‹ Analectes pour servir à l'histoire de l'Université de LouvainChapitre 2 sur 19 · SI · texte numérisé non relu

SI

» Il en est des heures supplémentaires comme du travail du dimanche : regardez les comme un mal, et vous ne trouverez nulle peine à les éviter, nulle nécessité à les employer. Voyez sur le sol belge : beaucoup d’hommes travaillent dans nos villes les dimanches comme les autres jours, et à tous genres de travaux. Combien y en a-t-il d’urgents, pensez- vous? Si vous le demandiez à un Anglais, il vous répondrait : aucun! Sur le sol britannique, si nous en exceptons, bien entendu, les hauts-fourneaux et quelques industries en très -petit nombre où l’on ne peut arrêter, on ne travaille nulle part le dimanche, absolument nulle part, et jamais, et sous aucun prétexte. Chez nous on travaille un peu partout, même les plus grands jours de fête, à toute espèce de besogne très-peu pressante : on en est arrivé à ne plus même chercher de prétexte.

» Dieu n’a pas entendu ainsi, quanl il l’a imposée à l’homme, la sainte loi du travail : et quand on voit cette indifférence générale pour le sort du travailleur, pour sa santé morale et sa santé physique, il ne faut pas condamner les réclamations populaires sans les avoir examinées sérieusement; il faudra souvent les appuyer au contraire, et ne pas vouloir enlever aux classes laborieuses, qui ont des intérêts sacrés à défendre, le bénéfice de cette liberté d’association, patrimoine de tous les citoyens puissance qui a créé de si grandes choses. «* ,

Je n’aurais pas, Messieurs, donné une idée fldêle et complète de M. Krans, si je ne vous rappelais la force de ses convictions religieuses et la vivacité de sa foi. Ces convictions, il aimait à les répandre autour de lui, et savait au besoin les défendre vaillamment et avec la supériorité d’esprit qui lui était propre. J’ai été témoin moimême de cette foi vive et de ses sentiments religieux dans une circonstance où la vie d’un, de ses proches était en péril, et je fus profondément touché et édifié de tout ce qu’il m’exprima alors avec l’effusion à laquelle il est naturel de se laisser aller dans un pareil moment. Vous savez aussi, Messieurs, avec quel empressement il réclama les secours de la religion, au moment même où il se sentit frappé par la maladie qui nous l’a enlevé, et alors qu’autour de lui personne encore ne s’apercevait du danger. Que ce soit là un adoucissement à la douleur d’une épouse et d’enfants tendrement aimés, d’une mère, d’un frère, des deux familles qui lui étaient si intimement chères. Les regrets des cœurs chrétiens sont tempérés par des pensées d’avenir et de confiance, et ne ressemblent en rien aux larmes amères et inconsolées de ceux qui n’ont point d’espérance.

Et vous, chers élèves de nos écoles spéciales, anciens et nouveaux, gardez précieusement le souvenir de ce maître qui vous fut si attaché qui s’intéressait si vivement à vos intérêts et à

votre bonheur, et rendez- lui en prières reconnaissantes le bien qu’il vous a fait. Le succès de nos écoles spéciales lui tenait fort au cœur, il l’a assez montré. Or ce succès est pour une part et une grande part entre vos mains. Gravez donc profondément en vos âmes le but auquel nous tendons, et faites effort avec nous pour y atteindre. Un de vos maîtres bien-aimés, l’honorable professeur que j'ai déjà eu l’occasion de citer dans ce discours, a défini avec précision ce but dans des paroles que j’aime à répéter aujourd’hui devant vous. « Le développement, signalé depuis longtemps dans les grandes agglomérations industrielles, de l’ignorance, de la dépravation, de la misère la plus désespérée; le progrès continu et effrayant des passions révolutionnaires, des rêves socialistes, des doctrines athées et matérialistes au sein des populations ouvrières, tout cela dit assez ce que l’avenir nous prépare, le mal profond que déjà nous a fait le divorce des travaux de l’industrie et de la pensée religieuse, l’urgence des remèdes à appliquer. Et quel remède plus efficace que ces groupes de jeunes ingénieurs sortant chaque année de Y Alma Mater , armés de connaissances solides, intelligents, dévoués aux principes catholiques et pénétrés de la grandeur de leurs devoirs, en contact à tous les instants avec l’ouvrier, le dominant par l’autorité de la science et d’une vio irréprochable, le sollicitant par une

bonté sympathique, connaissant ses préjugés, ses misères, ses ennemis, et lui apportant, pour combattre tout cela, l’appui d’une raison ferme et d'un cœur dévoué ! »

Messieurs, la société est en proiô à de grandes souffrances, parce qu’il y a affaiblissement dans le monde de l’esprit de charité, de l’esprit de sacrifice, de l’esprit de dévouement, de l’esprit chrétien, pour dire tout cela en un seul mot. Ce n’est pas l’industrie seule qui sera par son activité la libératrice des malheureux, ce n’est pas la science seule non plus; il faut un principe supérieur, qui réchauffe ce que l’égoïsme a refroidi, qui unit ce qui est divisé, qui fait que ce qui est haut se penche vers ce qui est bas. Que ceux qui sont grands se fassent les serviteurs des autres, telle est la loi du christianisme. Les formes sous lesquelles s’exerce ce glorieux servage peuvent varier, le fond jamais. Dans l’ancienne société, où l’élément guerrier occupait une si grande place, l’aristocratie était tenue au sacrifice de son sang, et elle a été longtemps fidèle à cette mission de dévouement; de nos jours môme, nous avons vu quelques-uns de ses plus nobles enfants combattre aux premiers rangs et mourir glorieusement pour la plus sainte, pour la plusjuste des causes. Aujourd’hui, Messieurs, à côté de l’aristocratie du sang il y a une autre aristocratie, l’aristocratie de l’intelligence et du travail, et vous y occupez un rang

•distingué. Tâchez donc de vous élever à la hauteur de votre mission. Considérer le pauvre, l’ouvrier, non comme une machine productive de la richesse, mais comme un associé du travail; ne pas calculer avec une cruelle précision jusqu’à quel point on peut fatiguer son bras sans se priver, en brisant cet instrument, des bénéfices qu’il rapporte; lui fournir, non pas seulement un morceau de pain pour prix de ses sueurs, mais aussi la facilité de se nourrir du pain de lame, de recevoir les instructions religieuses, qui forment et développent l’homme moral; et au lieu de forcer son corps à travailler les sept jours de la semaine sous peine de mourir de faim, ne pas reculer devant quelques sacrifices pour faire jouir son âme de la trêve du Seigneur ; multiplier les institutions, les centres de protection et de secours, qui consistent, non pas seulement à conseiller l'épargne à ceux qui n’ont presque rien, mais à déverser dans la masse des classes souffrantes le superflu de ceux qui ont beaucoup ; concourir au bien, non seulement par des offrandes matérielles, mais par le don, partiel au moins, de soi même : voilà quelques traits du dévouement réclamé de vous aujourd’hui. Sursum corda. Elevons nos cœurs et nos courages. Le Sauveur Jésus n’a pas seulement proclamé la loi do charité, il a donné des forces pour l’accomplir; il nous a rendus capables, suivant la belle expression de saint Paul,

de faire la vérité avec, amour. La vie humainepasse bien rapidement; elle s’évanouit commeun rêve, comme une ombre : la mort de notre excellent et si regretté collègue ne nous l’a que trop prouvé. Tâchons donc qu’à ce moment qui viendra pour tous plus tôt et plus inopinément que nous ne pensons, qu’à ce moment où tout le reste nou3 échappera comme un vain songe, comme une ombre fugitive, tâchons d’avoir à. nous rappeler un peu de bien fait à nos frères, aux plus petits surtout de ceux que le divin Maître a daigné appeler ses frères. C’est -alors qu’un verre d’eau froide donné à un malheureux, au nom du Seigneur Jésus, nous paraîtra et sera en effet un trésor plus précieux que tant de sueurs et d’efforts consumés dans des vues purement humaines; c’est alors que nous comprendrons toute la vérité et toute la portée de ce» divines paroles : Bienheureux les miséricor^ dieux , parce qu'ils obtiendront miséricorde.

