‹ ANALYSE DE L'ENTENDEMENT HUMAINChapitre 18 sur 29 · ACQUISIVITÉ · texte numérisé non relu

ACQUISIVITÉ

En présence des prodiges accomplis par Tintelligence de rhomme, une des plus graves erreurs qu^aient pu commettre les philosophes a été de s'imaginer que nous pouvions nous dérober aux lois qui la régissent, nous dépasser nous-mêmes, nous placer par conséquent en dehors et au-dessus de notre propre constitution, et faire convention* nellement) et en quelque sorte par caprice, des choses qui ne tiennent pas à l'essence môme de notre organisation.

Le sentiment de propriété^ qui remue si profondément Tentendement humain, qui en assujettit si fréquemment les plus hauts pouvoirs , et qui en sert aussi quelquefois si bien les grandes inspirations, n'a point échappé à cette fausse appréciation : on Ta regardé comme le produit artificiel des institutions sociales, et de cette hypothèse toute gratuito,

acceptée comme un fait irrécusable, sont sortis des systèmes qui ont d^autant plus violemment jeté la perturbation dans l'ordre social, que, par Tapplication qu'on en voulait foire y ils allaient en toucher la racine et la base.

En démontrant, comme nous allons nous efforcer de le faire , que la propriété a bien réellement son principe dans l'essence même de la nature , nous mettrons un terme aux divagations des anciens métaphysiciens et des utopistes du jour, qui , au mépris de toute observation positive, en ont spécialement cherché l'origine et la théorie. Ainsi , par ce seul fait, dont rien ne peut affaiblir l'imposante autorité, se trouvent condamnées ces doctrines subversives qui voulaient abolir la propriété et établir la communauté des biens. Toutes ces idées s'éva* nouissent devant la simple constatation d'une faculté qui nous porte invinciblement à acquérir et à conserver pour nous et les nôtres les choses nécessaires au soutien de la vie.

Du moment que la nature a mis en nous cette disposition, ce désir, cette force^ cet instinct, nous ne pouvons pas ne pas admettre sa légitimité. L'homme ne se donne rien, il reçoit tout de la divine Providence. Il ne peut augmenter ni diminuer le nombre de ses facultés , il est ce qu'il est « et ne peut être que ce qu'il est. Néanmoins, si^ dans une tète humaine, la présence d'une faculté en comporte

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Texercice el remploi, et révèle les intentions formelles du Créateur, Tobligation où nous sommes de la maiitenir en activité, n'en entraîne ni n'en excuse le désordre et l'abus. Nous sommes comptables de nos actions , nous ne sommes pas soumis aux nécessités des brutes. Les forces qu'elles possèdent sont, relativement aux nôtres, peu nombreuses et sans contrepoids. Le cercle dans lequel elles roulent est inévitable et fatal.

La liberté morale ressort de la multiplicité ol do l'excellence de nos facultés : plus nous avons d'intelligence et de sentiments moraux, plus on développe en nous ces belles facultés, et plus nous avons de puissance pour éclairer, modifier raclivilé de nos penchants inférieurs et prendre de nobles déterminations. Nous sommes donc dans l'ordre voulu par Dieu lui*même lorsque nous écoutons la voix de nos facultés de conservation, et que nous obéissons à leurs suggestions naturelles ; mais il nous appartient, comme hommes, c'est-à-dire comme êtres intellectuels et moraux, et c'est notre devoir et notre intérêt, il nous appartient d en régulariser constamment l'essor et les fonctions.

Il était d'autant plus important que l'homme eût en lui un instinct qui le portât à recueillir et à couserver les choses nécessaires à sa vie, que ses besoins sont réguliers et continus, et que les choses qui lui sont indispensables sont bien loin d'être inces-

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samment à sa portée. Sans cet înslînct tutélaire , rhomme eût été à tout moment obligé de veiller aux soins de son existence matérielle, et de s'astreindre dans ce but exclusif aux plus pénibles labeurs; jamais il n'aurait eu le temps ni le pouvoir de vivre de sa vie propre j de sa vie morale et intellectuelle. Il aurait vécu dans une éternelle animalité. En conservant le superflu de sa chasse, de ses récoltes, de ses produits industriels, il se donne du loisir et du temps, il est et se maintient dans les voies providentielles et sauve sa débile vieillesse du dénûment, en même temps qu'il vient en aide à l'incapacité de ses faibles enfants. Ainsi, par la présence de celte force dans l'organisme humain, par le travail qui en est le résultat, par l'intelligence qui en connaît l'utilité et qui en subit l'esprit de conservation, se trouve consacrée, légitime, inviolable, la propriété de toutes les oeuvres de l'homme, de tous les produits des arts, de l'agriculture, du commerce et de l'industrie, et ainsi se trouvent en même temps expliquées ces notions du tien et du mien répandues sans exception chez tous les peuples de la terre, et en dehors de l'application desquelles nulle société ne peut se fonder et établir pour longtemps les conditions de sa puissance.

Je n'ai pas encore tout dit sur ce point : c'est à l'incessante énergie de cette foculté que viennent se retremper presque tous les autres pouvoirs de Tâme humaine; c'est le désir d'avoir, c'est l'amour

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de la propriété, c est le besoin de s'affranchir des premières nécessités de l'existence qui mettent l'homme en activité perpétuelle sur ce globe. Nous ne relevons que de notre travail et de notre industrie. Examinons notre situation, et sachons tirer de l'observation des inductions sévères. Nous naissons feibles et dépourvus de tout y les conditions de notre première enfance sont inférieures à celles des animaux. Ceux*ci, par exemple, trouvent dans leurs fourrures ou leurs écailles une enveloppe qui les protège et les garantit des influences extérieures, tandis qu'on est obligé de fabriquer pour nous des vêtements pour jouir du même avantage; iaut*il dire que nous ne pouvons nous percher sur des branches d'arbres et nous blottir dans des trous, et qu'il nous faut par conséquent construire des habi^ ta tiens pour nous mettre à Tabri des intempéries des saisons. Avons-nous également besoin de faire remarquer que nous ne trouvons point, comme les oiseaux du ciel, la pâture sous nos pas, et qu*il faut, de toute nécessité, nous ingénier pour trouver dans la chasse, la pèche ou la culture, les ressources indispensables à notre alimentation. A cel ciïet, nous avons reçu de la nature un organisme admirablement ordonné pour le travail et l'activité, en même temps que nous avons été placés dans un monde extérieur mcrveillousement bien adapté à nous-mêmes. Uicn ne nous manque pour nous dé-

battre dans co vaste champ clos, pour foire fece à ces besoins et remplir ces devoirs. Voyez la con* stmction de la charpente humaine : pourquoi ces os^ ces muscles, ces nerfis, ces appareils sensoriaux; pourquoi ces instincts énergiques, ces sentiments moraux, ces facultés intellectuelles, industrielles et artistiques? dans quel but toutes ces puissances d'action, si ce n*est pour l'exercice, l'application, le mouvement, le bonheur et la vie.

Ces idées ne s'accordent pas , je le sais, avec celles que nous ont inculquées dès la plus tendre enfonce nos instructeurs religieux. Â les en croire, le travail est une malédiction, et il fut imposé à l'homme par le créateur comme punition d'une offense. Que le péché soit ou ne soit pas la cause qui engagea le Tout-Puissant à constituer l'homme tel que nous le voyons aujourd'hui, toujours est-il que, si nous admettons la vengeance, elle porte le cachet d'une miséricorde infinie, et qu'il était impossible de mieux harmoniser le coupable avec le milieu dans lequel il devait vivre, et de lui procurer, par le simple jeu de ses appareils de tout ordre, plus d'avantages et de plaisirs. En prenant donc le monde tel qu'il est, et en nous prenant nous-mêmes tels que nous sommes, il me paratt humblement, à moi, que le travail n'est point une calamité ; qu'il est, si je puis dire ainsi , une conséquence de toutes les dispositions prises dans l'arran-

gement et la formation de notre être, et qu'il doit par cela même être considéré comme une loi positive du Dieu sage et bienveillant qui nous a mis sur la terre. El la sanction de cette loi existe : elle se trouve dans la langueur et le malaise de l'organisme , TaffeiUissement ou la perte de la santé, sans compter la misère et le malheur qui suivent infailliblement sa désobéissance. Toute infraction aux lois organiques est punie comme toute infraction aux lois physiques, comme toute infraction aux lois intellectuelles et morales. Dans l'ordre et le travail seuls se trouvent le bien-être, la force et la gratification de nos différentes facultés. Je le répète, constitués comme nous le sommes, ce n'est point le travail, mais l'inactivité qui est un mal que Dieu punit parla souffrance et la maladie ; plus nos facultés sont actives, en les subordonnant néanmoins au contrôle de Tintelligence et des sentiments moraux, plus nos pouvoirs s'étendent , plus notre santé s'affermit, plus nous sentons la plénitude de l'existence. Bfieux nous répondons aux faveurs que nous aTons reçues, mieux nous pouvons apprécier ce que nous devons de reconnaissance et d'amour à celui qui a ainsi ordonné les conditions de notre vie. Le fouriérisme, comme l'a fort bien dit un des hommes les plus éloquents de notre époque, méconnaît, dans son organisation du travail, deux principes qui sont les deux bases primordiales et

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données par Dieu même de toute combinaison so* ciale, industrielle où politique : ces deux bases sont l'instinct de la famille et l'instinct de la propriété. Absorber la famille personnelle dans la grande fe< mille générale, absorber la propriété personnelle dans la communauté de la propriété collective, ce n'est ni perfectionner la femille, ni perfectionner la propriété, c'est les anéantir. Or, la nature proteste, depuis qu'elle existe, contre cet anéantissement de deux instincts qui perpétuent et qui sanctifient l'humanité.

Si Dieu avait voulu que l'homme, une fois né, s'absorbât dans l'association générale sans transition par la famille, comme la goutte d'eau dans l'Océan, ou comme l'animal dans le troupeau, il .* n'aurait donné ni à la mère, ni au père, ni à l'enfant ces admirables attachements personnels exclu* sifs, d'autant plus forts qu'ils sont plus étroits. Cet esprit de famille n'est pas l'opposé de l'esprit social, il en est la racine ; c'est de ces groupes de familles que se forme le groupe social. La société n'est qu'une famille élargie ; mais pour élargir cette famille, il ne faut pas la détruire à son germe. Que devient la famille dans votre association universelle? Que devient-elle dans vos monastères industriels? Elle s'absorbe, s'oublie, se dénature, et se perd inévitablement dans la masse où la mère n'est qu'une femme enceinte, où le père n'est qu'un

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homme qui enp,endre, où l'enfant n'est qu'un produit des deux sexes et ne connatt ses parents que quand on les lui nomme. La promiscuité n'est pas plus la fraternité que l'instinct de la génération n'est l'amour. Une telle association enlève tous ces sentiments à la femille. Même en conservant les noms et les formes du mariage, elle matérialiserait ce qu'une société bien faite a dû le plus spiritua- User dans l'humanité : la génération de l'homme.

Mais le système sociétaire ne méconnaît pas moins le caractère de l'instinct de la propriété chez les hommes, en faisant de celte propriété une simple action en commandite dans une association générale de travailleurs. L'amour de la propriété, ce stimulant que Dieu a donné à l'homme pour le passionner au travail, est-il donc simplement le sentiment de la possession d'une part abstraite d'un dividende idéal dans la richesse générale de la société? Évidemment non. Ceux qui raisonnent ainsi n'ont jamais possédé un pouce de terre, cultivé un pot de Heur sur leur fenêtre, arrosé une herbe, planté ni aimé un arbre; il y a tout autre chose qu'un avoir dans l'appropriation à l'hommo et à la famille d'une part de la terre, d'une maison ou d'un champ, il y a un sentiment. L'homme n'est pas seulement composé d'intelligence, il a, de plus, un cœur, des sens, une âme, par lesquels il s'attache à ce qui lui appartient, et il attache ce qui

lui apparlient à lui et aux siens : c'est la meilleure part de sa nature, et vous retranchez ce cœur, ces sens, cette âme de vos calculs abstraits sur la ptù^ priété. La nature ne se prèle point à ces mutilations. L'homme s'approprie et s'identifie en quelque sorte^ par la propriélé, certaines parties de la terre qu*il semble assimiler à sa propre substance, et auxquelles il infuse avec sa sueur une partie de sa sensibilité et de son individualilé. C'est cet amour, c'est cette consuhstantialité de la terre et de l'homme qui ennoblit, qui sanctifie la propriété en élevant jusqu'à la puissance d'un sentiment ce que vous rabaissez par votre système au niveau d'un simple et froid calcul de valeur dans le dividende d'une action. Ah I toute la partie morale et sensible de la propriété vous échappe : vous l'effacez d'un trait de plume, et vous croyez connaître le coeur humain? Non; vous ne connaissez que rarithmé-* tique.

Les réflexions suivantes, dont on remarquera sans doute la justesse et la profondeur, sont également empruntées par l'honorable M. Guizot à Técolè à laquelle j'appartiens. Elles trouveront ici leur véritable place, et mes lecteurs, qui ont quelque érudition , se convaincront qu'à force de courage , de patience et de temps , les idées saines et fondées sur l'observation finissent par faire jus* tice des préjugés des savaAts et prendre dans

Topinion publique l'autorité scientifique qui leur appartient.

« C'est la gloire de la civilisation moderne, a dit cet homme d'Ëtat, d'avoir compris et mis en lumière la valeur morale et l'importance sociale du travail» de lui avoir restitué l'estime et le rang qui lui appartiennent. Si j'avais à rechercher quel a été le mal le plus profond, le vice le plus funeste de cette ancienne société qui a dominé en France jusqu'au xvi« siècle, je dirais sans hésiter que c'est le mépris du travail. Le mépris du travail, l'orgueil de l'oisiveté sont des signes certains, ou que la société est sous l'empire de la force brutale, ou qu'elle marche à la décadence. Le travail est la loi que Dieu a imposée à l'homme. C'est par le travail qu'il développe et perfectionne toutes choses autour de lui, qu'il se développe et se perfectionne lui-même. C'est le travail qui est devenu, entre les nations, le gage le plus assuré de la paix ; c'est le respect et la liberté du travail qui, malgré tant de raisons de sollicitude, peuvent nous faire beaucoup espérer des sociétés humaines.

» Par quelle fatalité le mot (ravat/^ si glorieux pour la civilisation moderne , est-il aujourd'hui, parmi nous , un cri de guerre , une source de désastres?

» C'est que ce mot couvre un grand, un déplorable mensonge. Ce n'est point du travail, de ses inté-^

rets et de ses droits qu'il s'a{;it dans Vagitation suscitée en son nom ; ce n'est point en faveur du travail que se feit et que tournerait celte guerre qui le prend pour drapeau. Elle est dirigée au contraire, elle tournerait inFailliblement contre le travail lui-même; elle ne peut que le ruiner et l'avilir.

