LOUVAIN
CHEZ VANLINTHOUT FRÈRES,
iiiniiinni vm Vtsmnunt.
DISCOURS . PRONONCE A LA SALLE DES PROMOTIONS LE 22 JANVIER 1868 PAR N.-J. LAFORET , RECTEUR DE L'UNIVER- SITÉ CATHOLIQUE DE LOUVAIN, APRÈS LE SERVICE CÉLÉBRÉ A L'ÉGLISE DE SAINT- PIERRE POUR LE REPOS DE L'AME DE MONSIEUR H. J. KUMPS, PROFESSEUR ORDINAIRE A LA FACULTÉ DES SCIENCES.
Messieurs ,
La mort frappe avec une rigueur exceptionnelle dans les rangs du Corps académique ; le mois qui a clos Tannée 1867 a été vraiment pour nous un mois de deuil, il a enlevé à l'Université deux de ses plus anciens professeurs. A peine avions-nous eu le temps de rendre les derniers devoirs à M. Baguet, que M. Kumps était emporté. L'un et l'autre dataient du berceau de l'Université, rétablie en 1834; ils avaient tous deux renoncé à des positions honorables pour mettre généreusement leur science, leur talent, leur vie au service d'une institution naissante , que les classes lettrées d'alors dénonçaient comme un déâ, et qu'il était au moins téméraire de croire appelée à ce brillant avenir dont nous sommes les heureux • témoins. MM. Baguet et
Kumps, avec quelques autres laïques distingues qui les ont précédés dans la tombe, eurent foi dans la grande pensée qui avait inspiré les évêques de Belgique, ils s'y associèrent avec courage et se consacrèrent tout entiers à sa réalisation ; ces chrétiens instruits entreprirent de renouer Talliance, trop longtemps brisée, de la science et de la religion , et de faire rentrer , par leur exemple même, les meilleurs interprètes des sciences profanes en communion étroite avec le clergé, Forgane autorisé de la science religieuse. Cette tentative, qui nous semble aujourd'hui si naturelle et si simple, était hardie à cette époque où vivait toujours l'esprit léger et irréligieux du dix-huitième siècle, et il est juste, Messieurs* d'honorer d'une façon particulière la mémoire des hommes qui se vouèrent les premiers à l'accomplissement de cette noble tâche.
Avec M. Kumps a disparu le dernier des professeurs laïques qui présidèrent aux débuts de l'Université catholique à Malines. Ah! nous le savons trop, c'est la loi de ce monde que les générations s'y succèdent avec une étonnante rapidité; mais coçiment se défendre néanmoins d'éprouver je ne sais quelle tristesse d'un caractère à part en voyant s'éteindre la génération qui a posé les premiers et modestes fondements d'une œuvre grandiose au progrès de laquelle on a soi-même voué sa vie?
Le coup qui a frappé le professeur Kumps a
eu, à certains égards, quelque chose de plus foudroyant encore que celui qui nous a rari le professeur Baguet. Il tomba subitement dans une léthargie profonde dont rien ne put le tirer. Heureusement, Messieurs, il était prêt à paraître au tribunal de Dieu; la vie môme tout entière de ce fervent chrétien avait été une longue préparation à la mort. Vous le verrez par la rapide esquisse que nous allons retracer de sa carrière.
Henri Joseph Kumps naquit & Isque, village situé entre Bruxelles et Wavre, le 5 Novembre 1799, d*une famille profondément chrétienne. — Vous le savez. Messieurs, ce modeste village 8e glorifie d'avoir été le berceau d*un professeur illustre de notre ancienne Université de Louvain, du célèbre Juste Lipse (i). — ÂTâge de douze ans , le jeune Kumps entra au collège communal de Louvain ; il y fit avec succès tout son cours d'humanités. Dès cette époque, on vit se révéler en lui une aptitude, spéciale pour les mathématiques. Il fut inscrit au rôle des étudiants de runiversité de Louvain le 8 novembre 1817,
(4) Désireux de faire revivre la mémoire de notre grand hamanitte, BOQs venons de donner son nom an nouveau collège universitaire qni devient le siège de recelé normale des humanités. — En 4885 un monument a été érigé à Isque en l'honneur de Juste LIpse. Voyex le IHsconrs prononcé à l'inauguration de ce monument par Mgr de Ram dans VÀnnuairt de 4864, p. ttt et suiv.
