TRANSFORMISME
Mais de quelque façon qu*on envisage cette question, il est clair que les lois nombreuses découvertes dans les langues ne sont pas soumises à une immobile et absolue fatalité. Une doctrine nouvelle, représentée par de grandes autorités, nous montre l'infinie variété des êtres de notre globe sortis d'un petit nombre de types primitifs, même d'un premier et unique monère. Elle nous fait assister, en nous plaçant à un point de départ qu'elle ne fait que supposer, à une série d'évolutions déterminées par l'habitat, le climat et les nécessités d'existence de chaque espèce, et s' accomplissant avec une lenteur dont des
centaines de siècles forment les jalons et comme l'unité de mesure. Les espèces ne seraient par conséquent nullement perpétuelles; elles seraient incessamment modifiables, et Faction de Thomme pourrait intervenir à son tour pour les modifier à Taide de combinaisons nouvelles. Cette doctrine, qui renferme sans doute quelques parcelles de vérité, mais qui est grosse de dangereux paradoxes, parviendra-t-elle à se faire accepter de la majorité des naturalistes? Nous l'ignorons; nous oserions affirmer toutefois qu'il faudra faire une certaine place au transformisme dans la linguistique, si l'on persiste à la ranger au nombre des sciences naturelles. Les lois qui régissent les langues humaines sont assurément moins immuables que celles qui ont présidé à l'origine des espèces et qui semblent veiller au maintien de leurs caractères essentiels. Un exemple frappant de transformisme se reconnaît dans cette loi, qui conduit presque toutes les langues insensiblement de la phase de la synthèse à celle de l'analyse. La quantité prosodique, qui joue un rôle si considérable dans la poésie des anciens, cède à la prédominance de l'accent tonique; les désinences des déclinaisons sont remplacées par des prépositions; des verbes auxiliaires se substituent à certains temps simples des conjugaisons ; la construction mobile et compliquée de la phrase antique fait place à un ordre de mots fixe et calquant, pour ainsi dire, la marche logique de^la pensée. Les langues néolatines cependant, pour nous arrêter à cet exemple, ne diflérent pas essentiellement de leur mère commune, le latin. Quels sont, après tout, les changements qu'elles ont subis? Quelques consonnances un peu heurtées ont été adoucies à l'aide de procédés que la grammaire désigne
par les noms d'aphérèse, d'apocope et d'ecthlipse ; ce qui est plus grave : la force créatrice de la langue qui avait donné naissance à un vaste système de formes flexives s'est affaiblie, pour ne pas dire épuisée; ces formes ellesmêmes, n'étant plus comprises, ont disparu. Dans la voie nouvelle où les idiomes de l'Europe moderne commençaient à entrer, elles n'étaient plus que des organes à peu près superflus, auxquels d'autres plus appropriés aux nouveaux besoins de la pensée devaient succéder. En réalité, ces organes nouveaux, préposition et verbes auxiliaires, etc., les langues n'étaient pas obligées de les inventer ou de les emprunter ailleurs ; elles *les possédaient déjà en germe, si l'on peut s'exprimer ainsi; elles n'avaient qu'à les appliquer sur une plus large échelle, à en faire tout l'usage que comportait leur sens généralisé et rendu plus abstrait. C'est ainsi que les prépositions de et ad par exemple, qui jusqu'alors n'avaient indiqué que des rapports limités, déterminés, reçurent la mission d'exprimer (en français et en italien) les cas du génitif et du datif. Les compertum kabeo, probatum habeOy tournures relativement rares dans la latinité classique, préludèrent aux : € j'ai appris, j'ai prouvé, » qui sont devenus chez nous l'expression typique du temps passé. Enfin la seconde partie du pronom démonstratif ille, illa, illud (ital. U)) a fourni les éléments de l'article défini, comme le nom de nombre unus a fourni ceux de l'article indéfini. L'un et l'autre, indispensables aux langues modernes, manquaient au latin. Lorsqu'on étudie la prose vulgaire des Romains des premiers siècles de notre ère, dans les actes publics et surtout dans les inscriptions et les chants populaires, on assiste à la lente transformation de la
langue latine, et les traces de tournures toutes modernes peuvent se poursuivre jusque dans les plus anciens monuments de la littérature de Rome.
Toutes les langues indo-européennes ayant débuté par la synthèse ont subi la loi du transformisme; mais, comme de raison, elles ne l'ont pas subie au même degré, et ce n'est que d'un pas inégal qu'elles se sont avancées vers l'analyse, La révolution a été plus complète dans les idiomes néo-latins que dans les langues germaniques (à l'exception de l'anglais toutefois), et dans les langues germaniques que dans les langues slaves. Les nations qui ont traversé les siècles dans un calme relatif ont conservé plus intacts et leurs mœurs et le cadre de leurs institutions : ils sont restés plus fidèles aux traditions et au langage des ancêtres. La vie ^oaa^ des Slaves a été moins bouleversée que celle des Germains ; celle des Germains cantonnés entre le Rhin et l'Elbe, et même entre l'Elbe et l'Oder, a été moins exposée aux fluctuations que celle des populations comprises dans les limites de l'empire romain. Le mouvement de l'histoire va de Test à l'ouest et du nord au sud. Les habitants des contrées méridionales se sentaient peu d'attraits pour les régions inhospitalières qui se rapprochent du pôle et n'exerçaient sur elles qu'une action lente et peu efficace. Dans les vastes étendues de pays qu'embrassait la pax romana, se pressaient au contraire des hommes de race et de langue absolument dissemblables, forcés de vivre ensemble et de s'entendre. Lorsque des peuplades parlant des idiomes différents s'entrechoquent sans que l'une supprime ou absorbe entièrement l'autre, l'impérieux besoin de s'expliquer et de se comprendre accélère la marche vers la
clarté et la simplification qui entraine les langues. La synthèse compliquée des grammaires disparait alors : il ne reste debout, d'abord à côté des mots importants du discours, conservés le plus souvent sous leur forme la plus simple, qu'une foule d'expressions servant à indiquer les rapports qui relient ces mots les uns aux autres et rem* plaçant leurs désinences tombées et désormais oubliées. Il résulte de cette observation, si elle est juste, que les langues seront d'autant plus vite et plus entièrement acquises au principe de l'analyse, que les contrées où elles se parlent auront été témoins de migrations et de conquêtes plus nombreuses, et auront vu se passer et se fondre sur leur sol plus d'essaims humains provenant des lieux les plus divers. Ne voyons-nous pas les Indous parler des dialectes totalement dépouillés du bagage synthétique du sanscrit? Ne voyons-nous pas la grammaire persane et la grammaire anglaise se réduire à un petit nombre de règles qui ne chargent guère la mémoire? C'est qu'en effet il n'y a pas beaucoup de pays dont le sol ait été plus disputé que celui de l'Angleterre, de la Perse et de la presqu'île du Gange.