‹ Analyse de la langue albanaise: étude de grammaire comparéeChapitre 17 sur 114 · CONSONNES · texte numérisé non relu

CONSONNES

La langue des Skipétars présente plus d'une singularité dans le système de ses consonnes. Elle possède six consonnes mouillées (joiirte consonanten) (2); ce sont V, n\ ^\ 9\ ^\ 2;'. Ajoutons que le jota se fait souvent entendre après d'autres consonnes quand celles-ci commencent des syllabes accentuées, par exemple pesca^ albanais pjeske ; vêtus ^ vetereMy albanais vj^^ere; medict^^, albanais mjek; casiellane, albanais castjeV. Des faits analogues se produisent dans la langue roumaine et dans le dialecte italien de Naples : lietlo de ledusy apierto de apertus; viento de venttis, diente de detitem (3).

Le cumul des consonnes, sans être évité à l'intérieur des mots, est particulièrement recherché à leur commencement.

(1) Miklosich, H, 77.

(2) Id., ibid., 82.

(3) Id., ibid., 83.

Tous les idiomes n'ont pâs des consonnances comme celles-ci : fsh (par exemple fshatiy fshesh, fshej), ix (par exemple ixol)j tsh et même ishk (par exemple tshkjep, tshkre)^ tshm (par exemple tshmoj), tshp (par exemple tshpeky tshporrjy teA/'(par exemple, tshfakj, tshfrij) (i), tsv (par exemple tsvard^ tsvras)y tsg (par exemple tsgezem)^ tsp (par exemple tspoUsem, tsfurcu)^ shkj (par exemple shkjipojy shkjittem, shkouaijjy mps (par exemple mpsikeze, mpsoij), mtz (par exemple mlzoij), mr (par exemple mreje). On peut y ajouter svr (par exemple svres ou zvres et dzvres), sg, sgj (par exemple sgiB ou dsgie ou dzgio), sgr (par exemple sgrip)y sdr (par exemple sdrup), puis lùj (par exemple nZjes, nljerre), blj (par exemple bleij), dzTj dzj, dzgj (par exemple dzvad, dzjele, dzgjouaijjy dsv (par exemple dsves)^ zb, zbr (par exemple zbout^ zbritoure), zgj' (par exemple zgjeB), enfin ke dans Aôeiy.

Ce qui frappe plus que tout le reste ceux qui parcourent pour la première fois un livre albanais, c'est l'abondance des nasales en général, c'est leur fréquence au commencement et même à l'intérieur des mots. Nous citerons d'après Miklosich (2) engdlkuem (caballicare), engusuliiem (consolari), ngieruem (gyrare), nginuem (jejunare), mbhturi {pblata), ndrijtat (trinitas), ndotuem (natare), etc., puis : mvluem {velare), mgnile (vigilia), nepertke (vipera). Dans mbret {imperator), embltiem (implere)j etc., la nasale se justifie parl'étymologie.

(1) Dans bon nombre de ces cas, le t appartient au dialecte des Tosques, notamment de ceux de Tepelen. Ces derniers aiment à renforcer les sifflantes et les chuintantes en leur préfixant un t. C'est ainsi qu'ils mettent Sz, ts et tsh pour s. et sh. (Haho, Grammat.y p. 26.)

A rintérieur nous trouvons : ghinkalea (cicala pour cicada), drangouaoi (draco), mendafsi (f*«TdtÇi)^ pengea (pedica), auxquels on peut joindre pendea (penna), pelambea (palma), remba (remus), etc. Il est curieux que le roumain ait absolument le même penchant pour la nasalation (1), comme le prouvent des formes telles que enkor' lek (cahallicare) y enkred (credo)^ ennot (nato), envelesk (vélo), etc. Wentrup fait remarquer qu'à Naples on dit couramment nce pour ci, à Nnapoli, mbè pour bene, mpero pour pero. M. Miklosich ne manque pas d'appeler l'attention sur la concordance de la phonétique albanaise avec celle des dialectes méridionaux de l'Italie. Ce qui n'a pas lieu de nous étonner, c'est que l'usage pléonastique de Vn ait pénétré même dans le grec moderne, par exemple vouoxxtptç pour oUowpt^^ vùoSopoç pour obor (slave),

voy/oà pour ovjoà, vwpoç, pour wfAOç, Navarfu pour k^o^phoç.

