‹ Analectes pour servir à l'histoire de l'Université de Louvain (volume 2)Chapitre 24 sur 49 · VITA SUA DILEXERUNT SE, ITA ET IN MORTE NON SUNT SEPARATI · texte numérisé non relu

VITA SUA DILEXERUNT SE, ITA ET IN MORTE NON SUNT SEPARATI

Le respect que nous portons à la mémoire de l'un et de l'autre ne nous permet pas de vous parler de notre regrettable professeur M. Jean Mœller, sans vous donner auparavant quelques détails sur la carrière de son père, M. Jacques Nicolas Mœller, professeur honoraire à la Faculté de philosophie et lettres, ce saint et vénérable vieillard, qui passa une grande partie de sa vie dans la retraite, dans la prière, dans l'étude de la philosophie spéculative, et dont le nom se rattache au premier mouvement catholique qui se manifesta en Allemagne, au commencement de notre siècle, lorsqu'un homme illustre, le comte Frédéric Léopold de Stolberg, rentra dans le sein de l'Église (2).

M. Nicolas Mœller naquit, le 6 février 1777, à Porsgrund en Norwège, où son père Hans Mœller était établi comme médecin. Après avoir reçu, sous la direction paternelle, sa première éducation littéraire, il fut envoyé à l'université de Copenhague, où il fît de brillantes études et obtint le diplôme requis dans les états danois pour avoir accès aux fonctions publiques.

Mais ses goûts le portaient irrésistiblement vers l'étude de la philosophie et des sciences naturelles. Une bourse de voyage, que le gouvernement danois lui accorda pour étudier à l'étranger la minéralogie et la géologie, lui permit de se rendre à Berlin, où il retrouva un ancien condisciple de Copenhague,

son ami et son compatriote Henri Steffens. Celui-ci jouissait également d'une bourse de voyage; comme Nicolas Mœller, il s'adonnait 2(ux sciences et, comme lui, il était rempli d'enthousiasme pour la nouvelle philosophie allemande de Kant et de Fichte. Une amitié des plus étroites se forma entre les deux Norvégiens, — amitié dont Steffens a consigné un touchant témoignage dans ses Mémoires (3).

Ils se rendirent à Freyberg, pour y suivre les cours du grand minéralogiste Abraham Gottiob Werner; ensuite M. Mœller alla à Paris entendre les leçons de l'abbé Hauy et de Cuvier. Dans son pèlerinage scientifique, il s'arrêta enfin à léna , où il retrouva encore son ami Steffens et où ils se livrèrent ensemble avec une ardeur nouvelle à l'étude de la philosophie spéculative.

Iéna et Weimar étaient à cette époque le centre du mouvement intellectuel de l'Allemagne prolestante. Là, sous le patronage de Charles Auguste, duc de Saxe-Weimar, se trouvaient réunis Gœihe, Schiller, Tieck, les deux Schlegel, Fichte, Schelling et bien d'autres noms célèbres. Schelling, quoique n'étant encore qu'à son début, formait déjà école et exerçait un ascendant extraordinaire sur les esprits les plus distingués.

Parmi ses nombreux disciples, le professeur de Iéna affectionnait particulièrement Steffens et Mœller; mais ses doctrines philosophiques furent loin d'exercer la même influence sur l'un et sur l'autre. Nés tous les deux dans le luthéranisme, qui, dès

le commencement de la prétendue Réforme, avait envahi la partie septentrionale de l'Europe , les deux amis suivirent une voie différente par rapport à leurs convictions religieuses : Steffens, après avoir hésité longtemps entre la vérité et Terreur, s'engagea dans le dédale d'une philosophie de la nature pour aboutir, plus tard, à un luthéranisme aussi outré qu'intolérant; Mœller, fidèle à la grâce d'en haut, s'identifia de plus en plus avec les doctrines positives du catholicisme.

Dans l'entre-temps un retour vers la foi catholique s'était opéré à un autre point de l'Allemagne. Le comte de Stolberg, la famille Droste de Vischering, le vénérable Overberg et la princesse Amélie de Gallitzin formaient à Munster le centre d'une salutaire réaction en faveur des idées catholiques (4).

M. Nicolas Mœller, n'écoutant que la voix de sa conscience, rentra, lui aussi, dans le sein de l'Église à Hambourg où, en 1804, le jour même de ses noces, il abjura le luthéranisme avec sa femme, qui s'était convertie avec lui. 11 savait quel immense sacrifice cet acte religieux allait lui imposer : l'intolérance protestante des lois danoises brisait tout son avenir dans sa patrie; alors, comme aujourd'hui, le néophyte catholique était exclu des charges publiques, souvent même condamné à la peine de l'exil.

La charité inépuisable du comte de Stolberg accueillit le généreux proscrit et le détermina à se fixer près de lui, à Munster.

C'est là que naquit, le 1 août 1806, notre profes-

seur Jean Mœller ; il eut, au baptême, pour parrain le noble protecteur de son père, et pour marraine la princesse Marianne, fille de la princesse Amélie de Gallitzin (5).

Enfant unique, Jean Mœller demeura toujours et partout avec son père. Depuis le moment de sa naissance jusqu'à celui de sa mort, à peine rencontronsnousun intervalle de quelques jours de séparation. De bonne heure, ils semblaient avoir pris rengagement sacré de faire ensemble jusqu'au bout le pèlerinage de la vie. Ils s'étaient dit avec un poète de l'antiquité : Ibimus œterno fœdere juncti (6). Et nous, revenant à une pensée qui nous domine, nous dirons d'eux avec nos livres saints : Amabiles et decori in vita sua, IN morte quoque non sunt SEPARÀTI (7).

Un sentiment de délicatesse, qui fit craindre à M. Mœller père de rester trop longtemps à charge à son noble bienfaiteur le comie de Stolberg, l'engagea à accepter à Nuremberg les fonctions d'intendant d'un seigneur allemand. Plus tard on lui offrit une place mieux en harmonie avec ses goûts et ses études : devenu gouverneur du jeune prince de Kinsky, qui venait de perdre ses parents , il se fixa, en 1816 , à Prague , où son pupille et son fils fréquentèrent ensemble les cours du gymnase. Lorsque le prince de Kinsky eut terminé les études requises en Autriche pour suivre la carrière militaire, M. Mœller père alla, avec sa famille, s'établir à Dresde, où son beaufrère, le célèbre Tieck (8), était directeur du théâtre et lecteur du roi, avec le titre de conseiller aulique. Les

années passées à Dresde , dans une atmosphère éminemment artistique et littéraire 9 firent époque dans sa vie comme dans celle de son fils , qui y acheva les études préparatoires à son éducation académique.

