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Analectes pour servir à l'histoire de l'Université de Louvain

prononcé à. la Salle des promotions, le 4 avril 1876, par Mgr NAMÈCHE, recteur magnifique de l’Université catholique de Louvain, après le service funèbre célébré en l’église de Saint-Pierre, pour le repos de l’âme de Monsieur Louis-Joseph HUBERT, professeur ordinaire â la Faculté de médecine.

Messieurs,

Il est des hommes, en petit nombre, qui ont conquis à ce point l’estime et la confiance universelles, que quand ils viennent à disparaître, un cri spontané de regret et d’admiration reconnaissante semble s’élever de tous les cœurs à la fois. Cette expression de la douleur publique est comme une consécration de leur mémoire vénérée, qu’elle marque ainsi d’un sceau impérissable. C’est comme un écho de la justice suprême elle-même, au moment où elle va récompenser d’une couronne immortelle les vertus, les travaux et les services rendus à l’humanité par un grand chrétien. Voxpopult, vox Dei. Notre excellent et regretté collègue, M. Hubert, était un de ces hommes. N’est-ce pas là aussi, Messieurs, ce qui s’est passé à nos yeux, n’est-ce pas le spectacle dont nous avons été témoins, en y prenant.notre part, et une large part assurément, lorsque la nouvelle de son décès est

venue jeter le deuil dans notre cité? « Hubert est mort. Quelle perte ! quel malheur ! » On ne disait et l’on n’entendait pas autre chose.

Nous avons , Messieurs , répandu de nouveau nos pleurs avec nos prières sur cette mort si regrettée; nous avons uni nos supplications à celles de l’Église, notre mère, et nous avons imploré avec elle pour notre cher défunt l’entrée du séjour de rafraichissement, de lumière et de paix, où les âmes élues goûteront à jamais, dans la jouissance du souverain bien, ces délices ineffables que l’œil de l’homme n’a point vues sur cette terre de larmes, que son oreille n’a pas entendues, que son cœur n’a jamais savourées, mais que Dieu réserve à ceux qui l’aiment. Ego ero mer ces tua magna nimis, a dit le souverain Rémunérateur au père des croyants, et c’est en se donnant lui-même aux âmes prédestinées, qu’il étanche, sans l’éteindre jamais, cette soif d’un bonheur constant, assuré, sans mélange, dont nous poursuivons si vainement hélas ! l’image ici- bas.

Ce premier devoir accompli, un second reste à remplir, devoir douloureux et consolant tout ensemble. Il faudrait essayer de faire revivre un instant ce cher défunt devant vous, Messieurs, qui fûtes ses collègues et ses élèves bien-aimés ; il faudrait du moins rappeler ici les principaux traits d’une vie si bien remplie, et si digne de nous servir de modèle et d’encou-

ragement. La partie la plus difficile de ce labeur honorable n’est plus à faire. Le jour même des funérailles de M. Hubert, un de ses confrères de l’académie royale de médecine, son élève d’autrefois, nous l’a dépeint, sous l’impression de sa perte récente et en face de ses restes vénérés, avec une vérité saisissante, êt dans un langage venant du cœur et allant à tous les cœurs. Tout ce que je pourrais ajouter, Messieurs, resterait bien au dessous de ce que vous savez et de ce que vous sentez vous-mêmes. Prenant pour moi, dans la vie de M. Hubert, l’homme et le chrétien, je me contenterai de puiser dans cette source abondante, quelques leçons et quelques exemples; je laisserai ensuite à M. le Doyen de la Faculté de Médecine la tâche qui lui appartient de vous entretenir du savant et du médecin.

Loui-sJoseph Hubert naquit le 18 janvier 1810, au village de Rognée, dans les environs de Walcourt. Sa famille tenait le premien rang dans cette modeste commune, où son aïeul avait exercé les fonctions de bailli, et dont son père fut plus tard bourgmestre. Son enfance fut élevée au bruit des dernières batailles et de3 revers de l’Empire. Il faut avoir entendu, Messieurs, les vieillards, témoins et victimes le plus souvent des calamités que firent peser sur les habitants de nos campagnes ces luttes sanglantes, pour se faire une idée un peu juste des épreuves et

des souffrances de nos pères. C’est ainsi qu’après le désastre de Waterloo, soixante soldats prussiens vinrent s’établir dans la ferme de Montauban occupée par les parents de notre cher collègue, et y séjournèrent pendant six semaines, semaines de ruine et de dévastations. Chevaux enlevés pour les convois, troupeaux de bœufs et de moutons dévorés pour la subsistance de ces hôtes malencontreux, vol et rapine de tout ce qui était susceptible d’être emporté, voilà, en deux mots, le tableau trop fidèle de ce qui se passa à Montauban, telles furent les scènes de larmes et de deuil auxquelles furent condamnés les premiers regards de l’enfant et ses premières expériences de la vie. Ce n’était pas tout. Deux années de disette et* de famine vinrent joindre leurs désastres aux désastres de la guerre.

On devine assez ce que pouvait être l’enseignement primaire dans ces temps calamiteux. L’empire se souciait assez peu alors de former des générations lettrées. Ce qu’il fallait à l’ambitieux dominateur, qui, puni par où il avait péché, avait fini par soulever l’Europe entière armée contre lui, ce qu’il lui fallait, c’était des soldats, de la chair à canon, selon une expression du temps, cynique, mais profondément vraie. Le magister*de Rognée, ne sachant ni lire ni écrire, se bornait à apprendre un peu decatéchisme aux enfants. Notre jeune collègue fut donc obligé, avec deux dé ses frères, d’aller

chercher les premiers éléments de l’instruction primaire dans un village éloigné de trois quarts de lieue de la maison paternelle. Ils partaient le matin pour revenir le soir, emportant leur frugal dîner avec eux. C’était dur sans doute, mais, par une compensation providentielle, il est arrivé plus d’une fois que l’instruction si chèrement achetée, et par cette raison là même sans doute mieux appréciée, produisait des fruits incomparablement plus sérieux et plus nombreux que là où elle semble aller d’elle-même au-devant de ceux qui en ont besoin. L’homme malheureusement est ainsi fait qu’il éprouve un certain penchant à mépriser ce qu’il acquiert trop facilement, et qu’il n’estime les choses qu’en proportion du prix qu’elles lui ont coûté. Quoi qu’il en soit, le jeune Hubert profita merveilleusement des leçons qu’il allait chercher si péniblement et si loin. L’instituteur de Mertenne avait su, du reste, reconnaître toute la valeur du trésor qui lui avait été confié dans ce nqodeste écolier, et, prévoyant ses succès futurs, il avait prédit que le nom de son élève ferait un jour du bruit dans le monde. Autre particularité remarquable. Ce qui distingua si éminemment M. Hubert plus tard, cette alliance si harmonieuse, si complète, de la bonté et du savoir, se manifestait déjà alors en lui. Il était doué, dès ses premières années, d’un caractère si aimable, si bienveillant, que les habitants de son village l'avaient surnommé le Paradis.

Son aïeul avait joui de toute la confiance du dernier abbé du Jardinet à Walcourt, et ce fut le dernier religieux survivant du monastère abandonné qui donna à notre jeune collègue les premiers rudiments de la langue latine. Le bon père Adam, c’était son nom, avait pris cet enfant en affection, lui avait appris à servir la messe, et il se plaisait, dans sa vieillesse, à développer cette intelligence ouverte et précoce, et à la préparer à des études plus élevées et plus sérieuses, où elle allait bientôt briller d’un si vif éclat.

M. Hubert avait onze ans, lorsqu’il fut placé au collège de Thuin. Il y termina ses humanités, remportant les premiers prix dans toutes les classes, et y montrant de plus en plus deux qualités qui ne le quittèrent jamais, une merveilleuse aptitude aux œuvres de l’esprit et la passion du travail.

A dix-sept ans, il arriva dans la cité académique, et ne tarda pas à conquérir l’estime et l’amitié de ses maîtres aussi bien que de ses condisciples. On le citait comme un modèle de régularité et d’application. Lejeune Hubert était à peine depuis un an à Louvain, quand son professeur, M. Gloesener, l’un des vétérans de l’enseignement universitaire en Belgique, le désigna et le fit accepter par le gouvernement d’alors comme répétiteur du cours de physique dont il était chargé.

Notre regretté collègue était arrivé à Louvain

dans les dernières années du gouvernement hollandais. Quand éclata la révolution de 1830, le gouvernement qui en était sorti se trouva, dès le premier jour, en lace des questions qu’avait soulevées, sous le régime tombé, l’instruction publique, et qui avaient motivé pour une grande part cette révolution elle-même. L’odieux monopole vaincu, qu’y avait-il à faire? Un des premiers actes du gouvernement provisoire fut de proclamer la liberté de renseignement, d’abroger les arrêtés qui avaient mis des entraves à l’application de ce principe, et de prononcer en même temps le maintien des universités existantes jusqu’à ce que le Congrès national eût statué sur la matière. Telles étaient les dispositions de l’arrêté du 12 octobre 1830. Un nouvel arrêté du 16 décembre suivant réorganisa provisoirement les trois universités conservées, mais en supprimant à l’université de Gand la faculté de philosophie et lettres, et celle des sciences ;.à l’université de Liège, la faculté de philosophie; à l’université de Louvain la faculté de droit et celle des sciences. Toutefois, sur les réclamations vives et pressantes de la régence et des habitants, le gouvernement provisoire, par arrêté du 3 janvier 1831, rétablit la faculté de droit à l’université de notre ville. La mutilation de ces corps savants avait soulevé, chez les populations intéressées, un violent mécontentement. Les villes universitaires ne tardèrent pas

à rétablir un enseignement académique complet par l’érection do facultés libres, que le gouvernement fut bien obligé de reconnaître, et dont il consacra l’existence en faisant entrer dans les commissions d’examen la plupart des membres de ces facultés. Malgré sa jeunesse, et quoiqu’il fût voué, dès cette époque, aux études médicales, M. Hubert prit rang parmi les professeurs de la faculté libre des sciences de l’université de Louvain II figure au programme de 1834-1835, que j’ai eu sous les yeux, pour l’enseignement des mathématiques, et y est chargé, à ce titre, d’un grand nombre de leçons par semaine.

Un an plus tard, notre regretté collègue était attaché à l’Université catholique, que l’épiscopat belge, encouragé par le pape Grégoire XVI de glorieuse mémoire, venait de relever dans ces murs, aux applaudissements du pays entier tout plein encore des souvenirs de l’antique Alma Mater. M. Hubert, après avoir passé un an à Paris, où il avait été envoyé par Mgr De Ram, fut nommé professeur extraordinaire à la nouvelle faculté de médecine, dont il devait être l’une des gloires, Le programme de 1836-183? annonça son cours d’accouchement. En 1842, il était professeur ordinaire.

Ce serait ici le lieu, Messieurs, de vous parler de son enseignement. Vous savez tous qu’il fût un maître éminent, et que dès ses débuts il compta parmi les sommités du corps professoral

de la Belgique. Un de ses anciens élèves, l’un des hommes les plus distingués et les plus compétents sortis de l’école de Louvain, caractérisant, il y a peu d’années, les leçons de ce maître vénéré, louait surtout sa parole sobre, précise, sympathique. Il rappelait cette exposition claire, méthodique, procédant d’un bon sens, souvent aiguisé par l’esprit, faite dans un style ne visant jamais aux effets déclamatoires, mais coloré, robuste, abondant en mots typiques et parfois en anecdotes piquantes, lesquels en se gravant dans la mémoire, y fixent, disait-il, en même temps les faits et les principes. C’était à la maternité surtout, ajoutait-il, que les difficultés de la pratique venaient donner une éclatante consécration à l’excellence de ses enseignements.

Je n’ai pas, Messieurs, à vous entretenir des écrits nombreux et si justement appréciés de M. le professeur Hubert. La science chez lui était à la hauteur du talent d’enseigner. Le grand prix quinquennal, qui lui fut décerné en 1871, ne fit que sanctionner le jugement porté depuis longtemps sur M. Hubert par ses pairs et par l’opinion publique.

Il est toutefois, dans la vie scientifique de notre regretté collègue, un fait sur lequel vous me permettrez de m’arrêter quelques instants, parce qu’il honore singulièrement en lui, non pas le savant seulement, mais l’homme, et surtout le chrétien.

M. Hubert appartenait à l’académie royale de médecine, en qualité de membre correspondant, depuis l’origine de ce corps savant, au mois d’octobre 1848. Il en fut nommé membre titulaire le 29 janvier 1859. Dans la séance du 27 décembre 1851, il avait présenté à la compagnie un mémoire sur l’avortement médical. Je sais, Messieurs, tout ce que ce sujet présente d’incertain et de redoutable, non seulement au point de vue médical, mais au point de vue théologique, et je n’ai garde de m’engager dans ces difficultés. Je ne m’y arrête un instant; je le répète, que pour montrer tout ce qu’il y a d’honorable pour notre savant et religieux collègue dans ce qui se passa alors à l’académie.