le même jour que M. Baguet, à côte de qui il enseignera plus tard pendant plus de trente-trois années et qu^il suivra de si près dans la tombe. Ces deux jeunes gens devaient se frayer des voies diverses; Tun se vouait à la culture des lettres anciennes, Tautrè à la culture des sciences physiques et mathématiques; un égal succès couronna leurs études universitaires. Les témoignages qui nous restent des maîtres du jeune Kumps, au collège et à l'Université, prouvent qu'il s'y distingua, comme le jeune Baguet, par la régularité de sa conduite , la pureté et la douceur de ses mœurs autant que par son amour de la science et son ardeur à s'instruire. En 1821 , alors qu'il n'avait fait encore que l'examen de candidat en sciences, l'Université lui décerna une médaille d'or pour un Mémoire très- remarquable sur une question de mathématiques proposée l'année précédente pour le concours. Ce Mémoire, écrit en latin, fut publié dans les annales de l'Université. La question proposée pour le concours roulait sur la géométrie des polyèdres inscrits dans la sphère , et Ton peut énoncer le problème de la manière suivante : On propose de déterminer' tous les polyèdres que Von peut construire en n'em.ployant que detcœ espèces de polygones , tous réguliers , par exemple des carrés et des triangles équilatéraïux: , en satisfaisant d'ailleurs à cette condition que tous les angles
solides du polyèdre soient égaux ou symétriques , et les sommets placés sur une même sphère. En outre , on demande de trouver des formules générales qui expriment , pour ces différents solides^ la longueur des arêtes^ V étendue des faces y la surface totale ainsi que le volume du corps, et enfin les rayons des cercles circonscrits à chacun des deux genres de polygones qui composent la surface, le tout rapporté au rayon de la sphère dans laquelle est posé le solide (i). Ce problème se rattachait À cette théorie des solides réguliers ou semiréguliers qui, de tout temps, a eu le privilège d'appeler Tattention des géomètres, depuis Eaclide jusqu'à nos jours. Un des géomètres les plus distingués de ce siècle, Poinsot, a attaché son nom à des recherches tres-savantes sur les polyèdres étoiles ; et il n'y a que peu d'années que l'Institut de France mettait encore au concours une question relative au perfectionnement de cette théorie.
Le problème que le jeune élève de l'Université de Louvain entreprenait de résoudre offrait donc un vif et sérieux intérêt. Si ce problème paraît maintenant ne pas s'élever au-dessus du domaine des mathématiques élémentaires, il ne faut point oublier, Messieurs, que les mathématiques supérieures, peu cultivées depuis le dix-huitième
(i) \o\ei jinnalei Àoademiœ LovaniemU, vol. IV.
siècle en Belgique, venaient à peine de rencdtre, et que d'ailleurs le concours n'était ouvert qu'à déjeunes élèves en sciences.
Je suis trop étranger à cet ordre de recherches scientifiques pour vouloir descendre dans le détail des solutions proposées et discutées par le jeune mathématicien et pour me permettre d'apprécier son Mémoire. Mais je tiens à reproduire le jugement du Jury auquel il Ait soumis ; ce jugement est singulièrement flatteur. Le modeste concurrent, se défiant peut-être trop de ses forces, avait inscrit cette devise en tête de son travail : Errare humanum est. Ses juges y répondirent par ce brillant éloge : « L'auteur de ce Mémoire a abordé la question par une analyse -subtile, pleine de sagacité et d'élégance ; après avoir trouvé tous les solides semi-réguliers de la question, il a exprimé les valeurs de leurs* arêtes, de leurs angles, etc.. par des formules générales, d'une manière très-ingénieuse ; dans tout son travail il fait preuve d'une connaissance étendue tant du calcul que de la géométrie, d'une dextérité et d'une application consommées. C'est pourquoi le Jury a jugé sa Dissertation tout à fait digne du prix. *> Il faut le dire, Messieurs, rarement travail reçut un tel éloge de ses juges naturels. Ajoutons que le Mémoire de M. Kumps fut apprécié dans des termes aussi favorables par un Recueil que publiait alors un jeune professeur plein de mérite^
qui devait conquérir uue des plus grandes renommées scientifiques de notre temps , par la Correspondance mathématique et physique de M. Quetelet(i).'Ce Mémoire est, de Taveu de tous les hommes compétents , un bon et solide travail qui a le droit de revendiquer une place dans rhistoire des mathématiques en Belgique. G^était , du reste , le premier Mémoire publié à Louvain sur une question de mathématiques depuis la restauration des études.
