‹ ANALYSE DE L'ENTENDEMENT HUMAINChapitre 6 sur 29 · LIBRAIRE DE L'ACADÉMIE NATIONALE DE MÉDECINE · texte numérisé non relu

LIBRAIRE DE L'ACADÉMIE NATIONALE DE MÉDECINE

roe Hinltfeoille , {^ ; A Londres* chez H. Ballllère* SIO, Ref(eiit*streeC f

A New-York| chei El. BiiLLifcBE, 290, Broadway. A MADBID) CHEZ C. BAILLT-BAILLIÈRE, CALLB DEL PEINCIPE) 11.

LVlude dei forcf • , telle ni la lAclie du xixe siècle.

En physique, en phytit^ogie, en dronomi^, dans toutes les branches des recherches : 1 " délermiDer les principes actifs, les Trrtas org? niques, let puissances producttices ; 1* trou, ver les conditions de leur iiianir«st«lion ; 5* formuler les lois qui les régissent ; 4* d isposer un milieu au srin duquel ces forces se produiront normalement et arec le plus d*avantags possible: Toilà le problème.

Victor Meiwiek.

Le xviii® siècle Ta fait proclamer par un de ses plus éloquents interprètes: Point de bonheur pour rhomme en dehors des lois de sa constitution. Cette observation était profonde et vraie ^ mais elle était incomplète : elle n'envisageait qu'une seule des mille et une conséquences fâ* cheuses que l'homme subit inévitablement lorsqu'il ne fléchit pas sous les lois de sa nature. Le bonheur n'est pas la seule chose qui lui échappe alors , son existence est manquée et condamnée à la douleur. Il a en lui des forces, des énergies, des virtualités, en vertu desquelles il tend incessamment à l'action, et lorsqu'on ne leur accorde pas leur emploi raisonnable , lorsque la sphère légitime de leurs activités reste incessamment fermée, non seulement il n'est point heureux, il ne jouit pas du bien-être que le bienfaisant créateur a attaché k l'exercice élevé de tous ses pou-

voirs, mais l'inquiétude, le malaise et Tennui Tobsèdent et le minent sans relâche ; et, comme il faut cependant de toute nécessité qu'il soit , c'esl-à-dire qu'il agisse jusqu'à la mort d'une manière ou d'une autre, il s'ensuit, s'il n'arrive pas à l'automatisme, qu'il trouve mécompte à toutes ses agitations , qu'il ne vit point conformément à son être, qu'il vit mal, et qu'il tombe, par cçtte violence faite à son organisation, à ses sens, à son âme, à son esprit et à son cœur, dans toute sorte de misères, de désordres ou d'écarts, quand toutefois le crime, le suicide ou la folie ne viennent pas le frapper dans ces sentiers du malheur.

Vivre est donc le métier que je voudrais apprendre à mon tour à mes contemporains , et cela non pas seulement pour les appeler aux plaisirs dont la nature a fait d'ailleurs l'instrument de conservation de tous les êtres sensibles, mais encore , et bien mieux , dans l'intention de les appeler à leurs grandes destinées , de leur rendre leurs titres et leurs droits , de leur faire connaître les facultés nombreuses qui forment leur apanage et le mode d'existence supérieur et magnifique qui doit en être la conséquence. Cette voie est la seule qui puisse honorer leur

ÏN TRODCGTION. 7

vie , et les faire sortir des tristes conditions au sein desquelles ils faussent leur propre nature et vont au-devant de leur propre déchéance. C'est donc comme médecin tant' soit peu versé dans rétude de l'organisation et de tous les pouvoirs qui lui sont conférés , c'est comme observateur et témoin des perturbations de toute espèce qui suivent nos abstentions , nos révoltes et nos infractions^ c'est comme homme bien désireux d'y apporter remède , que je viens , sous l'appui de votre bienveillance, Messieurs, prendre à ce sujet devant vous la parole. Heureux si je puis démontrer ce que j'avais pressenti dès mon entrée dans la carrière médicale, savoir : que la médecine qui apprend à l'homme à se servir de ses forces et qui, par l'appel quelle fait à leur activité, prévient les souflrances physiques ou morales et les maladies ou les désordres qu'elles provoquent ou qu'elles entraînent à leur suite, vaut tout autant, et plus, que la médecine qui enregistre les infractions faites à la nature et qui en guérit les fâcheux effets.

Au point de vue général , c'est une justice à rendre aux médecins de l'antiiquité comme à ceux des temps modernes, ils n'ont rien négligé pour arriver à ce précieux résultat; ils ont fait

de la médecine préventive, el c'est bien en dépit de leurs efforts que l'espèce humaine est restée dans l'ignorance des premiers principes de direction nécessaires à son bonheur comme à sa santé. Depuis le fameux traité du père de la médecine, de l'influence de l'air, des eaux et des localités sur la constitution de l'homme, jusqu'aux ouvrages publiés de nos jours sur l'hygiène publique, on peut dire que la science n'a point fait défaut à l'humanité. Sur un point seulement , mais sur un point d'une grande importance , elle est restée constamment en arrière. On lui doit les plus sages recommandations pour ordonner l'homme le plus convenablement possible dans le milieu qu'il habite ; elle l'a guidé dans une foule de rapports avec la nature extérieure; elle a projeté la lumière sur les fonctions les plus importantes de sa vie de nutrition , de sa vie organique, et, par les connaissances qu'elle a répandues dans le domaine public, par les institutions qu'elle a créées , et le bien-être matériel qu'elle a contribué à établir jusque dans les dernières classes de la société , elle est parvenue à faire monter la moyenne de la vie humaine , qui ne dépassait pas autrefois vingtsept à vingt -huit ans, à trente -sept années

d'existence. Honneur donc , malgré imxs les ingrats qu'elle a faits ^ à la science médicale et à tous ceux qui la cultivent avec tant de désintéressèment et de succès !

J'ai dit que^ sur un point d'une grande importance , la médecine préventive était restée constamment en arrière. Et en effet, Messieurs, en dehors de quelques idées générales , vagues et confuses, qui ont échappé comme par instinct à l'intelligence de quelques têtes fortes, et qui sont restées sans application , la médecine n'a point veillé au développement de la vie instinctive, de la vie morale et de la vie intellectuelle de l'humanité ; la vie supérieure de l'espèce humaine , la vie du cerveau n'a servi de thème ni de texte à aucun des membres de la famille médicale. Qui se l'imaginerait 1 Malgré l'exemple contraire donné par les médecins-prêtres de la vieille Egypte, on s'est mis dans l'esprit, au sein des sociétés les plus savantes de l'Europe, et on a voulu le faire croire à tout le monde, que ce sujet n'appartenait pas à la médecine; qu'il devait être abandonné aux métaphysiciens, aux membres des universités , aux idéologues proprement dits , et que des hommes aussi graves, aussi sérieux, aussi positifs que des hommes de notre ordre, n'en

pouvaient ni n'en devaient faire Tobjet de leurs méditations.

Je viens protester devant vous. Messieurs, contre cette inqualifiable opinion.

Si ce sujet présente de grandes difticultés, si nous avons autant de systèmes de philosophie que de soi-disant philosophes y si la science n*a pas encore dit son dernier mol sur la nature de rhomme, la faute en est justement aux médecins, qui ont laissé prendre à des^ hommes étrangers à l'étude de l'histoire naturelle et de la physiologie un nMe qui leur appartenait exclusivement. El vous le concevez plus que personne au monde , Messieurs ; quand on veut écrire sur Thomme, et rapporter les phénomènes qu'il présente à leur véritable cause, il faut d'abord prendre pour base son organisation, et apprécier ensuite l'influence des milieux au sein desquels il déploie ses virtualités. L'observation répétée de ses manifestations donne alors la mesure de ce qu'il est et de ce qu'il peut être, et, par une dernière conséquence, on peut de science certaine lui formuler les lois de son perfectionnement.

C'est pour avoir méconnu ces vérités si simples, c'est pour avoir dédaigné ce plus beau fleuron de sa couronne , que la médecine a été dépassée dans les anciens temps par les travaux

des philosophes, des psychologistes et des moralistes proprement dits ; c'est comme cela qu'elle ^ est restée au-dessous de son mandat, qu'elle a livré rhomme sans boussole et sans appui à tous les accidents de la vie , qu'elle n'a pu imprimer de direction salutaire aux forces fondamentales d'oii relèvent ses passions, servir à l'asseoir avec intelligence et moralité dans le moivde extérieur, ni contribuer par cela même à le préserver des causes qui le conduisent le plus ordinairement au malheur, au suicide , au crime ou à l'aliénation mentale.

Je reviens à mon axiome : La médecine qui apprend à l'homme à se servir de ses forces et qui, par l'appel qu'elle fait à leur activité, prévient les souffrances physiques ou morales et les maladies ou les désordres qu'elles entraînent à leur suite, vaut tout autant, et plus, que la mé* decine qui enregistre les infractions faites à la nature et qui en guérit les fâcheux effets.

A toutes les époques de la vie des peuples, comme je viens de vous le faire entendre, il s'est donc rencontré des hommes d'une grande énergie, d'une grande intelligence et d'une grande élévation de sentiments , qui se sont persévéramment occupés à favoriser l'évolution instinctive, intellectuelle et morale de nôtre espèce, el

12 ÏXTnODL'CTION.

a en contrôler les manifestations. Leurs conseils, leurs maximes, la promulgation de leurs lois, les préceptes de leurs religions, quelque différentes que fussent entre elles ces mêmes religions, tout en fait foi.

Dans cette direction scientifique comme dans toute autre néanmoins , on n'a pas trouvé la vérité d'un clin d'œil, et nous ne la possédons même pas encore tout entière aujourd'hui. Certains principes furent d'abord admis sur parole , sur autorité magistrale; puis ensuite ils furent discutés, admis ou rejetés, suivant le progrès des lumières et la marche de la civilisation. Autant qu'on peut s'en rapporter aux annales de l'histoire, la révélation faite aux hommes des temps primitifs fut étendue , rappelée et modifiée par Moïse , et la sienne k son tour fut étendue et perfectionnée par le Christ. Dans les pays où ces grands législateurs ne purent faire par>enir leurs doctrines, et où de nos jours même elles ne sont pas parvenues ou ne se sont point établies, il ne faut pas croire que les révélations des beaux caractères et des belles intelligences aient manqué à l'humanité. Non, partout, sur tous les points de l'univers, l'homme supérieur a éclairé, guidé et ennobli la foule de ses semblables. Ne sovez

donc point étonnés, Messieurs, si vous me voyez placer, je ne dirai pas sur la même ligne , il y a eu trop ^'inégalité dans les manifestations de leur âme et de leur esprit, mais placer haut dans mon estime tous les hommes qui, d'une manière ou d'une autre , orthodoxes ou hétérodoxes , ont contribué à éclairer les nations et à les rapprocher de l'essence même de celui qui leur donna la vie.

Nous n'avons point à relever ici les erreurs ou les faiblesses de quelques uns de ces esprits supérieurs; toujours est-il qu'ils ont fait progresser leur siècle, qu'ils ont été, à différents titres, les instructeurs et les éducateurs du genre humain, et qu'en observateurs profonds des misères et des passions de l'humanité, ils ont fait tout ce qui dépendait d'eux pour régulariser l'action de nos diverses facultés, pour étendre le cercle de notre intelligence, stimuler nos sentiments moraux , nous harmoniser avec les hommes et les choses, et nous faire vivre enfin de la vie propre de notre espèce. On peut dire en toute assurance qu'ils ont, chacun dans leur temps et chacun dans la mesure de sa capacité, contribué à transformer le \ iou\ monde, et qu'ils ont par cela même encore préparé les voies dans lesquelles nous >o>ons

l/l ISTROnUCTIO.N.

l'espèce humaine se précipiter tout entière aujourd'hui.

Quoi qu'il en soit des éminenls services rendus aux grandes sociétés du monde par ces hommes de génie, et quelles que soient aussi notre reconnaissance et notre admiration pour eux tous^ je ne crains pas d'affirmer cependant, leurs ouvrages à la main , qu'ils sont loin d'avoir émis tous les principes propres à diriger convenablement l'activité de nos facultés. Les uns n'ont fait face qu'aux vices de leur nation ; les autres, avec toute leur supériorité, ont fléchi parfois sous les préjugés de leurs contemporains ; celui-ci a donné un sommaire de la loi qui peut-être, en raison même de sa généralisation sublime, n'a point suffi et ne suffît point encore de nos jours pour éclairer l'esprit étroit de la multitude et changer se*s dispositions égoïstes ; celui-là , lorsqu'il ne s'est pas perdu dans les ténèbres de la métaphy* sique, s'est borné à descendre en lui-même, à se prendre pour terme de comparaison, et à présenter la mesure de son cerveau pour celle de l'entendement humain.