Le souvenir d'avoir été , à cette époque , l'objet de la bienveillance de Gœthe formait pour M. Mœller fils une des réminiscences les plus vivaces de ses premières années. Un des chefs-d'œuvre dramatiques du grand poète ayant obtenu , sur la scène de Dresde , un succès d'enthousiasme , Tieck chargea aussitôt le jeune étudiant d'aller à Weimar rendre compte de ce succès à Gœthe.

En 1825 et 1826 le fils, toujours accompagné de ses parents, suivit les cours de philosophie à l'université de Vienne. En quittant cette ville , pour se rendre à Bonn, ils s'arrêtèrent pendant quelques jours, d'abord à Heidelberg, au château de M. Frédéric Schlosser, et ensuite à Coblence , où l'immortel Joseph Gœrres était revenu de son exil.

Les noms de Schlosser et de Gœrres avaient, à des titres divers, une grande popularité parmi les catholiques allemands ; l'édifiante charité de l'un , le savoir immense de l'autre attiraient vers eux tous les esprits et tous les cœurs. Ces nobles noms — qu'on me permette de leur rendre ici un hommage personnel — me rappellent à moi-même des relations et des souvenirs bien chers.

Arrivé à Bonn , en automne 1827, M. Mœller père continua à s'y livrer à des travaux philosophiques , tout en s'occupant principalement de l'éducation de

son fils qu'il destinait à la carrière de l'enseignement. Le jeune Mœller y fréquenta les cours de philosophie et d'histoire de Niebuhr, de Windischmann, de Welcker et de plusieurs autres professeurs d'une grande renommée. Après avoir complété ses études dirigées spécialement vers l'histoire, il écrivit, pour l'obtention du grade de docteur en philosophie et lettres , sa dissertation inaugurale sur les anciens Saxons. Le 20 février 1830 , il subit à l'université de Berlin les épreuves du doctorat avec tant de distinction que le vieux Hegel , qui présidait la cérémonie comme recteur, s'éiança de son fauteuil pour le presser affectueusement dans ses bras.

A Bonn, MM. Mœller père et fils vivaient dans une grande intimité avec MM. Windischmann et Walter, autour desquels venait se grouper alors tout ce que Bonn et les provinces rhénanes comptaient de plus dévoué au catholicisme (9). Ce fut dans cette respectable famille , en 1829 , que j'appris à connaître et à estimer les deux Mœller. Le fils nourrissait alors l'espoir de pouvoir être agrégé un jour à l'université de Bonn comme privut-docent ; mais , à cause de ses convictions religieuses , une barrière insurmontable s'élevait devant lui ; et , malgré les preuves de capacité qu'il avait données à Berlin , malgré la publication de quelques travaux historiques hautement appréciés par les savants, la carrière de l'enseignement supérieur lui paraissait fermée pour toujours en Allemagne.

A mon retour dans ce pays , au commencement de

l'année 1854, M. Mœller dirigeait avec son père, à Dusseldorf, une maison d'éducation sous le patronage des principales familles catholiques des provinces rhénanes. La prochaine érection d'une université catholique en Belgique avait fait renaître chez le jeune Mœller l'espoir de pouvoir se consacrer à l'enseignement académique. Les recommandations les plus honorables, celles surtout de feu mon vénérable ami le docteur Binterim et de M. Windischmann père (10), me firent un devoir de le comprendre au nombre des premiers collaborateurs d'une œuvre que la bénédiction du Ciel a fait grandir et que Mœller a honorée par plus de vingt-huit années de travaux et de dévouement.

Le Corps épiscopal le nomma professeur extraordinaire d'histoire à la faculté de philosophie et lettres. Au mois d'août 1837, il devint professeur ordinaire.

Je regrette , Messieurs , que l'ordre des faits et les détails qu'il me reste à donner m'empêchent de vous parler des écrits de M. Mœller père (11). Je suis obligé, pour ne pas abuser de votre attention, de me borner à vous présenter le tableau de la belle carrière remplie par son fils dans sa patrie d'adoption , au sein de l'Université catholique.

Par un travail opiniâtre, M. Mœller se plaça bientôt à la hauteur de sa mission et, dès l'ouverture de son cours, une sympathie réciproque s'établit entre le professeur et les élèves, — sympathie s'étendant d'année en année sans jamais s'affaiblir.

Son cours, qui comprenait l'antiquité et le moyen

( il )

âge , était basé sur un système clair et méthodique.

Les faits exposés par le professeur reposaient sur une étude approfondie des sources de l'histoire et des travaux de la science moderne. Il ne faisait jamais un vain étalage d'érudition. Au commencement de l'histoire de chaque peuple et de chaque période, il se contentait de faire une revue générale des sources auxquelles il avait recours en suivant les règles d'une bonne et sévère critique ; mais, lorsque, dans l'enchaînement des faits, il rencontrait un point controversé, il ramenait ses auditeurs aux sources, et il ne se prononçait qu'après avoir pesé la valeur des différents témoignages historiques.

A l'immense multitude des faits, tous examinés à l'aide d'une critique consciencieuse , le professeur adaptait une admirable classification. Convaincu que la chronologie seule est impuissante à mettre de l'ordre et de la clarté dans le chaos des événements , . il s'exerça, avec un rare talent, à distinguer les faits principaux — Les époques — des faits accessoires qui doivent s'y rattacher. Son système de classification s'étendait même aux moindres détails, de sorte que les faits les plus divers venaient se grouper naturellement dans le cadre d'un tableau plein d'harmonie et de clarté.

A point de vue, le plan de son histoire du moyen âge — histoire dans laquelle la classification rencontre les obstacles les plus graves, — est particulièrement remarquable.

Dans ses écrits comme dans son enseignement ,

M. Mœller apportait un soin extrême à l'étude et au développement de ce qu'on est convenu d'appeler aujourd'hui la partie pragmatique et la partie philosophique.

Après avoir exposé les faits qui composent l'histoire, il remontait, par une induction légitime et précise, au principe générateur. Il prenait ce principe à son entrée dans le monde et le suivait dans toutes ses manifestations ultérieures. L'histoire devenait ainsi entre ses mains une science, et l'exposé des institutions des peuples tant de l'antiquité que du moyen-Age formait une des sections les plus intéressantes de son cours. L'étude des phases de la civilisation , à différentes époques, devenait en quelque sorte une introduction à l'étude approfondie des sciences sociales et politiques.

Dans la sphère élevée de la philosophie de l'histoire, — cette branche d'études qui a produit de nos jours tant de déplorables aberrations, — Mœller se défiait de toute théorie qui n'avait pas son fondement rationnel et positif dans les faits mêmes. Il repoussait toute idée préconçue. Sa tâche à lui, c'était de montrer chaque événement avec son caractère propre , chaque fait avec sa couleur; c'était déjuger les différents systèmes et les différentes tendances des écoles historiques de nos jours, de ne rien admettre qui fût contestable au point de vue du principe religieux et du bon sens, d'établir une exactitude rigoureuse à la place des conceptions phantastiques produites par les partisans des idées de Vico et de Herder; en un

mot, la tâche qu'il ambitionnait de remplir, c'était d'apprécier dans leur vérité les temps, les œuvres et les hommes.

