FIDELIS... INTRA IN GAUDIUM DOMINI TUI
NOTES
(1) Voyez Discours prononcé à la salle des Promotions, le 5 novembre 1861, par P. F. X. de Ram, après le service funèbre célébré en l'église primaire de Saint-Pierre, pour le repos de Vâme de M. Ignace Antoine Joseph Quirini, professeur ord. à la faculté de droit. Louvain 1861, in-8°, et dans les Analectes de 1862, num. 25 p. 5.
(2) Scss. XXIV, cap. 12 de reforra.
(3) Art. 42 de la loi du 1 mai 1857, conforme à l'art. 35 de la loi du 27 sept. 1835.
(4) Voyez la Notice sur le collège ecclésiastique belge à Rome, dans les Analectes de 1849, num. 12 p. 5. Voyez aussi : Souvenir du Collège ecclésiastique belge de Rome offert aux bienfaiteurs; Louvain 1853, in- 8°, recueil dans lequel on trouve huit dessins des peintures murales qui ornent l'église du Collège et dont les sujets, empruntés avec bonheur à nos annales ecclésiastiques, se rapportent aux premiers apôtres chargés par le Saint-Siège de prêcher la foi à nos pères.
(5) Nous ne saurions résister au plaisir de citer ici une inscription que nous avons lue dernièrement à Rome au bas d'un souvenir de gratitude consacré au premier président du Collège ecclésiastique belge. L'inscription a été composée par un savant épigraphiste romain , feu Mgr Fioramonti , secrétaire des brefs latins de Sa Sainteté.
PETR • JOS • ABRTS PAESB • ET • CAN • MECHL11UEN • PROTON • AP • T1T • CUBIC • INT • S • S AB • ANNO • M • D • CCG • XL1III • AD • H • D • CCC • Util PBjESES . COLLEGII • ECCLESIASTICl • BELGICI QIOD • EJUS • COX6ILIO • ET • OPERA AB • EPI8COPI8 « BEXGII • PROBANTE • PONTIPICE • MAXIMO ERECTUM • CONSTITUTUMQUE • fUIT
(6) Les préfets ou les secrétaires de quelques-unes des Congrégations auxquelles est confié l'examen des affaires les plus importantes admettent dans leurs bureaux un certain nombre de jeunes ecclésiastiques qui préparent, sous leur direction, les rapports sur les matières qui doivent être mises en discussion. C'est ce qu'on nomme à Rome les Études des Congrégations. Voyez la Notice citée à la note 4.
(7) Voyez la Revue catholique, 5ra« série, tom. 111 p. 322.
(8) Dissertatio iheologica de Theophaniis sub Vetcre Testamento, pagg. vi-151 in-8°.
(9) Voyez l'analyse de la dissertation dans la Revue catholique, 3me série, tom. III p. 494.
(10) Voyez Discours prononcé à la salle des Promotions le 14 juillet 1851, par P. F. X. de Ramy recteur de V Université catholique de Louvain , après le service funèbre célébré en f église primaire de Saint-Pierre, pour le repos de l'âme de M, Arnould Pierre Tits , professeur ord. de théologie dogmatique. Louvain 1851 , in-8°, et dans les Analecles de 1851 , num. 14 p. 7.
(11) Clarorum virorum facta moresque posieris tradere, antiquitus usitatum, ne nostris quidem temporibus, quamquam incuriosa suorum, œtas omisit. Tacitus, in Vita Agricolœ, cap. I.
(12) Ovid. Trisl. lib. II vers. 322.
(13) De Ruardi Tapperi vita et scriptis oratio, quam die 26 mensisjulii 1853 habuit Philibertus Vanden Broeck, S. T. doctor et professor, quum more Majorum ad gradum docloris SS. Canonum promoverelur vir eruditissimus Antonius Heuser, Dusseldorpiensis , presb, archidiœcesis Coloniensis; dans Y Annuaire de 1854, p. 178, et les Analectes , num. 17 p. 12.
(14) De Joannis Driedonis vita meritisque oratio, quam
habuit Philibertus Vanden Broeck, S. T. doctor et prof essor, dum die 12 julii 1858, more Majorum, solemnis fiebat ad gradus academicos in Theologia promotio; dans X Annuaire de 1859, p. 241, et les Analectes, num. 22 p. 55.
(15) Voyez notre Mémoire sur la part que le clergé de Belgique et spécialement les docteurs de l'Université de Louvain ont prise au concile de Trente, p. 31.
(16) Le 4 août 1535. La première session du concile n'eut lieu que le 13 décembre 1545.
(17) Nous nous bornons à citer ici les noms des principaux théologiens de Louvain, dont les écrits pourraient être reproduits dans celte collection :
Adrien VI. — Jean Driedo.— Ruard Tapperus.— Jacques Latomus. — François Sonnius. — Josse Ravestyn. — Guillaume Lindanus. — Jean Hessels. — Corneille Jansenius de Gand. — Jean Molanus. — Jean Lensaeus.— Thomas Stapleton. — Guillaume Estius. — Henri Cuyckius. — Jean Malderus. — Jean Wiggers. — Antoine Daubremont. — Guillaume Mercerus. — Christianus Lupus. — Martin Steyaert, etc.
La collection, en grand format in-8°, à deux colonnes, formerait 40 à 50 volumes. La dissertation de M. le professeur Reusens [Syntagma doctrinœ theologicœ Adriani VI, una cum apparalu de vita et scriptis etc.) peut être considérée comme un modèle des dissertations préliminaires qui devraient être placées en téte des écrits de chaque auteur.
(18) Suetonius, in vita Titi Vespasiani, cap. VIII.
(19) Malth. XXV, 20.
DISCOURS PRONONCÉ A LA SALLE DES PROMO- TIONS, LE 5 NOVEMBRE 1862, PAR M. LE PRO- FESSEUR J. B. LEFEBVE, APRÈS LES OBSÈQUES DE M. VANDEN BROECK.
Monseigneur , Messieurs ,
La foi et l'espérance projettent jusqu'au plus profond de la tombe la clarté de leurs rayons divins. Cette douce lumière fait resplendir la mort du juste comme une naissance à une vie meilleure , et elle console les cœurs les plus affligés. Pourtant je crains de ne pouvoir résister à l'émotion de la douleur en rendant , au nom de la Faculté de théologie, un dernier hommage à la mémoire du collègue excellent et de l'ami dévoué , qu'une mort prématurée a ravi à notre vive affection , en le frappant au milieu de ses jours et dans la plénitude de ses forces.
Philibert Vanden Broeck possédait à un haut degré les dons qui font l'habile théologien et le brillant professeur. Il appartient à l'un de ses élèves de vous dire l'intérêt et le charme de ses savantes leçons : nous , ses collègues , nous avons apprécié les heureuses qualités de son talent dans les thèses publiques qui, chaque année, réunissent sous ces voûtes séculaires un auditoire nombreux et choisi. Dane ces luttes pacifiques delà science, notre collègue déployait
des connaissances aussi variées qu'étendues ; son esprit pénétrant et délié suivait sans peine tous les circuits de la pensée ; son coup d'œil prompt saisissait les questions sous leurs aspects les plus divers et parfois les plus cachés ; sa dialectique toujours serrée ne permettait jamais de laisser une objection sans réponse; une expression facile, vive et élégante répondait h la spontanéité de sa pensée; la discussion s'animait au feu de sa parole et charmait les auditeurs attentifs.
L'étendue de ses connaissances et les aptitudes de son talent comme écrivain se révèlent dans la dissertation qu'il écrivit pour obtenir le doctorat en théologie, sur les apparitions divines sous l'ancien testament. Envisageant son sujet sous toutes ses faces , il a donné le travail le plus complet qui existe sur cette vaste et difficile question. Il pose en thèse que c'est Dieu lui-même , et non un ange envoyé de Dieu , qui sous une forme visible a apparu aux patriarches. S'il a contre lui le sentiment à peu près unanime des théologiens et des interprètes modernes, il a pu prouver son opinion par des arguments péremptoires puisés dans l'Écriture Sainte, dans la tradition et la raison théologique. En développant ces preuves il montre combien il était versé dans l'exégèse et la philologie biblique, dans l'élude des saints Pères et dans la connaissance des questions théologiques. A la solidité du fond se joint le mérile de la forme. Les matières sont distribuées dans un ordre méthodique rigoureusement enchaîné; le
style est lucide , concis , nerveux, pur et élégant.
Ces qualités, nous les retrouvons dans deux discours prononcés à la promotion solennelle aux gracies académiques. Le sujet de ces discours est l'éloge de deux illustres théologiens choisis dans cette phalange de grands hommes qui s'opposèrent comme un mur d'airain aux erreurs naissantes de Luther et de Calvin , et qui au XVIe siècle ont porté si haut le renom de l'ancienne Université de Louvain. En faisant l'éloge de Ruard Tapper et de Jean Driedo , Vanden Broeck suivait son goût exquis pour notre littérature, sa noble passion, dirai-je, pour nos gloires nationales; mais en même temps il se montrait juste appréciateur de ce qui peut contribuer aux progrès des sciences théologiques. Nos grands théologiens du XVIe siècle , s'ils étaient mieux étudiés , fourniraient à l'apologiste des armes solides pour combattre l'erreur et défendre la vérité. Ils excellent dans l'exposition du dogme , dans cette exposition où la raison et la foi , sans jamais se confondre, unissent parfois leurs clartés pour faire resplendir le dogme de ses invincibles et immortels attraits. Le sujet choisi par notre collègue était donc des plus heureux , et il a su le traiter d'une manière convenable ; on admirera la facilité avec laquelle il manie cette belle langue latine qui , par la pompe majestueuse de ses périodes , convient mieux que toute autre aux solennités académiques.
Dans le discours sur Driedo l'orateur décrit d'une manière rapide les titres scientifiques de l'illustre
théologien ; mais le temps lui est mesuré ; il comprend qu'en faisant connaître en détail les pensées lumineuses et les vues profondes qui font la gloire du savant , il devrait passer sous silence la piété angélique du prêtre : il se le reprocherait comme un outrage à la mémoire de Driedo. Il s'écrie : Absit , ut virum doctoremque tandem , in christianum vero et sacerdotem prœconia non haberem ! Ces paroles , prononcées de celte chaire par le collègue que nous regrettons , ne me disent-elles pas de ne plus insister sur les mérites du savant et du professeur, pour faire connaître les vertus du chrétien et du prêtre?
Homme juste et bon, bienveillant et serviabîe envers tous, modèle de loyauté, de franchise, de constante et inviolable amitié, Vanden Broeck réunissait tous les dons qui inspirent la confiance etraffeclion ; il fut le meilleur des collègues, et sa mort laisse un grand vide parmi ceux qui vivaient avec lui dans des rapports quotidiens d'intimité.
