LOUVAIN
TYP. DE VANLINTHOUT FRÈRES, Imprimeurs de l'Université.
DISCOURS
prononcé à la aalle des promotions, le 88 juin 1878, par Mgr N AMÈCHE. Recteur Magnifique de rUniversitè catholique de Louvain, après le service funèbre célébré en l'église de St-Pierre, pour le repos de l’âme de M. Clément-Théodore- Adolphe TORNÉ . professeur ordinaire de la Faculté de Droit.
Messieurs,
J’ai eu bien des fois hélas! à remplir le triste devoir dont je viens de nouveau m’acquitter aujourd’hui, mais il me semble que je l’ai rarement fait avec un sentiment aussi intime de profonde douleur et de regret. M. Torné était pour moi un vieil ami, avec lequel j’étais lié par une de ces affections nées sur les bancs de l’école, aux jours riants de la jeunesse, et qui, plus que les autres, résistent aux vicissitudes du temps et aux épreuves de la vie. Après une séparation de quelques années, pendant 'lesquelles nous avions suivi l’un et l’autre les voies différentes qui devaient nous conduire là où la Providence nous appelait, nous nous étions retrouvés, sans nous y attendre, au sein de Y Alma Mater , lui professeur à la Faculté de droit, moi simple étudiant en héologie, mais
toujours unis par les mêmes sympathies. Plus tard, quand je fus devenu le collègue de M. Tornô, ces liens so serrèrent plus étroitement encore, et j’ai pu apprécier, mieux peut-être que personne, tout ce que son esprit renfermait de distingué, son cœur de noble et de généreux. Il y avait, chez cet excellent homme, une fleur de modestie, une délicatesse de sentiment, quelque chose de si contenu, de si réservé, de si ennemi de la foule et du bruit, qu’il était bien difficile & un observateur ordinaire de deviner tous les trésors cachés dans celte âme d’élite. On ne dira jamais assez combien cette âme était droite, loyale, désintéressée, dévouée à son Dieu, à sa patrie, à sa famille, à ses amis. Tout cela a marqué sa vie de ce sceau d’intégrité et d’honneur chrétien, qui force tous les respects et consacre la mémoire du juste en la défendant de tout reproche. In memoria œterna erit justus : db auditione mala non timebit.
M. Clément -Théodore-Adolphe Torné naquit à Bruxelles le 28 décembre de l’an 1810, d’une famille honorable et profondément religieuse. Elevé dans des habitudes de piété, d’ordre et de travail, il répondit admirablement aux soins et aux vœux de ses respectables parents, et se distingua de bonne heure par son intelligence, son application, et cette modestie douce et tranquille, qui resta le trait dominant de son caractère. Il flt ses humanités à l'athénée de sa ville
natale et y conquit les plus constants et les plus honorables succès. Ce qu’il y obtint aussi, et au plus haut degré, ce fut l’estime et l’amitié de ses maîtres. J’ai eu sous les yeux les témoignages qui lui avaient été délivrés et qu’il conservait avec un soin religieux. Permettez-moi de vous en citer quelques lignes : «La conduite du jeune Torné, disait son professeur de cinquième, a •toujours été excellente; il a montré d’heureuses dispositions, et beaucoup de zèle et d’amour pour le travail. » — « Je certifie, disait son professeur de troisième, que M. Torné s’est constamment distingué par la sagesse de sa conduite et par son application à l’étude; que sous ces deux rapports j’ai connu peu d’élèves qui pussentlui être comparés; que dans les diverses compositions il a toujours obtenu des places honorables. » — Ses humanités étant terminées en 1829, il reçut de M. Lesbroussart, alors préfet des études de l’athénée, le certificat exigé, à cette époque, pour l’admission aux cours des universités. Ce certificat se terminait dans les termes suivants: eum,spatio scholastico summâ cum laude decurso , ad academicas lectiones quàm honorificentissimê dimittimus.
Au moment où M. Torné finissait ses études préparatoires, et où il avait à choisir entre les carrières diverses auxquelles donnent a3côs les hautes études, la Belgique était en proie à une agitation politique qui allait se surexcitant tous
les jours, et dont l’intensité faisait prévoir des catastrophes prochaines. Violentés dans leurs sentiments les plus chers, lésés dans leurs droits les plus évidents, traités avec une partialité révoltante par une administration qui se personnifiait dans un ministre détesté, les Belges en étaient venus à prendre en aversion lerégime sous lequel ils étaient condamnés à vivre, et n’aspiraient plus qu’à la délivrance. La situation était tellement menaçante que le roi des Pays- Bas, malgré son opiniâtreté, s’était cru obligé de faire une concession, et avait déclaré la fréquentation du collège philosophique facultative pour les jeunes gens qui se destinaient au sacerdoce. Les chefs diocésains se hâtèrent de profiter de cette faveur inespérée et de rouvrir les séminaires fermés depuis près de cinq ans. Les cours de philosophie recommencèrent au petit séminaire de Malines, dans les premiers jours du mois de mai 1830, et ce fut là que je fis la connaissance de M. Torné. Nous y passâmes quelques mois ensemble, livrés aux mêmes travaux, sous des maîtres sympathiques ei respectés, goûtant tout le charme de l’amitié chrétienne, et nous abreuvant aux sources pures de la vraie science, qui n’est jamais, qui ne peut jamais être en désaccord réelle avec la foi. M. Torné avait apporté au séminaire quelque chose de si modeste, de si doux, de si affectueux et de si distingué à la fois que tous les cœurs lui
furent acquis dès l'abord, et qu’il n’est pas, je crois, un [seul de ses anciens condisciples chez lequel son souvenir ne reveille un sentiment d’attachement mêlé d’estime et de quelque chose qui ressemble au respect.
Pendant que nous nous livrions à ces paisibles labeurs, dans notre pieux et studieux a9yle, le mécontentement poursuivait son cours au dehors, et il ne fallait plus qu’une étincelle pour allumer le vaste incendie dont les matériaux s’accumulaient depuis des années. A peine étions nous rentrés dans nos familles pour y jouir des vacances, qu’une révolution éclata à Bruxelles, se propagea rapidement dans le pays et, en nous séparant violemment de la Hollande, nous donna enfin cette indépendance nationale qui formait l’objet séculaire des vœux de la Belgique. Lorsque l’orage se fut un peu calmé, nous rentrâmes à Malines pour y reprendre nos études interrompues, et nous apprîmes, non sans regret, que M. Torné s’était décidé à poursuivre une autre carrière, et qu’il étudiait le droit à l’Université de Louvain. Cette université survivait, quoique mutilée, à la ruine du gouvernement par lequel elle avait été fondée treize ans à peine auparavant.
Est-il besoin de le dire? M. Torné fut, dans ces nouvelles études ce qu’il avait été ailleurs, un élève laborieux, distingué, possédant au plus haut point l’estime et la confiance de ses maî-
très. J’ai sous la main les témoignages les plu» flatteurs émanants de deux professeurs qui ont laissé dans le corps enseignant une mémoire honorée, M. Debruyn, notre vénéré et regretté collègue, et M. Roussel, mort professeur de l’université de Bruxelles.
Le 19 juillet 1834, M. Torné fut proclamé doc* teur en droit romain et moderne, avec la plus grande distinction. Le moment était arrivé pour lui d’entrer dans la vie pratique. Ne se sentant aucun goût pour le barreau, d’où l’éloignait sa nature paisible et délicate, il tourna ses vues vers le notariat. Nulles fonctions ne sont plus justement honorées que celles de notaire, quand elles sont dignement remplies, car elles exigent beaucoup de lumières, de prudence et de discrétion, un grand esprit de conciliation, et surtout une sévère probité. Nul assurément n’y était mieux préparé que M. Torné, mais la Providence lui réservait une autre destinée.
L’université officielle de Louvain, qui c’avait fait que traîner une vie languissante depuis la chûte du gouvernement précédent, venait de faire place à la grande institution catholique, fondée ou plutôt relevée de ses ruines, aux applaudissements de la Belgique et à un demi siècle d’intervalle, par l’Episcopat belge autorisé et encouragé par le Saint-Siège. M. Torné, tout jeune qu’il était, eut l’insigne honneur d’être appelé à en occuper une des premières chaires.
Le 5 septembre il fut nommé professeur agrégé à la nouvelle Université catholique de Louvain et chargé de l’enseignement du droit commercial, cours qu’il a professé avec honneur jusqu’à la fin de sa vie, c’est- à-dire pendant plus de quarante ans. Une si haute marque d’estime donnée à un jeune homme de vingt-cinq ans appelait sur celui qu’elle allait chercher les regards du pays, et elle eût pu éblouir tout autre que lui. Oh! qu’il en fut différemment! Dans cette nomination M. Torné ne vit que la grandeur du but à atteindre, et dans la défiance où il était de ses forces, il ne compta que sur la protection de cette Providence divine, dont il reconnaissait l’action dans le choix inattendu qui s’était porté sur sa personne; et, après Dieu, il n’eut d’espoir qu’en son travail. Il nous est resté un témoignage touchant et authentique des sentiments qui l’animaient alors. II avait une tante consacrée à la vie religieuse dans une des nombreuses maisons hospitalières que la charité de nos pères a semées en si grand nombre sur le sol de la Belgique, et il professait pour cette servante de Dieu et des pauvres une profonde vénération et une confiance pleine do tendresse. Voici ce qu’il lui écrivait, au moment > où sa nomination venait d’être arrêtée par le Corps épiscopal : « Il a plu à la Providence de jeter les yeux sur moi, malgré mon indignité, pour travailler au grand ouvrage de la régéné-
ration de la foi par la science. Je viens d’être nommé, à vingt-cinq ans, professeur agrégé â l’Université catholique de Louvain. Cette tâche aurait de quoi m’effrayer en considérant tous les devoirs qu’elle m’impose, si je ne me reposais sur Celui de qui vient toute science, et qui sait, quand il lui plaît, se servir des plus vils instruments pour l'exécution de ses desseins. Ah! que les voies du Seigneur sont admirables, chère tante! Il a permis, ce bon Dieu, pour m’attncher â lui et me dégoûter à tout jamais de la recherche des biens et des jouissances de ce monde, que tout fut hérissé de difficultés et de déboires dans l’état que j’embrassai sans le consulter peut-être. Et voilà qu’au jour marqué dans ses secrets, je me compte tout heureux de répondre à l’appel de la Religion, au sein de laquelle je trouve enfin le repos et le bonheur que je cherchais vainement. J’ai dit un éternel adieu au notariat. L’étude absorbe déjà tout mes moments. Je viens de lui faire don de ma vie entière. Fasse le Seigneur cependant que je n’oublie jamais que c’est la science qui édifie et non celle qui enfle que je dois cultiver et m’appliquer à faire goûter!... »
Je me garderai bien, messieurs, de commenter ces admirables paroles; je m’incline avec respect, renfermant dans mon cœur la leçon posthume qui nous est donnée â tous par ce cher collègue, et demandant à Dieu la grâce d’en profiter.