Le mémoire avait été renvoyé à l’examen d’une commission composée de MM. De Meyer, Didot et Marinus. Ce dernier fit le rapport sur le travail soumis à la commission dans la séance du 28 février suivant. « Le point de science traité dans le mémoire de M. le docteur Hubert, disait le rapporteur, soulève des questions extrêmement délicates, qui touehent à la morale, au droit naturel et au droit positif; des questions qu’on n’aborde qu’avec crainte, et sur lesquelles on hésite à se prononcer, quelle que soit la perspicacité dont on est doué. — L’opération dont il s’agit a pour résultat de sacrifier le produit de la conception pour sauver la mère. Admise et publiquement enseignée en Angleterre, elle a

trouvé des partisans en Allemagne, et a fini par être adoptée en France. En Belgique des praticiens connus se sont prononcés dahs le même sens. — M. Hubert examine les arguments que l’on a fait valoir en faveur de l’avortement mé- * dical. Tous ces arguments sont discutés un à un, et, c’est toujours le rapporteur qui parle, avec une force de logique serrée et entraînante.

« C’est la plus belle partie du travail, et tout s’y lie si bien que pour vous en donner une idée, je serais obligé de la transcrire en entier.» M. Marinus fait connaître ensuite les conclusions dans lesquelles se résument les idées développées avec tant de lucidité, ce sont ses expressions, par M. Hubert. Ces conclusions peuvent être ramenées aux quatre points suivants :

1° Le fœtus est un être humain, distinct du corps de la mère ;

2° Il a droit à la vie ;

3° Ce droit est inhérent à la nature humaine;

4° Ce droit est absolu, inaliénable, imprescriptible, et, par conséquent, ni la mère, ni la famille, ni la société ne peuvent le confisquer à leur profit.

« Vous le voyez, Messieurs, poursuivait le rapporteur, l’auteur du remarquable travail dont je vien3 de vous rendre compte, se prononce contre l’avortement médical préconisé par des hommes dont l’autorité est d’un grand poids dans la science. S’ensuit-il que notre col-

lègue appelle des condamnations sur la tête de ses confrères qui suivent une pratique différente de la sienne^ ou qu’il demande que la législation se prononce sur la question? Non, et voici ce qu’il dit à cet égard : nous croyons que ce sera toujours là une question de conscience; mais nous pensons aussi que, à ce point de vue, elle ne doit pas recevoir la solution qu’on tend partout à lui donner aujourd’hui, et cette seule considération légitime, ce nous semble, les développements dans lesq uels nous sommes entrés. Selon nous, en sacrifiant son enfant à sa sécurité personnelle, la femme enfreint un devoir et viole un droit très-positif; selon nous, le médecin, en lui donnant un semblable conseil, en se faisant l’instrument indispensable de sa détermination, commet librement un acte que sa bonne foi excuse jusqu’à un certain point, mais qui ne peut rigoureusement se justifier. »

En terminant son rapport, M. Marinus semble faire sienne la thèse de l’auteur du travail examiné par la commission académique : « Le mémoire de notre honorable correspondant, écrit d’un style clair et précis, traite une question du plus haut intérêt pour la science, une question d’actualité et dont l’examen appartient aux corps savants. L’opération blesse les lois sociales et divines, et à ce titre sa légitimité no pourrait sans danger être sanctionnée par une académie qui a pour but de s’occuper de tout

ce qui intéresse l’art de guérir, et de faire progresser la science. Non occides, dirai-je avec M. Hubert, qui a placé ces mots ei^ tête de son travail, et qu’il a si bien justifiés par la discussion à laquelle il s’est livré. »

Le rapport de M. Marinus provoqua, au sein de l’académie, une discussion animée, qui se prolongea pendant plusieurs séances. M. Hubert y défendit ses convictions avec une fermeté courtoise et une logique inébranlable. Cette discussion se termina le 24 décembre 1852. L’académie, après avoir voté l’impression du mémoire, adopta un ordre du jour, qui laissait à X appréciation judicieuse et consciencieuse du médecin les cas où l'avortement peut être pratiqué.

Messieurs, je viens de vous montrer M. Hubert en présence do l’académie , glorifiant sa foi et faisant acte de médecin et de savant chrétien. Je vais vous le montrer maintenant devant une autre assemblée, et y déployant toutes ces qualités de dévouement, d’attachement paternel, de douce et franche cordialité, qui le rendaient si cher à la jeunesse universitaire. Il y a un peu plus de deux ans, nos étudiants en médecine, anciens et nouveaux, étaient réunis très-nombreux en ce lieu même. Ils allaient offrir à leur bien-aimé professeur le buste magnifique, où l’un des princes de notre art national a reproduit ses traits avec un rare bonheur. Plusieurs

membres du corps académique étaient présents .

M. Hubert entra tout ému. Il était accompagné de son fils, son collègue, dont il était si paternellement Ûer, et de son gendre, M. Raepsaet, qui venait d’unir à son sang et à son nom le nom d’une famille entourée de l’auréole d’une renommée si catholique et si patriotique dans notre vieille Flandre. Deux orateurs, représentant les deux groupes d’étudiants, prirent successivement la parole.

Ils exprimèrent, en termes émus et éloquents, l'admiration qu’éprouvaient tous ses élèves pour le professeur aimé entre tous, toute l’étendue de l’affection qu’ils lui avaient vouée. Ils rappe- « lèrent les éminents services rendus à l’enseigne • ment, à la science, à l’inexpérience des élèves aux prises avec les perplexités de la pratique par l’homme que tous, sans exception, appelaient le bon , le modeste , le savant professeur Hubert de Louvain. Ils lui parlèrent de son dis, le plus brillant de ses élèves, le continuateur éminent de ses laborieuses traditions. Ils lui dirent combien ils étaient heureux de retrouver dans l’œuvre magistrale qui venait de se découvrir aux regards, le reflet de l’intelligence droite et lumineuse, du cœur généreux et aimant qui leur avait toujours été si dévoué. Ils voulurent bien ajouter un mot sur l’étendard de l 'Alma Mater y abritant dans ses plis des disciples dont le nombre s’accroît tous les jours, et où

brillent inscrits ces mots qui resteront éternellement l’expression de tout vrai progrès : science , religion , patrie.

Touché jusqu’aux larmes de ces sentiments si vrais et si bien rendus et des applaudissements qu’ils provoquaient, M. Hubert prit la parole à son tour. Sa réponse le peint admirablement. Sa foi de chrétien, sa modestie, son dévouement, son caractère aimant, son esprit fin et lettré, tout y est. «Je ne sais en vérité, dit-il en commençant, comment vous remercier des témoignages d’affection et de reconnaissance dont vous m’accablez. — Que vos orateurs me per- . mettent de penser que cette affection pour leur maître, le leur a fait voir à travers des verres grossissants, et de n’accepter de leurs louanges que la partie qui de leur cœur s’adresse au mien. Ce qu’ils vous ont dit de l’amour que je porte à mes élèves et du dévouement que je suis toujours prêt à leur prouver, ils pouvaient vous le dire : J’ai aimé et j’aime les enfants de Y Alma Mater comme les miens, d’une affection que le temps n’affaiblit pas, mais rend de jour en jour plus profonde. « Continuant d’une voix douce, mais ferme et pénétrante, que j’entends encore, il donnait à l’auditoire suspendu à ses lèvres ces graves et nobles enseignements : « Messieurs, Dieu a fait lever le gland planté par la foi dans une terre libre. Depuis 1834 le chêne a jeté des racines et une ramure qui ne craignent

plus les orages. Vous voulez que le nom de ceux qui ont arrosé l’arbre de leurs sueurs reste gravé sur son écorce* et aujourd’hui vous y tracez le mien à côté d’autres plus méritants et plus illustres, que votre reconnaissance y a gravés déjà. Je vous remercie do cet honneur, et en l’acceptant je me rappelle que c’est à ma qualité de membre de la faculté de médecine que je le dois tout entier. — A une époque où la science se dit positive; où, courbée sur les faits, elle perd de vue les sommets élevés; où les meilleurs esprits, à force de regarder au microscope, semblent parfois n’avoir plus d’autre horizon que le foyer de ses lentilles; où à force de dissections et d’expériences on en vient à ne plus admettre que ce qui tombe directement sous les sens, la Faculté de médecine de Louvain, résistant au flot montant du matérialisme, a toujours tenu déployé bien haut le drapeau du spiritualisme chrétien, car elle est convaincue que toutes nos investigations doivent nous montrer, en bas comme en haut’, dans les infiniment petits comme dans les infiniment grands, l’œuvre toujours également admirable d'un Dieu tout puissant. — Scrutons la matière , dans toutes les directions et à toutes les profondeurs ; armons à cet effet nos sens des télescopes et des microscopes les plus puissants, mais, ne l’oublions pas, quels que soient le nombre, l’étendue et l’importance de nos découvertes.

nous aboutirons toujours à cette question : qui a voulu, qui a fait et si admirablement réglé toutes ces merveilles? et à cette question nous ne trouverons jamais qu’une réponse : c’est Dieu. — Si de l’ordre physique nous passons à l’ordre intellectuel et moral, nous arrivons plus rigoureusement encore à cette même conclusion. — Nous soulevons un coin du voile et nous pouvons admirer le mécanisme ou le comment des choses, mais le pourquoi final, le dernier pourquoi nous échappe , et notre curiosité n’est complètement satisfaite en rien. Partout l’obscurité de la nuit borne la portée de nos sens et de notre intelligence. Dans toutes les directions nous rencontrons bientôt une limite où le flambeau de la science ne jette plus de clarté, et au delà de laquelle il ne reste pour nous guider que le flambeau de la foi. La Faculté de médecine de Louvain s’éclaire constamment à cette double lumière : ce sera sa gloire dans l’avenir, et c’est sa force dans le présent. «

Le langage de M. Hubert, dans un pareil moment, est singulièrement remarquable et caractéristique. Ces paroles ont fait, au moment où elles sortirent des lèvres de notre éminent collègue, une profonde impression sur moi. Cette impression je la ressens en ce moment, où je les répète devant vous, avec la force qu’y ajoute le sentiment douloureux de la perte que nous avons faite. Permettez-moi d’y joindre une courte

observation. M. Hubert parlait de son dévouement à l’Université. Personne n’avait plus que lui le droit de parler ainsi. Il avait montré combien ce dévouement était vrai et désintéressé, quand des efforts furent faits, plusieurs années auparavant, à Gand et à Liège, pour l’attirer dans ces deux villes universitaires par l’appat d’avantages pécuniaires considérables. Sa respectable famille partagea alors son désintéressement, et une confidence dontj’aiété très touché m’a appris, sans m’étonner, que son digne fils, notre collègue, ne lut pas étranger à une résolution sur laquelle son vénéré père, avec une confiance qui les honore tous les deux, avait cru devoir le consulter.

Qu’essayerais-je encore de vous apprendre. Messieurs, que vous ne sachiez déjà, sur la vie d’un homme qui, comme on l’a si bien dit, fut également grand par l’intelligence, par le savoir, parle caractère et par le cœur? Modeste dans ses goûts, comme dans ses habitudes, il trouvait son bonheur au foyer domestique, au milieu des siens. « Je vais bientôt commencer ma cinquantième année, écrivait-il à un ami dans une communication intime; ma position est faite, et pourvu que Dieu me continue la santé, pourvu que mes enfants marchent bien, c’est tout ce que je demande. Or, sans être riche, je jouis d’une certaine aisance, àurea mediocritas , et j’ai une clientèle qui me permettrait de l’augmenter

considérablement, si je ne pensais pas qu’il faut mourir, et que pour faire oublier nos fautes les bonnes œuvres compteront plus que les écus. J’espère donc pouvoir caser honorablement mes deux filles, et quant à mon fils, je veux lui donner une éducation et une instruction qui lui permettront de prendre sa place au soleil. Voilà toute mon ambition, car plus je vis, plu3 je vois la société, plus je m’assure que pour être réellement heureux ici-bas, et pour remplir l’épreuve qui lui est imposée, l’homme doit travailler; que sinon il devient l’esclave de ses passions, c’est à dire, le dirnier des esclaves. » Nous retrouvons les mêmes sentiments, et presque les mêmes expressions sous sa plume dans une lettre écrite, vers le même temps, à propos d’une espèce de passe-droit, dont tout autre que lui se fut montré légitimement froissé. « Je suis arrivé à un âge où si l’on ne veut pas s’exposer à ne le trouver jamais, on a dû chercher le bonheur dans ses occupations habituelles et dans les affections de la famille. J’en suis heureusement là, et Dieu soit loué! Je n’ai plus à lui demander que la continuation des bienfaits dont il veut bien me cofhbler, et parmi lesquels je ne compte pas les honneurs. •> Ces honneurs qu’il ne cherchait pas, finirent cependant par venir le trouver. Chevalier de l'ordre de Léopoid en 1860, il fut promu au grade d’officier en 1874.

Dieu, sa famille, ses élèves, le travail, voilà

donc où étaient toutes les affections de M. Hubert, où gisait tout le secret de son bonheur. Je n’oublierai jamais, permettez moi ce détail, jo n’oublierai jamais la joie paternelle avec laquelle un jour que j’eus la satisfaction de voyager quelques heures en sa société, il me fit lire une lettre qui venait de lui arriver de Strasbourg, je crois, et où son, cher Eugène racontait, dans le style charmant que vous lui connaissez, quelques épisodes d’une de ses excursions scientifiques.