ELOGE

«de M le professeur Félix KRANS, prononcé le 26 Juin 1876, devant le corps académique de TUniverslté, par M. Fr. DEWALQUB, doyen de la faculté des sciences.

Messeigneurs, Messieurs,

Il y a quelques mois, dans cette même salle en deuil, on retraçait devant vous l’existence si bien remplie d’un des vétérans de notre Université, vétéran dont la réputation avait depuis longtemps franchi nos frontières.

L’ÜDiversité catholique venait de perdre une de ses illustrations, dont la robuste santé permettait encore d’espérer de précieux services.

Un nouveau coup nous a frappés.

J’ai aujourd’hui à vous entretenir d’une perte bien cruelle aussi; car il s’agit cette fois d’un •collègue à peine entré dans la carrière qui s’ouvrait vaste et brillante devant lui. Krans vient de nous être ravi à la fleur de l’âge, lorsqu’il pouvait rendre les plus grands services à la science, à l’Université, et à cette foule de jeunes gens qui viennent chaque année se presser autour de nos chaires.

C'est sous le poids d’une douloureuse émotion que je viens, au nom de la faculté des sciences, rendre les dernie'rs hommages à la mémoire de notre jeune collègue.

Félix Krans naquit à Liège, le 8 octobre 1841 r d’une famille fort honorable. Son père, médecin distingué, lui donna la première instruction, et c’est au collège Saint-Servais de la même ville que notre collègue fit ses humanités. Il les termina en 1858, après avoir obtenu chaque année les premières palmes. Tout en faisant sa rhétorique, il prépara son examen d’admission à l’école spéciale des arts et manufactures et des mines annexée à l’université de Liège. En octobre 1858 il fut admis comme élève de la section des mines, et classé troisième sur trente-deux concurrents. Krans n’avait que dix-sept ans. Il se montra à l’école ce qu’il avait été au collège. Sa belle intelligence, son ardeur au travail, son caractère franc, aimable et enjoué, en même temps que la solidité de ses principes, tout faisait augurer pour lui un brillant avenir.

Krans passa tous ses examens d’une manière remarquable, et se vit nommer ingénieur honoraire des mines par un arrêté royal en date du 9 novembre 1863. II ne se contenta pas de ce titre : à la suite d’un examen complémentaire il reçut, la même année, le diplôme d’ingénieur des arts et manufactures.

Pendant que notre regretté collègue se trouvait encore sur les bancs de l’université, l’industrie de toutes les nations s’était donné rendezvous à un tournoi pacifique dans la métropole de l’Angleterre. La grande et mémorable expo-

sition de 1862 attirait l’attention de tous ceux qui, de près ou de loin, s’occupaient de sciences appliquées.

Krans ne laissa point échapper cette occasion de s’instruire. Les circonstances lui présentèrent d’ailleurs les meilleures conditions pour faire ce voyage. Non seulement il étudia les vastes trésors rassemblés de tous les points du monde au palais de Kensington, mais il put visiter les principales usines anglaises dont les produits avaient fixé l’attention des visiteurs de l’exposition universelle. Il était conduit par un maître savant et dévoué, M. le professeur Chandelon, membre du jury de l’exposition, chargé par le gouvernement de faire un rapport sur les produits chimiques exposés. Avant d’entreprendre ce rapport, M. Chandelon voulut voir les principaux établissements auxquels des distinctions avaient été décernées, et étudier • sur place l’industrie des produits chimiques de l’Angleterre.

Munis de recommandations des principaux jurés anglais, nos voyageurs reçurent partout l’accueil le plus empressé. C’est ainsi qu’ils visitèrent nombre d’établissements, parmi lesquels je citerai les célèbres faïenceries de Minton, les importantes fabriques de produits chimiques de MM. Hutchinson et Earle, Gossage, Muspratt, Deacon, Gamble, etc., diverses verreries et d’autres usines de différents genres.

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Mais Krans, qui était déjà poussé vers l’étude de la métallurgie, dont les merveilles avaient frappé son imagination, ne voulut pas quitter l’Angleterre sans visiter quelques établissements métallurgiques dont la réputation est européenne.

M. Chandelon, faute de temps, dut se séparer de son jeune élève, après lui avoir remis les lettres de recommandation dont il était porteur. C’est ainsi que Krans put étudier notamment l’aciérie du célèbre Bessemer, et l’Atlas-works de Sheffield.

Cette visite avait lieu en 1867, et l’industrie de l’acier Bessemer était alors de date fort récente; car c’est en 1856 que M. Bessemer fit devant l’Association britannique réunie à Cheltenham la lecture de ce mémoire fameux intitulé : Fabrication du fer et de V acier sans combustible. De prime abord le titre est assez paradoxal ; mais le chauffage dans le convertisseur s’effectue sans autre combustible que les propres éléments de la fonte. Bien que ce travail eût fait beaucoup de bruit, on en était encore, lors du voyage de Krans en Angleterre, à une époque de transition entre les premiers essais et la pratique d’aujourd’hui. Les écrits sur cette invention qui immortalisera le nom de Bessemer s'étaient succédés avec rapidité ; néanmoins bon nombre d’industriels doutaient encore de la valeur pratique du procédé.

C’était donc une véritable bonne fortune que de pouvoir examiner en détail les usines de l’inventeur même de cette industrie naissante : Krans fut émerveillé, et à son retour il se hâta d’écrire une notice très-intéressante sur l’acier Bessemer, notice qui parut dans la Revue universelle des mines (1) publiée à Liège sous la direction de M. de Cuyper, inspecteur des études à l’École des mines, où Krans étudiait encore.

Dans cette notice, écrite de ce style simple et enjoué qui caractérisait sa conversation, Krans décrit les installations qu’il a vues. « On ne fait encore que trois ou quatre opérations par jour, le convertisseur donne seulement 1500 kilogr. d’acier fondu par chaque opération, qui ne dure qu’un quart d’heure; qu’importe! le spectacle n’en est pas moins grandiose : l’air insufflé à travers le métal fondu échauffe et décarbure la fonte, pendant que de l’orifice de la cornue sortent des gerbes d’étincelles et des flammes brillantes dont les variations de couleur indiquent à l’ingénieur les diverses phases de l’opération. L’acier est formé, il n’y a plus qu’à le couler dans des lingotiêres pour en avoir les masses énormes que des engins puissants vont transformer en plaques de blindage ou en carions formidables, aussi bien qu’en pièces de machines ou en rails pour nos voies ferrées. »

(1) Tome XIII, 1863, pages 358 à 374.

Krans fut frappé de ce spectacle vraiment imposant; et à partir de ce moment il ne cessa de porter toute son attention vers la métallurgie. La notice sur l’acier Bessemer contient aussi divers calculs, et des considérations qu’on peut encore lire avec intérêt, malgré les progrès considérables qui depuis lors ont été réalisés . dans cette fabrication.

Après avoir conquis ses diplômes en octobre 1863, Krans ne resta pas longtemps inoccupé ; dès le mois de février 1864 il entra à la société John Coekerill, à Seraing, en qualité de volontaire attaché aux travaux des hauts fourneaux et de la fabrique de fer.

Le jeune ingénieur fut assidu au travail ; sa facilité de compréhension lui permit d’être bientôt au courant de toute la pratique de la fabrication de la fonte et du fer. Il s’occupa en même temps de différentes questions recommandées spécialement à ses soins : c’est ainsi qu’il fit une étude complète sur les avantages et les inconvénients des générateurs de vapeur placés sur les fours à coke, travail qui lui valut les félicitations de la Direction. Peu de temps après, en juin 1864, Krans fut nommé chef du service des hauts fourneaux. Il se trouvait ainsi, à l’âge de 22 ans, à la tête d’un des services les plus importants de la société Coekerill. Ce service avait été négligé ; tout était délabré, les résultats étaient mauvais, le personnel qui

entourait le jeune chef n’était guère favorable aux changements; qu’importe, Krans se mit bravement à l’œuvre : les appareils furent restaurés et les machines réparées; puis, demandant un large secours aux analyses chimiques qu’on avait jusqu’alors trop négligées, il étudia avec soin la nature des minerais et du coke, et il finit par réussir. La production augmenta, la qualité s’améliora, en même temps que le prix de revient fut abaissé.