Vous parlerai-je maintenant de la carrière professorale de M. Torné? Est-il besoin de rappeler quelle application, quel dévouement infatigable il apporta à l’accomplissement des devoirs de sa haute position, avec quel soin scrupuleux il se tint jusqu’à ses derniers jours au courant de tous les détails d’un enseignement difficile entre tous, où abondent les questions mal définies, pleines de doutes et d’obscurités, laissant trop souvent les intérêts les plus graves livrés aux témérités d’une pratique aventureuse sans guide et sans frein. Nul plus que lui ne redoutait les décisions précipitées, ne cherchait avec plus de sollicitude à s’entourer de toutes les lumières, et ne pesait avec une impartialité plus consciencieuse les faits et les raisons entre lesquels il était obligé de se prononcer. On ne dira jamais assez non plus l’intérêt si profondément sincère qu’il portait à ses élèves, l’affection réellement paternelle avec laquelle il aspirait à leur être utile, et avec laquelle il leur venait en aide chaque fois qu’il pouvait les tirer de quelque difficulté ou leur procurer quelque bien.
A l’enseignement dudroit commercial M. Torné joignit plus tard celui du droit naturel, dont il fut déchargé quelques années avant sa mort, alors que l’âge et des infirmités précoces avaient déjà considérablement altéré ses forces. Mais son cours de commerce sera toujours considéré comme son premier titre au rang distingué qu’il
occupait dans le haut enseignement. Aussi lorsqu’on 1859 les étudiants en droit de notre Université lui offrirent comme un gage d’attachement et de reconnaissance son portrait dessiné par Sehubert, ils purent affirmer sans crainte d’être démentis qu’à leur bien-aimé professeur revenait, pour une très-grande part, l’honneur d’avoir fondé cet enseignement en Belgique. Sa doctrine, on l’a dit alors aussi sans contradiction, formait autorité dans tous les tribunaux du pays. « Quelle que soit la modestie de son caractère, écrivait-on dans la correspondance d’un de nos grands journaux catholiques, on n’a pas oublié que le savant et zélé professeur a su, dès le début de son enseignement, faire entrer dans ses cours toutes les questions nouvelles qui ont été discutées pendant vingt-cinq ans, et qui sont devenues aujourd’hui l’objet d’une application presque générale. Je me bornerai à signaler, ajoute le correspondant, celles qui se rattachent à la propriété artistique et littéraire; elles étaient enseignées depuis de longues années à Louvain, lorsque les membres du congrès fondé pour traiter des intérêts de cette propriété se sont réunis à Bruxelles, et y ont tenu leurs mémorables séances. La nécessité des réformes à introduire dans le code de commerce, notamment dans la justice consulaire, par l'adjonction? à son personnel de magistrats proprement dits,, était démontrée dans le cours de M. Torné, bien
des années avant que les membres du barreau d’Anvers et d’autres jurisconsultes ne vinssent prouver, par leurs pétitions adressées aux Chambres, que de fait les événements prévus par là théorie se réalisaient déjà complètement dans la pratique.
Lorsque en 1866 le gouvernement soumit à la législature un projet de révision du code de commerce, M. Torné publia, dans le Journal de Bruxelles, mais sous le voile de l’anonyme, une longue série d’articles sur les changements proposés. C’était un travail considérable, et il suffit, sans être initié aux connaissances du droit, de parcourir ces articles écrits d’une plume magistrale pour reconnaître avec quelle hauteur de vues, quelle solidité de raisons, et surtout avec quelle préoccupation du bien public, de la loyauté dos transactions, des garanties dues aux honnêtes gens contre les habilités de la spéculation, M. Torné traitait ces graves questions, où l’intérêt social n’est pas moins engagé que colui.des particuliers. Il est regrettable que ces fragments épars n’aient pas été réunis, mais notre cher collègue avait peur de la publicité, et il n'eût pas été éloigné, je crois, d’adopter pour devise les mots très-connus, mais peu pratiqués : benè vixit qui benê latuit. M. Torné semblait fuir les honneurs; il ne put échapper cependant à une distinction bien méritée. En 1874, le Roi le nomma chevalier de son ordre.
Il me reste, messieurs, à vous dire un mot de l’homme privé, du père de famille, du chrétien. Il était impossible de voir M. Torné sans être frappé de ce qu’il y avait de respectable dans l’ensemble de sa personne. Ses traits, sa démarche. sa contenance, son langage, tout en lui respirait je ne sais quoi de probe, de réfléchi, en même temps que de doux et de bienveillant. On se sentait porté à la confiance en s’approchant de lui, et l’impression qu’on recevait de sa présence était celle de la droiture alliée à la bonté et <1 la maturité de la raison et du savoir. Cette impression avait été ressentie d’une façon toute particulière par un de nos vénérés prélats, qui en faisait l’aveu un jour en ma présence. Et ce n’était pas là une apparence trompeuse. Ceux qui ont connu M. Torné d’un peu près, à qui il a été donné d’entrer un peu intimement dans cette âme d’élite, qui ne se laissait pas pénétrer tout d’abord ni sans quelque résistance, ceux-là savent tout ce qu’elle renfermait de précieux, tout ce qui s’y cachait de générosité, de délicatesse, d’amour éclairé pour toutes les nobles satisfactions du cœur, pour toutes les jouissances de l’esprit, pour toutes les beautés de la nature et de l’art. Que dirai-je du père de famille? Je ne dirai que ceci, messieurs, en vous prenant tous à témoin : il ne vivait que pour elle. On ne saurait porter plus loin les tendresses d’une sollicitude active et prévoyante.
l’abnégation constante de soi, à toutes les heures, à tous les instants, pour le bonheur des siens dans le présent et dans l’avenir. Tout cela était inspiré, ennobli, couronné, chez M. Torné, par sa foi chrétienne et sa rare piété. Cette foi, cette piété inspiraient tous ses sentiments, présidaient à toutes ses actions, en faisaient ce catholique si ferme, si militant, si constamment préoccupé des intérêts religieux, suivant d’un œil si attentif, d’un cœur si filial, toutes les péripéties de la grande lutte engagée aujourd’hui entre l’Eglise notre mère et cette ligue de toutes les négations, de toutes les convoitises, de toutes les corruptions associées dans un pacte infernal contre le Seigneur et contre son Christ.
Cher et regretté collègue, recevez cette dernière marque d’un attachement que la mort n’a point brisé, d’une amitié qui vivra éternellement dans mon cœur. Votre vie s’est consumée dans le travail, dans l’étude, dans l’enseignement de cette noble science du droit, dont vous étiez parmi nous l’organe respecté, dans la pratique de toutes les vertus publiques et privées. Yos exemples nous ont encouragés, fortifiés pendant votre vie; ils nous consolent et nous remplissent d’espérance après votre mort. Aujourd’hui vous êtes entré dans la paix et dans la lumière. Dieu, l’auteur de tout bien, de toute vraie joie, de tout bonheur parfait, ce Dieu que vous avez si dignement servi, est maintenant
votre récompense, merces magna nimis. Puissions-nous, comme vous, combattre jusqu’à la fin le bon combat, et mériter qu’on dise de nous un jour ce que nous aimons à redire de vous avec une si assurée confiance : il a consommé sa course, il a gardé sa foi, il a reçu la couronne de justice que Dieu réserve à ceux qui l’aiment et le servent dans l’attente de son glorieux avènement : corona justitiæ... quam reddet Dent iis qui diligunt adventum ejus!
ÉLOGE
de M. le professeur Clément-Théodore-Adolphe TORNÉ, prononcé, en la salle des promotions, le 28 juin 1878, par M. le professeur Fr de MONGE, doyen de la Faculté de Droit
Messeigneurs,
Messieurs,
Nos deuils se succèdent, fréquents et cruels. Tandis que les progrès de notre œuvre sont attestés par l’affluence croissante de nos disciples, par leur ardeur dans toutes les nobles luttes, par l’esprit de zèle et de paternelle union qui les anime et par l’éclat des succès qui les suivent dans toutes les carrières, la main du temps s’appesantit sur nous : elle n’épargne pas nos sentimenis les plus chers et elle nous assemble sans cesse pour de funèbres devoirs.
Les grandes pensées abondent dans notre histoire nationale. Aujourd’hui la source n’en est point tarie mais leur réalisation rencontre, dans la situation troublée où s’est jeté le monde, des difficultés inconnues aux âges antérieurs. C’est à une des dernières de ces grandes pensées que l’Université catholique doit son existence.