» Gomme la femille, comme la propriété, comme toutes choses en ce monde, le travail a ses lois naturelles et générales. La diversité etTinégalitéentre les travaux, entre les travailleurs, entre les résultats du travail, sont au nombre de ces lois. Le travail intellectuel est supérieur au travail manuel. Descartes en éclairant la France , Colbert en fon* dant sa prospérité^ font un travail supérieur à celui des ouvriers qui impriment les œuvres de Descartes ou qui vivent dans les manufactures protégées par Colbert ; et, parmi ces ouvriers, ceux qui sont intelligents, moraux, laborieux, acquièrent légitimement par leur travail une situation supérieure à celle où languissent ceux qui sont peu intelligents, paresseux, licencieux. La variété des t&ehes et des missions humaines est infinie. Le travail est partout dans ce monde, dans la maison du père de famille qui élève ses enfants et administre ses affaires, dans le cabinet de l'homme d'Ëlatqui prend part au gouvernement de son pays, du magistrat qui lui rend la justice, du savant qui l'instruit, du poète

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qui le charme; dans les champs, sur les mers, sur les routesy dans les ateliers. Et partout, entre tous les genres de travail, dans toutes les classes de travailleurs, la diversité et^l'inégalité naissent et se perpétuent : l'inégalité de grandeur intellectuelle, de mérite moral, d'importance sociale, de valeur matérielle. Ce sont là les lois naturelles, primitives, universelles , du travail , telles qu'elles découlent de la nature et de la condition de l'homme, c'està-dire telles que les a instituées la sagesse de Uieu.

» C'est contre ces lois que se feit la guerre dont nous sommes les témoins. C'est celle hiérarchie féconde établie dans la sphère du travail par les décrets de la volonté divine et par les actes de la liberté humaine, qu'il s'agit d'abolir pour y substituer... Quoi?... l'abaissement et la ruine du travail par le nivellement des travaux et des travailleurs. Regardez de près au sens que porte habituellement le mot travail dans le langage de cette guerre antisociale. On ne dit pas que le travail matériel et manuel soit le travail véritable. On rend même de temps en temps au travail purement intellectuel de pompeux hommages. Mais on oublie, on laisse dans l'ombre la plupart des travaux variés qui s'accomplissent à tous les degrés de léchelle sociale. C'est du seul travail matériel qu'on se préoccupe ; c'est celui-là qu'on présente incessamment comme le

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travail par excellence, celui devant lequel s'effacent * tous les autres. On parle enfin de manière à fisiire naître et à entretenir dans lesprit des ouvriers^ à donner au travail matériel le sentiment que c'est leur travail seul qui mérite ce nom et en possède les droits. Ainsi, d'une part, on abaisse le niveau des choses, de Tautre on enfle l'orgueil des hommes ; et quand il s'agit des hommes eux-mêmes, quand on parle non plus du travail, mais des travailleurs, on procède de la même £açon, toujours par voie d'abaissement. C'est à la qualité abstraite d'ouvrier, indépendamment du mérite individuel, qu'on attache tous les droits du travail. C'est ainsi le travail le pluscommun, le dernier dans l'échelle, qu'on prend pour base et pour règle, lui subordonnant, c'est-àdire lui sacrifiant tous les degrés supérieurs, et abolissant partout la diversité et l'inégalité au profit de ce qu'il y a de moiadre et de plus bas.

» Est-ce là servir, est-ce là seulement comprendre la cause du travail ? est-ce là avancer ou seulement persévérer dans cette voie glorieuse de notre civilisation, cil le travail a grandi et reconquis son rang? I4'est-ce pas, au contraire, mutiler, avilir» compromettre le travail , et lui enlever ses beaux titres et ses vrais droits pour y substituer des prétentions absurdes et basses malgré leur insolence? N'est-ce pas enfin méconnaître grossièrement et torturer violemment^ dans la sphère du travail» les

naturels, les éléments réels et essentiels de notre société civile, qai^ en se fondant sur l'unité des lois et l'égalité des droits, n'a certes pas prétendu abolir la variété des mérites et des destinées, loi mystérieuse de Dieu dans ce monde, et résultat indomptable de la liberté de l'homme? »

Si les savants dont nous combattons l'opinion avaient eu moins de confiance dans leurs idées préconçues, il leur aurait suffi des plus simples observations pour se convaincre de la fausseté de leur «ygtème ; car ce n'est pas seulement chez l'homme que Ton constate l'existence et l*innéité du sentiaent de propriété, on l'observe également chez plusieurs espèces inférieures. « Les animaux, a fort bien remarqué un de mes illustres maîtres , le docteur Gall , n'<mt ni ces lois ni ces conventions sociales dont on dit que résulte la propriété chez les hommes, et cependant la propriété existe chez eux, et ils en ont un sentiment très viF. Us ont leur demeure fixe, et l'ardeur qu'ils mettent à la défendre contre toute usurpation prouve bien qu'ils la regardent craame leur propriété.

« Le chien et le chat, qui cachent des provisions auxquelles ils ne recourent que lorsque la laim les presse; l'écureuil, le hamster, le geai, qui s'approvisionnent pour l'hiver, n auraient-ils pas le MDiiment que leur grenier d'abondance est leur preipriélé?Saiis ce sentiment, pourquoi celte ardeur

d'amasser des provisions , celle soUicilude de les cacher? Où voyons- nous, dans la nalure , une contradiclion semblable enlre les instincts des animaux cl le bul de ces inslincls?

» En arrivant à l'homme, nous faisons des observations toutes semblables : Tonfant on bas âge veul avoir déjà une propriété, il veul avoir des joujoux ; le pelil garçon veut avoir ses soldats, la pelilc fille sa ballerie de cuisine. Quels cris forcenés lorsque d*autres pclits garçons voulaient m*enlever mes coquillages, mes papillons, mes nids d'oiseaux; nous avions chacun nos livres , nos plumes , notre pelil jardin. Si Ton voulait que les poules, les lièvres , les pigeons fussent bien soignés, il ne fallait pas qu'ils fussent en commun, l'un était à lui, Taulre à toi, le troisième k moi. Qui aurait voulu s'inquiéter de la propriété d'autrui?

» Lorsque l'homme, parvenu à l'âge adul'te, de* vient époux , chef de famille , citoyen , homme industrieux, comment voulez-vous que, sans le sentiment d'un droit de propriété, il déploie la moindre activité? comment pourrait-il désirer la possession de certaines choses, s'il ne supposait pas dans les autres le respect de la propriété ? Comment , en général, si ce sentiment n'existait pas, pourrait-on concevoir un état de société?

» L'homme qui amasse des provisions , comme celui qui les ravit , prouve le penchant à la pro-

priété. Il en est de ce sentiment comme de toutes les autres qualités : si la nature ne Teût donné à rhomme y il n'en eût jamais eu la moindre idée , et jamais il ne lui fût entré dans l'esprit de faire des lois pour réprimer son activité démesurée. »

Au plus bas degré de l'échelle intellectuelle de l'humanité, chez les idiots, le sentiment de propriété se manifeste aussi très clairement à tous les yeux ; même observation chez le sourd-muet, chez 1 aliéné et chez l'homme en démence; et cependant les uns n'ont pas feit de codes , et les autres agissent indépendamment et en dehors des obligations qu'ils ont contractées lorsqu'ils jouissaient du libre exercice de leurs facultés. Voyez -les dans noshospicesy là où le malheur les a réunis en grand nombre; dans la faiblesse ou le trouble de leur esprit , ils agissent sous l'aveugle impulsion de l'instinct. Sans faire de choix et de distinction» sans but, sans utilité, sans intention, sans prévoyance, sans besoin , sans aucun de ces mobiles auxquels les idéologues ont voulu rapporter l'existence de ce sentiment , on les voit s'emparer de tout ce qui peut leur tomber sous la main : de la paille, des cailloux, des chiffons, des chandelles, des mouchettes, des cuillères , des sébiles , des bouchons , de petits morceaux de bois, etc., tout sert indistinctement à satisfaire Tactivité de leur faculté innée et sans contre-poids. Voilà les faits positifs , invariables ,

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universels , en vertu desquels la propriété s'est établie sur la terre ; elle ne tient à rien de conventionnel et de factice. Elle est le résultat d*un penchant inhérent à la nature.

Lorsqu'un des écrivains les plus célèbres des époques d'agitation que nous avons traversées a dit : « La propriété, c est le vol », il s*est tout simplement inscrit contre l'ordre inévitable des choses, contre la création , contre un fait de la nature humaine et contre les institutions sociales, qui en sont les effets nécessaires» et il a pris tout simplement le désordre d'une faculté pour son emploi légitime et moral. Son système, j'aime mieux dire son paradoxe émouvant, est la négation de l'une des focultés les plus vivaces de notre organisation , de celle qui est, en quelque sorte» le pivot de tout notre être , et sans laquelle nous ne pouvons, pour ainsi dire, nous concevoir. L'homme cesserait d'exister et de vivre , de penser et d'agir , s'il n'avait pas en lui cette puissance d'action , s'il ne s'appropriait et ne conservait pas les fruits de son travail et de sa peine, et s'il ne les défendait pas contre ceux qui voudraient les lui enlever. Tout mobile d'action cesserait immédiatement pour Thumanité , si Ton parvenait à étouffer chez elle cette tendance irrésistible et innée. C'est cependant par là qu'il faudrait commencer, si l'on voulait établir le communisme comme système de gouvernement.

Œuvre impossible dont on ne peut môme adomettre la supposition, et contre laquelle s'élèveraient incessamment l'inégalité des dons de la nature et l'activité incessante et fatale du sentiment de propriété. Â ce point de vue, la société restera ce qu'elle est; on na point encore trouvé, et Ton ne trouvera jamais le secret ou le moyen de concilier la liberté et l'activité individuelle avec l'absence de la propriété.

Âb ! si l'on nous disait que l'bomme a fait de ce penchant inférieur ce qu'il a fait des autres, qu*il en a extraordinairement dépassé la mesure et remploi; si Ton nous disait que, sous les prétextes politiques les plus élevés , que sous les prétextes religieux les plus nobles y il a commis des spoliations indignes et des extorsions infâmes , et qu'en £ait, dans Tenfance des sociétés , surtout, il s'est placé comme déprédateur en debors des lois de sa propre constitution, nous pourrions peut-être ne pas protester contre une semblable formule, et déplorer le malbeur des circonstances et la lenteur avec laquelle se fait révolution intellectuelle et morale de notre espèce. Mais, encore une fois, ne confondons pas l'abus de nos facultés avec l'usage légitime et raisonnable que nous pouvons en faire. Sous ce rapport, aucune faculté de conservation ne serait bonne en elle-même et dans sa destination. Autant vaudrail-il, généralisant sur elles toutes des

observations particulières qui s'expliquent par une aberration exceptionnelle de la nature ou par le silence que nous imposons encore trop souvent à nos facultés intellectuelles et morales ; autant, disje, vaudrait- il soutenir que naturellement elles nous incitent toutes au mal; que Tamour physique, par exemple y ne porte qu'à la luxure et à tous les désordres des sens ; que Tamour des enfants conduit à leur sotte idolâtrie et au malheur de leur existence ; que rattachement au pays natal produit la nostalgie et quelquefois même le suicide; que les affections de famille nous font tomber dans un déplorable égoîsme; que rattachement et Tamitié, par leurs préférences exclusives y nous font incessamment commettre des dénis de justice; que le courage nous donne un caractère querelleur, difficile, hargneux; que l'esprit d'ordre et d'économie se tourne en avarice ; que le tact et le savoir-faire sont de la ruse et de la dissimulation; que l'énergie de Tâme décèle un instinct féroce et destructeur; que le penchant qui nous porte à construire excite à démolir pour démolir encore; que les nécessités de Talimentation font de nous tous des gourmands et des goinfres, et, qu'en un mot, les traits propres à représenter l'humanité doivent se prendre exclusivement et entièrement dans le tableau de ses aveuglements , de ses faiblesses, de ses misères, de ses excès , de ses crimes et de ses folies.

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Dans le sens' que nous venons d'indiquer, c'està-dire au point de vue de Tactivité désordonnée de Tacquisivité , Voltaire , longtemps avant Técrivain distingué dont nous avons cité les paroles, avait dit 9 dans son Essai sur les mœurs et l'esprit des nations, que Thistoire n'est autre chose que la liste de ceux qui se sont accommodés du bien d'autrui.

Dans les temps anciens, en effet, et même à des époques qui ne sont pas extrêmement éloignées de nous y la conquête a été presque partout et bien souvent Torigine de la propriété. On le sait, la conquête est presque toujours le résultat de labus de la force qui s'approprie ce qui appartient à d'autres. Dans ce cas, tout le monde est d'accord pour reconnaître que la propriété ainsi acquise est un vol, au point de vue des principes, alors même qu'au bout d*un certain temps la loi déclare qu'il y a prescription , et ne cherche plus la manière illégitime et violente dont la propriété a été acquise, à cause des difficultés insurmontables qu on rencontrerait pour la rendre à son premier possesseur ou à ses ayants cause. Dans ce cas , aux yeux de la loi , possession vaut titre, quoique, au point de vue des principes, comme je viens de le dire , il y ait eu violation du droit d*autrui, et par conséquent usurpation et vol, de l'avis de tous.

Quoi qu'il en soit, les nations ne doivent pas être jugées sur des faits qui sont comme des hasards ou

des accidents dans leur vie. Les passions , les intérêts j les faits et gestes des chefs qui les dominent et les entraînent, n'engagent pas d'ailleurs leur responsabilité. D*autre part, elles ne sont pas toujours en guerre et en révolution ni placées vis-à-vis les unes des autres dans un état violent d'hostilité. Elles finissent par prendre leur assise, et, en général, chez elles toute la propriété n'est point le produit du vol, elle est le produit du travail, du talent^ de la conduite , de l'ordre et de la persévérance; elle est le fruit d'une faculté innée respectable dans sa nature et son essence, et qui, pour son emploi légitime y a seulement besoin, comme toutes les autres du même ordre inférieur, de s'éclairer aux lumières de l'intelligence et de s'épurer sous l'impression des nobles sentiments.

En partant de ces observations positives de cette puissance innée du sentiment de propriété, des séductions qu'il présente journellement à l'esprit , et des désordres qu'il occasionne lorsqu'il est abandonné à sa force instinctive , on conçoit le sens des paroles de Philippe, roi de Macédoine , qui ne demandait que trois choses pour réussir dans ses guerres : de l'argent , de l'argent , et encore de Targent.

Charron n'ignorait pas non plus cette disposition bien marquée de notre nature. « Les finances dans un gouvernement, a-t-ildit, sont les nerfs, les pieds

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et les tnains de TËtat. Il n'y a glaive si tranchant et si pénétrant que celui d'argent , ni matlre si impérieux ^ ni orateur si gagnant les cœurs et les volontés, ni conquérant tant preneur de places que les richesses. »

C'est d'après cette faiblesse de la nature que Ton s'explique comment les hommes les plus abominables , les Caligula, les Tibère, les Néron, les Henri YIII , les Borgia , ne manquent jamais de lâches qui les servent, de courtisans qui les flattent, et de vils sophistes qui les justifient : l'intérêt les leur donne, ou plutôt les leur vend. Soif insatiable de l'or, à quoi ne réduis-tu pas les mortels.