Une année après avoir obtenu ce brillant succès, Kumps affronta répreuve du Doctorat en sciences physiques et mathématiques. Il y était solidement préparé. Les règlements académiques exigeaient du candidat la présentation d*une Dissertation inaugurale. Le travail présenté par le jeune étudiant avait pour objet, comme il le dit lui-même dans une préface pleine de modestie, l'étude d'une surface qui dépend d'une classe de courbes déjà remarquée par les anciens géomô* très, et qui n'avait pas encore été étudiée sous ce point de vue (t). Lorsqu'un plan se meut de manière À rester constamment tangent à deux sphères, dont l'une a un rayon variable, les points de contact du plan et dé cette dernière sphère constituent une certaine surface, dite de
(1) Tom. II, p. 56 et 57.
(f ) DUiertaiio inaugurtUit mtUhematiea de tœis punciorum emUaettu planwrum duoê iphœraê communiter tangentium , porito unius radio voHoMU. — La Diêtertathn eii dédiée au Ténërable baron de Peuthy.
révolution ; la courbe génératrice de cette surface est celle que Kumps entreprend de discuter. Cette courbe est la même que les géomètres ont appelée le limaçon de Pascal. L'auteur en donne Téquation sous deux modes différents ; il déduit de son analyse la forme et les variétés de cette courbe i diverses propriétés qu'elle présente, ainsi que la mesure du solide qu'elle engendre par sa rotation; il montre comment la courbe peut se décrire par le mouvement continu d'une figure plane , et la rattache, par des considérations ingénieuses, à ces courbes intéressantes qui naissent de la rotation d'un cercle sur un autre et que l'on nomme, par cette raison, épicycloïdes; c'est par là qu'il clôt sa Dissertation.
Ce travail, Messieurs, de l'avis d'un juge trèscompétent (1), décèle un vrai sens mathématique et l'auteur y fait preuve d'une connaissance solide de l'analyse infinitésimale.
Kumps fut créé Docteur en mathématiques et en philosophie naturelle, suivant l'expression alors en usage, le 17 juillet 1822, avec la mention summa cum laude. C'était la première fois qu'un élève de la nouvelle Université obtenait le titre de Docteur en sciences physiques et mathématiques.
(i) M. le professeur Gilbert, qui a bien vouin nous remetlre des notes sur le Mémoire couronné et sur la Dissertation inaugurale de >]. Kumps.
Il se destinait à la carrière de renseignement, et bientôt une chaire assez importante s'offrit à lui. Un arrêté du ministre de Tinstruction publique le nomma professeur de mathématiques â l'athénée d'Anvers le 30 décembre 1822. Le jeune Docteur entra en fonctions au mois de février suivant, et il occupa cette chaire jusqu'au jour où répiscopat belge, redevenu libre, l'appela à prendre part à l'édification du grand établissement scientifique dont il jetait courageusement les bases. Le savoir, la méthode, le dévouement du professeur de l'athénée d'Anvers lui conquirent tout de suite, avec les suffrages de ses élèves, l'estime des personnes qui s'intéressaient au succès de cette institution. On prisait très-haut les connaissances et le talent d'enseigner de M. Kumps. En 1828, le conseil communal de notre métropole commerciale institua pour les ouvriers un cours public et gratuit de géométrie et de mécanique appliquées aux arts et métiers ; ce cours avait pour but de répandre dans la classe des artisans les mieux doués les connaissances théoriques relatives à leurs travaux. C'est M. Kumps qui en fut chargé. De nombreux ouvriers suivaient ses leçons le soir au local de la Bourse. Il les continua avec le plus grand succès jusqu'à son départ d'Anvers en 1834. Sur la fin du règne de Guillaume I^^^ en Belgique, des ouvertures furent faites au professeur Kumps en vue de lui confier une chaire de mathéma-
tiques à rUniversité de Louvain; mais elles n'aboutirent point. Il deyalt attendre, pour entrer dans la carrière de renseignement supérieur, la création d'une autre Uniyersité où ses fortes croyances catholiques et sa piété seraient plus & Taise.