Quel prestige vont prendre, aux yeux des générations futures, les noms de ces hommes
qui ont vu naître et se développer une si glorieuse institution et qui ont versé en elle toute la sève de leur jeunesse et de leur maturité! Le professeur qui vient d’être enlevé à notre affection appartenait à cette phalange privilégiée par le talent et par le caractère, dont nous saluons ici avec vénération quelques représentants. Il a été associé aux premiers travaux de l’Université. 11 a participé à toutes vos joies et à toutes vos épreuves ; et la reconnaissance de l’avenir lui assurera une part honorable dans tous vos triomphes. Nul n’a servi la cause de la science et de la foi avec un plus grand dévouement. Nul n’a confondu plus entièrement ses intérêts avec ceux de l’Université et ne s’est plus profondément inspiré de l’esprit qui a présidé à sa fondation.
Clément-Théodore-Adolphe Torné naquit à Bruxelles le 28 décembre 1810. Ses parents étaient Henri Torné et Marie-Hélène Everaerts. Dès son enfance, l’étude a occupé tous ses moments : l’intelligence et l’application qu’il y apportait ont été attestées par tous ses professeurs dans des certificats dont la rédaction, spécialement affectueuse, témoigne des satisfactions exceptionnelles que leur donnait un tel élève. Après les succès universitaires les plus brillants, il fut agrégé, tout jeune encore, à l’Uni-
versité catholique naissante et il devint l’un des instruments de ses grandes destinées, que la seule confiance chrétienne pouvait alors faire prévoir.
Deux cours importants ont fait l’objet de l’enseignement do M. Torné : le droit naturel et le droit commercial, c’est à dire la partie la plus aride de la science à côté de la plus séduisante , la plus humble de rang à côté de la plus élevée. Dans le droit naturel se développent les purs principes de la raison et de la suprême loi qui préexiste et survit à toutes les combinaisons humaines. Dans le droit commercial se déroulent les expédients plus ou moins habiles que l’expérience a enseignés aux hommes pour sauvegarder la prospérité économique et pour donner à la bonne foi quelques garanties contre les entreprises hardies de la cupidité et de la ruse.
Le droit commercial n’a pas d’antiquité et presque pas d’histoire. Il n’y a donc pas lieu de s’étonner d’y trouver peu de poésie. Ses origines les plus reculées ne remontent pas au-delà du moyen âge et c’est aux temps modernes ou contemporains qu’il faut rapporter, pour ses parties les plus essentielles, la période de sa formation. Triste époque, sans doute, pour la
formation d’une branche nouvelle de la science juridique, quand les plus saines notions de la nature et de l’histoire ont été oblitérées sous le souffle des sophistes. Ainsi s’explique que l’enfance du droit commercial ait été malheureuse. Créé pour des sociétés dévoyées par des penseurs qui n’étaient ni de vrais philosophes ni de vrais jurisconsultes, il n’a jamais présenté qu’un ensemble hétérogène, plein de lacunes et de contradictions. A présent que nos sociétés commencent à s’émanciper des préjugés du xviii® siècle, elles se préoccupent de la nécessité de réviser une législation dont les scandales financiers les plus inouïs ont attesté l'insuffisance, en même temps que l’activité persistante du commerce et de l’industrie réclame de plu* en plus vivement une police sérieuse des opérations mercantiles.
Nous ne savons ni quand se fera ni ce que vaudra cette révision, dans laquelle le pain quotidien de la patrie est intéressé en quelque sorte, vu l’aptitude spéciale et héréditaire de nos populations pour le négoce. Mais pour la préparer et la diriger, il importe d’instruire et de former nos élèves selon l’état actuel de cette branche de la science. Mission austère et laborieuse; car la jeunesse universitaire ne goûte pas également les études embellies par un passé glorieux et celles qui attendent encore leur premier éclat d’un avenir incertain. Il est toujours
délicat de s’appesantir, avec ses élèves, sur les défauts des lois qu’on leur enseigne : on s’expose à attiédir leur zèle par le discrédit des objets de leurs méditations. Mais d’autre part il y aurait plus qn’un danger, il y aurait forfaiture à leur voiler une seule vérité.
Tout se réunit donc pour faire de l’enseignement du droit commercial une tâche ingrate, une tâche de dévouement par excellence. C’est par là qu’elle a séduit M. Torné et qu’il s’y est attaché avec prédilection. Tandis qu’il y a souvent, pour des esprits moins indépendants et moins désintéressés que le sien, quelque tendance à surfaire le mérite relatif des spécialités auxquelles on a consacré ses veilles, M. Torné ne s’est jamais fait d’illusion sur l’infériorité du Droit commercial actuel, comparé aux autres parties de la législation codifiée. Il le jugeait comme je viens de le faire, ou plutôt, ce sont ses propres idées que j’emprunte et que j« résume.
Le droit naturel s’offre à l’esprit des maîtres et des disciples avec une tout autre image. Il est antique, comme l’humanité même, et immuable comme elle l'est aussi, dans sa nature, à travers la mobilité de ses éléments. Il domine
le droit positif, dont il fait toute la valeur, puisque le droit n’est plus rien, comme le disait déjà Cicéron, quand il n’est pas la traduction de l’équité. Le droit naturel est la science première de l’homme moral, et il rayonne, bien au-delà des limites de la science juridique, sur tous les objets des connaissances humaines. Il guide la philosophie, qui s’égarerait sans lui dans les abîmes de la rêverie sceptique; il ennoblit l’histoire, qui serait sans lui moins qu’une chronique; il est le foyer d’où émanent les traditions, le patriotisme, la vertu, l’honneur, le respect. La politique y puise ses seules inspirations saines et l’économie y trouve la source vive de la fécondité du travail. Si les forces physiques semblent échapper à son empire immédiat, elles lui rendent cependant un hommage indirect par leur sugétion aux forces intelligentes dont il dispose en maître.
A l’égard du droit, en effet, la force n’est pas autre chose qu’une esclave née, plus souvent rebelle que docile, mais trop mal organisée dans sa résistance pour échapper jamais à sa condition d’asservissement. Un abus de termes qui cherche à s’imposer à notre langage, tend à représenter la Force et le Droit comme des ennemis ou comme des rivaux, qui se disputent la conduite des nations et du monde. Mais c’est mal définir leurs relations naturelles, car le droit n’opère rien qu’avec l’aide de certaines
forces employées à en combattre d’autres; et c’est dans la lorce qu’il trouve et trouvera toujours l’instrument indispensable de son règne.
On a dit, messieurs, et on répète encore volontiers, que la Force prime le Droit. Nous noua sommes tous révoltés, d’instinct, contre cette parole qui est partout vraie, du moins par un certain aspect. Si la force ne pèse rien dans les consciences, elle est totalement souveraine sur le terrain des faits. Jamais une lutte ne s’engage entre une volonté brutale et un droit désarmé sans que la force demeure maîtresse du champ de combat. Isolé, le droit n’est qu’une abstraction sans puissance. La force est toujours concrète. Quelque aveugle qu’elle soit, elle agit et elle laisse partout les profondes empreintes de son passage. Oui, dans la marche des événements, la force prévaut sur le droit chaque fois qu’elle s’en sépare; et il y a longtemps qu’elle se serait assujéti sans partage l’empire du monde, si elle s’était tenue en état d’insurrection perpétuelle contre le droit. Cependant, nous voyons qu’elle ne le fait pas : elle se divise contre ellemême; elle relève sans cesse le droit qu’elle a terrassé, ou plutôt elle meurt à chaque instant et renaît différente d’elle même. Elle n’est qu’un variable accident, incapable de grandeur et de durée. Toute force est périssable tout droit est éternel. C’est là la seule suprématie pratique du droit sur la force. C’est par là que le droh
n'éprouve jamais un échec qui no soit l’augure d’une revanche certaine et prompte. C’est pour cela que l’humanité offre toujours et partout le spectacle d’une lutte ardente entre les passions perverses et les passions généreuses ; et c’est là enfin le secret des oscillations continuelles qui donnent tour- à- tour aux unes et aux autres (en tout pays, car je ne fait pas d’allusions particulières), des triomphes momentanés.
J’ai eu jadis, messieurs, le malheur de médire de la belle science du droit, à l’époque où un attrait, fort avouable du reste, me portait ver3 les sciences naturelles. Je disais, pour justifier cette préférence, que l’étude de la nature a, sur celle des codes et des décrets, toute la supériorité des œuvres divines sur les œuvres humaines.
Il y avait peut être quelque vérité dans cette critique, adressée au droit positif qui n’a jamais été qu’un mélange de droit et de volontés arbitraires; mais que ce reproche était injuste en ce qui touche le droit naturel! Dans la théorie des Droits de l'homme, l’objet de l’ob- * gervation n’est-il pas l’être humain tel que Dieu l’a fait? Et la nature morale de l’homme n’a-t-elle pas des splendeurs qui dépassent toutes celles de la nature matérielle?
Les harmonies de la nature ont toujours un côté douloureux : la souffrance est le phénomène le plus constant et le plus générai de l’humanité : natura ingemiscit . Répandue partout à profusion, la souffrance n’est pourtant pas également distribuée; et les lois mystérieuses de sa répartition intéressent à la fois, au plus haut degré, le cœur et la raison. Qu’est ce que ce grand fait de la hiérarchie, qui soumet à la direction de quelques volontés la foule des intelligences et qui concentre dans un petit nombre de mains les facilités d’existence inaccessibles au grand nombre? — Pourquoi n’a-t-on jamais apporté de remède efficace aux abus de l’inégalité qu’à la condition d’en admettre et d’en honorer le principe? — Pourquoi les téméraires qui ont touché aux bases de l’organisation sociale n’ont-ils fait que multiplier les tyrannies et les exactions? — Pourquoi les faux philanthropes qui ont séduit le pauvre en lui promettant d’abolir toutes les rigueurs de son sort, n’ont-ils réussi qu’à l’avilir et à l’exaspérer? Voilà les graves questions que nos temps considèrent avec inquiétude et qu’ils désignent par l’expression, un peu froide et sombre, de problèmes sociaux.