Tous sont restés au-dessous du vaste sujet de leur entreprise; la loi d'activité propre à chacune de nos facultés n'a point été promulguée^

KNTUODL'CTIO^. 15

et l'espèce humaine, vieillissant dans sa longue enfance, est restée dans l'ignorance de sa propre vie. D'où vient cela ? La réponse est facile à faire.

Lorsque ces belles intelligences ont voulu guider notre espèce dans les voies de son perfectionnement, la science de la nature de l'homme était à peine au berceau ; on observait, on écrivait, et l'on parlait alors sous l'empire exclusif de quelques sentiments supérieurs. Notre constitution morale n'avait point été analysée dans ses éléments primitifs ; on ne savait ni le nom, ni le nombre de nos facultés. Notre cerveau était resté lettre close ; et ce qu'il y a d'étonnant dans le degré de perfection auquel ces belles intelligences sont pan enues, ou, pour mieux dire, ce qui prouve combien elles avaient été richement dotées par la nature, c'est qu'elles aient pu, avec les seules ressources de leur propre fonds, se révéler au monde avec tant de puissance, de grandeur et de moralité.

Depuis lors, deux écoles célèbres, l'école écossaise , représentée en France par Royer-Collard, Cousin, Jouffroy, Vallex et Joly, et l'école de Gall et de Spurzheim , qui de plus que la première s'est appliquée à chercher dans le cerveau la condition matérielle de tous les phénomènes

16 IMHODUCTION.

psychiques; deux écoles célèbres, dis-je; ont senti le vide de la science, et Ton peut le proclamer à leur honneur, elles ont comblé la lacune laissée par leurs prédécesseurs. Douées d'un esprit sévère , n'enregistrant que des faits positifs, se défiant de tout raisonnement spéculatif, elles ont étudié l'homme comme tout autre objet de l'histoire naturelle; éclairées par le flambeau de l'analyse, elles ont noté ses manifestations journalières et fait l'inventaire exact de toutes les forces inhérentes à sa constitution. Par celte heureuse méthode, elles ont tout mis à découvert dans lui; elles se sont ainsi convaincues que l'homme est un être fini , déterminé , qu'il n'est pas plus insaisissable, pas plus énigmatique que tous les autres êtres de la création, et qu'il est possible, par conséquent, de savoir par l'obsenation tout ce que comporte sa nature. Efleclivement, Messieurs, toutes nos facultés, tous nos pouvoirs se font jour ici-bas. Voilà ce que ces deux écoles ont fait, et voilà leurs titres à être glorifiées par les savants de tous les pays.

Grâce à leurs laborieuses investigations, nous savons aujourd'hui non seulement de quels éléments se compose notre vie sensoriale, chose que nous avaient d'ailleurs parfailemenléluridée

ÎNTRODUCTION. 17

nos devanciers, mais nous savons encore de quels éléments, c'est-à-dire de quelles facultés se compose la vie de nos instincts, de quels éléments ou de quelles facultés se compose notre existence morale , et enfin de quels éléments ou de quelles facultés se compose la vie de notre intelligence.

L'homme aujourd'hui est connu comme on connaît tout autre corps de la nature, comme on connaît un mollusque, un végétal, un insecte, un quadrupède ; on sait les fonctions qu'il partage avec les végétaux, les facultés qui le mettent sur le plan des animaux et les pouvoirs qui l'ennoblissent et le distinguent du reste de la • création.

Vous ne l'ignorez pas, nous n'occupons qu'un point dans l'espace et nous n'avons qu'un moment dans le temps; aucun de nous ne peut suffire à toutes choses : les deux écoles dont je viens de vous parler se sont arrêtées là, et elles nous ont laissé leur œuvre à continuer. Cette œuvre, quelle est-elle? Je vous l'ai fait pressentir, cette œuvre consiste à prendre l'homme tel qu'il est et à lui tracer la loi d'activité de toutes les facultés qu'il a reçues : toute ma médecine préventive est. là. C'est de lui dire comment il doit vivre

1$ l>TBODCCnO>.

pour viiîre confonnément à sa nature, poor être lui-même, pour être heureux et éviter de tomber dans les diverses aberrations de son pnqpre entendement: tel est le but que je me propose d'aïteindre.

J'accepte tous les dons de la nature, et non seulement je ne veux laisser ni sommeiller ni s'éteindre aucune de ses virtualités, mais je Yeux dire encore ccmiment chacune d'elles dœt être exercée, appliquée au plus grand avantage comme au plus grand honneur de rhumanilé. le veux autant qu'il est en moi confirmer la justesse des paroles de Descartes^ qui disait : que s'il est possible de perfectionner l'espèce humaine, c'est dans la médecine qu'il faut en chercher les • moyens. J'ai donc eu raison de vous le faire observer, Messieurs, les anciens ne pouvaient pas tout dire sur ce sujet. Comme ils n'avaient pas lait l'analyse complète des facultés qui par leur ensemble constituent l'entendement humain , il leur avait été impossible de formuler des prindpes d'éducation qui enveloppassent le moral tout entier et qui eussent pour résultat de mettre l'homme en toute valeur pour lui-mémé et pour ses semblables. La politique machiavélique savait bien quelque chose de cette science, mais

IKTftODUCTION; 19

elle ne se servait de ses lamièrés que pour agir dans un sens diamétralement opposé, ^^e pour dbbttre et tuer les spontanéités les plus généreuses de rame humaine. Notre bût, à nous autres,

' t • • ' ' est donc' bien indiqué : nous nous proposons dé

faire 'connaître nos facultés fondamentales et d'in'£qtrer les moyens extérieurs à Taide des-r quels on peut en favoriser lé développement et en^ régiilarisér remploi.

11 Ae (atit point se le dissimuler, nous sommes loini eiîdore du terme de notre perfectionnement; no^ seulement nous' né savons point nous servir de nos pouvoirs instinctifs, bous les abaiidonnons à leur girosâiér matérialisâie , mais on peut nous reprocher surtout dé lie point vivre en hommes, de né pi(>iiit vivre dans ies conditions de notre orgsftiiissition sdpériétité, et' de manquer ainsi par notre ptopré faùtéle but' élevé de notre existence. Nous inécènnaissbtis nos premiers devoirs y nos preniiei^ 2ntéi*éts' et nos plus grands plaisirs. Cette infirâction à ia première loi de noire être ne reste point impunie; nos misèi'ès, nos ennuis^ nos inécoinptes, notre asservissement, tout vient dé là : là conséquence est forcée. On ne peut nous toucher qàe par les surfaces que nous pré-^ sentofas, et Ton agit avec nous comme avec dé

20 imUODUGTlON.

misérables créatures qui ne comprennent ni les choses de Fintelligence ni celles des sentiments moraux : des distinctions ou des humiliations faites à la vanité, des amendes ou des récompenses pécuniaires, la prison, le cimeterre et le bâton, la potence et la guillotine, voilà encore de nos jours sur quelles bases on 9'appuie pour modifier, gouverner et sauver de lui-même le roi de l'univers. Le bourreau est la pierre angulaire de notre ordre social, et la raison en est simple, Messieurs : en aucun lieu du monde il ne peut venir dans Tesprit de personne de traiter en hommes des hommes qui ne sont pas des hommes.

Je puis cependant le dire devant vous , car vous vous sentez ordonnés pour une autre existence que celle de la brute ou du méchant, et vous voulez que pour entraîner vos déterminations, on fasse appel à vos qualités morales, à vos grandeurs innées; je puis le dire devant vous : tout s*émeut aujourd'hui dans la société , et cependant en dehors du gouvernement que nous nous sommes donné et qui tend au moins à la consécration de , quelques grands principes humanitaires, je ne vois pas qu'il se soit opéré un notable changement dans nos mœurs, et qu'on s'émeuve et qu'on agisse sous la haute

INTRODUCnO». Si

direction des hautes facultés de Tentendement, et particulièrement sous l'inspiration de la ))ienveillance , de la vénération , de la justice et de Testime de nous-mêmes et de nos semblables.

Oui, nous sommes sous le joug des propen-

sites inférieures y et Thomme en nous n'apparatt encore que bien faiblement dans Fhomme.

Chose singulière I ignorance vraiment impardonnable des premières lois de notre nature 1 nous voulons le bonheur, nous désirons la liberté, et nous ne paraissons pas savoir que la tranquillité, la paix, la joie, les grandes voluptés ne se trouvent que dans l'exercice et l'application des for-ces, des vertus dont je viens de donner les noms, et que la liberté, de son côté, ne s'établit et ne se maintient qu'avec le désintéressement, la no-> blesse et l'ascendant de chacune d'elles.

On parle en tous lieux de transformer le vieux monde, on a cent fois raison : élai^issons notre esprit, élargissons notre âme , sortons de l'animalité, montrons l'homme à la terre; mais alors donnons à nos activités un autre but que l'égoïsme. Que tout conspire, même nos penchants inférieurs, au triomphe de notre nature humaine; ne ressemblons plus à ceux dont nous critiquons les actes et dont nous envions la position, et rai-

SS IMBOUtCriOH.

liofi»-iioiis par consëqaentà nos institotioBslibénk^ Nos devoirs sont aussi imprescriptibles qae nos droits; en pesant sur nos semUaMes dn poids de notre indiridnalité, pour qa% s'aperçoirent de notre présence et qu'ils ne comptent pas sans noos, Q conyient aussi que nous n^en lassions point abstraction dans notre esprit, et, de plus, que nous dérersions incessamment sur eu les trésors de notre âme. Pénétm-rous bien de mes idées, notre existence doit se composer de la manifestation de toutes nos £Mrultés, mais c'est comme hommes que nous TaTons reçue, et c*est comme, hommes que nous devons remployer et la rendre. Elle doit donc porter le cachet de notre origine et briller par rintelligence et la moralité; elle doit être tout a la fois indiriduelle et sociale. La solidarité est la loi du genre humain.

Si nous n'entrons pas dans cette Toie, qui seule ne fausse pas notre nature et qui peut seule commander le respect , consolider nos droits et nous protéger les uns contre les autres; si nous ne donnons pas pour base nouvelle à ce rieux monde la voûte supérieure du cerveau; en d'autres tennes, si nous ne le faisons pas reposer sur les pouvoirs augustes de Thumanité^sur la devise

chrétieiitie inscrite en lettres d*or au milieu de nos^ df apetux, notre œuvre n'aura point de durée, ranimai seul apparaîtra dans Thomme, et toutes les batailles dans lesquelles nous sommes prêts à nous engager aujourd'hui ne tourneront tou« jours, quelle qu'en soit rissue, qu'au triomphe d'un animal sur un autre animal, d*un égoïsme sur un autre égoïsme ; nous recommencerons de point en point, et seulement à plus de frais encore, l'histoire de nos aïeux.

Ainsi donc, loin dé faire dans mon travail un appel exchisif aux penchants bruts qui sont en nous, et dont la prédominance éterniserait l'animalité de notre espèce et justifierait tous les despotismes, j'appelle à moi, j'avive de toute la puissance de ma parole et de ma volonté les facultés supérieures de notre âme ; j^appelle à moi les sentiments moraux, les sentiments véritablement civilisateurs et conservateurs; j'entraîne dans ce mouvement heureux les forces généreuses de l'intelligence et je subordonne l'ordre entier de nos rapports à leur autorité suprême. De cette manière, veuillez bien considérer l'expression dont je vais me servir, je concours à la seconde création de l'homme dans l'acception du mot homme; je le conduise la plénitude

de son existence^ je lui donne, la véritable sagesse; je donne jour à toutes les forces de son organisation, à toutes les tendances de ses sens extérieurs, de ses facultés perceptives, de ses penchants, de son esprit et de son cœur, et je redoute d'autant moins la violence de ses incitations inférieures, l'emportement de ses désirs, que je ne disjoins point ses facultés, que je les fais se prêter un mutuel appui, et que tout se passe, en un mot, suivant les indications de la nature même, sous le contrôle de son intelligence et de sa nioralité.

Je ne saurais trop insister sur ce point capital. Faire vivre l'homme de toutes les vies de sa constitution; le faire obéir à toutes les volontés bien réglées de sa nature ; le faire répondre à tous les dons qu'il a reçus par surcroît ; favoriser en tout point la merveilleuse adaptation de tout son être avec les objets extérieurs; respecter toutes ses facultés en donnant incessamment la direction et la suprématie à celles de l'ordre le plus moral et le plus élevé, et, par cet assujettissement religieux aux institutions de notre Créateur, le maintenir dans la loi de sa double existence et l'empêcher de tomber ou dans le matérialisme de la bête, ou dans le spiritualisme

INTRODUCnON. 95

affligeant de Tascétisme: voilà, sans parler ici des efforts persévérants que Ton doit faire pour améliorer sa condition matérielle, les moyens de rendre l'homme à lui-même, d'assurer son bonheur, de le sauver du malaise, de Tennui et de le soustraire par cela même à Tinfluence des causes qui le conduisent le plus ordinairement au suicide, au crime ou à Taliénation mentale.

