, gouverneur de ce r^ii reste du duché de Gueldre à l'Espagne, c'est-à-dire de Ruremonde, Venlo, la ville de Gueldre et d'un (piart de cette province. Je l'ai veu autrefois un des maislres dhostel ordinaire du feu roi Philippe IV et général de la cavalerie en Portugal, avantage dont il doit la meilleure partie à la princesse d'Isenghien , sa femme, de la maison de Sarmienlo, qui a beaucoup de vivacité el d'esprit, et (jui a esté fort aimée delà feue reine Isabelle. C'est un seigneur qui a des brillans d'esprit tels que, s'ils estoient soutenus de fermeté, il seroit un fort habile homme; mais il est inégal et donne beaucoup aux premières impressions. Il a une certaine liberté de dire hardiment et agréablement tout ce qu'il pense, qui est tanlost satyre et tantost
Jiberlinage, et il accompagne ce qu'il dit d'un ccrlain air et d'une telle grâce que l'on est en possession de ne s'en point faschcr. Au surplus il est brave de sa personne, bon ami, franc, extrêmement gai et extrêmement mélancolique, fort espagnol en ses sentimens et fort flamand en ses façons.
Le PlilNCE DE Chimay,
Comte de Beaunionl. souverain de Funiay el de Revin , seigneur d'Avesnes , baron de Coniniines, Halewyn, elc, chevalier de la Toison d'or.
Le prince de Cbimay est Aremberglie de naissance, maisCroy d'adoption, car son père a esté donataire de cent mille escus de rente par la libéralité de Pbilippe de Croy, nommé le grand duc d'Arscbot, son oncle, à condition de portei- le nom cl les armes de cette maison. 11 est gouverneur de Luxembourg, franc, intrépide, propre à commander une troupe d'enfans perdus. Il aime surtout ses plaisirs, et ceux de Vénus en sont les principaux; il a une gaieté extraordinaire, ce qui le l'ait railleur, mais sans fiel et sans querelle; il est réputé le meilleur vivant et le plus libéral de sa qualité, ce qui lui a acquis beaucoup d'amis parmi la milice et dans son gouvernement: mais les affaires de sa maison, autrefois très-florissantes, comme j'ai dit, sont par terre, par la dissipation de feu son frère et le peu de soin que celui-ci en prend.
Le Comte de Solre
et de Condé, baron de Molembaix el de Beaufort, seigneur de Runics, Hapent, etc., grand veneur d'Hainaul el chevalier de la Toison d'or.
Le comte de Solre-Croy est homme presque tout opposé au précédent; il est tout attaché aux alTaires de sa maison, que feu son père, le plus galant et le plus grand dépensier du Pays-Bas en son temps, lui a laissées fort deslahrées. Homme
d'une probité toute entière, et nicsme sci iipuleuse , qui a toujours delà réserve plulost qw. de la confiance, et qui abonde en jugement phitost qu'en esprit, Tincommodilé des jambes, qui lui sont percluses depuis son enfance , l'a csloigné du métier de la guerre; il a pourtant un régiment et le gouvernement de Condé dont il est seigneur, mais son penchant est aux affaires. Cependant, comme on ne fait point de discernement en E-;pagne, il n'a esté cm|)loyé quen commissions volantes en la province de Flandre, où il a assez réussi : mais tout cela ne lui a pu procurer la charge de premier chef des finances, à ([noy son génie et ses incommodités sembloienl le destiner.
Généraux de l'Armée.
Us sont trois : le comte de 3Iarsin , mestre de camp général, le prince de Ligne, général de la cavalerie, et le comte de Salazar , général de rarlillerie.
Le premier, qui est le Comte de Marsi.n, de Gra ville et de Mézières, etc., est si connu en France que ce seroit une témérité de retoucher sur le portrait que chacun en peut faire. Je dirai en passant que, quelque attachement qu'il ait témoigné d'avoir à la couronne et aux intérests d'Espagne , il n'a pu gagner la confiance ni l'amitié des marquis de Caracenne et de Castel-Rodrigo : ce qui Va rendu mesconlcnt en paix et peu autorisé en guerre. Cependant le comte de Fuensaldaigne (1), qui se connoissoit en hommes et qui faisoit justice sur le mérite des gens, avoit foute l'estime et toute l'amitié pour ce général, qu'il répuloit capitaine et intelligent aux affaires du ministère. Je tiens que la liaison qu'il a tesmoignée et qu'il avoit effectivement avec Fuensaldaigne, lui a
(1) Le comte de Fuensafciana avait commandé en clief les troupes royales aux Pays-lias, de 1G48 à 1634.
procuré Inversion de ses successeurs, eslanl chose ordinaire en Espagne que les ministres s'entre-liaïssent, et conslanimenl il y avoit une antipathie telle entre ces trois personnes, que Caracenne et Caslel - Rodrigo ont fait une maxime de choquer tous les sentimens et tous les amis de Fuensaldaigne : aussi le contrepied qu'ils ont pris, suivi de confusion et de déshonneur et de toutes sortes de malheurs, a monstre la différence de l'esprit raisonnable, adroit et prévoyant du dernier, et fait aisément la comparaison désadvantageuse des autres.
J'ai déjà parlé du Prince de Ligne, qui liendroit ici le rang de général de la cavalerie, si je ne l'avois j)lacé parmi les grands d'Espagne.