L'admiration que nous manifestons pour tous les actes de désintéressement vient encore par un beau côté trahir notre convoitise et notre âpreté pour le gain ; ce noble lAouvement de notre âme prouve que nous sentons profondément tout ce que demande de sacrifices, d'efforts, une pareille abnégation du sentiment de propriété.

Contradictoirement à l'opinion généralement accréditée, il est donc bien certain que le sentiment de propriété est donné par la nature, qu'il doit être mis au nombre des forces vives et innées de l'économie , et qu'il n'est pas le produit artificiel des institutions sociales. En y regardant de plus près , les législateurs et les moralistes lauraient trouvé, comme nous, tout établi dans la tête humaine, et, sans

se perdre dans des discussions mclaphysiqiies inter* minables, ils auraient pu nous devancer, el chercher, comme nous allons le faire, à donner des règlements et des principes propres à contre-balancer son empire exclusif et à nous ramener à des manifestations moins aveugles , moins instinctives , moins désordonnées et mieux en rapport avec les droits respectifs de tous les membres de la société.

Quelque nombreux et incontestables que soient les feiis que je viens tout à l'heure de presser les uns sur les autres, et dont la plus grande part fait si bien ressortir Tinnéité en même temps que les écarts et les abus de l'acquisivité, je ne crains pas, néanmoins y messieurs , de vous voir en tirer les conséquences défavorables à la dignité de votre espèce, et frapper par cela même de votre réprobation l'origine et la source de la propriété.

Nous avons déjà depuis longtemps pris ensemble rhabitude de ne point rendre Thomme comptable des choses qui ne sont pas de sa constitution propre. Des sauvages et des cannibales, des nations incultes et barbares qui se ruent sur des peuples plus avancés qu'elles en civilisation, et qui les dépossèdent de leurs biens, ne représentent pas Tespèce humaine ; je dis plus , des hommes dont on a développé Tintelligence , mais qui n*ont pas reçu d'éducation morale ou qui n'en ont pas profité , et qui, en conséquence , ne possèdent qu'en germe les grandes

qualités d*âme inhérentes à notre nature, ne peuvent pas davantage être donnés comme ses types et ses représentants. En général , ils n'en représentent et n*en peuvent représenter que les plus bas instincts. En ce sens, l'homme qui pense est un animal dangereux.

Quel renversement de la logique, quelles exigences ridicules, quelle ignorance des premiers principes de la science ! Quoi ! vous voulez qu'un animal, même intelligent , soit un homme, quMl se manifeste comme un homme homme, c'est-àdire comme un être qui sait subordonner l'énergie de ses instincts au contrôle et à la suprématie de ses facultés caractéristiques, de ses facultés supérieures ! Vous ne voyez donc pas que ce sont deux êtres tout à fait dissemblables ; que Tun est homme et que l'autre ne Test pas, et que vous ne pouvez attendre de ces deux individus les mêmes manifestations.

Quoi qu'il en soit, j'aime à le répéter, l'espèce humaine a progressé; elle n'a point roulé et ne roule point dans le même cercle que ses pères, comme on se plait encore à le dire de nos jours : les hommes qui l'ont aimé, qui ont voulu la servir, qui ont souiïert ou qui sont morts pour elle, ont fini par l'éclairer, la modifier, lennoblir. Malgré tout ce que nous avons à désirer encore touchant son perfectionnement, l'homme des sociétés modernes ,

pris en masse et considéré au point de vue de la moralité des actions , remporte certainement sur l'homme des sociétés antiques : rien n*a été perdu, tout a porté fruit ; s'il y a des comparaisons à établir, elles sont toutes à son avantage. L'augmentation successive du bien-être général, le progrès des sciences, les enseignements de la morale et de la philosophie, la promulgation des grands principes du christianisme, tout a contribué à transformer le vieil homme; la lumière a lui dans les ténèbres, et les ténèbres se sont évanouies devant elle. L'intelligence s'est développée, les sentiments moraux se sont éveillés à la vie, et les rudes instincts de la conservation eux-mêmes, qui faisaient autrefois presque exclusivement de la vie de Thomme une vie épouvantable de déprédations, de violences et d'infamies, tout en conservant quelque chose de leur énergie native, finissent par adoucir la force de leurexpression, par se soumettre aux activités élevées de l'âme, et par amener graduellement l'homme à rentrer dans Tordre et les destinées de sa constitu-

tion. Les promesses faites il y a déjà bien longtemps au feible roi de la création auraient-elles donc un jour leur entier accomplissement?

Ne feisons pas d'anachronismes, et défions-nous de toute exagération. À ne considérer que la matérialité des faits ci-dessus rapportés, on serait certainement tenté de regarder l'espèce humaine

comme invinciblement portée au vol, à la rapine, au brigandage ; mais que les bons esprits ne s*arrêtent point aux faits particuliers à telle ou telle époque; qu*ils multiplient leurs observations, et ils verront qu'à mesure que, par un concours favorable de circonstances^ Thomme arrive à pouvoir vivre de la vie de l'homme, à pouvoir cesser de disputer sa vie au monde extérieur et même à ses semblables, à mesure aussi on le voit développer son intelligence, manifester ses sentiments moraux, commander à ses penchants inférieurs, et non-seulement respecter la propriété d'autrui, mais dans une multitude de choses et d'occasions montrer encore dans sa conduite le plus parfait désintéressement.

Ce fait est positif, et il est invariable. Observez tous les peuples actife et industrieux qui se sont affranchis des nécessités les plus impérieuses de l'existence matérielle, partout vous les voyez sortir de Tanimalité, entrer dans la vie de l'esprit et du coeur et représenter l'homme sous son vrai caractère.

Voilà l'homme, messieurs, voilà ce que nous sommes et ce que nous pouvons être, lorsque rien ne s'est opposé au développement et au perfeclionnement de notre constitution individuelle et morale ; et tant que chez un peuple vous n'apercevez pas le mouvement et Tapplication des focultés élevées de sa nature propre, il est ridicule et absurde de soutenir que l'homme, créature spéciale, ordonné

pour briller par l'intelligence et par Tàme, ait apparu dans ce monde. Des nations barbares, je le redis encore, ne représentent pas rhumanité, non que les précieux attributs de notre espèce fassent défout à leur constitution, ils y sont en germe ; mais n'ayant été développés ni par l'instruction ni par l'éducation , ils sont restés dans la torpeur et l'inertie. Voilà comment ces nations, réduites qu elles sont à l'activité des penchants des brutes, s'organisent en bandes de brigands et vont porter partout la guerre et la dévastation.

C'est seulement dans ce sens que l'on peut dire que le vol est un phénomène naturel tant chez l'homme que chez les animaux ; tout alors est au plus fort et au plus adroit : et, suivant cette jurisprudence, les côtes de la mer Egée sont dévastées par les héros d*Homère sans autre raison, si ce n'est que ces héros aimaient à s'emparer de ce qu'ils trouvaient d'airain, de fer, de bestiaux, d'esclaves et de femmes chez les peuples d'alentour.

En France, jusqu'aux xv' et xvi* siècles, nos grands seigneurs, nos ducs, nos comtes et nos barons, ressemblaient en tout point aux héros d'Homère. Leurs châteaux n'étaient que des repaires de pirates et de voleurs; ils passaient leur temps dans la satisfaction des plus grossiers instincts, et n'en sortaient que pour détrousser les passants et pour se livrer entre eux des guerres de dévastation dont

les pauvres paysans faisaient bien souvent tous les frais.

Ces abus, ces désordres, ont disparu devant les progrès de la morale et de la civilisation ; et relativement aux atteintes portées à la propriété, ce n'est plus aujourd'hui que dans les dernières classes de la société, dernières classes qui n*onl point suffisamment reçu les bienfaits de l'instruction et de l'éducation, et qui ne sont point encore partout complètement à l'abri des terribles suggestions de la misère, que Ton continue d'observer plus particulièrement ce genre d'infractions légales.

Dans un assez grand nombre de circonstances, en effet, pour donner aux actes incriminés leur véritable signification, l'homme ne vole pas pour voler, il n'agit pas sous l'empire ou la tyrannie d'une convoitise ardente et déréglée. Ne sait-on pas, par suite des discussions et des débats qui s'établissent devant nos tribunaux, que le vol, comme je le faisais entendre tout à Theure, reconnaît souvent pour cause les nécessités du besoin, et qu'en preuve de la vérité de cette observation, on le voit se multiplier en raison directe de la rigueur des saisons, de la cherté des vivres, de la cessation des travaux, de la disette ou de l'insuffisance des récolles et de toutes les autres causes qui privent le peuple de ses moyens d'existence ?

Dans toutes ces circonstances, chez les individus

rapaces, comme chez ceux qui ne le sont pas, les instincts de conservation , surexcités, parlent plus haut que les sentiments élevés de la justice, de la vénération et de la bienveillance, parlent plus haut que la morale et les lois : il n'y a pas de distinction à faire entre des gens affamés; la souffrance les réduit tous à un sentiment de besoin qui absorbe tous les autres. Que le désir de la propriété soit plus prononcé chez les uns ou chez les autres, la chose est tout à fait indifférente : il faut de toute nécessité qu'ils vivent tous, ainsi le veut la nature impérieuse et maîtresse; et si les moyens légitimes et honnêtes de sauver leur vie ne se présentent bien vite à eux, on les voit se porter alors aux plus grands excès, et ne respecter dans leur inévitable exaltation ni les personnes ni les choses.

Qui ne connaît l'histoire de certaines villes longtemps assiégées , et dont un blocus rigoureux a ré^ duit les habitants à la famine ?

Qui n'a pas lu les récits de quelques navigateurs surpris en pleine mer par un calme plat, et qui ont épuisé les dernières ressources de leur alimentation? Qui peut ignorer aussi les extrémités terribles auxquelles se portent les marins naufragés sur des plages déserlesy et qui n'ont pu retirer de leurs bâtiments mis en pièces qu'une faible quantité d'aliments? Dans ces situations critiques et désespérées, personne ne veut mourir; on se vole, on

SENTIMENT DE PBOPRIÉTK. 267

se pille, on s'arrache violemmenl U moindre por-

tion alimentaire. Ou se bat comme des tigres, on s'égorge ; et si la situation ne change pas, si toutes les provisions sont consommées, on descend jusqu'à Tanthropophagie. Voilà tout ce que le monde sait, ce que tout le monde déplore, ce que tout le monde explique, et ce qui ne peut servir à personne pour déprécier la nature humaine. Tous ces faits anciens et nouveaux ne sont point de Thomme proprement dit, et ils ne peuvent pas eux-mêmes entacher de fraude, de spoliation , de brigandage et d'infamie l'origine et la source de la propriété.

Le sentiment de propriété agissant assez fréquemment en dehors de son activité propre, cédant souvent à Timpulsion des autres facultés prédominantes ou surexcitées , présente en quelque sorte autant d'applications diverses que nous avons de facultés différentes dans la tète. Sous ce rapport, il est sage de se défier de toutes les têtes à manies et à fortes passions. Tout amateur est dangereux : tel individu incapable de dérober à qui que ce soit une maille, une obole, un denier, volera sans répugnance et sans scrupule, dans vos collections, une lettre autographe, un livre rare, un coquillage précieuxy une médaille d'un grand prix, etc.

Admis dans votre intimité et suivant la nature des amours qu'il renferme en lui-même, il peut à tout marnent trahir votre confiance, vous enlever

268 SENTIMENT DE PROPRIKIF:.

VOS amis, s'emparer de vos places, et ne pas même respecter les objets les plus chers de votre affection. Le législateur des Hébreux reconnaissait toutes ces tendances de la nature. Ouvrez son Décalogue : « Tu ne désireras pas la Femme de ton prochain ; lu ne désireras pas sa maison, ni son serviteur, ni sa servante, ni son bœuf, ni son âne, ni aucune chose qui lui appartienne. »

Dans Tesprit humain, la convoitise s'applique à tous ces objets.

Avant de terminer mes considérations sur Texercice et les applications du sentiment de propriété, qu'il me soit permis de vous citer un passage de mon livre sur l'homme animal (1), dans lequel je m'élève contre les inductions trop absolues qui ont été tirées de mes observations , relativement à quelques grands personnages historiques dont on a cherché à flétrir le caractère et à déshonorer la mémoire en les représentant comme exclusivement incités à l'action par un amour désordonné des richesses.

Les temps passés sont si loin de nous, et le temps présent nous appartient si peu, que, malgré l'activité de mon sentiment consciencieux, je ne reviendrais point sur l'iniquité de ces jugements, si, en étudiant l'histoire mémorable des cinquante dernières années de mon propre pays, je ne m'étais

(i) De Vhomme animal, 1 vol. in-8, Paris, 1839, J.-B. Baillière.

SENTIMENT DE PROPRIÉI É. 269

aperçu que Ton avait considéré de la même manière les principaux acteurs des événements de cette grande époque, et qu'on les avait représentés comme obéissant en toutes choses, aussi au penchant de Tacquisivité.

Certes, les grands hommes ne sont point à Tabri des misères et des faiblesses de l'humanité, je sais qu'ils ne sont point grands sous toutes les faces et sous tous les rapports ; je sais plus, je sais qu'en raison même de leur riche organisation et de ses grands pouvoirs , ils ont plus de besoins et de passions que les hommes vulgaires ; j'ajouterai que les feits journaliers dont ils sont partout les témoins ne sont guère capables, par la réflexion, et Timitation, de les porter à bien faire. J'admets, et cela doit être, qu'ils ne sont point insensibles aux plaisirs de la propriété; mais lorsque j'entends dire à des savants, à des professeurs de l'université , à des hommes politiques, que les gens les plus dangereux dans les temps de crise et de révolution sont des hommes pauvres qui n'ont rien à perdre, et qui ont tout à gagner ; quand j'entends dire et soutenir que leurs plus hautes et leurs puissantes facultés relèvent de leur indigence, et que sans le désir extrême qu'ils ont de s'enrichir, ils n'auraient point pris ou ne prendraient point un rang élevé parmi leurs contemporains, je ne puis ne pas signaler une pareille erreur ou un pareil mensonge, et ne pas foire servir

270 SENTIMEINT DE PROPRIÉTÉ.

les principes de la science à la réhabilitation de leur grandeur et de leur renommée.