Si par une bonté de cœur sans égale il était empressé à se rendre aux désirs de chacun et à se faire tout à tous , il avait aussi dans le caractère cette fermeté, cette noble dignité qui repousse les accommodements inspirés par la faiblesse, qui rend l'homme inébranlable dan3 ses convictions, inflexible dans la ligne du devoir, calme en face du péril et inaccessible aux vains calculs d'une sagesse craintive. Il demeurait à Rome pendant les plus mauvais jours de 1848. Le Souverain-Pontife n'était plus en sûreté dans la Ville-Éternelle, et les prêtres couraient
de graves dangers. Inaccessible à la crainte, notre confrère manifestait en toute circonstance son souverain mépris pour les hommes pervers qui répondaient par la plus noire ingratitude aux bienfaits de leur souverain et du père commun des fidèles. Le 15 novembre de cette année funeste, il voulut voir l'ouverture des chambres convoquées au palais de la Consulte pour mettre en pratique les nouvelles institutions accordées à son peuple par l'amour de Pie IX. A son entrée dans la salle des séances , Vanden Broeck apprend que la révolution, toujours implacable et repoussant la liberté qui contrarie ses desseins, avait fait poignarder sur les marches du palais le comte de Rossi, le courageux ministre du Roi-Pontife. Chose plus hideuse encore, il vit l'assemblée délibérant sans laisser apercevoir un signe d'émotion, comme si quelques instants auparavant le seuil de son enceinte n'avait pas été souillé par le plus lâche et le plus horrible des forfaits. A ce spectacle affreux, sans considérer que cet acte de courage peut lui coûter la vie, notre confrère sort en manifestant toute l'indignation qui s'est emparée de son âme. Un autre jour sur le pont Saint-Ange, il fit tomber le poignard des mains d'un malfaiteur qui voulait l'intimider, et il continua sa route, calme et tranquille.
Tel était son caractère, heureux mélange de force et de douceur.
A une nature si bien douée étaient ajoutés les dons de la grâce. Vanden Broeck fut un prêtre exemplaire par l'innocence de la vie, la gravité des mœurs,
la pratique constante de la piété chrétienne et le zèle dans la direction des âmes. Il n'allait point puiser ses inspirations dans les basses régions où s'agitent les passions des hommes ; la règle de conduite lui était tracée par la sagesse qui vient (fen haut, qui descend du Père des lumières; il mettait son Ame dans les mains de Dieu, toujours résigné à la volonté sainte, dont les décrets éternels dirigent toutes choses.
Cette sainte pensée de sa vie ne l'abandonna point dans la douloureuse maladie qui nous l'a ravi. Le mal avait fait de si rapides progrès qu'il fallut sans aucune préparation avertir notre cher confrère de se préparer au grand passage du temps à l'éternité. Si inattendue que fût cette révélation, elle le trouva pleinement résigné. Aucune parole , aucun signe ne trahit chez lui la moindre émotion; il fut tout entier à Tunique pensée de se préparer à recevoir son Dieu, le Saint Viatique, qu'une bonté infinie a donné aux hommes comme gage de la résurrection des corps, et de l'union intime de l'âme avec Dieu dans les splendeurs dé la vie éternelle. Cette âme forte et solide pour se préparer à la mort avait dompté la fièvre la plus rebelle aux secrets de l'art. L'énergie de la volonté réagissant sur le corps avait fait renaître un espoir, hélas, trop tôt perdu! Un ami dévoué témoignait au cher malade que tout irait bien. Quoi quHl arrive , répond-il, ce sera toujours bien ! Mot qui exprime avec une sublime simplicité, combien il était préparé à rendre à Dieu sa belle âme. Ah ! sans
doute volontiers il eût repris des travaux laissés inachevés et entrepris pour la défense de la vérité; mais la mort devait le conduire là où il avait placé son cœur et ses espérances. Quelle que fût l'issue de la maladie, pour lui c'était toujours bien, 0 mon Dieu ! vous avez choisi l'issue que nous aurions voulu voir fermée. Désormais ce n'est plus que par les yeux de l'âme que nous pourrons contempler celui dont la présence nous fut si chère; mais Je commerce d'intime affection ne sera point interrompu entre nous. En deçà et au delà de la tombe il est un lien immortel qui unit dans une indivisible société tous les membres de l'Église de Jésus-Christ. Philibert Vanden Broeck vivra dans nos cœurs, il aura part dans nos prières; et lui aussi se souviendra de nous dans les régions sereines du repos , de la lumière et de la béatitude.
LA CROISADE PACIFIQUE. —VIE ET TRAVAUX DE NICOLAS CLEYNAERTS; PAR M. LE PROFESSEUR J. J. THONISSEN (I).
On sait avec quelle ardeur les générations chrétiennes du douzième et du treizième siècle se précipitèrent , à huit reprises, sur les contrées de l'Orient envahies par les sectateurs de l'islamisme. Partout où la parole du moine prêchant la guerre sainte se faisait entendre, des milliers de soldats, pleins de confiance et d'enthousiasme, venaient se ranger sous la bannière vénérée de la croix. Les traditions politiques des États, les rivalités séculaires des peuples, les habitudes contractées dès l'enfance, les liens du sang, les affections et les intérêts des familles , tous les motifs qui guident les hommes étaient oubliés, méconnus, foulés aux pieds avec un désintéressement dont on ne trouve pas un second exemple dans les annales de l'Europe. C'était en vain que la trahison, l'ineptie, la famine, les maladies et le glaive faisaient disparaître des armées entières dans les plaines et les défilés de l'Asie : bravant la mort sous
toutes ses formes, d'innombrables pèlerins armés «
(I) Voyez, dans les Jnalectes de 4844, p. 5, la notice de M. le prof. F. Nève , et dans les Analecte* de 4854, p. 80, une notice analytique des lettres de Cleynaerls.
accouraient sur les chemins blanchis par les ossements de leurs frères. Les femmes mêmes saisissaient le bouclier et endossaient la cotte de mailles, pour aller combattre et mourir sur les champs d'outre-mer (1). Un mouvement identique entraînait toutes les populations européennes avec une force irrésistible. Des Danois protégèrent les côtes de la Syrie, et des Norvégiens assistèrent au siège de Sidon. Anne Comnène n'a point exagéré, quand elle s'écriait qu'une impulsion toute-puissante semblait avoir arraché l'Europe de sa base, pour la précipiter sur l'Asie (2).
Il y avait autre chose qu'une pensée religieuse au fond de ces redoutables migrations. Il ne s'agissait pas seulement de reconquérir le tombeau du Rédempteur et de protéger le trône qu'un prince belge allait ériger dans la cilé de David. Au moment où les premiers croisés prenaient le chemin de l'Orient , l'Europe était attaquée à ses deux extrémités, à l'ouest dans la Péninsule ibérique, ti l'est dans les provinces dépendant de l'empire de Byzance. Elle se trouvait pour ainsi dire entre deux fleuves de sang et de barbarie, dont l'un menaçait de franchir les Pyrénées et l'autre le Danube. Les guerriers qui tombaient dans les vallées de l'Euphrate, de
(I ; Pour les exploits des femmes aux croisades, voyez le cliap. VI 1 du livre XXI de VHistoire des croisades de Miehaud.
(2) Bibliothèque des croisades , par Miehaud, 3* partie, page 387 (Paris, 4829).
rOronle et du Nil , mouraient en réalité pour la défense de la civilisation et de l'indépendance do l'Occident. Groupées sous une bannière commune, les nations chrétiennes attaquaient les forces de l'islamisme à leur source. Qui sait où l'étendard du prophète se serait arrêté, si les peuples occidentaux, troublés par la discorde et épuisés par la licence, avaient dû lutter sur leur propre sol, avant d'avoir acquis la redoutable unité d'action et de but qu'ils trouvèrent dans les croisades? Plus de deux siècles avant la conquête de Constantinople, le sultan du Caire, le redoutable Saladin, écrivait à Frédéric Barberousse : « Ce n'est pas assez pour nous d'avoir » conduis cette terre maritime où nous sommes ; » nous passerons les mers, s'il plaît a Dieu; et, pro- » légés par la justice divine, nous subjuguerons vos » royaumes d'Occident (1). »
Cependant le jour vint où l'Europe catholique , affaiblie de nouveau par des guerres intestines , perdit cette indomptable ardeur et n'adressa plus aux chrétiens d'Orient que des vœux stériles ou des promesses fallacieuses. Depuis la fin du treizième siècle, toute une série de papes, Nicolas IV, Célestin V,
(1) Michaud, Histoire des croisade», t. IX, p. édit. belge de 1841. Il importe peu que la foule des croisés n'eût pas l'intelligence des proportions majestueuses de l'œuvre a laquelle elle prêtait le concours «le son bras. Ainsi que l'a très-bien dit M. Michaud , « ce que chaque génération conuait le moins, c'est l'esprit et le caractère des événements auxquels elle a pris part. » { Ibid., t. X, p. 11.)
Boniface VIII, Benoît IX, Clément V, Jean XXII, prodiguèrentvainementles exhortations cl les prières pour réunir de nouvelles armées chrétiennes. Les princes, qui prenaient encore la croix, cherchaient et trouvaient mille prétextes pour se dispenser d'entreprendre le périlleux voyage d'outre-mer. La noblesse, toujours avide de combats et d'aventures, courait prodiguer sa valeur sur des théâtres moins éloignés. Le peuple lui-même ne prétait plus qu'une attention distraite aux discours des missionnaires qui lui retraçaient, sous de sombres couleurs, les outrages prodigués au sépulcre du divin fondateur du christianisme.
C'est avec bonheur qu'on découvre que cette heure de découragement et de faiblesse avait été prévue dès longtemps par un petit nombre d'hommes supérieurs à leur siècle. Unissant à la piété du moine, au génie méditatif du savant, cette intelligence supérieure des effets et des causes qui caractérise l'homme d'État, ils s'étaient préoccupés du jour où la parole et la doctrine devraient prendre la place de la lance et du glaive.
Dès le milieu du douzième siècle, un bénédictin, Pierre le Vénérable, écrivit une réfutation du Coron, après l'avoir fait traduire en latin par deux prêtres que l'amour de l'astrologie avait attirés chez les Mores d'Espagne (1). Au commencement du siècle
(i) Voyez llabillon et Martcne , Ann. ord. S. Benedieti, ad an. 4141, t. VI, p. 345. Les deux traités que Pierre le Vénérable avait écrit*
suivant, Humbert de Romans, devenu supérieur général des dominicains, engagea ses religieux à apprendre, outre le grec et l'hébreu, la langue arabe elles autres idiomes que parlaient les barbares armés contrela civilisation eteontre rÉglise(l). Cent ans plus tard, Raymond Lulle invoqua et obtint l'assistance de Philippe le Bel , de Clément V et du concile général devienne, pour faire établir des chaires de langues orientales dans les universités de Rome, de Bologne, de Paris, d'Oxford et de Salamanque (2). Une foule de savants, parmi lesquels brille le nom d'un Belge , Guillaume de Meerbeke, suivirent ces exemples, et leurs efforts réunis organisèrent enfin une croisade pacifique qui, elle aussi, sans atteindre complètement son but, ne resta pas sans profit et sans gloire pour les nations européennes. Nous lui devons deux résultats immenses, l'un scientifique et littéraire, l'autre religieux et politique. Elle a puissamment contribué à faire renaître l'étude des langues et des
eoutre les Sarrasins se trouvent dans YAmplissima Collcctio de Martene et Durand, t. IX , pp. 4 120-4440.
(4) Thésaurus novus anecdotorum , par Mabillon et Martcne, t. IV, p. 470f>. Quetif et Éckard, Scriptores ordinis prœdicatorum , t. I, pp. 444-449. Histoire littéraire de la France A- XVI , Discours préliminaire, p. 439.