Le Comte de Salazab,
Marquis de Belvédère, général de l'artillerie,
est Velasco {{), parent du conneslable de Castille, et par cette liaison fort avant dans ses bonnes grâces. Il a eu pour tout partage et pour toute recommandation à la fortune l'honneur de sa naissance et les services que son père et son oncle, qui ont esté généraux de cavalerie, ont rendus à l'Espagne: car de bien il n'en eut jamais, et mesme de caj)acité pour faire sa charge il en a fort peu. Au reste il a toujours vescu dans un esclat qui a souvent donné matière d'émulation à ceux qui avoicnt de grands biens et grand rang par la dignité de leur maison, et il semble que ce cavalier, n'estant point d'ailleurs de fort grand génie, en a pourtant un puissant pour faire une grande dépense dans une fortune fort limitée, si ce n'est que l'on peut dire qu'il suffit de naislre d'une famille illustre espagnole en Flandre, pour avoir des emplois
(1) il s'iippciail don Juan de Velasco.
et (le grands secours d'argent du roi catholique, qu'on nomme ayudusde costu, qui suppléent à tous ses besoins. Il est au surplus homme fort généreux en sa dépense, extrêmement complaisant à la cour : ce qui lui a acquis les bonnes grâces de l'archiduc Léopold, qui lui a donné de grosses pensions jusques à sa mort.
J'interromprai le discours des officiers généraux de l'armée , pour parler de quelques gouverneurs de province, qui doivent, à mon advis, estre placés en cet endroit, et commencerai par
Le Prince de Nassau,
Comte de Renaix el cheTalierde l'ordre de la Toison d'or, gouverneur du duché de Limbourg , fils du comte Jeun de Nassau , général de la cavalerie en Flandre.
Il est dun esprit raisonnable selon les lumières qu'il a, qui à la vérité sont assez limitées; la grandeur de sa maison, qui est impériale depuis près de quatre siècles et plus renommée encore par le nom d'Orange, jointe aux services de feu son père, l'ont fait considérer en Espagne, d'où il a apporté la charge de gouverneur de Limbourg, qui fait plus de fumée que de feu : car ce gouvernement n'est pas de grand revenu , et ce seigneur en auroit bien besoin, ayant fort peu de bien. Il vit pourtant fort généreusement, et on reconnoît en toute sa conduite l'inclination d'un honneste homme, qui useroit assurément bien des bienfaits de la fortune, s'il en avoit reccu de considérables.
Le Duc de Bourno.nville,
Prince de Buglienaude et de Tamise, gouverneur de ce qui reste d'Artois à l'Espagne,
est sergent général de bataille des armées du roi catholique. Il mérite assurément une des premières places parmi les gens de condition et de capacité en Flandre. Il a l'esprit vif, prompt.
( 70 ) gai el abondant, l'expression l'urlc cl éio(|nenlc : mais il est de temps en temps nn peu violent et esclianffé, et ce (jne bien des gens ont remarqué, il a une raillerie spirituelle, mais si libre et quelquefois si piquante, que sa conversation a des espincs |)our de certaines personnes. H a fort bien réussi dans les guerres d Allemagne, où sa valeur et sa conduite ont esté considérées, particulièrement à la dernière bataille de Norlingue, où, après la déroute de l'armée impériale, la mort du brave Mercy et la prise du général Ghclin, il commanda larmée et fit unebonneste retraite avec un illustre prisonnier, qui fut le marescbal de Grammont. Il a d'assez grands biens et peu ou point d'affaires en sa maison, et par-dessus cela il est économe, quoique splendidc. D'ailleurs sa capacité le portoit à quelque cliose de plus considérable que n'est son petit gouvernement, mais les Espagnols bornent les Flamans à une certaine spbèrc d'élévation : ainsi je crois qu'il est arrivé où sa dignité peut aller; encore lui a-t-il fallu tout l'appui du comte de Pcncranda et toute la considération de son mérite, pour lui faire avoir cet emploi dans le service d'Espagne.
Le Comtk de Meghe ,
De la maison de Croy, gouverneur de la province de Namur,
s'est toujours attaché à la cour et à la guerre par nécessité aussi bien que par inclination, n'ayant que fort peu de bien et pourtant un grand penchant à paroislre et faire dépense. Il est homme d'un esprit libre, un peu satirique, de bon sens et d'une valeur assez connue; il s'est néanmoins toujours fort ménagé, et son humeur, esloignée des conseils téméraires aussi bien que des timides , l'a fait assez considérer pour lui confier des emplois importans : je l'ai veu générai d'une armée qui faisoit iliversion; en IG33 il estoit sergent de bataille; devant ^ ce temps-là il fut fait gouverneur de Namur au temps de la paix des Pvrénées, ce ({iii lui cousta bien de la peine et de la
nci^oc'iatioii, car, (Icpiiis l'arrcst du comlcdo Bassigny, son frère ulérin, il avôit trouve du rctardcmcnl en sa fortune. Il est présentement incommodé de la vcue et plus casse que son âge ne le porte : ce qu'on attribue, partie aux grandes fatigues des guerres passées, où il a toujours agi avec beaucoup d'attachement, parlie à ce qu'il s'est réduit à la seule subsistance du lait, (piil prend pour se sauver des douleurs de la goutte, qui l'avoit mis en estât de ne pouvoir marcher à pied et presque de ne pouvoir monter à cheval.
Je mettrai au rang des gouverneurs de province le comte de Bruay et le marquis de Trazignics que les armes du roi ont dépossédés.
