SACRO?^EXPOSITI° ATQUE A»ORATIO PERPETUA
R0SANCT'E EUCHARISTIE IBI PlET EX LICENTlA
CARDlNALIS ARChIEPISCOPI.
A dix heures du matin , une messe pontificale fut chantée par Mgr. de Ram, en présence d'une multitude d'étudiants et de deux Pères de l'Ordre de Saint- Dominique portant l'habit de l'illustre Docteur dont on célébrait la gloire. Pendant toute la journée des adorateurs du Saint-Sacrement se succédèrent à la chapelle, et le soir, après le salut, les bâtiments du collège furent encore une fois brillamment illuminés.
Cette solennité, dont le caractère était à la fois religieux et académique, a produit un excellent effet et laissera de longs et agréables souvenirs dans la mémoire de tous ceux qui ont eu le bonheur d'y assister. Dans une institution qui a pour but de rendre aux études théologiques l'éclat qu'elles ont jadis jeté dans nos provinces, les hommes de piété et de science doivent naturellement vénérer le saint Docteur dont le génie est l'une des plus grandes gloires de l'Église. Dans l'étude des lettres divines et humaines , comme dans les voies de la vertu , professeurs et élèves ne sauraient choisir un plus noble modèle.
Nous arrivons à une troisième fête non moins touchante que les deux précédentes.
Le vendredi 9 mars, MM. les étudiants, membres de la sodalité de la Sainte Vierge, firent célébrer à la chapelle des Frères de la Charité un salut solennel en l'honneur de la Vierge Immaculée. Mgr. de Ram officiait pontificalement , et un nombre très-considérable d'élèves appartenant à toutes les Facultés y assistaient avec une piété exemplaire. Avant le salut, le R. P. Speelman, de la Compagnie de Jésus, direc-
teur de la sodalité, monta en chaire et prononça un discours sur le dogme que le Souverain-Pontife venait de proclamer. Nous sommes heureux de pouvoir reproduire ce magnifique discours , non-seulement à cause des sentiments élevés qu'il respire, mais aussi parce qu'il retrace avec autant de science que de vérité l'empressement que la Belgique et surtout l'Université de Louvain ont toujours mis à défendre les glorieuses prérogatives de la Mère de Dieu.
Le P. Speelman s'est exprimé dans les termes suivants :
« Ta gloria Jérusalem , Tu laetitia Israël , Tu honoriflcentia populi nostri.
» Judith, ch. 18, y. 40.
» Messieurs,
»Quel cœur catholique ne s'est senti ému, ces jours derniers, en voyant l'élan si spontané, si général dont cette ville fut le théâtre? Louvain s'est montrée vraiment dîgne du glorieux titre de cité de Marie ; et, je n'en doute pas , du haut des cieux, la Vierge Immaculée aura abaissé avec amour vers les murs d'où partaient tant de vœux et tant d'hymnes de triomphe ces regards si doux, ces mains si riches de bienfaits que nous lui voyons étendre sur le monde. Son cœur gardera à jamais la mémoire de ce jour , où tout un peuple célébrait le plus beau de ses triomphes par l'expression de la joie la plus pure et de la plus pieuse allégresse.
» Moins éclatante peut-être est la manifestation
dont cet humble sanctuaire est en ce moment le témoin; cependant, pour être plus modeste, je ne sais si elle sera moins agréable à la Mère de Dieu. L'hommage du cœur lui plaît sans doute, mais quant au cœur vient se joindre, comme ici, l'intelligence, le plus beau don des cieux, cet hommage acquiert un double prix, et parce qu'il est plus rare, et parce qu'il produit sur ceux qui en sont témoins des impressions plus salutaires et plus profondes. L'histoire a laissé tomber dans l'oubli bien des présents d'or et de pierreries offerts à la célèbre statue de la collégiale de St.-Pierre, tandis qu'elle a gardé précieusement le souvenir de la robe doctorale que lui offrit le savant Juste-Lipse, en témoignage de son amour et de sa reconnaissance. A côté des noms des États qui, comme ceux du Brabant, se consacrèrent d'une manière spéciale au culte de la Vierge Immaculée, elle a soigneusement conservé les noms de ces corps savants qui, comme l'antique Université de Louvain, ont voué à la défense du plus beau des privilèges de Marie leur plume et leur savoir.
» Peut-être redira-t-elle un jour aussi qu'au milieu des manifestations de tout genre, dont le monde chrétien vient de donner le spectacle, Louvain seule a vu se grouper autour de Marie tant et de si dignes représentants de la science. Elle racontera, à la gloire de Marie et à la vôtre, MM., comment, alors que vos noms étaient proclamés avec honneur à la cour des rois et dans les plus doctes académies, alors que vos œuvres vous méritaient de leur part les
distinctions les plus flatteuses , on vous vit abaisser devant le Trône de La sagesse vos fronts couronnés des lauriers de la science et vous présenter en corps devant tout le peuple pour joindre vos hommages aux siens, dans la vaste basilique de cette cité.
» C'est là un spectacle dont la ville entière gardera un éternel souvenir. Pour nous , qui vous voyons aujourd'hui honorer de votre présence cette pieuse cérémonie, nous aimons à y reconnaître non-seulement une nouvelle expression de votre piété envers Marie, mais encore une preuve des sympathies dont vous entourez ceux d'entre vos élèves qui, pour mieux profiter de vos leçons, ont voulu mettre leurs études sous la protection de la Reine des cieux. Je vous remercie, en leur nom et au nom de leur mère , de cette marque d'intérêt. Je remercie surtout du fond du cœur celui qui a bien voulu relever notre humble réunion par son religieux concours.
» Après avoir été dans la ville éternelle le représentant de vos vœux et l'organe de vos pensées , il en a rapporté des paroles bien honorables et bien douces pour vous , recueillies de la bouche même du Pontife suprême. Il vous a décrit dans les effusions de l'intimité les scènes de foi dont il fut le témoin. Mieux que tout autre il pourrait vous redire combien fut sublime ce moment , où le chef des pasteurs annonçait à Rome et au monde que l'Immaculée Conception de la Vierge faisait désormais partie du dogme catholique. Quel spectacle que celui de tant de milliers de fidèles , accourus de toutes parts pour entendre les
premiers des paroles si longtemps désirées! Quel tableau que celui de ce noble sénat d'évéques, debout, comme au temps des apôtres , pour appuyer de leur témoignage la doctrine de Pierre, et cependant baissant, pour écouter la voix de leur chef avec plus de soumission, leurs têtes blanchies par les travaux ou par les souffrances. — Devant de tels faits toute parole se trouve impuissante : que doit-ce être de la mienne? Aussi ne me hasarderais-je pointa élever la voix, si je ne me sentais rassuré d'un côté par votre extrême indulgence et de l'autre par la pensée que celle dont j'ai à vous parler est votre mère et la mienne. Notre mère ! à ce nom le cœur s'épanouit. Qui ne trouverait, en parlant d'une mère, des accents sentis du moins et qui , à défaut d'autre mérite , auraient l'amour pour excuse?