(2) Le Thésaurus novus déjà cité renferme trois lettres que Raymond écrivit dans ce dessein, la première au roi , la seconde à uu personnage influent dont le nom est inconnu , la troisième à l'université de Paris (t. I, pp. 4316 et suiv.). Pour l'érection des chaires destinées à l'enseignement des langues orientales, voyei Cap. Inter soit. Clem. V, 4.
institutions de l'Orient; elle a conservé les croyances de ces populations vigoureuses qui nous tendent aujourd'hui les bras, depuis les plateaux du Liban jusqu'aux rives du Tigre, et qui, bientôt peut-être, seront le canal par lequel l'Europe répandra les merveilles de sa civilisation aux lieux qu'un despotisme douze fois séculaire a couverts de sang et de ruines (1).
C'est dans cette croisade pacifique , qui attend encore son historien, que doit figurer, à l'une des places les plus éminentes, le nom d'un compatriote, d'un Brabançon, Nicolas Cleynaerts. Nous ne nous proposons pas d'envisager aujourd'hui sous toutes leurs faces la vie et les travaux de cet homme d'élite. Nous garderons le silence sur ses études purement littéraires, quoiqu'elles aient eu pour résultat de le placer au premier rang des philologues de son siècle (2). Nous prendrons le même parti a l'égard des services qu'il a rendus à l'histoire et à la science,
(1) Le savant orientaliste Guillaume de Meerbekc , dont nous venons de citer le nom, devint archevêque de Corinthe et mourut dans cette ville au commencement du quatorzième siècle. (Voyez Éehard et Quetif, Scriptorcs ordinis prœdicalorum , 1. 1, p. 388.) Daunou a publié la vie du célèbre Flamand , dans YHistoire littéraire de la France» t. XXI, pp. 443-151. l'aquot , dans ses Mémoires (t. III, p. 23, édit. in-folio), est loin de se conformer aux témoignages des contemporains, lorsqu'il dit que Guillaume de Meerbekc «savoit probablement l'arabe.» Quant à Valère André, il a confondu Guillaume de Meerbekc avec Thomas de Cantimpré (Bibl. belg., p. 330, éd. de 1643).
(2) M. Félix Nève s'est acquitté de cette tâche , dans une Notice sur l'enseignement, les œuvres et les voyages de Nicolas Cleynaerts, publiée dans les Analectes de 1844.
par son intrépide voyage sur la côte septentrionale de l'Afrique (1). Nous ne dirons rien de son rare talent épistolaire, que le marquis du Roure a fait ressortir avec autant d'esprit que de verve (2). Notre tâche se bornera au récit sommaire des efforts auxquels il s'est livré et des sacrifices qu'il s'est imposés, pour arriver à la régénération de l'Orient par des moyens plus nobles et plus sûrs que l'effusion du sang des infidèles.
(1) Sous le titre de Relation d'un voyageur chrétien sur la ville de Fez et ses écoles dam la première moitié du seizième siècle , M. Félix Ncvc a publié, dans le Messager des sciences historiques de Belgique de 1845 (pp. 352 et suiv.) , tout ce que les lettres de Clcynaerts renferment de plus intéressant sur l'état politique et littéraire du Maroc à la date de son voyage. M. le baron de Saint-Genois a consacré un chapitre à Clcynaerts, dans son intéressant ouvrage Les voyageurs belges du treizième au dix-septième siècle, t. I, pp. 210 et suiv. (Bruxelles, Jamar, 1846). — Au commencement du dernier siècle, un récit très-incomplet des voyages de Clcynaerts a été inséré dans le célèbre recueil publié à Leyde, eu langue hollandaise , par l'éditeur Van der Àa (1706 ). Ce récit, composé de H pages in-folio, porte le titre suivant : « Nauw-keurige voyagie , van IVieolaes Clenard, hoogleeraer in d'académie tôt Leuven, door Vranh yle, Spattjen en Portugaal, naAfrica; gcdaan in het jaer 1535 en vervolgens. Handelendc beknoptelyk van de wcllustigheyd der Franssen , de armoede en belacchelyke grootsheyd der Spanjaarden en Portugysen , versclteyde scldeaamheden van Mahometh en zynen Alcoran : als mede de Pelgrims na Mecca reysende , met eenige bysonderheden van de stad Fez. Getrokken uyt des Rey&igers eygene Brieven, geschreeven aen den gelcerden Jacob Latomus en andere syner goede vrienden. »
(2) Analectabiblion, ou extraits critiques de divers livres rares, oubliés ou peu connus, t. I (Paris, Tcchener, 1836-1837,2 vol. in-8*). Voyez les Analectes de 1854, p. 80.
Né à Diest le 5 décembre 1495, Clcynaerts termina ses études et embrassa l'état ecclésiastique, au moment où la double impulsion de la renaissance et de la réforme produisit cette incroyable activité des esprits qui distingue le seizième siècle. Après avoir fréquenté, avec un rare succès, les cours du collège des Trois-Langues {Cotlegium Trilingue), que Jérôme Busleiden venait de fonder à Louvain, il obtint de l'autorité académique, en 1520, la permission d'enseigner, soit en public, soit en particulier, les langues latine, hébraïque et grecque. Installé au collège d'Houterlé, il y composa successivement ses Tabidae in grammaticam hebraeam et ses Institutiones linguae graecac, qu'on a tant de fois réimprimées et qui, pendant plus d'un siècle, ne cessèrent pas d'être en usage dans les écoles de la France et des Pays-Bas. Il cultivait en môme temps les sciences théologiques, sous la direction de l'illustre Latomus, qui sera plus tard le confident de ses joies et de ses douleurs, quand la passion du savoir et l'ardeur du prosélytisme l'entraîneront sur les plages lontaines de l'Afrique (1).
( I) La première édition de ses Tabulae in linguam hacbraeam fut imprimée à Louvain , en 15Î9 , par Martin d'Alost. D'autres éditions parurent à Paris en 1552 et en 15Gi; à Cologne, en 1561 et en 1667. Les InstUutiones linguae graccae vireut le jour en 1530 et furent plusieurs fois réimprimées. On remarque surtout les éditions que R. Étienue en a données à Paris, en 1549, en 1551 et en 1578; celle de Paul Manuce , imprimée à Venise, en 1570 ; celles des Elscvir d'Amsterdam, de 4650 , 1660 et 4672 , corrigées et complétées par
Ce fut l'étude approfondie de l'hébreu qui conduisit le jeune professeur à la culture de la langue arabe.
Ayant remarqué que plusieurs rabbins , entre autres le célèbre Aben-Ezra , l'auteur de YJesod Mora ou Base de l'enseignement , invoquaient sans cesse des locutions arabes pour se tirer d'embarras dans les passages difficiles , il conçut de bonne heure le projet de s'approprier ce riche et antique idiome. Mais comment réaliser ce dessein? Les maîtres, les livres, les manuscrits, tout faisait défaut, et, pendant plusieurs années, Cleynaerts s'épuisa en vains efforts pour se procurer au moins quelques pages de cette « langue d'Ismaël, » qui fournissait tant de ressources aux commentateurs du Talmud. Un instant il se crut à la veille de voir réaliser ses vœux, lorsque le riche imprimeur Daniel Bomberg , partant pour Venise , prit l'engagement de lui envoyer un exemplaire des œuvres d'Avicenne. Mais Bomberg oublia son ami au milieu des splendeurs de la reine de l'Adriatique, et l'ardeur du linguiste flamand , toujours privée d'aliment, ne faisait que s'accroître en face des obstacles. La pensée qu'un petit nombre de rabbins possédaient le monopole de l'arabe, en deçà du Bosphore, lui de-
Gérard Vossius. — Eu 4534 , Cleynaerts publia en outre un livre intitulé : Meditationes graecanicae in artem grammaticam , qui a été aussi réimprimé plusieurs fois, soit séparément, soit à la suite de la grammaire grecque.
Pour le mérite de ces ouvrages et la méthode que leur auteur suivit dans son enseignement , on trouve d'intéressantes recherches dans la notice déjà citée de M. Félix Nève.
venait chaque jour plus insupportable. Il nous a luimême révélé ses regrets et ses angoisses; il nous dit naïvement qu'il avait la passion, la soif de l'arabe, au point de préférer cette langue au plus « riche des canonicats, » quand tout à coup un de ses élèves, « qui connaissait sa maladie, » lui remit, en sautant de joie, le Psalterium nebiense , renfermant les psaumes en latin, en grec, en hébreu, en chaldéen et eu arabe (i).
Le voilà donc enfin devant un livre arabe! Ce qu'il avait si vainement cherché, ce qu'il avait si ardemment désiré pendant plusieurs années , un heureux hasard le plaçait sous ses yeux. Son âme d'érudit en fut inondée de joie. Beatuseram, s'écrie-t-il, et praeter arabUmum frigebant omnia!
Mais toutes les difficultés ne sont pas vaincues : loin de là, elles se présentent et s'accumulent avec une intensité qui aurait infailliblement découragé une intelligence vulgaire. Cleynaerts ne possède ni grammaire ni lexique : les caractères mêmes lui sont inconnus. Comment parviendra-t-il à lire l'arabe? Et quand il saura lire les mots, comment réussira-t-il à déterminer leur signification? Comment saisira-t-il le rapport des signes avec la pensée qu'ils représen-
(1) Le Psalterium Nebiense était l'œuvre d'Alphonse Giustiniani , évèque de Nebbio eu Corse. Son livre , dédié à Léon X, avait le titre suivant : Psalterium hebraicum , graecum , arabicum, chaldatcum cum tribus latinis interpretationibus et ylossis. Il fut imprime à Gènes , en 1S16.
tent? Lk où d'autres auraient commencé par s'avouer vaincus, le savant et infatigable Brabançon, procédant avec cette persévérante vigueur qui distingue les vocations réelles, se mit immédiatement à l'œuvre. C'est avec autant d'étonnement que d'admiration, que nous le voyons appliquer, trait pour trait, h l'étude de l'arabe, les procédés à l'aide desquels, trois siècles plus tard, Champollion réussira à trouver la clef de la langue mystérieuse de l'Égypte.
Il commença par se faire un alphabet , au moyen delà comparaison des noms propres d'hommes et de lieux qui, dans toutes les langues sémitiques, ont des consonnances et par conséquent des lettres communes. A force de patience, d'adresse et de tentatives sans cesse renouvelées, il finit par découvrir la place qu'un certain nombre de ces noms occupaient dans le texte arabe , placé en regard des textes hébraïque et chaldéen. Lot et Ismaël lui fournirent les lettres L et T; Salmana , les lettres S et M; Moab et Gébal , la lettre B; Oreb, Assur, Sisara, la lettre R, etc. Il fit si bien que quelques mois d'un travail opiniâtre lui suffirent pour se procurer un alphabet complet. Aussi faut-il voir l'enthousiasme qui règne dans sa curieuse Êpître aux chrétiens , où il rend compte du résultat de ces laborieuses et patientes recherches. Il compare le bonheur que lui faisait éprouver la découverte d'une lettre à celui du mineur qui trouve un nouveau filon dans les mines d'or de l'Arabie heureuse.
Un grand pas était fait : Cleynaerts savait lire l'arabe.