Le Comte de Bruay,
Baron d'André,
est de la maison de Sjiinola , branche de Sicile et non pas de Gènes. Il est homme que l'on a toujours tenu d'entreprise et de valeur, et (jui n'a jamais tesmoigné aucune crainte ni foiblcsse aux occasions : mais, ftiisant réllcxiou sur tout le passé où on l'a veu agir et sur la dernièi-c de ses expéditions, il semble que celte bravoure est plutost personnelle pour lui que pour la conduite des autres. Il est libre, enfle en paroles, n'épargne personne ni mesme ses parens et proches alliés en ses discours, violent à pousser à bout ceux qu'il n'aime point, plein damour-propre et fori persuadé de son mérite; quoiqu'il ne soit point ennemi derintérest, il nele j)rocure pourtant point avec bassesse, et a des générosités qui cachent celte inclination. Le comte de Fuensaldaigne l'aimoit beaucou[) pour sa fi'anchise et sa résolution, et il se présenta de son temps une occasion qui a beaucoup contribué à son avancement; la voici. Le duc de Lorraine ayant esté arreslc l'an 1G54, il fut question d'envoyer (|uel(iuc personne de qualité et d'autorité vers son
arincc, qui csloil au pays de Liège, pour lui annoneer celle surpreuanlc nouvelle et la persuader de rester dans les intércsts d'Espagne. Le comte de Fuensaldaignc, directeur de cette affaire, avoit jeté d'abord les yeux sur le comte de Ciamarache, aujourd'hui prince de Steenhuyse, homme éloquent et plein d'emphase : mais celui-ci s'en estant excusé, il fallut songer à quelque autre: il le proposa au comte de Bruay, qui lui dit qu'il emploieroit toute sa force et que mesmc il sacrifieroit volontiers sa vie pour un service si considérable. 11 se rendit près des Lorrains, dont il harangua les généraux, entre lesquels le premier, qui esloitle comte de Ligneville, estoit gaignc par les Espagnols; il réussit et acquit par là les bonnes grâces de Fuensaldaignc, qui, pour récompeiise de cette action et pour lamilié qu'il avoit pour lui. le fit accommoder du gouvernement de Lille vacant par la mort du comte du Roeulx, où il s'est depuis rendu maistrc des volontés du magistrat et de> habitans, moitié par force, moitié par amour, car il avoit les deux maximes.
Le Marquis de Tiuzigmes,
Gouverneur de Tournay,
est un vieux et rusé courtisan, maistre de toute sorte de passions, mais, à dire vrai, esclave de son intéresl. 11 est entré dans le monde en homme fort incommodé, car ses parens lui avoient mangé le bien de sa maison, qui se trouvoil lors plus illustre qu'accommodée ; son esprit adroit, complaisant et raesme galant, lui acquit une femme avec de grands advantages,sœur du feu comte d'IIostrate et du comte de Rennebourg d'aujourd'iiuy, et veuve du comte de Middelbourg. Il s'attacha ensuite à la cour, où il a esté bien avec tous les princes et gouverneurs ; et sans avoir jamais fait de grands exploits militaires, il a eu le gouvernement d'Artois et de Tournay; il les a mesme possédés ensemble pendant la disgrâce du comte de Bassigny, et a mis
sa maison en très-bon estai, ayant acqnitté toutes les debtcs et raeheté, pour ainsi dire, les biens chargés, et de surplus fait un grand fonds d'appui , dargent et de grosses rentes par son adresse. L'âge de soixante-dix ans, joint à point du tout d'expérienee en matière de siège, lui firent perdre la Irèmontane dans celui de Tournay (1): aussi à la vérité n'avoit-il point de garnison, et il estoit bien malaisé de résister à la personne et à la fortune du plus victorieux et du plus heureux roi du monde. C'est ce qui l'a entièrement justifié et mis en estât, aussi bien que le comte de Bruay, de recevoir la promesse de la Toison d'or, que lun et l'autre attendent avec impatience.
Le Pkince u'Auembekghe,
P'ière du duc d'Arschot, gouverneur de la Franche-Coiiilé,
a toujours donné des marques, dès sa première entrée dans le monde, du mérite qu'il possède aujourd'hui. Il est judicieux , attaché aux affaires, froid, bienfaisant, riche présentement, et a de grandes espérances pour l'advcnir par l'hérédité et parenté de son frère; et ce qui relève ces qualités, c'est qu'il est tout cela sans vanité et sans afîcctalion, qui sont ordinairement les compagnes de la bonne fortune. On le peut compter pour le seul exemple au Pays-Bas d'un jeune homme que les Espagnols aient eslevé, sans passer par beaucoup de degrés, à un gouvernement aussi considérable comme est celui de la rranche-Comté : car il n'a esté que colonel de cavalerie, et si n'a-il guère servi à la teste de son régiment; mais on peut attribuer cela ou au manquement d'hommes, qui est grand en ce pays-là, ou au peu de presse et de brigue qu'il y a eu pour aller régenter un i)ays qui désormais n'est et ne sera espagnol que tant qu'il plaira au roi, ou au mérite de ce cavalier qui vé-
(1) Voy. le II" CCCLXVII de ces Analecles.
ritaJjlciiKïiU est graïul ; ce qui m'a fait autrefois augurer (ju'il scroit un fort galant homme; cl certes, à lui faire justice, il est tel et n'a point l'emportement et le peu d'iionnesteté (pie pratiquent bien des gens de ce pays-là, particulièrement sur ce qui regarde les intéresls de la France, desquels la plupart des personnes, mesme de la première classe, parlent avec qnehpic brutalité. Celui-ci, estant autant serviteur de son maistrc qu'il le doit estrc, accorde pourtant la civilité avec son devoir, et c'est ainsi qu'il en a usé à Valcneicnnes sur le fait des contributions et toutes autres choses, et comme apparemment il en usera toute sa vie.