» Mais en même temps, Messieurs, un autre soin me travaille. Il me semble que vous attendez autre chose en ce moment d'un prédicateur sacré qu'une simple effusion de tendresse filiale.
»En présence du grand acte que vient de poser l'Église, il est permis à l'intelligence de ses enfants d'en examiner le but et la portée , de relever chacun des grands intérêts qui s'y rattachent. C'est ce que je me propose de faire dans cet entretien, en vous montrant comment le triomphe de Marie est en effet le nôtre, celui de Rome, celui de l'Église et celui de Jésus- Christ; en sorte que nous avons sujet de nous en réjouir et de nous en glorifier et comme Belges, et comme sujets dévoués du St.-Siége, et comme catho-
liques, et enfin comme chrétiens. En un mot la gloire dont brille aujourd'hui le front de la Vierge Immaculée se reflète sur tout ce qui intéresse ou notre cœur ou notre foi. Commençons.
» I. Que l'Université de Louvain se distingua de tout temps par son zèle et par sa persistance à défendre le dogme que l'Église vient de définir, c'est un fait si connu , que je craindrais d'abuser de votre patience en m'y arrêtant. Les historiographes de l'Immaculée Conception sont unanimes à redire qu'elle se trouva sans cesse au premier rang parmi les champions de la Vierge, sa patronne. Elle soutenait, dit l'un d'eux, le privilège de Marie de toutes ses forces et l'embrassait de toute l'ardeur de son âme : iotis defendebat viribus totisque amplectebatur visceribus. Il n'était guère d'académie, dit un autre, qui célébrât avec plus de pompe la fête du 8 décembre : et de fait on trouve dans d'anciens calendriers que ce jour était mis sur le même rang que les plus grandes solennités de l'année : Pâques, Noël et la Pentecôte. Vernulaeus remarque qu'on ne saurait attribuer au hasard que ce fut le jour même de la Conception Immaculée que fut rédigée la bulle qui érigeait l'Université, comme ce fut le jour de la Nativité de la Vierge qu'elle fut installée. De si heureux auspices ne devaient-ils pas faire présager tout ce que son avenir aurait de noble et de brillant? Mais ce n'est pas ici le lieu de dire ce que la nouvelle institution fit pour l'Église et pour la Patrie, les ouvrages de tout genre dont elle enrichit la science religieuse et profane. Ce
serait l'infini. A peine même si cet entretien suffirait à rappeler tout ce qu'elle mit au jour de considérations et d'arguments en faveur du sujet qui nous occupe. C'a été une heureuse pensée de grouper autour de l'image de la Vierge ceux d'entre ses docteurs qui se sont le plus distingués dans la défense de la Conception Immaculée; que si l'on voulait énumérer tous ceux qui , élevés à la même école , ont dans leurs écrits manifesté la même opinion et combattu pour la même doctrine, il faudrait épuiser le catalogue de tous ses théologiens.
» Ce sont là des choses connues ; ce qui Test moins peut-être, c'est que l'académie de Louvain ne faisait que concentrer et résumer ce que les écoles de la Belgique, éparses jusqu'alors, avaient toujours enseigné et défendu. Vous n'ignorez pas, MM., qu'avant que cette ville devint comme l'héritière universelle de nos traditions religieuses et scientifiques , ces deux grands courants allaient malheureusement se déverser au dehors. C'étaient des docteurs de Tournai, de Lobbes et de Liège, qui occupaient le plus souvent les chaires de la Sorbonne et de Cologne, de St.-Victor et du Bec en Normandie. Quels noms je pourrais apporter à l'appui de cette assertion : Alain de Lille et Henri de Gand que n'éclipsa point le génie du Docteur Angélique, Alain que son siècle proclamait le docteur universel ; avant eux Boniface , Robert et Simon de Tournai, ces fondateurs de la Sorbonne si dévoués à Marie ; Hugues et Richard de St.-Victor, ces chefs glorieux d'une congrégation à jamais fameuse !
Or toutes ces nobles intelligences , tous ces hommes d'un savoir étonnant, dans ce siècle même où la science eut des proportions colossales , tous ces docteurs belges, qu'ils descendissent de l'école jadis fondée par Odon sur les rives de l'Escaut, ou qu'ils vinssent des bords de la Meuse et du Rhin , tous sans exception se sont distingués par leur foi au dogme de l'Immaculée Conception. Je cherche en vain un nom belge qu'il faille détacher de cette brillante série de défenseurs de la Vierge.
» A côté de ces illustres représentants de la pensée religieuse en Belgique, il en est d'autres qui sont plutôt leg organes de ses sentiments pieux, je veux dire ses ascètes. Ici quels noms encore se présentent : Denis le chartreux et Thomas de Gantimpré, Van Ruysbroeck, de Groote, Ruppert et par dessus tous l'immortel auteur de l'Imitation de Jésus-Christ : eh bien ! autant de noms , autant de hérauts éloquents du privilège de Marie.
» Plus haut que ces grandes écoles de la théologie belge, soit scolastique, soit mystique, se montre l'école palatine, née sur notre sol comme son fondateur.
» Là toutes les sciences semblent s'être donné rendez-vous; là, à côté de la majestueuse figure de Charlemagne, représentant de l'unité politique, voyezvous Alcuin, le représentant de l'unité scientifique : Alcuin à la fois littérateur et théologien, ascète et homme d'état. De ces mêmes lèvres, qui ont donné des leçons au grand empereur, vont tomber des paro-
les de douce piété : «Vous êtes, ô Marie, cette aurore brillante, dont il est parlé dans nos livres saints; vous êtes toute belle et sans tache... Pulchra es et macula non est in te. » Ces mots n'ont pas besoin de commentaire.