Si je me suis bien fait comprendre, vous devez être convaincus, par les considérations que je vous ai livrées au commencement de mon introduction et par celles que je viens de vous soumettre, que les médecins, quoi qu'on en dise dans les cercles de la haute politique, ont raison plus que suffisante pour se placer au rang des instructeurs des peuples : ce sont véritablement eux qui connaissent l'homme dans sa racine et son essence ; ce sont eux qui ont dévoilé les secrets de son organisation cérébrale, qui ont tenu compte des alitions et des réactions réciproques du monde sur lui et de lui sur le monde, et qui peuvent conséquemment le mieux ordonner ses rapports extérieurs, gouverner ses passions et lui tracer l'emploi normal et régulier de son temps et de ses facultés.

n me reste maintenant , avant d'entrer plus

36 INTBODUGTION.

profondément en matière, à voua donner le titre de no^on ouvrage. Je Tintitule: Analyse de renlen^ dément humain , et je m'y demande quelles fiont ses facultés, quel en est le nom, quel en est le nom})re et quel en doit ôtre remploi. En d'au* très, termes , Messieurs , je viens dérouler^ ' déplisser sous vos yeux le cerveau de Thomme ; je viens vous faire connaître une à une les facultés dont il est Tinstrument, dont ilest la condition matérielle, et fort de la révélation que j'y trouve tout écrite du doigt même de la Divinité, je viens en définitive vous apporter les nouvelles tables de la loi.

J'ai pris pour épigraphe ces paroles remarquables de la philosophie du xvui® siècle, qui m'ont toujours semblé m'avoir été dérobées: « Vivre, ce » n'est pas respirer; c'est agir, c'est bénir Dieu » dans chacun de ses dons ; c'est faire usage de » nos organes, de nos sens, de nos facultés mo-- » raies, de nos pouvoirs intellectuels, de toutes » les parties de nous-mêmes qui nous donnent le » sentiment de l'existence : l'homme qui a le plus » vécu n'est pas celui qui a compté le plus d'an- » nées, mais celui qui a le plus senti la vie et qui » l'a le plus honorablement employée. »

On verra, à l'occasion de l'exercice et de remploi de chacune de nos facultés, sur quels points

iNTnoDucnoN. jf

la loi nouvelle que j'apporte^ diffère de celles qui Font pi'écédée, .sur quels points inconnus à l^n« tiquité elle ouvre et trace à Tespèce humaine sa ligne de conduite* et son devoir moral, etcom*ment par june dernière conséquence, en maintenant rhoQime dans la fiDrce et la dignité de sa nature, elle le. prémunit contre tout ce qui peut affaiblir sa liberté imoralc', pervertir son caractère, le dégoûter de Texistence ou troubler sa raison.

J'ai promis de faire connattre l'ensemble des lois suprêmes . inscrites par Dieu même, dans notre constitution. Je viens tenir ma parole; et si le livre saint de la nature s'est bien ouvert devant moi, si j'en ai bien saisi le caractère et le sens, on verra tout de suite la distance énorme qui nous sépare encore aujourd'hui du but élevé de notre existence.

Veuillez, Messieurs, me prêter ici toute votre attention, et m'accorder en même temps toute votre bienveillance : car, je le répète, je vais pénétrer dans le sanctuaire même de la nature ; je vais me placer devant l'homme , devant la plus riche création de l'Éternel, et sonder les pro-

Sft INTRODUCTION.

fondeurs de son organisation cérébrale ; je Tais déchirer les voiles qui lui cachaient les instruments de ses manifestations instinctives^ intellectuelles et morales , et m*efforcer de lui faire bien comprendre que le don de chacune de nos facultés, que la présence d*une force quelconque dans notre constitution est une indication précise , formelle , des volontés du Créateur à notre égard. Tout pouvoir inhérent à notre être a son but légitime d'action et son droit d'exercice; il ne peut pas avoir été vainement institué , et nous devons le maintenir incessamment en activité. Je viens vous dire néanmoins aussi, pour ne cesser d'aller au-devant des interprétations des méchants, que si nous ne devons laisser sommeiller aucune de nos virtualités, elles ne doivent point être abandonnées sans limites et sans frein à leurs propres énergies; que Vhomme n'est point simplement un animal, qu'il est, avant tout, un être moral et intellectuel; que la suprématie appartient de droit à ses attributs supérieurs, et qu'il s'avilit, qu'il se dégrade, qu'il se rend malheureux, qu'il devient la honte de son espèce et le fléau de la société , qu'il encourt la sévérité de la justice divine et humaine , si son intelligence et ses sentiments moraux ne sont pas

contmuelleiiient occupés à éclairer, à épurer, à modifier, à ennoblir chaque expression de ses mouvements inférieurs.

Une fois déjà, Messieurs, l'humanité n*a rien compris à son existence : elle s'était absorbée dans la chair et la matière, et il fallut que rhomme divin , dans la tête duquel la vie morale s'était particulièrement incamée, apparût dans le monde, et vint dire quels étaient les devoirs, les plaisirs et les hautes destinées de notre espèce. Aujourd'hui nous pouvons, mieux qu'il y . a deux mille ans, comprendre sa parole; nous pouvons surtout la dépouiller des fausses interprétations qu'on en a faites, et contribuer par cela même à rendre plus sensible et plus pratique sa haute révélation. Par suite aussi du progrès des connaissances humaines, et, en particulier, de la physiologie du cerveau et du système nerveux, nous savons tout ce qui est renfermé dans la tête humaine, et nous pouvons mieux saisir en toutes choses les intentions du Créateur : ses lois sont écrites par lui-même dans la structure merveilleuse de nos merveilleux appareils»

L'intelligence , la plus simple comme la plus élevée , comprend aujourd'hui que les sens exis-

tent pour remplir leurs fonctions ; par conséquent, pour transmettre au cerveau les impressions du monde extérieur, et qu'il y à crime ou folie à lei tenir fermés.

Cette même intelligence, quelle qu'elle soit, comprékid t[ue les instincts qui nous sont communs avec lés linttes ont également un rôle à jouer dans* Féconomie; ijtCih sont donnés pour assuref la Vie dé f individu et là conservation de Tespèce; qu'ils* but la tdignité de l'utilité, ainsi que je l'ai dit ailleurs , et que soiis peine de révolte, d'orgueil où d'imbécillité, il ne nous est pas permis d'eii enipéchèr les manifestations raisonnables.

n en est de même de nos sentiments moraux :

par leurs applications généreuses, ils doivent incessamment attester les privilèges augustes que nous tenons de la Divinîfé. Vïs-à-vis d'elle et de nos semblables , ils doivent nous poser en créatures de premier or^re , dignes ] inclépendantes, religieuses, fortes et constituées pour tout ce qui est beau, pour îe sacrifice , le dévouement , la justice et la vérité ; et k moins de pro^ noncer nous-mêmes notre propre déchéance ^ de manquer à notre mandat , de nous exposer à tous les mépris et à la perte de nos libertés, nous

ne pouvons pas ne pas suivre leurs inspirations désintéressées, ne pas vivre, en un mot /dans les grandeurs , l'ascendant et Féclat de leur haute moralité.

Quant aux facultés intellectuelles, après tant d'inventions du génie, de découvertes dans les sciences, de plerfectionnemeht dans les arts, de chefsHl'tBuvré de peinture, d'architecture et de poésie , d'ouvrages immortels sur la médecine , la religion, la philosophie, la morale et la ïégisr lation, est-il ni^céssaire d'appeler l'homme à la vie de l'intelligence et de iiri faire sentir Tobéissanee qu'il doit enciore, sons ce rapport, aux volontés de son Dieu?... Oui, Messieurs, quoique en dépit des obstacles' l'espèce humaine ait assez bien répondu aux faveurà dont elle a ^té Tobjet, et qu'elle ait déployé sur cette terre une partie dé sa gratidemr, il importe néanmoins de lui recommander sans^ cesse de maintenir en actî-* vite toutes les forces de son esprit.

C'est encère une triste vérité que noos avons à faire entendre ': à toutes les 'époques il s'est trouvé des h^nmnes , et il s'en trouve encore au«> jourd'hni, qui, en dehors des^ opinions des plus grands philosophes et des principes mêmes du

, ont considéré la raison comme un

don funeste , les lumières comme des choses nuisibles à la tranquillitë et au bonheur des nations, et qui y non seulement n'ont rien fait pour favoriser révolution intellectuelle de l'humanité, mais qui n'ont rien négligé pour éterniser son enfance. Qui pourrait croire , si ce n'était un fait avéré , que dans presque tout l'univers les plus belles productions de l'esprit humain n'ont point encore été relevées de l'anathème et de l'interdiction qu'on a jetés sur elles?

Entrons donc pleinement, Messieurs, dans les voies de la sagesse étemelle; acceptons tous ses bienfaits , réagissons contre les hommes de mauvaise volonté. Que nos sens, que nos penchants, nos sentiments, notre intelligence; que tous les pouvoirs de notre constitution apprécient , si je puis dire ainsi, la vie qui les pénètre et le but de leur existence; qu'ils la manifestent dans le cercle de leurs attributions respectives ; que tout ce qui est en eux soit ; qu'ils brillent comme la mer, la terre et les cieux , de toutes les magnificences de leur Dieu créateur. Et nous, qui , par la spécialité de nos études, avons pu comprendre mieux que d'autres personnes ses commandements positifs, respectons-les en tout point; publions-en la table sacrée ^ et sentons avec admi-

ration y avec bonheur et reconnaissance^ tout ce qu'il a voulu que nous fussions en nous faisant hommes et en nous ouvrant Tunivers.

Telles sont, Messieurs, les obligations que nous avons à remplir vis-à-vis du Créateur et de nousmêmes ; malheureusement Fhomme, qui connaît tant de choses, s'ignore profondément lui-même. Le fait est vrai: l'humanité reste au-dessous de ses propres destinées; elle ne connaît ni ses forces, ni ses devoirs, ni ses droits, ni son but ; et, sous quelque rapport qu'on l'envisage, bien souvent elle fait peine ou pitié.

Dans le travail que je livre aujourd'hui à la publicité, je donne l'analyse des facultés qui, par leur ensemble, constituent l'entendement humain; je dis ce que nous sommes et ce que nous pourrions être. C'est nous mettre à même, les uns les autres, d'examiner si nous répondons à l'étendue de nos pouvoirs; c'est nous fournir l'occasion d'asseoir un jugement sur notre mode particulier d'existence, de voir si nous vivons conformément aux intentions et aux libéralités de la nature; si, en un mot, nous avons k nous féliciter ou à rougir de notre rôle ici-bas.

Pardonnez-moi l'illusion que je puis me faire^

Messieurs ; mais, sous ces différents rapports, et

S4 iNWonucnox.

dans ia mesure de mes faibles capacités, je crois apporter aussi parmi vous quelques bonnes nouvelles : car en même temps que je viens par mes paroles exciter, animer votre ceneau, c'est-àdire ouvrir votre cœur, votre éme, votre esprit et vos sens, je viens également vous ouvrir le monde extérieur, ou du moins rétablir et multiplier entre vous et lui tous ces rapports harmoniques et délicieux que vous avez méconnus , que vous avez délaissés, et en dehors desquels cependant la vie , décolorée , s'affaiblit et s'éteint.

Marchez donc sous le soufile du Seigneur, ne répudiez aucun de ses don«, déployez-vous sous tous les attributs que vous tenez de sa bonté ; ser%ez-vous de toutes les forces de votre constitution, et, pour en maintenir l'activité, pour les avoir toujours fraîches et toujours >igoureuses, ne vous isolez pas, touchez incessamment la terre, appuyez-vous sur elle, et venez vous ranimer au contact de tous les êtres et de tous les objets qu'elle renferme en son sein.

Et qu'on ne croie pas que je veuille, en m'exprimant ainsi, signaler seulement l'ignorance du peuple sur tous ces points. Non, si je fais quelques rares exceptions , tout le monde est peuple sous ce rapport ; et je le dis à la honte de nos univer-

sites d'Europe, la jeunesse même qui sort de dessus les bancs de nos brillantes écoles n'est pas plus avancée que le reste de la population.

Jetez les yeux autour de vous, Messieurs ; interrogez qui vous voudrez sur la nature de rhomme, et vous trouverez, en général, une ignorance aussi grande chez les gens instruits que chez ceux qui ne le sont pas. Us savent tous, par exemple, leur science est allée jusque-là, le nom et le nombre de leurs sens extérieurs; mais ils ne savent ni le nom ni le nombre de leurs instincts conservateurs, ni le nom ni le nombre de leurs sentiments moraux, ni le nom ni le nombre de leurs pouvoirs intellectuels; et, comme de raison, ils ne peuvent chercher ni trouver dans le monde extérieur les agents propres à vivifier ces facultés fondamentales de leur constitution* Tout est donc chez eux tous l'efTet du hasard et des circonstances, et ils ne peuvent vraiment, en connaissance de cause, se poser en ordonnateur» intelligents de leur propre existence; aussi les voit-on les uns et les autres rester presque tou*jours en dehors, à côté, au-dessus ou au-dessous des pouvoirs de leur organisation, si je puis dire ainsi , s'agiter dans les ténèbres , compromettre leur bonheur, ou tomber dans une foule d'extra-

36 INTRODUCTIOK.

vagances, de désordres et d'écarts, qui ne les conduisent que trop fréquemment à la misère , au suicide 7 au crime ou à l'aliénation mentale.