Vous savez, Messieurs, que l'honneur d'avoir fondé une vérilable philosophie de l'histoire appartient à un père de l'Église. C'est saint Augustin qui le premier, dans son admirable ouvrage de la Cité de Dieu, fit défiler les nations et les empires sous le regard de Dieu ; c'est ce puissant génie qui détermina le premier le cercle providentiel dans lequel s'enchaînent et se développent les événements humains sans que la liberté intérieure de l'homme souffre la moindre atteinte. Ni parmi les anciens ni parmi les modernes, nul n'a mieux parlé de l'action de la Providence; nul n'a mieux fait comprendre un ordre providentiel dans la gloire comme dans les désastres mêmes des . nations.

Dans les temps modernes, le génie de Bossuet s'appropria la thèse de saint Augustin. A l'école de ces deux maîtres , illustres parmi les plus illustres , Mœller se forma un point de départ et, se guidant d'après ces modèles , il tâcha de résoudre les plus graves problèmes de la philosophie de l'histoire.

L'intérêt qu'il portait à ses élèves l'engagea à publier d'abord la partie de son cours qui embrassait les événements du moyen âge. A l'époque de cette publication , en 1837, il nous manquait un ouvrage classique sur cette importante partie de l'histoire défigurée d'une manière si étrange par les adversaires du catholicisme. Le Manuel, comme le Précis de

l'histoire du moyen âge (1841), répondaient donc à un besoin réel de renseignement catholique.

La première publication de M. Mœller obtint un grand et légitime succès, non-seulement dans le pays, mais aussi à l'étranger. Grégoire XVI l'honora d'un bref en date du 12 mai 1838 (12); les hommes les plus compétents, tels que MM. Guizot (15), Léo, César Cantu et d'autres encouragèrent l'auteur par des lettres flatteuses , et l'Académie royale des Sciences de Munich lui décerna le diplôme d'associé, en le félicitant d'avoir dignement contribué à restaurer l'étude de l'histoire du moyen âge (14).

L'Allemagne réclama une traduction de ce livre. Mœller lui-même acquitta celte dette envers son pays natal. Une traduction italienne parut à Naples. En France , dans presque tous les ouvrages classiques publiés sur la matière , on mit largement à profit le travail de notre professeur d'histoire ; on alla même jusqu'à y imprimer un Cours d'histoire qui n'est souvent , dans certaines parties , qu'une reproduction servile du Manuel de M. Mœller (15).

Ce qui couronne le mérite de ces travaux , c'est l'influence salutaire que leur savant auteur a exercée sur l'enseignement de l'histoire à tous les degrés.

Les élèves qui se préparaient à la carrière de l'enseignement étaient ses élèves de prédilection. Il leur consacrait des soins tout particuliers et , à l'Institut philologique que nous avons emprunté aux traditions académiques de l'Allemagne (16), il leur faisait des cours sur la Méthode d'étudier r histoire , sur la Mé-

thode de l'enseigner dans les collèges, sur la Critique historique et la Chronologie , sur la Géographie physique et sur l'Ethnographie. A ces différents cours étaient joints des exercices par écrit et de vive voix dans lesquels les élèves remplissaient le premier rôle, tandis que le professeur se contentait de les diriger et déjuger du mérite ou des défauts de leurs essais.

Cet enseignement pratique , qui était devenu entre les mains de Mœller une espèce de clinique pédagogique , a porté ses fruits : le professeur eut la satisfaction de former plusieurs élèves distingués qui ont propagé, avec des succès éclatants, ses principes et sa méthode et qui occupent aujourd'hui très-honorablement des chaires d'histoire dans renseignement moyen comme dans l'enseignement supérieur.

L'absence d'un ouvrage classique sur l'histoire universelle de nature a répondre aux exigences de nos convictions religieuses et des progrès scientifiques de notre époque détermina M. Mœller à publier deux cours d'histoire, l'un destiné à l'enseignement moyen : Cours complet d'histoire universelle, l'autre destiné à renseignement primaire : Cours élémentaire d'histoire universelle. Ces deux publications, avec le cours approfondi qu'il a fait à l'Université pendant sa longue carrière professorale et qui plus tard sera mis au jour, nous l'espérons, par les soins de la piété filiale , embrassent donc l'enseignement de l'histoire aux trois degrés : supérieur, moyen et primaire.

Tandis que Mœller travaillait ainsi sans relâche pour faire fleurir et pour régénérer en quelque sorte

l'étude de l'histoire dans son pays d'adoption , le souvenir des besoins de son pays natal, où il avait conservé de nombreuses et honorables relations , se réveillait sans cesse dans son esprit. Depuis longtemps il préparaît, dans de vastes proportions, la publication d'une histoire universelle écrite en allemand; mais la mort est venue interrompre l'œuvre dont le premier volume vient de paraître à Fribourg en Brisgau.

D'autres travaux encore, se rapportant pour la plupart d'une manière moins directe à ses études historiques , exercèrent tour à tour sa plume. Il entretenait des corresponéances avec les Feuilles politiques de Munich , avec l'Univers et le Monde de Paris, avec la Revue de Dublin et avec d'autres organes de la presse catholique, à l'étranger et dans le pays. Il fut un des collaborateurs de la Revue de Bruxelles dirigée par deux hommes dont le nom brille avec un glorieux éclat non-seulement dans les annales parlementaires, mais aussi dans les fastes littéraires de la Belgique (17). Lorsqu'à cet important recueil périodique eut succédé, en 1842, la Revue des Revues, M. Mœller prit une part très-active dans la direction de la nouvelle publication, jusqu'à ce que fut fondée la Revue catholique qui reçut de lui plusieurs communications importantes.

L'activité qui animait M. Mœller ne lui permettait pas de se borner uniquement aux devoirs de l'enseignement et aux travaux du cabinet. Doué d'une âme ardente et d'un cœur généreux, il se sentait entraîné

à agir constamment dans l'intérêt du bien, et il se dévouait avec un vigoureux élan à toute œuvre qui avait un lien d'affinité avec ses convictions religieuses et politiques.

La jeunesse académique était l'objet de ses prédilections. Un écho sympathique de son cœur répondait toujours à toutes les aspirations généreuses et légitimes du jeune homme dont l'éducation, à l'Université, doit être une préparation sérieuse à la vie publique. Ce fut dans ce but que M. Mœller devint le fondateur et le soutien intelligent de la Société d'Émulation, qui se plaça dignement à la hauteur de son dévouement paternel.