Je placerai en cet endroit le Maiiquis nii Monthov, csj)agnol naturel, gouverneur de Cambray et Cambrcsis, :-ergcnt général de bataille de la nation espagnole. C'est un homme qui en sa jeunesse a soutenu la réputation de vaillant, et qui a donné des preuves de sa bravoure; mais làgc, quoique pas trop advancé, le désir de vivre commodément, voluptueu>ement et délicatement, qui est extrême en lui, et l'hérédité qu'il a eue de son marquisat, ayant esté cadet en sa jeunesse et mesme bien avant en sa virilité, lui ont infiniment énervé l'air et l'inclination belliqueuse, de sorte «jue présentement, pour ne point perdre l'aise et la douceur d'une siesta , je crois qu'il laisseroit perdre une affaire de quelque importance; d'ailleurs, ayant la veue courte comme il a, je crois qu'il est privé d'un puissant moyen de s'acquitter aisément de ses charges. C'est pourtant un homme fort raisonnable, bien incliné et bienfaisant de son naturel. Il a passé, par tous les degrés (c'est le slyle d'Espagne d'eslcver les hommes parce qu'ils sont de vieille date en service, sans presque considérer quelquefois s'ils ont du mérite et de la capacité), au gouvernement de Cambray, qui est celui de la dernière confiance et dignité, aussi bien que de la dernière importance parmi eux.
On peut ajouter ici dois Fernando de Solis, général d'artil-
Ici'ic, jiiMIairc , aujourd'luii goiivornour du cliàtonu d'Anvers, qui vit encore, comme je crois; je fais ce doute, car il est fort vieux et fort cassé. Il fut la vertu et la bravoure de sa nation en son temps; intrépide, ferme, plein de vigueur et d'expérience, aimant le mestier de la guerre et tous ceux qui s'y portoient en gens de cœur; en eschange austère, sloïque en tous ses sentimens, aflFectant une brutalité en la manière de parler et de vivre, et ne voulant eslrc ni paroistre sinon un bravo soldado : aussi Ta-t-il esté contre les maximes de ceux de sa nation , lesquels ordinairement sont braves et hasardeux avant qu'ils aient fait fortune, mais, dès qu'ils l'ont attrapée, se conservent, en sorte qu'il ne paroît point que ce soit la mcsme personne qui a passé de la charge de major, qui parmi eux est fort considérable , à celle de mestre de camp : car ce mesmc major, qui s'exposoit à la teste de la tranchée, et qui estoit toujours le premier aux attaques d'une place, faisant vaillamment toutes fonctions, ordinairement prend ses mesures, ses aises et ses seuretés, estant mestre de camp , et se fait faire des relations de ce qui s'est j>assé la nuit dans les attaques par des adjudans, lui mestre de camp estant derrière quelque bon espaulement, qu'on appelle parmi eux, par raillerie, el quaricl de la salud. J'ai fait cette digression en passant, pour monstrcr au doigt la raison pour quoi ^E^|lagne aujourd'hui n'a [loint de généraux darméc comme du passé, lorsque la voluj)té et la fainéantise ne saisissoicnt point ceux qui s'cslevoient à quelque dignité militaire, comme elle a fait aujourd'hui : ce qui e;t tellement vrai que. si on vouloit faire une véritable mais odieuse relation des personnes qui sont en charges considérables parmi eux, on trouveroit mille copies de Sardanapalc pour quatre imitateurs d'Alexandre ou de César, tels qu'il s'en trouvoit quantité parmi cette nation dans les siècles passés. Je reviens à don Fernando de Solis, qui n"a jamais pris cette route, mais a toujours servi son maistre de toute sa force; et s'il eust eu autant de capacité qu'il avoit de zèle et de valeur, on l'eusl |)U compter parmi les plus illustres capitaines de sa nation.
Puisque j'ai commence à parler des personnes les plus considérables de cette nation en Flandre, je poursuivrai par DON Antonio de Cordua, lieutenant général de la cavalerie. Il a esté ci-devant créature et mesmc une espèce de favori de don Jean dAustriclie, avec lequel il est venu au Pays-Bas. La fortune de ce prince ayant pris un estrange destour après la bataille de Dunquerque, jusques à estre rappelé en Espagne, don Antonio, qui s'imagina que ce rappel seroit un exil de la cour, comme il arriva en effet, résolut de s'attacher au marquis de Caraccnne. Quelques-uns ont dit qu'il avoit mesmc sacrifié don Jean en révélant certains secrets importants : tant y a que de l'intime amitié de ce prince il passa à une pareille mésintelligence. Il fut fait ensuite lieutenant général de la cavalerie, charge qui depuis longtemps a toujours esté conférée à un Espagnol, plutost pour accommoder un homme que pour accommoder la charge. Au reste il est fort studieux, aime plus qu'il ne possède les bonnes lettres, et cependant il est si attaché à la lecture qu'il s'en est incommodé la veue qu'il a fort courte : on croit que Vénus s'est jointe à Minerve pour lui affolblir ce sens. Je ne parle point de sa valeur; elle doit estrc connue en France, après la prison de guerre qu'il encourut à la défaite de M. de Marsin et du prince de Ligne par Sa Majesté mesme, près de Gand.
Je placerai ici un très-honneste homme de celte nation, do.v Pedro Saval, gouverneur dOstende, qui est un original d'honneur, d'honncsteté et de bonne conduite. 11 a passé une partie de sa vie aux guerres d'Allemagne, où il a mérite la réputation de vaillant, mesme à l'allemande et à la suédoise, et Ion rend assez justice sur ce chapitre-là en Allemagne. Apres l'évacuation de Frankendal , il vint au Pays-Bas. Colonel dun fort bon régiment d'infanterie, il fut depuis mestre de camp d'un terce espagnol et enlin gouverneur d'Ostende, où il est aimé des bourgeois, des gens de guerre et de toutes les
pcrsoiiMcs raisonnables. 11 est généreux jusqucs à tout sacrifier ])Oiir paroislre homme de bon cœur et grande chère, et il a assez souvent des hostes de grands frais, en sorte que son gouvernement kii donne phitost à vivre qu'à s'enrichir; il est brave et homme de teste assurément, et l'on est assez persuadé qu'il jjayeroit de sa personne en une occasion; il a souvent des maladies dangereuses, a quoi l'amour et l'excès des femmes contribuent, ou du moins ont contribué beaucoup.