C’est au milieu de ces travaux de réparation qu’il faillit perdre la vie. Une brèche s’étant déclarée dans un des anciens fours, Krans mandé à cinq heures du matin inspectait les travaux, quand une énorme brique se détache du haut du fourneau et vient l’atteindre à la tête. Il reste évanoui, on le transporte chez lui, on le croit mort; mais sa jeunesse et les soins empressés qui lui furent prodigués, triomphèrent du mal. Quelques semaines après, il put reprendre ses occupations. Ses talents et son zèle eurent d’ailleurs tout ls succès qu’il avait espéré; le service des hauts fourneaux était dans une voie prospère quand Krans fut signalé à l’attention de l’homme éminent et bien regretté qui présidait aux destinées de l’Université catholique.

Mgr Laforet vit bientôt qu’il ne pouvait faire un meilleur choix; et il se hâta d’attacher le jeune métallurgiste aux Ecoles spéciales que l’on venait d’annexer à l’Université.

C’est en août 1866 que Krans, nommé professeur extraordinaire à la faculté des sciences» fut chargé du cours de métallurgie qui allait se donner pour la première fois à Louvain

Il abandonna donc la carrière industrielle, et quitta l’établissement de Seraing où il venait de faire ses premières armes d’une manière si remarquable, et où son excellent caractère lui avait conquis d’universelles sympathies, comme l’attestait la présence de nombreux amis ou anciens collègues, venus de Liège et de Seraing pour rendre les derniers honneurs au savant dont nous pleurons la perte prématurée.

Nous avons maintenant à considérer Krans dans la période la plus importante de sa vie» celle qui fut consacrée à l’Université.

Si les premières années du professorat sont toujours très-laborieuses, cela est surtout vrai pour l’enseignement des sciences appliquées, dont l’essor, chaque jour plus considérable et plus varié, exige non seulement de grandes recherches dans les revues périodiques, mais encore de nombreux voyages pour apprécier sur place les conditions et les avantages des procédés nouveaux, souvent même pour voir fonctionner des inventions qui ne sont pas encore publiées.

Pour la métallurgie, notamment, bien des difficultés sont réunies. Les méthodes d’extraction des métaux varient suivant les matières

premières dont on dispose, suivant les circonstances locales, l’habileté des ouvriers, etc. Pour entreprendre utilement la comparaison rationnelle des procédés, la discussion approfondie de leurs avantages et de leurs inconvénients, il faut avoir vu beaucoup, après s’être rendu complètement maître du sujet.

Krans qui, après avoir étudié consciencieusement, s’était trouvé lui-même aux prises avec toutes les difficultés, sous mille formes renaissantes, de la pratique, se traça vite la voie à suivre; et si la préparation de son cours lui coûta infiniment de travail, nous pouvons ajouter qu’il réussit au gré de ses désirs.

Les jeunes gens qui ont suivi ses leçons y ont trouvé l’exposé lucide des principes scientifiques fondamentaux, des descriptions claires et précises, et la comparaison raisonnée des divers procédés.

La connaissance parfaite du sujet, la clarté de l’exposition, la parole facile et animée, toujours correcte, un visage ouvert et sympathique, et jusqu’à son regard d’une mobilité fascinante : tout était réuni dans le jeune professeur pour faire aimer les leçons de métallurgie, même dans leurs parties les plus arides.

Sans analyser ici avec le soin et les détails qu’il mérite ce cours de métallurgie, que notre collègue se proposait de publier, je ne puis cependant ne pas signaler comme spécialement

remarquable la partie relative à l’industrie sidérurgique, qui, dans ces dernières années, a réalisé des progrès si marquants. Toutes les nouvelles découvertes y sont discutées ; les théories de Lowthian Bell, l’ami de notre collègue, y sont exposées avec un soin spécial. Tout ce qui a trait aux combustibles, fabrication du coke, fours à gaz, etc. est traité de main de maître; nous en dirons autant des importantes fabrications des rails et de l’acier, pour lesquelles l’auteur avait réuni tant de renseignements précieux.

En examinant ce cours, nous avons remarqué le soin que Krans prenait de mettre ses auditeurs parfaitement au courant même des points exclusivement pratiques et économiques. De nombreux renseignements relatifs à la comptabilité de fabrication permettaient aux élèves de se faire une idée nette de l’influence relative des diverses opérations, au point de vue du prix de revient des produits fabriqués.

Le cours oral était complété par de nombreuses visites d’établissements industriels dans les environs de Charleroi, de Liège, d’ Aix-la- Chapelle, etc. Le professeur pouvait ainsi donner un corps aux idées, et montrer en marche les différents appareils qu’il avait décrits au cours.

Ces excursions, nos élèves se les rappelleront toujours avec plaisir ; car, si Krans, à l’usine.

était infatigable pour appeler et concentrer l’attention sur tous les points importants, s’il savait obtenir de ces visites le maximum d’utilité, il savait aussi, immédiatement après, se mettre à l’unisson de l’humeur joyeuse de ses jeunes compagnons, qui voyaient en lui un ami plutôt qu’un professeur.

Les élèves ingénieurs de Louvain ont fondé depuis quelques années une association sous le nom de Cercle industriel , dans le but de s’instruire réciproquement par des conférences sur diiœrs sujets techniques, d’éclaircir des points obscurs'par des discussions régulières, et aussi de rassembler et de recapituler les divers renseignements puisés par eux dans les excursions. De la sorte chacun d’eux profite du travail de tous ; ils utilisent ainsi, dans des réunions aussi agréables qu’utiles, le temps que d’autres consacrent au plaisir ou à l’oisiveté.

Krans, qui avait compris tous les services qu’une institution de ce genre peut rendre à nos jeunes gens, accepta avec bonheur la présidence effective de ce cercle, et lui consacra régulièrement une soirée par semaine. Sa présence rehaussait la portée des travaux présentés; il dirigeait les discussions avec aménité, et savait exciter une noble émulation.

Il avait voué une véritable affection à ces jeunes gens ; et son dévouement pour le Cercle industriel fut tel, que, lors de la courte maladie

qui l’emporta, il était tourmenté à la pensée de ne pouvoir présider la séance ordinaire, et ne fut satisfait que quand il apprit qu’un collègue et ami, président d’honneur du même cercle, irait le remplacer provisoirement.

Dans les projets d’installation industrielle qu’il remettait à ses élèves comme application de son cours et des excursions, Krans aidait les élèves de ses conseils, surtout ne leur ménageait pas les critiques, et voulait ainsi arriver à rendre aussi fructueux et utiles que possible ces travaux pratiques, qui forment un des poin^ caractéristiques de l’organisation de nos écoles.

Citons aussi les quelques conférences que Krans donnait chaque année aux élèves de la 4me année sur Y économie industrielle. Ses connaissances spéciales des affaires industrielles et financières lui permettaient de donner à ces quelques séances un cachet d’intérêt et d’utilité qui charmait ses auditeurs.

Les jeunes ingénieurs sortis de nos écoles faisaient aussi l’objet des préoccupations de notre collègue : par son influence personnelle, qui allait chaque jour en grandissant, il parvenait souvent à leur trouver une première position. S’intéressant constamment à eux, il les aidait à sortir des difficultés inhérentes à tous les commencements : aussi nos anciens élèves sont- ils unanimes à regarder la mort de Kçans comme une perte qui les frappe autant que

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l’Université et nous avonslpu voir avec quelle unanimité ils s’étaient donné rendez-vous, pour rendre les derniers honneurs à celui dont nos Écoles spéciales pleurent aujourd’hui la perte.

Nous ne pouvons quitter ce chapitre des services rendus à l’Université sans citer la part active que, dès son entrée à la Faculté, Krans prit à la longue et laborieuse discussion d’où est sortie l’organisation définitive de nos écoles.

Comme toute chose en ce monde, cette organisation n’est point parfaite : elle pourra recevoir des modifications ; mais elle a déjà reçu de hautes approbations, et servi de type pour la création d’écoles similaires. Certes la collaboration de Krans a été fort utile pourîobtenir un tel résultat.