» Que si nous voulons remonter encore la chaîne des traditions en Belgique et arriver jusqu'à ses sources, à ces hommes apostoliques qui nous ont apporté le trésor de la foi au prix de leur sueur et de leur sang, nous entendrons l'apôtre des Flandres, S. Ëloi, proclamer bien haut cette pensée : « qu'EUe a dû être toute innocence, toute pureté, Celle qui devait donner au monde l'innocence et la pureté même , dans la personne de Jésus-Christ; Celle que devait ombrager de sa vertu l'Esprit de toute Sainteté ; » nous entendrons, avant Éloi, Piat, l'Apôtre du Tournaisis, prononcer ces paroles d'autant ^)lus remarquables qu'elles s'adressent à des guerriers encore idolâtres : «Brisez les chaînes, où l'enfer vous retient depuis trop longtemps captifs, et acceptez la liberté de Jésus-Christ, qui pour nous racheter est descendu sur la terre par le sein de la Vierge sainte et immaculée, peruterum Virginis sanctœ et intemeratœ.» C'est encore à la Vierge des Vierges que l'apôtre de nos provinces orientales, S. Materne, élève le premier temple chrétien du Nord; établissant ainsi, comme le dit son biographe , le culte de la plus pure des créatures sur les débris immondes de l'idolâtrie : Perpétuée Firgini, in delubra Veneris. Chose remarquable! ces mots : à la Vierge, à la Vierge toujours
Vierge, à la Vierge sainte et sans tache, se trouvent inscrits sur les frontons de toutes nos premières églises. Plus tard on voit à côté de ce nom paraître celui de Pierre. Sans doute que nos apôtres voulurent asseoir profondément dans le cœur dé nos pères ces deux sentiments, auxquels la Belgique fut toujours fidèle : l'attachement au Saint-Siège et l'amour de Marie.
» Faut-il en preuve de cet amour vous citer tant de sanctuaires consacrés a la mère de Dieu, tant de fêtes instituées en son honneur , tant de confréries et de congrégations établies sous son patronage? Des volumes ne suffiraient pas à les énumérer. Contentonsnous de quelques traits qui regardent plus particulièrement la dévotion à la Vierge immaculée. Déjà au XII0 siècle, je rencontre deux chartes de Baudouin le courageux , qui témoignent de la solennité avec laquelle se célébrait la fête du 8 décembre. Je passe ses petites-filles Marguerite et Jeanne , je passe Charles et Marie de Bourgogne, pour arriver à Charles V. Ce grand homme qui , comme vous le savez , fut quelque temps assis sur les bancs de cette Université, portait toujours sur son sein l'image de la Vierge sans tache : il en faisait son égide dans les combats , comme cet autre général qu'on ensevelissait naguère dans les plis d'un drapeau victorieux. Tant il est vrai que la bravoure s'unit comme naturellement à la piété et à la piété envers Marie ! Avec quel respect nos preux redisaient le nom de Notre-Dame ! Mais avançons : à Charles V je pourrais joindre la pieuse Isabelle et les
États de Brabant et Ferdinand III surtout, Ferdinand héritier du noble sang de Flandre et de sa piété envers Marie, Ferdinand qui, quoiqu'élevé sur le trône le plus auguste de l'univers, se faisait un honneur d'écrire de sa propre main son nom sur l'album de notre congrégation.
» Est-il étonnant après tout cela que la Belgique ait salué de ses acclamations le triomphe de Marie? Depuis longtemps elle portait au fond de son cœur ce que Rome vient de définir. Magistrats et peuple, savants et guerriers, tous se faisaient une gloire, un honneur d'y croire ; et parmi les témoignages des Églises que le St.-Siége recueillit avec tant de soin, l'Église belge a pu apporter avec quelque fierté le sien. Jamais dans notre patrie on n'avait enseigné, jamais on n'avait cru, jamais on n'avait prêché autrement. C'était la croyance de nos pères, la nôtre; et par conséquent je suis fondé à dire que la gloire dont l'Église vient de couronner Marie rejaillit sur nous, puisque c'est une preuve de la pureté et de la vivacité du sentiment chrétien dans notre patrie , un témoignage des profondes racines qu'y a jetées la foi.
» II. A ce premier motif que nous avons de nous réjouir comme enfants de la Belgique, il nous est permis d'en joindre un autre, tiré du dévouement qu'a toujours professé notre pays et en particulier cette Université pour le Siège apostolique. J'ignore s'il est un peuple au monde, chez qui le nom et l'autorité de Rome soient entourés d'un plus saint respect et d'une vénération plus profonde. Dans plus
d'une circonstance, lors du grand schisme par exemple ou des révolutions du seizième siècle , on a vu ce dévouement au siège pontifical porté jusqu'au martyre. Encore aujourd'hui tous les fronts ne s'inclinent-ils pas au moindre signe de l'autorité de Pierre? Oui! comme je le disais tout à l'heure : Rome et Marie sont intimement unis dans le cœur du Belge : en sorte que leurs triomphes sont les nôtres. Or je ne crains pas d'avancer que de tous ceux qu'a remportés le Saint-Siège celui qu'il vient d'obtenir est le plus beau, non-seulement parce que ses pontifes ont toujours protégé le culte de la Vierge Immaculée, non-seulement parce qu'ils l'ont toujours propagé et sanctionné, comme l'expose si bien la bulle du 8 décembre dernier, non-seulement parce qu'ils ont conduit la pensée et le sentiment chrétiens avec une prudence et une sagesse infinies , en sorte que sans secousse et sans controverse la chose s'est trouvée comme définie d'elle-même; mais encore et surtout parce que jamais peut-être dans l'histoire l'autorité pontificale n'a paru avec plus d'éclat, n'a déployé plus de majesté, ne s'est imposée avec plus d'empire, n'a été accueillie avec plus d'amour et de confiance. Dieu semble avoir voulu ménager ce triomphe au pieux pontife qui, au milieu de ses épreuves, ne désespéra point du secours de la Vierge Immaculée. C'est, comme on le sait, du fond de l'exil que, plus préoccupé de la Gloire de Marie que de ses propres intérêts, il écrivit à ses frères dans l'apostolat, pour leur communiquer ses intentions au sujet d'une défi-
nition longtemps désirée et dans laquelle sa piété aimait à voir l'aurore d'un meilleur avenir. De si généreux désirs pouvaient-ils ne pas émouvoir le cœur de Marie? Bientôt la ville sainte rouvrit ses portes au Pontife banni; de toutes parts affluèrent d'unanimes adhésions à sa pieuse pensée; et quand il réunit autour de lui ses collègues, il put voir, comme au concile d'Ephèse , tous les cœurs vibrer à l'unisson du sien. Sa voix annonça au monde cet heureux résultat; elle prononça l'arrêt définitif: Rome y répondit par un cri de triomphe ; et ce cri fut répété , comme d'écho en écho, par toutes les nations catholiques. «Pierre avait parlé, la cause était terminée.»