Ce premier succès eut pour conséquence naturelle de stimuler son ardeur et de doubler son zèle. Sans prendre un seul jour de repos , il se remit à l'étude pour découvrir le sens des mots et la structure des phrases. Suivant toujours la même méthode de comparaison entre les divers textes, il se fit un glossaire, en se servant surtout des psaumes où certains termes se représentent à diverses reprises. Il s'attacha ensuite h saisir les inflexions indiquant les cas et les nombres des noms; il découvrit successivement les pronoms , à l'aide d'une ingénieuse et pénible analyse; il procéda de la même manière pour se procurer la connaissance des temps des verbes, et enfin, après un an d'incroyables efforts, il savait lire assez couramment le psautier arabe. Un fragment de la Bible avait suffi pour lui fournir l'intelligence d'une langue étrangère. Alphabet , glossaire , grammaire , syntaxe, il devait tout à lui-même (I)!
C'est ici le lieu de dire que , chez Cleynaerts , une pensée de prosélytisme présidait, autant que l'amour
(1) Nous empruntons ces détails et la plupart de ceux qui suivent aux lettres que Cleynaerts écriyit à ses amis pendant ses longues et lointaines pérégrinations, et dans lesquelles il se plaît à rappeler souvent les incidents qui marquèrent son séjour à Louvain. (Afic. Clenardi epistolarum libri duo. Antv. Plant. 4606, 2 vol. in-12. ) Ces lettres , de même que tous les écrits de Cleyuaerts , furent plusieurs fois réimprimées. L'édition la plus complète est celle que nous venons de citer. On y trouve un deuxième livre compose de lettres que h» célèbre botaniste Lecluse, de Bruges, avait rapportées d'Espagne, et dout il raconte la découverte dans une dédicace à Thomas Rcdigerus.
de la science , au dévouement qu'il manifestait dans son enseignement et dans ses études. « Il faut , » disait-il , qu'on encourage l'étude de la littérature » hébraïque, non-seulement pour que l'on com- » prenne mieux le texte de l'Ancien Testament, mais » aussi afin que , parmi les chrétiens , on trouve au » moins un certain nombre d'hommes connaissant » assez bien l'hébreu , pour combattre, par la parole » et par la plume, les superstitions du Talmud et les » leçons de la synagogue. » Mais ce prosélytisme généreux n'avait rien de l'intolérance brutale et sanguinaire qui régnait alors dans quelques parties de l'Europe. Le jeune professeur blûmait et raillait les inquisiteurs espagnols , qui forçaient les Juifs à se faire chrétiens, et qui ensuite les brûlaient parce qu'ils n'aimaient pas le christianisme. Il leur disait : « Éclairez l'intelligence de vos adversaires. Ne brûlez » ni les Juifs ni leurs livres. Rendez les Juifs chré- » tiens à l'aide de l'enseignement , et , si leurs livres » sont dangereux , ils sauront bien les brûler eux- » mêmes. Les apôtres ne faisaient violence à per- » sonne (1). »
Cette même pensée de prosélytisme généreux et pur surgit dans l'ûme de Cleynaerts , avec une force nouvelle, au moment où il eut acquis une connaissance superficielle de l'arabe. Effrayé , de même que
(4) Pour les sentiments de Cleyuaerts à l'égard des Juifs , voyez sa lettre à l'évèque du Cap-Vert, datée du À décembre 4540. (Lib. II, pp. 195 et sqq. )
tous ses contemporains, des progrès incessants de l'islamisme., il se demanda , comme Raymond Lullc et Guillaume de Meerbeke, s'il n'était pas possible de vaincre les Sarrasins avec des armes plus nobles et plus efficaces que le glaive. Ses hésitations ne furent pas longues. Avec cette promptitude d'exécution qui fut un des traits distinctifs de son caractère , il prit immédiatement son parti. Apprendre l'arabe, de manière à le parler et à l'écrire avec autant de facilité que sa langue maternelle; étudier à fond les dogmes, les usages, les mœurs et les superstitions de l'Orient ; profiter de ces études pour joindre aux cours de théologie de Louvain l'enseignement de la langue et des institutions des sectateurs du prophète ; faire de Y Aima Mater une pépinière de missionnaires assez» courageux pour descendre sur la côte africaine, assez savants pour s'entretenir, dans la langue même du Coran , avec les prêtres et les sages de l'islamisme; répandre , sur tous les rivages de la Méditerranée , des réfutations mises à la portée des peuples musulmans ; faire de la Belgique le centre de cette propagande de religion , de paix et de science : tel était le vaste plan qu'il osa concevoir et auquel il voua sa vie tout entière. « Il existe, disait-il, plus » d'une réfutation du Coran en langue latine. Que » font aux Mores , aux Persans , aux Arabes , ces » livres dont ils ne comprennent pas une syllabe? » Qu'on se serve du latin contre les hérétiques, parce » qu'ils le comprennent; mais , si l'on veut être utile » aux mahométans , il faut apprendre à parler et à
» écrire comme eux. Que penseraient les théologiens » du soldat qui se servirait d'un glaive fait de telle » manière que ses coups ne puissent jamais attein- » dre l'ennemi (1)? »
Sa manière de vivre, jusque-là si paisible et si monotone, subit aussitôt un changement complet. Disant adieu à ses amis, réalisant ses faibles ressources, faisant deux ballots des exemplaires non vendus de ses grammaires hébraïque et grecque, il se mit en route pour Paris , afin de se procurer sur un plus vaste théâtre les ressources qui lui manquaient à Louvain.
Au seizième siècle, le voyage de Paris, surtout pour les laborieux et modestes savants flamands , n'était pas ce qu'il est aujourd'hui : c'était une longue et fatigante excursion qui faisait époque dans la vie d'un homme et dans les souvenirs de sa famille. Malgré la fermeté de son caractère et la vigueur de son courage, Cleynaerts fut ému au moment où les tours
(1) Lettres à Latomus , du 12 juillet 1539 , du 7 avril 1540 et du 9 auil 1541 ; lettres à Strcytcr, abbé de Tongerloo, du 12 avril 1541 ; lettre à l'empereur Charles V, du 17 janvier 1542. (EpUt.t lib. I, pp. 53, 34, 35,42 , 43 , 44, 51, 62, 63; lib. II, pp. 215 et seq.)— Cleynaerts n'était pas arrivé immédiatement à l'idée de cette croisade pacifique. Au début, il n'avait d'autre dessein que de résoudre, à l'aide de l'arabe , les difficultés qu'il rencontrait dans le texte hébraïque delà Bible [Principio cum discendi laborem instituisscm , nihil aliud propositttm habebam , quant ut aflinitate linguac penilius intelligerem hebraïca , nec superatitionem mahometicam somniabam. ( Epist , lib. I, pp. 28 et 35.)
de sa chère cité universitaire disparurent b l'horizon. « J'avais, dit-il, des habitudes et des goûts tellement » sédentaires que , quand je passais une seule nuit » hors de mon collège , il me semblait que le ciel » allait tomber sur ma tête... Je me mis en route » pour Paris , comme si je m'étais acheminé vers les » Indes (1). »
Il y arriva néanmoins sans encombre en 1530, et ses premières démarches dans la grande ville se firent sous d'heureux auspices. Peu de temps après son arrivée , il écrivit au professeur Hovcrius : « Tout » me réussit ici au delà de mes vœux. Le ciel et les » mœurs des hommes me plaisent beaucoup... J'y » suis nourri à raison de cinquante couronnes » ( 290 fr. ) par an , et j'ai pris un élève qui m'en » donne trente... Je ne mourrai donc pas de faim » cet hiver... J'ai vendu cinq cents exemplaires de » ma grammaire grecque et trois cents de ma gram- » maire hébraïque... J'ai fait la connaissance d'une » foule de savants, et leur commerce me sera trôs- » avantageux (2). » Il y rencontra notamment un moine portugais , Roch d'Almeida , qui ne cessait de vanter en termes pompeux le mérite et la gloire de l'université de Salamanque. « Tous les savants , » disait-il , y vivent dans l'abondance, et toutes les » branches des connaissances humaines y sont te-
(1) Lettre aux chrétiens. (Epi$t.y lib. II, p. M8.) (î) EpitL lib. I , p. 36. La lettre n'est pas datée. — L'élève payant trente couronnes à Clcynaerts était un nevou de Latomus.
» nues en honneur insigne. Il y a un professeur de » grec , un professeur d'hébreu , un professeur de » chaldécn et même un professeur d'arabe. » Un professeur d'arabe ! Ces derniers mots pénétrèrent jusqu'au fond du cœur de Cleynaerts (postremum verbum alttus in pectus mcum descendit ) et lui inspirèrent le désir ardent de franchir les Pyrénées, aussitôt qu'il aurait amassé assez de couronnes pour séjourner , pendant quelques mois , dans la vieille cité universitaire du royaume de Léon. Ce projet lui souriait d'autant plus qu'il n'avait pas trouvé à Paris les manuscrits et les livres qu'il y était venu chercher (1).
Rappelé en Belgique au printemps de 1531, par un procès dans lequel il était depuis longtemps impliqué , — procès qui dura dix ans et qu'il compare finement aux interminables combats des compagnons de Ménélas acharnés à la conquête de la belle Hélène , — Cleynaerts consentit à reprendre son cours de grec au collège d'Houterlé. Il était loin cependant d'avoir renoncé au dessein qu'il avait conçu à Paris. Les paroles pompeuses de Roch d'Almeida retentissaient sans cesse à ses oreilles. Les splendeurs littéraires de Salamanque, et surtout le professeur d'arabe, troublaient son repos et surexcitaient son imagination. Le jour, la nuit, dans sa chaire, au
(i) Nec aliud deinceps somniabam, quant profectionem hispaniensem. ( Lettre aux chrétiens, Epis t., lib. II, p. 329. )
( *li )
milieu de ses livres , il ne songeait qu'aux moyens d'effectuer un voyage en Espagne (1).
Cette fois encore, une circonstance fortuite et complètement inespérée vint à son aide.
En 1531, Fernand Colomb, fils de l'illustre navigateur à qui nous devons la découverte d'un nouveau monde, arriva à Louvain en compagnie d'un poète latin très-distingué, le Portugais Resendius, qui avait connu Cleynaerts pendant son séjour à Paris. Don Fernand , l'un des bibliophiles les plus passionnés du seizième siècle, avait parcouru l'Europe entière pour acheter des livres rares destinés à sa riche bibliothèque de Séville. Cherchant un homme capable qui, «moyennant un salaire honnête, » consentît à l'aider dans le choix de ses livres et dans le développement de ses études, il offrit à Cleynaerts de l'attacher à sa personne et de l'emmener en Espagne. II n'est pas nécessaire de dire que notre savant linguiste accepta cette offre avec bonheur. Rassemblant
(1) Le procès qui rappelait Cleynaerts en Brabant concernait la cure du béguinage de Diest, à laquelle il avait été destiné par ses parents et appelé par les vœux unanimes des béguines elles-mêmes. Malheureusement un concurrent s'était présenté pour lui disputer la possession de ce bénéfice, et de là surgit une longue procédure devant la juridiction ecclésiastique. Cleynaerts finit par quitter définitivement le pays , en abandonnant les béguines à son adversaire {traditis beguinis adversario) ; mais il ne pardonna jamais aux hommes de loi les tracasseries et les ennuis qu'ils lui avaient suscités. Il est peu de ses lettres qui ne renferment quelque trait caustique à l'adresse des fabricants de procès, des sangsues du pauvre peuple, etc. (Voy. EpitL, lib. H, pp. 330 et seq.)
de nouveau son modeste bagage, il prit, quelques jours plus tard, avec son patron et son ami, le chemin des Pyrénées et de Salamanque. «Mes conci- » toyens, dit-il, étaient tout ébahis de ce que, jouis- » sant des mêmes avantages pécuniaires à Louvain, » j'entreprisse ce lointain voyage. Ils ne connais- » saient pas les aiguillons qui me pressaient les » flancs. Je voulais échapper aux hommes de loi et » j'avais soif d'arabe (i). »
Nous garderons le silence sur les incidents de ce long voyage, fait à dos de mule, à petites journées, et pendant lequel l'inexpérience de Cleynaerts dans l'art de l'équitation amena plus d'une aventure comique. Nous transporterons immédiatement les trois voyageurs dans l'antique auberge de la Croix à Salamanque, où ils arrivèrent à la fin d'avril 1532.