Un mot encore. Messieurs; car j'ai besoin que mes lecteurs ne soient pas des hommes à préjugés. Il y a deux cents ans tout à l'heure, Pascal, en réfléchissant sur la diversité des jugements humains, disait: « On ne voit presque rien de » juste ou d'injuste qui ne change de qualité en » changeant de climat. Trois degrés d'élévation w du pôle renversent toute la jurisprudence, un » méridien décide de la vérité. En peu d'années » de possession, les lois fondamentales changent, » le droit a ses époques. Plaisante justice qu'une » rivière ou une montagne borne ! Vérité en deçà » des Pyrénées, erreur au delà. » Malgré le progrès tant vanté des lumières , il en est encore ainsi de la morale, en général, Messieurs: ici on encourage , on récompense , on honore telle et telle manifestation de l'âme humaine, et là, tout à côté, on blâme, on flétrit, on punit cette même manifestation. En tout pays, l'homme a une peine incroyable à se dégager des langes de la première enfance ; partout il jure dans les paroles de son maître, et, dans sa simplicité native, il prend pour l'expression de l'ordre, de la sagesse.

de la vertu et de la véritable religion, tout ce que lui prescrivent les mœurs établies, les coutumes, les institutions et la religion de sa localité. Chaque peuple se trouve ainsi pétri, modifié, façonné, agrandi ou rétréci, si je puis m'exprimër de celte manière, par le milieu qui Tentoure; et chaque peuple se trouve ainsi plus ou moins loin de son mode naturel d'existence, et se déroule sous des formes et des habitudes exclusives et particulières. Ce n'est pas tout : chaque peuple , ayant sa vanité, se met aussitôt dans Fesprit qu'il est le peuple supérieur.... Et le voilà, tant il ré^ fléchit peu, qui, à tort et à travers, juge et condamne tout ce qui n'est pas lui-même, tout ce qui n'est pas dans ses croyances, dans sa science ou dans son ignorance.... Il se prend pour modèle et se pose comme un type ; il aime qu'on lui ressemble, et veut tout soumettre au niveau de ses lumières ou de son infirmité mentale.

Comment sortir d'un pareil embarras? Où sera notre critérium? Qu'est-ce qui est bien? qu'est-ce qui est mal? Où est le crime? où est la vertu? Où sont les savants? où senties ignorants, quoi qu'ils se ressemblent tous par leur intolérance? Qui fera briller à nos yeux le flambeau propre à nous diriger dans ces ténèbres?... Pour

ne blesser la susceptibilité d^aucune nation^ où puis-je aller promulguer les nouvelles tables de la loi?

Quoi quMl en soit , Messieurs , c'est à FAca-demie nationale de médecine que j'ai jugé convenable d'adresser mon travail. J'ai pensé que là) plus que partout ailleurs, je trouverais des hommes qui se mettraient au point de vue de la science et qui me jugeraient en dehors de toute forme politique ou religieuse, en dehors de toute idée de caste ou de nation. J'ai pensé que là, plus que partout ailleurs, je trouverais des hommes affranchis du joug de toute opinion locale, des honimes qui ne seraient par conséquent, sous le rapport que j'indique, ni Français, ni Anglais, ni Russes, ni Allemands , ni catholiques, ni protestants, ni juifs, ni mahométans ; des hommes qui seraient simplement hommes, et qui, ainsi dégagés de toute idée préconçue, de tout engouement ou de toute prévention, se poseraient à mon exemple devant l'homme , leur semblable, comme devant tout autre objet d'étude, pour découvrir dans son organisation les fins de la nature. Tout est là, Messieurs, le but de la création nous est clairement indiqué par nos organes, nos appareils, nos forces, nos ten**^

LNTKODrcnON. 3^

(lances; nous a\ons i^té créés pour y satisfaire, lelle est notre légitime destinée, notre vocation divine. D'après les réflexions de Pascal et les observations dont je les ai fait suivre, vous concevex toute l'importance de mon sujet : car, enlin, nous sommes, nous existons ; par conséquent, nous ne pouvons pas ne pas vivre, c'est-à-dire, ne pas agir, ne pas nous manifester d'une manière ou d'une autre : il nous faut employer notre temps et nos facultés. Eh bien ! lorsque nous voyons, non pas différents individus , mais différents peuples, en tête de la civilisation actuelle, soutenir qu'ils possèdent la vérité, et, néanmoins, porter des jugements qui sont tout à fait contradictoires sur le mérite ou le démérite des mêmes faits; lorsque par suite de leurs profondes et naïves convictions, nous voyons les uns s'abstenir de telle et telle action, et les autres la commettre, je ne dis pas sans répugnance, mais avec le sentiment heureux d'un devoir qu'ils accomplissent, il faut avouer qu'un homme de bien qui a assez de bon sens pour établir des comparaisons dans sa tête et qui cherche ce qu il y a de mieux à faire au milieu de ces contradictions , pour ne point offenser son Dieu, ne laisse pas, avant de prendre sa détermination, que d'éprouver du

doute dans l'esprit, et de sentir du trouble dans sa conscience.

En somme, Messieurs, un peuple en vaut bien un autre ; et puisque, sur une foule de questions morales , l'autorité des peuples se neutralise réciproquement , nous devons recourir à une autorité supérieure qui puisse nous indiquer la bonne voie , nous donner le précepte et trancher la difficulté. Cette autorité supérieure, quelle est-elle ?... Il n'y en a qu'une y il faut la nommer, c'est celle de la nature. Si nous voulons connaître ce qui est bien, ce qui est légitime, ce qui est raisonnable , c'est de nous adresser au grand maître de qui nous avons tout reçu ; c'est de savoir (la chose est aussi simple que cela) si nos yeux sont faits pour voir et nos oreilles pour entendre, et, de même, si notre intelligence et notre âme doivent se faire jour sur la planète que nous habitons. Oui, tout ce que nous avons à faire est écrit dans notre constitution : la loi ressort de l'existence même de nos attributs. D'autre part, les éléments subjectifs ou intérieurs de l'homme , pour me servir des expressions de la philosophie , supposent des éléments objectifs ou extérieurs qui y correspondent. En d'autres termes, si l'homme, considéré comme sujet, porte

INTRODUCTION. ftl

naturellemeBt en lui-même des forces ^ des tendances , il faut qu'il existe en dehors de son être et à sa portée des objets qui occupent ces forces^ qui excitent ces tendances : des forces ne peuvent s'exercer à vide et en présence du néant; aussi y par un second acte de sa puissance et de sa bonté , la nature s'est-elle constamment attachée à placer tous les êtres dans des milieux admirablement en rapport avec le nombre et la variété de leurs facultés respectives.

Etudions donc dans son ensemble et dans ses détails l'organisation de l'homme; car, pour ne parler ici que de sa vie de relation , dans chacun de ses oi^anes, dans les sens dont il est doué, dans les penchants qui constituent sa nature inférieure, dans les sentiments qui révèlent la noblesse de son âme et dans les pouvoirs intellectuels qui ne font pas moins ressortir l'excellence de sa condition , la loi d'action , la loi de vie se trouve visiblement empreinte, visiblement indiquée.

Notre intention est de respecter tout ce qui est établi par la nature; nous voulons rendre l'homme à lui-même et protester contre toutes les institutions qui tendent à arrêter son essor, à le dépraver dans ses penchants , à le mutiler

dans son intelligence ou à le dénaturer dans Texpression de ses sentiments.

L'homme doit remercier et bénir son Créateur de tous les dons qui forment son brillant apanage et s'appliquer à les faire figurer dans la durée de son existence. Il ne lui est point permis de juger Fœuvre de son Dieu y rien ne peut Taffranchir de Tobligation d'être ou de rester ce que l'a fait l'Éternel. Toutes ses facultés^ il ne faut point cesser de le répéter, sont bonnes en ellesmêmes et dans leur destination, quoique étant toutes sujettes à l'abus, mais il jouit de la liberté morale , et il a en lui tout ce qu'il faut pour en ordonner et en régler les puissantes activités.

En dernière analyse, l'homme doit compte de tout son être à Dieu , à lui-même , à la na* turc extérieure et à la société; il doit compte de ses sens, il doit compte de ses penchants, il doit compte de ses sentiments moraux , il doit compte de ses pouvoirs intellectuels. Je viens lui dire comment il doit se servir de ces différentes pièces de sa constitution, pour prendre un instant le langage de Montaigne ; je viens l'appeler à la vie de tout son être , en lui faisant observer encore une fois qu'il est homme , qu'il est en tête de la création, et qu'il ne doit ni disjoindre ni affaiblir

ses pouvoirs ; que toutes ses forces ont droit de manifestation ^ mais que les forces brutes, instinctives, qui constituent sa nature inférieure, ne doivent point être abandonnées à elles-mêmes et se montrer isolées, séparées de ses hautes facultés. L'homme, quoique ayant en lui la bête, n'est point un animal. En ne se refusant point à rimpulsion de ses penchants , il doit incessam* ment s'attacher à leur donner le caractère de l'humanité; il ne les empêche point de se manifester, il les accepte , mais il les éclaire , les gouverne et les ennoblit : sa science est là et son bonheur aussi. 11 fléchit alors sous la puissance et la volonté de son Créateur. Il met un terme à sa révolte, à ses abnégations ridicules, à ses mutilations honteuses, à ses excentricités frénétiques : il est dans l'ordre , il est dans le vrai , il est dans la morale. Guidé par ses nobles instincts et son esprit d'observation, il distingue d'un coup d'œil ce qui est bien de ce qui est mal, il ne fait plus violence à sa constitution , il est heureux sans subterfuges et sans hypocrisie , et fait justice des vieilles institutions disparates de l'humanité; car il connaît la loi, la loi éternelle, la loi générale, la loi de vie : il l'a trouvée toute promulguée dans les virtualités de l'organisation,

llti INÏHODUCTION.

et il ne la donne point à un peuple, il la donne à Tunivers, il la soumet sans crainte à la conscience du genre humain.

Sans plus de préambules , mes lecteurs vont pouvoir apprécier, par la nature même de mes recommandations , combien , sous Tinfluence de leurs lois, coutumes et religions particulières, les différents peuples de la terre ont faussé leur esprit et leur caractère, et combien il leur importe de se défier de leurs habitudes intellectuelles et des jugements qu'ils portent les uns sur les autres au travers du jour incomplet qui les éclaire. Quand arriveront-ils donc à distinguer les institutions divines des institutions humaines ! Quand leurs yeux seront-ils ouverts! Quand marcherontils en hommes dans les sentiers du Créateur !

Ici , Messieurs , j'entre positivement en matière, et, pour éviter, à l'occasion de la promulgation de la loi d'activité propre à chacune de nos forces fondamentales, des répétitions qui seraient aussi fastidieuses qu'inutiles, je commence par formuler quelques lois générales applicables à l'ensemble des fonctions de notre vie de relation.

Voyons donc si déjà, sous ce point de vue, mon travail a quelque ressemblance avec celui des mé-

decinSy des philosophes et des législateurs politiques ou religieux des temps anciens comme des temps modernes. Voyons si j'ai profité des connaissances acquises de nos jours sur la nature de rhomme, si j'ai bien lu dans son organisation cérébrale, si j'ai bien analysé les différentes facultés qui en sont dépendantes, et si, par conséquent , pour le but de son existence, j'ai fidèlement traduit les ordres et la pensée du Seigneur notre Dieu.

Écoutez, car, qui que vous soyez, vous êtes encore dans l'enfance de l'humanité , et vous ne vivez pas conformément à la somme, à l'étendue, à l'élévation et à l'harmonie des pouvoirs renfermés dans votre constitution.

Vous ne mépriserez aucun de mes dons, vous apprécierez surtout la vie que je vous ai donnée, et vous ne la traiterez pas comme chose vile , basse et terrestre, mais bien comme chose sérieuse , élevée et digne de vos respects.

Votre vie m'appartient et vous ne devez jamais la rendre qu'à moi-même.

Quelque méritoires que soient à mes yeux vos aspirations vers la vie supérieure promise à mes élus , apprenez que , pour l'obtenir, il me faut d'abord satisfaction sur l'usage et l'emploi de votre première existence.

Comprenez bien tout votre être. Glorifiez Tesprit, mais ne le glorifiez pas au préjudice de la chair. La chair ne sera point glorifiée , mais elle servira religieusement à accomplir les œuvres de l'esprit, et l'esprit en réglera les appétits nécessaires.