Mais le trait le plus original de la phonétique albanaise est peut-être sa répugnance pour les nasales à la fin des mois; on y devient luz, ne. On dirait que Vn se perd dans les profondeurs de la voyelle sombre qui a elle-même une certaine parenté avec les nasales. C'est ainsi que les Skipétars disent balkue pour balcone, capiie pour caponem, ftuaoi pour cydonium, dranguaoi pour draconem, paguaoi pour pavonem (grec moderne woyovt), timu^ pour temonem. Ajoutons quelques mots d'origine albanaise pure : /trwa, kroi (fontaine), pluriel kronje; perruaoi (lit de fleuve), pluriel perronje; Boiui, Qoi (ongle), pluriel Bonje.

(!) II, p. 76.

Si Ton ajoute aux traits cités par nous le retour fréquent de la liquide r, qu'elle soit simple ou renforcée (rr), et de la dentale t, laquelle s'ajoute comme article défini aux cas du singulier et du pluriel des substantifs et des adjectifs, et peut, suivie de la voyelle e, servir de conjonction (signifiant que)y de préposition (signifiant dans)y de désinence à des abstraits féminins (par exemple >jex^e légèreté, >j«f>7STs éloignement), et à des adjectifs comme 7r>jo-Te plein, yTo^ers froid, x«^« ouvert, etc., on comprendra que l'idiome albanais a son cachet à lui, facile à reconnaître pour un homme versé dans l'étude des langues, quand bien même il n'aurait jamais vécu au milieu des Skipétars (1). D'un autre côté, cet idiome, comme nous venons de voir, a certaines afQnités phonétiques avec le roumain. En dehors de celles que nous avons déjà mentionnées, M. Miklosich signale la permutation de mj et nj, de Vn et de l'r si familière aux Tosques et aux Guègues (comparez en roumain cunune = corona, suspinâ = suspirare) ; de fo et f$, latin eoxa, albanais kofsea^ roumain coapse ; de kt et

(1) De Rada, qui sur sept pages d'albanais a relevé 1796 consonnes, compte parmi ces dernières SS7 r simples et 24 rr (en tout 251), puis 228 t. Voici maintenant la statistique des autres consonnes, que nous ne donnons d'ailleurs nullement comme un résultat définitif, et ayant un caractère scientifique : 145 fit, 23 n, 44 nj ou n', 83 /, 63 Ij ou T, 118 s, 83 8h ou »', 69 ;, 54 r, 44 6, 92 p, 25 f, 71 c, 27 k, 111 ch ou X» 3 g, 17 fl;, 40 gh, 18 gch, 37 «, 38 d, 27 9, 29 Ç, 9 z, 4 zh, 9 a?, 1 sg. Total, 1796, à savoir : lo labiales, 360 (b, p, f, m, v) ; 2© guttu. raies, 617 (c. Je, ch^ g, gs, gh, gch, j, x, r, rr, sg); 3» dentales, 618 (p, d, l, n, nj, t, 8, Ç, z, zh, Ij) ; 4o sifflantes. 200 (s, 5^).

ft, comme dans le roumain doftor et doctor. L'albanais, en outre, partage la transition de m en rr avec le dialecte sarde : latin furnus, albanais furre\ ^dxAe furru, etc.; celle de pj en kj, de Vn en r, de Vr en d et du d en r avec le dialecte napolitain (i). — On pourrait soutenir que ces concordances ont été amenées par l'influence exercée sur l'albanais par les patois italiens. D'après notre conviction, toutefois, la grammaire fournit plutôt quelques preuves d'une action en sens inverse, ou au moins d'une action réciproque. Mais lorsque nous voyons le roumain seul de toutes les langues néo-latines et le bulgare seul de toutes les langues slaves s'accorder avec l'albanais, non seulement dans quelques singularités de la phonétique, mais encore dans quelques principes fondamentaux de la grammaire, la logique elle-même semble nous amener à cette conclusion, que les aïeux des Skipétars ont couvert à une époque fort ancienne déjà la plus grande partie de la presqu'île du Balkan, et que les populations étrangères qui ont pénétré au milieu d'eux^ et les ont jusqu'à un certain point absorbée, ont gardé des traces profondes de ce contact.

(1) Miklodch, II, 83, 84, 85.

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