Par un Bref en date du 13 décembre 1833 , le Souverain Pontife Grégoire XVI accordait aux évêques belges la faculté d'ériger une Uniyersité catholique. Le 10 juin de Tannée suivante, nos évêques publièrent le Bref pontifical et promulguèrent la constitution et l'organisation générale de la nouvelle Académie. Elle devait avoir, comme l'antique Université de Louvain dont elle était appelée à recueillir l'héritage intellectuel et mora], cinq Facultés ; mais elle n'en comptait, au moment de sa fondation, que trois : ^ la Faculté de théologie, la Faculté de philosophie et des lettres, et la Faculté des sciences ; et encore cette dernière Faculté était comme fondue dans la Faculté de philosophie , elle n'était représentée que par deux professeurs. Lorsque l'Université catholique ùxi solennellement inaugurée à Malines le 4 novembre 1834, elle n'avait en tout que treize professeurs. Humble grain de sénevé qui, par les bénédictions de Dieu, allait grandir rapidement et devenir un arbre vigoureux projetant son ombrage salutaire sur la Belgique entière , sur plusieurs autres contrées de TEurope et jusqu'au-delà de TOcéan.
Komps eut rhonneur de faire partie de ce petit l^oupe de maîtres qui fondèrent notre Université. Les succès qui avaient couronné ses études académiques, la réputation dont il jouissait conmie professeur dans Tun des meilleurs éta"^ blissements du pays, ses profondes convictions religieuses, le désignaient naturellementau choix du Recteur. Cependant, à la même époque, on offrait au professeur de l'athénée d'Anvers une chaire de mathématiques à l'Université de Gand, et cette position semblait présenter de plus sérieuses garanties de stabilité et d'avenir que celle de professeur dans une institution naissante qui n'avait d'autre appui que le libre dévouement du clergé et des catholiques belges. Kumps n'hésita pas à opter pour la chaire qui lui était offerte au nom des évéques , préférant obéir à l'inspira^ tien de ses sentiments chrétiens qu'à de vulgaires calculs d'intérêt. Au mois de septembre 1834, il fut nonmié professeur ordinaire à l'Université catholique et chargé de l'enseignement des mathématiques. Il devait faire les cours d'algèbre et de géométrie ; l'enseignement des mathéopiatiques supérieures f\it confié, l'année suivante, & un homme qui alors déjà portait un nom scientifique trôs-considéré, M. Pagani.
Pendant les douze années que M. Kumps avait passées à l'athénée d'Anvers, absorbé par les devoirs du professorat et uniquement préoccupé du désir d'être utile à ses élèves et aux nombreux
ouvriers qui suivaient ses leçons du soir, il n'avait guère eu le loisir de continuer ces solides publications scientiâques si brillamment commencées durant le cours de ses études universitaires. On eût pu espérer qu'une fois affranchi des entraves que lui avaient créées les mille détails de renseignement moyen, il reprendrait pour le public des recherches où, simple étudiant, il avait déployé une sagacité et une justesse d'esprit qui annonçaient à la fois un géomètre et un auteur distingué. Mais l'esprit humain, Messieurs, contracte vite des habitudes, et quelques années suffisent pour lui donner un pli dont il se défait ensuite fort difficilement. Aussi je me prends parfois à me demander si l'enseignement secondaire, qui est assurément un excellent stage pour former le professeur en lui inspirant cette clarté simple, et méthodique sans laquelle on instruit mai, n'est pas, pour celui qui s'y consacre pendant un temps un peu long , un obstacle à l'essor de son intelligence et ne doit pas attiédir et même éteindre le goût de recherches plus hautes et de travaux d'un ordre supérieur.
Quoi qu'il en soit, M. Kumps, devenu professeur à l'Université catholique, ne sortira point des habitudes qu'il avait prises à l'athénée d'Anvers ; son activité intellectuelle se dépensera tout entière dans ses leçons et au profit de ses élèves, les spéculations mathématiques étran-
gères à l'objet de ses cours, auxquelles pourtant il était si bien préparé par ses premières études , le tenteront peu. Aussi , Messieurs , serai-je très-bref sur la carrière de ce cher et excellent collègue. C*est une carrière noblement ' parcourue, mais où tout va du même pas et dont nul événement ne vient atteindre la douce et pure uniformité.