Mais si , dans une association destinée à former la jeunesse, il aimait à en encourager les membres par sa présence et par ses conseils, s'il se plaisait à animer les débats de toute la chaleur de ses convictions, il éprouvait une jouissance plus grande encore en s'intéressant à différentes associations charitables* à celles surtout qui sont destinées à soulager la misère des pauvres. C'est ainsi que nous l'avons vu provoquer l'établissement de plusieurs œuvres de charité et leur prêter un concours actif. L'œuvre des bons livres à Louvain, l'œuvre de saint Charles Borromée à Tournai, l'œuvre de saint François Régis, la Caisse d'épargnes pour l'achat de provisions d'hiver, l'œuvre des soupes à prix réduit , enfin l'œuvre des Petites-Sœurs des pauvres ont trouvé en lui un propagateur plein de zèle et un aide éclairé.

En qualité de membre du comité de charité de la

paroisse de Saint-Jacques, il rendit de nombreux services aux pauvres; il ne craignit pas même, pour les secourir, d'exposer ses jours à l'époque où le choléra sévissait à Louvain.

Sa vie comme tout ce qui lui était aussi cher que la vie, il n'aurait pas un seul instant hésité à en faire généreusement le sacrifice à Dieu , chaque fois que l'honneur ou la défense des grands intérêts de la cause catholique auraient pu le réclamer.

Ici, Messieurs, nous devons vous faire connaître un trait admirable du dévouement et de l'amour sans bornes dont il était enflammé pour la défense des droits de l'Église et de son chef, le glorieux et vénéré pontife et martyr Pie IX.

M. Mœller regrettait que sa position de fortune ne lui permît pas de contribuer abondamment, au gré de ses désirs, à la collecte du denier de Saint-Pierre. « Eh bien , me dit-il un jour avec un élan d'amour et » de générosité, je payerai la dette que je dois à » l'Église; je donnerai un de mes fils au Saint- Père.» — Ce fils, enrôlé un des premiers à l'époque de l'organisation de l'armée pontificale, devint lieutenant des Zouaves et fut du nombre de cette héroïque jeunesse qui s'illustra à jamais dans les événements de Castelfidardo , de Lorette et d'Ancône (18).

La trahison, secondée par une armée nombreuse, écrasa impitoyablement la phalange pontificale dont la défaite restera gravée dans l'histoire comme un triomphe et une gloire pour les vaincus, comme une honte pour les vainqueurs. Lorsque le nombre et les

noms des victimes, immolées à Castelfidardo , nous étaient encore inconnus, les poignantes inquiétudes de la tendresse paternelle torturèrent le cœur du professeur de Louvain. Et cependant, dans la douleur qui l'accablait, il me disait, avec un héroïque courage : « Si mon fils a succombé pour la cause de » l'Église et de son Chef, un autre de mes enfants » ira le remplacer sous le drapeau pontifical. » — Ces paroles , Messieurs , sont restées dans ma mémoire comme une touchante et mélodieuse réminiscence de ces traits de courage qui se manifestent dans plus d'une page de l'histoire des premiers martyrs du christianisme.

C'était encore en vue d'une grande et noble cause qu'il prononça un chaleureux discours à la quatorzième réunion des Associations catholiques de l'Allemagne, tenue à Aix-la-Chapelle au mois de septembre dernier. 11 y prit l'initiative pour rechercher les moyens d'arriver à l'érection , depuis si longtemps désirée et toujours différée, d'une université catholique en Allemagne. Sur sa proposition, qui fut saluée par les applaudissements de l'assemblée tout entière, on résolut de hâter la fondation d'une université catholique, de nommer une commission permanente chargée de l'exécution du projet et de réunir, dans les mains de cette commission , les fonds nécessaires pour la stabilité de l'œuvre (19).

Nous faisons les vœux les plus ardents pour que la bénédiction du Ciel féconde et développe le germe de la pensée qui a fait tressaillir d'espérance et de

joie rassemblée d'Aix-la-Chapelle. Espérons que bientôt l'Allemagne possédera comme nous un enseignement supérieur en harmonie avec les convictions et les traditions les plus chères d'un peuple catholique, — ces traditions si vivement et si fortement enracinées dans notre sol , et que ni la haine ni l'astuce de nos adversaires ne sauront jamais étouffer.

Hélas ! l'initiative prise par M. Mœller à l'assemblée d'Aix-la-Chapelle a été en quelque sorte le chant du cygne dans sa vie publique.

Ceux auxquels il a été donné de le voir de près et dans sa vie privée savent tout ce qu'il y avait dans son cœur de bon , de compatissant , de loyal et de généreux. Quelquefois l'excès de sa générosité l'exposait à méconnaître ses propres intérêts; quelquefois même la franchise de son caractère semblait dénoter je ne sais quelle apparence de brusquerie ; mais un fond inépuisable de bonté et de dévouement le rendait toujours infiniment cher à ses nombreux amis.

Dans sa vie privée comme dans sa vie publique , partout et toujours il était l'homme du devoir, — l'homme pénétré de l'importance de ses obligations.

S'il nous était permis de le suivre dans ses relations de famille , que de beaux exemples de piété filiale et de tendresse paternelle u'aurions-nous pas à révéler? En nous plaçant auprès de lui , à son foyer domestique , — en considérant le culte plein de respect et de sollicitude qu'il vouait à ses vieux parents , et les

soins affectueux dont il entourait sa famille, nous ne saurions regarder ce tableau sans être attendris jusqu'aux larmes.

Homme de conviction, il était avant tout un chrétien profondément religieux, animé d'une foi vive et éclairée, d'une piété exemplaire, assidu à la prière et à la fréquentation des sacrements.

11 savait que la prière est pour l'âme ce que les aliments sont pour le corps, — - le suc qui la nourrit, la force qui la soutient. Il savait que le secours d'en haut nous vient par la prière, qu'il n'y a pas de vie chrétienne — pas de vie véritable et forte — sans l'oraison.

M. Mœller semblait destiné à fournir une longue carrière; mais, hélas i une pleurésie aiguë, contractée à la suite des soins qu'il s'imposa nuit et jour au chevet du lit de mort de son vénérable père, devait briser tout à coup cette active existence. Condamné à garder le lit le jour même où s'accomplissaient les cérémonies de l'Église sur la dépouille mortelle du père, le fils se désolait amèrement de ne pouvoir rendre avec nous les derniers hommages à la mémoire de celui qu'il avait tant aimé.

La maladie fit bientôt des progrès effrayants et résistait aux soins les plus empressés et les plus multipliés de l'art. M. Mœller sentait la gravité de sa position; le jour de la fête de l'Immaculée-Conccption de la Sainte- Vierge , il reçut, sur sa demande, avec une foi vive et exemplaire, les Saints-Sacrements et, après avoir béni sa famille éplorée, il ne

demanda plus autre chose que l'accomplissement de la sainte volonté de Dieu.