A moins que de compter les mestres de camp, je suis à bout des gens de grande charge ou de considération de cette nation-là. Jamais la Flandre n'en fut à la vérité si despourveuc ; et s'il faut parler francbement, l'Espagne ne le fut jamais tant non plus. C'est après ce que j'en ai ouï dire à un homme qui estoit l'honneur et le bon sens de celte nation-là , que j'en parle ainsi : j'entends le comte de Fuensaldaigne, dont la gloire durera autant qu'il y aura des gens qui feront justice au mérite et à la vertu. Ce grand homme, parlant avec douleur des eschecs qui arrivoient les uns sur les autres aux affaires du roi son maislre qu'il aimoit bien , et certes qui estoit un bon prince, déploroit la malheureuse condition de l'Espagne, desnuée de conseil et de valeur: ce qu'il attribuoit à des causes qu'il nest pas temps de reprendre ici; mais je n'ai pu me tenir de faire cette réflexion, et de conter cette citation en passant.
Pour revenir aux niestres de camp, ils sont quatre des vieux corps, car je ne connois point les nouveaux, savoir : le comte de Monterey, dont je dirai quelque chose; don Antonio Furtado y Mendoza, don Jean de Toledo y Portugal et don Joseph Manriquez. Ces trois derniers, estant de qualité et anciens dans le service, seront connus d'ailleurs; ainsi je n'en parlerai point.
Ll Co)ite de Mo.n'terey
cs( second fils de feu don Louis d'Haro, qui n'a en en partage, pour toute liérédilc de son père (chose surprenante), que dix mille escus de rente, mais qui a esponsé une triple héritière de Monterey, de Zufiiga et de Maldegheni en Flandre, riche, à ce qu'on dit, de cent trente mille ducats dEspagne de rente, et au surplus des pierreries, de la vaisselle et des mcuhles précieux en quantité prodigieuse. Il a trente ans ou environ; il est bien incliné, aime l'honneur et les honnestes gens autant qu'homme d'Espagne; il a mesme du |)enchant pour les sciences et les belles lettres, et quoiqu'il ne les possède guère, il leur fait pourtant de l'honneur, ayant acheté de mon temps pour quarante mille escus de livres de tous les auteurs connus. II aime et est souvent parmi les savans et les gens de guerre; et quoique l'on ne l'ait point veu en aucune occasion , il a affecté le nom cl la vie de soUhido, et sa qualité ne le laissera pas longtemi)s candidat d'une des premières charges de l'armée. Il est généreux et civil à la façon d'Espagne, c'est-à-dire (pi'il fait grosse despense pour caresser les dames, dont il a enrichi quelques-unes à Bruxelles et à Anvers. Il a de l'inclinalion pour la Flandre, où le désir d'avoir des enfans de sa femme l'a conduit ; mais il n'en a point encore. Je crois qu'avant peu de temps il sera l'un des généraux de ce pays-là.
Je passerai à (juchpics sergciis généraux de bataille (jui se sont introduits en Flandre, depuis la venue; de l'archiduc l.éopold, à la façon d'Allemagne.
Le PlilNCE DE ROBECQ,
de la maison de Montmorency, marquis de Morbecquc, comte d'Estaires. baron de Bersée, Rcnceurs, etc., sergent général de
balaille, connu plus anciennement sous le litre de comte d Estaires, est fort considérable par sa naissance, sa bonté et son honnesteté; il n'aime point tro]) la cour, ce qui lui fait mener une vie tranquille et retirée; il est bomme doux et fort trailable, généreux, aimant l'bonneur, mais nullement la vanité; il est beau-frère du duc d'Arscbot, et a beaucoup d'amis par cette liaison-là. H lui est resté fils et fille de son mariage qui sont les objets de toute son application et de sa tendresse pour les bien placer, et en cette veue il ne s'e.-.t point remarié, quoiqu'il fût veuf à làge de vingt-sept ou de vingthiiit ans.
Le Comte de Rennebourg,
• Sergent général de bataille et oncle du tomte il'Oslrate,
présentement débile desprit, est le dernier màlc de la maison de Lalain , de laquelle Philippe de Comines fait léloge, disant que prescfue tous ceux de cette maison estoient morts Tespée à la main au service de leur prince. Il est homme de bon sens, belle et bonneste éducation, et a plus d'élocjucnce et de politesse (|ue bien d'autres de cette volée; il a esté fait gouverneur de Bruxelles dans la dernière guerre; il est fort aisé et fort soumis, ce qui lui a acquis l'amitié des princes et gouverneurs du Pays-Bas; il n'a que très-peu de biens et néanmoins les inclinations hautes; il est assurément un des plus honnesles hommes de ce pays là.