A entendre de pareilles choses, ne dirait-on pas qu'il suffit d'être misérable pour avoir des talents supérieurs et pour montrer un caractère énergique. Ne dirait-on pas que c'est là la condition sans laquelle on ne peut s'élever à la hauteur des circonstances et prendre sa place et son rang dans la société ? Comment se fait-il alors que dans des temps semblables y les hommes les plus nécessiteux ne soient pas toujours les plus remarquables. Quel rapport y a-t-il donc entre une faculté tout animale, et par conséquent tout inférieure, et les puissances toutes d'homme, les puissances toutes supérieures du cerveau? Gomment la convoitivité, si la nature n'a fait primitivement tous les autres frais, et si les circonstances extérieures, par l'instruction du malheur même, n'ont pas été fovorables au développement et au perfectionnement de l'individu ; comment la convoitivité, dis-je, peut-elle donner par elle-même de l'esprit, de l'intelligence ou du génie? comment peut-elle donner du courage, de la grandeur, de la fermeté, de la noblesse d'àme, de l'espérance et un ascendant en quelque sorte magique sur les hommes et les choses de l'époque? Quelles sont donc les grandes vertus et les grandes qualités des personnes chez lesquelles prédomine le sentiment de propriété ? La misère; messieurs, n'exclut

SEOTIliENT DE PROPRIÉTÉ. 371

point les grandes puissances intellectuelles et morales, mais elle ne les fait point naître; et la cupidité, à laquelle on voudrait feire honneur de tant de grandes choses, rétrécit en général le cercle des idées, dégrade le caractère, et paralyse tous les mouvements généreux du cœur humain.

Lors donc qu'aux époques critiques de Vhistoire de Thumanité, on voit apparaître des individus qui saisissent d'un coup d'œil tout ce qui se passe autour d'eux, quand on les voit diriger le mouvement social, soutenir par leurs actes et leurs paroles les principes généraux, résumer en leur personne les intérêts des masses, marcher intrépidement en avant, et tout entraîner avec eux, soyez convaincus qu'il y a chez ces hommes autre chose que les calculs do l'avarice, et les pressantes sollicitations des premiers besoins. Messieurs, on n'usurpe point les lauriers et les couronnes en ce monde, et à moins d'avoir en soi l'incontestable supériorité d'une tète d'homme, il n'est point donné au premier individu cupide ou obéré d'un pays de venir bouleverser la société et d'y foire sentir puissamment son influence.

Il n'est donc point exact de dire que dans des

^ temps de crise et de révolution, les hommes qui

s'imposent à la foule et qui arrivent à la direction

des affaires puisent leurs forces et leurs inspirations

dans l'activité du sentiment de propriété, et surtout

que les qualités supérieures qu'ils déploient sur la scène soient enfantées par lui. On ne saurait trop le redire, nos facultés sont indépendantes les unes des autres : une faculté bien développée ne corn* porte point, n'entratne point un développement analogue au sien dans les autres facultés. Ainsi donc, quelque prononcé, quelque impérieux que puisse être le désir d'amasser des richesses, il ne peut jamais changer la nature déterminée d'un individu, transformer, par conséquent, un homme en un autre homme, et faire d*un imbécile une médiocrité, ni d'une médiocrité un talent supérieur. Pour être un Scylla, un Marius, un Cromwell, un Napoléon, il faut avoir autre chose que des dettes et de la cupidité. Que vous soyez pauvre ou riche au moment où s'opèrent de grands événements dans la vie des peuples, vous ne parviendrez jamais à servir puissamment ces événements ou à les gouverner, si la nature, avant tout, ne vous a point donné une grande intelligence et un grand caractère.

D'ailleurs, messieurs, il nous suffit de la moindre réflexion pour être convaincus que dans le premier mouvement d'une révolution générale, les intérêts égoïstes d'un simple particulier n'ont pas de signi-* fication, à côté des intérêts immenses de la nation • qui se soulève ; et que, d'autre part, le révolution» naire le plus passionné et le plus éclairé n'a de puissance qu'autant qu'il est le représenlant des idées,

SEr^TlMENT DE PROPRIÉTÉ. 273

des besoinSi des vœux et des droits de ses concitoyens.

Si, dans ces circonstances solennelles et terribles où un peuple se lève en masse pour soutenir ses droits et proclamer sa liberté, quelques individus sont à redouter pour la société tout entière, si quelques hommes sont dangereux, évidemment ce sont ceux qui non contenls de voir res** pecter leur personne et leurs biens, gorgés de richesses et d'honneurs, se servent de leur influence pour éterniser le statu quo des choses, et retarder autant que possible la marche de la civilisation et le bien-être général. Pour en revenir à l'histoire particulière de notre pays, on peut le dire en toute vérité, c'est sur la plupart de ces hommes que doivent retomber les malheurs de notre révolution de 89. La noblesse et le clergé, en s'opposant aux réformes que demandaient la morale, la religion, le progrès des lumières, les intérêts nouveaux ; la noblesse et le clergé, en ne voulant pas feire la moindre concession, en refusant au roi les sacrifices qu'il leur demandait, en invoquant l'appui de l'étranger, en inquiétant la nation, amenèrent seuls les violentes réactions dont nos pères ont été les témoins. Sans leur égoisme et leur cupidité, sans le désir qu'ils avaient de conserver pour eux seuls les jouissances de ce monde, la tête de Louis XVI n'eût pas roulé sur l'échafaud, et les

excès auxquels s'est laissé entraîner la Convention dans ses moments de colère et de crainte ne serviraient point encore aujourd'hui de prétexte aux déclamations des despotes.

En résumé y l'amour de la propriété est réellement un fiait de la nature humaine ; nous ne le devons ni à la société^ ni à l'éducation, il n'est point factice ; il s'accommode et se façonne aux lois de chaque pays, mais il est naturel dans son fond : c'est lui particulièrement qui porte l'homme à se débattre en ce monde afin de pourvoir à ses besoins et à ceux de sa famille, et c'est lui qui, à l'aide de Tordre et de l'économie, lui procure le repos et la tranquillité nécessaire pour cultiver son intelligence, développer son moral, et revêtir le caractère propre de son espèce. Voici telle que je la trouve encore révélée dans notre constitution , la loi d'activité de ce pouvoir conservateur.

Je vous ai donné le monde et rendu sensibles aux avantages et aux plaisirs de la propriété. L'amour de la propriété est inhérent à votre être. Il n'est point le produit artificiel des conventions sociales : vos législateurs sont seulement intervenus pour en régler la mesure et remploi ; il n'est ni un vice, ni une imperfection, ni un principe, ni une abstraction. C'est un des instincts les plus sûrs de votre conservation, et, par sa force et par son activité, je l'ai mis en rapport avec le nombre et les besoins de vos autres facultés, qui vont presque toutes lui demander assistance.

Le travail, surlequel reposent votre existence matérielle et votre grandeur intellectuelle et morale, manquerait du stimulant le plus essentiel, si je ne vous avais pourvus de cet instinct tutélaire. Il donne aux sociétés du monde leur assise et leur mouvement général.

L'agriculture, le commerce, les découvertes

scieotiGqueSi les relations des peuples entre eux, les échanges des produits de leur sol ou de leur industrie, les chefs-d'œuvre des arts, les inventions de la mécanique, toutes les spontanéités qui mettent l'homme en travail sur la surface de ce globe dont je Tai fait gérant, reposent plus ou moins sur l'énergie de celte faculté, et viennent incessamment y ranimer leur force et leur vie.

Quel enveloppement est le vôtre 1 Que de temps il vous faut pour apprécier la sagesse de ma création et l'étendue de mes bienfaits ! Sans les ressources que l'amour instinctif de la propriété a mises dans vos mains, que fussiezvous devenus? Jamais vous n'eussiez pu vous révéler comme hommes; votre état d'hommes tient à l'activité de cette faculté et au bienêtre général et particulier qui en est la conséquence.

Comment n'avez-vous pas compris depuis longtemps des choses aussi simples? Ne faut-il pas que vous soyez complètement rassurés sur votre existence et sur celle de vos enfants, pour trouver le temps et la tranquillité d'esprit nécessaires à l'étude des belles-lettres, à la culture des sciences et des beaux-arts, à

SENTIMENT DE PUOPIUÉTÉ, 277

tout ce qui peut, en un mot, agrandir le cercle de votre intelligence? et ne faut-il pas également que vous soyez affranchis de la misère, pour vivre de la vie morale, pour ouvrir votre âme à la nature et à vos semblables, fortifier votre indépendance, et revêtir dans son en* semble et sa force le caractère de l'humanité?

La bienveillance, la vénération, l'idéalité, le désir de plaire, l'estime de soi-même, la justice, tous ces sentiments qui vous posent en créatures supérieures, se taisent et s'alrophient dans vos cerveaux et ne déversent leurs libéralités sur personne, si l'économie tout entière fléchit sous la douleur et le poids de l'infortune.

On vous a trompés, et l'on s'est trompé soimême, lorsqu'on vous a dit que le travail était une malédiction : le travail est la condition de tous vos succès; c'est le déploiement de toutes les forces de votre être; c'est le premier de vos devoirs, et votre plus grand intérêt; c'est une de mes gloires à moi, et c'est une de nos bénédictions sur vous. Comprenez bien ces paroles nouvelles, repétez-les en tous lieux, et agissez en conséquence.

On a faussé votre esprit sur ce point : le tra-

vail, loin d'être une tâche, une peine, un châtiment, une chaîne d'esclavei est l'expansion naturelle de chaque individu, le signe de sa présence, et en quelque sorte, comme on vous Ta dit, son incarnation dans le monde.

La vie, si limitée qu'elle soit, est la vie; c'est l'action, c'est l'application incessante de votre être à tous les objets du dehors. L'homme n'est point né pour l'inertie; la paresse n'est point le premier instinct de la nature : s'é« pandre et rayonner dans le monde extérieur, voilà son obligation, sa loi, son bonheur et sa santé; il donne, mais c'est en donnant, et parce qu'il donne, qu'il reçoit, et qu'il lui est donné. Le phénomène intime de la vie n'est pas autre chose que cela : donner et recevoir, assimiler et exhaler, aspirer, s'agiter et recueillir, tel est le lien que vous n'avez point aperçu, qui forme la solidarité du genre humain, et qui en établit la durée.

Entrez donc dans l'esprit de mes institutions; travaillez, non pour satisfaire aveuglément et exclusivement votre sentiment de propriété, non pour entasser inutilement l'une sur l'autre des pièces de métal, mais pour accomplir ma loi, pour maintenir en activité

toutes les forces de votre constitution, etparvenir, en vous affranchissant des besoins du corps, à donner carrière et satisfaction aux facultés de votre esprit et de votre âme.

Sous tous ces rapports, mon commandement est explicite et formel ; je vous le dis en vérité : Quiconque négligera celte force instinctive de son être, et ne l'emploiera pas conformément h mes volontés ; quiconque, pour ne rien laisser à la faiblesse de vos interprétations, n'essayera pas d'améliorer sa condition par de nobles efforts, et ne s'appliquera pas à se procurer au moins une heureuse médiocrité, sera puni dès ce bas monde de sa désobéissance. Il restera dans l'enveloppement de sa nature supérieure, il ne parviendra pas à se connaître comme homme, et ne s'affranchira jamais de sa propre servitude ni de celle de ses semblables .

Yos malheurs et vos mécomptes ne viennent que de vous-mêmes et de votre ignorance. Il y a entre vous et la nature extérieure une harmonie calculée, quoique cette harmonie ne soit pas parfaite : et c'est même en raison de cette situation mixte et bien déterminée, et à tout jamais arrêtée dans mes plans, que vos

280 SEMIMliNT DE PROPRIÉTÉ.

différentes facultés trouvent et trouveront toujours un stimulant nécessaire, une cause d'action, une occasion de s'appliquer, d'engager la lutte et le combat, et de vous procurer par ces agitations mêmes les plaisirs et les avantages qui s'attachent à la longue, par loi de ma Providence, à l'exercice normal et régulier de chacun de vos devoirs.

Le travail n'est pas simplement une obligation, c'est une nécessité, et vous la partagez avec la foule innombrable des êtres qui habitent ce globe avec vous. Le travail, c'est la fonction, l'activité, le jeu, la vie, le plaisir et la joie de tous vos appareils : tout organe qui s'y soustrait est mort ou comme mort; il rompt le faisceau de vos harmonies intérieures et extérieures, et porte atteinte à l'ordre établi dans ma création. Il n'est pas une fibre dans l'organisme, il n'est pas un muscle, il n'est pas un sens, pas un instinct, pas un sentiment, pas un pouvoir intellec* tuel, industriel ou artistique, pas une faculté de perception qui n'ait son rôle et son but, son importance et son utilité. Je vous ai faits pour être, et non pour ne pas être. Sur tous ces points vous avez les idées les plus

SKN riMENT DE PROPRIÉTÉ. 281

étroites et les plus fausses, el vous paraissez n'avoir rien compris aux choses instituées par ma sagesse.

.Le mécanisme admirable de votre organisation, la multiplicité de ses rouages, les pouvoirs qu'elle possède pour dominer la matière, le nombre et Tacuité de ses sens, l'énergie de ses instincts, la noblesse et la vivacité de ses sentiments, l'étendue et la variété de ses facultés intellectuelles, industrielles et artistiques, la richesse de ses perceptions, rien ne vous a fait soupçonner l'existence multiforme et animée pour laquelle je vous ai ai largement constitués. Rien n'a su vous donner l'idée du travail immense et délicieux auquel j'ai voulu vous appeler. Vous en restez toujours aux facettes; et cependant, en vous posant au sein de la nature, non-seulement je vous ai donné les moyens de la connaître et de vous harmoniser avec elle, mais j'ai voulu que vous lui donnassiez votre empreinte, qu'elle vous fût en tout point assujettie, qu'elle devint le théâtre et l'instrument de vos activités, et que vous arrivassiez à lui arracher ses secrets el à lui dérober sa puissance. Telle est la tâche que vous avez à remplir; telle est la

grande existence à laquelle je vous ai conviés dès les premiers âges de la terre.

Du moment qu'un individu, du moment qu'un peuple, ne mettent point sous vos yeux la somme entière de leurs forces fondamentales; du moment qu'ils ne font point usage de toutes les parties de l'organisme qui peuvent leur donner l'idée ou le sentiment de la vie, que tous leurs appareils de sensation ne sont point en contact avec leurs objets respectifs, qu'ils passent tout leur temps sur celte terre dans une seule série d'idées, dans l'expression machinale de quelques aptitudes industrielles, dans la satisfaction de quelques sentiments ou penchants, dans la pratique de quelques vertus; du moment enfin qu'ils ne réalisent point tout ce qu'ils ont en euxmêmes, quelques succès qu'ils aient d'ailleurs obtenus dans leurs différentes carrières, ils ne peuvent se féliciter de la place qu'ils occupent et du rôle qu'ils remplissent dans cet univers. On peut dire, en ce sens, qu'ils sont restés au-dessous des libéralités de la nature, qu'ils n'ont point répondu aux espérances que faisaient naître l'importance et la pluralité de leurs organes encéphaliques, et l'on

regrette de les voir ainsi arriver au tombeau sans avoir eu conscience ni de ce qu'ils étaient ni de ce qu'ils pouvaient être, et sans avoir par conséquent complètement vécu dans Tespace qui leur était ouvert et dans le temps qui leur était déterminé.