L'heure du sacrifice suprême n'était plus éloignée : sa vie si dignement remplie par la pratique de toutes les vertus chrétiennes se termina par une mort précieuse devant Dieu, le il décembre 1862.

Les larmes que ce triste événement a fait verser, le concours immense et le pieux recueillement qui se manifestèrent à la cérémonie funèbre, les touchants adieux déposés sur sa tombe par notre jeunesse académique (20), le respect qui consacre déjà sa mémoire, le généreux accueil fait à la souscription pour l'érection d'un monument (21), disent assez que M. Mœller fut un de ceux dont la mort laisse une trace profonde dans le cœur de ses amis comme dans le souvenir des hommes.

L'objet de nos regrets, naguère l'objet de nos affections, se repose maintenant du travail de la vie dans le sein de Dieu, où ses bonnes œuvres l'ont suivi. Maintenant aussi, nous n'avons plus qu'à lui adresser le salut si consolant du chrétien : Heureux les morts qui meurent dans le Seigneur, Beati mortui qui in Domino moriuntur (22). Il a vécu et il est mort éclairé par les divines espérances d'une religion qui console, qui sauve, qui transforme la vie mortelle en une vie immortelle.

Dans les joies comme dans les peines de nos fonctions rectorales, c'est toujours vers vous, ô Marie, vierge sainte et immaculée , que nous tournons nos regards ! Patronne et protectrice de l'Université, c'est

quand nous nous prosternons à vos pieds que des consolations ineffables se répandent sur nous. Mère de grâces et de miséricorde, nous vous supplions de consoler, de protéger, de bénir ceux qui pleurent la perte d'un père chéri , le soutien et l'honneur de la famille. — Vous savez, ô Marie, que le professeur Jean Moeller aimait à être compté au nombre des plus humbles de vos enfants; que dans l'enseignement même de l'histoire il aimait à glorifier votre nom ; que sa tendre dévotion envers vous le porta à se faire administrer le saint Viatique le jour même où l'Église célèbre une de vos plus sublimes prérogatives. Sa dernière heure, comme toutes les heures de sa vie, a été marquée par un acte de pieuse confiance en votre toute-puissante protection. Nous espérons donc fermement que, par votre intercession, il jouit déjà dans le Ciel, — dans le séjour éternel du rafraîchissement et de la paix, — de la couronne de justice réservée par votre divin Fils à ceux qui ont bien combattu le combat de la foi : Coronà justitijE

QUAM REDDET MIHI DOMINUS IN ILLA DIE JUSTUS JUDEX, NON SOLUM AUTEM MIHI, SED ET IIS QUI DILIGUNT AD- VENTUM EJUS (23).

NOTES

(1) Brev. Rom. in festo SS. Aposi. Pelri et Pauli.

(2) Le comte de Stolberg vint à Munster et y prit son domicile, au printemps de 1800. C'est à cette époque qu'il rentra dans le sein de l'Église catholique avec son épouse et ses enfants. Son exemple et ses écrits lus avec un égal intérêt par les protestants comme par les catholiques contribuèrent efficacement à provoquer un grand nombre de conversions.

(3) Henri Steffens, né en 1773 à Stawanger en Norwège, élevé à Copenhague , habitant successivement Kie) , Iéna , Halle, Brcslau et enfin Berlin, où il mourut en 1845, a publié en danois et en allemand un grand nombre d'ouvrages philosophiques , des manuels de géognosie , des romans, des pamphlets politiques et des livres de controverse théologique. Il étaii le disciple de prédilection de Schelling qui lui fit l'honneur de publier ses écrits posthumes avec une notice biographique. Voyez Christian Bartholomess, Histoire philosophique de l'Académie de Prusse, depuis Leibnitz jusqu'à Schelling, tom. Il p. 455.

Les premiers volumes des mémoires que Steffens publia sous le titre : Was ich erlebte. Aus der Erinnering niedergeschrieben, 10 vol. in-8° imprimés à Breslau , renferment beaucoup de détails sur M. Nicolas Mœller.

(4) Voyez la Vie de la princesse Amélie de Gallitzin, née comtesse de Schmetlau, par le docteur Théodore Katterkamp, doyen du chapitre et professeur de la faculté de théologie à Munster, traduit de l'allemand, Namur 1842 in-8°; et l'ouvrage publié récemment par le docteur Th. Menge : Der Graf Friedrich Leopold Stolberg und seine Zeitgenossen ; Gotha , 2 vol. in-8°.

(5) La princesse Amélie de Gallitzin, décédée le 27 avril 4806, avait recommandé en mourant à sa lillc de la remplacer comme marraine. La princesse Marianne , devenue princesse de Salm-Reifl'erscheid-Krautheim, mourut à Dusseîdorf en 1824.

(6) Ovide.

(7) Lib. II Reg. cap. I vers. «7.

(8) Madame Tieck était la sœur de Madame Nicolas Mœller, née Caroline-Élisabeth Alberti , de Hambourg.

(9) Voyez le Discours prononcé le 22 mars 1839, aux obsèques de M. Charles Joseph Windischmann , professeur ordinaire d'anatomie à l'Université catholique de Louvain. Ibid. 1839, in-8°.

(10) Dans une des lettres que m'adressa, en 1834, M. Wndischmann père, se trouve le passage suivant :

« J'ose encore vous recommander pour la chaire d'hisv toire M. Jean Mœller qui , comme je l'ai appris , a déjà eu v l'honneur de fixer votre attention. C'est un jeune savant » très-instruit et surtout très-catholique, rccomraandable » sous tous les rapports... Nous souhaitions de le voir » nommé pour l'enseignement de l'histoire à notre univer- » sité [de Bonn); mais comme la majeure partie des proy> fesseurs de la faculté de philosophie professe le protes- » tantisme et s'oppose avec acharnement à sa nomination » de privât- docent, il n'y a pas d'espoir dé le placer ici. » Cette vive et injuste opposition me semble même un titre » de recommandation. Veuillez donc me permettre que je » vous recommande cette affaire avec empressement. »

Vers la môme époque M. Mœller père m'écrivit une lettre dans laquelle l'affection paternelle s'allie à l'élévation des sentiments, a M. le docteur Binterim, dit-il, vous a proposé » mon fils pour une chaire d'histoire à votre nouvelle uni- » versité... Si l'amour paternel ne m'éblouit point, j'espère

» de la droiture des intentions do mon fils et de son savoir » qu'il ne démentira jamais la recommandation de votre » ami Binterim... Quel que soit le résultat de ma démar- » che,je souhaite que le Ciel bénisse le nouvel établis- » sèment qui contribuera grandement à faire reconnaître » partout que c'est Dieu qui donne la vraie science, Pater » luminum , et à faire rentrer dans la bonue voie les » universités allemandes devenues depuis longtemps les » pépinières de l'incrédulité et de la fausse science. Dans » l'histoire surtout nos universités ont travaillé avec une » malheureuse activité pour fausser les monuments histo- » riques et pour établir que l'erreur a été dans l'ordre des * choses et, pour ainsi dire, la foi commune. Avec la grâce » de Dieu , ^Université catholique de Belgique viendra con- » fondre le mensonge et l'erreur. »

(11) Voyez ci-dessous la notice des écrits de M. Jacques- Nicolas Mœller.