De son amour du travail je citerai comme des témoins irrécusables six gros volumes in-folio écrits de sa main, et dans lesquels il a consigné jour par jour, pour ainsi dire, les résultats de sa pratique et de ses observations. Au frontispice du premier de ces volumes précieux il a inscrit en latin ces paroles sacrées, touchante manifestation de sa foi et de ses espérances religieuses : Gloria in excelsis Deo, et in terra pax hominibxcs bonœ voluntatis !

Et maintenant, Messieurs, que me reste-il, sinon de vous dire un mot de la fin consolante et chrétienne qui a couronné une si belle vie. On meurt comme on a véeu.*A peine notre cher collègue eut-il connaissance de la gravité de son état, que devançant la pensée de ses médecins, de ses amis, il réclama les secours de la religion. Quant le saint viatique lui eut été administré, il s’étonna qu’on ne lui donnât pas aussi l’onction des mourants, et il fallut, pour le tran-

-quilliser, que le prêtre vénérable qui avait toute sa confiance, l’assurât que le moment n’était pas venu et y ajoutât la promesse que tout serait fait religieusement au temps voulu. Il mourut fians la paix du Seigneur quelques jours plus tard, éprouvant sans nul doute la vérité de ces paroles écrites par lui-même pour être prononcées à la tribune d’où je vous parle, dans un® circonstance analogue à la cérémonie douloureuse qui nous réunit aujourd’hui : « Dans des pages sublimes qui ont traversé les siècles, Platon nous fait assister au grand spectacle de la mort d’un sage. Combien plus grande encore et plus sereine est la mort du chrétien ! et combien mieux qu’une vaine philosophie les espérances chrétiennes d’au delà du tombeau sont puissantes à raffermir l’âme de celui qui s’en va, et à tempérer l’amertume des larmes de ceux qui demeurent ! « Que cette pensée de celui qui nous fut si cher nous console donc et nous fortifie. C’est un mot qui n’a jamais été chrétien, on l’a dit avec une grande vérité, ce mot impitoyable répété sur toutes les tombes : il n'est plus. Disons au contraire : il nous a quittés, mais nous ne l’avons pas perdu. Non, il n’est pas perdu pour sa famille qu’il a tant aimée; il n’est pas perdu pour nous, ses collègues, ses élèves et ses admirateurs. Il nous a devancés, il nous attend dans un monde meilleur. La séparation sera courte, le rendez-vous éternel.

ÉLOGE

de M. le professeur Louis Joseph HUBERT, prononcé le 4 avril 1876, à la salle des promotions^ par M, le professeur MASOIN, doyen de la Faculté de médecine.

Monseigneur et Messieurs,

La date du 23 février 1876 restera marquée dans les annales de l' Université et dans nos cœurs par un souvenir à jamais douloureux. Ce jour-là. notre bien-aimé collègue, M. Louis Hubert, s’est endormi de l’éternel sommeil, sans avoir atteint la vieillesse longue et honorée qui selon nos désirs aurait dû couronner sa carrière; en ce jour fatal un voile de deuil s’est étendu sur la science et la profession dont il fut l’un des représentants les plus distingués et les plu? populaires, sur l’Université tout entière dont il était une des gloires les plus pures, sur notre Faculté de médecine qui pleure en lui l’un de ses membres les plus illustres et les plus aimables. Nous avions un roi , et nous l'avons perdu. Oui, Messieurs, nous comptions dans notre sein un homme qui avait reçu de Dieu le don royal de l’intelligence avec le don peut-être plus sublime d’une inaltérable bonté, un homme en qui toutes les qualités princiôres s’étaient donné rendez-vous, si aimable qu’il aurait pu se dispenser d'être si habiîer si habile qu'il aurait pu se dispenser d’être si

aimable, et cet homme, vraiment royal par le cœur et l’esprit, nous l’avons perdu sans retour. Je viens gémir avec vous sur cette perte cruelle, honorer la mémoire de ce cher collègue, faire revivre à vos yeux encore une fois sa douce et sympathique figure, vous dépeindre à grands traits les œuvres qui lui assurent une auréole impérissable, et lui payer enfin, au nom de la Faculté dont il était l’ornement, le dernier tribut de l’affection et de la reconnaissance.

Depuis une parole divine prononcée à l’origine de l’histoire, la femme n’engendre que dans la souffrance ; à l’heure anxieuse et solennelle où un homme, créature encore chétive, fait son entrée dans le monde, la jeune épouse qui va s’élever à la dignité de mère s’étend sur un grabat, et ses gémissements implorent du secours. Le médecin répond à ce douloureux appel ; il vient veiller au salut de ces êtres si chers, nos enfants et nos femmes; il préside donc au drame intime qui s’accomplit au foyer domestique; c’est lui qui remet entre les bras des époux le dulce pignus amoris, le gage doux et vivant de l’amour. Quand l’existence du nouveau-né s’est ouverte sous les plus heureux auspices, le médecin prudent n’en continue pas moins de veiller avec sollicitude pour écarter du berceau et du lit des couches mille dangers qui les environnent. Mais d’autres fois la scène devient triste et sombre : une épouse adorée, déjà mère peut-

être, se consume en stériles efforts; elle perd son sang avec la vie, tandis que les fils aînés, insouciants et joyeux, folâtrent à l'écart ; d’autres fois l’enfant va succomber, il succombe même au lieu d'ouvrir les yeux à la lumière; parfois encore, le médecin se trouve réduit à la cruelle nécessité de laisser périr un pauvre petit être qui ne demandait qu’à vivre, puis de porter sur son cadavre encore chaud des instruments qui le déchirent et le brodent. Eh bien, en face du péril qui menace la mère de famille, en présence des larmes qui vont s’épancher sur un petit corps inerte et glacé, dans ces moments d'angoisse et de désespoir, il faut que le médecin soit armé de science et de courage; il doit conserver une âme calme et virile, se constituer le défenseur des droits de la femme et de l’enfant; il faut que sa main vaillante emploie les moyens en apparence les plus barbares; dans ce drame domestique, où les intérêts les plus chers sont en jeu, où deux existences confondues pendant neuf mois luttent affreusement l'une contre l’autre, où les linceuls vont peut-être remplacer les langes, tout repose parfois, souvent même, sur l’habileté de l’intervention médicale; car aujourd’hui la pratique sérieuse des accouchements a quitté les ornières d’un empirisme grossier; c’est une science véritablement digne de ce nom, c’est un art délicat, avec des principes nettement définis, avec des applications ingénieuses, avec sa littérature d’une

richesse toujours croissante; parmi les diverses branches de la médecine proprement dite, n’estce pas elle actuellement qui semble la mieux établie sur ses bases, et qui paraît s’approcher le plus de l’idéal des connaissances humaines par la sûreté avec laquelle son but est obtenu et par la perfection des procédés qu’elle met en oeuvre?

Je ne trace pas, Messieurs, un tableau de fantaisie; Dieu me garde de faire ici du roman, à cette tribune en deuil. Mais telle est bien la rude et délicate situation où se trouve placé le praticien portant toujours, par un redoutable privilège, la responsabilité de deux vies à la fois, pouvant les sauver ou les compromettre ensemble; — voilà bien le théâtre plein d’émotions où doit s’écouler sa carrière. Mais pour y marcher dignement, il faut posséder un ensemble de qualités que peu d’hommes ont reçues, et qui, par un accord providentiel, s’étaient merveilleusement réunies en la personne de notre cher collègue, M. Louis Hubert. Il était né pour la science et pour l’art obstétrical comme d’autrea naissent pour la médecine, la chirurgie, l’éloquence, la poésie, la peinture ou le métier des armes. Afin de bien marquer sa vocation, la nature l’avait traité véritablement en favori, et lui avait départi largement toutes les qualités requises. Evoqucz-le devant vous, Messieurs, -ce cher défunt tel que nous l’avons connu, et

voyez si sa personne tout entière ne réalisait point une alliance admirable des dispositions qui avaient fixé sa route.

Son front intelligent et large, sa tête belle — surtout quand l’âge l’eût couronnée de cheveux blancs —, sa physionomie toute empreinte de distinction et de franchise, sa lèvre souriante» son œil grand ouvert et si bon, inspiraient tout d’abord la confiance. La finesse de son âme et de son esprit, la douceur de ses procédés, une pudeur native qui s’alliait naturellement en lui à la plus rare modestie, tout cela, par une harmonie seerôte, le faisait entrer plus avant encore dans l’estime du sexe délicat, doux et pudiquequi formait l’objet assidu de ses soins. Sa gaieté, toute semée de traits spirituels, charmait la cliente et l’époux dans les labeurs et les impatiences de l’enfantement; autour du lit de travail i! créait une atmosphère sereine et joyeuse ; selon le précepte qu’il avait lui-même posé, il inspirait l 'attente calme d'un événement heureux. Fallait-il faire entendre une voix énergique ou quelque parole consolatrice dans une famille affolée? fallait-il recourir aux suprêmes ressources dont l’art dispose ? — Il trouvait des accents d’une autorité paternelle, qui se frayaient le chemin des cœurs, tandis que sa main, douéed’une exquise habileté, accomplissait comme en se jpuantles opérations les plus périlleuses; car,, malgré la douceur qui était le fond naturel d&

son caractère, il ne reculait point, par une fausse pitié, devant l’emploi des moyens les plus pénibles quand l’art venait les offrir à sa réflexion et à son sang-froid. Voyez plutôt, Messieurs : cet homme si bon, qui s’en allait répétant, plus fait douceur que violence , qui s’appliquait toujours à étendre l’usage des moyens les plus doux, ]e même homme inventait un instrument dont le fer puissant va briser dans le sein maternel le crâne de l’enfant mort. Il possédait encore l’abnégation qui intéresse aux misères du pauvre, la patience inaltérable qui sait attendre pendant de nuits entières auprès d’un chevet de souffrances. Les sciences physiques et mathématiques, qu’il avait cultivées dans sa jeunesse, vinrent lui découvrir des horizons nouveaux; elles préparèrent pour lui ce cachetée précision, ce caractère éminemment scientifique qu’on retrouve à chaque page dans ses travaux. Il n’est point jusqu’à sa vigueur de constitution, sa.résistanco si vaillante à la fatigue, qui ne fussent des signes évidents de sa destinée ; car le médecin accoucheur doit pouvoir supporter les réveils en sursaut, les nuits sans sommeil suivies de journées sans trêve ni repos. A toutes ces qualités joignons son esprit inventif, sa haute raison qui devait s’orner de toutes les richesses de l’érudition, de tous les trésors qu’amasse l’expérience, — et je vous le demande, Messieurs, un homme ainsi doué n’était-il point destiné à la carriôr**

qu’il a suivie? Louis Hubert aurait assurément brillé ailleurs; mais ici, dans la noble profession qu’il avait embrassée, il devait nécessairement exceller entre tous et conquérir le premier rang.

C’est en effet ce qui arriva, Messieurs, et je ne crois pas exagérer l’éloge ni offenser personne en affirmant que notre cher collègue était le premier en Belgique dans la science et dans l’art des accouchements.

M. Louis Hubert était issu d’une race forte, honorable, se livrant à la culture paisible du sol dans une de nos provinces les plus lettrées, qui déjà nous a fourni toute une pléiade d’hommes distingués. Il n’avait pas trouvé de lettres de noblesse dans son berceau ; mais l’humble enfant qui naissait à Rognée (province de Naraur) en 18 1 0 devait s’élever par son travai 1, par son talent, par ses qualités personnelles à la meilleure des noblesses, à l’aristocratie la plus haute, celle de l’intelligence, du savoir, de la vertu, sans laquelle toutes les autres ne sont qu’un vain héritage.

Agé de 17 ans, il arrivait à Louvain comme un inconnu pour entreprendre les études médicales. Tout en poursuivant ce laborieux apprentissage il devint répétiteur de physique; puis, pendant trois années, il fut chargé des cours de mathématiques, de géométrie et de trigonométrie. Ce ne fut pas un temps perdu pour lui, puisque les connaissances spéciales qu'il acquit, en profes-

sant ces diverses branches du savoir, lui inspirèrent plus tard des procédés de démonstrations précises et rigoureuses en des matières qui ne connaissaient pas encore cette application féconde des sciences exactes. Bientôt il s’en allait à Paris, pèlerinage scientifique alors lointain, et suivait avec une prédilection marquée les leçons de Moreau qui brillait au premier rang dans l’enseignement de l’obstétrique; ce maître habile distingua bien vite les heureuses dispositions du jeune étranger : il lui permettait de l’accompagner à la visite journalière de l’hôpital, alors même que les portes ne s’ouvraient pas devant la masse des étudiants. Formé dans ces conditions privilégiées, à si bonne école, M. Hubert amassa rapidement une provision considérable de science et d’expérience ; aussi tous les regards se dirigèrent naturellement sur lui, alors que la jeune Alma Mater s’organisait — avec le succès que vous connaissez — sous l’inspiration particulière de trois hommes d’élite qui portaient les noms vénérés et bénis de Sterckx, Van Bommel et de Ram. A cette époque de conciliation et d’espérance, grâce aux libertés conquises en 1830 au prix de notre sang, l’arbre universitaire, dont nous voyons aujourd’hui l’épanouissement magnifique, jetait dans le sol belge les racines puissantes qui enlacent et soutiennent tant de choses sacrées et précieuses autour de lui; le choix des ouvriers de la première heure offrait

une importance extrême; mais grâce à Dieu,, l’œil de nos vénérables organisateurs était perspicace, et dès le mois d’octobre 1836, par une inspiration heureuse entre toutes, on confiait à M. X.OUÎ8 Hubert cette chaire d’accouchements sur laquelle il devait répandre tant d’éclat.