Krans ne se borna point à ces occupations universitaires ; son activité insatiable lui permit de faire divers voyages industriels, et de publier divers travaux dont il nous reste à vous entretenir.

En 1867 une nouvelle exposition internationale rassembla à Paris les produits du monde entier. A cette occasion notre collègue fut chargé d’une mission par le gouvernement; et il profita de ses vacances pour aller étudier ces collections intéressantes.

Dès son retour il publia une série d’articles qui parurent dans le Moniteur des intérêts matériels à Bruxelles, et qui furent ensuite réunis en une brochure de 56 pages, sous le titre d 'Exposition universelle de 1867. Fers et aciers.

Dans ce travail Krans fait preuve d’une connaissance parfaite de l’article qu’il traite. Il examine tour à tour les divers produits exposés par les usines sidérurgiques les plus importantes de France, d’Autriche, de Prusse et d’Angleterre ; il mentionne le plus souvent les prix marchands des fers des divers exposants, il rend compte des différences, puis arrive à parler de l’exposition sidérurgique de la Belgique, qui, il faut l’avouer, faisait assez maigre figure à Paris. Il profite de cette occasion pour donner divers bons conseils à nos industriels, après avoir toutefois vengé notre fabrication indigène de bien des reproches que les étrangers, ignorant les conditions spéciales dans lesquelles nous nous trouvons, ont lancés à diverses reprises contre cette partie importante de notre industrie nationale.

Je ne m’étendrai pas plug longtemps sur cette publication, dont le mérite principal était tout d’actualité, mais dont la lecture offre aujourd’hui encore beaucoup d’intérêt.

Krans profita de son séjour à l’exposition pour étudier le chauffage industriel au moyen des gaz; et il remit au gouvernement un travail remarquable intitulé : Étude sur le four à gaz et à chaleur régénérée de M. Siemens , travail qui fut inséré dans les Documents et rapports publiés par le gouvernement belge sur l'exposition universelle de Paris en 1867 (1).

(t) Tome IV, page 1 à US, avec 8 planches.

Les tirés à part de cet ouvrage furent vite épuisés; et M. Lacroix, éditeur à Paris et directeur des Annales du génie civil , se fit autoriser par notre collègue pour faire paraître divers extraits de ce travail dans les premières livraisons de l’année 1874 de la collection (1). Immédiatement après, le même éditeur publia une deuxième édition complète du mémoire de notre collègue.

Nous avons à vous entretenir quelques instants de cet ouvrage capital.

Depuis longtemps la question du chauffage industriel a été étudiée avec toute l’importance que le sujet comporte; depuis longtemps les inconvénients des foyers ordinaires, où l’on brûle des combustibles solides, étaient connus et avaient engagé les inventeurs à assayer différents systèmes, où le chauffage se faisait en brûlant des gaz préalablement obtenus des combustibles.

Les fours à gaz du système Siemens constituent un appareil perfectionné, qui n’a point dit encore son dernier mot. Dans une partie de l’appareil, le gazogène , les combustibles sont transformés en gaz, dont la combustion par l’air fournira la chaleur que l’industrie doit utiliser. Avant d’arriver dans la chambre de combustion , le gaz et l’air sont échauffés préalablement en passant à

(1) Annale» du gini » civil, Paris, Lacroix, livraisons de janvier février, mars, avril et mai 1874.

travers des espaces remplis de briques à claire voie, désignés sous le nom de régénérateurs. Comme ces régénérateurs ont été chauffés par les flammes qui sortent du four pour se rendre à la cheminée d'évacuation, le chauffage de l’air et du gaz a lieu aux dépens d’une chaleur qui sans cela serait perdue en se dissipant par la cheminée. Cette température élevée des gaz s’ajoute à la température produite par la combustion ; et l’on arrive ainsi à obtenir des tem pératures qui étaient tout* à-fait inconnues dans l’industrie, et qui permettent, par exemple, de tenir à l’état de fusion des masses de plusieurs milliers de kilogrammes d’acier, comme cela se produit dans le procédé Martin-Siemens. Si ce n’était la dissociation des gaz, on pourrait arriver ainsi à des températures auxquelles les matériaux réputés les plus réfractaires entreraient en fusion.

C’est ce four que Krans, qui a toujours eu une prédilection pour ces questions des hautes températures, a soumis à une étude approfondie. Après en avoir donné, dans les premières pages de son mémoire, une description soignée et minutieuse, il traite des diverses applications qu’il a pu visiter ou dont les renseignements lui ont été communiqués, raisonne les causes d’insuccès, et attire l’attention des industriels sur tous les avantages qu’une installation appropriée à chaque cas particulier peut présenter. Il explique

ainsi le succès qu’a eu dans notre pays l’application de ces fours pourla fusion du verre à glace, et l’insuccès de ces mêmes fours essayés dans l’industrie du.zinc. Mais la partie la plus neuve et la plus intéressante de tout l’ouvrage, c’est l’étude scientifique de la production des gaz, de leur composition, de leur combustion, de la quantité de chaleur qu'ils développent en brûlant, de celle que les fours utilisent, de celle que les régénérateurs emmagasinent, et de celle qui se perd par la cheminée. Armé des données qu’il déduit ainsi en se basant sur les lois de la physique, il examine les résultats obtenus dans diverses installations, et les analyse avec rigueur, pour en arriver à des conclusions extrêmement intéressantes.

Cette étude mathématique du four à régénérateur Siemens est ce qui a paru de plus complet sur les effets calorifiques de ce four, comparés à ceux des fours anciens ; aussi, les divers travaux qui ont paru depuis utilisent- ils la plupart des calculs et des données de ce livre, que notre collègue voulait cependant compléter en utilisant les remarquables travaux de M. Henri Sainte-Claire Deville sur la dissociation.

Krans étudiait dans les derniers temps de sa v|e ces, questions épineuses, dont il nous a souvent entretenu. Il a aussi soumis à des calculs de ce genre tout ee qui se rapporte à l’emploi des gaz des hauts fourneaux, au lieu de ceux des gazogènes Siemens.

Un autre travail, que notre collègue était en train de préparer quand la mort est venue le surprendre, avait pour sujet l’étude de la substitution des fours à gaz aux foyers ordinaires dans les fours à réchauffer le fer, non seulement au point de vue de l’économie du combustible, mais aussi au point de vue de la diminution du déchet. Ce travail promettait d’intéressants résultats, et aurait été accueilli avec faveur par le monde industriel. Mais il est resté interrompu à peine commencé; et c’est d’autant plus regrettable, que les éléments en étaient en grande partie rassemblés. Ce travail aurait été, nous en sommes certains, à la hauteur du sujet, et n’aurait pas manqué de jeter un nouveau lustre sur notre professeur de métallurgie.

Nous avons aussi, Messieurs, à vous citer un article Lès hautes températures dans l'industrie, que Krans fit insérer dans la Revue catholique (1). Cet article écrit pour les gens du monde dénote encore le genre d’études qui captivait notre collègue. La rapidité de son style, la facilité avec laquelle ses notes sont écrites, l’intérêt même du sujet, entraînent le lecteur, qui arrive à la fin de son article en regrettant qu’il soit si court.

Sous ce titre « Excursion métallurgique , ** Krans fit au Cercle scientifique de notre ville

(1} Revue cath année 1875, page 578.

une conférence dans laquelle il passa en revue les faits les plus intéressants de l’histoire et de l’état actuel de la métallurgie. Les membres du cercle se rappellent encore tout l’intérêt qu’il suscita, et la verve originale dont il sut assaisonner ce travail remarquable. On doit regretter que notre collègue n’ait pas eu le loisir d’en faire le sujet d’un article de revue, qui aurait été fort agréable à lire.