Entre cette manière de considérer Texis* tence de l'humanité et les idées qui règlent encore aujourd'hui le mode du développement physique^ instinctif, intellectuel et moral de vos enfantSy la différence est marquée ; et cependant, que me voit-on demander qui soit, je ne dirai pas au-dessus des forces de l'hu*^ manité, mais qui ne soit dans son essence et dans ses attributions? Quoi ! je n'aurais point fini ma création dans l'homme : ce prétendu chef-d'œuvre ne serait qu'une ébauche imparfaite et grossière. Les insectes I. les poissons, les oiseaux, les quadrupèdes, tous les animaux qui peuplent la terre se dessineraient, aux yeux de l'observateur, sous toutes les formes et sous tous les caractères de leur condition ; ils manifesteraient en toute plénitude leurs instincts, leurs penchants, leurs aptitudes industrielles ; aucune faculté, chez eux, ne porterait préjudice dans ses exercices

28/1 SKNTIMENT DE PUOPRIÉTÈ.

à uneaulre faculté; chaque individu s'agilant librement dans sa sphère suffirait pour donner une idée nelle de son espèce; et par une contradiction inexplicable^ Thomme seul, au milieu de l'existence heureuse et pleine de tous les êtres, resterait au-dessous des pouvoirs de son admirable organisation! Une pareille idée est inadmissible, je ne me joue point ainsi de mes œuvres. Si l'homme réunit à la surface extérieure de son corps tous les appareils connus de la sensation ; si, en fait de qualités et de facultés, il rassemble sur sa tête tout ce qui est épars dans l'animalité; si à tous ces avantages il joint encore des formes distinctives, des sentiments et des talents qui n'ont point d'analogues dans aucune espèce vivante, c'est qu'il est appelé à la première des existences. A l'aspect de tant de prérogatives, on ne peut ne pas croire que ce but élevé ne soit marqué dans toute sa personne ; il faut, de toute nécessité, reconnaître qu'il est réellement placé en tête de la création, et, en même temps, que dans ce monde extérieur qui le circonscrit de toutes parts, rien ne manque à sa vie. Des rapports immédiats ont été établis, tout a été préparé pour que cha-

cun de ses sens, chacun de ses organes, y rencontrât l'objet de sa fonction ; pour que se& désirs, ses besoins, ses pencbanls, ses pas* sions, son intelligence, pussent simultanément, et sans aucune exclusion, y trouver aisément leur emploi.

L'organisation du cerveau, réduite à un terme moyen de développement chez les masses, n'entraîne point, il est vrai, une grande énergie dans l'exercice des facultés ; mais cette médiocrité dans les forces morales et intellectuelles , n'enlève aucun attri«* but, n'entrave aucune manifestation, n'excluf ni les qualités du cœur, ni les dons de l'intelligence : loin de là, elle favorise le cerveau dans l'ensemble de ses opérations, elle sert à l'harmonie de ses différents pouvoirs, l'affran* chit du joug de tout organe prédominant, et le maintient dans la condition la plusavanta* geuse à l'impression variée de tous les objets du dehors.

Avec un pareil fonds, avec de tels avantages, l'homme doit infailliblement arriver à prendre un jour le rang qui lui appartient.

L'histoire que Ton cite peut-être dans des desseins coupables, ne prouve rien contre lui;

son ignorancBi son fanatisme^ ses exlravagaoces, ses fureurs, son animalité grossière, ne doivent point lui être imputés ; ce sont là les effets de l'enveloppement de sa nature morale et intellectuelle sur tous les points du globe; ce sont là les effets delà domination successive ou simultanée des castes militaires, sacerdotales ou nobiliaires, dont pendant si longtemps il a été la victime et la propriété. Au lieu d'obscurcir les lumières de son enten* dément, de fausser les inspirations de sa conscience, d'entretenir Tactivilé de ses penchants inférieurs, éclairez son intelligence, ennoblissez son âme, donnez-lui des institutions qui répondent à la noblesse de son origine, à la valeur de ses titres, et vous verrez si je me fais illusion sur son compte, si c'est à tort que je le considère et que je veux le faire reconnaître comme le premier, le plus fort, le meilleur et le plus intéressant des êtres.

Entendez -le donc bien, chacune de vos facultés, sous l'œil de la morale et de Dieu, a droit à l'application, au mouvement, «u travail, à la vie.

Mais pour vivre de toutes les vies que je vous ai données, pour répondre à mes libéra^^

litésy et vous dessiner comme hommes, il faut commencer par donner satisfaction aux besoins impérieux de la vie matérielle. Point de vie supérieure pour vous, si vous ne vous affranchissez de ces nécessités premières.

Déclamateurs sans bonne foi, scribes et pharisiens nouveaux, ne le savez-vous pas, il faut à l'homme des circonstances extérieures, favorables pour le développement de ses facultés intellectuelles et morales, et ce n'est que le travail et Taisance qui peuvent les faire naître et les établir.

Vous tous, que je veux appeler à la vie propre de votre espèce, maintenez-vous donc avec intelligence et moralité dans Tordre des attributs inférieurs. Suivez les indications de la nature. Si vous restez sourds à la voix de votre instinct, si, par une activité soutenue, vous ne favorisez le sentiment de propriété, si vous n'acquérez quelque peu de fortune, en un mot, tout est fini pour vous. Sans les avoir employées, vous remporterez dans la lerre les facultés éminenles que je vous ai départies, je vous aurai vainement faits hommes.

Oui, pour que l'homme devienne homme,

288 SENTIMENT DE PROPRIKTÉ.

ii faut que Tacquisivilé s'exerce, il faut qu'il acquière ou que les siens aient acquis pour lui de Taisance; il faut qu'il commence par briser tous les liens qui l'oppressent, il faut qu'il travaille, qu'il économise, qu'il améliore sa position, qu'il respire à son aise, qu'il n'ait pas d*épines enfoncées dans la tête ou dans Tâme; que l'inquiétude, la douleur et les mécomptes ne marquent pas toutes les heures de sa vie, et qu'à force de courage et de persévérance, il parvienne à se former un pécule.

Entendez-vous ce mot, vous qui ne pouvez sortir des lieux communs de la morale la plus vulgaire, et qui, dans la simplicité et la quiétude de votre âme, vous bornez tout uniment à prêcher à l'homme asservi ou à l'homme malheureux l'obéissance et la rési« gnation. Qui a racheté l'esclave antique? Qui en a fait un affranchi? Qui en a fait un homme libre : n'est-ce pas le pécule?

Qui rachète encore aujourd'hui Tesclave des sociétés chrétiennes, car les chrétiens ont encore aujourd'hui des esclaves? N'est-ce pas la faculté sur l'exercice de laquelle je viens dissiper vos préjugés et éclairer votre esprit? N'est-ce pas le travail, l'ordre, la conduite,

SKNTJMENT DE 1»R0PKIÉ'IF. 289

réconomie? n'est-ce pas le pécule enfin qui en est le produit?

Quel besoin incessant vous avez de mes conseils/ hommes frivoles et légers, qui oubliez si vite l'histoire de vos aïeux. Par suite de l'invasion des barbares, n'étaient-ils pas tombés dans le servage le plus affreux? N'é<* taient-ils pas attachés à la glèbe? n'étaient-ils pas comme la terre et les bestiaux, la propriété du sauvage conquérant? n'étaient-ils pas soumis aux corvées, aux redevances de toute espèce, aux obligations les plus arbitraires et quelquefois les plus odieuses?

N'exerçait-on pas sur leurs femmes et leurs filles les droits les plus infâmes. Eh bien ! comment ontnls brisé le joug que leur avaient imposé ces hordes animales? Où ont*ils trouvé le rachat de toutes les horreurs qu'elles leur faisaient subir? N'est-ce pas par le fait et l'action de l'acquisivité? n'est-ce pas par le pécule?

Voilà le fait glorieux de l'histoire de vos pères; ils n'ont dû qu'à eux-mêmes leur salut, leur liberté, leur honneur et leur existence d'hommes. En respectant l'œuvre de ma création, en suivant les impulsions de l'acquisivité, en faisant chaque jour des épargnes, ils

ont h la longue aplani les obstacles qui s'opposaient à leur évolution intellectuelle et morale et pris possession d'eux-mêmes. On les a trahis bien des fois ; bien des fois ces despotes sans frein y auxquels ils s'efTorçaient d'échapper, retiraient les concessions déjà payées, pour les revendre de nouveau et les abolir encore plus tard. Mais vos aïeux, entrés dans les voies de ma Providence, sentaient et les droits et les forces de l'humanité; ils obéissaient en toute règle et droiture au penchant naturel de Tacquisivité, se montraient infatigables, se remettaient à Pceuvre, refaisaient leur pécule, rachetaient leur liberté, reprenaient leur rang d'hommes, et vous préparaient l'existence heureuse et indépendante dont vous jouissez aujourd'hui.

Ne vous renfermez donc pas dans la lettre de mes premiers enseignements. Saisissez- en l'esprit. Certes, en vous disant, d'autre part : N'ayez point de souci du lendemain, demain aura soin de lui-même : à chaque jour suffit sa peine. Ce n'est pas l'insouciance et l'indolence que je suis venu vous recommander ; j'ai voulu seulement apprendre aux hommes à s'affranchir des appréhensions exagérées qui ont leur

source dans une préoccupation trop exclusive des choses matérielles, des besoins du corps; j'ai voulu leur apprendre à vivre d'une vie plus haute que celle qui leur est commune avec les animaux. Mais, pour arriver à ce grand résultat, il ne suffit pas, par un travail opiniâtre, de couvrir vos besoins journaliers, de gagner votre pain quotidien, il faut encore acquérir quelque aisance. Tout est là, con« naissez donc enfîn les causes des choses.

Sachez quel est le plus grand obstacle qui se soit opposé à votre développement comme hommes, et que l'arbre de la science devienne aujourd'hui pour vous tous l'arbre de vie.

Recueillez bien mes paroles.

Je ne vous pade pas de Thomme animal, il est le produit de la nature. Ses facultés sont précoces, vivaces, puissantes; elles se développent presque toutes seules et veillent assidûment à la conservation et à la reproduction de l'espèce ; j'ai fait asseoir sur lui les pouvoirs propres de l'humanité, j'ai donné une base large, énergique et forte à mon grand édiGce humain.

L'homme hommes c'est-a-dire l'être inlellectuel et moral, au contraire, doit tout à

292 SEMiMEM' DE PROPlllÉ il'.

rinslruclion et à l'éducalion. Quoique ayaot en lui tous les germes de sa grandeur, il a en quelque sorte besoin d'une seconde création. En masse, il est le produit de la culture, et en masse il est à tout jamais perdu sous le rapport du développement et de ses facultés spéciales, s'il est obligé d'emplojer chaque jour toutes ses forces et tout son temps à chercher sa pâture et son gite. Comprenezvous maintenant pourquoi je vous dis de vous agiter sur la terre, de répondre à tous les dons que je vous ai faits, et de vous conformer aux lois écrites en si gros caractères dans votre organisation? comprenez-vous pourquoi je veux que vous ne négligiez aucune force fondamentale de votre être; pourquoi je vous fais une obligation du travail et pourquoi je l'assimile à la prière ?

L'acquisivité !... c'est avec elle et par elle que vous payez vos rançons; elle est la faculté de la délivrance; elle seule peut vous sauver de l'opprobre , de la misère et de la honte ; elle seule peut faire disparaître les inquiétudes de la vie domestique, vous donner du temps pour cultiver vos facultés intellectuelles et morales, vous donner de l'indé-

SENlIMt^r DE PROPRlÉrrÉ. 293

pendance, vous faire vivre de la vie élevée, de la véritable vie des créatures intelligentes et libres.

Remplissez ces devoirs, écoutez l'instinct de la nature, répondez aux spontanéités de votre être; travaillez, amassez des provisions, amassez-les par un noble emploi de votre temps et de vos facultés; a^ez de Tordre et de l'économie, faites aussi votre pécule. C'est ainsi que tout vous sera donné de surcroît, que vous vous dégagerez des besoins impérieux du corps, que vous pourrez entrer dans les conditions propres de votre espèce, cesser d'être les tributaires avilis de vous-mêmes et des autres, développer votre intelligence, vous former un grand caractère, et montrer, puisqu'on ose vous le dire, mon image à la terre.

Quant à l'obligation où vous êtes de vous livrer au travail, et que vous voulez ériger en droit imprescriptible et sacré, avant de le faire inscrire dans le texte des lois, il est bon que vous ayez sur ce point important et délicat des idées nettes et positives pour ne pas vous exposer à mettre dans la main d'une fraction nationale, malheureuse, ignorante, désespérée et facile à séduire, une arme ter-

29/1 SKKTIMERT DE PROPRIÉTÉ.

rible et dangereuse pour elle comme pour le reste de la société.

a La sociélé, vous a dit un des hommes les mieux inspirés quelquefois par ma sagesse, au point de perfection morale el de perfection matérielle, de spiritualisme et d'administration où elle lend, ne peut pas se borner sans déshonneur et sans crime au rôle passif du laisser faire el du laisser passer^ toutes les fois du moins que le laisser faire et le laisser passer veut dire laisser souffrir et laisser mourir. Cet axiome est faux en tant qu'il prétendrait surveiller de Tœil la situation des travailleurs et leur tendre une main secourable avec un salaire et du pain, quand ils manquent, par une calamité de leur condition, de pain et de salaire. Cet axiome, entendu dans ce sens,

enlèverait à l'Etat le plus essentiel el le plus beau de ses titres, le titre de Providence du peuple, que toutes les civilisations antiques ou modernes lui ont affecté. L'État, dans certains cas, doit donc agir avec sa tutelle active et bienfaisante en ce qui touche le travail et le salaire des masses. Ces cas sont rares, mais peuvent ça et là se produire, el quelquefois môme, quoique momentanément, se produire

sur une large échelle. Laissez de côté, puisqu'il faut, avec la plupart d'entre vous, entrer dans tous les détails, le travail agricole, qui n'est point sujet par la nature aux instabilités du travail manufacturier, qui donne avec un salaire modéré, mais égal, un travail constant qui nourrit l'homme avec le produit direct du travail, et qui emploierait plus de bras qu'il ne peut s'en procurer.