La clef de ces problèmes se trouvera dans le Droit naturel. Ce n’est pas à dire que la recherche en soit facile, car les principes de ce droit n’ont pas échappé au contact de la Ré-
forme et du Philosophisme, et c’est avec de pénibles labeurs que l’âge actuel travaille à les rétablir dans leur pureté. Quelques écrivains ingénieux qui passent encore aujourd’hui, dans l’opinion, pour les inventeurs du Droit naturel, ont frayé des sentiers qu’il est bon de connaître, mais qu’il importe surtout de ne pas suivre sans défiance; et l’autorité dangereuse qu’il se sont acquise oblige à des précautions infinies dans la discussion de leurs idées. — Ce n’est donc pas une faible responsabilité ni une tâche légère que d’avoir à sonder, devant de jeunes auditeurs, les arcanes du Droit naturel.
Ecoutez, maintenant, dans quelles dispositions M. Torné a abordé l’enseignement. Le secret de ses sentiments les plus intimes nous est livré par une lettre où il les exprimait en 1836 à une personne que le respect et l’attachement lui désignaient pour confidente. Ce sont de précieux témoins que les vieux papiers! Ils sont les plus précis, les plus intelligents et les plus incorruptibles de tous.
* Il a plu, dit-il, à la Providence de jeter les yeux sur moi, malgré mon indignité, pour travailler au grand ouvrage de la régénération de la Foi par la Science. Cette tâche immense aurait de quoi m’effrayer, si je no me reposais en celui de qui vient toute science, et qui sait.
quand il lui plait, se servir des plus humbles instruments pour l’exécution de ses desseins.... Je suis heureux de répondre à l’appel de le religion... L’étude absorbe tous mes moments : je viens de lui faire don de ma vie entière. Fasse le Seigneur que je n’oublie jamais que c’est la science qui édifie et non celle qui enfle que je dois cultiver et m’appliquer à faire goûter. Appelé à travailler dans la vigne, puisse son serviteur ne jamais planter que l’arbre de vie. - Il parle aussi des biens terrestres à la recherche desquels il vient de renoncer à tout jamais. Il accumule de rechef les expressions d’une inimitable modestie, et, s’élançant par la pensée au devant de son futur auditoire, il le contemple en imagination, il prodigue ses témoignages d’affection à cet auditoire qu’il n’a jamais vu, parce que «l’Église y a placé ses plus chères espérances. » Tel il étaitàvingt-cinq ans, tel il fut toute sa vie. Cette lettre nous montre ses engagements; nous savons avec quelle fidélité il les accomplit. La modestie et l’abnégation sont plus rares dans les actes que dans les paroles-, mais si quelqu’un pouvait douter de l’énergie ou de la profonde sincérité avec laquelle M. Torné a traduit les pensées de son cœur dans cette lettre qui ne paraissait destinée, selon le cours habituel des choses, qu’à une durée éphémère, on dirait : voyez sa vie! voyez ses travaux, son attachement à l’Église, à
l’Université, à ses collègues, à ses élèves, son perpétuel oubli de lui-même! Cette lettre est le miroir de sa carrière.
La modestie est une vertu si grande et si aimable que l’on se figure à peine qu’elle puisse tomber dans l’excès. C’est là, cependant, ce que la critique reprochera à M. Torné, si la critique trouve un reproche à faire à une si vénérable mémoire Son éloignement pour toute ombre de présomption ne l’a-t il pas rendu un peu timide dans l’examen des systèmes que les novateurs avaient si fortement implantés dans les esprits? En face de ces personnalités si différentes de luimême, si hardies et si arrogantes, et souvent si dépourvues du véritable génie juridique, n’a t-il pas hésité quelquefois à opposer la rectitude de son jugement propre aux sentences des prétendus maîtres de ia science? — Ce doute, je ne puis le cacher, m’embarrasse un peu et m’amène à vous demander, messieurs, la permission de ne point m’étendre davantage sur la direction que M. Torné a donné à l’enseignement du droit naturel et sur les résultats qu’il a obtenus. — Elève de M Torné, j’ai reçu personnellement les marques de sa touchante bienveillance ; mais en même temps, par un effet de l’esprit de liberté qui a toujours dominé l’enseignement de notre Université, je ne me suis pas assimilé toutes ses
©pinions et le cours du temps a plutôt accentué qu’atténué la divergence. — Y a-t-il là quelque grief ou quelque semblant d’objection contre le cours de M. Torné? — Assurément non. Ce n’est pas à moi, le moindre parmi vous et presque le dernier venu, qu’il appartient do discuter les opinions de mon professeur. Je vous dois son éloge, et non pas mes difficultés. Toutefois vous reconnaîtrez sans doute combien je dois me sentir inhabile à mettre dignement en relief, sur le terrain de la pure science, les mérites d’un cours dont l’esprit ne m’a pas pénétré.
Je m’acquitterais maladroitement d’une tâche respectable, dans laquelle mes idées, qui ne sont peut-être que des erreurs, ne pourraient que m’entraver. Si je faisais abstraction de mes vues individuelles et de mes convictions, par la raison très-juste qu’elles n’ont aucune autorité, ou si je me renfermais dans les points fort nombreux du reste , où la louange s’élance sans réserve de ma pensée, je n’en resterais pas moins sans compétence et sans boussole. Je risquerais de ne pas rendre justice à la mémoire que je veux honorer.
Je vous parlerai donc, messieurs, des succès que M. Torné a obtenus dans l’enseignement du droit commercial et des progrès importants qu’il a réalisé dans cette branche de la science.
Son cours a acquis une réputation de solidité et de méthode qui en fait en quelque sorte un ouvrage classique. M. Torné, ayant suivi pendant toute sa vie, avec la plus grande assiduité, le mouvement de toutes les questions qui avaient trait à l’enseignement, n’a pas manqué d’imprimer à son cours le cachet de simplicité didactique que les étudiants apprécient et estiment par dessus tout, parce qu’ils y voient la marque d’un travail exclusivement dirigé dans leur intérêt. M. Torné est le véritable créateur de l’enseignement du droit commercial ainsi compris.
Il est regrettable que la Législature n’ai pas suivi mieux qu’elle ne l’a fait les idées de M. Torné sur la réforme du code de commerce. Les premiers essais partiels de révision n’ont pas été très encourageants. Cependant M. Torné avait publié, en 1865 et en 1866, dans le Journal de Bruxelles , une série d’articles d’une érudition et d’une sûreté de jugement très-remarquable, qui n’ont rien perdu de leur actualité. 11 y montre la plus saine appréciation de la liberté qui n’est jamais dans l’irresponsabilité ni dans la confusion, mais dans une sage réglementation, qui paralyse ou réprime les fraudes et permet l’épanouissement de toute œuvre de sincérité et de justice C’est dans cet écrit que nos législateurs chercheront les bases de leur réorganisation s’ils veulent puiser à source sûre.
Ce sera pour notre bien-airaé collègue un hommage dont nous nous réjouirons tous, et dont il ne sera pas témoin, hélas, puisqu’il nous précède dans le repos de la tombe, le seul auquel nous permette d’aspirer la noble charge que nous avons embrassée.
DISCOURS
prononcé à la salle des Promotions de rUniverslté catholique de Louvain, le 9 octobre 1878* jour de l'ouverture des cours académiques, après la messe du Saint-Esprit, par Mgr NA- MÈCHE, Recteur Magnifique de l'Université.
Messieurs les Professeurs,
Messieurs les Étudiants,
, Je le confesse, c’est avec une vive satisfaction, avec bonheur, que je vous vois réunis de nouveau au sein de Y Alma Mater , après ces trois mois de vacances. L’Université catholique n’est qu’une grande famille qui ne peut rester longtemps séparée, une famille dont les liens formés par l’unité des principes et des sentiments, par l’harmonie des vues et des aspirations, vont se resserrant d’année en année, et constituent une force toujours croissante, parce que le nœud en devient de plus en plus indissoluble. Vis unita fortior. Laissez moi donc, messieurs, au début de cette quarante cinquième année de notre existence académique, vous ouvrir mon âme, et vous dire tout ce qu’elle conçoit de vœux et d’espérances, tout ce qu’elle espère de progrès et de prospérité pour notre œuvre et pour ceux qui y concourent de leur savoir, de leurs talents et de leur dévouement.
Mais nous ne pouvons tourner ainsi nos regards vers l’avenir, sans les arrêter un instant sur l’année qui se termine aujourd’hui, et sans rappeler en quelques mots ce qu’elle nous lègue de satisfactions et de regrets. Vous ne me démentirez pas, messieurs, si je crois pouvoir affirmer que cette année 1877- 1878 comptera parmi les meilleures que la divine Providence nous a départies jusqu'ici. Sans avoir été marquée par des événements exceptionnels, elle nous a donné au point de vue religieux, moral, scientifique, avec d’excellents résultats, de puissants motifs de persévérance et d’encouragement. Notre drapeau, ce drapeau immaculé, je puis bien le dire, où resplendissent ces trois grands noms invinciblement unis à Louvain : foi, science , patrie, notre drapeau n’a jamais été tenu d’une main plus ferme, plus vaillante; n’a jamais exprimé plus fidèlement, plus complètement, ;les sentiments qui nous animent tous, maîtres et élèves. Quoi qu’il arrive, ce drapeau restera le nôtre, nous n’en aurons jamais d’autre.
