Voy
579. Un vavasseur, qui est sur sa porte, voit passer Dinadan et lui offre l'hospitalité. Il pleure avec lui la mort de Tristan, et raconte que Marc regrette son neveu, qu'il a dit qu'il aurait mieux aimé perdre la moitié de son royaume avec la reine Iseut, comme il comprend maintenant qu'il a honit tout l'univers en assassinant Tristan , et qu'il a grand'peur qu'Arthur ne vienne prendre vengeance, a C'est ce qui pourrait hien arriver, » fait Dinadan, et il répète devant le vavasseur ce qu'il a dit à Bohort et à l'ermite, qu'il n'est plus chevalier après la mort de Tristan. Après qu'ils se sont de nouveau livrés à leur chagrin, Dinadan se nomme et déclare être venu pour voir la tomhe de Tristan. Son hôte lui dit que Marc vient chaque jour pleurer près de cette tombe, ainsi que les autres Gornouaillais , et que le roi a fait un lai qu'on appelle le Lait de duelz; chescun maitin le vait herpeir devant la sepulleture, et tu li atre ploure communemant, antrent que li roi herpe le lait ; d'autres barons de Gornouaille ont également composé des lais en mémoire de cette mort. Celui qui se désole plus que tous, c'est Dinas, le sénéchal, qui a fait un lai merveilleux. L'hôte offre des habits à Dinadan, qui déclare qu'il ne changera pas de costume avant d'avoir vengé Tristan.
580. Le lendemain, ils vont à la maistre église. Description du Fête funèbre, tombeau 1 . Dinadan tombe à terre, anéanti par la douleur; il se déchire
le visage, se donne un coup de poing dans la poitrine, et désire que la foudre le frappe devant la dernière demeure de Tristan. Il évite cependant de se faire trop remarquer, non qu'il ait peur de la mort, mais il ne voxit mie morir devant ceu qu'il heilt ojj le lait que li baront de Gornuaille avait fait por la mort de T. Au reste, comme tout le monde pleure devant ce tombeau, on ne prend pas garde au deuil de Dinadan.
581 . A l'heure de prime, l'église se remplit de chevaliers et de dames, car le jour se trouve être l'anniversaire de la défaite du Morhout, et la grande fête commémorative de cet événement se célèbre, depuis la mort île Tristan, dans la cathédrale, et non plus dans l'île de Saint-Sanson. Le roi Marc arrive , éploré ; il est décharné , et ses cheveux sont tout blancs. Il adresse aux deux images représentant les amants des discours dans lesquels il se reproche vivement sa félonie et sa trahison. Il ôte sa couronne et la place sur la tête de Tristan en s'agenouillant ; enfin il s'assied et fait dire à son harpeur le lai qu'il avait composé en l'honneur de son neveu : Dontgrant duelz que az cuer me tient Mai complainte faire covient , etc., et le deuil reprend au point d'empêcher d'entendre
1 . 3 i 100, qui plus haut (§ 550) est d'accord avec les mss. de sa famille pour cette description, la donne ici d'après le texte de 757, 104, 336, 1463, 760, 12599 : Dinadan, avec son hôte, entre dans l'église, qu'éclairent les rayons du soleil levant, et au milieu de laquelle se dresse le magnifique monument que Marc vient de faire construire; tous ceux qui le voyaient disaient que jamais il n'y avait eu en Logres un si riche tombeau, sauf celui de Galehout. Au pied de ce tombeau se trouvent deux grandes images, chacune de la taille d'un homme, dont l'une représente un chevalier, si bel a si contentant et si soutillemant tresgitel qu'on le croirait vivant. Il tient la main désire devant sont pis tote cloise entresi con il tenise lez estaiche de sont mantel. Le brus seneitre tenait tanduj dever la gent, et tenoit an. celle main une espee tote nue, et ce tttoit Mlle tspeé mettme dont li Morhol fut ja ocit. Sur le plat, Marc a fait faire des lettres dorées qui disent : n Siynor bairont de Cornuaille, etc.; » c'est le même lai que donne 12599 fp. 89 1 1 . L'autre image représente une belle dame portant sur la tète une superbe couronne d'or (cf. 886 ; p. :i'.il et tenant à la main les estaiche de son manteau; a l'atre main tenoit desus \é chevalier, et avoit an mit sont pis lettre escripte que disoie telle parolle .- « Amis T. que je amoie, etc., » le second lai de 12699. Et elle avoit an miz le front lettre qui disoie : .}'., a li chevalier avoit entrecit lettre an mis le front qui disoie : T. — Fin de la description.
Dieu tonnant; le roi Marc, à force de s'égratigner, se met tout le visage en sang, et Dinadan ne refait mie maindre duelz. Puis Dinas prend la harpe, l'accorde et dit son lai : Triste, dotant, comance moût ploure ; A ne vos mervilliet se je ploure, etc., après quoi recommence le deuil, qui dure jusqu'à l'heure de none; alors le roi Marc reprend sa couronne et baise la sépulture; les autres ayant suivi son exemple, il s'en va avec ses hommes.
582. Le vavasseur dit à Dinadan que le roi vient ainsi manifester sa douleur les trois jours de la fête. Dinadan est fort étonné de trouver tout ce deuil en Gornouaille : il avait cru Marc liet et joiant. A l'heure de vêpres, il rentre avec l'hôte.
583. Dinadan se tiendrait pour honnit, si, à l'exemple de Marc et de Dinas, il ne faisait un lai sur Tristan. Il se met à l'œuvre, et, bientôt, son lai est composé.