» Laissez de côté encore le travail purement local et élémentaire, qui ne produit jamais plus qu*on ne lui commande, qui vit sur place, qui vit sous son toit, qui vit de peu, qui associe souvent une petite propriété à une petite industrie, comme le cordonnier, le tailleur, le maréchal, le charron, le tonnelier, le serrurier, le maçon, le charpentier, le menuisier, tous ces ouvriers qui exercent ce qu'on peut appeler les industries domestiques de la société. Le sort de tous ceux-là est hors de cause ; leur travail est aussi régulier et leur salaire aussi fixe que les demandes de la petite consommation qu'ils desservent. Leur nombre se mesure sur le nombre de la population. Mais les besoins de la production h grandes forces, de la spéculation h grandes

296 SEKTIMENT DE PHOPliiÊm

chances, de la rivalilé à grandes masses et à bas prix pour les marchés du monde, ont recruté et recrutent tous les jours dans les villes de fabrique, dans les grandes usines, dans les provinces, des armées d'ouvriers, dont le travail immense comme les capitaux qu'il em-ploie, chanceux comme la spéculation qui le commande, mobile comme la mode qui le consomme, n'a pas ces conditions de régularite et de fixité des industries domestiques. Les grandes usines de l'Europe appellent et enrégimentent, au nombre de quelques millions, ces familles d'ouvriers, instruments des grandes industries de la soie, des cotons, des draps, des fers, peuple sorti du peuple, nation dans la nation, race dépaysée qui a pour unique capital ses bras, pour terre un métier, pour foyer un toit emprunté, pour patrie un atelier, pour vie un salaire. Ces masses toujours croissantes et destinées à s*accroitre bien davantage par l'accélération du mouvement industriel, résultats des chemins de fer, de la durée de la paix, du développement des marines marchandes, et enfin du contact nouveau de l'Europe avec cinq cents millions de consommateurs de plus aux Indes et en Chine,

sont hors de la loi commune du peuple, et ne peuvent y entrer soudainement et y retrouver leur place» une fois qu'elles en sont sor* lies. C'est une classe flottante dont les cadres sont brisés, qui ne sait faire qu'une seule chose, et qui, lorsque son métier tout spécial et son salaire viennent à manquer, se répand, s'extravase sur la nation, sous la forme de coalition, d'émeute, de vagabondage, de vices, de lèpre, de misère : c'est là ce qu'on appelle proprement les prolétaires, race destinée à peupler le sol, espèce d'esclaves de l'industrie, qui ne servent pas sous un mattre, mais qui servent sous le plus rude des maîtres, la faim. Ces hommes se marient, ont des femmes et des enfants, que l'industrie saisit au berceau et emploie selon leurs forces; tout ce peuple vit, multiplie, consomme, prospère pendant que le salaire les rétribue. Que le salaire s'ar* ré te ou décroisse, tout ce peuple chôme, souffre, maigrit, mendie, s'exténue et tombe en haillons et en pourriture humaine. Peuple du salaire, né du salaire, ne vivant que par le salaire, il périt avec le salaire, et s'insurge dans son cœur contre une société qui le condamne par sa condition au travail, et qui lui

298 SKN TIMKNT DE PROPRIÉTÉ.

refuse le Iravaih Or, le travail pour lui, c'est la vie. L.a société, impassible et égoïste, peutelle voir tout cela et détourner les yeux en renvoyant ce peuple à la concurrence pour toute réponse et pour tout secours? Non! le dernier mot d'une société bien faite, à un peuple qui périt, ne peut pas être la mort; le dernier mot d'une société bien faite doit être du travail et du pain.

n Les anciennes sociétés n'avaient pas ce problème à examiner, nul ne pouvait y mourir de faim légalement : le maître y nourrissait l'esclave, le seigneur y nourrissait le serf, le gouvernement y nourrissait le peuple, l'Église y nourrissait le mendiant. Mais l'industrie, elle qui liquide sa fortune et qui ferme ses ateliers, ne nourrit personne. La vie du peuple, des ouvriers, est remise au hasard.

» Une société qui se mure dans son égoïsme, qui s'en rapporte de tout à son égoïsme; qui se désintéresse de la vie des derniers citoyens, qui glorifie l'axiome : Chacun chez soiy chacun pour soi; qui dit : Mourez là, où la nature dit: Je dois vivre; une société sans entrailles, sans âme et sans vertus, qui appelle ainsi sur ses gouvernements, sur ses chefs, sur ses législa-

SENTIMKNT DK PROPRIITK. 299

leurs, sur ses riches, le ressentiment, le blas* phème et le désordre, cette vengeance des masses; une société à qui on tend les bras sans travail et qui se refuse à s'en occuper ; à qui on demande du pain et qui laisse affamer ses enfants ; une telle société n'est ni de la religion, ni de l'esprit, ni de la date de ce siècle : son devoir, son intérêt, sa politique, tout impose à une société devenue industrielle l'obligation de faire face par des mesures de prévoyance à des malheurs souvent aussi inattendus qu'ils sont immérités, et qui, en défi<nitive, ne peuvent que retomber sur elleniéme et quelquefois la conduire à sa perte. » Oui, telle est la manière invariable dont j'ai constitué vos rapports respectifs ; dans de pareilles conjonctures, ma Providence se montre dans toute sa force et dans tout son jour. Jamais vous ne violerez impunément les lois saintes de l'amour que vous devez h vos frères. En aucun temps je n'en ai pardonné l'infraction, et tôt ou tard, mesurant ma vengeance sur votre égoïsme et votre odieux abandon, je suis venu vous apprendre par les mouvements terribles du peuple même, qui me sert alors d'instrument, qu'il existe entre

tous les membres delà grande famille humaine une solidarité que rien ne peut détruire. Ne savez-vous donc pas ce que Tindifférence et l'incurie amènent constamment à leur suite?

Devant des multitudes affamées et réduites au désespoir, que pouvez-vous faire et qu'allez- ?ous devenir? Croyez-vous qu'elles n'aient pas droit de vivre, quoique vous n'en voyiez pas la nécessité? Pensez-vous que tous les instincts énergiques de conservation dont je les ai dotées vont s'anéantir, et qu'ils ne vont pas violemment se soulever pour les arracher à la mort? Ici l'homme homme^ c'est-à dire l'être intellectuel et moral, disparaît. Il est hors de lui-même; il oe reste plus qu'un animal, un barbare, un sauvage, un cannibale qui ne veut pas mourir, et à qui tous les moyens sont bons pour satisfaire et sa rage et sa faim. Il accuse le sort, les hommes et ma divinité même. Il a le fer et le feu dans sa main ; il incendie vos propriétés, il massacre vos femmes et vos enfants, et il vous réduit vous* mêmes à l'extrémité épouvantable de tirer sur lui comme sur une bête fauve, si vous ne voulez inévitablement devenir sa victime et sa proie.

SENTIBfENT DE PROPRIÉTÉ. 301

Voflà ce qui résulte de Toubli de mes pré* ceptes et du renversement de toutes les lois morales et intellectuelles inscrites dans votre constitution. Concevez-vous maintenant l'énormité de vos fautes et la profondeur de votre ineptie? Quoil absorbés dans votre individualité, rompant toute espèce de pacte social, vous vivez sans manifester aucun de vos pouvoirs naturels, sans manifester aucun des dons que vous tenez de ma bonté; vous vivez sans intelligence, sans calcul, sans esprit, sans réflexion, sans prudence ; vous vivez sans bienveillance., sans vénération, sans noblesse, sans justice et sans pitié; en un mot, sans aucun des caractères supérieurs de votre espèce. Il ne vous reste rien de Thomme : à votre tour, vous êtes devenus brutes ; et lorsque le châtiment survient, lorsque vous avez perdu jusqu'au sentiment de votre conservation personnelle, vous me demandez à moi la cause de vos

malheurs !..... Je devrais car je n'ai point

quitté le gouvernement des mondes.

Mais en dehors de ces circonstances, assez rares et tout à fait exceptionnelles, et en dehors aussi de quelques imperfections que Ton remarque encore aujourd'hui dans vos

mstitutioDs, c'est plutôt vous, eofants du tra-* vail et de l'industrie, qui manquez aux travaux, que les travaux à vous-mêmes. Le droit au travail tel que quelques-uns d*entre vous le comprennent, vous frapperait dans la racine même de vos libertés, et vous mettrait incessamment en guerre les uns avec les antres.

Vous n'avez aucun droit sur l'indépendance de vos semblables. A quel titre, lorsqu'ils se débattent comme vous sur la terre, venezvous insolemment leur demander des travaux que vous ne voulez pas faire, et qui ne servent que de prétexte à vos convoitises? Je lis mieux que vous dans vos cœurs, et aucun de vos sophismes ne peut m'abuser. Le droit au travail que plusieurs d'entre vous réclament avec tant d'emphase est tout simplement le droit au désordre, à la paresse et au renversement de toute société bien ordonnée.

Comment à de pareilles maximes ne reconnaissez-vous pas l'esprit de ces docteurs de la loi qui ont fait tant de mal k vos pères? Ne sont-c^ pas eux aussi qui demandent que les biens de la terre soient partagés également entre tous, comme si cette égalité matérielle et brutale, en admettant que vous puissiez la

SENTIMENT DE PBOPRIËTÉ. 30S

\y ne disparaitrait pas incessamment sous l'ioflueoce de l'inégale répartition derintelligence et de la moralité? Ne cessera*t-on jamais d'abuser de votre simplicité et de faire appel, pour tout bouleverser, à Tégoïsme et à la violence de vos passions inférieures?

N'est-ce pas encore sous les fâcheuses in«spîrations de ces réformateurs que vous voudriez établir parmi vous Tégalité des salaires, tètes médiocres et sans portée! Ne voyez -vous pas que la cupidité vous égare, que vous tombez dans la négation de toute hiérarchie, et par conséquent de tout ordre social. L'égalité des salaires est impossible, elle soulève la eonscience du genre humain, elle est un déni de justice, et une intelligence droite ne peut la consentir. Je maintiens et maintiendrai toujours parmi vous les lois morales que j'ai faites pour vous guider dans la vie, et chacun de vous sera récompensé suivant ses œuvres, suivant son travail et son activité, suivant sa conduite et suivant son gétaie ; les incapables et les inGrmes, ceux-là même qui, par l'emportement de leurs passions, ont manqué le but élevé de leur existence, ont droit à ma pitié, et par conséquent à la vôtre.

dO/i SENTIMENT DE PROPRIÉTÉ.

C'est pour eux que je vous ai donné la bienveillance, et quels que soient souvent leur ingratitude et leur orgueil, vous devez les aimer» les servir, les protéger et les affranchir de la misère. Voilà vis-à-vis d'eux le devoir d'une société humaine humainement constituée ; mais tous les prétendus droits qu'ils croient pouvoir invoquer sont des droits mensongers, sont des droits de violence et de spoliation : étendez ferme la main sur eux, ils n'ont et ne peuvent avoir, à vos yeux comme aux miens, que les droits du malheur.

Vous apercevez maintenant le but et l'utilité du sentiment de propriété ; vous l'avez reçu pour assurer par vos activités votre existence matérielle, pour vous élever au-dessus des conditions de l'animal, vous ouvrir les sphères de l'humanité, conquérir votre indépendance, et vous faire prendre, en un mot, votre rang d'hommes en ce monde.

Mais si, par son efficace, j'ai voulu vous tirer de l'ignorance et de la barbarie ; si j'ai voulu que vous prissiez la vraie position de l'homme, la position d'un être noble, d'un être libre, d'un être intellectuel et moral, vous ai-je enjoint de dépasser encore ici le

SENTIMENT DE PROPRIÉIÊ. 305

but de mes institutions? vous ai-je dit de rompre l'harmonie de vos pouvoirs et d'aban* donner cet instinct de conservation à sa force exclusive, à sa force absorbante? Bandes d'u* suriersy d'avares , de corsaires, de simoniaques et de voleurs, réformez en vous la cupidité. Vous savez par la bouche de Moïse que je Tai défendue. Tous les instincts de conservation ne doivent être que des subal-»

ternes dans l'économie ; ils sont nécessaires, ils sont indispensables, ce sont les colonnes d'assise et d'appui de tout votre être, mais vous devez incessamment en régler le mouvement, en éclairer l'emploi : la supériorité ne leur appartient pas, elle appartient de droit à l'intelligence et aux sentiments supérieurs. Telle est la loi de la morale, la loi de la raison, la loi de ma Providence, et par conséquent la loi de vie dont on vous a déjà tant parlé et en dehors de laquelle vous manquez incessamment votre vocation d'homme. Le corps, la matière, les penchants bruts sont parties secondaires et sujettes. Utilisez-les, qu'ils soient vos instruments ; mais dominez leurs convoitises déréglées, abattez leurs révoltes, restez maîtres de vos serviteurs, ne

306 SENTfMENT DE PROPRIÉTÉ.

renversez pas Tordre suivant lequel j'ai constilué vos différents pouvoirs.

Et vous qui avez suivi ma loi, et qui venei dans les temples me remercier d'avoir béni vos travaux, ne vous ai-je invités à vous procurer de Taisance que pour vous voir absorbés dans la jouissance exclusive et démesurée des penchants de la brute» ou passer vos jours dans l'indolence de l'esprit et du cœur?

Hommes encore engourdis par l'effet de vos occupations serviles, du moment que vous avez acquis l'indépendance de la fortune» votre véritable existence, votre existence d'hommes, doit commencer, et vos obligations sociales se multiplient en raison même de l'étendue de vos ressources. Il ne s'agit plus de la vie des instincts, de la vie de la conservation personnelle. Vous vous êtes sagement maintenus sous ce rapport dans l'ordre de mes institutions, car les principes conservateurs sont aussi essentiels à l'individu, à l'espèce, à l'ordre social, au système du monde, que ceux qui commandent ou inspirent le sacrifice. Mais le précepte de s'aimer soi-même ne renferme qu'une partie de la loi que je vous ai donnée; vous avez à vivre d'une vie où se reflètent

sentime:st de propriété. 307

tous les dons supérieurs que vous tenez de ma bonté : il s'agit de la vie de rintelligence^ et surtout de la vie de l'âme ; la fortune ne doit vous servir qu'à bien faire. Pesez cette recommandation dernière, car il sera invariablement demandé à chacun de vous suivant l'emploi qu'il aura fait de son tenps, de ses facultés, de ses biens, aux jours de sa prospérité. Je vous l'ai déjà fait dire : les hommes de matière et d'argent sont des espèces d'idolâtres qui ne recueilleront pas l'héritage du Seigneur.

La circonspection est la première des vertus cardinales. Vous avez déjà entendu ces paroles ; mais c'est à peine si vous en avez saisi le sens et la portée. Elle est le point sur lequel doivent se reposer ou se mouvoir toutes les autres virtualités de votre constitution.

Je n'ai pas voulu qu'elle fût le produit de l'expérience, pour me servir de vos expressions familières : elle eût été trop cruellement acquise, et vous eussiez pu périr en l'acquérant. Je vous ai fait sortir tout armés du sein de ma création. Ni l'observation, ni l'expérience, ne créent vos facultés; les impressions extérieures se bornent à leur impri* mer des modifications : c'est vous dire que, suivant leur nature, elles en augmentent ou en ralentissent les activités; elles en retardent ou en favorisent le développement. La circonspection est innée ; elle est instinctive et antérieure à tout événement. Elle n'est pas le titre obligé du vieillard ; j'en ai fait Tapa-

CIRCONSPECTION, PHUDENCE. 309*

nage de tous les âges, et j'ai souvent confondu Torgueil de Thomme fait par le langage sage et prudent que j'ai mis à Taide de cette fa«culté dans la bouche des enfants.

L'antiquité qui, malgré ses erreurs, a res-* plendiy sous tant de rapports, des attributs supérieurs de l'esprit humain, et dont, par conséquent, les plus hautes manifestations m'appartiennent comme les vôtres mêmes, car tout le bien vient de moi, avait compris l'importance et le rôle de celte faculté, et pressenti, au moins à ce point de vue, ce que plus tard je suis venu vous faire entendre. L'homme prudent, disait-elle dans sa brillante imagination, est le parent des dieux.

