‹ Analectes pour servir à l'histoire de l'Université de Louvain (volume 2)Chapitre 49 sur 49 · NOTICE SUR M. LE PROFESSEUR DE COUX, PAR M. LE PROFESSEUR CH. PÉRIN · texte numérisé non relu

NOTICE SUR M. LE PROFESSEUR DE COUX, PAR M. LE PROFESSEUR CH. PÉRIN

L'année qui vient de finir a vu s'éteindre un homme éminent, qui avait été associé aux travaux de l'Université catholique dès le premier moment de sa fondation. M. le comte Charles de Coux, ancien professeur d'économie politique à l'Université catholique de Louvain, est décédé à Guérande, en Bretagne, le 16 de janvier, à l'âge de 77 ans. Il y a vingt ans à peu près que M. de Coux a quitté l'Université de Louvain, mais son souvenir est toujours resté présent et cher à ses anciens collègues et à tous ceux qui ont été ses élèves. M. de Coux était de ces hommes qui laissent dans le cœur de ceux qui les ont connus un souvenir de respect et d'affection que le temps n'efface point.

M. de Coux était issu d'une ancienne famille du Limousin. Il naquit en 1787, au château du Chatenet , propriété de sa famille, situé dans la commune de Lubersac. Il éprouva dès l'enfance les vicissitudes de la fortune. Ses parents émigrèrent en 1792. Pendant que son père , le comte Michel de Coux , allait rejoindre l'armée des Princes, sa mère, qui était anglaise , le conduisit en Angleterre et confia son éducation à deux ecclésiastiques français. En 1803, M. et Mme de Coux rentrèrent en France avec leur fils, mais leur fortune presque tout entière avait été

la proie de la confiscation. Le jeune Charles de Coux se voua résolument au travail. Doué d'une rare intelligence , il perfectionna rapidement son éducation. Ayant obtenu la place de secrétaire-interprète de la législature de la Louisiane , il se rendit à la Nouvelle-Orléans, où il resta plusieurs années. Il y était encore lorsque , dans les premiers jours de l'année 1813, l'Angleterre ayant déclaré la guerre aux États-Unis, une armée de 15,000 hommes vint mettre le siège devant la capitale de l'État. Il prit part à la défense comme enrôlé volontaire. Revenu en France il reçut du Brésil la mission d'explorer les bords du fleuve des Amazones. Sa vie fut plus d'une fois menacée dans l'accomplissement de cette périlleuse entreprise. Durant son séjour dans l'Amérique du Sud il fut atteint de la fièvre jaune , à laquelle il faillit succomber, et sa santé en resta toujours profondément altérée. Il revint à Paris en 1823. Sa vie fut dès lors consacrée à l'étude et à la méditation des plus hautes questions de la philosophie et de l'économie politique. Comme beaucoup d'hommes de notre temps, M. de Coux eut à traverser les épreuves du doute. Lui-même a dit, au début de ses Essais d'économie politique , quelles luttes il eut à soutenir durant les temps difficiles à travers lesquels s'écoula sa jeunesse : « Émigré à l'âge de trois ans , élevé en Angleterre, jeté par les événements d'une vie orageuse en Amérique , j'ai longtemps vécu parmi des protestants et , je dois le dire , les enseignements catholiques de ma jeunesse s'étaient un peu effacés

de mon cœur par ce contact. Non que les objections ordinaires des partisans de la réforme ou de la philosophie moderne tissent une grande impression sur mon esprit; celles-là se réfutent d'elles-mêmes pour qui sait les comprendre. Mais il en était une d'un autre ordre et qui me semblait sans réplique. La société qui possède la vérité absolue doit être , ou finira nécessairement par être, l'aristocratie du genre humain; car la vérité est l'aliment naturel de notre intelligence , et , par conséquent , la cause de sa force. Cette force s'applique à tout, et son action s'étend sur le monde matériel comme sur le monde moral. Ainsi les progrès du genre humain se lient les uns aux autres , et la richesse n'étant elle-même que le fruit de la science, sa mesure doit dépendre de l'ensemble de ces progrès. S'il était vrai qu'une société catholique fût condamnée à rester stationnaire , il s'ensuivrait nécessairement que le catholicisme ne possède point celte vérité absolue que nous lui attribuons. Or, depuis les premiers jours de la réforme, les protestants d'abord, et les philosophes ensuite, n'ont cessé d'accuser la religion de nos pères , soit dans sa tendance, soit dans sa discipline, de je ne sais quelle inimitié, non-seulement pour les lumières qui sont la gloire de notre époque, mais encore pour ces biens tout matériels dont la jouissance est si chère à la faiblesse humaine. A les entendre, l'existence des nations catholiques est un long martyre, martyre qui n'aurait même pas le mérite d'être volontaire , puisqu'il ne serait que l'inévitable consé-

quence de leur culte. Il y a vingt ans surtout que ce langage était répété sans cesse, et ceux qui le tenaient jetaient avec complaisance aux catholiques l'exemple de la riche Angleterre et des autres pays prolestants, dont le sort, en apparence si prospère, semblait offrir un désolant contraste avec la pauvreté de la catholique Espagne. Dès lors je m'occupais d'économie politique, moins dans les livres que dans le monde , et , je dois le dire , mes convictions chrétiennes furent plus qu'ébranlées. Je cessai de croire, et si je tombai seulement dans une complète indifférence, si je ne descendis pas plus bas, jusqu'à la haine , je le dus au souvenir des vertus qui avaient entouré mon berceau.