Avec cette impatience féconde qui constitue le feu sacré de la science, Cleynaerts, sans même changer de vêtements , se mit à parcourir les rues et arriva
(1) Lettre aux chrétiens. [Epist., lib. II, p. 223.) — Le marquis du Roure ne dit pas assez en donnant à Fernand Colomb le titre de «parent de l'immortel Christophe. » Fernand était le fils de Christophe et de Béatrix Euriquez , issue d'une famille noble de l'Andalousie. 11 avait reçu en naissant le nom tout espagnol de Fernando Colou. Il est auteur d'une biographie de son illustre père et de plusieurs autres ouvrages. (Voy. la notice que M. Ferdinand Denis lui a consacrée dans la Biographie générale , publiée par MM. Didot frères. ) — Foppens , parlant de Fernand Colomb , dans la Biographie de Jean Posée, l'appelle Chriitophori magni novi orbis inventons filius. [Bibl. bclg., t. H, p. 743.)
sur une vaste place où quelques centaines d'étudiants se promenaient en attendant l'ouverture des cours. Il remarqua avec bonheur que son humble costume brabançon ne provoquait ni sourire ni raillerie; aussi, abordant immédiatement l'un des promeneurs, il le mit au courant de ses projets et lui demanda le nom du professeur de langue arabe.
Hélas ! le capucin Roch d'Almeida s'était laissé entraîner par les élans de son imagination méridionale. Le professeur d'arabe , de même que le professeur de chaldéen, était un mythe! A Salamanque comme ailleurs, les sages prescriptions du concile général de Vienne avaient été perdues de vue.
On devine sans peine quelle devait être la stupéfaction du voyageur flamand, à la réception de cette étourdissante nouvelle. Cependant tout espoir de se perfectionner dans la connaissance de la «langue d'Ismaël» n'était pas perdu pour- Cleynaerts. Son jeune interlocuteur lui apprit que le professeur de langue grecque, Fernand Nunez , avait jadis cultivé l'arabe; il ajouta que cet homme, aussi savant que bon, l'accueillerait avec une grande bienveillance.
Cleynaerts courut aussitôt chez Nunez, et celui-ci le reçut à bras ouverts; mais , loin de l'encourager à persévérer dans ses projets , il tâcha de le dégoûter de la langue des Sarrasins. « Que vous importe , dit- » il, cet idiome barbare? C'est déjà beaucoup de » bien connaître le grec et le latin. Dans ma jeu- » nesse, j'ai été travaillé par la môme folie; je vou- » lais aussi joindre l'arabe à l'hébreu. A présent, je
» me contente du grec seul. Faites de même. » Toutefois, comme il s'aperçut que notre compatriote n'était pas d'humeur à se conformer à ces conseils, il finit par lui donner un exemplaire des quatre évangiles imprimé en magnifiques caractères arabes. Il eut même la bonté de lui expliquer l'usage des points-voyelles, dont l'absence dans le Psalterium nebiense avait beaucoup tourmenté Cleynaerts, en l'empêchant de saisir la prononciation exacte des syllabes (1). Ce n'est pas tout : quelques jours après, le linguiste belge eut le bonheur de se procurer la grammaire de Mohamed-ben-Daoud, puis celle d'Albucasim, ensuite le texte d'Avicenne et enfin la traduction arabe du livre deGalien sur les aphorismes. Alors, livré tout entier à ses études favorites, pouvant arabiquer (arabicari) à son aise , il bénit mille fois le ciel de l'avoir conduit en Espagne. Malgré l'absence du professeur qu'il était venu chercher à trois cents lieues de sa patrie, il finit par partager l'enthousiasme de Roch d'AImeida. 11 ne voyait plus rien au delà de Salamanque.
Cette ville était, à cette époque, dans toute la splendeur de sa gloire littéraire. Rivale glorieuse de Louvain, elle avait reçu des Espagnols le titre pompeux de Mère des vertus , des lettres et des arts. Quatre-vingt professeurs richement rétribués , et dont la
(1) On sait que les Arabes, de même que les Juifs , n'écrivent que les cousonnes dans le corps de la ligne, et indiquent les voyelles à l'aide de signes particuliers nommés points- voyelles.
plupart furent bientôt les amis de Clcynaerls, y enseignaient toutes les sciences religieuses et profanes en honneur au seizième siècle. Des bâtiments somptueux, des églises magnifiques, des monastères peuplés de moines savants , une ville que les bruits et le tracas du commerce n'avaient pas envahie, cinq mille étudiants portant un vêtement uniforme et gardant en toute occasion la gravité du caractère espagnol : tel était le spectacle que Cleynacrls avait sous les yeux. Cet immense atelier intellectuel lui semblait si beau, si majestueux, que, perdant momentanément de vue son projet de conversion des musulmans , il se mit à chercher le moyen de s'affilier à celte vaste et splendide corporation universitaire (1).
De même qu'à Paris, tout lui réussit a souhait. Le 3 novembre, il vit arriver à l'auberge de la Croix deux docteurs en théologie, professeurs à l'université, qui venaient, au nom du sénat académique, lui offrir un traitement annuel de cent ducats, h condition de faire chaque semaine deux leçons, soit de grec, soit de latin, avec liberté absolue dans le choix des auteurs et de la méthode. Cleynacrts accepta cette offre, qui n'était qu'un moyen imaginé pour le retenir à Salamanque, et bientôt un nouvel emploi améliora considérablement sa position financière. Ayant été informé de son mérite, le cardinal Jean de Tolède ,
(1) On trouve des détails très-internssants sur l'université de Salamanque dans un ouvrage hollandais, publié à Leyde en 1707 : Beschryving van Spanjen en Portugaal, etc. pp. 59 et suiv.
évéquedcCordoue, lui remit la direction plutôt nominale que réelle des études de son neveu Louis de Tolède, fils du duc d'Albe, vice-roi de Naples et proche parent du terrible Alvarez qui fit couler tant de sangdans nos provinces. Le mémo cardinal usa de son crédit pour faire résilier les engagements que notre compatriote avait contractés envers Fernand Colomb, qui l'avait amenéen Espagne. Voilà doneque, par un étrange enchaînement de circonstances heureuses, un mo- * deste prêtre de Diest , parti de Louvain pour devenir bibliothécaire h Sévill<x, devient gouverneur d'un fils de vice-roi et enseigne le grec à Salamanque! Il s'acquitte même si bien de cette dernière tâche que, suivant ses propres expressions, il attire au pied de sa chaire un concours d'auditeurs comme on n'en avait pas encore vu en Espagne. Aussi, au commencement de 1555, est-il nommé professeur en titre et délinitivement agrégé à l'un des corps savants les plus célèbres de l'Europe (i).
On a dit souvent que la fixité dans les goûts n'est pas précisément la qualité qui distingue les savants et les solitaires. Gleynaerts nous fournit une nouvelle preuve de la vérité de cet adage. Après avoir passé trois années à désirer une chaire publique à Salamanque, il se dégoûte de sa position aussitôt que ses vœux sont remplis. A la fin de sa douzième leçon , il
(i) Pour le séjonr de Clcyuaerts à Salamanque , il faut surtout consulter ses lettres à Jean Vasée et son épitre aux chrétiens. [Epist.9 lib. H, pp. Hl, H9, i30,SU,23S,S40à*43.)
fait ses adieux à la jeunesse universitaire, donne sa démission et se jette dans une nouvelle série d'aventures.
Il est vrai que cette fois il répondait à l'appel d'un
Après avoir accompagné Colomb jusqu'à Séville, le poète portugais Rcsendius, compagnon de voyage de Cleynaerts, s'était retiré dans sa patrie. Un prince ami des lettres, Jean III , digne successeur d'Emmanuel le Grand, l'attira à sa cour, l'admit dans sa familiarité et le consulta sur le choix du précepteur qu'il voulait donner à son jeune frère, le célèbre cardinal Henri, archevêque de Braga,dont l'éducation s'achevait en ce moment. Sans un seul instant d'hésitation, Resendius désigna le professeur flamand de Salamanque. Son conseil fut agréé, et le poète, porteur d'une lettre du roi et d'une autre du prince , se mit en route pour l'Espagne.
Surpris et ébloui de l'honneur qu'on lui faisait, Cleynaerts éprouva quelques scrupules. « Comment, » disait-il, voulez-vous que je me fasse courtisan? Je » ne parviendrai jamais à échanger mes manières » rustiques contre celles des grands personnages qui » vivent autour des trônes. J'ai près de quarante » ans, et je suis né sous le ciel de la Campine (i) ! » fl céda cependant avec une facilité qui étonne au premier aspect, mais dont on trouve l'explication
[i) Lettre aux chrétiens. [Episi., lîb. II, p. 243.)
roi.
dans le rapprochement de quelques-unes de ses lettres. Homme paisible et voué tout entier à ses travaux littéraires, il commençait à connaître les ennuis de la célébrité. «A Salamanque, écrit-il à Latomus, il » faut en quelque sorte vivre en public et consacrer » tout son temps à cette amitié vulgaire qui consiste » à faire et à recevoir des visites. Ayant toujours été » maladroit et ami de la solitude, je ne savais pas » me faire à cette politesse raffinée. A mon âge, on » ne change pas, surtout quand on est né sous le » ciel épais de la Campine. Un autre usage reçu en » Espagne me fatiguait beaucoup. Il ne suffit pas de » faire son cours : le professeur y est une espèce » d'oracle que tous peuvent consulter et qui doit » répondre sérieusement à toutes les questions que » le caprice de ses interlocuteurs se plaît à lui adres- » ser (i). » Au lieu de ces fatigues et de ces distraclions, Rescndius lui promettait le silence, le repos et la paix à la cour lettrée d'Ëvora. Ajoutons que la passion de l'arabe, un instant assoupie, s'était réveillée avec une force nouvelle, et que le poète portugais faisait valoir, outre les connaissances spéciales d'un médecin de la cour qui lisait couramment Avicenne, le voisinage de l'Afrique et la facilité des rapports entre le Portugal et le royaume de Fez. Disons enfin que les appointements étaient magnifiques pour l'époque. Il avait cent philippes par an à Salamanque; on lui offrait cent doubles ducats à
10 Lettre à Latomus, du «6 mars 1535. ( EpisL, lib. I, p. 8.)
Ëvora, outre le logement, la nourriture et la promesse d'une rente viagère pour subsister honorablement dans sa vieillesse. Les offres étaient d'autant plus séduisantes qu'il ne devait s'engager que pour le terme de quatre années (1).