Kumps porta dans la chaire académique les qualités solides qui avaient marqué son enseignement antérieur. Il y montra un savoir sérieux et une excellente méthode. Il aimait les mathématiques, elles avaient pour son esprit un charme réel; il nous souvient de ravoir entendu parler avec Tenthousiasme le plus vrai de théories qu'il était heureux d'exposer à ses meilleurs élèves. 11 trouvait de profondes et intimes jouissances dans la culture de cette science dont les abords seuls paraissent arides et rebutants. Il s'y livrait par goût autant que par devoir. Il enseignait avec une clarté remarquable; il se préoccupait par-dessus tout de la nécessité de se mettre à la portée des intelligences médiocres, qui, il faut bien le dire, sont toujours les plus nombreuses. Son enseignement n'avait peut-être pas cette hauteur et cet éclat auxquels se plaisent les esprits supérieurs et qui ne sont nullement incompatibles avec la clarté; mais il était solide, sûr et très-profitable pour tous le^ auditeurs , quels qu'ils fussent. Un
des anciens élèves de ce regrettable maître nous disait récemment qu'au sortir d'une leçon de M. Kumps on avait la conscience d'avoir appris quelque chose. Il n'était satisfait qu'après avoir fait pénétrer dans les intelligences les plus ordinaires l'évidence des vérités qu'il démontrait. Son cours de trigonométrie a été recueilli et imprimé par le soin d'un de ses auditeurs, et l'on y retrouve ce cachet de simplicité et de clarté qu'il aimait à imprimer à tout son enseignement.
Le professeur Kumps était profondément dévoué à ses élèves. Leur intérêt le touchait vivement; il jouissait de leurs succès comme il s'affligeait de leurs revers. Indulgent par nature, scrupuleusement juste par conscience, il souffrait lorsque, dans les Jurys d'examen où il siégea pendant tant d'années , on devait prononcer Vajournement de récipiendaires qui avaient d'ailleurs assez bien travaillé. Que de fois, dans ces circonstances, ne l'avons-nous pas vu réellement attristé de l'échec de ses élèves !
Durant les trente-trois années qu'il passa dans l'enseignement académique , le zèle du professeur et son attachement à la grande institution qui le comptait au nombre de ses premiers ouvriers ne se démentirent jamais; il fut un modèle de scrupuleuse exactitude dans l'accomplissement de tous ses devoirs.
Dois-je maintenant, après ces quelques mots
consacrés au savant et au professeur , vous rappeler ce qu'était l'homme, ce qu'était le chrétien? Eh! Messieurs, vous l'avez tous connu, et son portrait est présent à votre esprit comme au mien. La sainte Ecriture a tracé ce portrait en deux mots : Un homme justernar chant dans sa simplicité, « Justus qui ambulat in simplicitate sua (i). » Kumps était vraiment un homme juste dans la haute et pleine acception de ce mot : la droiture , l'honnêteté , la loyauté , une probité délicate qui redoute jusqu'à l'ombre du mal, furent constamment empreintes dans sa conduite ; sa vie entière fut marquée au coin de cette rectitude parfaite qui, suivant la parole de l'Esprit Saint, ne dévie ni à droite ni à gauche (2) et qui est l'expression même de la vraie justice. La simplicité est la compagne naturelle de cette droiture franche et ennemie de toute dissimulation. Assurément , Messieurs , la simplicité, comme les autres vertus morales, a des formes diverses, elle peut se produire sous des aspects et avec des nuances très-variés, elle peut même aussi se voiler parfois pour se dérober à certains regards ; chez Kumps elle se montrait constamment à découvert, elle apparaissait dans chacun de ses actes et dans toute sa personne, et elle y apparaissait toujours dans
(i) Prop.,XX, 7.
(2) Pror., IV, 27.
sa franche et pure expression : on le voyait réellement marcher dans celte douce simplicité que trahissait toute sa nature. Il excellait par la bonté autant que par la simplicité et la droiture. Cette bonté, qui se reflétait sur sa physionomie, se révélait dans toutes ses relations sociales. Aussi pouvons-nous redire de Kumps ce que nous disions de Baguet il y a peu de semaines : il ne pouvait blesser personne , et il ne connut pas d'ennemis. Sa bonté Tinclinait vers les petits et les pauvres. Il connaissait les nombreux pauvres de sa paroisse et il en était aimé. Ils ont versé des larmes sur la tombe du bon professeur. Les larmes du pauvre, Messieurs, c'est la plus belle des oraisons funèbres.