Bientôt commence cette longue série de travaux scientifiques qu’il allait poursuivre pendant 40 ans, malgré le fardeau de l’enseignement, le service d’un établissement hospitalier et la charge d’une vaste clientèle. Durant une carrière longue et laborieuse, notre éminent collègue devait toucher à une infinité de questions, et toujours il le fit d’une main magistrale; aujourd’hui même, dans une science où le progrès, dicte impérieusement ses lois, défend l’obstination et pousse toujours en avant, au risque de nous exposer à des semblants d’apostasie, à des * froissements d’amour- propre, à des retours sur nous-mêmes, on connaît à peine une opinion que notre honorable collègue ait formulée, et qui ne s’impose encore avec une incontestable autorité.

Puissé je dans la pâle et rapide esquisse que je viens vous soumettre, Messieurs, faire entrevoir toutes les richesses d’un talent toujours si complet et si souple, soit qu’il s’applique aux spéculations les plus ardues de la théorie, soit qu’il puise à pleines mains dans les réservoirs de la pratique ! Mais je crains bien que l’éloge du cher

défunt ne s’affaiblisse en passant par raa bouche dans les conditions spéciales de réserve et d’incompétence où je me trouve placé.

Il y a plus de 33 ans, M. Louis Hubert^e. préoccupa des causes qui déterminent V attitude de l'enfant dans le sein maternel. La notice qu’il publia sur ce point sera suffisamment louée quand vous saurez, Messieurs, que toutes les opinions fondamentales qu’elle renfermait reçurent sept ans plus tard une consécration éclatante par l’adhésion de l’illustre professeur Simpson d’Edimbourg.

Portant son attention sur la mère elle-même, notre éminent collègue a recherché le mécanisme du développement du bassin et de la production de ses principales anomalies. Sur ce terrain il rencontre d’abord la théorie formulée parl’undes raembresles plusdistinguésdel’école de Paris, M. Gavarret; d’après cette théorie, le sacrum serait enchâssé comme un coin dans la ceinture pelvienne, et le poids de la partie supérieure du corps, venant agir sur lui, pousserait en-dehors les deux os iliaques, déterminant ainsi l’agrandissement nécessaire aux fonctions de la maternité. Mais une pareille explication, qui séduit vraiment l’esprit par sa simplicité même, ne résiste pas à l’examen critique que lui fait subir M. Hubert; mettant à profit ses connaissances profondes en mécanique et en géométrie,

fortifié par le concours que lui prêtait M. le professeur Valérius (de Gand), notre collègue démontre què l’action cunéiforme du sacrum est purement imaginaire, et que, même en l’admettafït par hypothèse, on ne la verrait pas aboutir au résultat observé. Pourquoi? — Parce que les ligaments sacro iliaques, complètement négligés par M. Gavarret, modifient entièrement les conditions mécaniques de l’évolution pelvienne. D’après le professeur de Louvain, la cause essentielle du développement réside dans une force expansive, purement organique, résultant du travail de nutrition et de rénovation qui s’accomplit dans les os du bassin. Abordant ensuite la genèse des principales anomalies du canal pelvien, et particulièrement du bassin oblique ovalaire de Naegelé, notre confrère démontre, avec une logique irréfutable, que ces vices de conformation ne trouvent point leur origine dans des actions d’ordre physique, mais dans un ensemble de conditions morphologiques dont il serait difficile de fournir ici une analyse exacte.

Telle est, dans un aperçu fort incomplet, cette remarquable étude dont un juge compétent, M. Girand Toulon, crut devoir s’occuper dans deux longs articles publiés par l’une des revues les plus importantes de France; le savant académicien terminait sa critique flatteuse et fine en déclarant l’œuvre de M. Kuber^ digne à tous égards de l’attention du monde médical. »

Au commencement du siècle parut en Allemagne un petit ouvrage dont l’auteur, Wigand (de Hambourg), émettait l’avis qu’on pouvait par des manœuvres externes corriger les présentations vicieuses du fœtus; mais le procédé indiqué par Wigand était tellement défectueux qu’il fut à peine mis en pratique dans les maternités allemandes et que le hasard seul pouvait le faire réussir. Que dis-je? — L’inventeur de la méthode établissait lui-même, comme conditions d’application, certaines circonstances extraordinaires. La science en était demeurée là, sur de vraies ébauches, lorsque en 1848, M. Hubert reprit la question pour lui faire exécuter un pas décisif; il agrandit dans une large mesure le champ des indications de la manœuvre, précisa les conditions vraies du succès, parfois à l’inverse de celles qu’avait établies Wigand, et posa du même coup les règles du palper, ressource presque indispensable dans l’occurrence. Malgré son incontestable mérite le travail de notre éminent collègue subit dans le principe le même sort que l’opuscule du médecin de Hambourg; il fallut que dans un grand pays voisin l’attention fut appelée sur la question par les efforts persévérants de l’auteur d’un Essai sur l'accouchement physiologique , publié en 1855 : j'ai nommé M. Mattéi, dont j’aime à signaler au passage la française et’ la probité; car, après avoir pris connaissance des travaux do M. Hubert, il eut

la bonne foi de reconnaître que notre collèguel’avait devancé sur un grand nombre de points* Ajoutons encore que ce fut là l’origine des relations toutes amicales qui s’établirent entre ces deux esprits distingués. En définitive, faisant exactement la part de chacun, on reconnaît que» si le professeur de Louvain ne fut pas le vulgarisateur principal de la version externe, si même il ne fut pas le premier à la signaler, c’est lui du moins qui fit le plus pour la rendre pratique. Or, il ne suffît pas en médecine de produire une doctrine vague ou de spéculer sur les sommets ; il faut avant tout viser à l’utile. Aussi nous faisons à M. Hubert un titre d'honneur d’avoir été le promoteur efficace d’une méthode qui, pour la patiente, économise tout ensemble la frayeur, les souffrances et le danger, qui ne prive d’aucune autre ressource, et qui, pour l’enfant luimême, offre infiniment moins de périls que la version ordinaire. Oc ne peut donc que déplorer à tous égards l’inconcevable oubli dans lequel fut longtemps délaissé le travail publié par M. Hubert en 1843; dès cette époque, la version externe — on n’en peut douter — eut fait son entrée dans la pratique usuelle avec ses avantages incontestables, si l’on avait pris la peine de l’essayer en se conformant aux indications du professeur de Louvain. Dès cette époque, notre éminent collègue avait encore eu le mérite d’établir les principes du palper avec une telle

sûreté que, grâce à ce moyen, « la précision du » diagnostic est poussée jusqu’à ses dernières « limites *, suivant l’expression d’un auteur français qui fit en 1866 une étude approfondie de la question.

A la fin de l’année 1851, M. Hubert déposait entre les mains de l’académie de médecine un travail sur l'avortement médical , soulevant ainsi une question qui se dresse, toute hérissée de difficultés, sur le terrain glissant où la morale et la médecine viennent parfois agiter leurs disputes. Permettez-moi, Messieurs, de préciser tout d’abord le nœud du problème.

Voilà une femme affectée d’un rétrécissement extrême du bas>in ; si elle attend le terme naturel de la gestation, et si elle veut alors obtenir vivant le fruit do ses entrailles, elle devra se soumettre à l’une des opérations les plus meurtrières de la chirurgie, l’opération césarienne, qui se présente avec la perspective de mort pour la moitié des cas. Mais veut-elle éviter cette terrible situation, bien capable d’ébranler son courage ; — avant l’échéance fatale elle recourt à l’avortement, et, par le sacrifice de son enfant, conserve pour elle-même 19 chances de salut sur 20.

« A-t-elle le droit de prendre ce dernier parti? se demande M. Hubert, et, si elle l’a, s’ensuit- il que l’accoucheur puisse lui venir en aide? »

Comme vous le pressentez bien, Messieurs,

cette double question a reçu des solutions différentes. Mais, à l’époque où notre éminent confrère présentait son manuscrit à l’académie, les partisans de l’avortement médical semblaient jouir d’un triomphe définitif ; en France par exemple, il ne s’élevait plus une seule voix pour les contredire ; mais ce fut le moment que notre collègue choisit courageusement pour faire entendre une solennelle revendication. Prenant pour épigraphe le précepte non occides , il passe en revue tous les arguments que l’on faisait valoir pour s’enhardir à sacrifier l’enfant au salut de la femme. Je voudrais pouvoir vous conduire, Messieurs, à travers cette dissertation lumineuse et calme, vrai modèle du genre, où l’on ne sait ce qu’il faut le plus admirer, la souplesse de la dialectique ou le charme de la diction; mais l'espace nous manque, et d’autres œuvres du cher défunt nous attendent pour vous être présentées. Retenons seulement, qu’au terme de sa dissertation nfagistrale, M. Hubert se prononce contre l’avortement ; mais ne croyez point qu’il va condamner sans merci les confrères pensant ou agissant autrement que lui-même ; loin de là, car il termine son travail par ces paroles pleines de prudence et de charité : « Nous croyons que ce sera toujours là une question de conscience ; mais nous pensons aussi que, à ce point de vue, elle ne doit pas recevoir la solution qu’on tend partout à lui donner aujourd’hui, et

cette seule considération légitime, ce nous sem ble , \es développements dans lesquels nous sommes entré* Selon nous, en sacrifiant son enfant à sa sécurité personnelle, la femme enfreint un devoir et viole un droit très-positif; selon nous, le médecin, en lui donnant un semblable conseil, en se faisant ensuite l’instrument indispensable de sa détermination, commet librement un acte que sa bonne foi excuse jusqu’à un certain point, mais qui ne peut rigoureusement se justifier. » La communication de notre éminent confrère devint à l’académie le sujet d’une discussion intéressante et passionnée ; au cours du débat la question se trouva même bientôt généralisée, et le problème du fæticide médical fut posé sans ambages. A peine est il besoin de le dire : M. Hubert, qui avait repoussé l’avortement médical, rejette aussi le fæticide; il n’admet point que la femme soit autorisée à réclamer l’immolation de l’enfant qui vit dans son sein au terme de la grossesse ; elle peut se refuser à l’opération césarienne, et laisser la mort s’emparer de l’enfant innocent et insoucieux du péril qu’il fait courir; mais il n’est pas permis de porter une main homicide sur ce petit être contre lequel on ne saurait même invoquer l’excuse d’une légitime défense. Telle est la doctrine développée par M. Hubert dans un discours que l’un de ses plus énergiques contradicteurs, le président de l’académie lui -même, qualifiait d’admirable.

Ajoutons, pour l’honneur de l’académie, qu’elle eut la sagesse de ne point s’ériger en assemblée dogmatique, et que finalement elle s’en remit, pour trancher la question, à ** l’appréciation judicieuse et consciencieuse de l’accoucheur. » Jusqu’à l’époque où M. Hubert s’en occupa, l’origine des phénomènes mécaniques de l'accouchementy était demeurée mystérieuse; chaque jour on revoyait ces phénomènes singuliers, mais la plus grande confusion régnait dans la science sur leur mécanisme. 11 appartenait à un observateur qui, comme notre éminent collègue, s’était familiarisé avec les notions précises de la mécanique, il lui appartenait de nous révéler le mot de l’énigme; aussi la publication, dont je veux actuellement vous entretenir un instant, était, suivant l’expression de M. Giraud-Teulon, « destinée à marquer dans l’histoire de la physiologie des accouchements. » Et en effet, Messieurs, ce mémoire, tout émaillé de démonstrations et de figures géométriques, abordait la question avec une ampleur et une sûreté de vue qui ne s’étaient pa3 encore rencontrées; rien n’était négligé, ni la direction des forces expultrices, ni la direction des plans osseux ou charnus qui forment la liliêre du bassin et qui nécessairement doivent être pris en considération pour déterminer le parallélogramme à construire. L’auteur eut particulièrement le mérite de préciser la cause des curieux mouvements

de rotation que le corps du fœtus subit pendant la translation qui l’entraîne, faisant voir clairement que tout le mécanisme réside dans les résistances congénères qui agissent à la fois sur deux points opposés du mobile. Une fois en possession du secret, le professeur de Louvain explique deux phénomènes qui jamais avant lui n’avaient reçu d’interprétation satisfaisante, je veux dire, les mouvements de rotation de la tête sur l’axe transversal et la conversion naturelle des positions occipito-postérieures en occipitoantérieures.

Par ce mémoire magistral, dont les spécialistes seuls apprécient pleinement l’importance, notre honorable collègue comblait une grave lacune de l’enseignement classique, et rectifiait des erreurs invétérées qui menaçaient de se propager indéfiniment dans la science.