Cleynaerts accepta et se mit en route pour Évora, où résidait alors la cour de Portugal. Le roi et la reine', qui l'accueillirent avec autant de distinction que de bienveillance, commencèrent par lui accorder cinquante ducats de gratification. Son royal élève, le cardinal Henri , se montra heureux d'être confié à ses soins et ne tarda pas à lui témoigner une sincère affection. On ne lui imposa d'autre obligation qu'une heure de leçon par jour. La position lui semblait tellement magnifique qu'il s'empressa d'écrire à Jean de Voorda : «J'ai plus d'appointements qu'un cha- » noine d'Anvers, et je n'ai presque rien à faire. Je » passe une heure à donner une leçon au prince ou » à causer agréablement avec lui ; et cela même » n'arrive pas toujours. J'ai de nombreuses vacances ; » je suis libre le dimanche et les jours de fête, et » rarement la semaine se passe sans qu'une journée » soit absorbée par un incident quelconque, surtout » par la chasse. Quand mes maîtres se livrent à ce
(4) Lettre à Latomus , du 2G mars 1535. (Epist., lib. I, p. 9.) Lettre aux chrétiens. (Epitt , lib. II, p. 246, 247.) La présence à la cour d'Évora d'un médecin cou naissant l'arabe avait été pour beaucoup dans le départ de Cleynaerts de Salatnauque. {Non levé momentum fuerat ad accipiendam conditiontm lusitamcam. )
» plaisir, je reste à la maison et je chante pour moi » et pour les Muses; car, quoique devenu ihéo- » logien de cour, je ne chasse pas même les béné- » fices (1). » Aussi prolïta-t-il de ses nombreux loisirs pour reprendre ses études favorites avec un zèle extraordinaire. Quoique le médecin dont Resendius lui avait parlé fût presque complètement sourd, il le vit très-souvent jusqu'à ce qu'il eût tiré profit des connaissances que ce triste et désagréable personnage avait acquises dans les lettres arabes. Ne reculant devant aucun labeur, il se remit à étudier la grammaire , et acquit bientôt la connaissance parfaite des verbes. A l'aide du texte d'Avicenne et de la version des aphorismes de Galien , il arrangea , épura et compléta le dictionnaire qu'il avait composé à Louvain et corrigé à Salamanque. Il finit même par établir entre son médecin et lui un commerce épistolaire en langue arabe. Enfin , après sept mois d'un travail opiniâtre, sa modestie exemplaire ne l'empêcha pas de se croire en état d'introduire à Louvain une nouvelle branche d'enseignement, à son retour en Belgique (2).
Les trois années ( 1535-1537 ) que Cleynaerts passa à la cour d'Ëvora furent incontestablement les plus belles et les plus calmes de sa vie. Entouré de personnages instruits , logé avec Resendius, il dînait à la table d'un savant docteur parisien, Jean Petit, que
(<) Lettre datée des calendes de mai 4534. (Epist., lib. I, p. 95. ) («) Lettre aux chrétiens. (£>i«'., lib. II, pp. Î47 et sqq.)
la munificence du roi avait attiré en Portugal, où il était devenu évêque de Saint-Jacques du cap Vert. Chaque jour était marqué par un exercice littéraire, et les repas mêmes étaient mis à profit. On y lisait des fragments de l'Ancien Testament en hébreu et du Nouveau Testament en grec, et on se livrait ensuite à d'utiles et paisibles entretiens sur le sens des passages difficiles. Toutes les lettres de Cleynaerts qui sont datées d'Ëvora respirent le bonheur et la joie. Satisfait du présent, sans inquiétude pour l'avenir, une seule chose lui manquait pour rendre sa félicité complète : l'air de la patrie. Tout en se félicitant vivement d'être venu en Portugal , il écrivait à ses amis : « Quoique je sois avide de repos et que je jouisse ici » d'avantages que je n'ai jamais possédés , que je » n'aurais pas même osé espérer parmi les miens , » je ne sais pourquoi je rêve toujours de mon pays » natal. Ulysse avait bien raison de ne pas vouloir » échanger son île d'Ithaque contre l'immortalité!... » Qu'y a-t-il de plus doux que Louvain? ( Quid dut- » cius Lovanio?) (1)»
Il était dans ces sentiments lorsque , vers la fin de Tété de 1537 , il se mit en route pour Braga avec son royal élève , qui allait enfin prendre possession de ce riche diocèse. Ici encore sa vie fut douce, paisible et tout entière consacrée à l'étude et au progrès des lettres. Une foule de grands personnages , fonction-
(i) Lettre à Jean Vascc, non datée {Epis t., lib. II, p. 155) ; lettre à Hoverius, du 9 septembre 1S38. [Eput.t lib. 1, p. 60.)
naires , magistrats , évéques , cardinaux mêmes , y accouraient sans cesse pour se procurer la protection du prince , et très-souvent ils surent tirer profit de la complaisance et de l'inépuisable bonté de Cleynaerts. i^e crédit de celui-ci était si bien connu que le bruit de son élévation à la dignité épiscopale et même au cardinalat se répandit un instant parmi ses anciens collègues de Louvain, et qu'il vit arriver à Braga un pauvre prêtre de Diest venant lui demander quelques bribes des innombrables bénéfices dont on le disait surchargé (1). C'était mal connaître l'âme candide et désintéressée, les goûts simples et modestes de notre compatriote. Tandis qu'on le croyait lancé à la poursuite des honneurs de l'Église, il consacrait la meilleure partie de son temps à l'organisation d'une école que son élève venait de fonder pour l'enseignement des lettres latines. Après avoir donné d'excellents conseils pour le choix des professeurs et l'adoption des méthodes, il enseigna luimême pendant plusieurs mois; puis, en novembre 1338, il se sépara définitivement du cardinal Henri. Ce dernier le récompensa avec magnificence , lui remit une somme amplement suffisante pour ses frais de voyage , et prit l'engagement de lui faire servir sur le trésor royal de Portugal une pension viagère de trois cents ducats (2).
(1) Lettre aux chrétiens , p. 253.
(2) Lettres à Latomus , du 21 août 1537 et du 42 juillet 1539 ; à Hoverius , du 27 février 1538 ; à l'évèque de Saiut-Jacqucs du Cap-
Dès cet instant, Cleynaerts songea sérieusement à retourner en Brabant. Ce fut en vain que l'université de Salamanque , désireuse de s'attacher un homme dont la réputation remplissait la Péninsule, lui fit des offres brillantes. « S'il m'était possible, répon- » dit-il , de vivre plus longtemps loin de ma patrie , » je ne quitterais ni mon prince , ni la cour de Por- » tugal (1). » Revoir la Belgique, vivre au milieu des siens, introduire l'enseignement de l'arabe à Louvain , former une phalange de missionnaires intrépides , organiser contre le Coran la redoutable propagande de la science, tels étaient les projets qui le préoccupaient sans cesse. Le 9 septembre 1538, il écrit à Hoverius , directeur de l'école latine de Malinés : « Rien ne pourra me décider à prolonger mon » exil. Jour et nuit je ne songe qu'à ma patrie. Déjà » je me vois ù Malines , je me vois à Louvain , je » m'entretiens avec vous , je badine avec mon cher » Latomus... Mes cheveux commencent à grisonner
Vert, du iS septembre 1541. ( Eput., lib. I, pp. 23, 24, 59, tî>9 et sqq. ) Lettre aux chrétiens, p. 248.
Avant son départ de Braga , Cleynaerts avait fait placer à la tète de l'école fondée parle prince Henri un de ses amis intimes, Jean Visée, de Bruges, qui avait quitté la Belgique le môme jour que lui, en compagnie de Fernand Colomb. Vaséc céda plus tard cet emploi à son fils , et alla enseigner les lettres latines à Salamanque , où il mourut en 1562. (Foppens, Bibl. bclg., t. II, p. 743. )
(!) Si liberet diutius aulicari et carere patria , nullam aulam proeferrem lusitanicae. (Lettre à Hoverius citée ei-apres. )
» et je veux être enseveli au milieu des miens (i). » Son cœur candide et pur battait d'enthousiasme à la pensée du lustre qu'il allait ajouter à la gloire de XAlma Mater , de la « mère chérie des études» qui avait guidé ses premiers pas dans la carrière des lettres. « Je rêve, disait-il, un rêve royal (regium » somnio somnium ). Les livres hébraïques que Bom- » berg imprime à Venise vont partout trouver les » Juifs, en. Egypte, en Afrique, aux Indes, dans » tous les lieux de la terre. Il en sera de même des » livres arabes que nous ferons imprimer à Louvain. » Nous publierons le Coran avec des notes et des » réfutations que me fourniront nos théologiens... » Nous ferons crouler le Sunva... Nous lancerons le » bélier de la science contre la forteresse de l'isla- » misme (2). »
(t) Lettre à Hoverius , du 9 septembre VôZS. (Epist., lib. I, pp. 59 et 00. )
(i) Lettre à Latomus, du ii juillet 1539. {Epist., lib. I, pp. 53 et 54.) — Cet amour ardent de la patrie se montre dans toutes les lettres de Cleynaerts. Le 9 avril lî»U , il écrivait de Fez à Latomus : « Plaise » à Dieu que je puisse vous revoir au mois de septembre ! Voilà » neuf ans que j'ai quitté Louvain , ma ville chérie... Je croyais » m'absenter seulement pour trois ans... Où donc m'a entraîné » Tamour des lettres ? J'ai résolu de ne plus agréer désormais une » proposition quelconque qui puisse me retenir loin de ma patrie. » ( Lib. 1 pp. 42 et 55. ) Il adressait des reproches à Jean Vasée qui , disait- il, applaudissant à la senteuce d'Aristophane, semblait placer sa patrie la où il se trouvait bien :
Tlazpiq yip é<7~l 7râ<7 Yv av TZpxxZ'fi 7tç eù.
(Lettre ù Vasée , Epist., lib. II, p. 135.)
C'était , en effel , un rêve royal digne du nuble cœur et du génie ardent de Clcynaerls ; niais , hélas ! ce n'était qu'un rêve.
Jusqu'ici notre illustre compatriote n'a connu que la paix, le bonheur, le succès cl la gloire. Désormais il rencontrera les déceptions, la souffrance, la trahison , la misère. Il ne reverra jamais sa patrie, et .les dernières années de sa vie ne seront qu'un long chapitre à ajouter à l'histoire des infortunes imméritées des hommes de lettres.
