CONFLIT DE LANGUES
Mais lorsqu'au milieu du choc de deux peuples, deux langues se trouvent en présence et se combattent, quelle sera celle des deux qui l'emportera? Ce ne sera pas nécessairement celle du peuple vainqueur : témoins les Germains, qui n'ont pu imposer leurs idiomes aux races latines, et les Normands qui> quoique francisés, n'ont pu
faire adopter leur langage latin aux Ânglo-Saxons, et les Arabes qui, après avoir soumis la Perse et l'Inde, n'en ont pu proscrire les langues nationales.
Ce n'est pas non plus le parler du grand nombre qui fera nécessairement la loi aux conquérants, lorsque ceuxci ne forment qu'une petitejminorité. La langue des Ibères a succombé à l'approche des colonies romaines, et le basque ne se parle plus que sur une étroite bande de terrain au nord et surtout au sud des Pyrénées. Le celte subsiste encore dans quelques provinces écartées de la France et de l'Angleterre; c'était jadis la langue d'un grand peuple. C'est que Rome n'a pas régné seulement par la force sur les nations qu'elle avait réussi à subjuguer : son gouvernement constituait le plus souvent un progrès réel pour ces dernières. Parler le latin, prendre les mœurs et les usages du vainqueur, s'élever jusqu'à lui, jouer un rôle, si modeste fût-il, dans le premier, le plus puissant des empires, c'était un honneur auquel aspiraient surtout ceux qui hier encore étaient barbares. Après la victoire violente et brutale, Rome a fait la conquête morale des pays qu'elle s'était annexés.
La soumission de la Grande-Bretagne, il est vrai, n'avait pu être complétée; le domaine de Rome s'arrêtait à la frontière de l'Ecosse. Les Bretons, que Rome avait trop réussi à civiliser, serrés de près par les Pietés, invoquèrent le secours des Angles et des Saxons. Ces derniers répondirent à l'appel, et de simples auxiliaires devenus maîtres, ils implantèrent sur un sol où rien de durable n'avait pu se fonder encore une langue, des mœurs et des institutions germaniques. Plus tard la conquête du pays par les Normands amena à sa suite l'introduction du système
féodal et de la langue française. Ce fut la dernière grande conquête des peuples de race tudesque (nous laissons de côté celle de la Prusse par les chevaliers de l'ordre teutonique) ; elle produisit une dernière révolution linguistique, si Ton peut s'exprimer ainsi, et fit de la langue anglaise la plus moderne et la plus analytique de toutes les langues européennes. '
Mais, malgré le nombre immense de mots latins que cette langue a reçus dans son sein, elle est restée une langue germanique ; elle Test par la nature de sa grammaire réduite à un petit nombre de règles, à un minimum de déclinaisons et de conjugaisons. D'un autre côte, le français, l'italien, l'espagnol, le portugais (et le valaque) sont appelés des idiomes néo-latins, parce qu'ils ont conservé tous les traits essentiels de la vieille grammaire de
Rome. Ils n'en renferment pas moins aujourd'hui un grand nombre de vocables allemands, grecs, arabes, celtiques, etc., dont l'origine et le sens primitif ne se devinent pas toujours à première vue. Ajoutons que quelque chose d'analogue peut se dire du persan et des dialectes néoindiens. La masse de mots arabes qui y a pénétré n'a pu ôter à leur grammaire, quelque mutilée qu'elle nous apparaisse aujourd'hui, leur caractère indo-européen.
Certes, toutes les existences de la nature, toutes les créations de l'esprit humain sont sujettes au changement. La grammaire d'une langue qui n'est qu'un système de formes exprimant par le son articulé l'immense variété des pensées de notre cerveau est soumise à cette loi comme le resfe. Elle n'en est pas moins comme le principe d'unité, comme l'âme de la langue. Lorsque la grammaire, de synthétique qu'elle était, devient analytique,
il est convenu que cette unité cesse, qu'un nouveau système commence, qu'une nouvelle langue est créée. Disons-le : dans ce cas, le dictionnaire et la phonétique sont en même temps profondément modifiés. Toutefois, ce n'est qu'une autre génération de langues qui fait son apparition avec la naissance du français, de l'italien, de l'espagnol, etc., avec celle du bengali, du mahratte, du persan moderne. Les idiomes nouveaux continuent à appartenir à la même famille.
Il faut en effet distinguer dans chaque langue ces trois choses : les mots, signes de nos idées qui constituent le fond de la langue, la grammaire qui nous en présente la forme, et la phonétique ou l'ensemble des combinaisons de sons, d'articulations et d'intonations par lequel elle saisit et frappe l'oreille. La phonétique est la manifestation de la langue par la voix humaine, abstraction faite de l'idée. On peut reconnaître les sons des langues anglaise, allemande, italienne, sans en distinguer le sens ; on peut même les reconnaître à la lecture lorsque ces sons sont écrits ou imprimés, sans les comprendre ; dans ce dernier cas, la phonétique peut être appelée la physionomie de la langue, et on peut la reconnaître comme l'on remet les traits d'un homme dont on ne connaîtrait ni l'esprit ni le caractère.