L'esprit n'est rien, s'il répudie la chair et s'il ne la gouverne pas. ^

Je n'ai point maudit la terre, et j'ai trouvé bien ce que j'ai fait. Élevez-vous en conséquence à la hauteur de votre rôle et de mes libéralités; et, puisque je vous ai faits à mon image , imprimez à vos actes le cachet de ma grandeur.

Je vous l'ai déjà dit : je suis la vie.

Le nombre et l'importance des facultés que je vous ai données devraient , depuis bien longtemps, vous avoir fait pressentir à quelle noble existence je vous ai destinés. Pourquoi ne vivezvous donc pas de toutes les vies dont j'ai été si prodigue envers vous? Pourquoi restez-vous audessous du brin d'herbe et de la fleur, et ne vous épanouissez-vous pas comme eux aux rayons de mon soleil ?

On a osé promulguer en mon nom une loi contre laquelle je veux que vous protestiez de toutes les puissances de votre âme.

INTOOOlîCllON. hl

On vous a dit qoe, pour me plaire, que pour approcher de la perfection, il fallait tout k la fois renoncer à vous-mêmes et au monde extérieur, et vivre uniquement en moi-même... Ceci est un blasphème affreux ! Certes, votre vénération m'est due, et, d'autre part, il est bien de renoncer à votre égoïsme et à vos convoitises. Malheur à qui entre dans la vie des sens, oubliant celle de Tàme! Mais c'est méconnaître mes volontés, c'est dépasser toute mesure, c'est tomber dans le fanatisme et la superstition, que de vous abimer dans mon culte exclusif et de vous affranchir des devoirs que vous avez à remplir envers vous comme envers la société tout entière. Tout individu s'aime et doit s'aimer, puisqu'il est et que j'ai voulu qu'il soit (1); ne pourrez-vous jamais éviter un excès sans tomber dans un autre? Le renoncement à soi-même emporte avec lui l'extinction et la mort de toutes les facultés qui vous font être , et en même temps il fait disparattre , il rompt la merveilleuse adaptation de votre

(1) n est extrêmement remarquable que l'Évangile consacre le légitime et naturel ^îsme qui porte chacun h vouloir et à rechercher son bien, en Fimposant pour mesure de l'amour dû au prochain : Tu aimeras ton proclmn comme loi-^métne^

i^ INTRODUCTION.

constitution sensoriale, instinctive, intellectuelle et morale avec tous les objets de la nature. Le monde est fait pour vous et vous êtes faits pour le monde.

Le moment est venu où la science doit vous faire reprendre la place et le rang que vous avez perdus. Quelle inintelligence et quel renversement de tous les principes que j'ai apportés parmi vous! Comment, après avoir admiré ma vie toute de bienveillance et de sociabilité, a-t-on pu s'appliquer à dresser Thomme à se détester par-dessus toutes choses et à détester le monde comme soi-même ! Si je vous ai établis les premiers de ma création; si, conformément à vos propres croyances, j'ai effacé dans vous tous la tache originelle; si je vous ai fait dépouiller le vieil homme, si vous tenez quelque chose de la divinité de ma nature, qui peut vous arrêter dans la voie du progrès? Pourquoi ne verrais-je pas apparaître l'homme régénéré par moi-même, l'homme à l'intelligence et à la moralité duquel je n'ai cessé de faire appel? Oui, tel que je l'ai fait et tel que je l'ai reconstitué par mes grâces, l'homme peut aujourd'hui, sous l'action de son verbe, transfigurer la terre. Il peut devenir l'architecte d'un ordre nouveau, s'harmoniser com-

INTRODUCTION. /j9

plétement avec lui, et s'affranchir enfin du joug honteux de ses propensités inférieures (1).

(i) A cette occasion, je dirai, pour employer le langage original et profond d'un des hommes les plus distingués de Tépoque actuelle, M. Victor Meunier : « Il est du moins un fait acquis à la science. S*il était possible de mettre Tintelligence humaine dans le plateau d'une balance, et dans l'antre plateau la terre avec toutes ses productions et ses forces, si redoutables à nos ancêtres, la terre et son contenu n'y pèseraient pas une once. L'esprit a brisé ses entraves; il se montre, la matière tremble et se soumet, et l'homme ya jouer avec ce globe esclave comme avec la boule d'un bilboquet. »

Au point de vue des progrès, de la moralité, il est un autre iait également acquis à la science. C'est que, malgré les passions de bas étage auxquelles l'espèce humaine ne sacriGe que trop fréquemment encore aujourd'hui, il n'y a cependant aucun terme de comparaison à établir entre ses manifestations actuelles et celles qui la dessinaient autrefois. Les sentiments moraux acquièrent de jour en jour leur juste suprématie; nos mœurs sont moins féroces, nos cupidités moins effrénées et notre politique moins cruelle et plus franche ; nos ambitions sont plus nobles, nos amours plus poétiques, nos religions plus douces et les supplices que nous réservons aux criminels moins barbares.

Un milieu nouveau s'ouvre à nos activités morales, les insti* tutîons se modifient De tous côtés j'aperçois des dispositions à encourager, \ récompenser la vertu. On en sent la noblesse et l'utilité, on se convainc enfin qu'il n'y a point de véritable civilisation sans elle, et le moment arrive où l'homme va pouvoir, sans danger pour sa vie, sa fortune ou sa liberté, mettre son caractère au niveau de son intelligence.

Et pour qui donc, d'ailleurs, suis-je venu faire ma grande révélation? Pouvais-je songer à ensemencer sur des pierres? Si vos dispositions natives ne vous y avaient préparés, si je n'avais eu pour but de vous ramener par mes exemples à la vie magnifique de votre espèce , dans quelle intention vous aurais-je présenté l'idéal de la perfection et aurais-je fait, par conséquent, briller à vos yeux l'élévation de ma doctrine , la dignité de mes manières , l'abnégation de ma personne, la charité de mon âme, l'aménité de mon langage, la sublimité de mon dévouement et l'immensité de ma miséricorde? Pour qui ce tableau saisissant de toutes les grandeurs auxquelles peut aspirer l'humanité? Est-ce pour l'homme qui meurt à lui-même, qui meurt à ses semblables, qui meurt à la nature entière ? Et si , indépendamment de vos facultés intellectuelles qui vous font concevoir et admettre ces choses, et de vos instincts qui vous poussent incessamment à l'action, je vous ai dotés de tous les attributs d'un être moral, pensez-vous que toutes ces forces, et particulièrement ces dernières, doivent rester sans application , et que vous n'ayez pas à poursuivre mon œuvre en en déversant les libéralités sur vos frères ? Sachez-le bien , le plus beau

titre que vous puissiez jamais avoir devant moi, c'est de sentir votre existence supérieure et d'en remplir les obligations sacrées. La véritable imitation du Christ se trouve là tout entière. Et toutes ces choses que je vous prescris, n'allez pas encore ici scinder votre tête et vous imaginer que vous les devez faire exclusivement pour l'amour de moi et sous l'impulsion d'un seul sentiment. Non, vous les devez faire pour entrer dans l'ordre de votre constitution et être ce que j'ai voulu que vous fussiez. Vous les devez faire pour le bonheur et l'harmonie de vos différents pouvoirs, pour l'amour du devoir et de la perfection, pour l'amour de tout ce qui est bien, de tout ce qui est beau, de tout ce qui est noble, pour l'amour de vous-même, pour l'amour du prochain et pour l'amour de moi.

Ma loi est une loi de mille amours, est une loi d'activité, d'expansion, d'échange et de rapports sociaux; loin de renoncer à vousmêmes et de ne pas vous compter pour quelque chose, loin de ne pas vivre dans l'humanité et pour l'humanité, vous devez déployer sur la grande scène où je vous ai placés toutes les forces de votre constitution et resplendir de toutes les beautés de votre âme.

Je VOUS ai créés pour changer et embellir la surface du globe que vous habitez, pour admirer la sublimité de mes œuvres, pour répondre à l'énergie mesurée de vos penchants conservateurs et assurer votre bien-être ici-bas, pour aimer et servir vos semblables, pour briller par la science et le génie, adorer ma bonté et vous montrer en toutes circonstances les enfants de ma prédilection. Les cadavres ambulants ne sont pas dans mes voies et je dis anathème aux apôtres du néant. Allez donc à votre tour, comprenez ce que j'ai voulu dire dans mes recommandations premières; et, mieux éclairés que vos devan-^ ciers , enseignez de nouveau les nations.

ANALYSE

DB

La rraye scirace et le rray *tada de rbomm«, c^cst l'homme. El loi homme, qui veux «mhrasler ranirrn, toat cognoittre, contreroller et jager, ne te cognoSs et n'j estadtet : et ainsi tu ▼oolant faire Tbabile et le f cindic do nature , Uk domenrai le seul sot au monde. Parqnoj regarda dedans toy, recognois toy, tiens toy à toy ; ton esprit et ta Tolontëi qui se consomme ailleurs , ramine le 4 soy mesma. Tu fouhlies, tu te respends , et te perds au dehors , tu te trahis et te desrohes k toy-mesmes , tu regardes toasionrs denant toy, ramasse toy et Oenferma dedans ia$ : examine toy, espie toy, cognoy toy.

CiARAOK, Dt la sa§e»$€.

Je ne traite dans cet ouvrage, on le sait, que des forces fondamentales et primitives de notre constitution cérébrale. Je ne parle que de facultés constatées par l'observation et consenties par tous les savants, et je m'applique à donner la loi d'activité de chacune d'elles. Je ne fais donc point ici un travail d'imagination, je marche terre à terre, et je ne me jette ni dans les utopies, ni dans les chimères; je ne demande à l'homme que' ce qu'il peut faire ou donner.

5/i ANALYSE

Le jeu normal et régulier, c'esl-à-dire intelligent et moral de nos penchants, de nos sentiments et de nos facultés intellectuelles me parait aussi intéressant ^ considérer que le mécanisme et le jeu des autres fonctions de l'économie. La médecine doit envisager l'homme tout entier.

L'homme a autre chose à soigner que sa vie matérielle, et s'il est bien de lui donner des principes de conduite à cet égard et de lui prodiguer, en cas d'accident ou de maladie, tous les secours de l'art, il est bien aussi, après avoir analysé les différents pouvoirs de son entendement, de s'attacher à lui en faire connaître et la coordination et le but et l'emploi. Son existence supérieure, son existence complète, sa santé, son bonheur, sa moralité reposent là tout entières.

Indépendamment des personnes, et on les compte par millions, qui, par ignorance, vivent en dehors des lois de leur constitution ou qui presque toujours, par suite d'un mauvais milieu^ ne trouvent pas jour à leurs activités et ne remplissent pas non plus leur mandat dans ce monde^ il en est un certain nombre d'autres qui, par la faiblesse native de leur intelligence, ou la violence également innée de leurs penchants, oula prédominance involontaire aussi de quelques sentiments,

DE L'ENTENDEMEt9T HUMAIN. 65

oa encore une aliénation mentale accidentelle ^ ont incessamment besoin de trouver un appui dans la science et d*étre reconstituées par elle.

Je Tiens servir, éclairer, modifier et guérir, s*il m'est possible, et les unes et les autres»

Montrer aui différents membres de nos différentes académies comme aux hommes les plus ordinaires, ce qu'ils sont et ce qu'ils devraient être, leur dire à tous ce qu'ils doivent faire de leur temps et de leurs facultés, tant pour eux-mêmes que pour leurs semblables et la nature extérieure, ouvrir carrière à tous les pouvoirs de leur constitution, arracher les uns au joug abrutissant de leur profession et les autres aux préoccupations exclusives et scientifiques dans lesquelles ils abîment, en s'illustrant, leur existence entière, s'efforcer enfin de les rendre à la nature et contri-^ buer par cela même à leur faire acquérir à tous indistinctement des forces plus nombreuses ou une illustration plus grande, me paraît devoir être l'œuvre de l'époque actuelle. H est temps en vérité que les grands savants, au moins, sortent , sous ce rapport , de leur grande ignorance* Prêtres, médecins, chirurgiens, jurisconsultes, magistrats, représentants du peuple, artistes, diplomates, c'est à qui connaîtra le

56 ANALYSE

mieux et le plus vite toutes choses^ et c'est à qui cependant , s'ignorera le plus profondément soimême. Faut-il s'étonner, d'après cela, de voir les nations comme les individus qui les dirigent manquer le but élevé de leur vie.

n ne faut donc point se le dissimuler, ni avoir ici de fausse honte. Le fait est triste, mais le fait est vrai. A part quelques têtes bien nées ou qui ont été très favorablement placées dans le monde extérieur, l'homme n'offre dans ses manifestations qu'une ébauche imparfaite et grossière de l'humanité, il vit dans une série d'idées, dans la manifestation de quelques penchants, dans l'expression de quelques sentiments, dans l'activité de quelques pouvoirs intellectuels, mais en dehors de ces modes exclusifs et incomplets d'existence, il reste au-dessous de ses propres facultés et ne prend possession ni de lui-même, ni du domaine immense sur lequel il est cependant appelé à dérouler ses puissantes énergies. Ma satisfaction sera grande si en travaillant dans la direction que j'indique je puis contribuer tant soit peu à l'éclairer sur ses propres pouvoirs et à le faire vivre de sa propre vie. Ou je suis bien dans l'erreur, ou le jour est venu de faire prendre à la science le caractère d'une révélation publi-

que. Cette tâche est grande, je la trouve téméraire, mais elle m'est une affaire sacrée.

