Marc, accompagné du sénéchal Dinas, rencontré par
hasard, gagne son palais ; il va voir Iseut, qui pleure et chante
son amour : elle croit Tristan mort. Le roi entend ce qu'elle
dit. Elle le brave en face et déclare qu'elle veut se tuer. Marc
charge Dinas de la surveiller ; le sénéchal la console, quand
on entend des lamentations. Dinas va aux renseignements.
On vient d'apprendre la mort de Tristan : c'est une superche- Fausse nouvelle a j tt j • ii de la mort de
rie arrangée par Andret. Une demoiselle étrangère, gagnée Tristan, par lui, vient d'arriver (f° 141); elle dit qu'elle est envoyée par Tristan, qu'elle a trouvé mourant près d'une fontaine, où il avait été frappé pendant son sommeil par un ennemi mortel. Lorsque Dinas rentre chez Iseut, elle s'écrie : « Or est il morz ; » désormais elle est résolue à se tuer K
1. Ici le récit passe au chevalier à la cotte mal taillée, qui va prendre son logis avec la demoiselle mesdisant, chez un vieux chevalier ; et ainsi débute dans 750 la laisse suivante. Mais 756, etc., rapportent ici leur arrivée à la croix d'où partent les deux chemins (voy. § 7 1 et, où ils se séparent de Mordret. Ce qui suit est une manière de récapitulation des aventures racontées dans 750 (12599) à la place de l'épisode de Damantes donné par 756, etc. (pour 403, voy. § 71 a, unie), comme l'a montré Brakelmann : (756, f° 142 a) Nos deux voyageurs sont rejoints par un chevalier dont l'écu est couvert d'une
Suite 87. Le chevalier a la cote mal tailliee et la demoiselle
de Brunor. mesdisant sont hébergés chez un vieux chevalier, à qui Brunor raconte qu'il va aux Destrois de Soreloys pour terminer l'aventure que Nestor * de Gaunes commença au temps de Galehout. Son hôte lui représente, au grand contentement de la demoiselle, les dangers de cette aventure, et lui apprend que les six frères de Soreloys ont emprisonné ou mis à mort tous les chevaliers qui les ont attaqués : Garadoc Bref Bras est toujours leur prisonnier. Cependant, Brunor ne se laisse point intimider. — Au départ, l'hôte prend Brunor à l'écart et le prie d'éviter tout combat avec son fils, qu'il trouvera défendant le passage d'un pont, et qui est faible par suite des blessures qu'il a reçues dans une bataille.
88. En effet, lorsqu'ils sont arrivés au pont, Brunor n'accepte pas la joute et passe par l'eau. La demoiselle l'accable d'injures. Brunor explique sa conduite au chevalier du pont, qui ne lui en sait aucun gré.
89. Brunor et sa compagne de route arrivent près d'un château situé sur une montagne. Ils rencontrent une demoiselle, qui leur raconte que, dans ce château, on emprisonne les compagnons de la Table Bonde et toutes les dames accompagnées par des chevaliers, parce que Blioberis avait enlevé la femme du châtelain. La demoiselle mesdisant y va quand même ; elle a l'intention de dire que Brunor ne la conduit point. Elle lui recommande de s'en retourner, en lui lançant une bordée d'injures : « Chaitis! qe feras tu? Maleùrex et
housse vermeille. C'est Lancelot : ayant appris à la cour l'arrivée de la demoiselle mesdisant et son départ avec le chevalier à la cotte mal taillée, il est parti furtivement, décidé à prendre, au besoin, la place de ce chevalier dans l'accomplissement de l'aventure. On fait route ensemble ; la demoiselle, suivant son habitude, est très méchante pour Brunor ; elle injurie aussi Lancelot parce qu'il prend le parti du chevalier; Lancelot en rit et la taquine (cf. § 73). On rencontre la demoiselle (cf. § 74) qui apporte à Lancelot la lettre par laquelle Tristan, alors en Petite-Bretagne, voulait se justifier de son mariage (le contenu de cette lettre n'est pas donné). Lancelot fait une réponse, et le lendemain il s'en va avec la messagère pour lui montrer le chemin. Puis Brunor et la demoiselle mesdisant vont se loger chez le vieux chevalier (v. cidessus), et à partir d'ici (f° 143), il y a accord entre les diverses rédactions.
1. Estor 756. — Mais comment Brunor pouvait-il connaître ces détails ? Pour 750, tout est clair ; voy. § 73.
mal seriez, por qoi ne t'en retorne[s] tu tant corne tu as le loisir? Fui t'en a certes, beste foie, avant qe tu soiez reteniez, tant coin tu le puez fere ! » Brunor ne répond rien, comme toujours ; une seule fois il a dit que la langue de la demoiselle ne contient que du venin.