La patrie de Vésale, de Van Helmont, de Réga, de Verheyen, est une terre fertile en médecins distingués; à ne considérer que l’art obstétrical, elle a fourni déjà pendant les siècles passés un contingent glorieux au progrès, et je n’en prends ici pour preuve que l’invention du forceps , instrument bien simple en apparence, mais qui rend chaque jour d’inestimables services. Or, personne n’ignore que pour cette invention précieuse il a fallu venir jusqu’à 1721 , jusqu’au belge Jean Palfyn, de Courtrai. Peu de temps après, un autre instrument venait enrichir l’ar-

senal de l’obstétrique : je veux parler du levier*, dont l’usage s’est transmis, comme par tradition, dans nos Flandres, si bien que l’on connaît cet instrument sous le nom de levier flamand. Mais, chose étrange, cet instrument employé depuis plus d’un siècle en Hollande, dans le» Flandres et en Angleterre, se trouve encore aujourd’hui presque complètement banni de la pratique en Allemagne et en France. Pareil ostracisme ne consacre-t-il pa3 une injustice? N’y a-t-il point lieu de conserver l’un près de l’autre les deux instruments avec leurs avantages particuliers, avec leurs indications spéciales en rapport avec la construction même et le mode d’action de chacun? — Notre éminent collègue, M. Louis Hubert, l’avait pensé et démontré. Il expose ses théories sur ce point dans un mémoire intitulé, notes sur l'équilibre du forceps et du levier , et sur le choix à faire entre ces deux instruments. On retrouve encore ici les procédés d’analyse mathématique et la critique judicieuse qui caractérisent le talent de notre honorable confrère, et auxquels il habitue dès l’abord ceux qui veulent le suivre dans toute sa carrière scientifique. S’appuyant sur une méthode aussi sûre, et passant en revue les résultats remarquables obtenus parM. Boddaert, père, qui s’était servi du levier avec une rare habileté, le professeur Hubert formule des conclusions pratiques qui, par la haute compé-

tence de l’auteur, s’imposent comme autant de règles à suivre.

Dans cette même voie pratique , M. Hubert avait imaginé V application du forceps à une seule main , procédé plus prompt, plus sûr, plus régulier, moins douloureux que le procédé ordinaire. Cette acquisition toute positive, dont notre collègue avait doté la science, est aujourd’hui connue sous le nom de M. Félix Hatin; je n’ai garde d’amoindrir le mérite du médecin français; mais il n’en demeure pa3 moins vrai que le professeur de Louvain avait le premier pratiqué avec méthode et discernement l’application du forceps à une main, et qu’il pouvait revendiquer une part légitime dans la vulgarisation du procédé.

En courant je signale, à l’actif de notre cher collègue, Y invention d'un nouveau porte lacs , son procédé de réduction du cordon ombilical en procidence, et sa méthode d'application du forceps dans les positions mento postérieures si redoutées des praticiens.

En 1869 parut un volumineux mémoire, fruit de l’expérience et des méditations de notre infatigable confrère : Des moyens de réduction du volume du crâne, et plus spécialement de sa transformation et de la phénotrésie. Ici, Messieurs, je vais vous faire entendre une parole plus compétente que la mienne : voici comment M. le Dr Gallez faisait ressortir l'importance de

cette œuvre vraiment capitale, en s’adressant à l’auteur lui-même au milieu d’une fête dont les voûtes de nos Halles antiques gardent le souvenir récent :

« La réduction du volume de la tête de l’enfant est un des problèmes qui ont le plus préoccupé les accoucheurs de notre siècle. La science a t elle dit son dernier mot sur cette question aussi difficile qu’importante? Le crânioclaste de Simpson, le céphaiotribe de Baudelocque et le forceps-scie de Van Huevel ont sans doute rendu de grands services ; mais sont-ils si innocents, si parfaits, remplissent -ils si complètement toutes les indications qu’il n’y ait plus rien à faire? C’est ce que vous ne pensiez pas, mon savant maître, lorsque, en 1860, après de nombreux essais sur le cadavre, vous preniez date en remettant à l’académie de médecine un pli cacheté dans lequel vous annonciez une nouvelle méthode cC embryotomie et un nouvel embryotome. En janvier 1861 vous en faisiez l’application sur la femme vivante; enfin en 1869, après de nouveaux perfectionnements et de nombreuses expérimentations, vous communiquâtes à l’académie les résultats définitifs de votre magnifique découverte. Je ne puis pas ici passer sous silence l’admirable parallèle qui doit vous avoir coûté tant de recherches et où la céphalotripsie et la section du crâne sont mises en regard de votre nouvelle méthode.

tout aussi bien sous le rapport pratique que sous le rapport théorique. Aujourd’hui le transf orateur du professeur Hubert a fait son chemin dans le monde et est expérimenté partout, tant en Italie et en Allemagne, qu’en France et en Belgique. »

Pendant longtemps les môles hydatiques , productions bizarres, furent considérées, même par des hommes d’un incontestable mérite, comme des vers vésiculeux groupés dans la cavité utérine. Notre éminent collègue entreprit de reviser d’une manière définitive cette opinion, en s’éclairant à la lumière des travaux les plus récents des naturalistes, aussi bien qu’en faisant appel à ses propres souvenirs. S’appuyant sur des autorités solides, notamment sur les observations de nos honorables confrères, M. P. J. Van Beneden et M. Van Kempcn, il affirma la provenance embryonnaire des môles hydatiques; du même jet, avec sa précision accoutumée, il traça les règles d’un diagnostic réputé généralement impossible, et fixa les bases d’un traitement rationel.

Jusqu’ici, Messieurs, j’ai fait passer sous vos yeux un groupe imposant de monographies dont chacune marque un progrès dans la science obstétricale. Nous rencontrons maintenant une œuvre de synthèse dont l’auteur aurait pu dire : Hic cœstus artemque repono , — un livre qui rend chaque jour, et qui rendra longtemps en-

■cora, d’inappréciables services aux praticiens comme à notre jeunesse universitaire. Vous l’avez compris : je dois vous entretenir de la publication du Cours d'accouchements que M. Hubert professait avec tant de distinction à l’université. C’est en 1869 seulement que notre éminent et modeste collègue se rendit enfin aux instances de plus en plus pressantes qui le sollicitaient, et livra ses leçons à la publicité la plus absolue. Quand on songe à la faveur qui salua ce livre si longtemps désiré, toute louange devient superflue. Mais en cette occasion le savant auteur devait rencontrer une double satisfaction aussi rare que précieuse : c’était d’abord de voir l’œuvre de sa vie entière mise au jour par les soins éclairés d’un fils, heureux et fier à bon droit de placer son nom au-dessous de celui d’un illustre père; ce fut bientôt après la plus haute consécration qu’un savant belge puisse rêver pour ses travaux, la palme du prix quinquennal décerné par l’académie. Nous avons tous acclamé à ce triomphe avec un légitime orgueil, et sans doute il vous souvient encore de la triple salve d’applaudissements qui accueillait les paroles de notre vénérable Recteur quand, dans un discours de rentrée, il signalait ce nouveau fleuron ajouté à la couronne de la jeune Alma Mater par notre éminent collègue. Ce n’est point qu’un succès aussi éclatant eut été facilement obtenu :

À vaincre sans péril on triomphe sans gloire.

Mais le mérite supérieur du livre publié par le professeur de Louvain avait fait pencher définitivement la balance et fixé la victoire. Écoutez comment s’exprimait dans son rapport le président de la commission du concours, le regretté M. Marinus, qui jouissait d’uno incontestable autorité : « L’ouvrage de M. Hubert est complet; tout y est traité de main de maître ; le style en est simple et clair. Il ne représente pas seulement l’état actuel de la science ; il réalise un progrès par les idées nouvelles qui appartiennent à l’auteur, par une judicieuse appréciation des vues et des opinions qui y sont discutées, et par des procédés utiles dans la pratique des accouchements. »

Que dirai-je encore après un éloge aussi complet lui-même, sinon que le livre nous initie à la méthode du professeur, et nous révèle toutes les qualités du maître éminent qui forma pendant plus de 35 ans à l’université catholique de Louvain une brillante phalange de jeunes médecins? Exposition lumineuse et savante, discussion impartiale et calme des faits, doctrine prudente et saine, tout cela avec un esprit du meilleur aloi, avec un humour qui grave profondément dans la mémoire les leçons austères de l’expérience, tel est le caractère de l’enseignement théorique de notre honorable collègue. Je n’ajoute plus qu’un mot : le Cours d'accouchements abonde en revendications légitimes

que le cher défunt aurait peut-être négligées, mais qui s’imposaient comme un devoir à la piété filiale. Pourquoi ne le dirais-je pas? — Il s’était rencontré quelques personnages qui sans scrupules avaient pillé le professeur de Louvain ou détourné le fruit de ses travaux. Nous, pauvres Belges, trop souvent nous avons été les dupes de ces manœuvres peu loyales dont il serait temps de voir approcher le terme, et dont notre cher défunt, plus que tout autre peut-être, avait été la victime.

Que si nous suivons M. Hubert sur un autre théâtre, à l’hospice de la Maternité, nous retrouvons une nouvelle face de son admirable talent, la justesse et la rapidité du coup-d’œil, le sangfroid et l’habileté du traitement, l’action tour à tour énergique et prudente que l’on demande au clinicien, en un mot, toutes ces qualités maîtresses qui font le praticien consommé. J’en appelle aux nombreuses générations de disciples qui ont été formés par lui, et j’entends d’ici leur témoignage ; j’en appelle aux résultats statistiques qui nous montrent combien notre hospice de Maternité, en dépit des conditions détestables de son installation, offre un refuge vraiment propice aux pauvres femmes en couches, alors que de toutes parts la voix des médecins dénonce l’effroyable mortalité qui désole les Maternités en Europe.

Vous m’excuserez, Messieurs, de vous avoir

entretenus déjà si longuement; mais les œuvres de notre cher défunt sont tellement nombreuses que, si je voulais mesurer l’éloge aux mérites eux mêmes, je devrais vous retenir longtemps encore dans cette enceinte. Mais si je me borne à choisir dans son écrin d’une incomparable richesse les plus brillantes perles pour les exposer un instant à vos regards, saluons encore avec une admiration respectueuse ce travailleur intrépide qui a tant pensé, tant écrit et tant fait malgré les embarras d’une clientèle qui gaspillait toutes ses heures sans pitié. Je passe donc sur des discours à l’académie, sur dos rapports, vrais modèles de discernement et de courtoisie, sur dos opuscules qui vulgarisent la science, qui combattent les préjugés, qui s'appliquent à l’histoire de l’art obstétrical , qui vengent l’honneur patriotique compromis par un étranger; toutefois je ne puis me défendre de vous dénoncer l’existence de notes volumineuses, d’observations médicales entassées par le cher défunt, souvent au jour le jour, à travers le tourbillon qui l’entraînait loin de son tranquille foyer, mine féconde, dont les richesses, nous l’espérons, ne seront pas à tout jamais perdues. Il appartient à son fils et son successeur d’exhumer les trésors mis en réserve pendant 40 années d’une vie consacrée avec tant d’éclat aiv service de l’humanité souffrante. Si j’osais vous introduire sans indiscrétion dans

ce dépôt encore secret, vous y retrouveriez le professeur Louis Hubert tout entier, avec son esprit méditatif et délié, avec sa belle humeur et sa bonté d’âme, avec sa franchise, sa modestie

— je dirai le mot — avec sa bonhomie sympathique et fine. A propos d’une polémique qu’il avait soutenue, ii écrit dans ses archives :

« M. le DrX me critiquait sans m’avoir lu;

j’aurais du le lire sans le critiquer. « Ailleurs il enregistre une pensée de nos saintes Ecritures, un vers d’un grand poète, ou bien l’une ou l’autre de ces brèves sentences qui respirent la sagesse des nations; ailleurs encore il s'adresse à son lils bien-aimé, qui grandissait et se formait sous ses yeux : Mon cher fils, dit-il, c’est pour toi que j’écris ces lignes, pour ton instruction, pour ton profit, afin que la vieille expérience de ton père ne soit point perdue pour toi.

Vous pensez bien, Messieurs, que notre cher collègue n’avait point produit tant d’œuvres sérieuses et durables, et qu’il ne s’était point dévoué avec tant de succès à l’enseignement et à la profession médicale sans que l’attention publique se tournât vers lui, et que les honneurs ne vinssent le trouver dans sa modestie.