Avant de reprendre le chemin du Brabant , Cleynaerts crut devoir faire un voyage dans le midi de l'Espagne. D'un côté, il cherchait à se procurer une riche collection de manuscrits et de livres arabes, en se faisant remettre ceux que le zèle brutal de l'inquisition destinait aux flammes comme entachés d'hérésie et d'impiété ; de l'autre , il voulait acheter un esclave ou s'attacher un musulman libre, qui pût, à l'aide d'une conversation journalière, le familiariser avec les idiotismes de la langue arabe, que jusque-là il n'avait étudiée que dans les livres. A Séville, il découvrit un néophyte , vieux potier aux mains calleuses, qui passait pour un grammairien habile; mais ce vieillard , soupçonnant quelque mystère du saint office , refusa brutalement de le suivre , eu donnant pour prétexte qu'il n'aimait pas à s'occuper d'un enseignement où les superstitions de sa jeunesse se présenteraient sans cesse dans sa mémoire et sur ses lèvres ; il ne voulut pas même que notre compatriote vînt se placer à côté de sa roue , au mi-
lieu de l'atelier, pour lui soumettre un petit nombre de difficultés grammaticales. Le linguiste flamand fut plus heureux auprès d'un Tunisien lettré qui , moyennant vingt oboles par jour, consentit à lui servir de précepteur et même à l'accompagner en Belgique; mais, malheureusement , au moment où il allait acheter cet esclave , celui-ci reçut sa rançon et s'empressa de retourner dans sa patrie. Le « Des- » pautêre africain » se contenta de dire à Cleynaerts qu'un prisonnier more, qui passait pour très-savant, se trouvait à Alméria, à trente lieues au delà de Grenade. 11 n'en fallut pas plus pour lui faire entreprendre un nouveau voyage. Malgré les rigueurs d'un hiver exceptionnel, il franchit les montagnes couvertes de neige, arriva dans l'ancienne capitale des Mores et se rendit directement chez le vice-roi, marquis de Mondexar, pour réclamer une protection qui lui fut accordée avec une courtoisie extraordinaire. On découvrit sans peine le captif d'Alméria ; mais son propriétaire réclama d'abord deux cents , puis trois cent3 ducats. Déjà Cleynaerts se désespérait , lorsque le vice-roi lui dit : « Apprenez le » grec à mon fils et à moi ; je ferai venir l'esclave à » Grenade, et je le mettrai à votre disposition. » 11 accepte, s'installe à l'Alhambra, y est bientôt suivi du prisonnier, et passe six mois à parler arabe et à étudier à fond les dogmes et les traditions de l'islamisme.
Ce genre de vie était si agréable , si calme , si conforme à ses goûts que , malgré l'inaltérable candeur
de son caractère , il eut recours à la ruse pour faire durer son bonheur. Arrivé à la fin de juin , il appela à son aide une fraude innocente qu'il raconte luimême en ces termes , dans une lettre adressée à Latomus : « Je fis semblant de vouloir partir, quoi- » que je n'en eusse nulle envie ; car j'étais résolu à » tout souffrir plutôt que de m'éloigner sans l'cs- » clave précepteur, dont j'avais su apprécier les con- » naissances littéraires. Le marquis et son fils, vou- » lant me retenir à Grenade, alléguèrent que les » chaleurs étaient trop fortes pour se mettre en » route, et m'engagèrent vivement à rester encore » deux mois... Je leur dis : Achetez-moi ce More , et » je resterai jusqu'au mois de janvier. Ils me répon- » dirent : Nous vous le donnerons, quand mémo nous » devrions le payer mille écus d'or. » Cleynaerts resta, mais ne tarda pas à s'apercevoir qu'il avait affaire à des Castillans plus fins que lui. Il n'obtint pas son Arabe et dut finir par l'acheter pour cent quatre-vingts ducats.
Il ne réussit pas mieux à arracher aux bûchers de l'inquisition les manuscrits et les livres qu'elle avait entassés dans sa succursale de Grenade. Ce fut en vain que Cleynaerts, faisant valoir le but éminemment chrétien qu'il voulait atteindre, prodigua les démarches et les prières pour se faire remettre « ces » papiers plus nécessaires à lui qu'à Vulcain. » Les recommandations du marquis de Mondexar, qui secondait chaleureusement les efforts de son hôte , furent tout aussi infructueuses. Celles du cardinal
Jean do Tolède , devenu archevêque de Burgos , eurent le même sort : l'inexorable inquisition refusa de lâcher sa proie. Un savant théologien, Jean Martin Silicœus, précepteur de Philippe II, fit cependant entendre ù notre compatriote que ses vœux pourraient être exaucés , s'il consentait h fonder son école, non à Louvain, mais à Grenade, où une multitude de néophytes faisaient semblant de professer le christianisme, tout en conservant les préceptes de Mahomet au fond du cœur. Mais le linguiste belge lui fit celte réponse , doublement remarquable à cause du pays et de l'époque où elle fut émise : « C'est en Brabant et nullement en Espagne que je » poserai les fondements de mon œuvre. Je cherche » des compagnons d'armes pour lutter là où la lutte » peut être loyale et franche. Les habitants du » royaume de Grenade n'oseraient pas me répondre, » puisque la terreur de l'inquisition les force à se » dire chrétiens. Le combat est impossible là où » personne n'ose assumer le rôle de l'ennemi (1). »
Réduit encore une fois à ses propres forces, Cleynaerts conçut et exécuta un projet audacieux, qui devint la source des malheurs et des déceptions qui empoisonnèrent la dernière période de sa vie.
(4) Ponr le séjour do CleynaerU à Grenade , voyez ses lettres à Laloraus du 12 juillet 1539, du 7 avril 1540 et du 9 avril 1541 ; à l'abbé de Tongerloo, du 42 avril 1541 ; à l'évèque de Saint-Jacques du cap Vert, du 5 juillet et du 48 septembre 4541; à Charles V, du 17 janvier 1542 ; Epist., lib. I, pp. 25 , 55 , Cl , 200 , 245 et sqq.
Comme il no pouvait se procurer en Espagne les livres dont il voulait enrichir sa future bibliothèque de Louvain, il prit le parti d'aller les chercher en Afrique , dans la ville de Fez , au centre môme de la civilisation arabe. Capitale d'un royaume indépendant, Fez était à celte époque une cité florissante, qui avait servi d'asile à un grand nombre d'Arabes lettrés, après leur expulsion de l'Espagne, ît la suite de la prise de Grenade par Ferdinand et Isabelle. Avec son infatigable ardeur, Cléynaerls se disait : « Mon retour en Belgique ne sera retardé que de » quelques mois. La paix est conclue entre l'Espagne » et le chef du royaume africain. Pourquoi ne me » rendrais-je pas dans une capitale populeuse, où les » lettres musulmanes sont brillamment cultivées?» • Laissant donc a l'Alhambra son esclave arabe, en se contentant de lui demander une lettre de recommandation destinée au roi de Fez, il se mit en route pour Gibraltar avec son vieux et fidèle domestique Guillaume, qui l'avait constamment suivi depuis Salamanque. Il y passa les fêtes de Pâques, «afin » d'entendre chanter Y Alléluia en Europe, peut-être » pour la dernière fois;» puis, s'embarquant avec résolution, il se fit jeter sur la côte africaine, à une lieue de Ceuta. Le modeste et pieux savant de Diest, pour qui une journée passée hors du collège d'Houtcrlé était jadis une aventure, avait franchi les colonnes d'Hercule. L'amour des lettres a aussi son héroïsme!
ACeula, puis à Tétouan , Cléynaerls, procédant
comme il l'avait fait à son arrivée à Salamanque , aborda sans façon les Juifs et les Mores qu'il rencontrait sur son passage et qui lui semblaient appartenir aux classes intelligentes. Cachant soigneusement son caractère sacerdotal, il se présenta comme un grammairien voyageur, venu en Afrique pour se procurer des livres et se perfectionner dans la connaissance de l'arabe , afin de pouvoir enseigner cette langue dans les collèges des chrétiens , où l'on enseignait déjà toutes les autres. « Grand, » écrit-il à Latomus, « grand fut l'étonnement de ces hommes lorsqu'ils » entendirent un Flamand citer des fragments du » Coran et parler leur langue plus correctement » qu'eux-mêmes , parce que je l'avais apprise dans » les livres. Le fait merveilleux d'un Flamand lisant, » écrivant et parlant l'arabe, me valut un tel con- » cours de visiteurs que j'en fus importuné outre » mesure. On m'amena même un jeune homme qui » avait obtenu de grands succès dans les écoles de » Fez. J'entrepris avec lui une dispute sur certaines » difficultés grammaticales , et je remportai la vic- » toire (1). »
A Fez , tout marcha d'abord au gré de ses désirs. Obtenant immédiatement une audience du roi , il
(I) Immédiatement après, il ajoute avec sa modestie ordinaire : « Je ne vous dis pas cela, mon maître, pour me vanter, mais » pour que ^ous sachiez que , quoique Campinaire au plus haut » degré , j'espère me faire beaucoup d'amis à Fez , avec la grâce • de Dieu. » (Lettres à Latomus du 21 avril et du 8 mai 13-W.)
harangua celui-ci en arabe et lui remit la lettre de l'esclave lettré qu'il avait laissé à Grenade, lettre dans laquelle ce captif faisait un pompeux éloge de la douceur et de la bienveillance de son maître. Le roi le combla de caresses , lui promit de l'aider dans la réalisation de tous ses projets , et s'engagea môme à subvenir généreusement à ses dépenses pendant son séjour en Afrique ; mais toutes ces marques de bienveillance étaient subordonnées à une condition : la vente et par suite la mise en liberlé de l'esclave qu'il avait laissé en Espagne, personnage mystérieux dont on n'a jamais bien connu le nom et le rang. Cleynaerts, malgré le prix énorme de cinq cents ducats, consentit à regret , parce qu'il voulait «con- » duire ce More à Louvain. » Aussi crut-il que, moyennant ce sacrifice, toutes les difficultés étaient désormais aplanies. Ruminant toujours les plans de la croisade pacifique qu'il voulait diriger contre l'islamisme , il écrivit de Fez à son vieil ami Jean Petit , l'évéque de Saint-Jacques du cap Vert. «Je vais cn- » treprendre une grande œuvre , à laquelle je songe » le jour et la nuit... Je m'adresserai aux princes chré- » tiens, et s'ils ne favorisent pas mes desseins, j'au- » rai recours aux académies chrétiennes... Comme » je n'agis ni par le désir d'acquérir des richesses , » ni pour me procurer une vaine gloire , j'espère » que Dieu couronnera cette œuvre d'un heureux » succès (1). »
(1) Lettre à Latomus, du 8 mai 1340; lettre à l'cvéque de Saiot- Jacques du cap Vert, du 8 juillet 1540.