Ces vertus, Kumps paraissait les tenir de sa seule nature, tant elles s'étaient comme identifiées avec lui, mais il les devait principalement à la religion , dont il avait su pénétrer tout son être. C'était un homme d'une foi vive et agissante. Il croyait, avec la candeur d'un enfant, tout ce qu'enseigne la sainte Eglise catholique , apostolique et romaine; il se préoccupait peu des négations altiôres de savants égarés qui, après avoir rejeté l'Eglise et Jésus- Christ dont elle est inséparable, en sont venus jusqu'à nier Dieu lui-même et à ruiner toute la dignité de l'homme en méconnaissant la liberté et l'immortalité de son âme. Qu'elle est effrayante et brutale cette logique de l'erreur ! Kumps se sentait
heureux de croire fortement, et sa vie était conforme à sa foi. C'était un chrétien fervent, scrupuleux observateur de toutes les obligations que la religion impose, et ajoutant à ces obligations les pratiques de piété les plus recommandées par l'Eglise.
Cet homme excellent , ce chrétien exemplaire faisait la joie et le bonheur de la respectable famille dont il était le chef vénéré. La vie de famille avait pour lui des charmes^ infinis, il se plaisait dans la douce et tranquille société de sa femme et de ses enfants. Hélas! la mort avait plus d'une fois visité cet intjôrieur si calme et si religieux, et ces deux époux vraiment chrétiens avaient vu ravir à leur tendresse le plus grand nombre de leurs enfants. Ceux que Dieu a conservés se montrent dignes de l'éducation qu'ils ont reçue et des exemples du foyer domestique au milieu desquels ils ont grandi. Kumps inspirait à ses enfants l'amour de la religion et de la vertu beaucoup plus par son exemple que par sa parole.
Un tel chrétien ne pouvait pas être surpris par la mort. Il n'avait jamais oublié que la vie présente n'est que le prélude de la vie qui ne finit point ; il était toujours prêt. Dieu néanmoins voulut prévenir ce bon et fidèle serviteur du terme prochain de sa carrière terrestre. Sa santé, quoiqu'elle semblât robuste encore, avait souffert depuis quelque temps déjà et nous avions
cru devoir, en déférant à ses vœux, alléger sa charge de professeur, lorsque, au mois d'octobre dernier, il fut tout à coup renversé par une première atteinte du mal qui allait bientôt le ravir à notre affectueuse estime. Kumps comprit cet avertissement du ciel, et, s'en ouvrant à un de ses plus anciens et de ses meilleurs amis, il lui déclara qu'il n'avait plus que très-peu de temps à passer en ce monde, mais qu'il avait fait à Dieu le sacrifice de sa vie et qu'il était prêt à répondre à l'appel suprême du souverain maître de la vie et de la mort. Il ne se releva qu'à demi du coup qui l'avait frappé. Le 19 décembre, il tomba foudroyé par le même mal, et cette fois pour ne plus se relever. Nous rendions ici même les derniers devoirs à la mémoire du professeur Baguet, lorsqu'on vint nous annoncer cette douloureuse noavelle. Au sortir de cette triste cérémonie , nous nous rendîmes en toute hâte au lit de souffrance du professeur Kumps, afin de porter à ce cher collègue, avec le témoignage de notre affectueuse sympathie, quelques-unes des suprêmes consolations de la religion. Il venait de recevoir les sacrements des mourants; nous le trouvâmes plongé dans une léthargie profonde, et il demeura insensible à notre parole. Tout flit impuissant à le tirer de cette léthargie ; le corps ne semblait plus vraiment qu'une prison d'où l'âme cherchait à s'échapper. Cet état dura quelques jours encore. Enfin le 24 décembre.
dans Taprès-midi , ce pieux et ferme chrétien nous quitta pour entrer dans Téternité. Il est mort la veille du grand anniversaire de la naissance de THomme-Dieu. L'Eglise, Messieurs, dans son langage aussi vrai qu'il est étonnant pour la légèreté humaine, appelle la mort des saints, c'est-à-dire des chrétiens complets, du nom de naissance, natalis, parce qu'en effet cette mort marque l'entrée dans la vie réelle et permanente. Tout nous autorise à espérer que la mort de Kumps aura été aussi pour lui une glorieuse naissance et aura marqué l'éveil d'une vie à jamais heureuse , s'épanouissant dans la lumière de Dieu , au milieu du concert des anges et des saints.
DISCOURS PRONONCE A LA SALLE DES PRO- MOTIONS, LE 22 JANVIER, APRÈS LES OBSÈQUES DE MONSIEUR H. J. KUMPS , PROFESSEUR A LA FACULTÉ DES SCIEN- CES A L'UNIVERSITÉ CATHOLIQUE DE LOUVAIN, PAR M. LE PROFESSEUR P. J.