Membre de plusieurs sociétés savantes du pays et de l’étranger, il était particulièrement attaché à notre académie royale de médecine,

— devant laquelle ii produisait la plupart de ses travaux, — par le titre d’associé en 1842, et le

titre de membre titulaire en 1859. Laissez-moi vous rappeler, Messieurs, que le cercle scientifique de Louvain, dès la deuxième année de son existence, avait élevé notre cher défunt au fauteuil de la présidence ; plus récemment encore les hommes de science et de foi, qui ont fondé laSociété scientifique de Bruxelles, avaient considéré comme une bonne fortune de pouvoir introduire M. L. Hubert dans le conseil chargé de présider aux destinées d’une œuvre naissante qui, depuis ses brillants débuts, a vu s’organiser autour d’elle la conspiration du silence. A deux reprises différentes ses concitoyens d’adoption l’envoyèrent siéger dans les conseils de la commune ; à deux reprises différentes aussi il fut l’objet de la faveur royale, si bien méritée par lui que j’ose dire qu’il honorait la croix de l’honneur. A vingt années d’intervalle ses élèves, qui lui rendaient amour pour amour, lui avaient offert son portrait lithographié ; dans une circonstance plus récente, les anciens étudiants de Y Alma Mater , réunis avec nos élèves actuels dans les mêmes sentiments de reconnaissance et d’admiration, lui remettaient ici même son buste gravé dans le marbre par le ciseau d’un grand artiste pour prendre place dans le Panthéon de nos gloires universitaires. Ce jour-là, le 17 novembre 1874, cette même salle des Promotions avait pris un air de fête ; à l’entrée les portraits de Vésale, de Réga et de nos illustres

ancêtres semblaient, sourire à celui qui portait si dignement leur héritage. Le héros de la joyeuse et brillante cérémonie apparaissait ici, au milieu d’acclamations enthousiastes, entre son fils devenu son compagnon de travail et d’honneur, et l’excellent jeune homme, flamand à la tête de fer et au cœur d’or, qui, par un lien sacré cimenté dans la communauté de la douleur, a joint au nom de l’illustre jurisconsulte Raepsaet le nom illustre du professeur Hubert do Louvain. Il me semble encore le voir là, vers le pied de cette tribune, notre cher et bon collègue, touché jusqu’aux larmes, et nous disant avec son émotion communicative : <* J’ai aimé et j’aime les enfants de Y Alma Mater comme les miens, d’une affection que le temps n’affaiblit point, mais rend de jour en jour plus profonde. - Notre jeunesse catholique applaudissait avec transport aux paroles affectueuses qui sortaient de ce noble cœur, au langage modeste du maître éminent et chrétien, si haut placé dans l’estime publique comme dans la science; plaise à Dieu qu’elle se souvienne toujours de ses paroles et de ses exemples, comme d’un testament sacré !

Triste revirement des choses d’ici -bas! Seize mois sont à peine écoulés, et M. Hubert nous rassemble encore dans la même enceinte; mais hélas! les cyprès ont remplacé les lauriers; nos minerves académiques sont voilées d’un crêpe de deuil, et le confrère distingué qui, au jour do

fête, avait déroulé les titres scientifiques de M. Hubert, a dû revenir et reprendre la parole en face d’un cercueil !

Et maintenant, Messieurs, j’arrive à la partie la plus pénible de ce long et triste discours : nous avons suivi M. Louis Hubert dans la gloire etl’lionneur de sa carrière ; hélas! tout va finir; il ne nous reste plus qu’à le conduire à travers ses derniers jours jusqu’à l’agonie et jusqu’aux funérailles. Elevons nos cœurs bien haut, sur sum corda , car il nous faut le courage de voir dans ses luttes suprêmes le cher et doux collègue que nous avons perdu.

Quoiqu’il fût déjà loin sur le second versant de la vie et qu’il eût tant fait pour les progrès de la science au service des misères humaines, son ardeur ne se refroidissait pas ; rien d’ailleurs ne faisait prévoir une catastrophe; que dis-je? — Notre éminent confrère s’apprêtait encore à des labeurs nouveaux, quand une maladie étrange, contractée dans l’exercice de la profession, vint le saisir et le terrasser; oui. Messieurs, nous avons la douleur de penser que cet homme si bon, si aimable, si précieux, est tombé, martyr résigné du devoir, sur le champ de bataille « où les miasmes remplacent les balles », comme le disait un autre éminent collègue de la faculté de médecine, M. Lefebvre. Mais cette pensée, qui accroît l’amertume de nos

regrets, augmente encore la sympathie avec laquelle nous nous penchons vers sa tombe, et cette mort même, qui nous montre M. Hubert comme une victime du dévouement, n’est-elle point le digne couronnement d’une vie toute pleine de travail et d’abnégation? Et puis encore, cette innocente et pure victime, que nous présentons en holocauste, ne va-t-elle pas détourner les coups qui menaceraient l’Université et surtout les chers vétérans de notre faculté!

L’année 1876 venait de s’ouvrir. Il était placé à la tête d’une immense clientèle, au faite des honneurs et de la renommée, jouissant d’une grande et légitime popularité, entouré d’une famille dont il était l’idole, de confrères qui se disputaient ses loisirs et son amitié. Nous avions tous au jour de l’an — il vous en souvient encore , Messieurs et honorés collègues, — nous avions tous senti son étreinte affectueuse; hélas! c’était pour la dernière fois. Le lendemain il écrivait aussi la dernière lettre qui soit sortie de sa plume; la grande voix de la publicité nous l’a fait connaître, et l’on no peut la relire sans émotion, tant sa bonté et sa bienveillance s’y exhalent d’une manière exquise et simple : « Nous sommes ici, disait-il en parlant de ses confrères à la faculté de médecine — , nous sommes ici quatorze collègues qui avons la bonne fortune de nous entendre comme des frères. » Deux

jour3 plus tard notre vaillant collègue devait renoncer aux courses nombreuses qui l’emportaient sans relâche à travers le pays et même au-delà des frontières; il rentrait, comme pour se reposer, au foyer de la famille, dans ce nid tout fourré d'amour et de soins où l’on ne vivait et ne respirait que pour lui; mais si, pendant plusieurs semaines, il ne devait plus quitter les siens, ce n’était que pour venir livrer sous leurs yeux le combat de l’agonie dont personne n’a raconté lqs angoisses : l’ange de la mort avait posé la main sur lui.

Vous le savez, messieurs, — avec quelle douloureuse surprise fut accueillie la nouvelle de sa maladie, avec quelle désolation on apprit la ténacité du mal toujours renaissant qui l’accablait, avec quel soulagement on se laissait aller parfois aux illusions d’une trompeuse espérance aussitôt qu’une lueur d’amélioration venait à briller! Par une fatalité inouïe, son fils, ce fils unique qu’il avait tant aimé, et sur qui nous reportons l’affection au père mi-même, subissait, lui aussi, l’étreinte de la souffrance, et ne pouvait accourir au chevet paternel. O famille infortunée, en ces jours d’épreuves nos bras et nos cœurs se levaient vers vous, et si la sympathie publique avait pu prévaloir contre les décrets impénétrables d’en-haut, vous n’auriez pas à pleurer aujourd’hui le meilleur des époux et des pères. Mais la Providence, dont il ne nous

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appartient pas de scruter les desseins, ne voulait point se laisser fléchir, pas même par les prières de tant de petits enfants, que le cher défunt avait introduits en ce monde, et dont les mères reconnaissantes et pieuses joignaient les mains en leur disant de prier pour M. Hubert.

Après bien des alternatives, il devint évident que la mort ne lâcherait point sa proie. En vain sa douce compagne avec ses filles dévouées lui prodiguèrent-elles les plus tendres des soins; en vain ses collègues et ses amis épuisèrept-ils pour lui toutes les ressources de l’art; malgré tout, la crise décisive approchait. Mais du moins, en cette heure dernière, après avoir reçu, calme et confiant, toutes les consolations divines, il eut le bonheur de voir venir près de sa couche son fils, encore pâle et chancelant, pour lui donner à travers les ombres de la mort un long et douloureux baiser.

Vous dépeindrai-je. Messieurs, les tristes splendeurs de ses funérailles, — sa modeste demeure envahie par une foule désolée, par ses anciens élèves rassemblés de tous les points du pays, par les notabilités de l'académie, des universités, du parlement, de l’armée et de l’ordre civil, — et l’imposant convoi qui conduisait au champ du repos sa dépouille mortelle? — Tandis que son épouse et ses filles s’étaient réfugiées au pied des autels pour y répandre leurs larmes et leurs prières, tandis que son fils, abîmé par la

douleur et la maladie, devait renoncer à suivre une dernière fois un père si tendre, nous allions enlever ses restes inanimés de cette maison dont il avait fait le charme et la joie. A la lueur vacillante des cierges nous y avons vu des femmes en deuil saisies par des sanglots convulsifs, et plus d’un mâle visage sillonné par les larmes de l’amitié; nous y avons vu un vétéran de notre académie de médecine, accouru de bien loin, renonçant à célébrer une fête jubilaire au sanctuaire de la famille, épancher sa douleur comme un enfant. Et puis, après des discours éloquents qui nous ont fait tressaillir d’émotion, quel magnifique cortège emportait le cercueil à travers la cité universitaire, dans les rues que le cher défunt avait si souvent parcourues, la nuit et le jour, pour dispenser â tous, aux pauvres comme aux riches, ses trésors de science et de bonté? Vous avez vu sa glorieuse dépouille recouverte de la toge qu’il avait illustrée, soulevée au-dessus de la foule émue par les mains pieuses de ses élèves; Vous avez vu au passage toutes les têtes découvertes, des femmes en pleurs, la consternation peinte sur tous les visages. Au milieu de tous ces témoignages de la douleur publique, n’avez-vous pas cru devenir les témoins d’un triomphe décerné à cet homme de bien, à cet excellent citoyen, à ce savant illustre ? — Et c’est ainsi, en lui prodiguant tous les honneurs des funérailles, que nous l’avons conduit à sa der-

nière demeure pour qu’il y repose en paix, à l’ombre de la croix, jusqu’au jour où la trompette des anges viendra ranimer la poussière de son corps mortel.

On ne se détache pas facilement, messieurs, d’un confrère aussi bon, aussi distingué, aussi sympathique; on ne se lasserait pas en causant de lui. Mais il est temps de mettre fin à ce discours funèbre, en disant à celui que nous avons perdu la parole de l’adieu suprême, au nom de la faculté de médecine.

Notre cher Hubert, vous qui fûtes pour nous un collègue, un maître, un bienfaiteur, un ami, en nous quittant pour un monde meilleur, vous avez creusé parmi nous un vide immense; mais du moins vous nous laissez les exemples d’une vie sans tache, merveilleusement riche de travail et de dévouement; vous avez prodigué à nos femmes, à nos enfants, à notre jeunesse catholique les trésors inappréciables de votre âme et de votre intelligence ; vous avez été pour toutes les nobles causes un bon et loyal serviteur; dans une carrière honorable entre toutes vous avez bien mérité de la science et de la religion, de la patrie et de l'Université; la faculté de médecine, aussi fiêre de vous avoir possédé que désolée de vous avoir perdu, vous l'affirme solennellement aujourd’hui par ma faible voix; elle vous propose avec orgueil comme un type

charmant et comme un modèle accompli . Aussi, ceux qui ont eu le bonheur de vous connaître conserveront un souvenir impérissable de vos vertus et de vos talents. Nos enfants apprendront de notre bouche à ne prononcer votre nom qu’avec attendrissement et reconnaissance; vous leur apparaîtrez avec cette auréole de bonté qui entourait votre aimable physionomie. Et plus tard, aprè3 eux, quand toutes les générations actuelles auront disparu, quand ceux qui vous gardent la mémoire du cœur auront à leur tour succombé, l’honneur de votre nom ne périra point, car on retrouvera toujours votre trace lumineuse dans la science que vous avez cultivée. — Puisse cet éloge funèbre, que j’ai préparé pour vous dans les larmes et la tristesse, vous attester notre estime profonde et nos éternels regrets!

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DISCOURS

prononcé, à la salle des Promotions, le 26 Juin 1876. par Mgr NAMÈCHE, recteur de l’Université catholique de Louvain, après le service funèbre célébré en l’église de Saint-Pierre, pour ie repos de l'âme de M. Félix ERANS, professeur ordinaire de la Faculté des sciences.

Messieurs,

A toutes les pertes si sensibles et si nombreuses que nous avons faites dans ces dernières 'années, celle de M. le professeur Krans est venue s’ajouter avec un caractère plus particulièrement douloureux, et un surcroît, si l’on peut dire ainsi, de larmes et de regrets. Il était si jeune, si plein d’avenir, il a été emporté si rapidement et si inopinément! Dieu l’a voulu, et nous nous inclinons devant la profondeur de ses jugements, sans oublier qu’il est toujours paternel et miséricordieux même dans ses rigueurs les plus apparentes. Nos jeunes écoles spéciales ont donc aussi leur nécrologe, et le premier nom qu’elles y ont inscrit restera gravé dans tous les souvenirs comme celui d’un des membres les plus distingués et les plus sympathiques du Corps académique de Louvain.

Fidèle à nos traditions, je vais essayer, Messieurs, de vous retracer quelques traits de cette vie courte, mais bien remplie : je voudrais vous

montrer combien elle fut chrétienne, honorable, laborieuse, et j’aurai atteint le but que je me propose si je parviens à reproduire fidèlement, dans cette esquisse, quelque chose de la physionomie si franche, si spirituelle, si originale, dans le bon sens du mot, de notre regretté collègue, et à mettre suffisamment en reliefles services de plus d’un genre rendus par lui à l’Université d’abord, et plus particulièrement à nos écoles spéciales et à leurs élèves.