(12) Voici la lettre apostolique :

« Gregorics PP. XVI.

» Dilecte Fiii salutem et apostolicam benedictionem. » Perlatum ad Nos est cum tuis liions exemplum primas » partis Historiée medii œvi quara gallica lingua exarasti, » et Venerabilis Fratris Archiepiscopi Mechliniensis jussu » recognitam probatamque Lovaniensibus typis uno volu- » mine in publicum edidisti. Ipsam equidem légère non » potuimus, distenti ut sumus occupalionibus plaue gra- » vissimis in supremi Apostolatus munere hac praîsertim » diffîcultate temporum sustinendo. Donum tamen oUi- » ciumque tuum grato animo accepimus, ac sensibus tus » erga Nos Sanclamque hanc Sedem pietatis ac reverentiœ, » quos memoratis in literis consignasti , mutua paternse » nostne ebaritatis testificatione respondemus. Hujus quo- » que pignus habeto Apostolicam Benedictionem , quam

» tibi, Dilecte Fili , cum verœ omnis prosperitatis voto con- » junctam amanter imperlimur.

» Datum Romae apud S. Petrum die 12 maii anno 1838, » Pontificatus Noslri anno octavo.

» {Signalum) Carolus Vîzzardelli , SS. D. N. ab epistolis » latinis.

» ( Superscriptio ) Dilecto Filio Joanni Mœller doctorî » decuriali historiée tradendae Lova ni u m. »

(13) Nous aimons à reproduire aussi la lettre de M. Guizot.

« Du Val Richer (Par Lisieux. Calvados) 17 oct. 1837.

» Je vous remercie , Monsieur, de l'intéressant volume » que vous m'avez fait l'honneur de m'envoyer. Je l'ai par- » couru avec un vrai plaisir. Je suis heureux d'avoir pris » quelque part à la régénération des études historiques. Je » suis convaincu qu'elles doivent exercer désormais une » grande influence et sur l'état des esprits et sur l'adminis- » tralion des affaires humaines. Je pense comme vous , » Monsieur, que le rôle du christianisme dans la civilisation » moderne a été immense et n'est encore ni compris ni » apprécié, tant s'en faut. Le drame n'est pas encore à son » terme et le christianisme y tiendra encore une bien » grande place.

» Recevez, je vous prie, Monsieur, avec tous mes remerd cîments, l'assurance de mes sentiments les plus distin- » gués. — Guizot. »

(14) On lit dans le diplôme : Academia Literarum et Scientiarum regia Boïca... Te Joannem Mœller, in Aima Universitate Lovaniensi catholica professorem dignissimum et de resiauranda medii œvi historia optime meritum, socium externum die lil augusti MDCCCXLIV cooptavit.

(15) Celle remarque se rapporte surtout au Manuel publié en France sous le nom de M. Drioux.

(16) Voyez le règlement organique dans V Annuaire de 1855, p. H7.

(17) La Revue de Bruxelles, publiée sous la direction de MM. A. Dcchamps et P. De Decker, de 1837 à 1841 , forme 27 vol. in-l*.

(18) M. Jean Mœllcr a reçu du Saint-Père la croix commémorative de Caslelfidardo et la croix de chevalier de l'ordre de Pie IX.

(19) Dans l'excellente revue de Mayence Der Katholik , octobre 1862 , pag. 385 , on trouve le récit complet de tout ce qui concerne la quatorzième réunion générale des Associations catholiques de l'Allemagne.

Le discours de M. Mœller sur l'état de l'enseignement catholique en Belgique [Oas Katholische Unterrichtswesen in Belgien) y est reproduit p. 432-444.

Qu'on me permette de rectilier ici deux assertions inexactes qui se sont glissées dans ce discours.

A la page 440 on lit : « Hern de Ram wurde zum Rector » magnificus errannt und vereinigte zugleich die Stellc » des Kanzlers derselben , welche unser unvergessslicher » ebenso gelehrter wie bescheidener verstorbener Freund » Binterim, damais Pfarrer in Bilk, dem dieselbe angetra- » gen worden , ausgcschlagen halte. »

Ma position m'ayant mis à même de connaître de trèsprès, dès le commencement, tout ce qui se rapporte à la fondation de l'Université catholique, m'autorise à dire qu'il n'a jamais pu être question d'offrir à mon docte et vénérable ami Binterim les fonctions de chancelier de l'Université, puisque pendant les délibérations relatives à la fondation de cet établissement l'idée ne s'est pas même présentée de créer un chancelier académique.

Anciennement , dans la première organisation des Universités en France, en Allemagne et ailleurs, les fonctions de chancelier étaient très-importantes; plus lard celte autorité ne fut plus que nominale et honorifique , conservant

seulement le droit de bénir les gradués ou de conférer auctoritate apostolica les grades académiques. Pour ce qui concerne l'Université catholique, d'après les dispositions de ses fondateurs le pape Grégoire XVI et le Corps épiscopal de la Belgique , le droit de conférer les grades est réservé au recteur.

D'ailleurs , aucune mention de la charge de chancelier n'est faite ni dans les Statuts de F Université catholique dont la première rédaction remonte au mois de décembre 1853, ni dans le Decretum erectionis que le Corps épiscopal publia dans la congrégation tenue à Mali nés le 10 juin 1854. Voyez ces deux documents qui sont réimprimés dans Y Annuaire de l'Université catholique de Louvain de 1863, p. 187 et 196.

A la page 440 du discours de M. Mœller on lit encore : Man beschloss mit zwei Facultâten der philosophischen und der theologischen den Anfang zu machen. Lorsque l'Université catholique fut inaugurée à Malines, non pas deux, mais trois facultés étaient déjà constituées, celle des sciences physiques et mathématiques, celle de philosophie et lettres et celle de théologie.

(20) Le Journal de Bruxelles, dans son num. du jeudi 18 décembre 1862, donne le récit suivant :

a Le 15 décembre ont eu lieu à Louvain les funérailles de M. Jean Mœller, docteur en philosophie et lettres, professeur ordinaire à l'Université catholique, membre de l'Académie royale de Munich, né à Munster ( Westphalie), le 1er août 1806, et pieusement décédé à Louvain, le 11 décembre de cette année.