»Mais depuis 1810, les événements ont marché, et avec celte prospérité des lies britanniques , qui m'avait ébloui, se sont dissipées mes premières illusions. Une étude consciencieuse des faits me conduisit à des résultats inattendus. Bientôt je reconnus que le catholicisme renferme dans ses conséquences pratiques le plus admirable système d'économie sociale qui jamais ait été donné à la terre. En lui demandant compte du résultat temporel de chacun de ses préceptes, j'appris à discerner dans les doctrines des économistes le vraijdu faux , car j'aperçus bientôt que la science qui leur est chère cesse d'être vraie , c'est-à-dire, sort de la voie de l'utile, partout où elle s'écarte des enseignements catholiques. Ce qui m'avait égaré me ramena donc à la foi. »

Nous avons cité au long ces paroles parce qu'elles

résument, mieux que tout ce que nous aurions pu dire , la vie et les travaux de M. de Coux. Sa vie fut toujours gouvernée par la foi , et vouée tout entière aux œuvres de la foi. Associé à la rédaction de Y Avenir, M. de Coux n'hésita pas un moment à répudier des doctrines qu'il avait professées avec une ardente conviction , mais que Rome condamnait. Tous ceux qui Font connu savent combien sa soumission fut, non-seulement entière, mais encore affectueuse, reconnaissante et vraiment filiale. Il se plaisait, dans ses entretiens , à revenir sur ce grave événement de sa vie, et il en prenait occasion de faire ressortir les avantages que les catholiques retirent, même au point de vue des progrès de la science , de l'intervention tutélaire d'une autorité infaillible , maintenant avec une inflexible rigueur la loi de l'orthodoxie. Lorsque l'Épiscopat belge fonda, en i834, l'Université catholique à Malines, M. de Coux fut naturellement désigné, par ses travaux antérieurs, au choix des évéques, pour la chaire d'économie politique. Il occupa cette chaire durant onze années , et l'éclat de son enseignement contribua puissamment à fonder la réputation scientifique de la nouvelle Université. Aucun de ses anciens élèves n'a oublié tout ce qu'il y avait de profondeur et d'originalité dans sa pensée, de finesse dans ses aperçus , de distinction et de mâle éloquence dans sa parole. Ils n'ont pas oublié non plus avec quelle grâce et quelle parfaite bonté il prodiguait les conseils et les encouragements à ceux qui s'adressaient à lui , et avec quelle

admirable condescendance il examinait et souvent corrigeait leurs essais. Celui qui écrit ces lignes en conserve un souvenir qui ne mourra qu'avec lui.

Outre le cours d'économie politique , dans lequel étaient exposées , suivant la méthode ordinaire , les lois de la production et de la distribution de la richesse , M. de Coux faisait à l'Université de Louvain un Cours d'économie sociale. C'était son cours de prédilection. Il avait pour objet de déterminer , en faisant appel aux enseignements de la philosophie et de l'histoire , les conditions générales de l'existence des sociétés. Ce cours formait une sorte d'introduction générale à l'étude des sciences sociales. C'était là que l'éminent professeur exposait ses vues sur la reconstitution de la scieitce économique par le principe chrétien. Il continuait par ce cours l'œuvre qu'il avait commencée, dès 1852, dans les conférences privées que donnaient à cette époque à Paris les principaux rédacteurs de Y Avenir (1). Une lettre d'Ozanam , écrite au commencement de l'année 1832, et récemment publiée dans la Revue d'économie chrétienne , nous montre que l'enseignement de M. de Coux n'avait pas fait à Paris moins d'impression qu'à Louvain. Voici comment s'exprime

(I) Les deux premières conférences deM.de Coux furent publiées à Paris, en 4832, sous le titre û'EiêaU d'économie politique, et réimprimées à Louvain, cbez Vanlinthout et Vaudenzande. — Une grave maladie que fit l'auteur, dans le courant de cette année 1832, l'empêcha de continuer la publication de ses conférences.

le célèbre professeur de la Sorbonne , alors étudiant à l'école de droit : « M. de Coux a commencé son cours d'économie politique , plein de profondeur et d'intérêt. Il y a foule à ses leçons , parce que dans ses leçons il y a de la vérité et de la vie, une grande connaissance de lar plaie qui ronge la société, et un remède qui seul peut la guérir. » Le premier, M. de Coux formula un système complet d'économie politique au point de vue chrétien. On peut ne pas admettre toutes ses vues et contester quelques-uns de ses principes , mais l'honneur d'avoir été le fondateur de l'école d'économie politique chrétienne , qui s'est signalée depuis par tant de travaux utiles et intéressants , restera toujours attaché à son nom. Avant lui il y avait des essais, des traités remarquables sur des questions particulières, mais on n'avait jamais tenté de constituer en un corps de doctrine les solutions catholiques en matière d'économie politique. L'Université catholique, revue publiée à Paris sous la direction de M. Bonnetty,a reproduit les premières leçons du cours d'économie sociale fait à Louvain par M. de Coux.