Sous le titre de « Quelques jours sur le sol anglais, » Krans a publié dans la Revue catholique (î) le récit animé d’une excursion industrielle qu’il fit en Angleterre en 1871, et où il assista au grand meeting de Ylron and Steel institute à Dudley. On trouve aussi dans cet article, à l’allure libre, des détails fort intéressants sur les grèves, dont l’opinion publique s’est tant et à si juste titre occupée durant ces dernières années. La question de la liberté de l’ouvrier y est discutée au point de vue chrétien en même temps qu’économique ; et Krans prône le système de coopération dans lequel l’ouvrier est directement intéressé aux bénéfices du patron. Le système fonctionne en Angleterre dans diverses usines, où il paraîtrait avoir donné de très-bons résultats.

Enfin, nous trouvons dans cet article diverses données statistiques et pratiques sur l’industrie

(4) Revue cathol. années 4874 et 487t.

du fer dans le Cleveland, que notre collègue a pu visiter dans les meilleures conditions, grâce aux relations amicales qui l’unissaient au célèbre métallurgiste anglais L. Bell.

Krans a fait d’autres voyages industriels. Il a visité en détail l’industrie sidérurgique du Luxembourg et de la Moselle, pays où les installations, de dato assez récente, sont généralement bien soignées. C’est ainsi qu’il passa une partie de ses vacances de 1868 à visiter les hauts fourneaux et les fabriques de fer de MM. Labbé, Metz, baron d’Huart, d’Adelsward, Dupont et Dreyfuss, de Wendel, etc.

Le bassin de la Ruhr fut aussi visité par lui à diverses reprises.

C’est dans des excursions de ce genre qu’il puisait tous ces renseignements pratiques qui fourmillaient dans son cours : infatigable marcheur,observateur au coup d’œil sûr,il ne perdait point de temps, et nous étonnait môme quand il racontait ce qu’il avait vu dans un temps relativement court.

C’est ainsi, Messieurs, que non-seulement il a pu se tenir au courant des divers perfectionnements, mais qu’il a pu en faire connaître plusieurs à nos élèves avant qu’ils eussent été publiés.

C’est encore par ces visites d’usines que Krans noua ces nombreuses relations industrielles qui ont si largement contribué au placement de nos

jeunes ingénieurs. Krans entretenait, d’autre part, une correspondance assez étendue ; et nous devons citer spécialement celle qu’il avait avec le plus grand métallurgiste de l’Angleterre, M. Lowthian Bell, dont nous avons déjà cité le nom.

La manière dont se sont nouées les relations de Krans avec le savant anglais est assez caractéristique. Un jour Krans lit la traduction d’un mémoire de Bell sur la chimie du haut fourneau; certaines théories le frappent, d’autres lui paraissent étranges; aussitôt le jeune professeur écrit à l’auteur pour lui dire qu’ils ne sont guère d’accord, et pour lui demander, avant de formuler les divergences, la notice anglaise dont peut être la traduction n’a pas été fidèle.

A partir de ce moment commença une correspondance fort suivie, sur les résultats de ces expériences laborieuses et remarquables, qui ont en grande partie élucidé les mystères du travail du haut fourneau, et ont conquis à M. Lowthian Bell une réputation universelle. Une intimité très -grande fut le résultat de ces correspondances; et le savant anglais appréciait hautement notre jeune collègue, ainsi qu’il l’a dit publiquement à Liège, en 1872, à la séance d’ouverture du congrès de Ylron and Steel institute , dont il était à cette époque le président honoré (1).

(<) Voir Revue nniv. des minet. Tom. 34, p. 10.

Notre collègue entretenait aussi des relations suivies avec les autres hommes marquants de la métallurgie anglaise, MM. Th. Whitwell , W. Siemens, Cochrane, etc.; aussi n’est-il pas étonnant de le voir choisi comme membre honoraire de l’Institut des ingénieurs du Cleveland, et inscrit parmi les membres de l’Institut du fer et de l’acier, cette puissante association qui a fait faire déjà tant de progrès aux études métallurgiques.

Krans n’était pas moins apprécié dans notre pays; et la Société scientifique de Bruxelles l’avait élu vice-président de la 2e section (chimie et métallurgie).

• On pourrait croire, Messieurs, que dans les conditions que je viens de rappeler Krans devait à peine suffire à la tâche : mais, grâce à son activité infatigable, notre ami eut encore du temps à consacrer à d’autres occupations. En effet, il y a quelques années, il eut à représenter les intérêts de sa famille dans une affaire financière ; telles étaient ses aptitudes qu’au bout de peu de temps il fut l’homme indispensable, et qu’il dut accepter la position d’administrateur délégué de la Banque centrale de la Dyle.

Cette vie de travail sans trêve ni merci était bien faite pour abréger ses jours ; mais, avec . une nature comme la sienne, comment se modérer? Il aurait dû négliger une partie de ses devoirs ; et ce n’est pas Krans qui aurait pu se résigner à le faire.

Telle fat, Messeigneurs et Messieurs, la carrière courte, mais bien remplie, du regretté collègue dont la mort inattendue nous frappa de stupeur. Infatigable au travail, esclave du devoir, serviable sans affectation, charitable dans l’ombre, dévoué à l’Université, ami franc et loyal, tendrement attaché à sa famille, inébranlable dans ses convictions et défenseur ardent de la vérité, en un mot homme de bien et chrétien convaincu, aussi bien que professeur de talent, sa vie restera un modèle pour les élèves de nos écoles. En utilisant les doctes enseignements du maître, ils se rappeleront les qualités de l’ami dévoué que nous pleurons tous.

Puisse cet hommage rendu par la faculté des sciences à ce collègue excellent et aimé apporter quelque adoucissement à l’amère douleur de la femme dévouée à qui la Providence vient de ravir si prématurément l’époux le plus aimant, en lui laissant la lourde charge de présider seule à l’éducation de ces pauvres petits enfants qui auront à peine connu leur père ! Puisse-t-il aussi donner quelque consolation à cette mère infortunée qui, en quelques années, a vu mourir et son mari et trois fils dans la fleur de l’àge !

O regretté collègue, nous avons la ferme espérance que tu jouis déjà de la félicité réservée aux justes dans la patrie éternelle.

Krans, repose en paix ! Cette prière, qui tantôt résonnait sous les arceaux de notre basilique.

montera souvent encore pour toi aux pieds du trône du Tout-Puissant.

Krans, repose en paix! Ton souvenir vivra impérissable dans la mémoire de tes collègues, de tes élèves et de tes nombreux amis.

DISCOURS

adressé an Roi, à. l’hôtel de ville de Louvain, par Mgr NAMÈCHE, recteur de l’Université, lors de l’audience accordée par S. M, au corps académique, le 1° octobre 1876.

Sire,

C’est avec bonheur que le recteur et les professeurs de l’Université catholique viennent déposer aux pieds de Votre Majesté l’hommage de leur profond respect et de leur entier dévouement. Les sentiments qui nous animent envers l’auguste Chef de l’État ont toujours été ceux de l’Université; ils nous sont inspirés tout à la fois et par nos convictions religieuses et par l’élan de nos cœurs. Nulle part, Sire, on ne vous en exprimera de plus sincères, ni de plus patriotiques.

Ce sont là aussi les sentiments de la jeunesse nombreuse et choisie qui se prépare ici par l’étude et le travail à servir le pays dans toutes les carrières ouvertes aujourd’hui aux esprits cultivés et laborieux. Fermement attachée à ses croyances, fidèle à la patrie et au Roi, elle se montrera digne, nous osons l’affirmer, de la confiance publique, et ne dégénérera pas des grands exemples que la Belgique catholique a légués à l’histoire.

Ici , Sire , dans ces vieux murs], sous ces voûtes séculaires, monument d’un art qui ne

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ogle

sera pas surpassé, la pensée se reporte involontairement vers les splendeurs d’un âge évanoui, mais toujours vivant dans nos mémoires. Puisse la Belgique actuelle, sous la protection de son Roi bien-aimé, et forte de l’union de ses enfants, de leur émulation dans la science et le travail, de son attachement à ses vieilles mœurs et à ses traditions antiques de vertu, de foi et d’honneur, puisse la Belgique actuelle ajouter, elle aussi, quelques pages nouvelles à nos glorieuses annales !