Et ici, messieurs, je ne puis m’empêcher d’évoquer un double souvenir. Vous ne l’avez pas oublié, quand le monde catholique privé de cet illustre, de cet immortel pontife qui eut nom Pie IX, eut retrouvé un père dans la personne de Léon XIII, le pape heureusement régnant, qui connaît et qui aime la Belgique, avec quelle ardeur, quel enthousiasme, quelle
pieuse unanimité la jeunesse universitaire ne fit elle pas éclater, dans nos rues et sur nos places publiques muettes d’admiration, l’expression de son attachement inébranlable à la chaire de Pierre et aux enseignements de l’Église parlant par la voix de Pierre! Quand, plus récemment, des hôtes vénérés, Son Éminence Monseigneur le Cardinal-Archevêque et Leurs Grandeurs Nosseigneurs les Évêques de Liège et de Namur, sont venus inaugurer, au milieu de l’assistance la plus honorable, notre nouvelle école d’agriculture, de quelles magnifiques démonstrations de respect et d’affection filiale n’ont-ils pas été entourés, de quelles acclamations n’ont-ils pas été salués par ces voix franches et pures au service de cœurs aimants et généreux! Vous ne l’avez pas oublié, messieurs, et les échos de ces lieux en garderont iongtemps la mémoire.
Le travail et les études aussi n’ont rien laissé à désirer, et sous ce rapport encore l’année qui se termine a été une de nos meilleures années. La loi de 1876 a désormais fait ses preuves à Louvain, et je n’hésite pas à affirmer que, grâce â celte loi, on y travaille mieux et on y travaille davantage. Le travail est mieux accepté, mieux pratiqué, parce qu’il est plus libre et moins matériel. Le cadre des études s’est agrandi : nous avons visé partout, selon le vœu du législateur, à en harmoniser les détails et à en combler les lacunes.
Toutefois, messieurs, j’essayerais en vain de oacher une préoccupation, que je ne suis pas seul sans doute à éprouver. Le changement politique qui s’est opéré, il y a quelques mois, dans notre pays, et dont je n’ai nulle envie de traiter ici, a semblé à plusieurs être l’indice de modifications nouvelles dans la législation de l’enseignement supérieur. Je ne sais si la loi de 1876 est ménacée. Je le regretterais, je l’avoue, et je plaindrais mon pays de voir un intérêt si considérable, si complètement placé, par sa nature au moins, en dehors des agitations des partis, livré en proie à toutes les vicissitudes, à tous les caprices d’une opinion aveugle et incompétente. Quoi qu’il en soit, je ne le cacherai pas, un espoir me reste. La volonté énergique qui a contribué si puissamment à l’acte législatif de 1876, à qui l’initiative en appartient, ne le laissera pas périr sans résistance. L’homme d’État fera taire la voix des partis, et ne sacrifiera pas à d’inavouables entrainements une loi réparatrice, à laquelle il a attaché son nom, et qui l’honorera dans l’avenir, parce que c’est une. loi de liberté, une loi de confiance envers les hommes de la science et de l’enseignement.
A l’intérieur de l’Université, nous nous sommes attachés, autant que nos ressources le permettent, à améliorer et à multiplier nos moyens d’éducation et d’instruction. Nous avons mis la main à la construction d’une nouvelle
pédagogie, qui sera achevée l’an prochain, et pourra recevoir cent pensionnaires. La bibliothèque académique s’est enrichie d’un assez grand nombre d’ouvrages considérables, dont nous devons plusieurs à la munificence de quelques généreux bienfaiteurs. Je citerai parmi les nouvelles acquisitions, la précieuse collection des Œuvres de saint Thomas publiée à Parme, la magnifique Bible arabe éditée à Beyrouth par les Pères de la Compagnie de Jésus, les Acta genuina du concile de Trente, le grand Dictionnaire de médecine de Jaccoud, le Système silurien de Bohème de M. Barrande, les Œuvres philosophiques du chanoine Sanseverino, et la collection complète, si rare et si estimée, des Archives pour l’anatomie et la physiologie de Müller.
Nous avons eu la douleur de perdre, dans le courant de l’année, un de nos plus anciens, de nos plus dignes collègues. M. Torné nous a été enlevé après de longues souffrances et plus de quarante ans de services académiques. Homme de foi, de savoir et de jugement, ce cher et regretté collègue se faisait remarquer, dans la vie ordinaire, par une droiture, une aménité, une délicatesse de sentiments et de procédés qu’on ne savait assez admirer. Il y joignait une disposition à obliger, à venir au secours de toutes les douleurs et de toutes les misères, qu’on ne trouvait jamais en défaut.
J’arrive, messieurs, à l’année présente, et j’ai à vous signaler d’abord les mutations qui s’opèrent en ce moment au sein du Corps académique. Nosseigneurs les Évêques ont promu au grade de professeurs ordinaires nos honorés collègues, M. Debaisieux de la Faculté de Médecine et M. Pasquier de la Faculté des Sciences; au grade de professeur extraordinaire, M. Ponthiôre de la même Faculté.
Quelques tominations nouvelles ont été faites aussi. Deux de nos anciens élèves les plus distingués, qui nous avaient rendu déjà d’importants services, MM. Bruylants et Venneman, ont été nommés professeurs agrégés de la Faculté do Médecine. Un troisième, très-distingué aussi, et qui a donné plus et mieux que des espérances, M. Victor Brants, est attaché, avec le même grade, à la Faculté de Droit. Il supléet-a cette année, au cours des pandectes, M. le professeur François de Monge, dont la santé ébranlée exige un repos momentané, mais il restera définitivement chargé, à notre institut agronomique, de l’enseignement de l’économie sociale dans ses rapports avec les intérêts agricoles, du droit rural et des parties du droit civil et du droit administratif qui s’y rattachent. M. Bruylants partagera, comme par le passé, l’enseignement de la pharmacie avec M. le professeur Blas, son ancien maitre, qui a rendu, j’aime à le proclamer ici, une nouvelle vie à cet ensei-
gnement. M. Venneman assistera M. le professeur Verriest dans la direction des exercices d’anatomie microscopique, que nous avons installés il y a un an. Grâce à l’impulsion que leur ont imprimée nos honorables collègues, MM. J. B. Carnoy et Verriest, les exercices de microscopie ont pris le plus heureux développement à notre Université, et nous n’avons à redouter, en ce moment, la comparaison avec aucun autre établissement du pays.
M. Julefe Cartuyvels, qui joint à ce nom sympathique des connaissances solides et variées, un longue expérience des besoins de nos campagnes et des intérêts de nos classes rurales, fera, à notre institut agronomique, le cours important d’agriculture proprement dite. C'est ici le lieu de vous dire un mot, messieurs, de cette nouvelle création. La branche ajoutée à toutes celles que le vieux tronc universitaire nourrit de sa sève toujours vigoureuse, lui permettra d’abriter sous son ombre hospitalière une foule plus nombreuse encore de jeunes âmes altérées de la soif du savoir, mais désireuses de le puiser à une source pure et sans danger. Il nous avait paru depuis longtemps que l’enseignement catholique, si riche d’ailleurs, présentait une lacune dans notre pays, qu’un ensemble d’études s’adressant à cette classe de jeunes gens de la classe aisée destinés à passer leur vie au milieu des populations de nos
campagnes et à exercer sur elles une influence considérable, serait chose fort désirable, et que Louvain semblait réunir les conditions voulues pour organiser cet enseignement de façon à satisfaire à toutes les exigences. L’idée a mûri, des hommes d’intelligence et de dévouement s’y sont intéressés, Nosseigneurs les Evêques y ont donné leur approbation et leur concours empressé. Tant il y a, messieurs, que nous ouvrons aujourd’hui même la première année dos cours de notre Ecole supérieure d’agriculture. L’expérience nous apprendra si, comme nous le pensons, la nouvelle institution répond aux vœux du pays. Une chose incontestable, c’est que ce serait un très-grand bien, à tous les points de vue, d’arrêter l’immigration des populations rurales vers les villes, où trop souvent elles ne font que s’amoindrir physiquement et moralement. Or, quel exemple serait plus pro pre à les retenir aux champs paternels que celui des familles opulentes, et quel moyen plus efficace d’y retenir celles-ci elles-mêmes que de leur en rendre le séjour plus attrayant en les initiant à la connaissance pratique des progrès si remarquables réalisés de nos jours par les sciences agronomiques, et en les mettant à même d’exercer autour d’elles un patronage honorable et librement accepté! Voyez l’Angleterre. Quelle belle et noble existence que colle de ces gentlemen ruraux, de ces gentlemen
fermiers, qui no restent étrangers à aucun progrès, à aucun intérêt social ou national, et exercent sur tout ce qui les entoure, par les leçons et l’exemple, une influence féconde et se résolvant, en dernière analyse, dans un accrois sement de la richesse du sol et du bien-être commun ! J’espère, messieurs, que la nouvelle École rendra à nos fertiles campagnes un bon nombre de ces jeunes gens heureusement doués, à l’âme pure, au cœur généreux, capables de goûter les charmes de la vie douce, fortifiante, paisiblement et utilement occupée , dont le chantre des Géorgiques a dit avee un accent si vrai :
O foriunalo* nimiiim, sua si bona norint,
Agricolas !
L’orateur romain avait dit déjà que rien n’est meilleur, n’est plus digne d’un homme libre que l’agriculture. Nihil est agricultura meîius , nihil libero dignius.