» Nous avons déjà dit quelle perte font en la personne de M. Mœller l'Église , la Belgique , sa patrie d'adoption , sa famille , l'Université et la science. Le concours extraordinaire de monde, appartenant à toutes les classes de la société et à toutes les opinions, qu'on a vu à ses funérail-

les , est une preuve des regrets universels que cette mort prématurée inspire et de Tardent désir qui était dans tous les cœurs de rendre un dernier hommage public au savoir et aux vertus du défunt.

» Les étudiants de l'Université, qui portaient à M. Mœlle.r autant d'affection que de respect , se pressaient en foule autour de la maison mortuaire, portant au bras le signe de deuil. De toutes les parties du pays, les anciens élèves de l'Université étaient accourus pour se joindre à eux. Ils montraient, par leur empressement, combien ils étaient fidèles au culte de la reconnaissance et de l'amitié.

» Précédé d'un corps d'harmonie formé d'étudiants , le funèbre cortège s'est rendu à l'église de St-Michcl. Le cercueil, sur lequel était étalée la robe professorale illustrée par la science et le dévouement du défunt, était porté par des élèves. Les membres de la faculté de philosophie portaient les coins du poêle. Venaient ensuite les fils du défunt, qui seront les dignes héritiers de ses exemples, puis Mgr Laurent, évôque de Chersonèse, ami intime de M. Mœller, venu d'Aix-la-Chapelle pour lui rendre les derniers devoirs; Mgr de Ram, recteur magnifique de l'Université, et le corps académique.

» La messe a été célébrée au milieu d'un profond recueillement et l'assistance était si considérable que l'offrande n'a pas duré moins d'une demi-heure. Les absoutes ayant été récitées , le cortège a repris sa marche par la rue de Namur, vers le cimetière d'Hevcrlé , lieu de sépulture de la famille.

» Les étudiants ont voulu porter le corps de leur bienaimé professeur jusqu'à sa dernière demeure. Le silence grave et recueilli gardé par la foule n'était interrompu que par les airs funèbres exécutés par l'harmonie qui précédait le cortège. On voyait, à l'attitude de tous ceux qui en fai-

saient partie, qu'ils étaient unis dans une commune douleur, et tous ceux qui se trouvaient sur le passage du cortège en donnaient des signes non équivoques. Les fenêtres de» maisons de la longue rue de Namur étaient garnies de personnes qui avaient voulu être témoins de cette touchante démonstration. On ne se rappelle pas en effet , à Louvain , en avoir vu de plus nombreuse et de plus imposante.

» Le clergé de la paroisse d'Heverlé reçut le cortège aux abords de l'église, et, après que les cérémonies eurent été accomplies à l'église, il se dirigea vers le cimetière où , quelques jours auparavant, les membres et les amis de la famille avaient vu s'ouvrir la terre pour recevoir les dépouilles mortelles de M. Nicolas Mœller. Ses petits-fils, en l'absence de son iils M. Jean Mœller, déjà retenu au lit par la maladie qui devait l'enlever si rapidement, avaient rendu à leur grand-père les derniers devoirs, et ils revenaient à cette même place où Ton allait déposer pour jamais leur père bien- aimé. Cette pensée suffisait seule pour arracher des larmes des yeux de tous les assistants.

» Mgr Laurent et Mgr de Ram se tenaient à côté du curé pendant qu'il récitait les touchantes prières de l'Église sur la tombe des morts, et tous les assistants s'y associèrent avec une piété et un élan qui montraient bien qu'unis dans la même foi, ils n'avaient tous qu'un cœur et qu'une âme.

» Selon l'usage de l'Université, l'éloge funèbre de ses membres se prononce à la salle académique après le service que l'Université fait solennellement célébrer en l'église de Saint-Pierre, mais la jeunesse universitaire était trop impatiente d'exprimer publiquement son affection envers le défunt pour qu'il ne lui fût pas accordé de devancer le jour de cette cérémonie et d'adresser à M. Mœller un adieu chrétien avant que la terre se refermât sur sa dépouille mortelle. Trois discours très-courts furent prononcés au milieu d'un religieux silence et d'une sympathique attention. »

M. E. Neeffs , membre de la commission des étudiants , fut l'interprète du sentiment général dans le discours qu'on va lire.

« Mcsseigneurs, Messieurs. Étudiants de l'Université ca- » tholique, nous venons déposer un dernier hommage, au » bord de cette tombe si tôt entr'ou verte.

» C'est une dette de reconnaissance que nous acquittons, » c'est un pieux devoir que nous avons à remplir.

» Qui de nous oubliera jamais le professeur éminent , » l'ami dévoué qui , il y a quelques jours encore , se trou- » vait au milieu de nous?

» Doué d'une science aussi exacte qu'étendue , d'un ca- » ractère aimant et chaleureux , M. le professeur Mœller » rendait aimable les aridités de la science. Nous l'avons » vu dans sa longue carrière se dévouer tout entier au » développement des connaissances humaines, et nous » saluions en lui , avec un légitime orgueil , un des fonda- » teurs de l'école historique chrétienne.

» Oui, Messeigncurs, Messieurs, à toutes ses études , à » tous ses travaux présidait la plus noble , la plus sublime » des inspirations, celle d'affermir la foi catholique.

» Tout autre éloge serait superflu. Le souvenir que tous » nous en gardons dans nos âmes parlera plus haut que » toutes les louanges.

» Nous nous souviendrons toujours des doctes leçons de » cet homme distingué! Toujours, ô maître cher et re- » gretté, nous aurons présent à la mémoire ce dévouement » sans bornes qui nous apprenait à porter haut et droit » l'étendard de nos convictions catholiques.

» Le deuil de sa famille a été le deuil de toute la grande » famille universitaire; l'un a perdu un père tendre et dé- » voué, l'autre un ami sûr et éclairé.

» Et maintenant, Messeigneurs , Messieurs, loin de nous » cet éternel adieu de ceux qui n'ont point d'espérance!

» Le grand chrétien que nous pleurons , le soldat héroï- » que est allé recevoir dans un monde meilleur la couronne » réservée à ceux qui ont combattu. Il nous voit , il nous » protège de là-haut. Tel est notre espoir, telle est notre » consolation! »

Après M. Neeffs, M. J. Van Biervliet a pris la parole comme vice-président de la Société d'Émulation , une des créations dans lesquelles se résume le dévouement de M. Mœllcr envers les étudiants et dont nous avons plusieurs fois fait connaître le but et les travaux :

o Messeigneurs, Messieurs. Au nom de la Société d'Ému- » lation , je viens dire un dernier adieu à celui dont le » dévouement sans bornes pour la jeunesse universitaire » conçut la première idée de notre Association , et qui » pendant douze ans lui prodigua ces trésors de bonté, celte » paternelle affection et toutes ces richesses d'une grande d et noble intelligence dont le souvenir vivace perpétuera à » jamais , avec notre reconnaisance , nos regrets et notre x» douleur.

