Dans la Tav. RU. aussi, Marc essaie de fuir; cf. p
Marc exposé
dans une île
déserte.
593. Cet arrêt remplit Marc de désespoir : « Tuez-moi plutôt sur le champ ! s'écrie-t-il ; si serait ma dolor finee. » Il avoue avoir mérité la mort, parce qu'il a tué Tristan. Ses pleurs et ses lamentations soulèvent encore la pitié des voyageurs, qui se déterminent enfin à abandonner Le roi dans une île inhabitée devant laquelle on passe. Marc en est très content, et le vaisseau retourne en Gornouaille, où l'on se félicite d'être débarrassé de ce coupable roi, étaient tu que an tel lieu s'antpuistilaler si que malle honte li puisse avenir.
594. Dinas refuse la couronne qu'on lui offre, et propose de s'adresser au roi Arthur afin qu'il leur donne un souverain. On charge de ce message un chevalier, La[n]dunas, qui part avec six gentilshommes.
595. Marc attend la mort dans son île, en se répétant que c'est luimême qu'il a tué, et non Tristan. Le lendemain, il voit la mer fortement houleuse; il se retire un peu et adresse un discours à l'océan, lui demandant si sa rage vient d'orgueil ou de courroux. L'orgueil, c'est de la folie : lui-même, ayant tué Tristan par orgueil, a été fortement humilié. Le courroux, c'est encore de la folie : lui-même aurait sujet à se courroucer, lui qui est à présent tout à fait déshonoré , mais la mer ne doit point être en colère contre lui, « car nul ne se doit coresier que moi sor tos. »
596. Et il apostrophe ainsi la mer toute la journée. A l'approche de la nuit, il voit venir un bateau , qui se ferit a terre aike près de lui , si duremant c'aipoc qu'il n'est tos debrisiez; un homme y est couché, la face contre terre. Marc prant la corde don baitel, a la tire si duremant a soit si qu'il tire bien la moitiez don baitel a terre ; si l'ataiche adonc a une roche qui iluec estoit. Il entre et trouve l'homme vivant , mais il avoit tos perdui tos le sans a le memore a le pooir dez mambre à la suite de l'épouvante que lui avait causée la tonnante de la mer.
597. Le naufragé, revenu à lui, passe la nuit sans parler; le lendemain, il dit être un pêcheur du royaume de Logres , aux environs du château de la Cairiere, emporté par la tempête jusqu'à cette île. Marc se donne pour un chevalier qui en a tué un autre sur le vaisseau où il se trouvait : « Tout d'abord, dit-il, on voulait me mettre à mort, mais on se contenta enfin de m'abandonner dans cette île. » C'est, raconte le pêcheur, l'Ile redoutable, nommée par d'autres VEsprueve Uterpandragon, parce que ce roi y fit une grande prouesse deux ans avant sa mort. Le roi Marc dit se souvenir vaguement de cette histoire, qu'à sa prière le pêcheur lui rappelle :
598. « Aux temps d'Uterpendragon, un géant doué d'une force prodigieuse habitait, dans cette île, une belle et forte tour dont vous pouvez encore voir les ruines; il avait enlevé une demoiselle noble du royaume de Norgalles , et atre mainie avoit il ancore avec luj. Dans les nuits sombres et orageuses > ce géant allumait du feu au haut de la tour, attirait par là des voyageurs qui étaient en péril sur la mer et les mettait à mort à leur arrivée; de là le nom de l'Ile redoutable. Un jour, le roi Uterpendragon fut jeté par une tempête près de cette île ; ne vou-
lant point manquer l'occasion de combattre le géant, il aborda , revêtit les armes qu'on trouva dans le vaisseau, et fondit sur le monstre, que, de trois coups, il tua; on massacra ensuite les autres, sauf la demoiselle, et on démolit la tour. Le roi fit venir la tête du géant en Logres, pour qu'on admirât sa bravoure; on trouvait cependant que cet exploit avail plutôt été dicté par la folie. »
599. Le pêcheur console Marc, l'engage à compter sur Dieu, qui ne les oubliera point, et lui donne du pain. Les deux compagnons d'infortune restent ensemble toute la journée ; ils n'oublient pas d'aller voir les ruines de la tour. Le lendemain, le pêcheur part en emmenant Marc, qui entre dans le bateau en se signant.
600. Quel voyage pour un roi ! Le pêcheur rame, et Marc l'aide de son mieux ; au soir, ils arrivent au château de la Cairiere, situé sur les confins «les royaumes de Logres et de Norgalles. Le pêcheur loge chez lui Marc, qui souffre de ses blessures et envoie son hôte au château trouver un médecin. Le seigneur du château fait proposer à Marc de rester avec lui; celui-ci accepte avec empressement. On le soigne, et, grâce aux peines que se donne le seigneur, nommé Hamedont, le blessé, qui ne veut rien révéler de son estre, est guéri. Ayant plu à Hamedont, il est gardé chez lui comme son compagnon.