» Quelle consolation cette unanimité , cet enthousiasme de tous ses enfants a dû procurer à l'âme si aimante, si dévouée à Marie de notre bien-aimé Père et Pontife ! Avec quel bonheur surtout il apprendra qu'il ne s'était pas trompé dans son attente à l'égard de notre catholique patrie ! Il saura que son nom s'y est rencontré sur bien des lèvres et dans bien des cœurs à côté du nom de Marie, et que les belges ont vu dans ce triomphe tout à la fois celui d'une mère chérie et celui d'un Siège auquel ils ont voué une éternelle affection.
» III. Mais, MM., ce n'est pas la Belgique, ce n'est pas Rome seulement qui triomphent dans le nouveau triomphe de la Vierge , c'est le catholicisme tout entier. Et voici pourquoi : l'Église , dans cette définition solennelle d'un dogme nouveau, fait preuve de vie ; elle montre qu'elle a la conscience de sa mission
et de sa force; elle pose un acte d'immense autorité, en face d'un âge travaillé par le doute ou l'indifférentisme. Ces pensées demandent quelque développement : elles vont nous conduire au cœur même de la question.
» Sans doute la doctrine de l'Église ne change pas, elle est fondée sur une immuable parole ; mais cette même parole est vie : verba mea vita sunt (St.-Jean, en. 6, v. 62); bien plus, elle est en quelque façon incarnée dans un corps vivant, l'Église, comme le verbe le fut dans l'humanité de Jésus-Christ. Ce n'est pas ma pensée, c'est celle de l'apôtre : corpus ejus, quod est Ecctesia. Or la vie suppose le mouvement ; en d'autres termes, vivre c'est se développer. Un arbre, qui ne sait plus s'assimiler la sève qu'il tire du sol et l'atmosphère qui l'entoure, ne tarde pas à s'épuiser et à mourir. Voyez s'il n'en est pas ainsi des branches qui se sont détachées du tronc séculaire de l'Église : si puissantes qu'elles furent autrefois, les voilà qui se meurent. C'est à peine si le protestantisme peut conserver quelques débris d'un symbole mutilé ; comment songerait-il à le développer, à l'amplifier, à l'harmoniser avec les besoins du temps , avec la marche toujours ascensionnelle de la pensée et du sentiment chrétiens? Depuis longtemps l'un et l'autre sont dévoyés chez lui ; la mort est dans son sein , car il y a prostration, il y a atonie; bientôt, faute de principe organisateur, il y aura dissolution. Au contraire l'Église catholique vit et s'étend. Elle s'étend nonseulement en s'incorporant de nouveaux membres,
en s'assimilant de nouveaux peuples, mais encore en donnant à sa doctrine une expansion de plus en plus grande, à ses dogmes des éclaircissements de plus en plus lumineux , à son symbole des traits de plus en plus distincts et caractéristiques. C'est le corps mystique de Jésus-Christ , croissant, comme lui, en âge et en sagesse : œtate et sapientiâ. En âge, par son extension organique; en sagesse, par le développement de ses croyances. Ce développement doctrinal , je le vois en effet s'exercer à toutes les époques de son histoire; non-seulement, comme on l'a dit souvent, à mesure que le besoin s'en fait sentir, à mesure que l'hérésie l'y provoque, mais spontanément, naturellement, sans effort, en vertu du principe même déposé dans son sein, ce germe inépuisable de la parole de Jésus-Christ, en vertu de l'action toujours efficace et féconde de l'Esprit-Saint qui l'ombrage. Et c'est ainsi que l'Église prouve qu'elle est la véritable épouse qui, sous aucun rapport, ne connaît la stérilité ; c'est ainsi qu'elle montre qu'elle a foi dans la promesse de celui qui a promis de rester avec elle et de faire descendre en elle l'esprit de toute vérité.
» C'est pour cela que , forte de la conscience de ses droits et de sa mission , elle ne craint pas de se poser en face du monde pour lui dire : « Vous croirez ! J'ai interrogé ma foi , et elle m'a répondu par la grande voix, la voix toujours subsistante de la tradition, que la Vierge est Immaculée : vous croirez que la Vierge est Immaculée. » Comprenez-vous, MM., toute
la portée d'un tel acte, surtout au siècle où nous sommes, après les générations qui nous ont précédés? Ou c'est une audacieuse témérité, ou c'est la preuve de l'intime conviction que l'Église a de sa puissance. Pour mieux vous convaincre, supposez qu'une de ces Églises , dont je parlais il n'y a qu'un instant, l'Église luthérienne , calviniste ou anglicane, s'avise de formuler un dogme nouveau, je ne dis pas à l'endroit d'une chose aussi peu conséquente à leurs yeux que la Vierge , mais sur ce qu'ils appellent eux Les articles fondamentaux, vous figurez-vous l'immense division dont une usurpation pareille serait l'objet?
» Tant il est vrai que dans le catholicisme seul il y a une autorité qui a conscience de ses droits, conscience de sa mission, conscience de son ascendant sur tout ce qui lui est soumis, conscience même de la faiblesse de ses adversaires.
» Car, remarquez-le bien, ce n'est pas seulement en face du protestantisme que l'Église vient de poser un acte de suprême et infaillible autorité, c'est en face du rationalisme*. Et voyez : ce rationalisme qu'on supposait une si formidable puissance, à quoi en est-il réduit devant la manifestation soudaine et unanime du monde catholique? Pour la première fois il semble se douter de sa faiblesse , il hésite , et ce qui l'humilie davantage, c'est que l'Église l'a frappé de ce coup d'état sur le terrain même qu'il se croyait le plus avantageux : la dévotion à Marie, dans laquelle, lui , il n'a jamais vu que fanatisme , faiblesse d'esprit ,
superstition 9 que sais-je encore? Ah! qu'ils comprennent mal le dogme chrétien, ceux qui ne voient dans les honneurs rendus à la mère de Dieu qu'une piété mesquine ou les vues d'une foi étroite. Marie ne touche-t-elle pas au trône de la divinité , et sa gloire ne se reflète-t-^Lle^aft-en quelque sorte sur le Dieu lui-même qui est descendu dans son sein? Oui! et c'est par cette idée que je termine ; le triomphe nouveau de Marie est avant tout et surtout le triomphe de Jésus-Christ, et, dans Jésus-Christ, le triomphe de l'humanité tout entière.