» Non content de venger lui-même la vérité des sarcasmes » de l'ignorance et des calomnies de l'impiété , M. Mœller i» voulut associer à son œuvre la jeunesse catholique. Lors- » que le vice et l'irréligion appellent sous leur drapeau » toutes les passions et toutes les rancunes pour engager » contre l'Église catholique l'éternel combat de l'intolé- » rance et de l'anarchie contre le droit de la liberté, il faut a> que la génération nouvelle apprenne de bonne heure à se » façonner à la lutte et à monter un jour hardiment sur la » brèche pour défendre sa foi outragée et les droits de sa » conscience.

» Ce fut celte œuvre de puissante initiation qu'entreprit » M. Mœller; citoyen dévoué à la chose publique, fil s obéis- » sant de l'Église , il nous apprenait à placer notre patrio-

» tisme sous la garde de nos convictions religieuses , ei à » tremper nos caractères à la source de toutes les vertus. » C'était lui qui nous excitait à ouvrir nos intelligences à » la vérité et nos cœurs à la liberté ; c'était lui encore qui » nous apprenait à ne point rougir de confesser la foi » d'Ozanam et de La corda ire et à ne point abdiquer la » dignité de notre conscience devant le spectacle de toutes » les lâchetés et de toutes les apostasies du siècle.

» O vous , le plus dévoué et le plus affectueux de nos » amis et de nos bienfaiteurs, recevez dans ce moment » solennel , avec le dernier hommage de notre douleur, le » serment , que nous jurons tous , de garder intact l'héri- » tage sacré de vos exemples et de vos leçons , et de ne jo point faillir à la tâche que vous nous avez imposée pour » la gloire de Dieu et pour le salut de la société. »

Un troisième discours fut prononcé par M.* Georis , au nom des anciens étudiants de l'Université.

a Messeigneurs , Messieurs. Permettez-moi de venir dé- » poser à mon tour sur cette tombe, avant qu'elle se referme » à jamais, un dernier tribut d'hommages et de regrets. Des » voix plus autorisées et plus éloquentes vous diront ce » qu'a été comme professeur et comme savant celui que » nous pleurons, elles vous retraceront sa brillante carrière » dans l'enseignement, que la mort, hélas ! est venue briser » trop tôt pour la religion dont M. Mœller était un des » plus vaillants défenseurs, pour l'Université catholique » dont il était une des gloires , pour sa patrie d'adoption » qu'il aimait d'un immense amour.

» C'est au nom des anciens étudiants de Y Aima Mater, » au nom de l'amitié , car l'éminent et modeste professeur » était l'ami de tous ceux dont il avait été le maître , que » je prends la parole dans cette douloureuse circonstance. » Vous connaissez tous son dévouement sans bornes pour

» ses élèves, vous savez tous que, pour les initier aux mys- » tères de la science , il ne s'épargnait aucun travail ni » aucune fatigue. Il leur appartenait tout entier. Mais ce » n'était pas assez pour lui de leur avoir découvert dans » ses leçons et dans ses iivres les profondeurs des temps » passés, l'affection qu'il portait à tous ceux qui venaient o s'asseoir autour de sa chaire n'était pas satisfaite; elle les » suivait lorsqu'ils quittaient les bancs de l'Université pour » aller utiliser dans la société les connaissances qu'ils » avaient acquises. Aussi il fut leur bienfaiteur autant que » leur maître. Comme une mère veille sur les premiers pas » de son enfant , il veillait sur leur entrée dans la vie du » citoyen avec la plus tendre sollicitude. Et non content » d'avoir été leur protecteur, de les avoir aidés à surmonter » les obstacles qui rendent toujours difficiles les débuts » d'une carrière, il était pour eux un conseiller aussi sage » que désintéressé. Si des difficultés se levaient sous leurs » pas, si peut-être des périls venaient les ébranler, il rani- » mait leur courage, il réchauffait leur ardeur, il relevait » leur force et les excitait à recommencer plus vaillamment » la lutte et à tenir d'une main plus ferme le drapeau de la » vérité autour duquel nous combattons et qui fut toujours » l'idole de son noble cœur. Aussi la mort inattendue de » M. le professeur Mœller a retenti comme un coup de fou- » dre daus l'âme de tous les anciens étudiants de l'Univer- » sité qui tous le chérissaient comme le meilleur des pères.

» Maintenant il nous est ravi cet ami si sincère et si » dévoué. Immobile et glacé , il est couché là au fond de » cette tombe et dans quelques instants la terre !e dérobera » pour toujours a nos regards. Il a cessé de battre ce cœur v si bon et si généreux; cette âme si ardente et si passion- » née pour la vérité et pour le bien s'est envolée vers la » source de tout bien et de toute vérité. Ah ! si notre dou- » leur pouvait attendrir la mort , lu te réveillerais de ton

• tombeau , cber professeur, tu nous serais rendu et long- » temps encore nous puiserions aux. trésors de ton amitié. » Mais non, elle est insensible et nous devons nous incliner » devant les décrets de la Providence. Il ne nous reste pour » alléger le poids de notre affliction que la foi et l'espérance » qu'un Dieu a apportées sur la terre!

» Reçois donc , tendre ami , ce dernier tribut de recon- » naissance ; elle sera éternelle comme ton souvenir. Ton » souvenir vivra à jamais dans nos cœurs. Ton exemple d sera toujours devant nos yeux pour nous édifier et nous » encourager : c'est le plus bel hommage qu'il nous soit d possible de rendre à ta mémoire. Puissions-nous, après » avoir imité tes vertus dans celte vie, te rejoindre dans la » céleste patrie où le souverain juge , nous en avons la » ferme confiance, t'a donné la couronne de justice.

» Adieu , maître bien-aimé, adieu, cber ami , adieu! »

La foule se retira tranquillement sous l'émotion des sentiments qu'elle venait d'entendre exprimer et qui répondaient aux siens. Louvain n'oubliera jamais ce solennel hommage rendu à l'un de ses habitants, qui à toutes les qualités du professeur unissait toutes les vertus du citoyen. Ce qui donnait aux funérailles de M. Mœller les proportions d'une grande manifestation de la foi catholique , c'est que tous voulaient honorer en lui non-seulement le savant écrivain , le professeur dévoué à ses élèves , mais l'homme de bien infatigable qui depuis 1835 n'a cessé de soutenir et d'organiser ou de promouvoir toutes les bonnes œuvres qui fleurissent à Louvain.

(21) La plupart des organes de l'opinion conservatrice ont reproduit le généreux appel , publié d'abord dans l'Union de Charleroi du 24 décembre par un des anciens élèves de M. Mœller.

(22) Apoc. XÏV. 13.

(23) Episl. 2 ad Timoth. IV. 8.

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