DES THÈMES
Il est difficile de parler de racines dans une langue dont l'histoire pour nous date à peine de cinq siècles^ et qui a emprunté une si grande partie de son vocabulaire aux lexiques des nations étrangères. L'origine même des thèmes des mots indigènes et la formation de leurs dérivés sont le plus souvent enveloppées d'épaisses ténèbres. Ces thèmes pourtant sont, dans un grand nombre de cas, des monosyllabes, et ils constituent, à la différence de ce qui se voit dans le sanscrit, le grec et le latin, des mots véritables ayant un sens complet (un senso pienoy comme dit de Rada). D'après le même savant, le thème du verbe serait fourni par l'impératif, par exemple shcà glisse, ngà chemine, shit vends, mirr prends, tax promets, etc. Quant aux noms qui, en albanais, sont pourvus, comme les adjectifs le sont en allemand et dans les langues slaves, d'une déclinaison double, le thème dépourvu au nominatif de toute désinence en indique l'idée générale, indéfinie.
On sait que les abécédaires présentent à Tœil des enfants, auxquels il s'agit d'apprendre à lire, des séries de voyelles sans signification aucune. Eh bien ! lorsque ces syllabes renferment trois lettres avec la voyelle au milieu, un tiers de ces syllabes constitue des mots véritables dans un abécédaire albanais. Nous ne citerons dans la liste de M. de Rada que les syllabes significatives ; on remarquera qu'elles contiennent quelques thèmes verbaux :
Bôb gras, buh petite pustule.
Bim pourceau de deux mois, bëm (foc mihi).
Bâr herbe, bir fils, bôr neige.
Barr bagage, burr homme.
Bot craie, but -doux, délicat.
Paa (il a vu), pee (fil- j'ai vu), ptt je Lois.
Pach (peu), pich goutte.
Pash {utinnm habeas), pish torche, push peluche.
Pat {habuit), pet gâteau.
Mat désir, mît gaîue, môl pomme, mùl ventricule.
Marr je prends, merr il prend, mirr prends, morr poux.
Mas mesurer, mes milieu, mos {ne, minime).
Mish viande, mush petit chat.
Mat mesurer, bord, mH (palearum congeries), mot temps, mut boue.
Veer vin, viir suspends, veer (p©se, place, tour).
Varr sépulcre, verr aune, virr (cri de porchers), vurr beurre.
To^'À jeune tille, vesh oreille, vesk (venias), vësh (ponas).
Vet seul, vit année.
Si les racines de la langue albanaise avaient eu dès l'origine un sens complet, et que leurs désinences flexives et formatives eussent été toujours fnobiles, c'est au turc et aux langues tatares en général qu'il faudrait comparer l'idiome des Skipétars, et non pas aux plus anciennes des langues indo-européennes. Dans celles-ci, racines et terminaisons constituent un tout organique : les mots y^y oixoç, v«Oç, ytXw existent, mais les racines yev, otx, v«F, <fà
n'existent pas réellement. Peut-être, au lieu de rapprocher l'albanais du grec et du latin, M. de Rada aurait-il mieux fait de chercher ses points de comparaison dans les langues modernes. Dans l'anglais comme dans l'albanais^ chaque mot, dans sa forme la plus simple, a un sens absolu. Exemple : suivant que remember se trouve précédé d'un des petits mots /, we, you, they^ to, ou qu'il n'est accompagné d'aucun de ces monosyllabes, ni des verbes auxiliaires shall^ will, etc., il sera la première personne sing., la première, deuxième, troisième personne plur. du présent, TinTmitif, l'impératif ou le futur du mot dont le sens est : se souvenir. — Il y a d'ailleurs dans d'autres langues modernes, dans l'allemand par exemple, et même dans le français, une foule de mots, de noms surtout trèssouvent monosyllabiques, qui ne paraissent pas tout d'abord être des mots dérivés, et qui pourraient passer pour primitifs au même titre que les mots albanais cités plus haut, si nous n'en connaissions pas exactement l'étymologie.
Il ne serait donc pas absolument impossible que l'albanais en fût aujourd'hui à son second âge synthétique. Des traces d'une synthèse nouvelle ne se trouvent-elles pas dans plus d'une langue moderne? Qui ne sait que dans la langue gothique, par exemple, l'imparfait des verbes faibles s'est formé par l'adjonction au radical d'un temps du verbe thun faire, et que dans les langues néolatines le futur est né de la combinaison de l'infinitif du verbe conjugué avec le présent du verbe auxiliaire avoir (français j'airaer-ai, dir-à^ vedr-ô, etc.). — Mais ne nous laissons- pas aller à des idées préconçues; commençons par étudier à fond le système des déclinaisons et des conjugaisons albanaises.