En 1845, M. de Coux quitta l'Université de Louvain pour aller prendre à Paris les fonctions de rédacteur en chef de VUnivers. On était alors en France au plus fort des luttes pour la liberté d'enseignement. Le publiciste qui , dès 1831 , avait défendu , devant la chambre des Pairs, avec M. de Monialembert et l'abbé Lacordaire , le principe de la liberté d'enseignement , dans le procès de l'école libre , ne pouvait

manquer de répondre à l'appel que les catholiques français faisaient, quatorze ans plus tard, à son dévouement (1). La direction de YUnivers était une tâche des plus laborieuses et des plus délicates. L'abnégation personnelle de M. de Coux, le tact parfait qu'il mettait à toute chose , la vigoureuse logique avec laquelle il savait mener les discussions, en même temps que son urbanité et sa modération toute chrétienne envers ses adversaires, le rendaient éminemment propre à remplir cette tâche , dans les circonstances difficiles où se trouvait alors la presse catholique. M. de Coux abandonna la direction de YUnivers au mois de janvier 1848. Pendant les premiers mois qui suivirent la révolution de février, YÈre nouvelle le compta parmi ses collaborateurs. Il quitta ce journal en même temps que le Père Lacordaire , refusant de continuer sa coopération à une publication dont les tendances gallicanes devenaient de jour en jour plus manifestes.

A partir de ce moment, M. de Coux rentra dans la vie privée pour n'en plus sortir. Les seize années qu'il passa dans la retraite, tantôt à Paris , tantôt à Guérande , furent toutes remplies par les œuvres de la piété et de la charité chrétiennes. La maladie à laquelle il a succombé a été aussi longue que pénible ; il l'a supportée avec cette douce et inalté-

(4) Le discours prononcé par H. de Coux, devant la chambre des Pairs, le 49 septembre 1831 a été reproduit par le Moniteur uni ver tel.

rable résignation , que le chrétien puise dans une constante union avec Dieu. Pendant près d'un an et demi qu'elle a duré , il a été soutenu et consolé dans ses souffrances par une épouse digne de lui , et que sa mort laisse plongée dans une douleur que la foi seule peut adoucir. M. de Coux restera , dans le souvenic de tous ceux qui l'ont connu , comme un des types les plus accomplis de l'exquise distinction de l'ancienne société française , alliée à la connaissance la plus profonde du temps présent et à l'intelligence la plus vive des conditions de la vie sociale moderne. C'était la foi chrétienne, autant et plus encore que la pénétration et la rectitude naturelle de son esprit, qui l'avait mis à cette hauteur où les préoccupations exclusives disparaissent , pour faire place à une appréciation juste et sereine des mobiles intérêts de ce monde. C'était aussi le sentiment chrétien qui lui donnait cette affectueuse expansion, cette douce égalité d'âme, cette attention à ne jamais blesser et cette constante disposition à obliger , qui lui gagnaient si promptement les cœurs. M. de Coux était, dans le véritable sens du mot, un grand chrétien. C'est avec ce caractère que sa physionomie demeurera gravée dans le cœur de tous ceux à qui il a été donné de le voir de près , et de contempler en lui l'assemblage de toutes ces nobles et aimables vertus , que la diminution de la foi rend aujourd'hui de plus en plus rares.

TABLE

Décès de Sa Grandeur Mgr. J. B, Malou, évêque de Bruges. 5

Décès de Sa Grandeur Mgr. Louis Joseph Delebecque, évêque de Gand. 21

De vita et scriplis Thomœ Stapleton oratio, quam die 13 mensisjulii 1863, habuit F. J. Ledoux, eccl. calhed. Leod. can. hon., phil. et s. theot. doctor, theol. dogm. prof, ord., quum ad gradum doctoris ss. canonum promoveretur vir eruditissimus Ludovicus Henry, presb. diœcesis Namurcensis. 38

De Joannis Francisci Fan de Velde vita et meritis oratio9 quam die 11 jutii 1864 habuit Edmundus Henricus Josephus Reusens, bibliothecœ academicœ prœfectus,s. theologiœ doctor et professor , dum solemnis fiebat ad gradus academicos promotio. 6!

Notice sur te vénérable Henri de Loen , Chartreux, ancien professeur et recteur de t'Université de Louvain. 91

Nouveaux renseignements sur la résidence de Joseph Barbatus en Belgique et sur les circonstances de son départ. — Supplément à une note publiée en 1 852, par M. le professeur Félix Nève. 98

Appendice à la notice sur le docteur et professeur en médecine Henri Joseph Rega. \

Notice sur M. le professeur de Coux, par il/, le professeur Ch. Périn. i

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