» IV. En effet, loin de déroger à la Gloire du Sauveur, en disant que sa mère fut exempte de la tache originelle qu'il est venu effacer , l'Église au contraire déclare par là la haute idée qu'elle a de sa dignité et de l'efficacité de ses mérites , puisque ces mérites ont non-seulement le pouvoir de racheter en nous la faute de notre premier père , mais encore d'en prévenir la solidarité dans Celle qui lui devait donner la vie. Oui! si Marie fut Immaculée, c'est parce que Jésus-Christ le lui mérita; si Marie fut Immaculée, c'est parce que Jésus-Christ devait naître d'EUe ; si Marie fut Immaculée , c'est ^ parce que son Fils avait pour la préserver de la loi commune et assez de puissance et assez d'amour; en sorte que c'est vraiment de Lui, par Lui et pour Lui qu'EUe fut Immaculée.
» Pour Lui et en vue de Lui , parce que, pour me servir du langage des Pères, il ne convenait pas à celui qui devait être l'auteur de toute sainteté de recevoir sa chair d'une chair de péché;
» Pour Lui et en vue de Lui , parce que, venant en ce monde pour détruire l'empire du Satan, il ne convenait pas qu'il laissât prendre à cet ennemi quelqu'avantage sur Lui, dans la personne de sa mère, dans celle dont il était écrit en tête de toutes les prophéties : qu'elle écraserait la tête du serpent;
» Pour Lui et en vue de Lui, parce que, Soleil de Justice, destiné à régénérer le monde , il ne convenait pas qu'il fût précédé d'une aurore qui ne fût pas, comme Lui, pure et sans tache;
» Pour Lui et en vue de Lui, parce que, comme s'exprime la Bulle Pontificale, Dieu, ayant décrété, dès avant les temps, l'Incarnation de son Fils, devait choisir et préparer à ce Fils une mère digne de Lui , une mère digne de toutes ses complaisances. C'est pourquoi il l'éleva bien au-dessus des Anges et des Saints, la combla de toutes ses faveurs et réunit en Elle une plénitude d'innocence et de sainteté telle qu'au-dessous de Lui on n'en puisse imaginer de plus grande. Et en effet, continue le Pontife, il était de toute convenance qu'EUe fût exempte de toute tache, celle à qui le Père avait décidé de donner son Fils , ce Fils engendré dans son sein et le bien-aimé de son cœur, et à le donner de telle façon , qifil fût à la fois par nature et son Fils et le Fils de la Vierge : ut naturaliter esset mus idemque commuais Dei Patris et rîrgiîiis FUius; il était de toute convenance qu'EUe fût exempte de toute tache, celle que le Fils choisissait pour en faire substantiellement sa mère : quam ipse FUius sutstantialiter facere sM matrem eiegit;
il était de toute convenance enfin qu'Elle fût exempte de toute tache, celle dont l'Esprit-Saint voulut et fit que fût conçu et que naquit celui dont lui-même procède : de quà Spiritus Sanctus voluit et operatus est, ut conciperetur et nasceretur Ole, de quo ipse proeedit.
» Voyez-vous, MM., comme la gloire de Marie rayonne sur tout l'ensemble des dogmes chrétiens, sur celui de la Trinité et sur celui de la Rédemption, sur celui de notre chute et sur celui de notre réhabilitation? Voyez-vous comme sa splendeur éclaire tout l'édifice de notre foi, en pénètre les profondeurs, et illumine le faîte et la hase? Voyez-vous comme ses prérogatives ajoutent à l'harmonie de notre symbole et relient la terre au ciel, l'humanité à Dieu? Qui s'étonnera ensuite de voir l'Église se préoccuper si soigneusement de tout ce qui regarde une créature si intimement liée à toute l'économie de notre salut? Quatre fois elle a proclamé solennellement quelqu'un de ses grands titres à l'amour et au respect des fidèles. Au concile d'Éphèse, elle l'acclamait du titre de Mère de Dieu, €>toTe*cç; c'est le fondement de toutes ses grandeurs, de toutes ses dignités, de toutes ses prérogatives; au concile de Latran, elle décrétait qu'au titre de Mère de Dieu Elle joignait celui de Vierge perpétuelle; au concile de Trente, elle déclarait Marie exempte de toute faute personnelle; enfin voici qu'elle met sur le front de la Vierge, mère de Dieu, la plus belle des couronnes, celle de l'exemption de toute souillure même originelle.
» Que nous resle-t-il, sinon à nous associer à sa pensée et à saluer Celle qui est l'objet d'un si imposant et si digne hommage des titres si doux et si glorieux que lui a prodigués la foi de nos Pères. Salut, terre intacte, nouveau Paradis, dont a été tiré le nouvel Adam! Salut, fontaine toujours limpide, rose toujours fleurie, lis sorti du milieu des épines, colombe sans tache, tabernacle formé des mains mêmes de Dieu ! Salut, fille de la vie! Salut, Eve toujours innocente , mère d'un nouveau peuple, de la race des enfants de Dieu : Vous êtes leur gloire, leur joie et leur honneur : Tu gloria Jérusalem , Tu lœtitia Israël, Tu honorificentia populi noslri.
» Mais en même temps que nous vous adressons ce tribut d'amour, avec le Pontife suprême, souffrez, ô Vierge, que, comme lui, nous vous suppliions de jeter un regard sur cette terre qu'a rendue si infortunée la faute dont vous seule avez été exempte. Voyez que de nations sont encore assises dans les ténèbres et à l'ombre de la mort : soyez pour elles l'étoile de Jacob, l'aurore du soleil de Justice. Là, près des lieux où fut le berceau de votre Fils , le sang coule à grands flots; ô Vous, rejeton si pur d'une tige corrompue, faites que ce sang régénère l'arbre depuis longtemps desséché de cette Église orientale , si féconde autrefois en docteurs et en martyrs. Reine de l'Église , ramenez dans son bercail tant de nations séparées d'elle par le schisme, égarées par l'hérésie. Veillez sur Rome , veillez sur le Pontife qui vous est si dévoué. Protégez aussi notre patrie; gardez lui sa
foi; protégez cette Université qui défendit toujours si noblement vos privilèges. Surtout, ô Marie, bénissez ces jeunes gens qui se font un honneur d'être comptés au nombre de vos plus fidèles enfants. Bénissez leurs études, bénissez leurs familles, bénissez leurs maîtres; rendez-les dignes de leur patrie et de leur foi; faites-en de généreux défenseurs de la cause du Christ et de son Église.