Hélas ! Cleynaerts ne savait pas que la bienveillance affectée du roi de Fez était une de ces ruses propres aux barbares, quand ils n'osent pas recourir à la violence. L'esclave de Grenade, si prodigue d'éloges dans sa lettre de recommandation , était un traître qui avait trouvé le moyen de faire connaître à Fez la pensée de prosélytisme qui dirigeait les pas de son maître sur le sol de l'Afrique. Tous les projets de notre compatriote étaient connus avant son arrivée, et si le souverain musulman n'avait pas su que son hôte possédait des protecteurs puissants en Espagne et en Portugal, il est probable qu'il n'aurait jamais repassé la frontière. On devine aisément ce qui suivit. Au lieu de remplir ses promesses, le roi entoura Cleynaerts d'espions habiles, qui déjouèrent toutes ses démarches et rendirent impossible l'accomplissement du but de son voyage. L'imprimerie n'avait pas encore franchi le détroit, l'industrie des copistes avait dégénéré, pas une boutique de libraire n'existait dans la capitale, et, pour comble de malheur, les manuscrits se vendaient , le vendredi de chaque semaine, après la prière, dans la partie la plus reculée des mosquées (ad summum templum ), où ne pouvait pénétrer ni juif ni chrétien. Le gouvernement avait le jeu d'autant plus beau que le peuple, habilement préparé, croyait que cet étranger, si avide de livres musulmans, était un émissaire des princes chrétiens, envoyé en Afrique pour étudier le côté vulnérable du pays. Malgré des peines infinies et des sacrifices considérables , le savant voyageur ne parvint à se pro-
curer qu'un très-petit nombre de volumes. Il se serait peut-être consolé de cet échec, si l'état florissant des écoles avait pu lui fournir un dédommagement. Mais les Mores de Fez n'étaient plus celte race poétique qui faisait fleurir les lettres, les sciences et les arts dans la vallée parfumée du Xénil, pendant que la majeure partie de l'Europe était encore plongée dans les ténèbres. Les maîtres se contentaient de faire apprendre par cœur, d'abord le Coran, puis une sorte de résumé grammatical en vers , subdivisé en mille distiques. L'élève qui voulait aller plus loin devait voler de ses propres ailes (1). Ce n'est pas tout : grûce à des calomnies répandues par un renégat portugais, le fanatisme des docteurs musulmans s'exalta au point qu'ils ourdirent un complot contre la vie de Cleynaerts , et que , sans les avertissements d'un esclave chrétien, il n'eût pas échappé à leurs coups. Après plusieurs mois de séjour à Fez, il dut enfin songer à retourner promptement en Espagne; mais ce parti même offrait des obstacles insurmontables pour le pauvre linguiste. Les Juifs chez lesquels il était logé avaient fait chèrement payer leurs services ; les quelques manuscrits qu'il possédait avaient coûté un prix énorme; il avait racheté cinq esclaves qui gémissaient dans les moulins de Fez; il avait déboursé cent ducats pour la rançon d'un parent du
(I) Le résumé grammatical était VÀlfiyya, de Dyèmal-eddin- Mobammed, dit Ebn-Malek , que M. Sil\c*trc de Sacy a édite à Paris, eu 1833.
comte de Linarèà, cl celui-ci avait eu l'indélicatesse de ne pas lui restituer cette somme; son cher élève, l'archevêque de Draga lui-même oubliait la pension qu'il avait promise au guide de sa jeunesse. Réduit à la misère, au point de devoir subsister du pécule péniblement amassé par quelques captifs chrétiens, il envoya son fidèle Guillaume en Portugal pour recueillir l'argent qui lui était dû; mais Guillaume revint les mains vides et atteint d'une maladie qui le conduisit jusqu'au bord de la tombe. Enûn, son vieil ami, l'évêque de Saint-Jacques du cap Vert, lui fit parvenir quelques secours à l'aide desquels il paya ses dettes et réussit à regagner l'Espagne. Arrivé en Afrique au mois d'avril 1540 , il en sortit au mois d'août de l'année suivante , sans avoir même la consolation d'emporter ses précieux manuscrits , si péniblement acquis et si chèrement payés ; ils lui furent volés en route (1) !
Retiré à l'Alhambra de Grenade, où le marquis de Mondexar lui donnait pour la seconde fois l'hospitalité, Cleynaerts y reçut la triste nouvelle de la suppression de la rente viagère que le cardinal Henri lui avait promise à Braga. Dédaignant de proférer
(1) Pour le séjour de Cleynaerts en Afrique, on trouve des renseignements complets dans les lettres suivantes : à Latoiuus, du 7, du 15 et du 21 avril 1540; au même, du 15 mai 1340 et du 9 avril 1541 ; à l'abbé de Tougerloo , du 12 avril 1541 ; à 1 evôque du cap Vert, du 5 juillet et du 4 décembre 1540 ; au même, du 48 septembre 1541 ; à Charles V, du 17 janvier 15H. {EpUt., kib. I. pp. 36-05; lib. Il, pp. 193, 207, 212 et sqq.)
( eu )
une plainte ou de faire une seule démarche humiliante, il écrivit à l'évêque de St-Jacques ces simples et touchantes paroles : «Je ne veux ni supplier le » prince de rester fidèle à ses engagements, ni lui » fournir le prétexte de les rompre. Que la volonté » de Dieu soit faite!... Je ne mourrai pas de faim » pour n'être plus nourri parle Portugal... Ce mal- » heur ne me préoccuperait en aucune manière, » s'il ne m'enlevait pas le moyen de revoir ma » patrie (1)!» Il ne voulut pas non plus implorer l'assistance des nombreux amis qu'il avait laissés en Belgique et qui, bien certainement, se seraient empressés de venir à son aide et de lui procurer un poste honorable. Épuisé par les fatigues de ses études et de ses voyages, accablé d'infirmités précoces, il se résigna à son sort et n'eut plus qu'une seule crainte, celle de voir mourir avec lui la grande
(I) Voyez la lettre à l'évêque de Saint-Jacques du cap Vert , «lu 48 septembre 1541 , et une autre lettre, nou datée, adressée au même. (Epist., lib. II, pp. 499, 2il et sqq. )
Clevnaerts qui, dans tous ses malheurs, manifeste la fermeté et la diguilé de son caractère , ne s'exprime pas clairement sur les causes de la suppression de la rente viagère qu'on lui avait promise à Braga. Quelques phrases plus ou moins vagues permettent de supposer que le prince Henri était blessé de ce que . devenu pensionnaire du Portugal, Cleynaerts s'était chargé de l'éducation du ûl? d'un gouverneur de Grenade. Le marquis du Bourc attribue l'événement à cette pénurie fainéante et dépensière qui , à cette époque, dans la plupart des cours, faisait évanouir les recettes en prodigalités frivoles et les dettes en nuageuses banqueroutes.
œuvre de propagande pacifique à laquelle il avait voué sa vie. Le 15 janvier 1512, il adressa à l'empereur Charles V une longue lettre, à la fois respectueuse et ferme, dans laquelle il exposait ses plans et réclamait de nouveau, au nom de la religion et des lettres, les nombreux manuscrits arabes que l'inquisition destinaitaux flammes (1). Sentant que sa fin approchait, il entreprit la rédaction d'une autre lettre destinée au peuple chrétien, sorte d'autobiographie naïve entremêlée de précieux conseils sur les mesures à prendre pour arrêter, sans effusion de sang, les ravages toujours menaçants de l'islamisme (2). La mort ne lui permit pas d'écrire les dernières pages de ce noble testament religieux et littéraire. Il mourut au commencement de 1343, à l'âge de quarante-sept ans, loin de sa patrie, de ses parents, de ses amis, et avec la douleur de laisser inachevée la tâche qui lui avait coûté tant de labeurs et tant de souffrances. Le marquis de Mondexar le lit inhumer dans la mosquée de l'AIhambra, que Ferdinand et Isabelle avaient convertie en église chrétienne. Bien des Belges ont visité cette merveille du palais des rois mores, sans songer qu'ils marchaient sur les cendres d'un compatriote illustre, que le seizième siècle plaçait au premier rang de ses philologues, et qui mourut en dirigeant ses derniers regards vers le pays qu'il voulait illustrer par l'ensei-
(I) EpUt., lib. H, pp. ÎIÎ-Î17.
(4) Ibid.% pp. 218 et sqq.
gnementdeslangucs et delà littérature de rorient(l).
Quoique nous n'ayons étudié qu'une seule face de la carrière littéraire de Cleynaerts, les lignes qui précèdent suffisent pour prouver que son nom est aujourd'hui beaucoup trop oublié parmi ses compatriotes. Sans doute, il n'a pas atteint le but de ses longs et persévérants efforts. Il n'a pas réussi à organiser contre l'islamisme cette croisade pacifique dont il se plaisait à calculer les résultats dans ses doubles aspirations de chrétien et d'homme de lettres. 11 n'a pas fondé une école de savants orientalistes au sein de sa patrie. Mais est-il juste, est-il digne de la science d'apprécier l'élévation de la pensée et la grandeur des efforts suivant la seule mesure des résultats obtenus? Ne serait-ce pas introduire, dans la région élevée des lettres, les procédés égoïstes et purement matériels du bilan commercial? Ne serait-ce pas justifier les tendances déplorables qui , malgré les progrès splendidcs réalisés depuis un demi-siècle, font déjà vaciller le flambeau de la science dans une grande partie de l'Europe? Quand un homme, doué d'un esprit supérieur, conçoit une idée noble, généreuse et féconde ; quand il consacre à la réalisation
(1) Outre une grammaire latine, on trouva dans les manuscrits de Cleynaerts la grammaire et le lexique arabes dont il parle si souvent dans ses lettres et qu'il voulait faire imprimer à Louvain. Ces écrits , confiés à son ami Jean Pcrcz , de Valence , sont probablement à jamais perdus pour la postérité. (Foppens, Bibl. hcUj. t. II, p. 903.)
de cette idée toute l'énergie de son âme , toutes les forces de son intelligence, tous les travaux et toutes les joies de sa vie, cet homme est grand; et pour quiconque sait penser, son œuvre est grande comme lui, alors même que le succès n'a pas couronné ses infatigables efforts. Lorsque les historiens futurs, après la régénération de l'Orient , glorifieront les hommes et les institutions qui conservèrent les germes du christianisme dans celte belle partie du monde, ils n'oublieront pas les études opiniâtres, les longues pérégrinations et les malheurs immérités de Cleynaeris. Mais c'est surtout en Belgique que sa mémoire doit être entourée du souvenir reconnaissant de la postérité. Une gloire nouvelle eût illustré notre patrie ï>i, dès le seizième siècle, elle fût devenue le centre d'une propagande généreuse et le berceau des orientalistes modernes.
NOTICE DES MANUSCRITS DES DOCTEURS EN MÉDECINE VANDER BELEN, PLEMPIUS , PEE- TERS, REGA, ETC.
Dans la continuation des Fastes de la faculté de médecine de Valère André, imprimée dans les Analectes de 1842, p. 20, nous avons consacré une notice au docteur Martin Vander Belen dans laquelle, par défaut de renseignements, nous n'avons pu mentionner que d'une manière générale et fort incomplète ses nombreux travaux qui sont restés inédits.
Cette notice parait avoir fixé l'attention d'un descendant de l'illustre professeur : M. Eugène Vander Belen , ancien directeur des Lettres et Beaux-Arts au ministère de l'Intérieur, a eu non-seulement la bonté de nous renseigner au sujet des manuscrits de son aïeul , mais même il vient de les offrir, au nom de sa famille, à la bibliothèque de l'Université catholique. A ces manuscrits se trouvent réunis plusieurs écrits des docteurs Plempius , Peeters , Rega , et d'autres documents qui offrent, aujourd'hui encore, un grand intérêt au point de vue de l'histoire de l'enseignement médical à l'ancienne université de Louvain.
Qu'il nous soit permis de consigner ici le témoignage de notre gratitude envers M. E. Vander Belen pour le don généreux que lui et son honorable famille ont bien voulu faire à l'Université.
La noiice suivante renferme la liste de ces manuscrits et documents.