Et d'ailleurs, pourquoi ne le dirais-je pas?

puisqu'aucun homme aujourd'hui ne peut prétendre à faire autorité, et que cependant, en esclaves que nous sommes de l'habitude , il faut toujours citer des autorités pour ménager les susceptibilités contemporaines, il est évident que le premier de nos livres sacrés ne tolère aucune inégalité de révélation et d'enseignement. Il parle intelligiblement à tous les hommes quels qu'ils soient , et ce sont des hommes simples et de bonne volonté qui comprennent le mieux sa parole et qui la font le mieux fructifier. Pas la moindre obscurité dans les dogmes , pas ombre de métaphysique dans les préceptes. Tout part de la droiture du cœur et de la rectitude de l'ifttelligence. Aussi , toutes les impressions portentelles et vont-elles profondément émouvoir l'âme et l'esprit de la multitude I

Le système contraire, si flatteur pour l'orgueil et si commode pour le despotisme politique ou sacerdotal , ce système auquel l'Orient a dû ses castes et l'antiquité européenne ses mystères , a l'immense inconvénient de régulariser et de légitimer l'ignorance ; les privilèges intellectuels et

5g ANALYSE

religieux sont les pires des privilèges. La connaissance de la vérité est de droit commun. C*en serait fait à tout jamais de l'humanité, elle serait vouée à des ténèbres héréditaires et éternelles ; le but de la création , je le répète , serait complètement manqué , si elle avait besoin d'initiés pour marcher dans sa vie , si les choses les plus vulgaires comme les idées les plus élevées et les plus nobles sentiments ne la saisissaient forcément, et ne la maintenaient pas dans les nécessités de sa constitution. Aussi l'avez-vous vue et la voyez-vous encore partout à Tentour de vous arrivera l'accomplissement de ses destinées, en dépit des efforts opposés les plus persévérants et le plus profondément calculés. Les forces de Dieu, messieurs, l'emportent toujours sur les farces de l'humanité.

Je ne crains point de l'affirmer, mon ouvrage ne vaut rien s'il ne trouve pas d'écho dans l'esprit et dans l'âme de tous mes semblables. Aussi notez bien , qu'à l'imitation des hommes de quelque valeur, qui ont voulu replacer notre espèce dans son ordre et son rang , je ne le considère point comme un simple enseignement; il est bien plus et bien mieux, il est, comme le leur, un réveil , un appel , un principe de vie , un moyen

DE L'IslNTENDEMËNT HUMAIN. 59

de progrès. Cest bien à la force intellectuelle qu'il ne cesse de s'adresser, mais la preuve qu'il est un élément de vie, c'est qu'il touche toutes les fibres du cœur humain, c'est qu'il s'adresse à toutes nos tendances et à toutes également, sans sacrifier l'une à l'autre. Il a pour but d'envelopper l'être humain tout entier, de le régénérer, de le rendre à lui-même , c'est-^-dire à tous les modes d'existence pour lesquels il a été primitivement ordonné.

En résumé, messieurs, jugez vous-mêmes des avantages de cette révélation toute simple, toute naturelle, et sévèrement déduite de l'observation des faits. Voyez quelle lumière elle répand dans l'esprit, et quelle ampleur elle peut donner à l'existence humaine I Est-il donc vrai que je renferme en moi toutes ces richesses? pourra s'écrier chacun de mes lecteurs. Quoi! sans compter la supériorité que mes sens, considérés dans leur ensemble, ont incontestablement sur les autres espèces vivantes, je possède tant, tant et tant de penchants de conservation personnelle I J'étais bien loin de m'en douter. Quoi I je réunis sur ma tête tant, tant et tant de sentiments moraux, de sentiments civilisateurs et humanitaires ! Je tiens donc en quelque chose vraiment de celui

60 ANALYSE

qui m'a donné l'être. Quoi ! je puis vivre et briller aussi par tant , tant et tant de facultés intellectuelles , industrielles et artistiques ! Eh mais , on m'avait dit, en effet, que j'étais le roi de la création. Néanmoins je l'avouerai , je n'avais qu'un sentiment vague et confus de ma puissance et de ma grandeur. Oh! pourquoi ne m'a-t-on pas révélé depuis longtemps toutes ces choses? Pourquoi ne leur a-t-on pas fait franchir le seuil des sanctuaires , et n'ai-je pu profiter des heureuses di^ositions que j'apportais pour une grande existence? Quelle vie misérable et bornée que la vie de mes aïeux! Comme tous ses actes sont empreints d'animalité ! Et la mienne donc, maintenant que je lis dans ma tête, la mienne répond* elle à la munificence des dons que j'ai reçus en partage? Allons, allons, je ne savais pas qui

j'étais, j'étais ignorant de ma propre vie Les

horizons se découvrent Je suis bien , dans ce

monde sublunaire, le chef-d'œuvre de mon Dieu. Telles sont infailliblement, messieurs, si j'excepte quelques grands esprits forts qui savent tout et auxquels, par conséquent, on ne peut rien apprendre, telles sont infailliblement les réflexions qui vont surgir dans le cerveau du premier comme du dernier de mes lecteurs. Les

DE LENTËNDEMENT HUMAIN. 61

hommes les plus ordinaires comme les plu»

avancés dans les différentes branches des connaissances humaines reconnattront , soyez - en sûrs, la justesse de mes observations. Et il n'en est pas un qui , se trouvant ainsi révélé à luimême , n'acquière en quelque sorte au même instant un sentiment plus vif de sa force et de sa dignité. Chacun d'eux pourra sinterroger chaque jour sur l'emploi qu'il aura fait de ses penchants^ sur la satisfaction qu'il aura donnée à ses sentiments et sur les sphères d'activité qu'il aura ouvertes à ses facultés intellectuelles. Il pourra se demander, si je puis dire ainsi , comment il joue sa partie dans ce monde , comment il se manifeste sous les trois aspects de sa nature ; et, après un pareil examen de conscience qui a bien son importance et sa nouveauté, il se rendra témoignage à lui-même, il examinera s'il a bien fait Vhomme et dueument; et, en admettant que le milieu au sein duquel il s'est agité n'ait point fait obstacle insurmontable à Tapplication de ses différents pouvoirs , il ne pourra plus accuser que lui-même alors du malheur de sa condition, des égarements de son esprit ou de l'opprobre de sa vie.

La médecine qui apprend à l'homme à se servir de ses forces et qui , par l'appol qu'elle fait à

62 ahâlysë

leor activité, prévient ses souffrances physiques ou morales, et les maladies ou les désordres qu'elles provoquent ou qu'elles entraînent à leur suite, vaut tout autant, et plus, que la médecine qui enregistre les infractions faites à la nature et qui en guérit les fâcheux effets.

Pour la solution des questions qui peuvent intéresser le plus vivement l'humanité, il y a loin, vous le remarquez, messieurs, de l'exposition nette et limpide de ces idées et de ces principes, au jargon scolastique et à la métaphysique de nos devanciers. Aussi l'honneur ne m'en revient-jl pas, et dois*je m'empresser de le reporter sur l'école écossaise , sur les travaux de Gall et de Spurzheim, et sur l'heureuse direction que j'ai reçue, dès mon entrée dans la carrière médicale, de la bienveillance de mes trois grands maîtres , Esquirol , Ferrus et Adelon.

Je ne puis pas ne pas témoigner également, dans cet ouvrage qui sera peut-être le dernier de ma vie, ma profonde reconnaissance pour le docteur Orfila. Non seulement dans ses belles leçons de chimie et de médecine légale, la rectitude singulièrement remarquable de son esprit m'a tracé la voie de l'observation dans la science et m'a mis en garde bien des fois contre les entrât-

nements de mon imagination , mais je lui dois encore, par Fappui qu'il a bien voulu prêter à ma jeunesse, une partie de ma position médicale. Je n'avais pas toujours le moyen de payer mes cours étant étudiant; eh bien, à cette époque, alors qu'il ne relevait lui-même que de son courage et de son talent, il me tendit noblement la main #t m'admit an nombre des élèves qui accouraient en foule à son amphithéâtre. Que ce souvenir, qui m'émeut encore aujourd'hui, ne soit jamais perdu dans ma famille.

Promulguons maintenant les nouvelles tables de la loi.

Auparavant attachons-nous à constater et k faire reconnaître l'existence de chacune des facultés dont nous nous proposons d'ordonner et de régulariser l'emploi.

BESOIN D'ALIMENTATION

ALIMENTIVITÉ

Le besoia de nourriture est le premier de nos besoins de conservation ; il est indispensable au développement de l'organisme et à l'entretien des forces de la vie , sous peine de langueur, de dépérissement ou de mort , il fout le satisfaire ; mais avons-nous besoin de préceptes à cet égard? Notre condition est-elle pire que celle des animaux , et l'instinct chez nous ne suffit -il pas comme chez eux à l'exercice complet et régulier de la fonction ? Il peut paraître étrange ou y pour le moins, singulier, au xix« siècle , de venir poser la .question de savoir comment l'homme doit se nourrir ; et cependant, à voir ce qui se passe à cet égard sous nos yeux , on ne peut nier que cette question ne présente encore aujourd'hui de l'intérêt devant Thygiène , la rdigion et la philosophie. La vie animale des uns, leur gourmandise ignoble, et leurs indigestions et les abstinences ridicules, quoique bien intentionnées des autres, tout nous démontre que, d'une manière générale , la science peut déjà , sous ces premiers rapports, servir à quelque chose«

ÂLIMKNTIVITÉ. 65

La fonction de ralimenlivité, sur laquelle repoie tout le bien-être matériel de l'organisme, exerce particulièrement de Tinfluence sur le premier appareil de réconomie, c'est-à-dire sur les fonctions du cerveau, sur ce qui constitue la vie des. instincts et la vie des sentiments et de l'intelligence. On connaît l'apologue ancien des membres et de l'estomac* Lorsque cette fonction est contenue dans de justes bornes, lorsqu'elle est modérément et agréablement satisfaite, elle avive toutes nos fociiltés, elle met particulièrement en relief le caractère saillant et le genre d'esprit de chaque individu , et contribue de la manière la plus positive au charme et à l'activité des relations sociales. Elle place l'homme devant l'homme , elle polit les mœurs , resserre les liens de Camille et d'amitié , et réchauffe même , dans l'occasion, les sentiments publics. Par la nature des objets extérieurs qui lui conviennent et qu'elle consomme, et par Tattrait qu'elle trouve à satisfaire la diversité de ses goûts (1), elle est beaucoup moins

(1) Ceux qui condamnent le plaisir, comme le disait fort bien Montaigne à ce sujet » sont obligés de condamner la nature et de Faccoser d'afoir commis des fautes dans tous ses ouvrages, car cette prudente mère l*a répandu dans toutes ses actions , et elle a voulu que comme les plus nécessaires étaient les plus basses elles fussent aussi les plus agréables; mais quoiqu'elle Tait répandu en toutes les actions nécessaires, elle veut qu'il soit plutôt notre

66 BESOIN D^ÂLIMERTATION. -- AUMENTIVITÉ.

Mrangèire qu'on ne penise au développement des cultures et au perfectionnement de Findustrie.

Maintenant la question se présente tout sim* plement.

Gomment fiiut-il se nourrir pour atteindre le but de la nature ^ pour réparer suffisamment nos pertes et maintenir dans une activité raisonnable nos différents pouvoirs ? Comment^ dans l'intérêt de notre force physique et morale, feut-il régler notre alimentation? Comment faire, pour ne point souiller notre corps, dégrader notre &me, troubler notre in* telligence et éviter, avec tout cela , de tomber dans ces superstitions grossières en vertu desquelles, par des macérations et des jeûnes trop prolongés, nous frappons sans distinction sur toutes les virtualités de notre être, si toutefois nous n^altérons pas, comme suicides, les sources mêmes de la vie ? Voici sur tous ces points, qui, comme on le voit, ont bien leur importance, ce que prescrit la nouvelle loi.

secours qae notre motif : quelque contentement qu'elle nous propose, c*est toujours à condition quMI ne sera pas notre fin , mais qu'il nous servira seulement d'un agréable moyen pour y arriver plus doucement.

BESOIN D'ALIMENTATION

ALIMENTIVITÉ

Ta oQTret ta maio , ô Seigneur, et (a rettasies cbaque créature rivante tuivant ion goAt et ion déiir.