» Enfin, ô vous , notre mère à tous , jetez les yeux sur tous ceux qui sont ici présents , et obtenez-nous la grâce, à nous, hélas! qui avons été conçus dans le péché, d'en détruire en nous les funestes effets et de vaincre l'ennemi que vous avez écrasé, afin qu'un jour nous puissions assister avec plus de joie encore qu'ici bas à vos triomphes dans la bienheureuse éternité. »
DISCOURS PRONONCÉ À LA SALLE DES PROMO- TIONS LE 25 OCTOBRE 1855 PAR P. F. X. DE RAM , RECTEUR DE L'UNIVERSITÉ CATHOLIQUE DE LOUVAIN, APRÈS LE SERVICE FUNÈBRE CÉLÉ- BRÉ EN L'ÉGLISE PRIMAIRE DE SAINT-PIERRE POUR LE REPOS DE L'AME DE M. JACQUES GUILLAUME CRAHAY, PROFESSEUR ORDINAIRE DE PHYSIQUE ET D'ASTRONOMIE A LA FACULTÉ DES SCIENCES.
Messieurs,
Il y a un an, à pareil jour, dans cette môme enceinte, nous rendions un dernier devoir à la mémoire de notre bicn-aimé Waterkeyn (1).
Son ami, un autre professeur de la Faculté des sciences, qui partageait alors nos émotions et nos regrets, est allé rejoindre au ciel ce saint et savant prêtre, et comme lui Crahay , à son tour, nous laisse sur la terre l'exemple d'une vie édifiante qui fut consacrée à la vertu et à la science et couronnée par la mort du juste.
Les restes mortels de l'un sont déposés religieusement à côté de ceux de l'autre (2).
A l'un et à l'autre si aimables durant leur vie , si étroitement unis par les liens de l'amitié et par l'amour de la science, nous pouvons, en toute vérité,
appliquer cette parole de l'Écriture : AmabUes et decori in vita sua, in morte quoque non sunt divisi (3).
Jacques Guillaume Crahay naquit à Maestricht le 3 avril 1789. Son père Henri Guillaume, ancien notaire, y avait rempli honorablement diverses fonctions administratives et devint sous le consulat (21 février 1803) président du tribunal de première instance de l'arrondissement de Maestricht.
Dès sa jeunesse sa santé parut faible et chancelante, à tel point qu'il ne lui fut pas permis de faire régulièrement les études des humanités et encore moins celles qui les complètent et qui préparent le jeune homme à la carrière d'avocat ou de médecin.
Malgré lui, à l'âge de dix-huit ans, il commença à fréquenter l'étude d'un notaire; il y passa dix années entières qu'il avait l'habitude de se rappeler comme les moins heureuses de sa vie. Le notariat avec son formulaire aride et prosaïque n'avait aucun attrait pour lui ; au fond de l'âme il se sentait une autre inclination , et ce fut un ancien professeur de l'Université de Louvain qui en favorisa le développement.
Après la suppression de l'Université, à la fin du dernier siècle , le professeur Minkelers , dont le nom s'attache à une des plus grandes découvertes de la science moderne (4) , fut chargé de l'enseignement de la chimie et de la physique à l'école centrale du département de la Meuse inférieure. Maestricht, sa ville natale, lui dut en grande partie la prospérité d'un établissement où se formèrent à l'étude des sciences
tant d'hommes distingués que l'Académie royale de Belgique, les universités et le génie militaire comptent dans leurs rangs.
Minkelers avait pressenti les dispositions heureuses de Crahay ; il avait deviné sa véritable vocation et il la fixa irrévocablement.
Sous la direction de ce savant, Crahay s'appliqua avec ardeur à l'étude des mathématiques , et successivement à celle de la physique et de la chimie.
Un -horizon plus étendu s'ouvrait ainsi devant lui au moment où il venait d'atteindre la vingt-huitième année de son âge. Dès lors, éprouvant intérieurement quelque chose de ce qui dans un cercle d'idées plus élevées se manifesta au plus grand génie poétique du moyen-âge, il commença à vivre d'une vie nouvelle et il put dater de cette époque son entrée dans la vie réelle. L'étude des sciences exactes fut désormais son bonheur et sa passion.
Le disciple était devenu l'ami et le confident d'un maître que préoccupait la pensée de se former un successeur capable de continuer les traditions de son enseignement. Minkelers engagea son élève à ne pas accepter une place dans l'administration du Waterstaat qu'on lui offrait avec la promesse d'un rapide avancement, et il se réserva ainsi Crahay pour lui succéder dans la chaire de physique et d'histoire naturelle.
L'âge et les infirmités forcèrent le vénérable professeur à prendre sa retraite dans laquelle , environné de l'estime de ses concitoyens, il se félicitait d'avoir
pu léguer un autre lui-môme à l'athénée royal de Maestricht qui remplaça, sous le gouvernement du roi Guillaume, l'ancienne école centrale du département de la Meuse inférieure.
La nomination à cette chaire date du 19 février 1817.
Crahay alors était content et heureux; le but de ses désirs semblait atteint. Aussi aucun travail ne lui coûta pour se rendre digne de celui dont il occupait la chaire.
La réputation du nouveau professeur ne tarda pas à se former d'une manière solide, et un nombreux auditoire se pressait à ses leçons comme autrefois à celles de Minkelers.
En 1824 il perdit c&ui qui avait été son guide, son maître et son ami, et dont, dans la suite jusqu'à la fin de ses jours, il ne prononça jamais le nom sans rendre à sa mémoire un témoignage filial de vénération et de reconnaissance. D'autres, à leur tour, peuvent et doivent le faire à la mémoire de Crahay.
Minkelers l'avait engendré à la science, en lui ouvrant la carrière des études scientifiques et de l'enseignement. Gomme lui, Grahay tenait à remplir les devoirs du professorat avec une scrupuleuse exactitude. Ses seules distractions étaient de consacrer les vacances à des excursions faites en vue de compléter ses connaissances dans une branche d'instruction jadis cultivée avec succès par son maître. C'était la minéralogie et la géologie, sciences auxquelles les travaux de Cuvier avaient imprimé une impulsion nouvelle.