Daignez , Sire , Madame , agréer ces hommages. Daignez agréer les vœux que nous formons pour la prospérité de la famille royale. Ges vœux sont inséparables de ceux que nous faisons pour la patrie elle- même. Nous les réunissons en répétant avec amour : vivent le Roi et la Reine! vive la Belgique !

«*• DISCOURS

prononcé, à la salle des Promotions de TUniversité catholique de Louvain, le 4 octobre 1876, jour de l’ouverture des cours académiques, après la mosse du Saint-Esprit, par Mgr NA- MËCHE , recteur magnifique de l’Université-

Messieurs les Professeurs, Messieurs les Étudiants,

Le secours de l’Esprit de vérité et de lumière que nous venons d’invoquer, ne nous a jamais été plus nécessaire qu’aujourd’huî. Ce n’est pas seulement une nouvelle année académique que nous inaugurons en ce moment, c’est, pour ainsi dire, une ère nouvelle que nous commençons. Il y a un an, qui ne se le rappelle? il y a un an, à pareil jour, les destinées futures de l’enseignement supérieur nous apparaissaient encore enveloppées d’incertitude et d’hésitations. Ua projet de loi-avait bien été proposé aux Chambres législatives , mais loin d’être adopté , il n’avait pas même eu les honneurs de la discussion en sections. On semblait redouter d’en aborder l’examen, tant les hommes les plus compétents paraissaient irrésolus et divisés sur les questions principales.

Aujourd’hui tout est changé. Une loi a été votée ; elle est en vigueur, et nous allons l’appliquer à notre enseignement. Cette loi, Mes-

sieurs, je la salue avec joie et avec reconnaissance, parce que c’est une loi de liberté et de confiance envers les universités. Elle nous rend une part considérable de cette autonomie d’autrefois, qui a fait si longtemps l’honneur et la force des grands centres universitaires. Sans doute, en nous émancipant, elle nous impose de graves devoirs ; elle nous soumet à une responsabilité qu’il n’est pas possible d’envisager sans quelque appréhension; elle semble nous dire: « Vous vous êtes plaints longtemps des entraves que la législation avait mises à la franchise de vos allures et à vos progrès. Vous êtes libres maintenant, ces chaînes sont brisées, rien ne vous retient plus. Marchez donc dans la voie ouverte devant vous, et montrez par vos œuvres que vos plaintes étaient fondées et que vous êtes dignes de la liberté! «—Eh bien, Messieurs, je crois que nous pouvons, avec l’aide de Dieu, accepter sans trop de crainte la situation qui nous est faite. L’Université catholique trouvera, n’en doutons pas, dans ses principes, dans la sagesse des chefs vénérés qui la dirigent, dans le dévouement et la science éprouvée de ses maîtres, dans le travail et la bonne volonté de ses élèves, tout ce qui lui est nécessaire pour répondre dignement à la confiance et à l’appel des pouvoirs publics. J’exposerai tout à l’heure, Messieurs, sans rien cacher, toute ma pensée sur la carrière qui s’ouvre devant nous et sur

ce que nous avons à faire pour la parcourir honorablement. Mais je dois d’abord rappeler, en peu de mots; ce qu’a été pour nous l’année qui vient de se terminer, et vous mettre au courant des derniers changements qui se sont opérés au sein de Y Alma Mater.

Douze cents étudiants ont été inscrits au rôle académique. C’est le plus haut chiffre que nous ayons atteint depuis l’origine de l’Université; il dépasse de quarante celui de l’année précédente. Mais, j*ai hâte de le dire, ce qui vaut mieux que le nombre, c’est le progrès constaté, avéré, qui se réalise d’année en année dans l’esprit religieux, dans la piété pratique, dans l’attachement cordial, dévoué, actif, de la jeunesse universitaire à la cause catholique, aux intérêts catholiques, aux œuvres si nombreuses aujourd’hui de la charité catholique. Personne d’entre nous n’a oublié le spectacle magnifique de foi et de courage chrétien, donné par cette noble et vaillante jeunesse à l’occasion des faveurs du J ubilé. 11 y a là. Messieurs, bien mieux que des espérances, il y a des forces, il y a des armes toutes préparées pour les luttes de l’avenir.

Mais je viens de prononcer un mot que j’ai besoin d’expliquer devant vous, Messieurs. Ces luttes, certes, nous ne les appelons pas. Personne ne verrait avec plus de bonheur notre chère Belgique, rendue à la paix et à la concorde, réalisant, à côté des bienfaits de la prospérité

matérielle dont elle jouit, ces bienfaits d’un ordre plus élevé que semblait nous promettre la devise si vraie, si souvent confirmée par l’expérience, inscrite par elle-même sur son écusson et sur son drapeau. Mais hélas ! ce bonheur de l’union et de la paix est-il encore permis de l’espérer aujourd’hui? Quel est celui d’entre nous qui, sans s’aveugler complètement, n’a pas le sentiment intime, invincible, de déchirements prochains, de luttes fratricides entre des enfants du même sol, d’une mère commune, nés sur cette terre généreuse où la Providence a semé si abondamment tous les germes de bien-être et de progrès?

.... En quo discordia cives

Perduxit miseros. *

Dieu seul, Messieurs, par un miracle de sa miséricorde, peut éloigner les orages qui nous menacent. Mais qui sait si nous en sommes dignes? Ne désespérons pas toutefois. Dieu a fait les nations guérissables, et la Belgique, malgré ses misères, compte beaucoup plus d’âmes justes qu’il n’en fallut autrefois pour détourner le bras de la vengeance des villes coupables que vous connaissez. Ayons donc courage, Messieurs, quoi qu’il arrive, et, obéissant au conseil divin , agissons avec une fermeté virile, fortifions notre cœur, et comptons sur le secours d’en haut. Viriliter âge , et confortetur cor tuum et eœpecta Dominum !

Pardonnez -moi cette digression. Je rentre dans mon sujet, en vous parlant des études et des examens. Les dernières épreuves subies devant les jurys ont donné d’excellents résultats dans les examens de docteur, mais — pourquoi le taire ? — nous avons été moins favorisés aux examens de candidature dans toutes nos Facultés. J’ai été très-affecté, je l’avoue, de ce fait étrange, de ce fait regrettable, et j’en suis encore très- préoccupé. Il y a eu évidemment relâchement dans le travail chez les derniers venus de nos étudiants, et, quelle qu’en soit la cause ou l’occasion, nous devons nous en enquérir trèssoigneusement et nous efforcer d’apporter à ce mal naissant un remède prompt et efficace. A côté de ce fait que je signale avec peine, il s’en est présenté un autre d’un caractère tout différent et qui, sans être précisément nouveau, ne s’était jamais produit d’un façon aussi remarquable. Ce fait, c’est le succès tout exceptionnel remporté dans ces mêmes examens par les étudiants appartenant à nos pédagogies. Dans l’une d’elles, au moment où les jurys allaient clore leur session, sur soixante-dix récipiendaires qui s’étaient présentés, soixante-six avaient réussi et un grand nombre avec distinction ou avec la plus grande distinction.

En présence de ce contraste, je ne saurais assez déplorer l’impossibilité où nous sommes de multiplier le nombre de ces établissements

si utiles. Nous sommes obligés chaque année, à notre grand regret, de repousser les vœux d’une multitude de familles qui désirent y faire entrer leurs enfants. Mon cœur saigne à la pensée du bien que nous pourrions faire et que l’absence de moyens matériels ne nous permet pas d’entreprendre. Cette douleur augmente quand je contemple, de l’autre côté de notre frontière,, les sacrifices considérables devant lesquels ne reculent point les catholiques français pour l’établissement et le développement de leur» universités naissantes. Ici tout ce premier travail de fondation, tout ce laborieux enfantement est accompli, et les moyens matériels nous font défaut au moment même où l’œuvre arrivée à sa pleine maturité, semblait appelée à produire tous ses fruits et à récompenser par une moisson surabondante, les labeurs accumulés de quarante années. J’appelle de nouveau.sur cette situation toute l’attention des catholiques belges.