Ll PsAuam.

Soutenez d'abord ^ par une alimentation con-> venable et variée, les forces de votre corps; les penchants sont énei^iques , les sentiments sont eiqpansifs , Fintelligence est allègre et bien disposée; les sens sont bien ouverts , toutes les fonctions sont libres , faciles , heureuses , puis-* santés et régulières, lorsque l'organisme n'a point à souffrir de la privation ou de la mauvaise qua^ lité des aliments : le soin de votre corps est une des premières obligations qui vous soient imposées par ma sagesse. Dans ce but, ma main s'est ouverte pour vous. Fruits, végétaux, mollusques, volatiles , quadrupèdes , je n'ai rien créé qui ne fût à votre disposition. Tout ce qui vit , tout ce qui se meut à la surfece du sol, dans les plaines de l'air, dans les profondeurs des fleuves et des

68 BESOIN D'ALIMENTATION

abîmes de la mer, peut servir à votre nourriture. Je vous ai fait omnivores. Mangez donc ce que vous trouverez sur la terre ; rassasiez-vous comme les oiseaux du ciel auxquels je donne aussi la subsistance , et , quel que soit votre régime , ne craignez pas de m'offenser en soutenant vos forces pour bien faire et en observant la tempérance.

Je vous Tai déjà dit : aucun aliment , par luimême, n*est ni pur ni impur. Dans quel chaos de superstitions a-t-on plongé vos esprits ? Qui a pu vous dire que vos diètes, vos privations, vos souffrances, me jetaient dans la joie et vous donnaient un titre à mon amour? Redoutez seulement Tesclavage de vos sens ; Tintempérance rend stupide, avilit le caractère et prédispose à Tapoplexie , ou conduit au suicide , au crime ou à la folie. Vos mortifications mal entendues ne vont point à mon intelligence; encore si elles savaient à adoucir vos mœurs I C'est dans cette unique intention, qu'il y a déjà bien longtemps, je vous ai recommandé la sobriété, et que je vous ai prescrit de régler votre alimentation suivant l'influence des climats et l'ordre des saisons.

A l'époque du printemps, redoublez de surveillance et de soins. Le retour de la lumière et de la chaleur détermine une excitation dans la

ALIMENTIVITÉ. 69

nature entière; et, pour contrebalancer cette loi g^iérale, pour conserver, comme hommes, la haute direction qui vous appartient , il importe de modifier votre régime diététique et de n'in-« troduire dans votre organisme que des principes doux de nutrition. Les végétaux que je répands alors avec profusion sur la terre, quelques vian-* des blanches, les poissons, le laitage et les fruits doivent suffire amplement dans ce but à votre nourriture. C'est le moment surtout d'éviter ces viandes noires qui mettent le feu dans l'écono-mie, et que certains casuistes croient encore au-> jourd'hui devoir conseiller et permettre en vio-^ lation des règles du bon sens.

Au printemps, laissez les animaux procréer leur espèce; leur chair est dure et fibreuse et fortement animalisée; elle exhale une mauvaise odeur et peut vous donner des maladies.

Ne nous arrêtez point à la lettre de ces commandements, comprenez-en la profondeur et l'utilité, et vous vous y soumettrez sans murmure. Le moral , vous le savez , est sous la dé- y ^ pendance du physique. Ce n'est que jdlttfr cette / ^ manière que , sans porter atteinte à votre organisme, vous maintiendrez vos penchants dans la juste mesure de leur activité; que voire àme ne

70 BESOIN D'AUMENTATION. — ALIMENTIVITÉ.

quittera point sa région supérieure^ et que roui vous rendrez plus facile la mise en jeu de vo^^ qualité d'homme. Imposes-vous donc^ dans cette intention ^ quelques jeûnes matériels ; mais les jeûnes que je veux vous imposer par dessus tous les jeûnes , puisque vous paraissez désirer si vi-^ vement d'abattre en vous le mauvais^ ce sont les jeûnes spirituels*

Abstenez-vous de vices et de crimes, privezvous de médisances et de calomnies ; mangez de la chair, mais ne mangez point votre frère ; tel est le véritable esprit de mes recommandations, telles sont les abstinences que vous devez pra-« tiquer et les victoires que vous devez vous efforcer incessamment de remporter sur vous*mémes.

L'instinct de la reproduction existe. La vie n'est donnée que pour donner la \ie. La première loi promulguée fut celle-ci : croissez et multipliez. Nous sommes invinciblement portés à perpétuer notre espèce. Ce penchant est plus prononcé chez rhomme que chez la femme. Il apparaît à Tépoque de la puberté. Il est énergique par nature, ou, tout au moins , il s'enflamme et s'excite aisément sous les impressions extérieures.

Celle focullé violente puissamment l'organisme. L'hisloire ancienne nous a raconté ses désordres , ses abus, ses déprûvatioas et ses crimes.

L'histoire moderne est presque aussi riche en iait$ du même genre. La médecine mentale nous a fait bien des fois le tris le tableau de son aliénation.

On ne dira pas , je l'espère , que je quitte le terrain de l'observation positive. En parlant de cette faculté, jo vais donc parler d'une puissance bien réelle et bien inhérente à notre ôtre. Puisqu'elle existe et qu'elle subjugue si fréquemment la liberté morale , il appartient encore ici au médecin de la

guider dans ses manifeslations. Je dis de la guider dans ses maniFestalions, car, bien qu'elle puisse, elle aussi j nous foire tomber dans les perversions les plus déplorables et même nous conduire au crime

ou à la folie ^ nous devons néanmoins nous garder,

avec le plus grand soin , de ne pas la respecter dans son but légitime ; nous ne devons pas le taire, cette faculté , comme la précédente , a été l'objet de la réprobation des mystiques chrétiens; ils ne tendaient à rien moins qu'à vouloir la rayer du catalogue des forces vives de Téconomie. Ces hommes , ainsi qu'on Ta dit avec beaucoup de justesse, se considéraient comme des morts en mal de résurrection. Ils ne voulaient pas accepter Tordre de choses établi par la divine sagesse ; ils mettaient leur orgueil à répudier ses largesses et Taccusaient, en fait, d'avoir créé un monde qui ne méritait ni leurs regards, ni leurs affections. De tous côtés, comme on le voit, des excès, des abus , des révoltes ou des aberrations.

Quel est le remède à tant d'extravagance ? Oii est le devoir? où sont les véritables sentiers? Sous le rapport de l'activité de ce penchant, comment répondre avec bonheur et moralité aux intentions formelles et bienveillantes de la nature? Qui sera ici son minisire el son inlerprcle? Je le dis dans un senlimenl éclaire d'csiimc pour ma corporation, quels que soient les progrès généraux de la civili*

sation, le médecin seul> aujourd'hui ^ connaît la loi, et seul il est en état de la donner.

J'ai donc eu raison de dire que sa science embrassait tout à la fois le physique et le moral de Thomme, qu'elle ne se bornait point à réglementer les fonctions mécaniques des grands appareils do Téconomie, à prévenir, à traiter ou à guérir des gastrites ou des pneumonies, etc. ; mais qu'elle avait aussi pour lâche d'ordonner avec intelligence et dignité loules les activités de la tôle et du cœur humain, quand elle n'était pas appelée à en rétablir la puissance et Tharmonie. Cette partie de la science médicale vaut bien l'autre, ce me semble, et j'ai plaisir, en cette circonstance encore, à la relever des dédains d'une foule de médicaslres qui ne Tout abaissée que parce qu'ils ne pouvaient s'élever à la hauteur de ses vues ou en surmonter les difficultés.

Voici sur l'instinct de la génération le sommaire de la nouvelle loi.

Il n'est pat bon que Thomme toit teoL

Rappelez-vous mon premier commandement :

que les enfants des hommes, sans aucune exception, se multiplient sur la terre, et qu'ils ne rougissent point des fruits de leur union. Je sondé toujours les cœurs et les reins , je n'aime pas qu'on se crée des vertus imaginaires et surtout qu'on se pare de leur faux prestige pour éblouir et tromper la simplicité du peuple ; d'ailleurs , j'ai institué le mariage et non pas le célibat ; je ne veux pas qu'on se serve de femmes en secret et qu'on ose ensuite impudemment se vanter de sa continence ; je punirai la débauche et l'hypocrisie.

Quant à vous, qui avez conservé sous ce rapport au moins la droiture de votre esprit et de votre caractère , et qui ne feignez point de faire violence à la nature , pourquoi suis-je obligé de vous tracer la mesure et l'emploi de vos forces

d'amour? Je Tai déjà dit à vos pères, dans Texercice du plus délicieux et du plus fort de tous vos instincts , vous vous absorbez dans la matière , vous vous déroulez dans l'orgie, vous salissez vos corps et dégradez vos âmes; pratiquez mieux mon commandement : tout est bon dans Tamour physique quand le moral s'y joint , quand l'intelligence et les sentiments moraux consacrent de leur autorité suprême les transports de la passion.

L'amour de l'homme pour la femme, sans l'assistance des facultés humaines qui peuvent seules épurer, ennoblir un penchant quel qu'il soit; l'amour sans vénération, sans bienveillance, sans noblesse, sans poésie, sans intelligence et sans choix , est un amour indigne , est un amour hideux ; l'animal , en suivant son instinct aveugle, irrésistible, matériel, est dans l'ordre de sa constitution ; l'homme qui se met à son niveau est dépossédé de lui-même et de ses plus beaux attributs.

Entrez donc dans les voies de ma providence ; chérissez la compagne que je vous ai donnée comme l'objet le plus digne de vos affections ; aimez-la de l'amour le plus tendre, mais aimezla surtout comme l'être qui doit partager votre

vie et à qui il appartient de compléter votre existence intellectuelle et morale. Les moyens de séduction dont je me suis servi par elle, pour vous faire arriver à mes fins , ont été parfaitement ordonnés : néanmoins considérez plutôt le but élevé que je me suis proposé en lui donnant sa ceinture et ses grâces , et ne tournez pas au préjudice de Tespèce l'attrait donné poiir la multiplier.

Aimez la femme , parce qu'elle est la moitié de vous-même , parce qu'elle est la mère de vos enfants, parce qu'elle est, comme vous, de création supérieure, et qu'à ce dernier titre surtout elle a des droits et des pouvoirs que vous ne pouvez dédaigner sans vous blesser vous-mêmes. Si vous méconnaissez vos obligations et vos premiers intérêts ; si vous ne l'aimez pas comme elle doit être aimée, vous l'offenserez dans la délicatesse de ses meilleurs sentiments, elle n'acceptera point de servitude dans votre maison ; vous romprez l'harmonie de vos deux âmes , et vous compromettrez ainsi tout à la fois votre tranquillité et l'avenir de la famille dont je vous ai confié l'établissement et le bonheur sur la terre*^

Que n'ai-je point fait , d'ailleurs , pour que vous fussiez heureux dans ce monde ? Je n'ac-

cepte donc ni vos murmures, ni vos plaintes : vos malheurs viennent de vous-mêmes et de vos unions mal assorties. Pourquoi n'apportez-vous pas plus de soins dans le choix que vous faites d'une épouse? Le mariage est chose sainte et solennelle. Ne s'agit-il pas de perpétuer votre espèce ? n'êtes-vous pas chefs de clans, chefs de tribus', ch^fs de races? Comment vous parler pour vous faire sentir la dignité de votre rôle et l'importance de vos fonctions ? Avouez vos torts, reconnaissez la bassesse de vos incitations; l'ambition, la luxure, ou la cupidité dictent journellement les conditions de vos contrats; non que je vous défende de considérer dans la femme les charmés de sa personne , les grâces de son esprit , et les avantages de sa fortune et de sa position ; mais je veux que vous teniez compte surtout de la droiture de son intelligence, de la noblesse de son âme , et des habitudes simples et modestes qu'elle a contractées sous le toit paternel. Oui, au physique comme au moral, tout se transmet par voie d'hérédité, les vices du cœur comme les difformités du corps, les bonnes comme les mauvaises qualités , et il ne vous est point donné de changer l'ordre établi dans ma création ; je vous tiens sous ma dépendance im-

médiate , et je récompense ou je punis dans les enfants , et par conséquent dans vous-mêmes, la soumission ou la désobéissance à mes lois.

Malédiction sur vous qui dépassez dans des turpitudes indescriptibles les abominations des anciennes villes de la Judée! Malédiction sur vous! car les avertissements ne vous ont pas manqué, et je n*ai rien négligé pour vous arracher à la dépravation du premier comme du plus doux de vos penchants.

Une vieillesse anticipée, le satyriasis ou la nymphomanie, la démence, des ulcères putrides, des cancers dévorants , voilà par quels maux affreux j*ai constamment vengé Toutrage le plus sanglant que vous ayez jamais pu faire à mes institutions.