584. Le troisième jour, à la tombe, quand Dinas a chanté le sien, Dinadan s'avance et lui prend la harpe, dont il sait fort bien jouer : déjà avant de connaître Tristan, qui lui en a beaucoup appris, il était très avancé dans cet art. Il s'assied par terre, près du roi, qui ne le reconnaît point et s'étonne comme tout le monde. Dinadan accorde la harpe, regarde la tombe et se met à chanter en pleurant : Avet que tote joie m'esloigne, A madolor croiste et eslongne, etc. Le roi reconnaît enfin le chanteur, dont l'accoutrement modeste lui fait pitié, car il sait que Dinadan était un des chevaliers qui plus cortoicemant se tenoit adès an robe; la pâleur, la maigreur qu'on lui voit après la mort de Tristan éveillent aussi sa compassion; d'autre part, il n'a point oublié les mauvais tours que Dinadan lui avait joués en Logres, à l'époque où il y était allé pour tuer son neveu ; et comme, depuis la mort de ce seul défenseur de Marc, plusieurs de ses barons guettent l'occasion de le chasser, ce dont le roi a été informé, il se dit, en voyant Dinadan, que c'est là, pour lui, un ennemi de plus. Il se promet donc de l'emprisonner ou de l'expulser de Gornouaille. Mais il ne fait semblant de rien, embrasse, en pleurant, Dinadan , lui témoigne sa douleur de la mort de Tristan et, toujours en pleurant, le mène avec lui au palais.
585. Dinas salue avec joie Dinadan, le conduit à son hôtel, et lui recommande de se tenir sur ses gardes contre Marc.
Préparatifs de 586. Le roi mande et consulte Andret, qui lui conseille de faire guerre. chasser Dinadan et de mettre en prison Dinas, car, « dit-il, le sénéchal,
tout en étant votre homme lige, fut ancontre vous de tos cest fait. » Cependant Marc, qui ne veut point que Dinadan lui échappe, ordonne à Andret de s'emparer de tous les deux. Celui-ci obéit et part avec quarante chevaliers.
587. Dinas, prévenu par un chevalier qui était auprès d'Andret e1 qui aimait beaucoup le sénéchal, se rend, avec Dinadan et cent chevaliers, à l'hôtel d'Andret, renonce à y entrer, comme la tour en est trop forte, et sort de Tintagel. Il se retire à un de ses châteaux, — pas à
celui où Tristan mourut , mais à un autre , qui n'est oit mie moin fors, car depuis la mort T. sant faille avoit li roi Marc renduj a Dynal tos cez chastialz, plus par paour queparamor. De là, d'après le conseil de Dinadan, on fera la guerre au roi Marc, en comptant sur l'assistance des barons mécontents ; en effet, la nouvelle de la dernière déloyauté du roi a fait quitter son parti à soixante hauts barons.
588. Dinas hésite bien un peu à guerroyer contre son seigneur, mais Dinadan prononce devant les barons un discours dans lequel il accuse Dinas de poltronnerie, et les engage vivement à commencer la guerre : « Je vous aiderai, s'écrie-t-il, et avant trois mois Marc sera obligé d'abandonner sa terre ! » Les barons l'approuvent, charmés du secours de ce bon chevalier, et prêtent serment; on devra se réunir au Château gaulois, ainsi appelé d'un baron de Gaule qui l'avait fait construire.
589. Marc, averti par un chevalier et encouragé par Andret, rassemble des troupes. Mais il a les esprits contre lui, et son armée est battue. Il ne peut même pas retourner à Tintagel, le passage étant
barré; il s'enfuit vers la forêt1 et, quoique vivement poursuivi par ses Marc en fuite.
ennemis, il réussit à gagner une profonde vallée, où il pleure et se
désole d'avoir perdu son royaume. Il se dit qu'on le chassera de terre
en terre, parce qu'il a tué son neveu : « C'est moi-même, s'écrie-t-il,
et non Tristan, que j'ai mis à mort ! » Ne voulant plus chevaucher, il
laisse son cheval s'en aller, s'assied à une fontaine, a tient cez .11. maint
a sai face.
590. A l'entrée de la nuit, de bruyants hennissements se font entendre dans la forêt. Le roi a peur, quitte la fontaine a se met devant une roche an une essombre; il n'a plus ni lance ni épée, et son heaume est resté à la fontaine, où arrivent peu après deux chevaliers , qui se plaignent de la grande perte que, ce jour même, la Gornouaille a subie, sur le champ de bataille, grâce à son roi félon, le meurtrier de Tristan.
591. Marc, les voyant endormis, résout de s'esquiver et d'aller au bord de la mer pour trouver un vaisseau, désirant gagner n'importe quel autre lieu que la Gornouaille. Il s'éloigne tout doucement, trouve son cheval mort et marche toute la nuit. Arrivé à la mer, il voit par hasard une nef prête à partir, se fait conduire en bateau à ce vaisseau, qui quitte déjà le port, y entre et y trouve une foule de voyageurs qui s'en vont en Logres pour éviter les horreurs de la guerre : tous se lamentent du grand malheur que le pays vient d'éprouver par suite de la désastreuse bataille de la veille.
592. On peut juger de l'effroi de Marc quand il se voit ainsi entouré de si's ennemis mortels; quoique se coisant de son mieux, il est reconnu et menacé de mort. Il leur crie mercit à plusieurs reprises, pleure tarés fort et tant an fait que li aquant an on pitiet , por ce que lor sire estoit. Unz genli lions soutient qu'on devrait plutôt tuer son enfant que son seigneur et, sur son conseil, on décide de retourner en Gornouaille pour livrer le roi à la merci des grands barons.