La montagne de St.-Pierre prèsdeMaestricht, ces vastes et riches catacombes paléontologiques, devint d'abord l'objet des investigations du professeur. Puis, le sac sur le dos et le marteau du minéralogiste à la main , il visita à différentes reprises les provinces de Liège, de Namur et de Luxembourg. En 1826 il parcourut et étudia les parties les plus importantes, à son point de vue, des bords du Rhin, et en 1829 il fit un nouveau voyage dans l'Eifel. Chacune de ses excursions devint l'objet d'une série de notes pleines d'intéressants aperçus scientifiques et fut mise à profit pour fournir un nouveau contingent à la précieuse collection de minéraux qu'il avait formée.
Plus tard il se rendit à Paris*Le nom du savant et modeste professeur de Maestricht n'y était plus inconnu aux sommités de la science. Dès l'année 1822, la société Linnéenne l'avait admis au nombre de ses correspondants. D'autres sociétés savantes , nationales et étrangères , se plurent à lui offrir leurs diplômes sans qu'il les eût recherchés.
Pour répandre parmi ses concitoyens le goût de l'étude, il contribua à l'érection et à la prospérité de la Société des amis des sciences, des lettres et des arts qui fut établie à Maestricht en 1822 et qui publia, pendant plusieurs années, un Annuaire de la province de Limbourg. Ce modeste et utile recueil renferme quelques articles sur les poids et les mesures et sur la situation géographique et géognostiqué de la province, dûs à la plume de Crahay.
Depuis longtemps sa place était marquée à l'Acadé-
mie royale des sciences et des lettres de Bruxelles; mais elle Tétait ailleurs encore.
Grahay est un des premiers, dont le nom fut associé à nos travaux pour l'établissement de l'œuvre créée par l'Ëpiscopat belge sous les auspices de la liberté et de l'indépendance du pays.
« L'établissement de l'Université catholique, me » disait-il dans une lettre du mois d'août 1854, m'a » paru dès le premier abord comme une entreprise » de la plus haute utilité tant pour les intérêts reli- » gieux que pour ceux de la science. Mon désir de » contribuer au bien public, mon amour pour les » sciences, me font regarder comme une grande fa- » veur d'être appelé à occuper une chaire à cette Uni- » versité... Si Messeigneurs les Évoques veulent bien » ratifier ma nomination , j'espère que mon zèle à » contribuer au succès de cette grande et louable en- » treprise suppléera à ce que mes connaissances ont » de trop incomplet. »
Dans une lettre à Mgr. Van Bommel , ce prélat éminent dont la mémoire est consacrée parmi nous par la vénération et la reconnaissance, il disait encore : « Je me trouve infiniment honoré d'être appelé à » faire partie d'une institution créée dans le but élevé » d'associer la religion avec l'enseignement scientifi- » que et de les faire concourir simultanément au » bonheur et à la prospérité publique. Cette entre- » prise est digne des hommes pieux et éclairés qui » l'ont conçue et qui en dirigeront la marche. Mais » plus je suis pénétré des résultats que cet établisse-
» ment est destiné à produire, plus Je vois l'étendue » des efforts que j'aurai besoin de faire pour y con- » tribuer et pour répondre à la confiance de l'Épis- » copat (5). »
Dans ces paroles, Messieurs, — dans ces paroles écrites il y a déjà plus de vingt et un ans , il y avait un puissant motif d'encouragement et un noble modèle d'imitation pour un jeune recteur chargé, malgré son défaut d'expérience, d'organiser une œuvre que le ciel a daigné bénir.
L'état de siège de Maestricht, où l'autorité militaire fermait impitoyablement les portes de la ville à tout citoyen qui se permettait d'aller en Belgique, et même les plus douces affections de famille ne purent empêcher Crahay de se rendre sans retard à son poste. Il vint le premier de tous mes anciens collaborateurs se fixer à Malines. L'enseignement de l'une des branches les plus importantes de la faculté des Sciences n'aurait pu être confié à une main plus habile, là surtout où il s'agissait d'organiser et de monter un cabinet de physique.
Profondément versé dans la connaissance et le maniement des instruments, il sut bientôt, par des acquisitions faites à Londres et à Paris, créer un cabinet suffisant aux premiers besoins de l'enseignement. Il fit à Malines ce qu'il avait fait à Maestricht où, à défaut d'ouvriers assez intelligents pour construire les instruments de précision qu'il désirait posséder, il s'était livré lui-même à des travaux manuels , et où il avait acquis une remarquable dextérité
( so )
pour confectionner un grand nombre d'appareils de physique qui , en général , ne se construisent que dans les ateliers pourvus d'ouvriers d'une grande habileté.
Les exercices manuels, auxquels il s'était livré dans sa jeunesse, lui furent toujours d'un grand secours dans la carrière de l'enseignement; ils le mirent à même de réparer et de dresser convenablement tous les instruments dont il avait besoin pour ses expériences. C'est ce qui a tant contribué aux brillants succès de son cours et ce qui lui a donné dans l'art des expériences cette rare habileté par laquelle il s'est constamment distingué.
Le cabinet formé à Malines fut transféré à Louvain. Là le professeur s'assujettit avec cQurage à de nouveaux travaux en restaurant et en modifiant les instruments de l'ancienne collection académique. Ce ne fut qu'après plusieurs années de peines et au moyen d'acquisitions nombreuses, faites aux frais de l'Université, .qu'il parvint à monter ce cabinet de physique qui répond si bien aux besoins actuels de la science et de l'enseignement universitaire (6).
C'était dans son cabinet comme aussi dans sa chaire que Crahay semblait éprouver ses plus douces et ses plus nobles jouissances.
Tout son enseignement et tous ses travaux scientifiques portaient le cachet de son caractère modeste, consciencieux et franc. Chaque leçon était préparée et donnée avec une scrupuleuse exactitude et se distinguait parla solidité, par la clarté et par la net-
teté d'exposition. Pour faciliter la tâche de ses auditeurs, il introduisit plusieurs modifications dans les instruments de physique ordinaires; il en inventa même d'autres , tel que l'appareil destiné à vérifier par expérience la théorie de la composition et de la décomposition des forces, l'appareil général pour la théorie du levier, et l'appareil destiné à vérifier les conditions d'équilibre dans le coin (7).
Crahay avait avant tout pour principe d'être utile à ses élèves et d'assurer leur progrès. La renommée personnelle, que le professeur acquiert par des publications, lui paraissait devoir être considérée comme une affaire accessoire et purement secondaire. Son principe encore était de ne rien publier sans qu'il y eût une utilité réelle pour la science.