Après ce regard rapide jeté sur notre passé et sur notre présent, voulez-vous, messieurs, que nous parcourions ensemble, plus rapidement encore et un peu à l’aventure, si vous me permettez de le dire, nos diverses Facultés, saisissant, sur notre chemin, l’occasion de faire quelque remarque utile, de noter quelque point digne d’attention. Voici d’abord la Théologie, toujours distinguée par ses fortes et sévères
'études. C’est le collège du Saint-Esprit qui abrite dans ses murs antiques cette tribu sacerdotale recrutée dans presque toutes les parties de la catholicité, et qui n’est pas moins remarquable par sa piété, son zèle religieux que par son ardeur au travail, sa soif de la science. C’est là que se préparent, pour les luttes de l’avenir, des défenseurs de la vérité, savants, habiles, initiés à toutes les controverses du temps et exercés de longue main à démêler les ruses de l’erreur et à déjouer les attaques du faux savoir. Depuis un an, les anciens hôtes du collège Justo-Lip3e sont venus rejoindre ceux du collège des théologiens, et vivent avec eux dans une union fraternelle et profitable. Il est bon, en effet, que les jeunes ecclésiastiques appelés par une aptitude spéciale et par la volonté de leurs supérieurs à l’enseignement des lettres humaines ne rompent pas entièrement avec la pratique des études ecclésiastiques ; il n’est pas moins utile que les autres, livrés plus spécialement à la culture des sciences sacrées, ne restent pas étrangers aux travaux qui s’accomplissent aujourd’hui, sur une si grande échelle, dans le domaine des sciences philologiques. Personne n’ignore combien les résultats de ces travaux sont venus souvent fortifier les croyances chrétiennes et confirmer le récit de nos livres saints, en jetant un jour inattendu sur les origines de l’humanité et sur les obscu rités de l’histoire primordiale.
Voici maintenant la Faculté de Droit, si considérable par le nombre de ses élèves, par l’importance des carrières diverses dont elle ouvre l’entrée, par la gravité des questions qu’elle agite, et où viennent aboutir tous les grands courants de la vie privée et de la vie sociale. Quelle grandeur dans cette idée du droit, réglant tous les intérêts, gouvernant toutes les volontés, planant sur la cité comme l’ame d’un peuple tout entier! Qu’il est attrayant de l’étudier dans ses principes et ses origines, de la suivre dans ses vicissitudes et ses développements à travers l’espace et le temps! Mais cette étude a ses exigences et ses dangers. Nous nous efforçons d’y faire pénétrer de plus en plus l’esprit chré tien, de l’affermir et de l’élargir à la lumière des enseignements de l’histoire et d’une sage philosophie. Dans ces jours de sophismes et de folle indépendance, il faut savoir ramener le droit à sa source, â Dieu, qui est le droit souverain, la volonté souveraine, lajustice, la sagesse suprême. Il faut montrer ensuite comment toutes les législations humaines empruntent à cette source divine leur force obligatoire et leur sanction dernière; comment tout ce qui n’en découle pas est nul de soi. Il n’y a pas de droit contre le droit; les lois terrestres ne sont qu’une participation ou une dérivation de la loi éternelle. A la Faculté de Droit appartiennent aussi toutes ces grandes questions d’économie
sociale, si agitées au temps présent, dans nos sociétés troublées, envahies par l’égoïsme, la soif des jouissances et la haine des supériorités les plus légitimes. Dans l’examen de ces questions, nous avons deux guides très assurés, les principes chrétiens et les leçons de l’expérience. Celles-ci se résolvent, vous le savez, messieurs, dans cette grande loi économique si admirablement formulée par nos saints livres : justitia elevat gentes, miseros autern facit populos peccatum.
J’arrive à la Faculté de Médecine, qui n’a jamais été plus florissante. J’aime à la voir se maintenir, avec un soin scrupuleux, dans cette voie moyenne, éloignée de tous les excès, qui forme son caractère et comme sa physionomie distinctive. Tradition et progrès , ces deux choses qui ont tant de peine à vivre en paix ailleurs, font à Louvain très -bon ménage. Nous réussissons ainsi à donner au pays des médecins religieux, instruits, prudents, habiles, sachant allier l’étude à l’observation, et inspirer, par la dignité de leur vie, la confiance et le respect des populations. Quelle noble profession que celle de la médecine, messieurs, quand elle est exercée comme l’exerçaient nos pères, comme l'exercent encore tant de médecins chrétiens aujourd’hui! Quel contraste avec le matérialisme qui domine dans une si notable portion du monde médical, avec les mœurs
débraillées, le cynisme, qui déshonore trop souvent l’étude de l’art de guérir! A ces mœurs, à ces tendances, je n’opposerai pas le langage de la morale évangélique, j’invoquerai, pour les flétrir, le témoignage du grand homme que la médecine vénère comme son fondateur, et devant lequel, après vingt siècles, elle s’incline encore comme devant son premier maître et la première de ses autorités. La discipline médicale d’Hippocrate, si l’on peut parler ainsi, n’était pas moins digne d’admiration que sa doctrine. Pénétré de la dignité et de l’excellence de son art, il exige que ceux qui le pratiquent soient ornés, non-seulement de toutes les lumières de l’esprit, mais encore de toutes les qualités de l’ame,
Ce précepte, répandu dans tous ses écrits, est l’objet unique d’un traité tout entier, de celui qui a pour titre de decenti ornatu medici. « Le médecin, dit-il, doit avoir, de la discrétion et des mœurs, autrement, il sera le fléau des familles, en divulguant les secrets domestiques, et en corrompant la vertu des femmes et des filles. Après s’être formé dans l’exercice de son art aux dépens des gens pauvres et obscurs, il ne doit pas, dès qu’il est parvenu aux honneurs de sa profession, se vouer exclusivement au service des gens riches et puissants. Qu’il n’aborde ses malades ni avec cet air de gaîté et de distraction qui insulte à leurs maux, ni avec ce ton
brusque et bourru qui repousse leur confiance. Que sachant différer ses besoins, interrompre son repos, et à plus forte raison, sacrifier ses plaisirs, il vienne avec empressement à la voix de tous ceux qui souffrent, leur parle avec douceur et avec décence, les interroge avec soin, les écoute avec attention, ne repousse pas leurs désirs par caprice, et ne cède point à leurs fantaisie par lassitude ou par indifférence. Enfin, qu’exempt d’orgueil et d’envie, il ne rougisse pas d’invoquer les lumières de ses rivaux dans les cas difficiles, et n’attende pas, pour s’y résoudre, qu’il ne soit plus temps de demander des conseils ».
Avant d’abandonner la Médecine, j’ai à signaler une heureuse innovation. C'est l’introduction à Louvain et au profit de nos étudiants, de la policlinique obstétricale. Cette œuvre présentait des obstacles de plus d’un genre : ces obstacles sont vaincus, et la policlinique est définitivement installée au grand avantage de cette branche des études médicales. Il y a là aussi un service rendu aux classes pauvres, et l’Université peut ajouter ce bienfait à tous ceux que lui devait déjà la ville de Louvain.
Nos Facultés de Philosophie et Lettres et des Sciences appellent maintenant notre attention Ces Facultés forment comme la transition entre les études moyennes et les études plus spéciales, plus professionnelles des autres Facultés. Les
jeunes gens qui y entrent ont fait en général leurs classes dans nos établissements ecclésiastiques, et nous arrivent dans d’excellentes dispositions morales. Nous constatons, il m’est doux de le dire, un progrès marqué dans cette voie d’année en année; il est évident que l’éducation de la jeunesse catholique avance d'un p8S rapide dans notre pays.
Nous faisons tout ce qui est en nous pour ne pas laisser tomber l’étude des humanités, l’étude des langues anciennes particulièrement, toujours si menacée ou plutôt déjà si gravement atteinte parmi nous. Nous ne sommes pas pour cela les adversaires des autres études, de l’étude des langues vivantes surtout. Mais nous voulons que chaque chose se fasse en son temps et reste à sa place; nous prétendons que vouloir tout enseigner et tout apprendre à la fois, c’est pour les maîtres un travail stérile et inutile; pour les élèves le moyen d’arriver à tout confondre ou tout au plus d’acquérir sur toutes choses ce demi-savoir pire que l’ignorance. C’est ce que la sagesse ancienne exprimait dans un dicton, dont l’expression énergique fera pardonner la vulgarité : de omnibus aliquid, et in toto nihil.
Nous croyons que laraissionspécialedu clergé, dans cet ordre d’idées, est d’opposer une résistance vigoureuse à toutes ces attaques, plus ou moins déguisées, dirigées contre les bonnes et solides études, à tous ces essais de prétendues
améliorations qui se renouvellent sans cesse aux dépens de la jeunesse des écoles, sur laquelle on opère tanquam in anima vili. Si les humanités peuvent être sauvées dans notre pays, elles le seront surtout par le clergé, et ce ne sera pas son moindre honneur dans l'avenir. J’espère que notre École normale y sera aussi pour quelque chose, et que les maîtres formés par elle auront ce résultat à cœur. Et à ce propos je ne puis me dispenser de dire ici avec quelle profonde satisfaction j’ai vu appeler à la direction de l’École un homme aussi distingué que M. le chanoine de Groutars, que vingt-cinq années do travail et de dévouement passées à la tête d’un de nos principaux établissements ecclésiastiques plaçaient si haut dans l’estime publique. Je ne saurais assez remercier Monseigneur l’Évêque de Liège du sacrifice qu’il a fait en nous cédant M. de Groutars, sacrifice, du reste, dont nul mieux que le vénéré Prélat n’appréciait la grandeur.