L'amour que nous portons à nos enfents entra aussi dans les éléments constitutif de notre organisation morale. Cette feculté, comme les deux autres^ nous est commune avec les animaux; mais nous n'avons point suffisamment non plus imprimé sur elle le cachet de Ttiumanité. Ne l'oublions jamais, si nous voulons vivre dans les conditions heureuses dé notre pleine existence; des pouvoirs supérieurs onl été surajoutés chez nous aux penchants conserva^ leurs de la brute, et c'est sous leur contrôle inces^ sant et leur inspiration que ces derniers doivent se manifester. Ne disjoignons pas des forces que la na« ture a réunies pour se prêter un mutuel appui et agir dans un ordre tout à feit hiérarchique. Notre amour pour les enfents ne doit pas être purement instinctif; nous gommes hommes , et notre intelli* genoê et nos sentiments moraux doivent se montrer partout, là plus que partout ailleurs. 11 faut dire aussi qu'en raison de la prédominance native de nos penchants inférieurs et de la lenteur avec là« quelle se développe notre espèce sous le rapport de son caractère propre, notre tâche n'est qu^à moitié

80 AMOUR DES ENFÂNl^.

remplie lorsque noas avons sauvé noire progéniture des langueurs, de la feiblesse ou des maladies de la première enfonce. Elle attend de nous, et nous lui devons la seconde création. L'homme , comme animal, est le produit de la nature ; comme être intellectuel et moral, il est le produit de la culture. A part quelques hommes supérieurs qui no relèvent que d'eux-mêmes et de Dieu, l'homme est le disciple de tout ce qui Tcntoure. Nous tenons , par conséquent dans nos mains, sa puissance intellectuelle et sa grandeur morale.

On feit de l'homme tout ce qu'on veut. L'histoire Ta démontré mille et mille fois. A volonté on obs* curcit son entendement^ et l'on en fiait un sot ou un imbécile, ou l'on surexcite ses penchants et ses sentiments ; on rompt le feisceau de ses facultés et Ton en fait un méchant, un fanatique, un superstitieux, un infâme, ou bien encore, en prenant le contrepeid de ces dispositions , on en feit un homme de sens, d'ordre , de justice , de dignité , de bienveillance et de vénération* Tout dépend de la direction qu'on lui donne ; on récolte chez lui ce que l'on sème chez lui. Je ne saurais trop le feire entendre : à volonté on peut laisser s'allanguir toutes ses forces intellectuelles ou les feusser, et l'on peut éteindre l'activité de ses sentiments ou les dépraver. Les individus, comme les peuples, sont malléables et modifiables à l'exkême ; c'est ainsi que fonctionnent.

AMOUR DES ENFANTS. 8i

suivant les milieux j les forces vives , les forces organiques de noire économie morale dont le cerveau est la condition matérielle. Les Pères de TËglise le disaient : Le cerveau est l'instrument de l'âme. C'est ainsi que la physiologie, cette assise de toute science * médicale, vient encore ici nous livrer la clé du cœur humain et nous servir à en régler les manifesta* tiens.

Que vous en semble, médecins mes confrères?

Ces études ne sont-elles pas sévères, élevées, dignes de la plus grande attention? Croyez -vous qu'elles ne forment pas une partie, et une partie importante, du domaine médical? Ordonner^ régulariser, augmenter, diminuer ou modifier, enfin, d'une manière ou d'une autre , par les influences profon* dément calculées des choses du dehors , l'activité des fonctions cérébrales , l'activité de nos facultés instinctives , intellectuelles et morales, n'est-ce pas là le secret et la puissance de notre art? Et l'intérêt qui s'attache à cette haute direction peut-il être audessous de celui que l'on trouve à indiquer les conditions extérieures, favorables au mouvement fonctionnel des autres appareils de l'économie ? Non , tout cet ensemble de choses est du ressort médical ; la différence ne porte que sur la différence des appareils et de leurs modificateurs propres. Soyons de bonne foi : ces principes , que la physiologie peut seule nous donner, sont nécessaires à l'évolution

82 AMOUR DES BNFAKIS.

intellectuelle et morale de notre espèce y et par une conséquence toute simple et toute naturelle , leur application persévérante sur la jeune télé de nos enfants peut seule leur foire revêtir le caractère de rhumanité, les préparer à leur rôle supérieur et les prémunir contre tout ce qui peut fousser leur di* rection y troubler leur bonheâr, ou les foire arriver presque indifféremment au crime j au suicide ou à la folie.

Si Ton prend ces choses graves et d'intérêt fon* damental pour des choses de poésie et d'idéalité^ j'avoue franchement que je ressemble beaucoup à ce personnage que Molière a mis en scène et qui foisait de la prose sans s'en douter le moins du monde ; pour mon compte particulier, je ne saisis en rien le rapport que l'on peut trouver entre la marche incessante et pénible que je fais Sur le (er~ rain de l'observation réelle et la carrière brillante que s'ouvrent ordinairement les poètes dans les sphères infinies de l'imagination.

Voici dans quels termes j'ai trouvé promulguée la loi d'activité y du penchant qui nous porte à aimer et à servir nos enfonts.

Votre premier devoir est Je donner dei howaMtàbiociëtë.

Je ne vous ai point fait tout d'abord un pré-* cepte d'aimer vos enfants. Dans une juste pré-* voyance pour le parfait achèvement de mes œuvres, je n'ai point voulu confier à votre froide intelligence la conservation de votre espèce; ma sollicitude est allée beaucoup plus loin, c'est sur un penchant infatigable, invincible, que j'ai as-^ sure la vie de vos enfants et la perpétuité du genre humain. Dans cette intention, j'ai montré de la préférence pour la femme, et je l'ai choisie pour en faire le docile instrument de mes saintes volontés. Ce n'est point un devoir que je lui ai imposé, ce n'est point une vertu que je lui ai demandée, c'est mieux que tout cela pour le but que je me suis proposé d'atteindre. C'est un instinct de nature que je lui ai donné, c'est une nécessité à laquelle j'ai assujetti son être, c'est une grâce dont j'ai enrichi son sexe et sa condition, c'est une puissance émanée de ma divinité dont je me suis plu à doter sa constitution pour la mieux amener à servir mes desseins.

A rencontre de cette di^sition fondamentale, j'ai fait écrire dans le Décalogue : Honorez votre père et votre mère afin de vivre heureux et longtemps sur la terre; c'est Fobligation sacrée des enfants vis-à-vis des auteurs de leurs jours, et fidèle à mes promesses , je n'ai cessé de répandre mes bénédictions sur tous ceux dont la piété filiale a répondu à mes commandements; mais si vous trouvez fréquemment des mécomptes dans les égards et les soins que vous attendez de vos enfants, à qui, si ce n'est à vous, en attribuer la cause? Vous ne savez point aimer vos enfants, ou du moins vous ne les aimez point assez pour eux-mêmes et vous les sacrifiez incessamment à votre égoïsme. Certes, rien de plus naturel que de vouloir qu'ils répondent à votre affection et qu'ils gardent toute leur vie bon souvenir de vous, mais alors faites donc tout l'opposé de ce que vous faites. Point de condescendance aveu*gle. Gouvernez, dirigez toutes leurs facultés et gardez-vous surtout de donner satisfaction aux velléités déraisonnables de leur esprit ou de leur cœur»

C'est à vous de les élever pour le respect et la joie de votre vieillesse. Pourquoi, lorsque vous vous occupez avec tant de sollicitude de leur dé^

veloppement intellectuel, ne vous occupez-vous pas de leur éducation morale et laissez-vous sans culture leurs sentiments supérieurs, leurs sentiments de justice, de fermeté, de bienveillance et de vénération ?

L'instinct des bêtes suffit aux soins de leur progéniture. Vous ne pouvez point aimer vos enfants à la manière des brutes, aimez-les en hommes, c'est-à-dire dans les prescriptions de votre nature élevée, avec intelligence et moralité. Votre premier devoir, votre première ambition est de donner des hommes à la société; vos enfants sont faibles, dépourvus de tout et incapables de se rien procurer par eux-mêmes ; ils sont à votre n\erci, vous leur devez assistance et pitié ; point de facultés en vous qui ne s'exercent et ne s'appliquent au bénéfice de leur chétive constitution; mais forts de votre amour, des lumières de votre raison, de l'élévation de vos sentiments, ne tolérez en eux que les manifestations qui vous éclairent sur les moyens de leur conserver la vie. Aussitôt que vous voyez apparaître les signes de la colère ou de l'entêtement, que vous remarquez certaines dispositions à détruire et à briser tout ce qui leur tombe sous la main ; sitôt qu'à mesure qu'ils se développent

86 AMOCR DES ENFAXTS.

et grandissent , tous apercerez k on degré prononcé d'antres tendances égoïstes et de bas étage, qne vous les voyez annoncer de la dissimulation, de la convoitise, de la vanité ou un esprit de domination, à Finstant même vous devez tout organiser et tout faire pour maintenir dans le silence et l'immobilité ces mouvements de nature animale ; leur colère est ridicule, leur entêtement détestable, leur plaisir à détruire inquiétant, par la facilité avec laquelle il peut prendre un caractère de férocité. La ruse est bonne pour un renard, la vanité pour un coq d'Inde; au roilieu de toutes les libéralités dont ils sont les objets, que signifie leur convoitise au milieu de leurs misères? que veut dire leur orgueil?

N'allez pas croire néanmoins, avec toutes ces précautions, que vous soyez les maîtres du terrain et que les caractères de l'humanité aillent presque spontanément éclore et se manifester dans la tète de vos enfants. Oh 1 que votre ignorance est profonde et combien vous avez besoin qu'on vous éclaire ! Certes, rien de mieux que de ne point avoir laissé prendre trop de prédominance aux penchants inférieurs, aux instincts de la béte; mais vous n'avez fait là que la moitié de la tâche. Il n'y a pas la moindre analogie, sachez-le bien,

çntre les moyens de dompter un animal et les moyens qui peuvent appeler l'homme à la vie de son espèce. Ne confondez plus des choses si difféférenteS; et puisque vous voulez enfin former un homme y devenez hommes vous-mêmes et attaquez-le par toutes les surface;» de sa propre nature et de la vôtre. Au lieu de vous borner à refréner Fénergie de ses penchants, sollicitez Faction de ses facultés morales, apprenez-en le nom, supputez-en le nombre; voyez sur tous ces points la richesse de mes dons et par un exercice soutenu hâtez-en le développement salutaire.

Ce n'est pas tout : utilisez dans ce but toutes les forces supérieures de l'économie, ne scindez pas la tête humaine ; que tout conspire à ennoblir vos enfants. Servez-vous de l'intelligence, développez - la chez eux; elle seule, vous le savez, les établira responsables et constituera la grandeur et la moralité de leurs déterminations; et faites toutes ces choses pour eux, non pas lorsqu'ils touchent à leur neuvième ou dixième année, lorsque par organisation animale nativement prédominante autant que par mouvement et emploi de la même organisation inférieure, vous avez à lutter à la fois contre la nature et contre l'habitude^ mais dès

le berceau^ mais du moment où, en les mettant sur la terre, je les ai jugés en état de commencer leur yie dans le monde extérieur et de s'y établir des rapports.

Comment avez-vous rempli jusqu'ici ces importants devoirs? Quels ont été vos principes d'éducation et à quel titre venez -vous vous plaindre de ne trouver autour de vousi que des enfants ingrats?

Subissez donc les conséquences de votre ignorance et de votre incurie, et n'accusez que vousmêmes de votre malheur et de celui de vos enfants. Combien de fois faudra-t-il vous répéter les mêmes choses ? On façonne les plantes par la culture et les hommes par l'instruction et l'éducation.

L'instruction, c'est la culture des facultés intellectuelles. L'éducation, c'est la culture des sentiments moraux.

Les moyens propres à former un homme d'intelligence n'ont aucuneespèce de rapport avec les moyens propres à former un homme de moralité.

Voyez si vous avez fait un pas dans la science. Vous abandonnez vos enfants à la violence de leurs incitations brutes, instinctives, animales; vous songez, il est vrai, à leur donner des con-

naissances^ à les mettre en relief sous le rapport de quelques talents, mais vous ne faites rien pour aviver leurs sentiments moraux, et cela parce que vous vous imaginez (quelle profonde erreur!) que ces hautes et belles facultés vont se développer toutes seules et leur imprimer un noble caractère. Désabusez-vous : en général l'homme moral est comme l'homme intellectuel, il n'apporte, en naissant, que des dispositions {)lus ou moins heureuses ; et si, dès le bas âge, vous ne favorisez pas Texercice et l'application , le mouvement et la vie de ces virtualités supérieures, elles ne tardent point à s'affaiblir, et il ne resté dans votre société, ainsi déshéritée de tous les pouvoirs qui pouvaient la mener au bien, qu'une foule de têtes misérables qui, lorsqu'elles ne deviennent pas suicides ou aliénées, ont tout juste assez de vertu pour ne point aller au bagne ou se faire traîner à l'échafaud*

Page 1