90. Au château, on reçoit fort bien les voyageurs. Mais le lendemain, quand ils se sont un peu éloignés du château, — dont les portes ne s'ouvrent qu'à l'heure de prime, — ils voient devant eux sur le chemin six chevaliers. Brunor, voulant faire peur à la demoiselle, menace de la laisser prisonnière pour s'en aller après, tout seul, en Soreloys. Il dit donc aux chevaliers qu'il n'est pas compagnon de la Table Ronde, quoique ayant été armé chevalier par Arthur. On lui permet de passer, mais on veut retenir la demoiselle. Fort épouvantée, elle essaie de s'en tirer en prétendant que Brunor ne la conduit pas, mais il proteste, et on ne la croit pas. A la fin, pour la rassurer, Brunor déclare que jamais les chevaliers ne mèneront la demoiselle en prison, tant qu'il pourra les en empêcher : elle envoie son secours au diable. L'un des chevaliers emmène déjà la demoiselle, quand Brunor, malgré son écuyer, qui s'émerveille de ce que son maître veut délivrer cette méchante femme, le défie et le renverse ; puis les autres se ruent sur lui et tuent son cheval. Il se défend encore quelque
temps, mais il est finalement vaincu et emprisonné avec la Brunor et la dedemoiselle dans le château, qu'on appelle le château iïUter, S°îfnctlleen^erî. parce qu'il avait été construit par Uterpendragon. sonnés.
91. Iseut va de mal en pis. Habillée en reine, car elle veut iseut essaie de mourir parée comme elle l'était à son couronnement, elle entre se suicider, un jour au jardin, toute seule, après avoir dit à ses dames
qu'elle va dormir. Le temps est superbe, et les oiseaux chantent : cela lui rappelle son séjour dans le Morois avec Tristan. Elle pleure, chante un lai qu'elle a composé (Li solaus luist et clers et biaus, etc. x) et appuie contre un arbre, pour s'en percer le cœur, le pommeau de l'épée dont Tristan tua le Morhout. Mais le roi Marc, qui la surveille attentivement depuis quelque temps, s'était posté à une fenêtre voisine de la chambre d'Iseut, pour l'y observer ; et au moment
1. Cet épisode, avec le lai, se trouve imprimé dans Bartsch, Chrestomathie de l'ancien français s, p. 149-152, '^d'après le ms. 750, avec des variantes du ms. de Genève.
où elle va se tuer, il l'en empêche en sautant de la fenêtre dans le jardin. Il réprimande sévèrement les dames de la reine, et la fait garder très étroitement. Iseut forme alors le projet d'endormir ceux qui la surveillent, et, pour cet cflet, elle envoie Dinas chercher des herbes dans la foret (f° 149). Il trouve Guinglain, qui lui dit avoir vu Tristan il y a quatre jours; Dînas le décide à aller dire cela lui-même à Iseut. On juge de sa joie, quand elle reçoit cette nouvelle.
92. Lancelot, qui a quitté la demoiselle messagère pour suivre le chevalier à la cotte mal taillée !, est hébergé par ce même vieux chevalier qui a donné l'hospitalité à Brunor et à la demoiselle mesdisant. Lancelot, comme Brunor, promet de ne pas combattre avec le fils de son hôte. Après avoir quitté ce dernier, il rencontre Brandelis et Keu 2, qui joutent avec le chevalier du pont et sont désarçonnés. Ils regardent Lancelot comme un poltron, parce qu'il refuse de combattre : Lancelot voudrait bien venger leur défaite, mais il est retenu par sa promesse. Il dit à ses deux écuyers de passer par le pont et passe lui-même par l'eau. Mais le chevalier ne veut laisser passer que l'écuyer qui porte l'épée de Lancelot ; l'autre, ditil, doit laisser l'écu de son maître ou bien passer, lui aussi, par l'eau. L'écuyer appelle Lancelot, qui, après avoir vainement prié le chevalier de céder le passage, repasse par l'eau et renverse son adversaire. Suit un grand combat, qui cesse
Lancelot et Ne- dès que le chevalier, appelé Neroneus de l'Ile 3 apprend le roneus. nom ^Q Lancelot. C'est par lui, en effet, que Neroneus a été armé chevalier au Chastel vermeil, à la prière de la belle demoiselle4, le jour où Lancelot se battit avec Blioberis, devant la Fontaine au Lion, pour sauver la demoiselle chenue, que Blioberis voulait tuer parce qu'elle avait fait mourir un
Lancelot, Keu et chevalier en trahison. Keu et Brandelis blâment Lancelot de Neroneus. ne s'être pas laissé reconnaître d'abord ; il répond qu'il agit ainsi pour que les chevaliers ne refusent pas de jouter avec lui. Neroneus emmène tout le monde à son château. Dans la conversation, Keu et Brandelis apprennent à Lancelot qu'ils ont l'in-