LES MOTS, GRECS DANS LA LANGUE ALBANAISE
Personne, à coup sûr, ne voudra nier les rapports intimes qui unissent l'albanais à la langue grecque. Il a emprunté à celle-ci des mots innombrables et toute une série de suffixes. En s'assimilant les uns et les autres, il ne les a pas trop déformés, et nous comprenons qu'on puisse se laisser entraîner, comme l'a fait le savant Camarda (1), à considérer le grec et l'albanaiscomme^deux langues sœurs, dont l'une aurait eu seulement une éducation plus soignée. Malheureusement, un examen strict de la question ne semble pas justifier cette manière de voir. Lorsque les Albanais veulent s'assimiler un mot .grec, ils font comme faisaient jadis les Allemands lorsqu'ils voulaient se servir de mots français ou romans en général : ils n'en détachent que rarement la désinence; ils la considèrent comme faisant
(1) Camarda, Qrammatologiaalbanese, I, 161.
partie du radical, puis ils y ajoutent une désinence albanaise. Ils ont pris aux Grecs le suffixe -tpjvn, par exemple, formant des mots comme Sexatoerivï?, <Tbi fpoaxjvYi, etc. Eh bien I ils le gardent tout entier en l'augmentant du suffixe «, exposant dans leur languQ de la plupart des noms féminins. Ils disent : àfxeX/WtvE-a mets sucré, Vayscrtve-a humidité, ôareertve-a séchercsse, etc. Un certain nombre de noms abstraits du- genre féminin sont formés en albanais à l'aide du suffixe t, qui, augmenté du même exposant « (qui n'est autre que l'article postpositif), devient ta. Ainsi de boukourè beau, vient boukouri beauté, avec l'article boukoiiria; de varfere pauvre, varferi pauvreté, varferia la pauvreté.
Bopp compare ce suffixe au suffixe sanscrit, ya (par exemple maiTuryam douceur), et au suffixe t de l'ancien haut allemand (par exemple chaltî froid, warmi chaleur, hoM hauteur), et il explique comme quoi, par exemple, l'albanais xsxta méchanceté, ne saurait être considéré comme une forme dégénérée du grec «»««. C'est que xexe est le nom abstrait dérivé de l'adjectif xeïx, et l'a agglutiné à xsxt n'a rien à démêler avec l'a final du grec xax/a. De la même manière le latin femina répond à l'albanais femene, qui devient femenea ou même femena lorsqu'on y ajoute l'article postposilif a. Les deux mots, en se ressemblant fort, ne sont donc nullement identiques.
Bopp a signalé aussi le singulier emploi que les Albanais ont fait du suffixe -toroç dans des adjectifs comme velazerist fraternel, njezerist humain, mikjesist amical, etc.^ ou l'usage bizarre qu'ils ont fait de la désinence -Ta/3 dans des noms comme rrugetaar voyageur, luftetaar combattant, banjetaar baigneur, etc. En ajoutant ainsi le
suffixe 'tar à rrug rue, lufte combat (latin Iticta), banje bain, ils prétendaient désigner celui qui s'occupe de la chose indiquée par le radical, qui la fait ou qui s'en sert. Les Albanais ne comprenaient donc pas le sens intime de ces terminaisons formatives ; ils les appliquaient gauchement, parce qu'elles leur étaient quelque peu étrangères, et qu'après tout ce n'étaient que des emprunts faits à l'idiome d'une nation voisine et amie.