Nous n’avons négligé non plus aucune peine pour rendre aux études philosophiques proprement dites toute la place qui leur appartient légitimement dans le cadre de l’enseignement supérieur, pour leur faire produire tous les fruits qu’on est en droit d’en attendre. Jamais une préparation philosophique suffisante n’a été plus nécessaire aux jeunes gens qui abordent ces études, parce que jamais l’on n’a plus abusé du
raisonnement que de nos jours ; parce que jamais l’ignorance prétentieuse, l’abus des grands mots, des formules vides et sonores, n’ont fait plus «le victimes qu’aujourd’hui. Il ne faut pourtant, le plus souvent, qu’une piqûre d’épingle pour dé* glonfler toute cette sophistique ampoullée et sans consistance, quand une philosophie sage et pratique nous a familiarisés avec les lois du raisonnement, et nous a appris à démêler les artifices usés d’une fausse science vieille comme le raonie, et condamnée à se répéter sans cesse, parce qu’elle tourne toujours dans le même cercle: in circuitu impii ambulant. En réalité, elles sont toujours vraies les paroles qu’écrivait, il y a quelques années, un savant distingué (1) : « Nos adversaires ont une étonnante stérilité d’argumentation. Ils reproduisent toujours les mêmes théories d’une critique absolument fausse et de fantaisie. Depuis soixante dix ans, ils ne se sont pas montrés capables d’ajouter une seule arme nouvelle à leur arsenal d’attaque, dont les traits se sont depuis longtemps émoussés sur l’armure du catholicisme. »
Vous ne me pardonneriez pas d’oublier, dans* cette revue succincte, nos Écoles spéciales, qui répondent toujours si complètement à nos plus ardentes espérances. Nos jeunes ingénieurs ont
(t) N. François L*norraanl.
pu jusqu’à présent utiliser leurs connaissances, à leur sortie des bancs, sans rencontrer trop de difficultés pour se créer une position. Cependant le moment est venu de chercher de nouveaux débouchés. Nous avons pris des mesures,
' dans le courant de l’année dernière, pour rendre plus facile l’accès du diplôme d’ingénieur dans des conditions spéciales. Mais les efforts que nous avons tentés pour ouvrir à nos jeunes gens l’entrée des carrières officielles n’ont pas abouti. Quelque fondées que fussent nos réclamations au point de vue constitutionnel comme au point de vue de l’intérêt. général, le Gouvernement a reculé devant les difficultés d’exécution et devant le peu de bonne volonté des bureaux. Chose triste à dire! Nous ne demandions, dans cette question comme dans celle des bourses d’étude, que l’application du droit commun, l’égalité devant la loi et devant les emplois, la liberté de concourir à des conditions identiques avec nos rivaux, nous le demandions à nos amis et il nous a été impossible de l’obtenir!
Dans cette situation, nous nous retournons vers la liberté, et nous espérons trouver là ce que le pouvoir, même entre des mains amies, n’a pas su on n’a pas voulu nous donner. Les bons architectes sont rares aujourd’hui En ajoutant un petit nombre de cours à ceux que nous comptons déjà, il nous sera facile de
créer un ensemble d’études propres à former des hommes capables de satisfaire aux besoins du pays et à toutes les exigences de l’ari et de la science, dans nos constructions religieuses et civiles. Ce sera l’œuvre d’un avenir peu éloigné, mais vous apprendrez avec plaisir que nous inaugurons cette année même un nouveau cours dont l’utilité n’est pas contestée, le cours de géographie industrielle. Nous le confions à un jeune ingénieur qui a fait les études les plus brillantes à nos Écoles, et qui vient d’attirer sur lui par un travail des plus remarquables l’attention du monde des affaires et de l’industrie.
Messieurs, j’ai parlé jusqu’ici des choses de l’Université. Me permettriez- vous d’ajouter un mot à l’adresse des personnes? Et tout d’abord, messieurs les Professeurs, je me sens pressé de vous dire combien votre infatigable dévoue* ment à votre enseignement et à vos élèves, à la religion et à la science, m’inspire de respect et de reconnaissance. Chargés presque tous de leçons nombreuses, vous trouvez encore le secret de vous consacrer à des recherches savantes, à des œuvres d’érudition ou d’enseignement, à un travail de cabinet considérable. Il n’est point d’année où l’on ne voie paraître à Louvain des productions d’une grande valeur, qui font notre honneur à l’intérieur comme au dehors du pays. Il faudrait un livre entier pour énumérer tout ce que l’Université a livré au
public pendant les quarante et quelques années d’existence, dont nous sommes redevables à la Providence. Et ce qui me touche singulièrement, c’est de voir ceux là surtout de nos collègues qui sembleraient avoir le plus de droit au repos par leur âge, par leurs services passés, par leurs succès antérieurs, continuer de donner à tous l’exemple du travail, et ajouter par de nouvelles publications à la bonne renommée de l’Université comme à leur propre réputation. Je m’applaudis de pouvoir leur payer, en passant, celte dette d’une admiration émue et pleine de gratitude.
A un autre point de vue, il m’est bien doux aussi, messieurs, d’applaudir, avec la discrétion voulue, à tout le bien que vous faites dans l’ordre religieux et moral, à la part si empressée prise par vous à toutes les œuvres de zèle et de bienfaisance chrétienne; aux bons exemples que vous et vos familles multipliez sous les yeux de tous et à la grande édification du public. Cette bonne odeur du Christ, pour me servir d’une expression de la sainte Écriture, que vous répandez autour de vous, messieurs, est pour l’Université elle-même un parfum d’honneur et de bénédiction, un parfum qui s’élève jusqu’au trône de Dieu, comme une autre forme de la prière et de la supplication.
Et maintenant, chers Étudiants, c’est vers vous que je tourne mon cœur et mes regards, vers
vous que je ne puis contempler sans un profond attendrissement, sans me sentir remué jusqu’au fond.de mes entrailles. Comment pourrait-il en être autrement? Vous êtes l’élite de la jeunesse belge, l’espoir le plus précieux de la patrie, son printemps, si je l’ose dire; les fils chéris de cette sainte Église catholique, mère de vos âmes, mais mère souvent méconnue aujourd’hui; les fils de l’Église catholique qui a civilisé nos ancêtres, défriché notre sol et nos intelligences, béni vos berceaux, dirigé vos premiers pas dans la voie du vrai, du beau et du bien; qui, en ce moment encore, vous prodigue, au sein de l'Alma Mater , ses enseignements et ses soins maternels. Chers jeunes gens, avez-vous jamais bien pensé à toutes les espérances qui reposent sur vous, à toutes les sollicitudes éveillées autour de vous, aux prières, aux larmes de vos parents, si fiers de vos succès, si inquiets de votre avenir, si alarmés à la pensée des périls qui menacent votre innocence, des dangers de toute sorte qui assiègent aujourd’hui la jeunesse chrétienne? Ne l’oubliez jamais : vous avez deux grands devoirs à remplir, deux devoirs dont le souvenir toujours présent doit être comme l’âme, le moteur de toute votre vie universitaire. Vous devez d’abord vous conserver pieux, purs, vertueux; vous devez ensuite vous préparer avec un courage, une constance virile à parcourir dignement, honorablement»
fructueusement, la carrière où la Providence vous appelle en vous ouvrant l'accès des études académiques.
Vous avez donc avant tout, chers Étudiants, à veiller avec un soin religieux sur le trésor de foi et de vertu que vous devez à votre éducation chrétienne, à cette éducation qui est la première obligation de la paternité, et que vous avez reçue de vos parents et des maîtres jugés dignes de continuer après eux cette œuvre si importante et si laborieuse. Ces fruits d’une sainte éducation, le trésor de vos âmes, vous les conserverez en les multipliant, car ici aussi on ne conserve que par le progrès, et c’est surtout de la vie des âmes qu’il est vrai de dire que ne pas y avancer c’est déjà reculer. Soyez donc fidèles à vos habitudos de piété, gardez flidôlement votre cœur contre la séduction des fausses joies, des plaisirs matériels, des amitiés corruptrices, des lectures immorales ou simplement frivoles. Tout est sérieux dans la vie du jeune homme chrétien; tout doit répondre à la noblesse de ses sentiments et à la grandeur de ses destinées. Sursurn corda. Q ue votre vie tout entière soit à la hauteur de vos saintes croyances, de vos sublimes espérances. Votre âme porte en elle la ressemblance de la Divinité; elle a coûté le sang d’un Dieu ; ne l’avilissez jamais ; ne vous réduisez jamais à avoir à rougir de vous-mêmes devant vous mêmes.
Votre "Second devoir, chers Étudiants, est de préparer l’avenir dans le présent. Nous avons tous une dette à payer à la société. La vôtre est plus grande que celle de la plupart des hommes, parce que l’on doit rendre en proportion de ce que l’on a reçu. En vous appelant à prendre place dans cette portion privilégiée de l’humanité que forment les classes dirigeantes, Dieu vous a imposé le fardeau d’une responsabilité plus lourde et plus périlleuse. Si vous ne travaillez pas, si vous ne portez pas avec courage, dans le travail de l’étude, le poids du jour et do la chaleur, vous éprouverez, tôt ou tard, l’amertume des regrets inutiles et les angoisses d’une conscience qui n’est pas sans inquiétude devant Dieu.