M. Félix-Jules-Charles-Vincent Krans naquit à Liège, le 8 octobre 1841, d’une famille respectablo et richement pourvue des dons de fintelligence. Son frère ainé fit de brillantes études de médecine à l’université de Liège, et il y subit avec beaucoup de succès les épreuves d’un doctorat spécial. Un autre frère entra au barreau, et s’y acquit un grand renom. Ces deux frères moururent jeunes.

Une sœur aînée les avait précédés dans la tombe, à une époque où le futur professeur de l’Université catholique était encore enfant. Cette première perte avait jeté le deuil dans une famille qui avait joui jusque-là d’un bonheur sans mélange. M. Krans père était médecin. Inquiet de la santé de ses autres enfants, il crut devoir se départir quelque peu de la sévérité dont il avait usé d’abord dans l’éducation de ses fils, et les laissa se mêler aux jeux bruyants des enfants du voisinage. Notre regretté collègue

y gagna une certaine liberté d’allure, quelque chose do décidé, de dégagé, d’un peu mutin, si vous voulez, qui complétait sa nature originale. C’était, il faut bien le dire, un enfant fort remuant, à telles enseignes que, quand un petit méfait avait dérangé quoique chose à la maison, son premier soin était de se dérober par la fuite aux reproches qui l’attendaient, car il était sûr d’avance que, coupable ou innocent, ce serait toqjours sur lui que se porteraient les premiers soupçons et les premières accusations.

M. Krans fit d’excellentes humanités au collège Saint-Servais, où son souvenir est resté vivant et honoré. Après y avoir recueilli une ample moisson de prix et de distinctions, il entra aux écoles spéciales de l’université de Liège, et continua à y obtenir les plus beaux succès. Il en sortit au bout de cinq ans, avec le grade d’ingénieur des mines, et des arts et manufactures.

Admis bientôt après aux célèbres établissements de la société John Cockerill, à Seraing, il y fit son apprentissage dans des conditions difficiles, et il y montra bien vite de quoi il était capable , et de quelle énergie il était doué. 11 avait à lutter contre des obstacles personnels et matériels à la fois ; il en triompha à force de résolution et de caractère. Il bravait le danger avec un courage qui ressemblait à de la témérité. Il faillit périr un jour où l’on travaillait à

îa restauration d’un haut fourneau. M. Kransr monté sur l’échafaudage placé à la hauteur de la brèche, voulut voir ce qui se passait à l’intérieur du fourneau, et s’agenouilla sur le plancher ; il fut atteint à l’instant même par la chute d’une brique énorme, qui faillit le précipiter dans l’ouverture béante et lui flt une blessure grave à la tête. Le sang coulait abondamment, et plusieurs jours se passèrent avant que les médecins osassent affirmer qu’il ne succomberait pas à sa blessure. Un autre jour, une chaudière installée dans un hangar laissa tout-à-coup échapper une telle quantité de vapeur que le lieu en fut rempli. Chacun se mit à fuir au plus vite, mais M. Krans s’élança vers la chaudière, et parvint à refermer la soupape d’où s’échappait la vapeur.

Ces aventures alarmèrent la tendresse paternelle ; elle rechercha les moyens de faire entrer dans une carrière moins périlleuse le jeune ingénieur un peu plus brave que de raison aux yeux de ses parents. Nos écoles spéciales venaient de s’ouvrir. M. Krans était destiné par la Providence à prendre une part importante à leur organisation et à leurs premiers et si remarquables succès. Permettez- moi, Messieurs, d’arrêter un instant votre attention sur cette création, à laquelle le nom de M. Krans restera inséparablement attaché.

Ce fut à la première session du congrès ca-

tholique de Malines, en 1863, que l’idée de ces écoles qui germait depuis longtemps dans les esprits prit corps enfin, et s’annonça comme près d’obtenir une réalisation prochaine.

Une partie des membres de la troisième section, celle d’enseignement, s’étaient constitués en sous-comité pour examiner, dit le procèsverbal, une proposition relative à la création d’une école spéciale du génie civil, de l’industrie et des mines à l’Université de Louvain. Le bureau du sous-comité était composé de M. le baron délia Faille, président, de M. l’avocat Bolle, vice-président, de M. le professeur Gilbert, secrétaire.

Dans la séance tenue le 20 août par ce souscomité, M. Bolle lut une partie d’un rapport adressé à Nosseigneurs les Evêques sur l’utilité de comprendre, dans l’enseignement supérieur catholique, le système d’instruction nécessaire à la formation des ingénieurs. « Les chefs d’établissements industriels, disait-il, excercent une immense influence sur la moralité et l’esprit religieux des populations ouvrières : la plupart sont pris aujourd’hui parmi les ingénieurs formés dans les écoles spéciales de l’Etat. L’enéeignemenl catholique supérieur présente donc, à ce point de vue, une lacune regrettable, que l’état moral des centres industriels rend chaque jour plus sensible. Pour combler cette lacune, le moyen le plus simple, le moins coûteux et le

plus complet, serait d’annexer à la faculté des sciences de l’Universilé catholique de Louvain, une école spéciale pour les mines, les travaux de construction, la métallurgie et l’industrie en général. On a objecté contre le choix de Louvain, que cette ville n’est pas située dans un bassin industriel : mais la nature presque entièrement théorique de l’enseignement donné dans les écoles spéciales, et la création prochaine à Louvain de vastes ateliers de construction, écartent cette objection. « Un vœu fut exprimé en ce sens par le sous-comité.

Le lendemain, au début de la séance de la troisième section, le président Mgr De Ram, prit la parole en ces termes : « Le vœu formulé par le sous-comité a été prévenu par le corps épiscopal. Je crois donc qu’il conviendrait d’ajouter au vœu exprimé que l’assemblée est heureuse, d’apprendre que l’Episcopat belge, dans sa réunion du 5 août 1863, à décidé en principe l’adjonction d’une école spéciale industrielle et des mines à la faculté des sciences de l’Université catholique. »

Cette proposition fut accueillie avec empressement par la section. M. de Liedekerke en fit l’objet d’un rapport à la quatrième séance de l’assemblée générale. « Le développement que prennent les grands travaux d’utilité publique et toutes les industries attire, disait-il, vers les carrières industrielles un grand nombre de

jeunes gens, et il est important qu’en puisant à la source des sciences proprement dites, ils ne perdent pas le3 notions de la science la plus élevée, celle du beau et du bien. — L’Université de Louvain est une école complète de théologie, de philosophie, de droit, de médecine et des sciences.— Cette dernière faculté réclame cependant l’adjonction de cours destinés à servir les intérêts industriels dans la mesure que comportent les besoins croissants de l’époque contemporaine. La proposition en a été soumise trêsrécemment à Nosseigneurs les Évêques de Belgique réunis à Malines, qui l’ont décidée affirmativement en principe. — Le vœu de votre troisième section se trouve donc b moitié réalisé : à moitié, car il reste à trouver les moyens d’exécution, qui, nous pouvons l’espérer, ne se feront pas attendre longtemps. »

L’assemblée générale, à son tour, adopta la résolution suivante : « L’assemblée émet le vœu que le cadre des études de l’Université catholique de Louvain soit étendu et complété par l’adjonction à la faculté des sciences d’une école spéciale du génie civil, de l’industrie et des mines, afin d’ouvrir aux jeunes gens qui se destinent à. ces carrières, la source des connaissances et des principes philosophiques et religieux, seuls préservatifs contre la matérialisation de la sphère industrielle. Elle est heureuse d’apprendre que ce vœu est conforme à la résolution

prise par l’Episcopat belge dans sa réunion du

5 août 1863. »

L’année suivante, à la session de 1864, le projet de création des écoles spéciales s'affirma d’une manière plus complète encore. L’expérience n’avait fait qu’en démontrer davantage la nécessité. L’avis unanime fut qu’il était temps de mettre la main à l’œuvre, d’ouvrir les cours préparatoires, d’organiser les comités chargés de recueillir de* souscriptions, de pourvoir aux dépenses nécessairement considérables qu’allait entraîner la réalisation du vœu de l’assemblée catholique. Le moment était arrivé où ces choses allaient s’exécuter en effet.

Trois ans plus tard, un de nos honorés collègues, M. le professeur Gilbert, pouvait s’exprimer ainsi dans un rapport lu à la troisième session du congrès catholique de Malines, le

6 septembre 1867 : « L’œuvre des écoles industrielles de Louvain est aujourd’hui solidement, définitivement fondée. Les programmes d’études, résultat d’une longue et sérieuse comparaison des institutions les plus vantées, sont entièrement tracés ; les laboratoires, les auditoires, les salles de dessin, les collections nécessaires à l’enseignement, sont en partie terminés; le plus difficile est fait. Le personnel appelé à former l’instruction spéciale des ingénieurs est maintenant complet, et dès l’an prochain l’organisation de nos écoles fonctionnera d’une manière tout-

à-fait régulière. Les étudiants qui composent aujourd’hui la population de l’école, malgré les obstacles de toute nature qui ont arrêté ses premiers pas, sont au nombre de soixante huit : tout fait présager, pour l’année académique prochaine, un nombre d’élèves bien plus considérable encore , un progrès plus marqué de cette belle institution, due à l’initiative intelligente et libre des catholiques belges. — L’honneur de ce succès revient à la bienveillante sollicitude de l’Episcopat, et à la généreuse intervention de' quelques hommes, dont l’exemple et la parole savent ouvrir toutes les bourses. Mais la justice m’oblige à rendre un hommage particulier à Mgr Laforet, qui, dès l’instant où il a été investi des hautes fonctions de recteur, a fait des écoles industrielles son œuvre de prédilection; qui, parmi toutes les graves occupations de son rectorat, n’a cessé de leur consacrer une bonne partie de ses pensées, de diriger les études laborieuses d’où est sortie l’organisation actuelle; qui a su enfin désigner au choix de l’Episcopat, pour remplir les chaires du nouvel enseignement, des hommes dont le zèle et le talent sont la meilleure garantie du succès de nos écoles. »

Ainsi s’exprimait M. Gilbert. Ces dernières paroles me ramènent à M. Krans, l’un des hommes d’élite aux mains desquels furent remises, pour une grande part, les destinées de

cette institution, qu’un de ses amis, de ses protecteurs les plus dévoués, le regretté M. Bivort, appelait, à cette même tribune du congrès catholique de 1867, «de toutes les bonnes œuvres, la plus grande, la plus belle et la plus utile qui ait été créée dans ces derniers temps.» M. Krans prit possession de la chaire de métallurgie au commencement de l’année académique 1866- 1867. Dès son début il eut l’aplomb et l’autorité d’un maître vieilli dans l’enseignement, il fut toujours l’objet d’un respect, d’une confiance illimitée de la part de ses élèves. Dans ses leçons il parlait haut et rapidement, mais son cours était si bien ordonné, son exposition était si claire, que ses auditeurs parvenaient très-vite à le suivre sans difficulté.

Des hommages mérités et dignes de lui ont été rendus au professeur Krans par deux de ses élèves les plus distingués, en présence de sa dépouille mortelle. Ils nous l’ont montré dans sa chaire « s’attachant principalement aux procédés en usage de nos jours, sans cependant négliger les méthodes anciennes, dont il faisait ressortir les côtés défectueux; expliquant par la théorie les avantages et les défauts qu’il avait reconnus dans la pratique; préparant ses élèves aux difficultés que lui-même, jeune ingénieur, avait rencontrées en débutant ; décrivant les différents modes de fabrication, la raison d’être de chacun de ces- modes et les circonstances

favorables à leur emploi. » Le but auquel il tendait a été défini avec une remarquable précision. « Il voulait former des hommes, nonseulement connaissant beaucoup de choses r mais les connaissant bien, et- sachant raisonner leurs connaissances. «

On nous l’a montré ensuite au sortir de l’école, et de professeur devenant l’ami de ses élèves* Son but alors était de les pousser dans la carrière industrielle, et beaucoup d’entre eux lui doivent les positions qu’ils obtinrent et qu’ils occupent encore aujourd’hui. — « Rien, nous a t-on dit, ne lui coûtait dan3 ce but, ni peines, ni fatigues, ni voyages. Continuellement il s’occupait de ses anciens élèves, s’informant d’eux à toute occasion, leur donnant ses conseils, écoutant leurs demandes, discutant avec eux, étudiant avec eux leurs difficultés, suivant avec intérêt tous leurs travaux, les aidant et les soutenant toujours de tout son pouvoir. »

Je laisse à M. le Doyen de la faculté des sciences le soin d’apprécier la carrière scientifique de notre regretté collègue. Mais je no puis laisser de côté son talent d’écrivain, qui était, j’ai hâte de le dire, très-remarquable. Il en existe, dans notre Revue catholique , un échantillon précieux, qui est encore présent, je le crois, à la mémoire de beaucoup d’entre vous, Messieurs. C’est le récit d’une excursion en Angleterre, dont l’objet est ainsi défini par l’écrivain lui -même :

« Constater l’état de la fabrication du fer en Angleterre; examiner à quoi en est le progrès dans cette grande industrie, en visitant les deux régions métallurgiques les plus considérables, l’une le plus jeune , l’autre le plus vieux des districts du fer; voir de près les maîtres des forges chargés de tirer parti des ressources immenses et si variées des divers bassins de ce puissant pays; apprécier leurs connaissances scientifiques, leur expérience pratique, leurs vues*, en un mot, leur manière de traiter les affaires concernant la production, le travail, le commerce de la fonte, du fer et de l’acier : tel est le programme qu’il nous a été donné de réaliser. »