En ajoutant la circonspection aux forces instinctives dont je vous ai déjà promulgué les lois d*activilé, j'ai couronné et parachevé mon œuvre de protection. Est-ce à dire que je me serais mis en contradiction avec moimême, que je me serais proposé de soustraire vos facultés à leurs stimulants naturels, de vous aplanir toutes sortes de difficultés, et de vous laisser vivre dans l'indolence et l'apathie? Non. Tout en vous armant par elle contre les éventualités de ce monde, je vous ai donné un

rôle actif et personnel. C est par les obstacles» d'ailleurs, que j'entretiens l'activité de vos pouvoirs. Mais je n'ai point dépassé vos forces, j'ai mesuré le vent à la laine de l'agneau.

Ce sentiment, dont je vous fais ressentir les émotions involontaires, est adipirablement adapté à la nature du monde extérieur; je l'ai mis en vous comme une sentinelle vîgi^ lan te prête à vous donner l'éveil au moindre changement qui s'opère hors de vous ou dans vous. L'inclémence des saisons, la différence des climats, les chaleurs excessives, les froids rigoureux, les variations brusques de la tem« pérature, la violence des vents, les orages, les incendies, les tempêtes de la mer, les débordements des rivières et des fleuves, les érup* lions volcaniques, tous ces mouvements souvent inattendus de la nature auraient inces-* samment, et de mille manières, porté le trouble en vos sens, ébranlé votre organisme, produit la ruine et la dévastation autour de vous, et compromis jusqu'à votre existence même, si cette faculté tutélaire n'eût soulevé, par son cri d'alarme, toutes les forces de votre intelligence et de votre âme contre ces causes de destruction ou de maladie, et ne vous eût

aRCONSPECTION, PRUDENCK. 311

mis à même d'en prévenir ou d'en brarer les eifets.

Que vos facultés d'observation et de ré« flexion s'animent donc au souffle de la circonspection. Sachez sous quel ciel et sur quel terrain vous vivez; soyez prêts à tout événement. Ayez l'œil à tout. Soyez, d'autre part, attentifs et circonspects dans l'emploi des forces prodigieuses que la science et l'industrie viennent de mettre en vos mains.

Le gaz hydrogène, la vapeur, ses explosions subites, les énormes leviers qu'elle met en mouvement, le feu du ciel que vous m'avez dérobé et dont tout k l'heure vous allez faire les plus belles applications^ multiplient tout à la fois aujourd'hui votre puissance et vos périls. Apprenez à vous en servir. Presque tous les accidents qui vous arrivent proviennent de négligence et d'étourderie; vous en êtes les fauteurs.

Dans le commerce ordinaire de la vie et au milieu des passions rivales et des intérêts si égoïstes et si mal entendus de vos semblables, vous n'avez pas moins d'obstacles et de mouvements imprévus à redouter que dans la sphère matérielle dont je viens de vous

312 URC0N8PEGT10N, PRUDENCE.

signaler les dangers. Sous tous les points de vue, au physique comme au moral, el à chaque instant vous manquez de prudence, vous né^ gligez ses appréhensions secrètes et ses voix intérieures, et ne tenez aucun compte de ses avertissements. Quel que soit le bonheur dont vous jouissiez, prenez garde, ce qui arrive à autrui peut arriver à vous-mêmes; l'adver* site qui frappe h la porte de vos semblables peut aussi frapper à la vôtre, et comme elJe y frappe alors à Timprovisle, elle vous trouve sans défense : vous n'êtes point armés. Je n'y pensais pas, dites-vous dans votre ineptie.

On vous Ta pourtant articulé de manière à être compris des plus faibles intelligences. Un homme surpris est à demi battu, et, au contraire, un homme averti en vaut deux. A tout ce à quoi vous êtes préparés vous faites convenablement face, les diflBcullés disparaissent ; et dans le même sens, il n'y a chose si aisée qui ne vous trouble et ne vous empêche, si vous y êtes nouveaux. Faites donc que les événements ne vous surprennent point, tenez* vous en garde contre eux, regardez-les venir. N'oubliez pas, non plus, à l'occasion de vos progrès dans toutes les branches des con-

CIRCONSPECTION, PRUDENCE. ni 3

naîssances bamaines et de l'augmen talion de bien-être qui en est la conséquence, que le génie n'est qu'une délégation de ma providence, et que plus vous faites de découvertes utiles, plus vous devez en déverser les avan* tages sur la foule de vos semblables. Vous connaissez vos droits, mais vous ne connaissez ni vos plus grands devoirs, ni vos premiers intérêts, ni vos plus doux plaisirs. Regardez donc sans cesse autour de vous, devant vous, derrière vous et sous vous.

De quelque côté que vous tourniez les yeux, vous apercevrez une foultf d'hommes aigris par le malheur, qui suivent tous vos mouvements et qui croient avec raison avoir titre à votre intérêt affectueux. Ménagez leur susceptibilité, ne blessez pas la dignité que j'ai mise en eux comme en vous; servez-les avec cette délicatesse de sentiment qui honore à la fois le bienfaiteur et l'obligé.

Vous avez à faire partager à l'universalité des hommes ce qui n'était jusqu'ici que le partage du petit nombre. Les voici en votre pouvoir, ces puissances qui font marcher toutes seules la navette, le ciseau, le navire: qu'elles servent à affranchir la multitude de

31 & CinCOKSPECnON, PRUDENCE.

VOS semblables de ces travaux pénibles qui absorbent toutes leurs forces et tout leur temps, et qui les ont jusqu*à présent condamnés à une éternelle enfance. La solidarité du genre humain forme la loi nouvelle. Vous redoutez les révolutions, comme si elles se faisaient sans causes, comme si vous eussiez toujours vécu dans l'esprit de ma doctrine, et que les améliorations de ce monde n'eussent pas souvent été arrachées par violence ou mauvais vouloir. Il y a quelquefois des protestations légitimes, des expressions de douleur, de la justice et de la raison, dans les cris révolutionnaires.

11 ne vous est pas plus donné de changer les lois du monde intellectuel et moral que les lois physiques de l'univers. A quelque degré d*ignorance ou d'abrutissement que soit réduit un peuple, rien n'est renversé néanmoins, dans ce qui lui reste d'intelligence et de sensibilité; vous ne pouvez l'empêcher de sentir ses misères, et, dans la mesure de ses faibles capacités, de chercher de meilleures conditions d'existence.

Ce n'est point assez d'exercer la bienfai-sance, il faut aller au cœur des questions de

CIRCONSPECTION, PRUDENCK. 315

voire époque, et vous attacher, par une organisation sociale mieux entendue que celle de vos pères, à prévenir les révolutions purement instinctives, les révolutions de la souffrance et du malheur. C'est à n'en pas finir, si vous ne saisissez ce trait de lumière.

En un mot, comme je vous l'ai fait dire si vainement tant de fois. Vivez en homme, vivez dans vos semblables et pour vos semblables.

Ces manifestations intelligentes et tout empreintes de religion inonderont votre âme des plus saintes voluptés, elles n'exciteront que les bons sentiments des hommes moins heu-»

reux que vous ne l'êtes, et n'en éveilleront ni la colère ni l'envie. Vous entrerez ainsi dans l'ordre moral que fat créé pour qu'il fût^ et que vous ne pourrez jamais impunément enfreindre. Dans des moments déterminés et marqués par moi-même, le peuple délaissé se fait apercevoir à tous ceux qui le perdent de vue. Il se livre alors à ces violences épou* vantables dont vous n'avez point jusqu'ici saisi la signification. Mais ce n'est point lui qu'il faut accuser, c'est vous-mêmes : il vous apprend a ne point faire d'abstractions et à compter avec vos semblables. Voilà

comment ma providence, à laquelle vous faîtes jouer si fréquemment des rôles si ridicules, veille incessamment sur vous et tend à vous ramener d'une manière ou d'une autre à l'observance de ses lois. Le mal porte en soi, ainsi que le bien, sa rétribution.

Maîtrisez donc la violence et Tégoïsme de Itihf^Utdj vosj^iàtiif^ inférieurs, et, au milieu de vos

prospérités, jetez un regard sur vos frères.

Ces instincts, abandonnés sans contre-poids à leur force native, sont un mal. Ils portent à l'oubli de la bienveillance, de la justice et de toutes les autres vertus de l'homme, et ils soulèvent d'ailleurs par contre-coup, chez autrui, les plus dangereuses réactions. L'homme est un être harmonique et spontané : il rend tout ce qu'on lui donne. Si l'animal qui est en vous se donne satisfaction à son préjudice, l'animal qui est en lui se redresse, prend ses avantages et son temps, et vous frappe à son tour. Rien n'est perdu ; tout s'enchaîne et porte à conséquence. Dans l'arrangement tel quel de votre constitution, soyez donc circonspects, considérez les autres hommes; faites tout ce que vous voudriez qui fût fait à vousmêmes. Si c'est encore là de l'ogoïsme, celui*

ci, du moins^ est parfaitement entendu et ne tourne qu'aux avantages respectifs de tous les membres de la société. Vous vivez alors les uns pour les autres.

C'est pour vous venir en aide et renforcer votre disposition naturelle à la prudence que je vous ai fait dire autrefois : <x La crainte du Seigneur est le commencement delà sagesse. »

Mais dans Taffaiblissement de vos croyances, l'emportement de vos passions et le peu d'habitude que vous avez de l'observation et de la réflexion, vous n'avez point suffisamment gravé dans vos esprits ces paroles profondes et salutaires, et c'est à peine si vous avez compris ce qu'elles voulaient dire. Non, vous ne pouvez sortir impunément des voies que je vous ai tracées, je vous ai ordonnées pour le bien, pour l'ordre, le vrai, le beau, le juste et l'honnête. J'ai mis en vous des facultés qui vous placent au-dessus de la bête. Je vous ai faits hommes, et sous peine de tous les malheurs, vous avez obligation de l'être. Vos actes entraînent après eux une inévitable responsabilité ; et quelque éloignée, incertaine ou douteuse qu'elle vous paraisse, elle finit par tomber sur vous ou vos enfants. L'outrage

M CrnOONSPECriON, PRUDI39CE.

fait aui lois de ma création ne reste jama»

impuni. Attachezvous à les bien connaître et è les suivre, car vous ne pouvez rien changer à mes institutions. Sachez le donc bien, la crainte de mon nom est le premier appui du bonheur et la sauvegarde de la vertu.

Je Tai d'ailleurs placée au cœur de tous les hommes, cette crainte instinctive. J'en ai fait le contre-poids de la puissance, et bien souvent, par le renversement des trônes et la chute des dynasties, j'ai fait tomber le poids de ma colère sur tous ceux qui, au faite da pouvoir et ne trouvant point de résistance devant eui, en ont négligé les secrètes appré^ bensions. Je n'épargne point la grandeur : je la fais servir d'exemple, et je mesure ses expiations à la hauteur de la mission qu'elle avait à remplir, au développement de son intelligence, à l'étendue de sa liberté morale, à la noblesse innée de ses sentiments supérieurs et au mépris qu'elle a fait de tous mes dons et de tous mes commandements. Le sage craint et se détourne du mal, l'insensé passe outre; mais c'est en vain qu'il se croit en sûreté ; en ce monde comme en l'autre, je auia toujours le Dieu rémunérateur et ven-*

GIRGOKSPECTION, PRUDENCE. 319

geur; la sanction de mou œuvre se trouve là tout entière.

A défaut de l'éducation morale qu'ils ne vous ont point suffisamment donnée, et pour bquelle, d'ailleurs^ la science leur faisait dé« faut, les législateurs anciens et modernes ont apprécié tout le parti qu'ils pouvaient tirer de cette disposition naturelle à la crainte, pour refréner en vous tous l'entratnante activité des penchants, et à Tenvi les uns des .autres, ils vous ont fait entrevoir pour résultat infaillible de vos désordres ou de vos crimes, le mépris public, la prison, les bagnes ou réchafaud. En ce sens, ils ont fait appel à votre circonspection, et ils ont marché dans l'esprit de mes préceptes. Lorsque, dans un ordre social quelconque, on ne comprend pas les choses qui sont de l'intelligence et des sentiments moraux, l'intimidation a son importance et doit avoir son rôle. Il faut à l'homme animal qui reste en dehors de sa propre nature le sentiment profond, permanent, d'un pouvoir supérieur, d'un pouvoir énei^ique capable d'atteindre et de punir; s'U ne fait pas le bien par devoir, par vertu, parplaisir» il faut qu'il le fasse par violence

320 CmœNSPECTION, PRUDENCE.

et par crainte. Mais ees hommes, d'ailleara éminenls, ont consacré de leur autorité une de ces erreurs faites pour éterniser Tenfance de Thumanité : ils ont dit etaffirmé que la crainte était la source de la moralité, de la vraie moralité. N^ayez pas foi dans ces paroles, la crainte rend l'homme timide, lâcheet stupide; elle n'étouffe que des vices et ne produit point de vertus.

Sachez qu'indépendamment de ses in* stincts de conservation, l'homme renferme en lui-même des facultés morales; que ces facultés ne sont pas le produit artiGciel des institutions, que la crainte ne les fait point naître, et qu'elles ne relèvent que d'ellesmêmes. La bonté, la justice, la vénération, la dignité du caractère, la fermeté dans les déterminations, le sentiment de l'espérance.

Tamour de la gloire, le prisme de l'idéalité, sont des dons que j'ai faits à l'espèce humaine; ce sont des pouvoirs distincts, des forces spéciales, des facultés qui tiennent à son essence, et ce sont elles, et elles seules, qui constituent sa grandeur et sa moralité. Ce n'est pas connaître l'humanité, c'est se re*^ fuser à utiliser ses ressources, que de s'obs«-

tiner à vouloir la conduire et la modifier exclusivement par les facultés de la bête. Vous frapperiez de crainte tous lesesprits, que vous ne parviendriez jamais, par celte politique, à répandre la moralité chez un peuple. L'animal, eh tant qu'il veut violenter l'organisme, ne peut être définitivement vaincu dans l'homme, ne peut être modéré, ennobli, éclairé que par Tintelligence et les sentiments moraux. L'homme ne peut être homme que par ses facultés d'homme.

Si l'abrutissement de l'esprit, la dégrada* tion du caractère, la vie abjecte d'un esclave, la mutilation des plus augustes pouvoirs constitue la moralité, la vraie moralité d'un homme, vous n'êtes plus faits pour me com«prendre. Mais si la moralité consiste dans l'exercice et l'application des facultés supérieures de votre être ; si elle n'est pas autre chose que la manifestation de votre grandeur innée ; si elle repose sur tous les sentiments que je viens de vous énumérer et sur toutes les vertus qui en découlent et en forment la magnifique expression ; si le talent, le génie et l'amour de la liberté se développent avec elle et ajoutent leur éclat à sa splendeur, je veux

que vous leviez la tête sous ses inspirations, et que vous montriez les véritables traits de rhomme à la terre. La crainte n^ennoblitpa^ rame et n'élève point la pensée, les peuples asservis en font foi ; et au lieu de vous dire qu'il n'y a point de moralité sans la crainte, je vous dis qu'il ne peut y avoir une ombre de moralité sous les influences de la terreur.