Nous attendons mieux de vous, chers Étudiants, quoique nous parlions ainsi. Nous serions rassurés davantage, si nous vous aimions moins. Mais notre espoir, notre confiance se raffermit au souvenir de tout ce que nous avons vu de louable en vous dans ces dernières années, de tout ce que votre vie d’étudiant a donné de beaux et d’édifiant8 spectacles à la terre et au ciel. Dieu en soit béni ! Je vous en félicite ou plutôt je vous en remercie* au nom de tous mes chers coopérateurs. Soyez toujours, comme vous l’avez été, comme vous l’êtes, notre joie et notre couronne! Efforçons-nous tous, maîtres et élèves, de nous rendre de plus en plus dignes du nom
que nous portons, de ce nom de fils de l’Université catholique, qui est le nôtre depuis plus de quarante ans. Nous sommes heureux de le partager maintenant avec les institutions sœurs d’un pays ami et voisin, où nous les avons vues naître avec bonheur au milieu des difficultés et des peines. Que Dieu protège leur vigoureuse jeunesse; qu’il éloigne les dangers qui les menacent; qu’il nous unisse, nous affermisse tous dans l'amour du droit et de la vérité; qu’il nous arme, s’il le faut, pour le bon combat. J’aime à répéter en finissant, avec l’un des membres les plus éminents d’une de ces jeunes universités (1), quelques nobles paroles bien appropriées à leur situation, et qui conviennent aussi à la nôtre : « Quels que soient les desseins de la Providence, notre devoir à tous est de travailler et de marcher comme si le ciel était serein, comme si l’avenir nous était garanti. Forts de leur conscience sans reproche, du bien qu’ils ont fait, de leur dévouement à la patrie qu’ils ont à toute époque passionément aimée, et dont ils sont les vrais fils et les vrais amis, les catholiques peuvent s’attendre à tout, mais ils n’ont peur de rien. »
L’année académique 1878-1879 est ouverte : puisse-t-elle s’écouler heureuse et féconde sous
(1) M. Amedce de Margerie.
les auspices de Marie, notre glorieuse protectrice, de Marie, en qui nous saluons avec l’Eglise notre vie, notre douceur et notre espérance, vita , dülcedo et spes nostra! Vierge très-puissante. Mère de miséricorde, Siège de sagesse, éclairez -nous, aidez-nous, fortifieznous. Les ennemis de votre fils sont vos ennemis : donnez-nous de les combattre, comme il veut que nous les combattions, en les aimant, et pour les convertir et les sauver. Donnez-nous de n’user dans ce combat que de ces armes qui sont vos armes, parce qu’elles sont les dons de ce divin Fils : les lumières, les grâces d’en haut; l’esprit de dévouement et de sacrifice, les saintes vertus, et par dessus tout, celle qui les comprend et les surpasse toutes, celle qui restera alors que toutes les autres auront passé, la douce, la patiente, l’héroïque charité. Da virtutem contra hostes tuos.
NOTICE sur le collège d'Adrien VI, dit « du Pape *».
L’ancienne Université comptait quarante-trois collèges, destinés à des jeunes gens de toutes les conditions, qui, pour la plupart, y étaient nourris et logés gratuitement au moyen des revenus de pieuses fondations. Parmi les collèges qui ne recevaient que des étudiants en théologie, un des plus célèbres fut le collège d’Adrien VI ou du Pape, collegium Pontificium sive Adriani papae VI , ainsi appelé du nom de son fondateur, le Souverain Pontife Adrien VI.
Adrien, né à Utrecht le 1 mars 1459, arriva à l’âge de dix-sept ans, à l’Université de Louvain. En 1478, il fut proclamé primus à la promotion générale de la Faculté des arts, et chargé, après dix ans, de l’enseignement de la philosophie au collège du Porc, où il avait fait ses études.
Promu, le 1 août 1490, au grade de licencié en théologie, il obtint un canonicat à l’église collégiale de Saint-Pierre et devint par là même professeur à la Faculté de théologie. Peu après, il fut aussi nommé curé du Grand- Béguinage à Louvain.
Le 21 juin 1491, il reçut les insignes du doc-
torat, et, six ans plus tard (1497), maître Adrien, comme on l’appelait vulgairement, devint doyen du chapitre de Saint-Pierre, et à deux reprises, savoir en 1493 et 1500, il se vit élevé aux honi neurs du rectorat académique.
Eu 1507, l’empereur Maximilien lui confia l’éducation religieuse et scientifique de son petitfils l’archiduc Charles d’Autriche, qui devint plus tard l’empereur Charles-Quint. Comme le jeune archiduc résidait d’ordinaire au Château-César, à Louvain, son précepteur put continuer à donner ses cours de théologie à l’Université.
En 1516, Adrien fut nommé évêque de Tortose, en Catalogne, et le I juillet 1517, Léon X le revêtit de la pourpre cardinalice.
Après la mort du Souverain Pontife leconclave porta, le 9 janvier 1523, ses suffrages (à l'unanimité moins une voix) sur le cardinal évêque de Tortose, que l’on considérait comme un saint. Adrien élu pape fit son entrée à Rome le 29 août suivant. La prise de possession du siège basilical de Saint-Jean-de-Latran et le couronnement d’Adrien VI eurent lieu le surlendemain. Après avoir gouverné l’Église universelle à peine pendant un an, il rendit pieusement son âme à Dieu, le 14 septembre 1523, âgé de soixante-quatre ans et demi.
Fondation du collège.
Adrien, encore doyen de Louvain, fit construire dans cette ville, vers 1512, une magnifique et spacieuse maison, sur un terrain compris entre la rue du Mayeur, ’s Meyersstraete , et la rue des Chats, aujourd’hui rue de Bériot.
Ce n’était pas un sentiment de vaine gloire qui le poussait à faire cette grande construction ; un but plus noble l’animait. Plein de l’amour de la science, il entrevoyait déjà le jour où ce magnifique édifice servirait d’asile à des élèves en théologie peu favorisés de la fortune. Devenu pontife, il se souvint do Y Alma Mater , et stipula, par testament du mardi 8 septembre 1523, que sa maison de Louvain devait être convertie, avec ses meubles et toutes ses dépendances, en un collège pour de jeunes lévites, et il voulut que la présidence en fût confiée à un gradué de la Faculté de théologie.
Il n’avait plus que six jours à vivre quand il fit ce testament en présence de son secrétaire intime Thierri Hezius, d’un notaire et de deux témoins appelés par lui-même, Nicolas de Porta, doyen d’Eindhoven, et Pierre Vanden Male, chanoine de Saint-Pierre à Louvain. Il nomma exécuteur testamentaire le cardinal Guillaume d’Enckevoirt, et lui laissa le soin de déterminer
le nombre des boursiers, la localité dont ils devaient être natifs, les universités où ils pouvaient avoir été promus, et, en général, tout ce qui regardait les statuts et les règles pour la bonne direction du collège. Le successeur d’Adrien VI, Clément VII, confirma la fondation par un bref adressé au cardinal, et lui ordonna de s’adjoindre comme coexécuteurs l’abbé de Parc, le prévôt de Notre DameàUtrechtetledoyen de Saint-Pierre à Louvain.
Le nouvel établissement fut ouvert en 1524.
«L’empereur Charles-Quint, dit M. Van Even dans son Louvain monumental , y logea, ainsi qu’il résulte des comptes de la ville ».
Le 11 août 1775, une partie de l’aile droite du collège s’écroula. Un étudiant, Pierre Van Schelle, natif de Bruxelles, sous -diacre et bachelier en théologie, périt sous les décombres. Cet accident engagea les curateurs du collège à remplacer les anciens bâtiments par de nouvelles constructions. Montoyer, architecte du gouvernement, fut chargé de dresser les plans, et Thomas-Lambert Ghenne, président du collège, posa la première pierre de l’édifice, sous le rectorat de Wuyts. Les travaux furent terminés en
« L’édifice forme un quadrilatère de 100 mètres de profondeur sur 70 de largeur, dont les bâtiments à trois étages, d’une ordonnance fort simple, bordent une cour intérieure. On a accès
au bâtiment du fond par un large perron qui conduit à trois portes en plein cintre. La façade extérieure (1), compte trois avant-corps similés, dont celui du centre offre six pilastres ioniques modernes avec fronton; chacun des avant-corps latéraux a quatre pilastres du même ordre, posant sur un soubassement rustique et couronnés d’un fronton cintré. Mais cette façade n’est pas assez élevée en proportion de sa longueur et l’entablement des avant-corps est brisé, d’une manière fort désagréable, par les fenêtres de l’étage.
A l’exception des pilastres, des corniches, des ehambrales, des portes et fenêtres et autres parties saillantes, cet édifice est entièrement construit en briques.
« C’estdans ce collège que l’empereur Joseph II établit, en 1788, son séminaire général. En 1792 il servit aux réunions du club républicain, et, en 1801, il fut converti en succursale de l’hôtel des invalides de l’armée française. Bonaparte, alors premier consul, visita la succursale de Louvain, le 30 juillet 1803. Les invalides quittèrent le Collège les 20, 21 et 22 janvier 1814, et se rendirent à Arras. En 1826, le roi Guillaume y établit le Collège philosophique , qui exista
(1) Voyez une lithographie représentant cette façade danf l'annuaire de ÏUnireriité catholique de 1828.
jusqu’en 1829. En 1827, il y flt ajouter le Grand Auditoire. Cet édifice, construit d’après les plans de M. Hensmans, présente une spacieuse demirotonde. Après la révolution de 1830, le collège servit successivement de magasin à fourrage, de caserne et de foire. Mais, depuis 1835, il sert do pédagogie pour les étudiants delà Faculté de pkilosophieet lettres de l’Université ». Van Even, Louvain monumental , p. 300.
Présidents du collège.
1. Godescalc Rosemondt fut le premier président du collège du Pape. Né à Eindhoven vers 1483, il flt son cours de philosophie au collège du Faucon, et remporta la troisième place à la promotion générale de la Faculté des arts en 1502. De là il passa au Grand-Collège où il s’appliqua à l’étude de la théologie. Peu de temps après, on le rappela au Faucon pour y enseigner la philosophie, et, en 1509, il fut admis au Conseil de l’Uni versité en qualité de régent de la Faculté des arts. En 1515, il succéda à Luc Walteri, président du Grand-Collège, dans la chaire extraordinaire de théologie. Promu au doctorat en 1516, il obtint, en 1520, une prébende de premier rang à l’église de Saint-Pierre. A cette dignité était attachée une chaire primaire de théologie. La même année, il fut élu recteur semestriel.
Rosemondt ne se borna pas aux fonctions de l’enseignement, il y joignit le ministère de la chaire, qu’il exerça avec beaucoup de zèle, et dirigea, pendant longtemps, les religieuses hospitalières. En 1524, les exécuteurs testamentaires d’Adrien VI le nommèrent président du collège du Pape; mais il n’occupa pas longtemps ce poste important, car la mort vint le frapper le 5 décembre 1526. Son corps fut enterré dans la chapelle de l’hôpital de Louvain.
Rosemondt fit des fondations en faveur du Grand-Collège, du collège d’Adrien VI et de l’hôpital de Louvain.
Il laissa les ouvrages suivants :