Comment les Albanais s'y prenaient-ils pour naturaliser chez eux le plus de verbes grecs possible? Ils s'adressaient à l'aoriste I, en -<r«; ils en supprimaient r« final, et de cette forme ainsi mutilée ils faisaient le thème d'un verbe au présent. 11 faut lire chez Miklosich (1) la longue liste de verbes ainsi formés — il y en a plus de cent cinquante — depuis anakatôs ou nakatôs je mêle (àvaxaTcivw), anankàs je force (àvayxâÇw), apikas je suppose (àTreexàÇo)), jusqu'à famàs je m'étonne (ôowpzÇw), ftés je pèche (7rT«tw), futeps je plante ((pvT6v&)), harisiis je remercie (eùxo^piTrâi)^ et honeps je digère (xwveOw). Grâce à cette modification, les formes grecques primitives devenaient naturellement quelquefois tout à fait méconnaissables. Le moyen de deviner que zepse j'attelle, vient de Çsy7w, nis je commence, et nisem je me prépare pour le voyage, de xivéw (èxtV/2<r«, xtv>î(r« et v>î(7« à la suitc de l'aphérèse) ; papse je calme, de ttoum; pohtis j'acquiers, de àTroxTw (à7rsxTyï<r«, puis à7roxTï7<ra, puis TrôxTyjcra) . La langue habituée à s'assimilcr des verbes d'origine étrangère à l'aide de cette forme flexive l'ajouta à des mots qu'elle empruntait au turc, par exemple aratis je crée, du turc jaratmaq, formé comme
(1) Albaniscbe Forschungen, 111, p. 5.
d'un verbe grec àjoaTtÇw ; varavariss j'égalise, du turc baraber égal; lafôs je parle, du turc lâf discours; marasôs je rends malade, du turc maraz maladie ; sikletis j'ennuie, du turc sikUt importunité. On peut ajouter kaparos je donne des arrhes, du turc kapara albanais kapar-i; Ijaros (dial. tosque), et Ijaroj (gh.) je teins, et lerôs je salis (grec moderne >6|0wvw), de l'ancien àX«/30vat expliqué par Hesych : p^jtiômoli. Puis mirés j'amende, de l'albanais mire bon; piskolis je tire au pistolet, de piskole-a coq de fusil, etc.
Le nombre est grand toutefois des mots qu'on ne peut ramener avec certitude à aucune racine connue, et qui paraissent avoir appartenu, en partie du moins, à l'antique langage des Pelasges. Il faut avoir beaucoup d'imagination ou ne reculer devant aucune témérité pour identifier siel envoyer, avec legrecAto-aw, jet monde, avec 7^; lulje fleur, ayec lilium; gcrua femme, avec ypxOg la vieille; embelj doux, avec apTrs^oç vigne. Ce procédé est appelé par M. de Rada, non sans raison, un a. distorquimento ». M. Camarda ne s'avance-t-il pas beaucoup en mettant sur la même ligne <rox je vois, et «ro^ôc; 5t je sais, et Satw; ^a je mange, z«77i°2 je mangeai, et v/jatvw; via frère, et sanscrit bhrâtar^ gr. ffpàx(ùp\ yofrràp je germe, et p>a(TTàvw; 7Je>7rav8 aiguille, et pé>o;;
yMppe je prends, et /xajOTrrw, pg/3àÇe je.vidc, et e/saw, Fg^àw? Qui,
an effet pourrait déterminer quel degré de vraisemblance ont de pareils rapprochements (4)? Pourtant Bopp paraît être près de la vérité en affirmant que l'albanais a eu des contacts avec l'idiome primitif des Aryâs. Au moins le nom de nombre vjaore six, ne s'explique-t-il bien que par
(1) Camarda, I, 60, 61.
la forme qu'il a eue, dans le sanscrit : shash, et mieux encore par celle que lui a conservée le zend : csvas. On est surpris de la ressemblance que l'albanais ashti os (plur. ashtena-té) présente avec le sanscrit ashti (plur. ashtani). C'est ainsi que nate-Uy la nuit, se compare fort bien au lithuanien naktis et au sanscrit naktam nuitamment. Bopp a retrouvé le substantif naie dans l'adverbe albanais sortie, c'est-à-dire hac nocte (moyen haut allemand hînty pour hi-naht). H a reconnu dans 1'^ de cet adverbe l'antique pronom sa, dont il signale également la présence dans deux autres adverbes : sot aujourd'hui, et sivjet celte année (grec «t^teç).