L’Université a perdu, pendant l’année qui vient de s’écouler, deux de ses professeurs les plus distingués et les plus aimés. La mort de M. Louis Hubert a été, pour nous et pour la ville de Louvain, on peut le dire sans exagération, une véritable désolation. C’était une des gloires de l 'Alma Mater , un de ses fils les plus anciens et les plus dévoués, un des travailleurs de la première heure, un excellent chrétien, un type de bonté et d’aménité. M. Krans, entré-

beaucoup plus récemment à l’Université, y avait conquis tout d’abord un haut rang dans l’estime du Corps académique, dans le respect de ses élèves, dans l’affection de tous. Ce cher collègue nous a été enlevé par un coup de foudre, et cette perte subite et inattendue a encore ajouté aux vifs regrets qu’en tout temps sa pe^te nous eût laissés. La promotion â l’éméritat de M. le professeur Van Kempen a produit un nouveau vide et des plus sensibles dans notre enseignement. Personne, sans nul doute, n’avait mieux mérité que lui, et par ses leçons orales, et par ses écrits, et par un dévouement à toute épreuve, Yotium cum dignitate. Cela n’empéche pas qu’on ne voie avec une profonde douleur de pareils noms disparaître de notre programme.

J’arrive à une partie plus agréable de la tâche que j’ai à remplir : trois de nos collègues ont été promus, cette année, par Nosseigneurs les Evêques, au rang de professeurs ordinaires : M. Alberdingk Thijm, de la Faculté de philosophie et lettres ; M. Francis de Monge , de la Faculté de droit, etM. Ledresseur, de la Faculté de médecine. M. Helleputte, professeur agrégé de la Faculté des sciences, a été nommé professeur extraordinaire.

Quelques nominations nouvelles ont eu lieu dans le Corps académique. M. Lambrecht, docteur en théologie et sous régent au collège du St-Esprit, a été nommé professeur agrégé. II

continuera, dans la Faculté de théologie, l’enseignement qui lui avait été confié en qualité de chargé de cours, et qu’il a donné avec un remarquable succès. M. Verriest, un de nos anciens étudiants les plus distingués, entre dans la Faculté de médecine avec le titre de professeur ordinaire. M. Verriest, médecin depuis plusieurs années, était désigné au choix de nos vénérables prélats par un amour réellement rare de la science. Il a abandonné deux fois une nombreuse clientèle pour aller reprendre ses études chéries en Allemagne, et s’y livrer notamment à ces travaux de microscopie qui y exercent aujourd’hui l’émulation des savants et l’activité de la jeunesse académique. Il partagera avec M. Ledresseur l’enseignement de l’anatomie normale et de l’anatomie pathologique. M. l’abbé Carnoy, qui n'est pas non plus un inconnu parmi nous, vient occuper une chaire ordinaire de la Faculté des sciences; il y joindra l’inspection du matériel et des collections académiques. M. Carnoy avait obtenu, il y a un certain nombre d’années déjà, le grade de docteur en sciences naturelles avec la plus grande distinction, et il a remporté plus tard le grand prix quinquennal des sciences par un travail très apprécié de botanique microscopique. M. l’ingénieur Ponthière, l’un encore de nos anciens élèves qui nous ont laissé les meilleurs souvenirs, est nommé professeur agrégé à la même

Faculté; il donnera le cours de métallurgie aux écoles spéciales. C’est cette branche d’industrie qui l’a surtout occupé depuis son départ de Louvain. M. Ponthière ne négligera rien pour maintenir la chaire où nous l’introduisons, à la hauteur où l’a placée son maître et son prédé -cesseur regretté. Enfin, M. l’ingénieur Massalski, que recommandaient d’excellentes études aux écoles de Liège et les nombreux services rendus par lui à l’Université en qualité de répétiteur et de préparateur, est également nommé professeur agrégé à la même Faculté. M. Massalski prend la direction de l’institut préparatoire aux écoles spéciales. Cette annexe de nos ôcoles n’a pas reçu jusqu’aujourd’hui une organisation complète. M. Massalski, pouvant lui donner tous ses soins, parviendra, j’en ai la confiance, à la mettre en état de répondre pleinement au but de son institution et à l’attente des familles.

Vous me permettrez, Messieurs, de vous entretenir maintenant pendant quelques instants de la situation faite à notre enseignement par la loi nouvelle. En supprimant l’examen de gradué en lettres, cette loi si longtemps attendue a rendu à nos petits séminaires et à nos collèges ecclésiastiques la liberté de leurs programmes et de leurs méthodes. C’est là pour nous une des sources de l’espoir fondé que nous verrons bientôt renaître et se développer dans la jeunesse

universitaire l’amour désintéressé des lettres et de la science. Cet amour, ce feu sacré, si rare aujourd’hui, périssait faute d’aliments; ou était étouffé sous la pression des exercices mécaniques et de la surcharge de la mémoire. Désormais l’étude libre et honorée de l'antiquité classique, des langues et des littératures grecque et latine, va reprendre sa place légitime dans nos cours d’humanités, qui redeviendront dignes de ce beau nom. La littérature chrétienne ne sera plus privée de la part sérieuse qui lui revient dans la formation des cœurs et des intelligences. Les mathématiques se montreront moins envahissantes, et chercheront leurs progrès dans le perfectionnement et la simplification de leurs méthodes. Elles s’enseigneront mieux et en moins de temps. Elles renonceront à ce nombre exagéré de leçons et à ces devoirs d’une longueur interminable, plus propres à. accabler l’intelligence et à éteindre le goût du travail qu’à accroître les aptitudes de l’esprit et l’amour du savoir. Ce qu’il faut dans les études moyennes, Messieurs, c’est une attention sérieuse, persévérante, à favoriser le développement régulier et harmonieux des facultés, sans devancer, sans contraindre la nature, sans lui imposer un fardeau au dessus des forces d& l’enfant et de l’adolescent. Ce qu’il y faut encore, c’est de la méthode, de la suite dans le travail* un soin particulier, continuel, de relier la leçon.

-du jour à celle de la veille, des répétitions fréquentes, une entente complète entre los maîtres, de façon que l’élève, en passant dans une classe nouvelle, y retrouve les procédés d’enseignement auxquels on l’a accoutumé, et ne se voie pas condamné à apprendre une seconde fois sous des noms nouveaux des choses déjà anciennes dans son esprit. 11 faut savoir renoncer à ces recommencements perpétuels. Il faut veiller à ce que rien ne s’oublie de ce que l’on sait déjà, et à ce que quelque chose s’ajoute chaque jour à ce savoir acquis. Il raut surtout s’armer d’une sage sévérité quand il s’agit d’autoriser, chaque année, le passage d’une classe inférieure à une classe plus élevée. C’est alors qu’il faut être inexorable pour la parqpse et l’inaptitude. Là est le salut des humanités ; il n’est pas ailleurs. Sans l’emploi de ce moyen, tous les autres sont voués à une irrémédiable inefficacité.

En ce qui nous concerne nous-mêmes, Messieurs, j’ai l’invincible confiance que la loi nouvelle sera pour l’enseignement universitaire, si celui-ci le veut sérieusement, le point de départ d’une période féconde et réparatrice. Mais il faut vouloir. Il faut que ce que le temps et les circonstances avaient introduit dans cet enseignement d’un peu étroit, d’un peu servile, d’un peu matériel, fasse place à quelque chose de plus large, de plus spontané, de plus généreux. Il faut que l’enseignement s’élargisse et s’élève i

que la jeunesse universitaire rallume en elle la soif de la science; il faut qu’elle étudie, non pas seulement pour passer des examens, mais pour apprendre et pour savoir; il faut qu’elle në reste étrangère, indifférente à aucun progrès scientifique; qu’elle prenne sa part de ce travail ardent, incessant, qui remue à une si étonnante profondeur tout le domaine des connaissances humaines.

C’est à l’Université catholique que s’adresse surtout cet appel. Montrons que nous sommes les fils de la lumière^ et que la vraie science n'a pas d’amis plus sincères, ni plus dévoués. Maîtres et élèves, nous avons tous à concourir à cette œuvre de renouvellement, à cette résurrection de la science par l’étude libre et courageuse. Efforçons-nous tous de nous ouvrir de nouvelles voies par le travail.