601. Sur ces entrefaites, Bohort arrive à la cour d'Arthur1, où on La cour d'Arthur porte toujours le costume noir en souvenir de Tristan; pendant l'année pleure Tristan, de deuil, le roi n'alla jamais à la chasse ne grammant ne chevachait ne
ne fit samblant de liesse. Chaque matin, à la rentrée de l'église, tout le monde, y compris la reine avec les dames, s'assied par terre ; deux chevaliers, avant apporté l'écu et l'épée de Tristan, montent sur un siège haut ; celui qui porte l'épée la tire et la montre, en récitant le lai suivant : Signor, saiez, gardez, veez Le brant Tristant, qui an cest ans, etc. Alors s'élèvent des cris de douleur, et tous vont, en pleurant, baiser le pommeau de l'épée, ainsi com ce fust unz saintuaire; l'autre chevalier ôte la housse vermeille qui couvre l'écu, et le montre, en disant le lai que voici: Signor, veez si le miraour Qui don monde fujai luour, etc. Les lamentations reprennent. Ensuite Arthur se lève, va devant l'écu et l'ait sai complainte par soit. Et saichiet que celle complainte estoit faite an mnblance de lait, a de dit a de champ, et estoit ditiee en tel manière : l'wt que je voit que defineir Covient mez fait a declineir, etc. On pleure ; Lancelol prend la place quittée par le roi et dit celai : Ami, qui de tôle bonteit Aviez le monde sormonteit , etc. Puis c'est le tour de la reine Guenièvre : Signor, veez si unz escu Ke tant corne cez sire ot vécu, etc. Plusieurs autres récitent des lais, et Blioberis, Hector des Mares a et Gaberiet disent leurs complaintes.
602. Bohort est très ému. Arthur avait composé aussi un lai à l'occasion de la mort de l'alamède : c'est le Regrai de Palamides ; a por ce que vos sur h ici quel H lait fut, le vos deviserai je tos plainnemant a dirait in hi manière : Per dolour fait ma conplainte , Dont j'ai le eue r paille a
l. Ce qui ;i déji été ratcontéi voy. § 575 et cf. §§ 604 et 619. '2. Ma. Hector de Maroc.
tainte, etc. Mesire Lanc. an fit unzatre lait, moût bien dû, qui fut apellez le Ploure de Pal. Ce deuil dura bien une année entière
Le corps de 603. Arthur fait transporter à Gamaaloth et déposer splendidement
Palamède trans- dans la maistre église, nommée Yeglise de S. Estenne*, le corps de Pala-
portéàCamaa- mède2. Il voulait faire lever aussi, de Cornouaille, le corps de Tristan pour le placer à côté de son grand émule : ainsi tout le monde viendrait à Gamaaloth voir le tombeau des deux meilleurs chevaliers du monde; mais ce projet n'eut pas de suite, le roi ayant appris à cette époque tos le fait de Lanc. et de la royne Guenuevre 3. Depuis que Palamède, mort, se trouvait à Gamaaloth, Gauvain ne vol onque puis leant antrer : par là on reconnut qu'il avait tué le célèbre chevalier, ce dont il s'était toujours défendu jusque-là; beaucoup le prirent en haine à cause de ce meurtre, et notamment les membres de la lignée du roi Ban.
604. Bohort, s'étant reposé quatre jours, est prié par le roi de raconter A les aventures qu'il a eues pendant la quête du saint Graal , comme la mort de Perceval et de Galaad , et l'aventure « al alrainge range a de la seroulz Perceval que iluec fut 5, ansi com on le m'ai contez ». En ce moment entre le clerc qui met par écrit les merveilleuses aventures trouvées par les chevaliers errants, et Bohort raconte tout ce qu'il se rappelle.
605. Arthur reste à Gamaaloth pendant trois mois. Marc a quitté le château de la Cairiere pour se rendre chez Arthur et lui crier mer cit. Il a une grande confiance dans la générosité bien connue de ce prince, et espère qu'il lui donnera acun boin consoil an sa povreteit.
606. Les chevaliers d'Arthur, fatigués de l'éternel deuil, en craignent des suites fâcheuses pour la renommée de la cour, et représentent au roi que, s'il a perdu de brillants chevaliers, Lancelot lui reste avec Bohort, Hector, Blioberis et d'autres : qu'il cesse donc de se livrer au chagrin, et qu'on aille dès le lendemain à la chasse.
607. Le roi y consent, et l'on va chasser. Un cerf entraîne tout le monde. Blioberis en profite pour retenir Lancelot, à qui il veut dire une parolle : un peu indisposé la veille au soir, il s'était couché pour dormir « an une dez chanbre le roi si priveemant que nul ne m'i savoit leant » ; ainsi il avait pu entendre une conversation d'Agravain avec Mordret : les deux frères comptent révéler à Arthur les amours de Lancelot et de Guenièvre. Une guerre, dit Blioberis, serait très déplorable ; quinze chevaliers de la lignée de Ban sont morts pendant la quête, et on ne pourra plus compter ni sur Tristan ni sur Palamède. Lancelot confesse son amour pour la reine ; cet amour qui déshonore la lignée est dû, dit-il, aux enchantements de la dame du Lac; au reste, la