Voilà pour ce qui regarde vos instincts inférieurs.

Quant à l'emploi que vous devez faire des sentiments qui forment le caractère élevé de votre espèce, et sur lesquels repose exclusive* ment votre moralité, je ne vois pas non plus que vous sachiez en régler les précieuses ac-* tivités. Je vous l'ai déjà dit bien des fois : ne disjoignez pas vos facultés, elles sont faites pour se prêter un mutuel appui; l'Intelligence et la circonspection doivent surtout exercer sur elles le plus sérieux contrôle.

Les inspirations des meilleurs sentiments ne suffisent pas pour bien faire et pour vous mettre à l'abri des méchants. On abuse des vertus d'un homme comme on profile de ses travers et de ses vices.

En obéissant à l'entraînement de ces fa-

CIRCONSPECTfON, PRUDENCE. 833

cultes, VOUS enlevez k vos acles une partie de leur moralité. Vous diminuez leur valeur, vous paraissez prendre vos déterminations sans lumière, sans choix , sans distinction, sans volonté, et vous comprometlez ainsi tout k la fois votre intelligence, votre caractère, vos intérêts et Tordre même de la société. La circonspection eût aidé l'action de vos facul* tés intellectuelles ; vous eussiez examiné ce que vous aviez à faire; elle eût produit bon effet sur l'esprit de vos semblables, elle vous eût donné une importance réelle et ajouté du prix à chacun de vos bienfaits.

On ne compte point avec les hommes trop ^ bienveillants et trop généreux, ils ne signifient rien ; on les exploite, et ils ne font que des ingrats.

Vos sentiments sont aussi aveugles, aussi instinctifs, aussi spontanés que vos penchants, et dans leur fausse application ils sont plus dangereux encore. Et savez-vous pourquoi, vous qui croyez tout savoir? C'est qu'ils font, en général, sortir l'homme de son égoïsme; c^est qu'ils embrassent l'espèce humaine dans leurs mouvements expansifs et généreux, et qu'ils compromettent sur de grandes propor-

32Â ClRCX)NSPECTiON, PRUDENCB.

tionsy quand ils sont mal ordonnés , bien d'autres intérêts que ceux de la personne qai les met en action.

Quels que soient donc le désintéressement, rétévation, Texcellence de vos sentiments, ils ne peuvent vous porter qu'aux plus grands désordres, s'ils échappent au frein salutaire que je leur ai donné, et s'ils brisent les harmonieux rapports établis par moi-même entre vos différentes facultés. Ceci est encore une loi de votre constitution.

Observez donc, et voyez ce que deviennent vos plus belles facultés lorsqu'elles ne se modifient pas l'une par l'autre, lorsqu'elles s'abandonnent sans contre-poids, et en dehors du faisceau que j'en ai formé, à leur activité particulière, lorsque surtout elles s'exercent sans prudence et sans discernement.

Combien de fois, dans de pareilles conditions, n'avez-vous pas vu la bienveillance, l'amour, la charité, perdre leur moralité supérieure, et s'appliquer en dépit du bon sensi

Combien de fois n'avez-vous pas vu la vé* nération s'égarer dans ses applications et s'incliner devant des sots ou des fripons, ou s'exalter pour son Dieu défiguré jusqu'à la

ClRCONSPKCriON, PRODKKCe. 395

frénésie du zèle, jusqu'à Toubli des premiers devoirs de rhumanité, jusqu'à commeUre des assassinats I

Dans cet état d'isolement des facultés morales et intellectuelles les unes des autres, qui ne sait, qui ne peut se convaincre que le sentiment du juste et de l'injuste, livré à son seul désir d'être équitable, n*a fait bien souvent autre chose que de criantes injustices?

La fermeté, qui donne tant de suite et de persévérance à l'action de vos autres facultés, réduite à sa propre activité, ne produit que l'entêtement de l'animal, l'obstination de la buse ou du mulet.

Il en est de même de Testime de soi, lorsqu'elle n'est modifiée, ni éclairée, ni contrebalancée. L'esprit de critique et de domination, l'orgueil, la fierté, l'insolence, le mépris, le dédain, font place à la noblesse de ses manières, à la dignité de son langage et à la grandeur de ses actions.

Le sentiment du merveilleux rend crédule, imbécile et superstitieux.

L'imitation vous fait copier de mauvais modèles et vous abaisse au niveau des baIa-> dins et des singes.

CIUCOINSPËCTIOM, PRUUKNCK.

Et Tamaur de la gloire, à son tour, s*fl ne prend conseil que de lui-même, s'il n'est point guidé, déterminé ou influencé par les autres qualités élevées de votre âme, ne peut que se tromper dans ses applications, dégénérer en sotte vanité, vous faire rechercher des distinctions futiles, et vous donner les allures de Tinfatuation la plus grotesque et la plus ridicule.

Je ne vous dis rien de l'idéalité ; la boursouflure, l'emphase, l'affectation, le vide et le pathos se substituent à la grâce, à la richesse, à la force et au bonheur de ses expressions.

Le sentiment de gaieté lui-même a besoin de contrôle.

Quanta l'espérance toujours activeet jamais éclairée^ elle vous fait entreprendre mille et mille projets plus ou moins ineiéculables^ et remplit votre vie tout entière des plus grandes déceptions.

Dans les questions politiques et religieuses surtout, redoutez l'effervescence de vos srattments. Votre intelligence, à vous tous, est si faible, que sur ce terrain qui brûle, vous devez, les uns les autres, vous défier de vos bonnes intentions. Dans quelque coin du globe que vous habitiez, on a d'ailleurs d0Bné

CIRCONSPECTION, PUUDENCE. 327

dès l'enfetice une direction presque toujours exiusive à vos idées, à vos penchants, à vos sentiments, et, par cela même, on a biea soû* vent rétréci voire esprit, si toutefois on ne Ta pas faussé par certaines exagérations. Tous nésoriginaux, on a faitdevous tous des copies; on a tellement et de telle manière martelé vos cerveaux, que partout les habitudes in* tellectuelles sont prises et les croyances incarnées, et vous 7 êtes hypothéqués et asservis à ce point que vous ne pouvez plus jamais vous en despendre. CsiT enfin f je veux bien toujours continuer à me mettre à la portée de votre esprit, si vous vivez sous tel et tel drapeau, sous telle et telle bannière, et si vous êtes imbus de telle opinion, en êles-vousla cause? avez^vous choisi, avez-vous pu choisir votre forme politique ou votre forme religieuse? m sont-ce pas vos pères qui vous ont fait prendre Tune ou Fautre? Vous naissez catho* liques, juifs, luthériens, calvinistes, mahométans, etc., comme vous naissez Périgourdins, Manceaux, Parisiens, Anglais, Prussiens, Rus* ses. Américains ou HoUandais.En masse,* qui de vous a pu se soustraire à cette fatalité età tout ce qu'elle entraîne après elle? Vous êtes

338 CmcO>SPECTIO>, PRUDENCE.

doDC ioévitablemeDt, suivant le lieu de voire naissance, plus ou moins favorisés par le sort, plus ou moins près de la lumière, plus ou moins avancés en morale, en science ou en philosophie, en politique, en religion; vous êtes dissemblables par la force des choses , et cependant, en fait, et en fait indéniable, entendez-vous, pauvres enfants? chacun de votre côté, pour ne vous parler en ce moment que de la religion, vous croyez avoir pour vous seuls la raison et la vérilé.

Et maintenant, dans cette conviction profonde et sincère que vous ne pouvez pas ne pas avoir tous, que faites-vous, qu'avez-vous fait, et quelle ligne de conduite tiendriez* vous aujourd'hui même, si vous aviez toute liberté d'action contre ceux qui ne partagent point et auxquels il est impossible de faire partager en un instant vos croyances et votre foi? Prenez garde, car vous vous êtes tous res* semblé par Texal ta tion frénéliqueet simultanée de vos sentiments et les manifestations atroces qui en ont été la conséquence. Ceux-là même qui peuvent à juste titre se donner comme les représentants de la doctrine supérieure, n'en ont saisi ni pratiqué la mansuétude et la dou^

ClRœNSPECTlON, PRUDKNCB. 339

ceur. A part quelques beaux caractères tout à fait exceptionnels que j'ai d'ailleurs trouvés dans toutes les sectes religieuses, mais qu'on n'a pas écoutés, personne n'a voulu attendre du temps, de la patience et de la persuasion les conversions si ardemment désiré/ssde part et d'autre. Qu'en est-il résulté? Que chaque secte puissante a voulu, dans l'ardeur de son prosélytisme, imposer violemment ses articles de foi, et qu'elle a trouvé, dans son exaltation sentimentale et sa conBance aveugle en ses propres lumières, assez d'énergie pour ne reculer dans ce but devant aucune abomination.

Ouvrez vos annales historiques.

Aux uns comme aux autres, tout vous a paru juste et bon pour amener à vous les dissidents. Après avoir épuisé quelquefois la prière et les larmes, tant vous étiez sincères, votre tête s'est montée devant les difficultés, et à tout prix vous avez voulu inopinément dompter vos oppositions respectives et fatales. Ne vous en rapportant point suffisamment à moi pour le soin que je prends de tous les peuples que j'ai mis sur la terre, et dont la plupart, dans leur ignorance involontaire, ne continuent pas moins d'attirer sur eux les regards de ma

tSÙ CIRCONSPECTION, PRUDENCS.

boQté, VOUS VOUS éles sobslitués à moi-»

«lêfnei sans imiter ma tolérance et ma charité, et vous étant mis, d'autre part, dans l'esprit ^u'il ne s'agissait de rien moins que de sauver des âmes y vous avez cherché par tous les moyens possibles, et même par les tourments les plus affreux et les supplices les plus horribles, à violenter la conscience et à tuer la liberté de la pensée.

Quand on a lu mes Évangiles, c'est à ny rien comprendre.

Les païens, il est vrai, vous avaient donné Texemple de ces horreurs, lorsque vous refusiez de sacrifier à leurs dieux. Eux aussi Voulaient imposer leur autorité et vouscontraittdre par la terreur à changer de religion ; ils vous jetaient aux bêtes fauves, ils vous égorgeaient par centaines et par milliers, et en terminaient assez vivement avec vous : mais en fait de cruautés inouies et portées jusqu'aux raffiaements les plus infernaux pour faire arriver à moi les infortunés qui n'avaient point eoiendu ma parole ou qui l'avaient mal comprise, c'ait à vous, disciples du Christ, que ma justice, toujours juste, décerne avec affliction la palme des bourreaux*

cmcoNSpecrioN, prudencb. sm

Le zèle de ma mai son vous dé?orait k (el point, et les tortures auxquelles vous soumet^ liez tous ceux qui vous paraissaient hérétiques étaient tellement épouvantables, que de crainte qu'ils n'échappassent par la mort aux douleurs et k la conversion, vous placiez k côté d'eux un médecin chargé d'étudier lear degré de sensibilité et d'arrêter les supplices mu moment où il s'apercevrait que la nature épuisée allait succomber sous l'excès dessouffrances. Et en effet, vous vouliez leur faire du bien malgré eux; et pour le repos de vos con* sciences et par amour pour ces prétendus pécheurs , vous les livriez plusieurs fois aux exécuteurs impitoyables de vos ordres affreux. Quelle patience et quelle affection pour tous ceux qui ne pouvaient partager vos croyances, et qui cependant m'aimaient et m'adoraient, mais qui ne pouvaient m'aimer et m'adorer suivant vos rites I Que de peines vraiment pour leur ouvrir les cieux I Et lorsque» fidèles aux principes qu'on leur avait inculqués dès leur enfance, ils résistaient en hommes nobles k vos atrocités, et ne voulaient ni ne pouvaient se faire apostats, pour dernière gi Ace, et à la plus grande gloire de mon nom et à l'édificaticMi

333 aRCONSPEGTlON, PRUDENCE.

de la chrétienté, vous les faisiez brûler tout vivants; vous puisiez dans vos convictions sentimentales exallées la force nécessaire pour agir en démons.

Voilà l'histoire de tous vos fanatismes ; ils troublent simultanément votre esprit et votre âme. La prudence, la sagesse et l'humanité vous abandonnent. Vous ne vouliez faire que du bien, vous ne faites que du mal; et tout ce qui devait servir à vous honorer sur la scène du monde, à vous dessiner comme créatures intelligentes et morales, marquées au coin de ma grandeur, ne sert le plus ordinairement qu'à mettre au grand jour la stupidité, Thor* reur, l'orgueil et la folie de vos actions.

Les facultés intellectuelles, industrielles ou artistiques, ne réclament pas moins impérieusement que les penchants et les sentiments les secours et l'appui de la circonspection.

Les profondes combinaisons politiques, les fortes conceptions de tout autre ordre, les grandes compositions dans les lettres, les sciences et les beaux-arts.pèchen t constamment dans leur exécution, si cette faculté de cohibition n'a retenu, comprimé la spontanéité des inspirations, si elle n'a contribué à rassembler

avec la lenteur et la maturité qui lui sont propres tous les matériaux indisp.ensables à Tenfantement d'une œuvre supérieure*

D'autre part, les plus brillantes facultés intellectuelles, industrielles ou artistiques, isolées les unes des autres, n'ont qu'un cercle instinctif et borné; elles sont en faisceau dans la tête humaine et elles sont ordonnées les unes pour les autres. La fonction propre de la prudence est de ne vous faire négliger aucun des dons que vous tenez de ma sagesse; elle tend h mettre en jeu toutes les forces dont vous pouvez disposer; elle en favorise l'association, en règle les activités, vous amène h trouver dans la mesure de vos pouvoirs la perfection et la vérité, et vous assure par cela même la plénitude et le bonheur de l'existence.

N'abusez pas néanmoins de la circonspection : si vous la portez a l'extrême, vous nuirez à l'arrangement et à l'harmonie de vos facultés, vous serez toujours dans le trouble et l'irrésolution; vous deviendrez pusillanimes, ombrageux, inquiets; vous aurez peur de tout, et ne jouirez de rien. Une circonspection trop active suspend et glace tous les transports de l'âme humaine, elle en détruit le charme et

Si

la spontanéité; elle isole sa victime, soulève k Tentour d'elle la méûance» répand sur sa vie le malheur et Tennui, et pdut la conduire au suicide ou à la folie. Appliquez la circonspection à la circonspection.

Si votre circonspection est bien développée, si elle est secondée par une belle intelligence et de nobles sentiments, défiez-vous cependant encore de vous-mêmes relativement aux suggestions de Torgueil. Le succès enivre quelquefois les plus fortes têtes. Quelles qu'aient été mes libéralités envers vous, vous n'êtea point infaillibles. Que l'exemple d autrui vous serve à quelque chose , et rappelez-vous les humiliations que j'ai fait subir aux superbes. C'est dans ce sens qu'il a été dit : « Je perdrai la sagesse des sages, et je réprouverai la prudence di s prudents. x>

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