Le travail, Messieurs, voilà le secret du progrès, voilà l’espoir de l’avenir, voilà l’histoire des grands succès et des grandes œuvres ! Un homme que nous aimons tous, l’homme en qui se personnifie pour moi l’idéal du jeune savant chrétien, Ozanam, a fait un discours sur la puissance du travail . Laissez-moi vous en citer quelques traits. « L’âme, dit Ozanam, est une puissance active, et cette activité la distingue souverainement de la matière, dont le propre est V inertie. Toute puissance se développe par son exercice : les forces de l’âme grandissent

donc à mesure qu’elles s’emploient... La volonté s’affranchit par cette contrainte volontaire qu’on nomme l’application, et qui l’arrache aux entraînements extérieurs. De là l’obligation du travail : le travail est la loi commune des hommes ; c’est aussi celle des intelligences, car c’est aussi pour les labeurs de l’esprit qu’au jour de la chute fut prononcée cette parole : tu mangeras ton pain à la sueur de ton front. Voyez dans l’Église catholique cette tradition du travail, depuis Origône, l’homme aux entrailles d'airain; depuis saint Augustin qui commença si tard, et qui pourtant a vu toute chose, jusqu’à saint Thomas, qui mourut à quarante-neuf ans, laissant à la science dix-sept volumes in-folio. Dans les temps plus modernes, contemplez dans Bossuet l’effet de cette éducation forte, qui trempe les caractères aussi bien que les esprits. Il faut le voir à l’âge de six ans, s’enfermant dans la bibliothèqne de son oncle, remplissant dès sa seizième année l’hôtel de Rambouillet et la Sorbonne de l’éclat de son éloquence, employant sa longue retraite de Metz à l’étude complète de l’antiquité ecclésiastique ; ce furent là ses commencements. Plus tard, devenu précepteur du Dauphin, on le voit revenir aux lettres profanes, s’échauffer au nom du divin Homère, réciter de longs passages de Y Iliade et de V Odyssée, qu’il savait par cœur d’un bout •à l’autre ; et la nuit, agité de songes héroïques,

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composer en dormant des vers grecs dont il fait retentir les lambris dorés de son appartement de Versailles. Ou bien encore dans les royales allées du parc, entouré de Fénelon, de Fleury et de Renaudot, auxquels Pélisson et la Bruyère avaient obtenu de se mêler, il propose et résout les difficultés du dogme, de l’Écriture et de l’histoire, tandis que les courtisans respectueux s’écartent pour faire silence et laisser en paix cette réunion qu’ils appellent le concile. Enfin, lorsque, retiré dans sa ville épiscopale, réservant à son troupeau les restes de sa vie, il semble devoir fléchir sous le poids des ans et des affaires, voyez le interrompre le sommeil de ses nuits, se lever régulièrement à deux heures du matin, et après avoir récité, tête nue, l’office nocturne, reprendre la plume victorieuse qui écrivit l 'Histoire des Variations. On s’émeut à cette grande image, on admire cette humilité des grands hommes, et cette justice de Dieu qui fait, je veux le dire, suer Bossuet sur ses livres, comme le laboureur sur le sillon; et devant l’égalité de cette sentence qui n’épargne rien, on se demande quel terrible compte auront à rendre les oisifs. »

Voilà, Messieurs, si je l’ose dire à mon tour, ce qu’il faut souvent se rappeler à soi-même; voilà les immortels exemples qu’il ne faut jamais oublier. Quand nous admirons, dans nos grandes bibliothèques, ces œuvres colossales qiji

semblent défier les forces humaines, ne nous méprenons pas. En cherchant bien la raison de cette puissance de production et le secret de cette fécondité glorieuse, nous y trouverons plus souvent peut-être le résultat du travail que la force exceptionnelle du génie ou du talent. Dieu a si richement doué l’âme humaine, il y a mis tant de ressources cachées, qu’il no lui manque le plus souvent pour opérer de grandes choses que de le vouloir énergiquement, que de savoir mettre en jeu ces ressorts merveilleux, ignorés souvent de ceux qui les possèdent au fond d’eux- mêmes.

Le travail, voilà, il faut bien le dire, ce qui nous manque le plus souvent. Chers étudiants, n’ayez aucune crainte sur les succès de vos études, si vous parvenez à secouer les molles habitudes qui énervent une si grande partie de la jeunesse actuelle, si vous revenez aux mœurs viriles de nos pères, et que vous ne laissiez pas périr leurs exemples.

Chers étudiants, au moment de finir ce discours, et en vous voyant si nombreux devant moi, la pensée de votre avenir s’empare de mon âme et la domine tout entière. Cette année académique qui s’ouvre aujourd’hui, que sera-t-elle pour vous et pour nous? Cette année sera-t-elle pour vous une année de régularité, de travail, de progrès dans la vertu et dans la science? Ou bien, par un malheur affreux, qu’il faut prévoir

pour l’éviter, sera-t-elle une année d’oisiveté, de dissipation et, par une suite presque inévitable, une année d’appauvrissement moral, et peut être de chutes lamentables? Sera-t-elle pour nous une année de joie, de consolation spirituelle, une année dont nous n’aurons pas à rougir et à trembler au jour prochain et redoutable, où il nous sera demandé compte de notre administration?

Dieu, chers étudiants, la Sainte Église votre mère, vos parents bien- aimés vous ont remis entre nos mains comme un dépôt précieux: , comme une terre fertile, comme un talent d’un prix inestimable, que nous avons non seulement à garder fidèlement, mais à faire valoir avec tout le soin, toute la sollicitude, toute la tendresse vigilante et industrieuse dont nous sommes capables. Aidez-nous de votre bonne volonté et de votre confiance. Tous, tant que vous êtes, vous êtes appelés, dans des jours peu éloignés, à prendre un rang honorable, à exercer une influence importante dans cette société mobile et agitée où nous vivons. Si vous vous conservez bons et purs à l’Université, si vous vous préparez vaillamment aux hautes destinées qui vous attendent, si vous êtes attentifs aux leçons de vos maîtres, si vous n’oubliez pas les exemples du foyer domestique, les avis et les larmes de la tendresse maternelle au moment où vous êtes venus vous asseoir sur ces bancs, si vous faites

tout cela, chers étudiants, cette année sera pour vous, pour vos parents, pour nous, pour la patrie enfin qui vous attend, une année bénie, une année semblable à celle où le laboureur recueille dans la joie de son cœur les épis dorés qui tombent pressés sous sa faux, où ses greniers chancellent sous le poids des trésors qu’il y a amassés. Pour qu’il en soit ainsi, mettez cet avenir sous la protection de votre piété et de votre travail. Soyez fidèles aux pratiques pieuses auxquelles une éducation chrétienne a accoutumé votre enfance et votre jeunesse. La piété, ne l’oubliez pas, est utile à tout; elle a les promesses du temps et de l’éternité. Travaillez avec régularité, avec ordre, avec suite. C’est le seul mode de travail réellement utile. Ordonnez avec un soin scrupuleux la distribution de votre temps, l’emploi de vos journées. L’ordre conduit à Dieu ; il conduit aussi au succès dans les études. Pensez et pensez souvent que le temps est l’étoffe dont la vie est faite, le don le plus précieux que nous tenons des largesses divines, celui dont la perte est la plus irréparable.

Que Dieu daigne bénir ces accents d’un cœur qui vous aime et qui vous est dévoué, ces paroles que nous répandons comme des semences fécondes dans vos âmes, car celui qui sème et celui qui plante ne sont rien et n’arrivent à rien, si le céleste Agriculteur ne donne l’accroissement. Qu’il les bénisse donc, qu’il les fasse pro-

duire au centuple pour sa gloire et pour votre bonheur à vous, chers étudiants, pour le bonheur de vos familles et pour celui de notre chère Belgique!

L’année académique 1876-1877 est ouverte. Je la place, comme ses aînées, avec amour et confiance, sous la protection de Marie immaculée, Patronne toute-puissante, Omnipotentia supplex , de l’Université. Siège de sagesse, astre lumineux et bienfaisant, qu’elle nous garde et nous dirige au milieu des ténèbres et des orages de la mer houleuse, fertile en écueils et en naufrages, que nous traversons !

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