La composition d'un cours de physique, devant servir de manuel pour l'enseignement académique, forma l'objet le plus important de ses occupations. La longue expérience qu'il avait acquise dans l'enseignement lui avait persuadé que tous les manuels, publiés jusqu'à ce jour, avaient leur côté faible, parce que les uns traitent trop au long des questions secondaires, tandis que d'autres négligent ou rejettent du domaine de la physique certaines parties essentielles.
La rédaction de ce cours comme aussi celle de son cours d'astronomie était presqu'entièrement achevée; mais la faiblesse de sa santé ne lui permit pas d'y mettre la dernière main et (l'en commencer l'impression. Peu de temps avant sa mort il nous disait :
« Trois semaines pourraient suffire pour terminer » mon œuvre! »Mais il dut faire le sacrifice de ses désirs à Dieu à qui, dès le commencement de sa longue maladie, il avait offert avec la plus admirable résignation le sacrifice de sa vie môme.
Espérons néanmoins que le public profitera un jour de ces travaux.
Les autres écrits de Crahay ont été publiés dans les Bulletins et dans les Mémoires de l'Académie royale des sciences et des lettres de Belgique dont il était membre ordinaire depuis le 8 mai 1835. Ce corps savant et surtout son honorable secrétaire perpétuel, M. Quetelet, professaient une profonde estime pour les talents et le caractère de notre collègue. Sa vaste érudition et ses profondes connaissances dans tout ce qui se rapporte à la physique le rendaient surtout propre à juger sainement les découvertes des autres ; aussi la Classe des sciences le chargea ordinairement de faire les rapports sur les travaux relatifs à la physique, et toujours il s'en acquitta avec autant de savoir que de conscience.
Comme Minkelers, Crahay s'appliqua à la météorologie. Il continua et perfectionna le système d'observations auxquelles son ancien maître s'était livré pendant plusieurs années. S'attachant à introduire plus de précision dans les observations, il construisit lui-même les baromètres et les thermomètres dont il avait besoin, et dont, selon le témoignage d'un juge bien compétent (8), la parfaite exécution ne laisse rien à désirer. J'invoque le môme témoignage et celui
du savant secrétaire perpétuel de l'Académie pour ajouter que Crahay a doté la science d'une des plus belles séries d'observations météorologiques que l'on possède jusqu'à ce jour. La société météorologique de Londres confirme cet éloge dans une lettre du 12 août 1839 par laquelle elle lui accorde le titre de membre correspondant.
Ces observations faites à Maestricht comprennent une période de seize années, de 1818 à 1833, et font l'objet d'un mémoire imprimé dans le tom. X des Mémoires de l'Académie. Les volumes suivants de ce recueil renferment d'autres séries d'observations dont le résumé général, de 1836 à 1848, a été publié dans le tom. XXV.
Les mémoires sur les oscillations diurnes du baromètre ont paru dans les tom. X et XVI de la même collection.
Ses autres publications, consignées dans les Bulletins de l'Académie, sont peu considérables, mais ce qui les distingue , comme on a eu la bonté de me le faire remarquer, c'est qu'on y voit partout une science vraie et solide. Crahay accueillait avec empressement les vraies découvertes et les théories à bonne base ; mais il était l'ennemi des nouveautés hasardées et non suffisamment soutenues par des faits bien appréciés, surtout quand il s'agissait de matières qui entrent dans l'enseignement élémentaire de la science.
Des services éminents rendus à la science et à l'enseignement lui méritèrent, en 1842, la croix de
chevalier de Tordre de Léopold. Lui seul peut-être s'étonna d'avoir reçu une pareille. distinction, tant était grande sa modestie, tant il était inaccessible à une pensée d'amour-propre ou d'ambition.
A la modestie du savant s'alliait une noble franchise. On lisait sur son front toujours ouvert ; il annonçait par ses mouvements, il avouait par ses discours toutes les impressions qui l'agitaient intérieurement; et jusque dans les derniers jours où la maladie commençait à l'affaiblir, il a conservé cette action vive et franche qui ne lui permit jamais de dissimuler l'état de son cœur.
Cet homme au cœur si bon et si droit était en quelque sorte étranger aux affaires du monde ; il ne connaissait que l'accomplissement de ses devoirs de professeur et de chrétien r il ne recherchait que les épanchements de l'amitié et les jouissances du foyer domestique.
Dans sa vie privée il était un modèle de toutes les vertus chrétiennes. Sa piété était tendre et éclairée, et les plus humbles exercices de la dévotion chrétienne semblaient lui donner un avant-goût de la révélation pleine d'amour qui sera l'une des grandes félicités du ciel.
Sa dernière maladie fut longue et douloureuse, et cependant elle ne lui ôta point la faculté d'exprimer sans cesse les sentiments de piété, de courage et de résignation dont il était pénétré. La douceur, la paix, la pieuse confiance qui étaient peintes dans ses regards, attestaient à sa famille et à ses amis
( sa )
éplorés son religieux abandon à la Providence; rien ne troublait la sérénité d'une âme qui avait placé toutes ses espérances dans la miséricorde d'un Dieu toujours prêt à récompenser plutôt qu'à punir. Toutes ses paroles étaient pleines d'une pieuse édification et témoignaient la plus généreuse soumission à la volonté de Dieu. La plus grande grâce, me disait-il, que Dieu m'ait accordée, c'est de m' avoir donné une maladie de sept mois pour me préparer à la mort.
Aussi sa mort fut-elle celle du juste. Paisiblement et sans éprouver les dures étreintes de l'agonie, il s'endormit dans le Seigneur, le 21 octobre 1855.
Cette perte, Messieurs, nous est pénible à plus d'un titre. Permettez-moi d'ajouter combien elle m'est personnellement sensible et douloureuse. Lorsque le soldat voit disparaître un des vieux camarades avec lesquels il a fait la première campagne , un lien mystérieux se rompt autour de lui, une partie de lui-même semble se détacher et s'évanouir, et il sent naître je ne sais quel vide, parce que l'ancien compagnon du péril et de la gloire du premier
combat n'existe plus Je m'arrête, Messieurs,
et après un bien faible éloge de la vie et des travaux du professeur Grahay, je porte pour dernier hommage, au pied de sa tombe, la reconnaissance de l'Université, — reconnaissance confondue avec les larmes et les regrets qui honorent la mémoire du défunt.