Le Prince de Steenhuys,
mieux connu sous le nom de comte de Gamarage, est aussi sergent de bataille. Il a esté nourri dans l'habit cl la profession ecclésiastique, et a très-bien [)rofilé dan> les lettres, dont il lui reste une bonne teinture; niais deux de ses frères ayant esté successivement tués en duel, il a [)ris l'cspée et s"est jeté
flans les armes , et par son adresse et sa valeiu' s'est fait considérer en sorte quil a obtenu un vieux corps d'infanterie wallonne, et a esté fait en la dernière guerre sergent de bataille. Homme qui a du faste, des pensées et des termes ampoulés, parle bien, mais en détour, il se souvient encore de l'art de raisonner à la scolastique, et fait enirer beaucoup d'inductions et quelques sillogismes dans le discours. Au reste, la valeur est héréditaire dans sa maison, quoique d'ailleurs les lettres lui ayent donné le lustre et l'origine, le président Richardot, très-habile ministre sous l'archiduc Albert, ajant planté les fondemens des biens et des honneurs qu'elle possède aujourd'hui. Le baron de Lambeque, sergent de bataille de cavalerie, est son cadet : homme de cœur et d'entreprise et l'un des meilleurs chevaliers de cette armée-là, il a toujours bien réussi en ses combats généraux et particuliers.
Le Baron de Berlo
est aussi sergent général de bataille, homme qui entend assez bien la conduite de l'infanterie, ce qui est rare parmi les Flamans : car le penchant de tous les jeunes gens est la cavalerie, et ayant commencé le métier par cette route, difficilement ils reviennent à estre fantassins, dont l'art doit estrc pratiqué de jeunesse et longtemps. Je reviens au baron de Berlo, qui est assez mécontent que ses longs services ne l'ayent point avancé davantage, et l'une de ses plaintes est qu'estant vieux sergent de bataille, au lieu de pousser sa fortune plus avant, on lui a créé cinq ou six collègues de plus qu'il n'y en avoit avant la dernière guerre, et que l'on lui a osté son régiment qui lui donnoit plus de revenu que sa charge de sergent général de bataille, dont les appointemens sont grands en patente, mais ne se payent point ou peu : en effet, je dirai encore en cette occasion que c'est une chose passée en coutume et peut-cstre en maxime en Espagne, d'accor-
der de gros appoinlemens à tous les olficicrs servans, et de grandes pensions, qu'ils aytcWcnl suelda de cnirelenido , à tous ceux qui ont servi et qui se trouvent réformés; mais de toutes ces pancartes personne ne tire que peu de cliose , en sorte que des sommes immenses dont les estats sont chargés ils n"en payent point la centiesme partie. C'est pourtant ce qui fait du bruit que ces enlrelenidos , dont la pluspart vieillissent dans leurs prétentions; et du moins ils ont la vanité de monstrer de grands crédits qu'ils ont à la charge des finances d'Espagne, quils transmettent à leurs cnfans, et mesnie quelques-uns les portent en mariage; et à la fin toutes ces lettres patentes aboutissent à mcHre sur leurs tombeaux : Entreleuido de Sa MaçfPSiad.
Carlo Campy,
Milanois,
est un des plus anciens sergens de bataille. Il a passé, par tous les degrés de la milice, au rang qu'il tient aujourd'hui; mais, à l'exemple des Espagnols qui s'enrichissent ou qui vieillissent, il sen faut bien de cette première vigueur avec laquelle il défendit Mardicq et Gravelines; et l'usage de ces sortes d hommes se restreint presque à fournir au conseil de guerre, dont il y a longtemps qu'il est.
Il y a encore quantité de sergens généraux de bataille créés dans cette dernière guerre; mais le nombre dispense de faire le portrait de chacun. Je crois que ceux-ci en sont : le prince d"Aremberghe, le marquis de Richebourg, le comte dAnappes, le marquis de Conflans, le marquis d'Aiseaux, le comte de Raclie, le baron de Lambeque et mons"^ de Louvigny, dont il faut dire quelque chose: c'est un gentilhomme de la province de Hainaut, de la famille de Landas, qui a eu pour toute hérédité l'honneur de sa naissance, car son père lui avoit laissé peu de biens; il a esté nourri page chez le duc de Lor-
raine, lequel il a suivi en ses guerres d'Alleniague et de Bourgogne, et il a Itien profité en cette escole. Le feu comte de Buquoy lui donna son amitié et le fit cornette de la générale. n a donné. mille marques de son courage et de son honheiir en plusieurs partis : ce qui le faisoit nommer, du feu comte de Fucnsaldaigne, el diclioso Louviynij. Il eut le bonheur de sauver l'arcliiduc à la bataille de Lens, s"o|)posant avec son escadron à celui qui le venoit accabler, et cet honneur ne lui cousta qu'un bras cassé; il a depuis continué de se signaler à la cour et à la guerre. II est dur» esprit doux et délié, parle agréablement, fait plaisir de bonne grâce et volontiers; il est bon ami, splcndidc et économe, a l'air accommodant avec toutes les nations du monde : en un mot, c'est un des plus honnestes hommes de ce pays-là.
Je pourrois faire ici un estât fort long des gens de (jualilé des Pays-Bas qui ne cèdent le pas en aucune chose à bien des gens ([ue je viens de nommer; mais, comme ils ne sont point dans des emplois considérables et que le nombre en est trop grand, je me contenterai de faire récit de quebiues noms lumultuairement, pour ne point les dilTéreucier par la préséance.
SciiETZ. Le comte d'I'rsel. Lallain. Le comte d'OsIrade.
I)lch.\tel. Le comte de Blan- Baste. Le comte de Moucron.
gervaL Méiioue. Le marquis de Trelon.
S'*-Aldego.\de. Le comte de Go.xzagle. Le marquis de Gon-
S"'-Aldegonde. zague.
S"'-Aldego.>'de. Le comte de Cuov. Le comte du Rœul.\.
Genav. Hou.ne. Le comte de Bassigny.
Josse. Le comte de Mastin. Longueval. Le comte de Bu- GiiELiN. Le comte de Ghelin. M^^'oy.