Le style c'est l'homme. Cette pensée si juste se vérifie parfaitement dans le travail de M. Krans. Il n’y avait pas un seul homme en lui, il y en avait deux : l’homme jeune, enjoué, spirituel , d’une vivacité un peu pétulante , si vous voulez, et l’homme grave, sérieux, réfléchi, plein de sens pratique. Ces deux hommes se sont peints admirablement et tour à tour dans les deux articles de la Revue dus â la plume de M. Krans. Si vous le permettez, Messieurs, je vous en ferai juges , en vous lisant deux fragments, dont je me borne à retrancher quelques mots à la physionomie britannique un peu trop prononcée. Voici d’abord le jeune et sémillant écrivain : « Une excursion curieuse

à bien des titres, et dont nous conserverons à. jamais le souvenir, fut celle où nous accompagnâmes les ingénieurs des mines de l’institut du Sud du comté de Strafford. Après un déjeùner de deux cents couverts, pris à huit heures du matin, l’on se rendit, dans des chars attelés de quatre chevaux fringants, conduits à grandes guides, aux colonnes de basalte, carrière située à sept cents pieds au-dessus du niveau de la mer, sur une hauteur d’où l’on découvre une grande partie de la contrée. De là l’on se rendit au puits nouvellement creusé par M. Minton, sur le sommet de cette rangée de collines. En cet endroit M. Minton a découvert la grande couche de houille do la noire contrée, à une profondeur de deux cent cinquante mètres, gisant sous le basalte. Du même puits sortent de la houille et du minerai de fer d’excellente qualité. On se dirigea ensuite sur la colline de Turner, pour embrasser d’un coup -d’œil la noire contrée de l’est du comté de Worcester. On arriva bientôt au puits considérable et le meilleur de cette contrée, appartenant au comte de Dudley. Là, par deux bures situées côté à côté, nous descendîmes au fond pour visiter une couche de houille splendide, de plus de neuf mètres de puissance, sans intercàllation de schistes d’aucune sorte.— Et dire que la moyenne , de nos couches belges n’atteint pas la quinzième partie de cette épaisseur !— Après une promenade

dans des galeries riches et élevées, éclairées à feu nu sur tout le parcours, nous débouchions au fond de taille d’une caverne immense, illuminée, toute retentissante des hourras de nos mineurs en vacances, s’agitant joyeux à la lueur changeante de feux de Bengale. Remonté au jour, on se retrouve dans une prairie, devant un buffet d’où disparaissent en un clin-d’œil et solides et liquides; puis bientôt l’on court, bouche et mains pleines, faute de temps pour morftrer plus de dignité, vers les véhicules où déjà se fait entendre le signal du départ. C'est qu’il ne s’agit pas de se faire attendre : il y a tout un programme à remplir, et à l’heure dite il faut quitter les différents postes; tant pis pour vous si vous êtes en retard : vous en serez quitte pour courir à toutes jambes, comme moi et bien d’autres l’avons fait durant un bon quart d’heure, après nous être attardés au puits Minton ; et cela pour ratrapper des compagnons railleurs, qu’emportent vivement les chevaux, qui ne s’arrêteront plus qu’à la halte voisine.

» Nous mettons pied à terre à l’entrée d’un tunnel, creusé dans les roches basaltiques pour relier par eau, dans un but purement industriel, l’est et l’ouest d’un district coupé par des hauteurs. Ce tunnel a deux mille sept cent quarantedeux mètres de longueur; commencé le 5 janvier 1856, il était terminé le 20 août 1858; il a coûté cinq millions de francs. Le canal, bordé des

deux côtés par un chemin de halage, à une section suffisante pour laisser passer de front trois de ces innombrables bateaux dont les dimensions, égales pour tous, sont assez restreintes pour qu’au sortir du tunnel ils puissent cheminer dans de petits canaux qui n’ont sur eux qu’un faible excès de largeur; par ces rigoles, qui serpentent dans les cent usines de la contrée, ils y transportent le minerai, le combustible, la fonte de fer. En temps ordinaire le tunnel est continuellement éclairé au gaz ; mais pour la circonstance il était illuminé à giorno, d’un bout à l’autre, par des lumières placées des deux côtés, à des distances d’un mètre environ les unes des autres, et par des étoiles de gaz enflammé suspendues à la voûte.

» A l’entrée du tunnel, l’ingénieur de la Compagnie du Canal de Birmingham reçoit les visiteurs, et leur fait prendre place sur un petit steamer ou dans des bateaux que celui-ci va traîner à sa suite; puis, au milieu des clameurs des milliers d’ouvriers accourus sur les rives, le sifflet strident du remorqueur donne le signal. Sous la voûte, le spectacle de ces traînées de lumière s’étendant à perte de vue et se réfléchissant dans l’eau tranquille est du plus bel effet. Pour varier le coup d’œil, tout le long de la roule, on fait brûler sur les bateaux des feux de Bengale, qui projettent sur la voûte des lueurs fantastiques. Tous les passagers veulent

voir; beaucoup se penchent en dehors des balustrades ; les bateaux font des oscillations menaçantes ; les hommes prudents crient : assis. Les écervelés allument de nouvelles fusées, crient et se déjettent de plus belle, prenant plaisir à augmenter la frayeur des craintifs; tout n’est bientôt plus que tumulte, interpellations, cris de joie ou de peur entremêlés dans un vacarme indescriptible. Le jour, se montrant à l’extrémité comme un point d’abord, domine de plus en plus, et fait pâlir les lignes de feu; au bout d’une demi-heure de navigation nous débarquons au milieu des populations de Duley- Port, qui se montrent aussi bruyamment joyeuses de nous voir arriver que leurs compatriotes de l’entrée à Wythimoor le paraissaient de nous voir partir. Il est deux heures, et bientôt nous disparaissons tous, à deux cent dix mètres sous terre, dans les cavernes immenses de MM. Dixon et Burns, d’où sont sorties des centaines de milliers de tonnes de calcaire, pour les hautsfourneaux de la contrée. Je n’ai rien vu de grandiose comme ces vastes espaces de soixante mètres de largeur recouverts de voûtes gigantesques, soutenues à trente mètres de hauteur par ces piliers monolithes, dont la section mesure mille mètres carrés. A l’extrémité la plus reculée brillait, ressortant sur l’illumination générale, le mot de bienvenue, Welcome , et les deux initiales royales V. R., Victoria Regina,

que les Anglais n’oublient jamais, et qu’ils traduisent par Ordre et Liberté, respectant ainsi le sens littéral à la mode des gamins parisiens, qui font de Ludovico Magno Porte Saint-Martin. Au centre de l’excavation, au point de réunion des diverses galeries, d’où l’on jouit de l’ensemble du spectacle, se trouve dressée une table où prennent part les excursionnistes. Le président se lève; et, devant ces pionniers du travail, au milieu de ce palais taillé dans le roc, à la lumière des pièces d’artifice, au bruit assourdissant des salves de coups de mines répercutés en roulements continus par ces voûtes sonores, il porte à l’industrie un toast accueilli par des hourras frénétiques. »

Voici maintenant l’homme grave, l’observateur sérieux, le penseur chrétien. * A l’époque où nous nous trouvions à Newcastle, la grève durait depuis quatorze semaines ; et il était sorti des caisses de résistance des ouvriers la somme énorme de cinq millions de francs. L’allocation était de 50 °/0 du taux ordinaire de la journée. Qu’on juge des souffrances d’une population ouvrière dont le salaire pendant quatre mois avait été réduit de moitié ; et qu’on se demande si elle se résigne à de pareils sacrifices sans y être poussée par aucun motif légitime. Les grèves peuvent certainement exercer une influence défavorable sur l’industrie d’une contrée durant un certain temps ; mais ce temps ne

peut être que bien passager, les conditions du travail tendant à se niveler rapidement, même d’un pays à l’autre, comme nous l’avons vu dans ces circonstances. Dès lors le principal argument tiré do la concurrence, vient à tomber. Au reste, toutes les questions locales ou générales doivent être étudiées scrupuleusement; mais les industriels ne feront que gagner à ne pas se raidir contre des revendications légitimes : leur résistance ne ferait qu’augmenter le nombre des réclamations que les ouvriers exagéreraient à leur tour.

»» Pourquoi les patrons d’une grande branche d’industrie dans un pays no feraient-ils pas étudier, sur toutes les faces qui les regardent, eux et leurs ouvriers, le problème des relations du capital et de la main d’œuvre, et ne conformeraient- ils pas leurs règlements aux principes qui ressortiraient de l’étude entreprise? Certes, on ne pourrait espérer que les chefs d’industrie prissent l’initiative d’un changement radical dans leurs relations avec les ouvriers : des révolutions aussi profondes doivent arriver à l’heure où les besoins des populations qui doivent en profiter deviennent impérieux, par suite de modifications économiques affectant l’état social tout entier; mais une fois cette heure arrivée, ne serait-il pas plus sage de prévenir par des mesures qui, prises à temps B’auraient besoin que d’être modérées, le conflit

dont on se voit menacé, au lieu d’attendre l’élan qui donne aux masses toute leur quantité de mouvement, les rend ingouvernables, et leur fait dépasser d’une manière désastreuse un but légitime? L’amélioration de la condition des classes ouvrières, et en particulier leur progrès moral, me semblent liés en partie à la réussite des mouvements dont nous sommes les témoins. A Newcastle comme à Bruxelles , demander douze heures d’atelier à l’ouvrier, c’est trop, beaucoup trop, à tous les points de vue. Avec la division du travail, qui laisse à l’initiative de l’individu un champ étroit où l’intelligence trouve peu les moyens de se développer, avec la coutume de le harasser à l’atelier, et de ne le lâcher qu’épuisé et incapable de s’occuper de sa famille, de son instruction, de son perfectionnement moral, on arrive infailliblement à faire des brutes d’hommes même bien doués. Le mouvement de neuf heures a beaucoup de bon : il pourra donner à l’ouvrier la santé du corps, et favoriser la vie réglée, honnête, la vie de famille. Aqjourd’hui l’ouvrier peut prétendre que le temps lui manque pour faire quoi que ce soit : il n’a à lui qu’une heure, qu’il dépense au cabaret. Quand il aura par jour quatre, cinq heures libres, il sera plus porté à s’occuper de ses petites affaires, auxquelles il prendra bientôt goût; il pourra mieux entretenir sa demeure, jardiner une heure dans les jours d’été, aller

à l’école du soir ou y envoyer ses enfants, et les surveiller. Il ne manquera plus enfin d’un facteur nécessaire à toute œuvre , le temps. Le bon ouvrier a droit, en travaillant ainsi pendant un laps de temps convenablement restreint et en rapport avec son genre d’occupation, à un salaire proportionné à ses services, mais toujours suffisant pour son entretien et celui de sa famille.

» On objecte, par erreur à mon avis, que l’ouvrier, à la suite de cette réduction des heures d’ouvrage, ne changera rien à sa manière de vivre; qu’il travaillera toujours le même temps qu’aujourd’hui; que seulement un plus grand nombre d’heures seront comptées comme supplémentaires, etqu’ainsi la réduction des heures de travail n’est qu’une augmentation de salaire déguisée, que les ouvriers ont seule en vue. Il est possible que beaucoup d’entre eux aient cette arrière-pensée ; mais cela ne les empêche pas d’être dans le vrai quand ils se plaignent : c’est aux industriels de déjouer ces calculs, et ainsi de maintenir les bienfaits que doit procurer au peuple une diminution des heures de travail. Les heures supplémentaires, utiles dans certains cas pressants, sont devenues de règle dans la plupart des ateliers : c’est là l’un des abus les plus criants do l’industrie. Ainsi, non-seulement on demande à l’ouvrier de se tenir à son étau durant un tour d’horloge.

ce que l’on regarde comme normal et ce qui est déjà trop, mais encore on le pousse à excéder la mesure de ses forces, en l’alléchant par une prime accordée au travail forcé. Ne venonsnous pas de voir les mécaniciens gantois se mettre en grève pour le taux du salaire des heures supplémentaires de sept à dix heures du soir?

» Je le répète, nécessaire dans certains cas qui doivent être très-rares, l’usage des heures supplémentaires est immoral, quand d’exception il tend à devenir la règle quotidienne. On aura beau mettre en avant les nécessités de l’industrie, parler des époques de livraison qu’on se voit imposer sous peine d'être privé de commandes importantes disputées par des concurrents aux aguets , et ressasser mille autres arguments plausibles en apparence : nous connaissons tout cela; mais avant tout il ne peut être pei rais de traiter des hommes comme on traiterait des machines, et comme ou ne traite certainement pas des chevaux, ni d’autoriser ces hommes qui n’ont pas conscience de leurs vrais intérêts, vous, maîtres intelligents, à se faire un tort même volontaire et à se mettre dans des conditions de vie anormales.

» L’ouvrier ne se fera jamais assez payer les heures supplémentaires; il fait alors véritablement le sacrifice de son meilleur bien pour être utile à celui qui l'emploie.

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