RAPPORT
SUR UN MÉMOIRE DE MM. PELLETIER et CAVENTOU,
Ayant pour objet l'analyse des quinquina.
De tous les travaux qui ont été faits dans ces derniers temps sur les végétaux , celui que MM. Pelletier et Cavenlou ont présenté à l'Académie sur les quinquina, est sans contredit le plus intéressant.
En effet , il nous fait connaître dans ces écorces une substance particulière qu'on peut obtenir séparée de tous les autres principes qui l'accompagnent , et dans lequel paraît résider la vertu fébrifuge des quinquina.
Ce que ce travail offre encore de fort utile pour la médecine , c est qu'il peut servir à faire rejeter du commerce toute espèce de quinquina qui ne contiendra pas le principe dont nous parlons ; et alors on pourra compter sur des effets certains et constans de ces médicamens précieux.
Tout en rendant justice à MM. Pelletier et Caventou , sur la part qu'ils ont à la découverte du principe fébrifuge des quinquina , nous devons dire cependant qu'un chimiste portugais , M. Gomès , dont, il est vrai , MM. Pelletier et Caventou ont cité le travail , avait signalé ce principe ; mais
il n'en avait pas aperçu la principale propriété, savoir l'alcalinité.
Le procédé qu'emploient MM. Pelletier et Cavenlou pour obtenir ce principe à l'état de pureté , est à peu près le même que celui de M. Gomès 5 lequel consiste à laver l'extrait alcoholique de quinquina par de l'eau légèrement alcalisée jusqu'à ce que les eaux de lavage cessent de se colorer.
L'eau alcalisée remplit ici deux fonctions à la fois, l'une de dissoudre la matière colorante , l'autre de s'emparer de l'acide uni au principe fébrifuge , et qui le rendait soluble.
Le principe fébrifuge reste alors combiné seulement à une petite quantité de matière grasse dont on le débarrasse aisément en le dissolvant dans l'acide hydrochlorique faible.
Ensuite on le précipite par un alcali , on le redissout dans l'alcohol pour l'obtenir cristallisé. C'est le cinchonin pur qu'il vaudrait peut-être mieux appeler cinclionine , celte dénomination serait plus en harmonie avec celles qu'on a données aux substances alcalines végétales découvertes depuis quelque temps.
Un autre procédé plus expéditif , inventé par MM. Pelletier et Cavenlou pour arriver au même but , consiste à traiter à chaud l'extrait alcoholique de quinquina par l'acide hydrochlorique faible, à précipiter le cinchonin par la magnésie en excès , à laver le précipité et à le faire sécher au bain-marie ; à dissoudre le principe actif du quinquina par l'alcohol.
Voici maintenant les propriétés que cette matière a pré- ■omées à l'examen de MM. Pelletier et Caventou -, elle est
blanche , cristalline , amère comme le quinquina lui-même, sans en avoir l'astringence , presque insoluble dans l'eau ; très - soluble dans l'alcohol , 1 ether , et formant avec les acides qu'elle neutralise comme les alcalis minéraux , des sels solubles et cristallisables.
On détermine ensuite la capacité de saturation de cette substance pour les acides , et on examine les propriétés des sels qui résultent de ces combinaisons ; la plupart sont solubles et susceptibles de cristalliser -, il faut en excepter seulement celles qu'elle forme avec des acides oxalique , gallique et carbonique qui sont très-peu solubles. D'après cela, on conçoit aisément comment le cinchonin , quoique insoluble par lui-même , se trouve cependant dans les infusions et décoctions de quinquina , c'est qu'il est uni dans celte écorce à un acide qui le rend soluble.
Le peu de solubilité du gallate de cinchonin pourrait ;li peut-être expliquer la cause du précipité abondant que la il-. Jointure de noix de galle produit dans une infusion d'une II bonne espèce de quinquina.
Ne serait-ce pas aussi à ce principe qu'est due la propriété connue depuis long-temps des médecins , de détruire la propriété émétique du tartre stibié ? Cela est vraisemblable.
Eu recherchant le cinchonin dans plusieurs espèces de quinquina, MM. Pelletier et Caventou sont arrivés à un il singulier résultat : c'est que le quinquina jaune contient un principe alcalin analogue à celui du quinquina gris, qui em diffère cependant sous certains rapports 5 par exemple, il | ne cristallise point et ne sature pas les mêmes quantités
d'acide , etc. Le quinquina rouge contient à la fois les deux espèces d'alcali dans des proportions considérables. Pour distinguer celte seconde espèce de principe, ils ont proposé de le nommer quinine.
La différence qui existe entre le cinchonin et la quinine , soit relativement à leur nature , soit relativement aux quantités respectives dans les trois espèces de quinquina , peut en quelque sorte expliquer les légères variations dans les effets remarqués par les médecins dans l'administration de ces écorces.
MM. Pelletier et Caventou nous paraissent avoir établi par des raisons plausibles que les deux principes alcalins dont nous venons de parler sous le nom de cinchonin et de quinine , sont les vrais principes fébrifuges et antipériodiques des quinquina. Cependant l'expérience doit prononcer en définitif sur cet objet. D'après cela , il est vraisemblable que tout quinquina qui ne contiendra pas l'une ou l'autre de ces matières , ne sera pas fébrifuge.
Les caractères bien dessinés que les auteurs du Mémoire dont nous venons de rendre compte , ont donnés du cinchonin et de la quinine, pourraient, ainsi que les moyens indiqués pour les obtenir , servir à la faire découvrir dans les végétaux indigènes , si par hasard elle y existe.
Indépendamment de ces principes essentiels , MM. Pelletier et Caventou ont trouvé dans les quinquina beaucoup d'autres substances qu'ils ont mieux caractérisées que ne l'avaient fait ceux qui les ont précédés sur le même sujet. Parmi ces matières , les plus intéressantes sont deux matières colorantes rouges , Tune soluble dans l'eau , l'autre
insoluble ; mais nous renvoyons au Me'moire des auteurs pour connaître les diverses propriétés de ces corps et la manière de les séparer les uns des autres.
Nous terminerons ce rapport en disant que le travail de MM. Pelletier et Caventou est intéressant sous tous les rapports , et que nous le croyons très-digne d'être inséré dans les volumes des savans étrangers.
Signé, Deyeux, Thénard , Vauquelin.
L'Académie approuve le rapport et en adopte les conclusions.
Certifié conforme à l'original ,
Le secrétaire perpétuel conseiller d'état , chevalier de V Ordre Royal de la Légion-d 'Honneur ,
Baron Cuvier.