Ognies. Le comte de Coupigny. Beugiu:. Le comte de Grim- LAN'NOY.LccomlcdelaMolterie. berghe.
Hémn-Liétard. Le comte Philippe de Bossut.
Og.mes. Le comte d'Estrée.
NoYELLE. Le comte de Noyelle, gouverneur de Malines.
NoYELLE. Le comte de Marie.
LiÉREs. Le comte de S^- Venant, gouverneur de S'-Omer.-
Melun. Le marquis de Richebourg.
Maison de Saxe. Le ringrave.
La Tour et Tassis. Le comte de la Tour et Tassis.
Bette. Le marquis de Lede.
Mérode. Le marquis de Deinse.
MAiLLY.Le marquis du Qucsnov.
Or.iMEs. Le comte de Sueveghem.
RuBEMPRÉ. Le comte de Vertaing.
BouRNONViLLE. Le vicomtc de Berlin.
NoYELLE. Le marquis de Lihourg.
Lens. Le comte de Blandequc.
Mérode. Le comte de Waroux.
Mérode. Le comte de Montfort.
Mérode. Le comte de Mérode et d'Ognies.
JamoiGiVe. Le comte de Masselt.
Horne. Le comte d'Herlies.
Rivières. Le comte d'Hors.
Dekamont. Le comte de Brandevillc.
Crèvecoeur. Le marquis de
Wargnies.
ScHETS. Le comte de Grohen-
doncque.
BoiscHOT. Le comte d'Erps.
GoMicouR. Le comte de Gomi-
cour.
Vilain de Gand. Le marquis
d'Hem.
Berghes. Le comte de Radie.
Robles. Le comte d'Aiiappes.
Dubois de Tiennes. Le vicomte
de Fruges.
Bernimicour. Le vicomte de la
Tieuloye.
Groesbeque. Le comte de Groes-
heque.
La Chapelle. Le comte de la
Chapelle.
WiLS. Le comte de Wils.
Watou. Le comte de Watou.
Bourgogne. I>e comte de Wa-
ken.
Montmorency. Le vicomte de
Roulers.
Desfiennes. Le comte de Rin-
hcquc.
Brias. Le comte de Brias.
DuciiATEL. Le vicomte d'Hau-
bourdin.
De Tiennes. Le marquis de
Berte.
BoRNiiEM. Le comte de Born-
hem.
Voilà les noms do ceux dont il me soiivieiU à présent. Pardessus cela il se trouve quantité de gens de qualité qui portent le titre de barons et qui n'ont point de titres, qui sont pourtant fort bien nés et le portent fort liaut, comme les barons de Wambrechies, de Saint-Jean, de Cruysautem, de Selle, dlnghelmunster, de Wasmes, de Bousy, d'Eseornay, de Wanghes, d'Erpe et autres, les seigneurs de Recour, Roisin, etc., et cent autres; mais la relation succincte m'empcsche de les nommer tous.
Je ferai ici une petite adjonction des aisnés de famille qui sont en estât de se marier, avec un portrait sommaire de leurs qualités |)ersonnelles et du bien qu'apparemment ils possèdei-ont.
Le Dl'c d'Havisé (1),
Grand d'Espagne, prince el mareschal héréditaire du saint-empire, comte de Fontenay,
paroistra à la teste de cet escadron de galanterie. Il est beau el bien fait, fort doux et docile, bien incliné, sage en sa conduite; et s'il adjouloil le brillant d'esprit, qu'il a j)Ourtant d'ailleurs fort raisonnable, il n'y auroitricn à soubailer. Il a soixante mille (lorins de rente en Flandre et en Lorraine, mais avec cela quehiues affaires, quoiqu'il en ait déjà débrouillé quantité.
Le Mahquis de Roubaix,
Fils nisiié du prince de Ligne, d'Amblise el du saint-empire, grand d'Espagne,
est âge de 2o ans ou environ; il est assez mal tourné du costé de l'esprit; il aura j)ourtaut de grands biens, car le prince de Ligne estoit ci-devant le plus accommodé de toutes les personnes de sa volée : mais la réintégration du prince d'Espinoy
(!) On lil :» la marge : .. .l'ai déjà parlé' do lui au rang des grands d'Espaguo. »
dans srs terres lui tloiinc un grand escliee, estant une affaire de i.jjOOO llorins de rentes. Je crois pourtant qu'il en reste encore jusques à 80,000 florins avec fort peu d'affaires.
Le Comte de Buren,
Fils aisné du comte de Solre, baron de Condc et de Molenibaix,
est âgé de :2G ans ou environ, beau, galant, spirituel, fort |)etil de corps, mais bien fait en sa taille. 11 y avoit ci-devant 80,000 florins de renie en très-belles terres, qui sont encore toutes en cette maison ; mais les guerres en ont fort diminué le revenu , estant exposées aux frontières: d'ailleurs il y a uneinfinité d'affaires que le comte de Solre a pourtant fort esclaircies, et n'eust esté la surcharge de la dernière guerre, il en seroit apparemment venu à bout.
Le Comte de Beaumont,
Fils et enfant unique du prince de Cliimay, seigneur d'Avesnes, souverain de Funiay el de Kevin, baron de Comniines, etc.,
est âgé de 20 à :â2 ans; il a de l'esprit, mais un peu estourdi et volage comme le père. N'esloit qu'il y a une macliinc d'affaires arriérées, embrouillées et presque insurmontables, il y a plus de terres et de grands biens dans cette maison qu'en aucune autre, excepté celle d'Egmont, où il y a pour le moins et autant de biens et autant de brouillci^ies qu'en celle-ci. .autrefois on faisoit l'hérédité de Chimay riche de 100,000 escus de rente (I), je dis escus du Pays-Bas dont chacun est de 3 florins, monnoie forte. Le comte d'Isembourga depuis institué le comte de Beaumont son héritier, et la .succession est très-cojisidérable; tnais avec tout ce secour* on aura peine de rétablir les affaires de cette famille.
