‹ Analyse de la langue albanaise: étude de grammaire comparéeChapitre 10 sur 114 · L'ALBANAIS · texte numérisé non relu

L'ALBANAIS

§ 4. — SON V0CAJ3ULÀIRE.

Presque toutes les langues de l'Europe, langues néolatines, germaniques, slaves, font des échanges entre elles, prêtent et empruntent les unes aux autres des mots, des désinences, des tournures, tout en restant elles-mêmes et en conservant les bases de leur organisme. Ce dernier, en effet, doit faire preuve d'élasticité en s'assimilant avec plus ou moins de bonheur les éléments nouveaux au fur et à mesure qu'ils se présentent. Mais ne pourrait-il pas arriver qu'un idiome reçût tant de matériaux étrangers qu'il en fût pour ainsi dire submergé, et qu'il en perdît comme le sens dô son unité et de son individualité? Nous avons vu que la langue anglaise, malgré le nombre immense de mots et de tours latins qui y avaient pénétré, a pu conserver son caractère germanique. C'est que les

Anglo-Saxons, à Tépoque de la conquête normande, étaient déjà une nation à demi-civilisée. Mais lorsqu'il s'agit d'un peuple qui n'est entré dans l'histoire que depuis quelques siècles, et dont les traditions littéraires et scolaires sont peu anciennes, aurait-il pu conserver intacte, au milieu d'invasions et de conquêtes successives, l'âme de son idiome national? On voit que nous voulons parler de l'albanais. Cette langue nous intéresse par le mystère même qui semble l'environner. Elle a été parlée certainement par une partie des populations qui ont précédé les Hellènes sur le sol de la Grèce, et quoiqu'elle ait avec la langue de ces derniers des affinités nombreuses et profondes, que d'autres rapports semblent l'unir au latin, que des points de contact existent entre elle et d'autres idiomes encore, elle n'en paraît pas moins, à première vue, présenter une physionomie tout originale, qui l'éloigné quelque peu, si nous ne nous trompons pas, de la grande famille des langues indo-européennes.

La plus grande partie du vocabulaire albanais se compose de mots qui ne lui appartiennent pas en propre. Parmi ces mots il faut distinguer, entre ceux qui sont des emprunts récents et manifestes, les mots d'origine turque et slave, et ceux qu'il a pu avoir en commun depuis la plus haute antiquité avec les langues grecque et latine, avec les idiomes des Italiens et des Celtes peut-être.

§ 2. — LES MOTS TURCS DANS lJ ALBANAIS.

Les emprunts les plus récents sont incontestablement les mots turcs; ils ne datent que de la conquête. Leur

nombre n'en est pas moins très-considérable ; ce qui a lieu d'étonner surtout, c'est que des suffixes formatifs de la grammaire turque aient pu trouver place dans la grammaire albanaise. Tel est lé suffixe lek ou lak, qui donne naissance à des noms abstraits. On y trouve même des traces de la déclinaison turque, comme babalar-et parents, pashalar-et les pachas ; de même austalar-et les maîtres, agalar-et les agas. Ce n'est pas tout : l'albanais a pris au turc un certain nombre de verbes à l'aoriste, puis il y a ajouté la désinence is, comme s'ils dérivaient de l'aoriste dé verbes grecs en tÇw, par exemple braktis j'abandonne, du turc brakmaq; aoriste braktim. Gomme on voit, la finale turque ym a été retranchée et remplacée par la désinence grecque tç de tera. Sont formés de la même manière : alest-is j'ai coutume, A'alys^dym ; bezdis je trouble, de besdym; boyaldis je m'évanouis, de boyaldym; gestise je me promène, de ge^ym; kondis je m'installe; puis: ogradis je moleste, vidis je range, ts'altis je fatigue, hazdis-em (verbe déponent) j'augmente, haberdis j'avertis, qui tous viennent de verbes turcs. Lamparis est formé comme s'il y avait eu un verbe 3ia/A7ra/3tÇw, au lieu de Usinai, Beffardis dérive de l'italien beffare, auquel on a ajouté le d de l'aoriste turc, puis Vis de l'aoriste grec.

Page 1