(1) On lit à la marge : » Cet escu vaut 5 liv. 1^ s. de France. »
Lf. Duc Octave d'Aiiembeugiie,
Fils unique du prince de Barbançon ,
0 28 ans ou environ, hcaucoup d'esprit et cragrémenl et un certain air de gaieté qui j)laist fort aux dames et déplaist fort aux hommes, car il a eu assez de querelles avec ces derniers, comme il a eu assez les grâces des premières. Une privante , suivie d'un petit poupon qu'il lit à une fort belle chanoinesse, lui a attiré sur les hras toute une famille de braves gens qui ont employé le duel et un projet d'assassinat pour en tirer raison; mais il s'en est démeslé avec beaucoup de cceùr, d'adresse et d'honneur. Il a peu de biens, quoiqu'il en mérite beaucoup par son penchant à la générosité et à la gloire; et à en parler franchement, c'est un des plus brillants génies du Pays-Bas.
Le Comte de Bossu
a atteint la succession par la mort de son père, qui esloit chevalier de la Toison d'or. Il est baron de Lidekerke et vicomte de Rombecque, qui sont de belles terres, neveu du prince de Chimay par sa mère, âgé de 24 à 2o ans, bien fait de corps, un peu estourdi, brave et hasardeux, ce qui est héréditaire en cette inaison-là, qui ne conserve plus que Fesclat de lu naissance, qui est haute et très-illustre : car les biens sont tellement embourbez \)av les dcbles, qu'il court risque d'estre incommodé toute sa vie, s'il ne s'allie avec quelque personne qui ait un grand fonds de linances pour le rétablir.
Le Comte du Reux
est chef de la maison de Croy en Flandre, cl cependant moins acconimotlé de biens que tous les autres; il est âgé de 29 à ôOans, n'aime point trop la cour ni la galanterie, attache sa demeure
à la campagne ou aux vilk-s de province, et ne se produit i)oiiU selon le rang (juc lui donne celte belle prééminence d'estre chef d'une des plus puissantes et des plus illustres maisons du Pays-Bas. Il a un régiment de cavalerie, s'acquitte de sa charge en homme de coeur, mais sans faire le bruit que pourroil faire un homme de sa qualité. Je crois que sa fortune resserrée contribue à cela, et je ne vois point qu'il soit en estât de la changer par sa conduite, qui n'a rien de relevé.
Le Marquis de Morbeque,
Fils unique du prince de Robeque (I),
est un jeune homme de 17 ans, qui promet toutes choses |)our la vivacité de Tcsprit, la belle taille et les bonnes inclinations qui brillent en sa jeunesse; il est prompt, esveillé et gai, et il a un de CCS génies qui |)ourroil estrc assez conforme à l'air que donne l'éducation françoise. Le père idolâtre ce fds, et ne fera aucune difficulté de se dessaisir de grandes terres pour lui faire trouver un parti considérable.
Le Comte oe Vertaing ,
Baron d'Everberghe, grand veneur du Brabant , de la maison de Rubemjiré,
âgé de 55 à 50 ans, est jus(|u'aujourd"hui sans prendre femme: le nicschant estât des affaires de sa maison et le peu d'occasion qu'il y a en Flandre de s'allier avec des personnes qui ayent de quoi le restablir le tiennent, comme je crois, si longtemps sans prendre parti; d'ailleurs il est d'un génie penchant plustost à la mélancolie et à la solitude qu'à l'air gai de la cour : ce qui le fait grand chasseur et peu amoureux.
(1) Ou lit fil marge : >■ Morl on 1692, coioiinel tluiégiiTienl de Hobecq. «
Lli JliLMi Co>ITE Ut GlîIMBtllGIlE
est âgé (le "li à ;2o ans, le |)liis grand godelureau de Bruxelles, (Ion* la galanterie consiste la pluspart en la propreté qu'il aime à un point que la pluspart de ses fleurettes sont de parler des modes et des ajustemens. Il y a force enfans et peu de biens en celle maison-là, qui pourtant est fort illustre et bien alliée; la beauté y est héréditaire; les enfans participent de celle de la mère, qui a esté en son temps une des plus galantes et j)ourtant, à ce (pie l'on dit, des plus sages dames de Flandi-e.
Le Comte de Guoue.ndOiNCQue ,
âgé de 28 ans on environ, est d'une maison (pie la valeur de deux prédécesseurs a illustrée, cl où il y a près de 4(),()()() florins de rente ; il est principal héritier de ces biens par la mort (le son père; il est d'un génie doux, mais médiocre, suflisant plustost pour seconder la valeur de ses pères (jiie |)our la relever.
Le Comte de Coupigny,
Delà maison d'Ogiiies, coubiii germain du duc d'Havre par sa grand'mére cl Montmorency par sa mcrc ,
est pi'ésentemenl àg(; de 22 à 23 ans, bien lait de corps et assez d'esprit, un peu brus(iue, mais ce feu se |)eiit attribuci' au bouillon de jeunesse (jue l'on pouria corriger. Je ci'ois qu'il a des biens fort médiocres, estant cadet de la maison, et ses ancestres l'ayant toujours porté forl haut : ce qui leur a attiré de la dépense dont la maison paye aujourd'hui, avec beaucoup d'autres, la folle enchère.
(MS. n" 782 (le la Bibliolliè(|ue de Saiul-Omer, \)cl. iii-i" de 146 pages.)